AM. CH. RIVET
je rêve depuis quinze ans, que vous êtes cruel de ne pas plus souvent écrire quelque chose de tout cela I Que votre lettre s’est fait attendre... Si cela ne vous touche que médiocrement, qu’importe? écrivez toujours ce que vous sentez. Si vous ne peignez pas, écrivez. J’ai assez des impressions de toute la bande voyageuse et écrivante qui me gâte l’Italie depuis que je m’occupe d’elle. Vous avez des impressions toutes fraîches et dégagées de préjugés.
Croiriez-vous que j’allais vous écrire lorsque j’ai reçu votre lettre? Oui, moi, mettre la main à la plume, pour vous dire, quoi? Que j’avais envie que vous m’écriviez, mais vous le saviez bien. Moi, si peu écrivassier que j’ai la cruauté de faire languir M. Véron et le public, quoiqu’il m’a paru que le public ne peut plus attendre et qu’il s’impatiente. Heureux homme! j’écris sur Michel-Ange et vous le contemplez. Je mentirai à ce même public avec la même impudeur que tous ceux qui entreprennent de l’occuper d’eux-mêmes bien plus que du sujet qu’ils traitent. Est-ce que la plus simple description faite dans le jour de la plus mauvaise humeur, mise en face des chefs-d’œuvre eux-mêmes, ne serait pas pour les gens doués de sensibilité à cent mille pieds au-dessus de tout mon pathos à froid? Vous frisez Rome en passant ; à peine allez-vous écorcher Naples ; vous courez, vous volez. Faites pour moi, pour votre compagnon de rêveries et d’ambitions folles, ce
qu’on fait entre amis au lycée : Soyons faisants ; gardez-moi un peu de ce que vous mangerez au bon dîner que vous faites tandis que je mange mon pain à la fumée ! Tubleu ! si vous ne revenez, suivant vos projets, qu’au mois d’octobre, vous avez encore plusieurs mois. Mettez-moi donc quelquefois le soir en vous couchant, si les belles ne vous mettent pas sur les dents, quelques lignes de bonne ou de mauvaise humeur, sur ces merveilles que vous parcourez trop vite. Pauvre garçon, qui courez le plus beau pays de la terre en compagnie d’Horace Yernet, qui vous fume au nez et qui vous assassine de ses froides vanteries ! J’irai, moi, j’irai tout seul, comme un ours, comme un tigre s’il le faut. J’aurai des griffes aux ennuyeux. Je m’ennuierai tout seul. Mais des bonnes occasions comme celle dont vous me parlez, point. Je vivrai avec tous ces illustres morts.
Je parie, traître, que sans ce bout de lettre vous ne m’écriviez pas. Vous attendiez que je vous réponde. Que puis-je vous apprendre? Je mène la vie la plus monotone, vous le savez. Votre lettre a été le plus grand événement du mois qui vient de s’écouler. Pendant que Michel-Ange et Raphaël poursuivent silencieusement leur carrière dé vraie gloire, là-bas où vous êtes, ici c’est comme à l’ordinaire. D. E. triomphe dans son petit cercle. A. est le plus grand peintre de l’époque, pour deux ou trois ans. B. est mieux que Raphaël. H. fait oublier le Dante, qui se