‹ Lettres de Eugène DelacroixChapitre 37 sur 86 · AM. ROY ER- COLLARD · texte numérisé non relu

AM. ROY ER- COLLARD

A M. fil PP. ROYER COLLARD

CHEF DK LA DIVISION DES SCIENCES fit ARTS AU MINISTERE DE L’INTÉRIEUR, RUE DE GRENELLE

Mercredi mâtin.

Je ne suis pas rentré dans la journée, mon cher monsieur, de sorte que je ne gais à quelle heure votre lettre est arrivée, et si j’aurais pü y répondre hier : ce que je n’aurais pas maiiqué de faire, tant c’est avec plaisir. Je ne vous remercie plus maintenant de tous les soins que vous avez. pris de mon affaire ; je dois vous savoir gré d’une chose qui me fait cent fois plus de plaisir : c’est de la possibilité que vous me donnez de pouvoir vous être bon à quelque chose. Vous me comprenez, je crois, comme je vous comprends. La sainte horreur que vous éprouvez, commeje Réprouverais, pour l’ombre d’une condescendance qu’on aurait pour vous à raison de votre position, est si simple, que je ne conçois pas plus la gêne de celui qui offre que de celui qui reçoit. Il y a de plus une extrême fatuité dans un homme à croire témoigner une reconnaissance quelconque en offrant comme une rareté un produit de sa petite industrie. Ceci n’est pas modestie ridicule : je veux

dire, vous le sentez bien, que je peux fort bien trouver pour moi un prix infini à tel méchant croquis, mais que l’offrir comme une chose de quelque valeur me le fait voir sous un jour tout différent.

Je me chargerai donc avec bien de l’empressement de toutes commissions de vous, et comme votre aimable lettre vous force à me montrer à l’avenir un peu d’amitié, vous ne compterez pas les chiffons de papier que je rapporterai comme objets de commerce, mais comme simples souvenirs d’un pays qui vous plaît, n’est-ce pas?

Je m’occupe de confectionner quelque chose qui puisse à la rigueur passer pour un commencement d’esquisse. Cela sera en règle avant mon départ. Je crois avoir compris qu’il suffit queBertin le voie d’ici à deux jours. D’ailleurs, je ne toucherai qu’alors l’avance en question et rien de la sorte ne clochera.

Recevez de nouveau mes remercîments et comptez sur mon dévouement bien sincère.

Eug. Delacroix.

Je m’arrangerai pour vous rencontrer de nouveau et causer un peu de ces maroquineries.

Mon cher ami, je suis en train de courir pour un assez grand projet. Je serai probablement parti pour Maroc la semaine prochaine. Ne riez pas trop, c’est très vrai. Je suis donc très ahuri.

Venez demain, vendredi, vers onze heures si vous pouvez; plus tard vous ne me trouveriez peut-être pas. Il ne faut jamais dédaigner l’amateur, nous verrons ensemble ce qu’il lui faut.

Madame Villot aime-t-elle la bague? Parlez-moi de cela.

Songez à moi quand je serai avec les Marocains. Faites quelques vœux pour un homme qui vous aime sincèrement.

Eug. Delacroix.

Ce jeudi matin.

M. Georges Villot a conservé le précieux bijou sur le sort duquel Delacroix interrogeait son père. Delacroix en avait d’ailleurs fourni le dessin. M. Frédéric Villot, curieux de tous les procédés, l’avait lui-même ciselé dans l’or avec adresse.

Deux figures de femmes, nues et les bras levés, se ren-

versent en arrière et soutiennent une tablette en lapis-lazuli sur laquelle est fixée une étoile. Sur l’épaisseur rit un masque de satyre.

Eugène Delacroix fit ce voyage au Maroc en compagnie du comte de Mornay, ambassadeur de la France près l’empereur Muley Abd-Ehr-Rbaman.

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