‹ Lettres de Eugène DelacroixChapitre 39 sur 86 · A M. JEHAN GIGOUX · texte numérisé non relu

A M. JEHAN GIGOUX

Monsieur, je vous suis très-rec'onnaissant de voire lithographie de Sigalon. Je regrette beaucoup que vous n’ayez pas pu vous charger de m’avoir des épreuves de mon portrait comme vous me l’aviez promis M. Ricourt est un très-bon enfant mais dont je suis persuadé que je n’obtiendrai jamais rien, attendu que ce n’est pas la première fois qu’il m’a manqué de parole. S’il vous était possible de le lui rappeler la première fois que vous le verrez, ou au moins de m’écrire son adresse, vous m’obligeriez sensiblement.

Je vous demande la permission de ne vous renvoyer le livre de Nodier que dans quelques jours.

J’ai l’honneur de vous saluer,

Eug. Delacroix.

Les deux portraits dont il est question dans ce billet avaient paru dans Y Artiste, tome IV, livraisons 6 et 9, 1832. M. Jehan Gigoux* maniait fe crayon lithographique avec la dernière habileté.

Dans l'un, annoncé par M. Gigoux comme lithographié « d’après nature, » Delacroix est un jeune homme brun, au visage grave, au regard mélancolique, à la bouche large,

obombrée par une fine moustache noire. Il est assis sur une chaise, îa main droite dans la poche du pantalon; la redingote dessine la taille. Des mèches noires et drues retombent négligemment sur le front

Le Si gai on , au contraire, est un gros homme en habit noir et en cravate blanche; on dirait un notaire.

Le x livre de Nodier » est peut-être X Histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux , qu’ont rendue précieuse aux bibliophiles romantiques les délicieux cro quêtons semés à travers texte par Tony Johannot. A la page 44, on lit : « Voilà Venise et son port, et ses gondoles, et sa vieille mosquée chrétienne, et ses noirs palais, et les degrés de marbre où vit la trace du sang de Faliero, rajeunie par les vers' de Byron et par le pinceau de Delacroix... »■

Et suit l’imitation d’une petite médaille fruste, où l’on voit accolés les profils du poète et du peintre.

L 3 30 août 1832.

... Je travaille assez ; je m’y suis remis avec assez d’entrain. Je suppose que vous employez aussi votre temps. Paris m’ennuie profondément ; les hommes et les choses m’apparaissent sous un jour tout par-

ticulier depuis mon voyage ; très-peu d’hommes me semblent avoir du bon sens ; les pièces du Vaudeville ne me semblent pas amusantes ni trop morales, et l’opéra, le ballet surtout, ne me fait pas l’effet de reproduire exactement la nature. Si ce n’était les pirouettes, je préférerais la danse des juives de Tanger.

Pierrot n’est pas ici ; il est parti « ex abrupto » pour suivre Schwiter à Nancy et de là à Strasbourg, où il va voir du gothique et des oncles qui lui donneront à dîner et à coucher. Bref, il fera une promenade agréable à peu de frais. Je ne peux donc vous dire de sa part que les choses dont je sais qu’il est plein pour vous, c. a. d. bien de l’amitié vraie, etc.

Les dessins vous attendent comme de raison pour être proprement collés ; vous seul et Pierret êtes capables de vous en tirer.

Je tiens rigueur au public des artistes et je n’ouvre pas mon atelier.

Adieu, je vous embrasse sincèrement et vous prie d’adresser mille hommages à madame Villot.

Eug. Delacroix.

Delacroix demeura longtemps sous l’influence de l’insuccès de son Sardanapalc.

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