A M. GH. DE MORNAY
30 juillet.
Cher Charles, après vous être étonné de ne rien recevoir de moi jusqu’ici, vous vous demanderez sans doute comment j’ose vous écrire à présent. Apprenez cependant que toutes les mauvaises excuses qu’on peut faire et qui n’en sont pas, je vous les avais faites dans une lettre dont j’avais chargé un de mes amis qui était allé en Angleterre pour le couronnement et qui m’avait assuré, lui et d’autres, que vous y étiez. Mlle Mars m’a détrompé et veut bien vous envoyer celle-ci avec la sienne. Faites donc, bon ami, comme si vous aviez reçu l’autre, faites
surtout comme si je vous avais persuadé que mes raisons sont excellentes et pardonnez mon indigne paresse. C’est une affreuse habitude qui pour comble de misère ne fait que s’augmenter tous les jours, et qui finira par me rendre impossible de mettre la main à une plume. Ni frère, ni ami, rien au monde ne me tire de ce bourbier, et je n’en travaille pas davantage, je vous assure. Je me dis que cela se passera. A peine ai-je commencé que je suis enchanté de ma vaillance et que je m’étonne de m’être refusé si longtemps le plaisir de causer avec un ami : vous surtout si isolé et qui devez ressentir si fort le besoin de recevoir quelque chose de cette patrie qui n’est ni dans les rodomontades des journaux, ni dans les sottises de Paris, mais dans les souvenirs d’amour ou d’amitié qu’un lien nous laisse. Nous vous tiendrons encore cet hiver, nous fait-on espérer, dans ce centre qui vous regrette et auquel vous devez aspirer plus qu’un autre, quand on pense au pays que vous habitez. Venez donc vite ! Deux minutes de conversation en disent plus que cent volumes de lettres, où on ne dit jamais ce qu’on veut dire, et où tout vous vient quand la poste est partie. Croyez cependant que je ne dis pas du mal des lettres pour m’excuser d’en écrire si peu. Je me rappelle encore avec émotion combien elles m’étaient précieuses quand j’étais loin d’ici. Vous vous rappelez sans doute que nous avons manqué d’assommer Des-