‹ Lettres de Eugène DelacroixChapitre 36 sur 86 · A MAINTENON · texte numérisé non relu

A MAINTENON

Le samedi matin.

Cher ami, j’ai passé presque toute la journée hier dimanche avec le bon général. Nous avons été à Sceaux avec le colonel, et nous nous sommes amusés en vrais Parisiens échappés, et comme nous nous trouvions garçons, la gaudriole a été son train...

Je persiste toujours dans le projet de t’aller voir, et d’aller pêcher et travailler avec toi. Paris est de moins en moins amusant, surtout sans argent.

Ce que j’ai entendu dire de divers côtés sur Visconti, c’est qu’il a beaucoup de talent, mais chacun, comme tu le dis, voit à sa manière. Je crains que tu

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n’aies quelques difficultés pour suivre ta fantaisie, ayant affaire à un homme en réputation. Si tu veux d’autres renseignements, écris-moi plus particulièrement dans quel sens.

Cher ami, l’âge amène du changement dans les caractères : dans les uns, c’est de la misanthropie et de la tristesse qui teint pour eux tout en sombre ; chez les autres, c’est de l’orgueil et de l’insensibilité. Je ne crois pas être un de ces derniers, car mon cœur s’élance souvent vers le temps des doux épan^ chements et des larmes d’amitié. Dans des accès de souffrance morale, on voudrait presque être mauvais pour rompre sans réserve avec tout ce qui est doux et consolant. On voudrait ne pas croire à la vertu ; mais elle existe, j’en suis sûr et les exemples pour être rares n'en sont pas moins encourageants.

Adieu, ton ami,

Eug. Delacroix.

Cette note triste, qui s’accentuera mais sans tourner jamais à la misanthropie, était de mode dans celte génération. Ici on sent bien qu’elle n’est pas fausse.

28 mai 1831.

... Tu ne pouvais me donner de nouvelle qui me fît plus de plaisir. Au moins un de nous trouve un abri contre la mauvaise fortune. Cela m’a fait palpiter, moi qui fuis les émotions et qu’elles fuient. L’idée de ton bonheur prochain fait une diversion à la monotonie de mon existence. Tu prends le bon parti, celui de la paix, et il n’y a que celui-là au monde. Il n’y a pas de pire situation que de ne savoir jamais comment on dînera dans huit jours, et c’est la mienne. Donne-moi un désert, et fais-moi l’amputation d’un vieux et irascible reste d’amour-propre, je serai encore heureux dans le monde. Mais la réputation, la réussite, ce succès qu’on n’atteint jamais, tout cela vaut-il qu’on se casse la tête toute la vie pour l’atteindre?

Il me tarde de te savoir conjoint. Est-il vrai que le sort un jour ou l’autre s’adoucit et cesse de nous montrer son œil en colère? Les événements de cette vie nous devraient bien cette compensation pour toutes les illusions qu’ils nous enlèvent petit à petit!

Mon pauvre Raymond, je suis dans une vilaine crise

de caractère. Je crois que tu as passé par là. Je n’ai pas encore pris mon parti avec les plaies de cette vie et je suis déjà inhabile à être heureux du peu de bien qui s’y trouve.

Se faire campagnard ou artisan, en un mot n’attendre point Son bonheur de ce qui est hors de nous, voilà le secret du bonheur à nous permis.

Adieu, au plaisir de te voir. J’aurai un grand plaisir à te féliciter moi-même.

Valmont, 30 septembre 1831.

Je suis à Valmont, séjour de paix et d’oubli du monde entier. Le charme que j’y trouve, mon vieil ami, est dans ce dépouillement complet d’émotions vives et saccadées qui font de ma vie de Paris une épreuve continuelle et une danse sur la corde sans balancier. Affaires d’argent et d’amour-propre, obligations de politesse, amour même, tout cela ne tient pas dans mon cœur et dans mon esprit la place qu’une seule de ces choses-là absorbe dans mon être,

quand je me trouve au milieu de ce foyer d’agitations continuelles où tu respires. Je ne me suis jamais rendu compte à un pareil degré de l’inutilité des folies pour faire mener heureusement la vie.,. Ce qui nous occupe surtout à Paris, c’est la fureur de faire figure. Je crois à présent que si je trouvais un homme qui voulût me fournir le nécessaire comme à un chapon qu’on engraisse, c’est-à-dire d’avoir tout mon travail et une autorité assez grande sur ma liberté, je passerais un marché tout de suite.

J’ai trop de liberté pour en sentir le prix. Ici, j’en ai moins et davantage. Moins, en ce que je vis avec un despote complet qui me gouverne physiquement, qui me fait dîner à telle heure, qui me fait aller dans tel endroit pour mon plaisir, etc. Davantage, en ce que mon esprit dégagé du souci de s’occuper de mille soins insupportables à ma nature, divague à son gré, jouit de son propre calme, crée des palais et des enchantements sans que la voix de la nécessité triviale le rappelle à terre.

Je n’ai pas la rage du travail d’il y a deux ans. Mais je m’amuse. C’est l’essentiel. J’ai trouvé à Rouen de quoi faire un tableau qui m’inspire assez. Nous verrons cela cet hiver... (1)

(1) Melmoth. Intérieur d'un couvent de Dominicains, à Madrid, plus connu sous le titre : V Amende honorable .

Il prie qu’on encaisse économiquement et qu’on envoie un tableau qu’il vient de terminer « à M. Bataille, chez M. Villard, aubergiste, place du Vieux-Marché, à Rouen. » C’était sans doute un souvenir qu’il adressait à son hôte.

Mon cher ami,

Notre graveur est venu me voir ce matin ; il repart demain pour la campagne et pourrait nous donner une séance ce soir à 6 heures.

C’est une heure fort incommode ; mais enfin nous attraperons toujours quelque chose. Soyez si vous pouvez à 6 heures 1/4 rue des Moulins, n° 13, vous demanderez M. Bouchardy, graveur (1).

Tout vôtre,

Eug. Delacroix.

Ce dimanche matin.

(1) Romantique chevelu, qui signait : « Bouchardy, au cœur de salpêtre. »

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