AU DIRECTEUR DE L'A R TI STE
est trouvé en effet, monsieur, quel problème nous avons résolu! La postérité ne pourra nous savoir assez de gré d’avoir tant fait pour ses plaisirs, en ne laissant , arriver jusqu’à elle que des ouvrages dignes d’admiration ; et du même coup nous sauvons bien des remords à l’autorité.
Mais en y réfléchissant plus mûrement, vous serez conduit à découvrir que ce moyen, simple et applicable en théorie, offre à la pratique mille difficultés. Un essai tout récent a déjà montré des inconvénients auxquels on n’avait pas songé, et ils ont été de nature à effrayer sur les résultats probables de ce moyen employé généralement. On s’est aperçu qu’après la difficulté d’amener à concourir beaucoup de gens pour qui ce moyen est nouveau, il se présentait la difficulté plus grande de trouver des juges , des juges sans passions et sans préjugés, point susceptibles de préférer leurs amis à tous autres, et ne cherchant que la justice et le bien de l’art. Le bien de l’art, monsieur, c’est comme le bien de la patrie ; chacun le voit du côté où inclinent ses affections et ses espérances : la justice est pour chacun ; le parti flatte ses penchants et lui promet le triomphe de ses opinions. Surtout depuis la grande découverte du classique et du romantique, les éléments de désaccord semblent devenir plus inconciliables. Cette question, qui a brouillé des amis et divisé les familles, complique beaucoup celle des concours.
On a été aussi très-embarrassé, pour savoir si ce moyen avait pour objet d’employer le talent avant tout, ou seulement d’obtenir des ouvrages réunissant assez de qualités passables pour ne pas choquer dans la place qu’ils devront occuper. Grand embarras pour ces juges, que je suppose trouyés, et impartiaux comme de raison. Vous me demandez sans doute de peser plus nettement cette seconde difficulté. Vous pensez que choisir le talent, c’est préférer en même temps ce qui est le mieux et ce qui est le plus convenable ; que le talent triomphe des difficultés et qu’il s’y plie sans peine ; hélas ! non, monsieur, il ne se plie pas.* Il aime les difficultés, mais ce sont celles qu’il se choisit. Il ressemble à un coursier de généreux sang, qui ne prête pas son dos au premier venu, et qui ne veut combattre que sous le maître qu’il aime. Non pas que ie talent se laisse emporter suivant son caprice, sans choix et sans mesure; non pas qu’il fuie le joug de la raison; la convenance et la raison sont au résumé l’essence de tout ce qu’il produit quand il est vraiment inspiré ; mais cette inspiration lui est nécessaire, et il ne répond plus de ce qui lui échappe quand elle est absente.
Vous ne voyez pas peut-être ce qui empêche l’inspiration de naître d’un concours. Le sujet peut avoir de l’intérêt, être tel enfin qu’on se le fût imposé à soi-même.