SOUS-DIRECTEUR DES MUSÉES ROYAUX DU LOUVRE
Le 25 mars 1836,
Monsieur,
Je vous serais bien reconnaissant s’il vous était possible de faire mettre momentanément mon tableau de Saint Sébastien dans un lieu où il pût être dessiné par M. Alophe qui vous remetttra cette lettre. Si cette demande n’était pas trop indiscrète, dans le moment où vous devez avoir tout l’embarras du déplacement des tableaux, je vous aurai une grande obligation de cette permission.
J’ai l’honneur d’être, etc.
Eug. Delacroix.
Ce Saint Sébastien fut acheté 3,000 fr. par l’État et donné à la ville de Nantua. Vendu 23,000 fr., en 1869, par la fabrique de l’église à M. Brame, ce tableau donna
lieu à un procès qui se termina par une réintégration. Il a été non pas gravé, mais assez pauvrement lithographié par Menut Alophe.
*20 juillet 1836.
Votre lettre m’a fait le plus grand plaisir. Elle m’est arrivée dans un moment d’ennui et de découragement et m’a remonté. Un des caractères du découragement est de vous faire considérer votre profession comme inutile à vous et aux autres. La paresse, d’accord en cela avec l’humeur noire qui teint tout à vos yeux, dépouille de son charme le plus grand la possibilité de travailler, lequel charme est cette possibilité elle-même. Rien, au contraire, ne donne plus d’entrain que de voir que d’autres font cas de cet -art dont vous êtes fatigué et, de là, le bien qui peut résulter des dissertations sur les arts, toutes creuses qu’elles puissent paraître au vulgaire.
Vous n’ètes pas plus content de votre santé qu’à
l’ordinaire. Je vous plains du fond de l’âme et par expérience. Je sais que le physique quand il défaille vous laisse dans un triste ordre d’idées pour prendre les pinceaux ; mais alors il faut autre chose qu’une conversation ou une lecture intéressante pour vous tirer d’affaire. Je n’ai pas eu à me plaindre de ma santé, au contraire, mais j’ai à me plaindre de moimême, de la conduite de mon temps et du mauvais usage que j’en ai fait. J’ai recommencé mes tourments avec mes décorateurs. Je n’en puis rien obtenir qu’eu étant sur leur dos et rien n’avance. Je piétine et je me donne une peine qui ne sert à rien. J’ai interrompu la Bataille pour plusieurs raisons; d’abord j’étais bien aise de laisser reposer mes idées de crainte de gâter, ensuite il fait une chaleur affreuse dans mon atelier qui m’y rend le travail presque impossible. J’ai commencé la Médêe qui se débrouille; nous verrons. En attendant écrivez-moi à vos moments perdus. Soyez sûr du plaisir que vous me ferez, parlez-moi de tout ce que nous aimons, de ces bons vieux peintres nos consolateurs et nos modèles, et surtout dites-moi que vous vous sentez mieux de la campagne et du bon air que vous respirez.
Recevez mes vraies et dévouées amitiés.
Eug. Delacroix.