AM. CH. RIVET
passe bien de vivre dans la réunion de ceux qui admirent H. Que je voudrais m’admirer un peu moimême au milieu de tout cela ! Mais, le croiriez-vous? je doute plus que jamais de mon infaillibilité, et pourtant je ne suis pas découragé. Je viens de passer un ou deux mois pleins de tristesse et de noires idées. A présent, c’est passé : je renais avec la verdure et je suis en train au travail. M. Gérard, avec qui l’autre jour je parlais de tous ces côtés sombres de la vie, me dit que ce qu’il y avait encore de préférable, c'était V Enfer et V atelier. Je trouve cela trèsjuste...
Je vous embrasse bien vraiment et bien sincèrement.
Votre ami.
Le baron Gharles Rivet, qui de nos jours à attaché son nom à la fondation de la troisième République, demeura un des fidèles amis de cœur de Delacroix. Celui-ci, dans un premier testament, que lui fit déchirer sa gouvernante, Jenny Lesguillon, l’avait désigné comme son légataire universel. C’était un homme de grand sens et de mœurs aimables. Il avait été plus que le camarade d’atelier de Bonington : il l’avait obligé avec infiniment de délicatesse dans son année de début et de gêne.
14 juin 1828.
Mon cher ami, j’ai oublié dans une lettre d’hier de te prier d’envoyer à l’adresse de M. A. Constantin, rue Saint-Lazare, 52, ma notice pour mon tableau, à insérer dans le prochain Catalogue. Tu écriras cela de ta belle écriture en spécifiant que c’est pour le renouvellement de l’exposition.
Combat du Ciaour et du Pacha. — Tiré de Lord Byron.
« ... Je le reconnais à la pâleur de son front; c’est lui qui m’a ravi l’amour de Leila, c’est le Giaour maudit. »
Avec lesquels je t’embrasse ,
Désespéré du moment où je retournerai à Paris, malgré le plaisir que j’aurai à te retrouver.
Ce tableau avait figuré, en 1826, à l'exposition au profit des Grecs. Il parut au livret sous ce titre : Scènes de la guerre actuelle desTurcs et des Grecs. Il est vraisemblable que « prochain catalogue » doit être entendu : « prochain tirage. »
26 septembre 1828.
... J’ai achevé le tableau d’animaux du général et je lui ai déterré un cadre rococo que je fais redorer et qui fera merveille. Il a déjà donné dans l’œil à une provision d’amateurs et je crois que cela sera drôle au Salon.
Les Anglais ont ouvert leur théâtre. Ils font des prodiges puisqu’ils peuplent la salle de l’Odéon à en faire trembler tous les pavés du quartier sous les roues des équipages. Enfin ils ont la vogue. Les classiques les plus obstinés baissent pavillon. Nos acteurs vont à l’école et ouvrent de grands yeux. Les conséquences de cette innovation sont incalculables. Il y a une MUe Smytson qui fait fureur dans les rôles de miss O’Neill. Charles Kemble s’est simplifié et a fait plus qu’on n’aurait cru.
P.-S. Il est onze heures et demie du soir. Je vàis t’écrire encore un de ces jours si le bon Dieu me laisse un peu de souffle. Je vais de très-bonne heure à ma
boutique : il paraît que ces messieurs se proposent d’être d’une sévérité de chiens et particulièrement à propos des novateurs. De sorte que pour finir ce que je veux y envoyer, non compris, bien entendu, le grandissime tableau que je ne peux décidément avoir fini tout de suite, je suis obligé de me lever very early.
Delacroix entend probablement désigner par le « tableau d’animaux » le Jeune tigre jouant avec sa mère , qu’il exposa en 1830, au profit des blessés de Juillet, et qu’il envoya ensuite au Salon de 1831. Il en fit une délicieuse lithographie qui parut dans Y Artiste.
La miss Smytson devint Mme Hector Berlioz.