AM. GH. DE MORNAY
granges pour l’avoir vu accablé de marques de souvenirs pendant que nous languissions privés de nouvelles (1). Ces souvenirs maintenant sont pour moi pleins de douceurs. Je dois à ce voyage-là votre amitié. Je vous ai apprécié là plus que je n’aurais fait en dix ans de ma vie de tous les jours. Gonservez-moi donc cette précieuse affection-là en dépit de ma négligence à la cultiver.
Je ne vous dirai pas que la vie que je mène me donne trop de distraction. C’est toujours à peu près la même. De nouvelles donc, il ne faut pas m’en demander. Je sais toujours ce qui se passe un mois après tout le monde, et vous pourriez m’apprendre, Si vous le vouliez, de Stockholm, ce qui se passait il y a un mois à Paris. De la peinture, un peu de femelle, voilà pour la vie habituelle, et la plus grande partie du temps je dors ou je peste contre le destin.
, Adieu, bon et cher Charles, pardonnez-moi mes erreurs; prou vez-le -moi en me répondant. Répondez à l’homme d’Afrique si vous trouvez que l’homme d’à présent en est indigne. C’est pourtant toujours le même pour vous, mon cher ami, et il le sera toujours.
A vous.
(1) Pendant le voyage au Maroc.
23 août 1838.
Monsieur, après tant de temps et d’efforts ridicules pour faire la ressemblance d’un homme que je puis presque dire que je n’ai point vu, je vous envoie néanmoins ce triste produit, non pas, je vous le répète, comme le portrait de Yousouf, mais comme la seule preuve que je puisse vous donner maintenant du désir bien vif que j’avais de faire quelque chose qui vous fût agréable. Vous le donnerez donc pour le portrait d’un Arabe quelconque, en attendant que je trouve l’occasion de vous faire quelque chose qui soit moins éloigné de ce que je puis faire et d’un genre qui se rapproche davantage de ce que je puis tenter.
Recevez donc encore une fois mes excuses, monsieur, et veuillez croire à la haute et respectueuse considération
De votre serviteur
Eue. Delacroix.
L’encadreur saura tracer l’ovale avec la bor-
dure. Je ne l’ai pas tenté de peur de le faire de travers.
Je n’ai pas verni la peinture, il vaut mieux la laisser sécher quelque temps.
Valmont, 5 septembre 1838.
Cher bon, nous sommes ici après maintes traverses et maintes excursions. La nouvelle m’arrive par le journal que le ministre m’a chargé, par décision officielle, delà bibliothèque de la Chambre. Sois assez bon pour t’informer et m’informer le plus tôt possible si ce n’est pas une mystification. Elle me serait sensible.
Autre commission que je réclame de ta bonté : ce serait, en te promenant, d’aller au coin de la rue Grange-Batelière et du boulevard, chez Pleyel, facteur de pianos, le prier de faire enlever de chez moi, Delacroix, rue des Marais-Saint-Germain, 17, le piano que M. Chopin y a fait porter il y a deux mois
environ. Tu lui dirais que je l’ai oublié en partant pour la campagne, et, soit à mon retour, soit avec toi, il en réglera le prix de location.
... J’ai vu passablement de pays, la mer, beaucoup, que je sais par cœur à présent : Dieppe, Tréport, Fécamp, etc. Des ennuis d’auberge et de grande route en quantité et des plaisirs rares, voilà ma vie depuis que je t’ai quitté. La peinture aussi me paraît plus facile depuis que je ne peux pas en faire. Adieu. . . Un petit mot de ta plume à ton vieux peintre. Rien ne me vieillit comme de revoir ces lieux que j’ai vus tout enfant et qui n’ont pas bougé. Que de choses depuis !...
Eug. D.
Valmont, 13 septembre 1838.
Mon cher ami, je vous écris quelques mots pour m’attirer de votre part une réponse bien longue si vous avez la moindre délicatesse. Je vis ici éloigné du centre de la civilisation et dans une solitude profonde; vous jugez bien qu’une bonne lettre de vous
où vous me parlerez beaucoup de vous, beaucoup de la peinture, me fera le plus grand plaisir. J’ai revu le musée de Rouen; j’y ai découvert un second Véronèse presque aussi beau que celui dont j’avais fait une esquisse il y a quatre ans; mais ce que j’ai admiré avec un nouvel enthousiasme, ce sont trois petits Raphaël, première manière, qui sont incomparables. R n’y a rien en petits tableaux de lui au musée de Paris qui vaille cela. Du reste ils ont Pair de ne pas se douter à Rouen de la richesse qu’ils possèdent. Ils vous font fête d’une grande copie de la Madone de Dresde et ne parlent pas des trois charmants morceaux qui pourrissent là.. Je rapporterai pn très-pâle souvenir du Paul.
Avez-vous appris par les journaux que le ministère m’avait commandé la bibliothèque de la Chambre au milieu de plusieurs autres commandes pour ledit lieu? Je l’ai appris de même et j’en ai confirmation pleine et entière. Je me fais donc une fête de vous l’apprendre, si vous l’ignorez, car je ne doute pas que vous n’en soyez satisfait pour moi. Vous connaissez le local ; soyez donc assez bon dans vos moments de loisir pour vous creuser la tête sur le parti qu’on pourrait tirer de cela : cinq coupoles et deux hémicycles à chaque bout. Les sujets auxquels j’avais pensé ont des inconvénients et si je trouve une idée meilleure je la prendrai, ce que je crois trèspossible. Ce sont des pendentifs, vous savez.
Il faudrait là une idée féconde qui n’eût pas trop de réalité, pas trop d’allégorie, enfin qu’il y en eût pour tous les goûts. Je fais fort peu de chose icf. Je suis comme ces généraux d’armée qui s’endorment d’un sommeil profond à la veille d’une bataille. Quelquefois les pieds me démangent de m’en aller. J’ai aussi à m’occuper d’une certaine prise de Constantinople pour Versailles; tout cela veut dire que c’est moips le cas que jamais de devenir manchot. Il faudra plutôt mettre les bras d’autrui au bout des mienô. Je vais tâcher de m’organiser en conséquence.
Donnez-moi des nouvelles de tout ce qui vous intéresse; avez-vous quelque travail en train? Je suppose que vous êtes à Champrosay et je vous y adresse cette lettre. Je croyais qu’il y avait des choses dont on ne se lassait point et que la mer était au premier rang. Je me suis convaincu du contraire et j’ai reconnu qu’on peut arriver à en avoir assez. De sorte que lorsque, grâce aux chemins de fer ou aux ballons, on pourra la voir en trois heures, à partir dp Paris, ce ne sera plus un plaisir, pas plus que de voir les arbres des Tuileries. Ainsi il faut tout acheter; le plaisir facile n’est pas plus du plaisir que toujours du plaisir , et les ouvrages faciles sont comme les plaisirs faciles ; ils font peu d’impression à ceux qui les regardent et aussi à ceux qui les ont faits.
IVJille souvenirs à M. Barbier et à Mme Villot, y
compris Georges. Surtout récompensez-moi de mon attention par une lettre sur 'papier Tellière première qualité...
La Haye, 21 septembre 1838.
Il y a bien longtemps, bon ami cher, que je devais t’avoir donné de mes nouvelles. Croirais-tu que depuis tout ce temps j’ai à peine trouvé une lacune pour te parler de mes impressions? Cela te prouvera au moins que je ne me suis pas ennuyé. Mais ce que tu croiras sans peine, c’est que je t’ai bien désiré devant les belles peintures que j’ai vues.
Je n’ai pas éprouvé l’effet que j’en redoutais. Je craignais d’être tout à fait abattu. Au contraire, et pour ne parler que de Rubens, qui est le Dieu de tout ce monde-là, j’ai vu ici ce que je n’avais pu comparer ailleurs, c’est combien il a été inégal comme tout le monde. Auparavant, je ne lui croyais quune manière ; il est facile de voir dans les ouvrages de ce pays-ci qu’il a fait tous les essais et
connu toutes les incertitudes : il est tantôt l’imitateur de Michel-Ange, qui, du reste, lui revient souvent; tantôt de Yéronèse et du Titien, et presque toujours dans ces phases diverses il est emprunté et gène. Quand il veut s’appliquer, il est froid et sec; quand il s’affranchit de ses modèles, il est b grand Rubens.
Je te détaillerai cela. J'ai bien vu Anvers. Je n’ai pas vu Gand. Peut-être irai-je pour y voir un ou deux magnifiques ouvrages de lui.
Je reviens d’Amsterdam et j’espère dans quatre ou cinq jours au plus être à Paris. Il y a aussi de très-belles choses à Amsterdam. Tu en as une idée par les esquisses de Poterlet. Je suis ici depuis hier soir. Je t’écris le matin avant d’avoir rien vu. Mais je ne resterai pas plus d’un jour. Je crois véritablement avoir rêvé. Tant de plaisirs divers et d’émotions de tout genre à la fois, c’est un véritable rêve qu’on ne fait qu’une fois dans la vie. — Je t'envoie une lettre que je te prie bien d’envoyer de suite à Soulier, avec prière de la renvoyer de suite à son adresse...