‹ Lettres de Eugène DelacroixChapitre 60 sur 86 · RUE MONTMARTRE · texte numérisé non relu

RUE MONTMARTRE

Mon che iv monsieur, j’ai été absent de Paris dernièrement et n’ai pas eu connaissance tout.de suite

du dernier article que vous avez publié à mon sujet. Recevez-en mes tardifs, mais bien sincères remerciements. Y a-t-il donc véritablement dans les arts des langages si difficiles à comprendre, que le plus grand nombre n’arrive jamais à y voir clair ? Faut-il absolument être d’une certaine façon sous peine de n’être pas du tout? Je m’apperçois (sic) depuis plus de vingt ans que c’est là l’alternative au milieu de laquelle je suis ballotté. Je ne me croyais pas si indéchiffrable et dois savoir double gré à ceux que mes énigmes ne rebutent pas. Après tant de tentatives, je me borne à souhaiter uniquement que la froideur du plus grand nombre n’arrive pas à gagner aussi le petit nombre de gens de goût dont vous parlez et qui finissent souvent par établir les réputations.

Adieu, cher monsieur, recevez de nouveau toute l’expression de ma reconnaissance et de mon sincère dévouement.

Eug. Delacroix.

Ce 14 avril.

Le brouillon de cetle lettre se terminait par ce trait : « ... Vous signalez fort bien que, particulièrement dans la question de dessin, on ne veut en peinture que le dessin du sculpteur, et cette erreur, sur laquelle a vécu toute l’école de David, est encore toute-puissante. »

7 juin 1842.

Cher ami, je suis ici depuis quelques jours et ai fait- le voyage très-heureusement, sauf les inconvénients qui accompagnent tous les voyages, et surtout une chaleur de chien et une poussière idem. A peine installé, j’éprouve que mes projets de ne rien faire ne peuvent pas tenir et que je m’ennuierais horriblement si je n’entreprenais quelque chose. Je vais m’amuser avec le fils de la maison (1) à entreprendre un petit tableau pour l’église du lieu. De plus, je me sens en train de faire le bois de Charton (2). Tu vois d’ici que j’ai recours à toi pour l’exécution de tout ceci ; je te l’expliquerai tout de suite. La fin de ma lettre sera consacrée à la partie romantique du voyage.

D’abord il s’agirait de mettre dans une boîte quelconque les deux lois qui restent à la maison ; plus les trois dessins qui restent à finir ; plus une feuille ùe papier végétal ou deux que tu plieras en quatre,

(1) M. Mausice Sand.

(2) M. Édouard Charton, fondateur-directeur du Musée pittoresque.

et qui sont nécessaires pour calquer... [Suivent des recommandations , et la jprière de faire prendre par Jenny , chez Haro , les- couleurs dont voici la liste : 8 blanc de plomb , 6 jaune de Naples , 4 ocre jaune , 2 rouge Venise , ^ rouge Van-Dych , 2 terre verte , 6 laque garance , 2 terre Cassél , 4 ftoir de pêche , f noir d'ivoire , 2 bleu Je Prusse, 6 laque Robert n° 8.)

... J’espère que voilà jusqu’ici une lettre qui ressemble à celle d’un procureur, et point du tout à celle d’un ami. Je m’arrête donc et je reprends le fil du commencement.

Le lieu est très-agréable, et les hôtes on ne peut plus aimables pour me plaire. Quand on n’est pas réuni pour dîner, déjeuner, jouer au billard ou se promener, on est dans sa chambre, à lire, ou à se goberger sur son canapé. Par instants, il vous arrive par la fenêtre ouverte sur le jardin des bouffées de la musique de Chopin qui travaille de son côté ; cela se mêle au chant des rossignols et à l’odeur des rosiers. Tu vois que jusqu’ici je ne suis pas très à plaindre, et cependant il faut que le travail vienne donner le grain de sel à tout cela. Cette vie est trop facile, il faut que je l’achète par un peu de cassement de tête ; et comme le chasseur qui mange avec plus d’appétit quand il s’est écorché aux buissons, il faut s’évertuer un peu après les idées pour sentir le charme de ne rien faire. Je pense même que sans

1842. - AM. FR. YILLOT.

l’injonction de la médecine je n’aurais pas laissé passer tout le beau soleil loin de X Élysée d’Homère qui me tend les bras au Luxembourg. Le travail qui m’attend s’augmente encore en perspective. Je fais des vœux bien ardents pour reprendre toutes les forces qui me sont nécessaires.

Parle-moi de toi et des tiens. Je te plains de ne pas voyager de temps en temps ; c’est aussi nécessaire à la santé de l’âme qu’à celle du corps : on sort de son ornière habituelle, et cela allonge la vie en la variant....

A Nohant, près La Châtre, par Châteauroux (Indre).

14 juin 1842.

Mon cher ami, ma paresse est très-grande pour écrire, comme vous savez, et je ne sais pourquoi elle

a redoublé depuis que je suis ici; non pas que mes

(1) Cette lettre a été publiée dans Y Art. Elle est écrite, comme l’était la précédente, de la propriété de Mme Sand, à Nohant.

journées soient tellement remplies que je n’en puisse trouver le moment, mais une sorte de langueur qui vous prend avec ces chaleurs abominables fait de moi le plus mou et le moins écriveur des hommes. Quoique je sois dans la situation la plus douce sous tous les rapports, et d’esprit et de corps, car je me porte beaucoup mieux, je n’ai pu m’empêcher de penser au travail. Chose bizarre : ce travail est fatigant, et cependant l’espèce d’activité qu’il donne à l’esprit est nécessaire au corps lui-même. J’ai eu beau prendre la passion du billard, dont je reçois des leçons tous les jours, j’ai beau avoir de bonnes conversations sur tous les sujets qui me plaisent, de la musique que je prends au vol et par bouffées, j’ai éprouvé le besoin de faire quelque chose. J’ai entrepris une Sainte Anne pour la paroisse, et je l’ai déjà mise en train. J’espère que l’achèvement de cette petite peinture ne me retiendra pas au delà du temps que je me suis fixé pour rester ici. Chose bizarre : j’ai fui Paris pour ne pas travailler, et je me remets à travailler ici ! Il y a pourtant cette différence, qu’ici c’est à bâtons rompus, et que j’ai de l’ombre pour me reposer et me promener, comme on n’en trouve pas à Paris. Écrivez-moi longuement ce que vous faites et comment vous êtes. Je vois avec plaisir ce séjour à la campagne pour votre santé, et avec un certain chagrin pour moi. Je vous verrai moins souvent ; nous aurons moins de dîners en tête-à-tête et

de promenades romantiques sous les marronniers des Tuileries. Pierret m’écrit que la chaleur est affreuse à Paris; fuyez donc et allez chercher le frais. Je plains vraiment ce pauvre ami qui est enchaîné à sa cruelle besogne, obligé de passer les jours de l’été dans de puantes paperasses et occupé des plus rebutantes affaires ; et à quoi cela le mène-t-il ? Si vous le voyez avant que je lui réponde, remerciez-le bien de l’envoi qu’il m’a fait des couleurs et autres objets que je lui avais demandés pour ma Sainte Anne.

Vous savez combien je suis peu colleur; vous ne sauriez croire ce qu’il m’a fallu de peine et d’ennui pour m’organiser une toile à peindre. Il a fallu la clouer et la déclouer cinq ou six fois, et enfin je suis obligé de peindre dessus sans l’imprimer. L’ébauche servira d’impression ; et néanmoins je suis bien aise de l’avoir entreprise.

Conservez-vous, mon cher ami; conservons surtout l’amitié. Dieu, que c’est un dépôt fragile ! Que peu de chose peut tenir dans ce miroir où deux têtes se réfléchissent ensemble ; qu’il faut peu de chose pour troubler ou rendre terne l'une des deux images I Jusqu’ici je vous vois pur et net. Faites durer cela, et puissiez-vous me voir de même.

Delacroix.

Au château de Nohant, près La Châtre (Indre).

Nohant, 22 juin 1842.

Tu as été bien bon, cher ami, de t’occuper avec autant d’activité des petits envois que je t’avais demandés. J’ai reçu le tout en très-bon état....

L’encre et la plume me deviennent décidément de plus en plus antipathiques. Je n’ai pas d’événement plus que toi à enregistrer. Je mène une vie de couvent et des plus semblables à elle-même. Aucun événement n’en varie le cours. Nous attendions Balzac qui n’est pas venu, et je n’en suis pas fâché. C’est un bavard qui eût rompu cet accord de nonchalance dans lequel je me berce avec grand plaisir; un peu de peinture à travers cela, le billard et la promenade, voilà plus qu’il n’en faut pour remplir les journées. Il n’y a pas même la distraction des voisins et amis des environs ; dans ce pays chacun reste chez soi et s’occupe de ses boeufs et de ses terres. On y deviendrait fossile en très-peu de temps.

J’ai des tête-à-tête à perte de vue avec Chopin, que j’aime beaucoup, et qui est un homme d’une

distinction rare ; c’est le plus vrai artiste que j’aie rencontré. Il est de ceux en petit nombre qu’on peut admirer et estimer. Mme Sand souffre fréquemment de violents maux de tête et d’yeux qu’elle prend sur elle de surmonter le plus possible et avec beaucoup de force, pour ne pas nous fatiguer de ce qu’elle souffre.

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Le plus grand événement de mon séjour a été un bal de paysans sur la pelouse du château avec le cornemuseux en réputation de l’endroit. Les gens de ce pays offrent un type remarquable de douceur et de bonhomie ; la laideur y est rare, sans que la beauté y saute aux yeux fréquemment, mais il n’y a pas cette espèce de fièvre qui se dénote dans les paysans des environs de Paris. Les femmes ont toutes l’air de ces figures douces qu’on ne voit que dans les tableaux des vieux maîtres. Ce sont toutes des sainte Anne.

Je te rapporterai des croquis du tableau que je fais ; je ne sais comment il se terminera. J’ai eu toute sorte de gêne pour monter la toile et en tirer parti. Tu connais mon naturel peu colleur; heureusement que le fils de la maison l’est plus que moi et m’a aidé quelque peu. Je t’embrasserai dans les premiers jours de juillet; tropMe dures lois m’y contraignent, et peut-être aussi le plaisir de me retrouver avec une famille de héros qui me demandent des bras, I des jambes, des têtes, etc. Adieu; à bientôt. La vie

est bonne partout avec un esprit résigné, et la mort peut ne pas être mauvaise par le même procédé.

Eug. Delacroix.

Une de ces Vierge sur les genoux de sainte Anne , et qui porte le cachet d’une première composition, appartient à M. Bishoffsheim ; une autre, plus arrangée, et qui a été gravée par M. Hédouin, appartint à Mme Sand.

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