‹ Lettres de Eugène DelacroixChapitre 33 sur 86 · AU DIRECTEUR DE L’ARTISTE · texte numérisé non relu

AU DIRECTEUR DE L’ARTISTE

Remarquez que ce n’est pas à la nécessité de rendre tel ou tel sujet que je m’en prends ; mais à la nécessité de passer par le crible impitoyable du concours, d’être aligné sous les yeux du public, comme un troupeau de gladiateurs qui se disputent d’impertinents sourires et qui prennent plaisir à s’immoler entre eux dans une arène. Sainte pudeur de l’artiste, quelle épreuve pour vous !

La verve, monsieur, n’est pas une effrontée qui s’accommode des mépris comme des applaudissements tumultueux d’un théâtre, qui se roule sous les yeux du public pour lui arracher ses faveurs hautaines. Plus elle est brûlante et sincère, plus elle a de modestie. Un rien l’effarouche et la comprime. L’artiste, enfermé dans un atelier, inspiré d’abord Sur son ouvrage et plein de cette foi sincère qui seule produit les chefs-d’œuvre, vient-il par hasard à porter les yeux au dehors sur les tréteaux où il va figurer et sur ses juges qui l’attendent, aussitôt son élan s’arrête. Il jette un œil attristé sur son ouvrage. Trop de dédains attendent ce chaste enfant de son enthousiasme; il manque de courage pour le suivre dans la carrière qu’il voit s’ouvrir. Il devient alors son propre juge et son bourreau. Il change, il gâte, il s’épuise; il veut se civiliser et se polir pour ne pas déplaire.

Une idée ridicule s’offre à moi. Je me figure le grand Rubens étendu sur le lit de fèr d’un concours. Je me le figure se rapetissant dans le cadre d’un pro-

gramme qui l’étouffe, retranchant ses formes gigantesques, ses belles exagérations, tout le luxe de sa manière.

J’imagine encore Hoffmann, ce divin rêveur, à qui l’on dit : « Nous vous donnons un sujet tout à fait propre à exciter votre paresse ; il est pathétique, il est national même. Allons, échauffez-vous; seulement, voici un fil que vous suivrez sans vous en écarter le moins du monde. Nous en avons mis un tout semblable dans les mains d’une cinquantaine d’aspirants comme vous, qui ne demandent qu’à bien faire. Si vous trouvez quelques fleurs sur la route, gardez-vous de les écarter pour les cueillir : les fantaisies ne sont point ce que nous demandons à votre génie, non plus que de nous répéter tous les échos que produit dans votre cerveau le spectacle de la nature. Voyez avec quel désavantage vous paraîtriez au bout de votre carrière, quand vous serez tous rangés pour rendre un compte fidèle de votre mission. Il ne faut pas arriver à cette inspection comme un enfant perdu, qui revient de la bataille avec un fourniment en désordre ; qui a battu l’ennemi, mais qui a perdu la gaine de son sabre.

— Voilà une triste victoire que vous m’offrez, messieurs, répondrait le rêveur. Un homme qui marche avec des béquilles est celui qu’il vous faut ; il est plus propre que moi, avec mes bonds capricieux, à gagner sans accident le but de votre prome-

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