RUE SAINT-LAZARE, N 0 40, PLACE D’ORLÉANS
3 mai 1824.
Y aurait-il moyen, mon cher ami, d’obtenir par votre entremise deux billets pour aller à la messe en musique qui aura lieu pour Choron, aux Invalides, ou bien pourriez-vous me dire à qui il faudrait s’adresser pour cela? Voilà bien longtemps que je ne vous ai vu pour venir vous importuner d’une requête. J’ai eu beaucoup de tristes sujets de vivre en solitaire depuis quelque temps, et je compte aussi sur votre indulgence et votre amitié.
18 3-i. — AM. SOULIER.
Adieu, mille amitiés sincères, et ne vous occupez de ce que je vous demande que si cela ne vous dérange pas trop.
Eug. Delacroix,
Quai Voltaire, 15.
Ce mardi matin.
Paris, 20 juillet 1834.
J’ai appris la fin prématurée de mon bon Charles, de mon bon neveu, le seul reste de ma triste famille et qui devait être mon dernier ami dans l’ordre de la nature, puisque son âge me permettait d’espérer qu’il me verrait mourir. Il revenait de Valparaiso chargé de missions importantes qui devaient contribuer à son avancement. Je l’attendais plein d’espoir. A La Yera-Cruz il a pris le germe de la fièvre jaune qui l’a emporté en quarantaine à New-York, le 22 mai dernier. Tu comprendras ce que j’ai souffert.
... Je ne sais si je fai déjà prévenu que Pierret est
chargé par son ministère d’inspecter la chaîne des forçats qui va à Brest, que cela lui vaudra une gratification et de plus l’avantage de voir un pays qu’il ne connaît pas...
Eug. Delacroix.
Valmont, mardi 23 septembre 183L
Je crois, mon cher ami, vous avoir dit que je vous arrivais. Je suis devenu si paresseux ici que le plaisir de causer un peu avec vous ne m’empêche pas de songer à la fatigue extrême de tailler une plume et de chercher du papier pour le faire. Je ne sais pour ainsi dire que végéter. Quelques excursions rares aux environs et à la mer complètent mon existence qui est tout adaptée aux mœurs de la province. Je vous assure que vous êtes trop voisin de Paris pour jouir franchement de la campagne. Vous savez trop qu’il ne tient qu’à vous d’y faire un tour et d’aller même voir l’opéra nouveau. Ici, où il n’y a pas même de chemins, cette tenlation-là ne peut prendre.
Quand je dis que je ne fais rien, cela ne veut pas dire tout à fait que je n’ai rien fait. J’ai été forcé de rester à Rouen un jour et demi à cause de la convenance d’une voiture pour me transporter ici. J’y ai fait au Musée une aquarelle d’après un magnifique Véronèse que vous aurez du plaisir à voir. Si jamais la moindre affaire vous sollicitait d’aller vers Rouen, joignez-y la considération de ce tableau qui vaudrait à lui seul le voyage. Ce tableau m’a paru un peu dans la manière de YJEsther et de la Suzanne du Musée; ce que j’en ai fait est horriblement imparfait. R est très-terminé et soigné dans toutes ses parties. R n’a pas été retouché, ni nettoyé à la vérité, mais je préfère sa respectable crasse et j’ai bien supplié le directeur de n’y pas toucher.
. À propos, je dis que je n’ai rien fait; je me trompe. J’ai fait peut-être plus que je ne pense, car j’ai essayé de la fresque. Le cousin m’a fait préparer un petit morceau de mur avec les couleurs convenables et j’ai fait en quelques heures un petit sujet dans ce genre assez nouveau pour moi, mais dont je crois que je pourrais tirer parti si l’occasion s’en présentait. Cela est plus commode que la détrempe. La difficulté consiste surtout à terminer et à arrondir convenablement les formes; mais je crois que le changement qui s’opère dans les tons n’est pas aussi considérable que dans la détrempe. Au reste, c’est fort long à sécher, et depuis 4 ou 5 jours que c’est
fait, je ne suis pas encore certain que les tons aient recouvré leur éclat. J’avoue que je serais singulièrement ragaillardi par un essai dans ce genre si je pouvais le faire sérieusement et en grand. Je crois le procédé beaucoup plus simple qu’on ne le fait. D’ailleurs, on serait quitte pour faire un tour en Italie pour y voir quelque vieux gâteplâtre pour compléter son éducation.
La vue de ce tableau a réveillé de nouveau une * sourde envie d’aller voir les beaux de Venise. A quand?...
Eug. Delacroix.
Je reçois ce matin même votre aimable lettre, mon cher ami. Elle m’a fait le plaisir le plus véritable, d’abord à cause de l’amitié que j’ai pour vous, ensuite parce que c’est un écho de mes pensées, j’entends celles relatives aux arts, qui a remué en moi tout ce qui y fourmille faute de pouvoir s’échapper au dehors. Car les personnes avec lesquelles je vis ne me ren-
verraient guère la balle que je m’aviserais de mettre sur le tapi§: la peinture ou la poésie. Bonté divine! que tu as diversement réparti les existences et les intelligences ! J’ai quelquefois gémi d’une position de fortune gênée qui prive de quelques avantages naturels, mais j’apprécie plus que jamais ce que c’est que la privation du pain de l’âme. Céleste Dante ! Ce peu de vers que votre bonté m’envoie m’a presque ému aux larmes ; que cette belle imagination, perdue dans les ténèbres de son siècle et errant dans la solitude et l’exil, a dû voir retomber sur elle-même de nobles mouvements! Je vous remercie bien de m’avoir envoyé ces vers. Je ne les avais pas lus dans l’original, mais dans Desciiamps, dont la traduction, particulièrement de ce morceau, est très-belle.
Ma lettre est intéressée ; c’est pour que vous me répondiez. Seulement n’attendez pas longtemps, car je serais sans doute parti déjà, sans la maladie de mon cousin, que je ne veux pas abandonner précisément au moment où tout le monde vient de le quitter, et la mienne, car j’ai été très-indisposé pendant plusieurs jours.
J’ai refait un second essai de fresque dans lequel j’ai eu plus de patience et qui est mieux. Vous avez raison, mon naturel semble peu s’accorder avec le carton colorié et voilà pour les inconvénients. Mais voici quels seraient les avantages : l’objection de tout faire tout de suite met l’esprit dans une excitation
bien différente de la paresseuse peinture à l’huile. Mon plus grand malheur a toujours été d’ailleurs d’altérer par des retouches ce que le premier jet avait trouvé. Vous savez qu’avec la difficulté croît toujours l’effort. Toute matière rebelle excite à la vaincre ; une conquête facile excite moins d’enthousiasme. Je me suis rappelé à ce sujet certains peintres espagnols qui peignent au premier coup, et en première ligne Zurbaran, que vous ne connaissez pas, je crois. Seulement, quand on est aussi paresseux que moi, jamais je n’aurais le cœur de laisser subsister un défaut contre l’ensemble avec la faculté de retoucher. D’ailleurs, on y tolère à la rigueur un certain désaccord des parties, et je soutiens que là seulement on peut développer l 'idéal, entendez-vous bien, dont la grande peinture est susceptible, ou plutôt j’admettrais que les deux genres sont deux arts aussi beaux l’un que l’autre, mais qu’ils ont des exigences totalement opposées. Je vous développerai cela de reste, car ce peu m’a beaucoup fait réfléchir et m’a amené, avec regret , à reconnaître qu’il était effronté de faire de la peinture à l’huile sans consulter beaucoup la nature, ce que la fresque évite plutôt que de le comporter. Comprenez si vous pouvez.
Ne vous occupez pas de votre santé que j’ai toujours crue meilleure que vous. Celui qui tient dans ses mains nos destinées se rit de nos vaines préten-
tions à la force et à la santé. Voyez si je pouvais m’attendre au sort de mon pauvre ami que j’ai perdu et regrette toujours; fut-il jamais nature plus robuste, et ne devait-il pas dans l’ordre naturel me suivre au tombeau ! Peut-être, comme vous le dites, êtes-vous dans un moment critique ; mais je crois que vous venez justement de le passer il y a six mois environ. La nature a fait chez vous des efforts qui, bien que lents, me semblent décisifs. Addis a comportati. Je vous quitte en vous remerciant de votre lettre encore une fois et vous assurant de mon amitié vraie,
Eug. Delacroix.
Je vous applaudis bien d’aimer l’antiquité, c’est la source de tout.
Ces essais de fresques existent encore clans toute leur fraîcheur; ce sont, en dessus de porte, dans un corridor,
un Bacchus tendant la coupe à une panthère et une Léda s’abandonnant au cygne.
Ce 29 février 1835.
Monsieur,
N’ayant pu presque sortir depuis plus d’un mois, à cause d’une indisposition assez grave qui m’e'st survenue, je n’ai pu comme je le désirais aller rappeller à votre souvenir que vous m’aviez fait espérer qu’il pouvait se trouver quelque occasion d’employer le jeune Riesner dans les travaux de Versailles. Je prends le parti d’en appeler encore à votre obligeance sur ce sujet. Un encouragement venu du gouvernement, si peu important qu’il soit, serait un motif d’émulation pour un jeune homme dont le talent n’a pu encore être suffisamment apprécié.
Recevez, avec mes excuses de mon importunité, l’assurance de ma haute considération et de mes sentiments de reconnaissance pour tout ce dont je suis déjà redevable à votre obligeance pour moi.
Votre dévoué serviteur,
Eug. Delacroix.