‹ Lettres de Eugène DelacroixChapitre 59 sur 86 · A ALEXANDRE DUMAS · texte numérisé non relu

A ALEXANDRE DUMAS

RDI! DE RIVOLI, N» 22

Mon cher ami, vous ôtes bien bon, et je regrette bien de ne pas avoir été là; j’étais effectivement à la campagne quand votre mot est arrivé, et je me serais

184 0. - A M. CONSTANT DUTILLEUX, 241

pendu en le recevant, puisqu’il était trop tard. Je n’aurai donc garde de manquer l'occasion que vous me donnez de retrouver ce que j’ai perdu.

Mille remercîments à vous et amitiés bien vraies.

Eug. Delacroix.

Ce 9 avril.

Je profiterai de l’occasion pour mettre la main sur mes deux iras.

E. Delacroix.

La lettre a pour post-scriptum un croquis de souvenir des deux bras, fins et ronds, de la belle Mlle Ida.

A M. CONSTANT DUTILLEUX

PEINTRE, A ARRAS (l)

Ce 11 septembre 1840.

Monsieur, je n’ai pas répondu plus tôt à la lettre que vous avez bien voulu m’écrire au sujet du jeune Leclerq, parce que je voulais voir sa copie plus

(1) Constant Dutilleux, né à Douai en 1817, paysagiste trop peu connu, mort à Arras en 1865. Les nombreuses lettres qu’on

avancée. Elle est maintenant presque terminée et très-satisfaisante. Ce jeune homme annonce beaucoup de dispositions, et je pense qu’il mérite sous tous les rapports les encouragements dont il est l’objet. Je l’ai suivi également dans ses études d’après nature, et je conçois beaucoup d’espérances de ce qu’il a fait déjà (1).

Votre lettre est si aimable pour moi que je ne sais comment vous en remercier. Je m’applaudis bien de m’être trouvé ainsi en relation avec vous, et je désirerais bien qu’un voyage dans le Nord me mît à même d’aller de nouveau vous serrer la main. J’espère aussi que vous ne passeriez pas à Paris sans me donner encore un souvenir qui me rendra bien heureux, je vous assure.

va lire prouvent l’estime que Delacroix faisait de son caractère. Il le désigne, dans son testament, parmi les exécuteurs de ses volontés d’artiste. Dutillcux obtint de la gouvernante de Delàcroix, Jenny Lcsguillou, communication de ces carnets sur les quels le maître inscrivait presque tous les soirs des notes sur l’art et sur les contemporains. Us sont depuis rentrés dans la famille de M. Piron, le légataire universel de Delacroix. Théophile Sylvestre en avait révélé l’existence. Us fourniraient de précieux matériaux pour une biographie complète du maître.

(1) Voir plus loin, page 298.

Valmont, 16 septembre 1840.

Vous ne m’écrivez pas, mon cher ami ; je mérite bien des consolations car je suis ici fort désappointé par le temps effroyable qui ne cesse de régner. Les ouragans se succèdent continuellement et la pluie n’a eu de relâche qu’un jour à peu près. Vous concevez combien cela est attristant, quand on se trouve au milieu d’un pays charmant dont la verdure est encore comme au mois de mai et qui offrirait de si jolies promenades. La mer est bouleversée, j’ai eu la plaisiç de la voir dans un fort bel état de fureur, mais il a fallu me faire tremper pour y aller et pour en revenir. Pour comble d’ennui, je ne peux écrire ni dessiner sans que mes yeux se brouillent à l’instant. La lecture me fatigue moins; vous voyez donc bien qu’il faut que vous m’écriviez. Parlez-moi longuement de vous, de votre, santé, de la peinture, de tout ce qui vous viendra. J’ai de nouveau admiré à Rouen les beaux tableaux que j’y ai trouvés. Le Malade de Véronèse est miraculeux. Les petits Raphaël, qui sont peut-être des Perugin, sont bien plus précieux à mon avis que ce qu’il y a dans ce genre au musée de

Paris. Il y a un Ribera nouvellement acquis qui est miraculeux et trois ou quatre autres fort beaux et fort rares. Quelque jour vous irez voir cela. On va vous faire un chemin de fer tout exprès qui vous mènera à Rouen en 4 ou. 5 heures.

Je me suis assez ennuyé du bateau malgré les recommandations ; comme on ne répond pas des bagages, il y a à l’arrivée un pillage général ; c’est un sauve-qui-peut de malles, de sacs de nuit et de parapluies. Quand on en tire ses membres intacts, il faut s’estimer heureux. Travaillez-vous, vous portezvous mieux? Parlez-moi de tout cela. J’écris aussi à Pierret, en le priant de m’écrire; encouragez-le dans cette résolution, comme je l’encourage de mon côté à vous presser.

Quel murmure d’arbres, de tempête et de vent ! Cela est trop beau, je suis confiné au coin du feu et privé de tous les agréments de la campagne.

J’ai vu que le chemin de fer de Corbeil va vous mene*r en un clin d œil à Paris. Si j’achète une chaumière par là, ce sera un motif de plus.

Mille souvenirs à tous ceux qui vous sont chers.

Valmont, 19 septembre 1840.

... J’ai vu et revu de beaux tableaux à Rouen, où j’ai passé, malgré cela, une journée fort ennuyeuse dans l’attente de voitures pour m’amener ici. Nous sommes décidément des barbares. En Angleterre, il y aurait vingt voitures pour une.

Tu sais que les antiquités me lassent vite, malgré mon respect pour elles. J’ai parcouru des musées et des collections. Dans ces musées d’histoire naturelle, au milieu des^serpents empaillés et des mâchoires les plus distinguées de la création, j’ai vu dans une armoire les résultats de la science phrénologique que tu estimes sans doute à sa juste valeur. On y voyait la tête de trois ou quatre idiots à côté de Napoléon, Lacenaire, Horace Vernet; deux assassins voleurs, trois voleurs non assassins, un assassin par vertu et vingt autres exemples corroboratifs de toutes les belles découvertes qui n’ont pas corrigé le moindre gredin et n’ont prouvé que le développement excessif de la bosse de la niaiserie chez les savants.

En vérité, l’homme n’a-t-il reçu le don de réfléchir et de comparer que pour s’appliquer à la poursuite

des sottises les plus grossières ? Ne s’est-ilassemblé en société que pour donner les exemples d’une férocité qui ferait reculer les sauvages sous prétexte d’amour pour la justice? Des charognes analysées avec la patience que mettent les corbeaux à dépecer les cadavres ! Je retrouve partout, en les détestant davantage, les savants étalant à plaisir sur ces lambeaux les contradictions de leurs connaissances bornées.

Quel est donc notre ridicule à nous deux ? car nous en devons avoir notre part. Sommes-nous aussi bêtes et aussi féroces que ces monstres-là ?

Ces réflexions me viennent à propos de l’affaire Lafarge que tu ne lis peut-être pas, et tu as raison...

Valmont, 25 septembre 1840.

Mon cher ami, je ne puis m’empêcher de répondre à votre si aimable lettre, d’abord par le plaisir de causer avec vous et par l’espérance que vous me récrirez encore, tout en vous donnant carrière et ne

ménageant pas mes yeux; j’en trouverai toujours pour cela ; et ensuite pour vous gronder de la tristesse dont elle est pleine et à laquelle vous semblez céder tout à fait. Cela m’a fait une peine véritable, et je voudrais dans ma réponse, non pas vous dire seulement que je suis affligé de ce qui vous afflige, ce qui ne serait que pour l’acquit de ma conscience et ne vous serait pas très-utile, mais pour trouver des raisons de vous consoler efficacement. Non, vous n’êtes pas cet homme profondément malheureux que vous dites, on ne peut pas l’être sans remède et avec cet abandon complet quand on a votre intelligence et votre cœur. Si on souffre beaucoup par ces deux côtés, on s’en élève aussi d’autant mieux au-dessus de la vulgarité et de mille nécessités humaines. La vie de l’esprit est un si grand talisman contre le découragement absolu ! On s’accoutume trop facilement à mille avantages que nous n’invoquons pas assez quand l’ennui s’empare de nous. Je vis ici dans un pays où il n’y a pas moyen d’échanger une idée en un an ; à la vérité, on y gagnerait bien vite de ressembler à ce triste milieu où l’on se trouve vivre ; tandis qu’à Paris vous avez ces quelques personnes qui vous comprennent, vos livres, votre peinture, une promenade au Musée. Pensez au pauvre Guillemardet, pensez à ce que serait pour vous maintenant la nécessité de vivre au fond d’une province sans toutes ces ressources contre les peines réelles.

Celles-ci, je n’essaie pas sottement de vous armer contre elles, ou plutôt je veux vous armer contre elles, puisqu’on ne peut s’y soustraire et cesser de vivre en leur présence. C’est sans doute le plus qu’on peut de ces instants où l’imagination est ravie par de nobles chimères. Je conçois aussi qu’un de vos chagrins les plus vifs, surtout en considération du moyen que je vous offre, soit l’interruption que votre santé vous force de mettre à vos travaux. Il vous faut donc vous priver de cet instrument si puissant d’encouragement, le succès. Mais vraiment n’est-ce pas une illusion complète dont les jouissances trompeuses sont à cent lieues du plaisir que l’on éprouve au moment du travail? Là est la véritable jouissance, et elle est dans vos mains sous mille formes que la variété de vos études et de vos connaissances met à votre portée. Qu’est-ce que le théâtre sur lequel se produit et est débattue votre réputation d’un jour? Voyez l’ignorance profonde du monde entier, sauf un très-petit nombre de connaisseurs, même des hommes les plus marquants. Voyez dans ce petit nombre de gens qui jugent et qui apprécient, les controverses sans fin sur les hommes les moins contestables, et jugez ce qui reste pour le beau rêve de la gloire.

Plus j’avance dans la vie et plus je me persuade de la nécessité de ce principe delà sagesse que comporte notre nature : Jouis de ce qui est dans tes

mains. Toutes les folies des utopistes à perfectionnement viennent de ce qu’ils ont toujours voulu agir avec des instruments qu’ils rêvent et qui n’existent pas. Ç’a été aussi la règle souveraine des grands hommes de tous les temps ; c’est que la base de toute grandeur est la raison. Que vous produisiez, mon cher ami, ou que vous vouliez le simple emploi de la vie en vue du bonheur, c’est-à-dire de l’oubli des peines qu’elle engendre nécessairement et inévitablement, ne cherchez rien qu’en vous-même pour trouver les éléments qui vous seront nécessaires. On m’a dit que les savants définissaient la vie: la résistance aux affinités chimiques. Cela me plaît assez quoique cela soit savant; il me semble voir la machine humaine entourée d’agents ennemis qui entravent la vie, tandis qu’un principe intérieur travaille sans cesse à sa conservation en repoussant les injures de la nature extérieure. Il en doit être de même de la recherche du bonheur. Il y en a qui éloignent le sentiment de leurs tristesses par les jouissances du corps ; il en est d’autres qui doivent les combattre avec la recherche du beau, la contemplation, la passion du grand. Vous n’êtes pas plus incomplet que les plus grands des hommes. Les plus beaux ouvrages, les plus grands cœurs portent cette tache originelle que vous me dites. En changeant d’organisation vous changeriez de misères. Peut-être une organisation moins défectueuse sous certains

rapports ne vous offrirait-elle aucun des dédommagements qui sont dans vos mains. Voudriez-vous être un de ces butors qui s’enivrent tout le jour ou qui chassent du matin au soir? Passeriez-vous vos jours dans un comptoir, à la Bourse au milieu de l’agiotage? Sacrifieriez-vous une seule noble jouissance à tous les ignobles bonheurs de ces animaux sans plumes ? Aimez-vous et estimez-vous comme vous le méritez et comme vous voyez que le font vos amis. Je serais désolé en particulier de vous voir céder autant de place au stérile chagrin, à l’ennui que nous portons tous au dedans de nous. Ne l’enterrez pas trop, cherchez des distractions, mais ne le laissez pas vous miner sourdement sans lui donner cours extérieurement. Je parie que votre lettre, toute triste qu’elle est, a dû vous soulager. Pour moi, elle m’a vraiment attristé; mais tout en me découvrant, comme vous l’avez fait, combien vous vous trouvez malheureux, elle m’a laissé l’espoir de vous tirer quelquefois de votre ennui.

Parlez souvent de votre tristesse à Pierret, c’est le plus digne homme que je connaisse. Il est aussi bien accablé. Son calme apparent cache aussi beaucoup de maux. Il pouvait comme vous aspirer à la renommée par les travaux de l’esprit ; d’autres causes, la gêne, peut-être un peu de paresse de nature amènent pour lui le même résultat que pour vous. Sa vue seule doit vous être une consolation. Nos con-

versations ramèneront tous ces sujets-là. Adieu, répondez-moi et longuement. Je partirai d’ici probablement jeudi qui sera le 1er octobre et je serai à Paris samedi ou dimanche. Croyez que je suis trèssensible à votre amitié, mon cher petit, que j’en ai bien besoin, mais à cause de cela que j’ai besoin que vous soyez heureux.

Samedi 26.

Décembre 1840.

... Viens dimanche soir, tu me feras lecture de Diderot, et nous passerons le détroit de l’année ensemble.Pardonne-moi, cher ami, mes contradictions ; je suis sous l’empire d’un sentiment nerveux qui me rend comme une personne hystérique. Ma solitude et mon esprit toujours en l’air, et peut-être, je crois, une crise particulière de mon tempérament me font vouloir et ne pas vouloir, et me faire des monstres des choses les plus simples. — Hélas ! il nous man-

quera un interlocuteur. Il est plus muet que moi encore ! Pauvre Félix...

L’ami Félix Guillemardet était mort dans le courant de cette année.

28 mars 1841. Lundi.

Je vous réponds, mon cher Lassalle, aussitôt votre lettre reçue, et la date vous montrera qu’elle a tardé à m’arriver à cause de l’adresse qui était très-vague. J’ai eu plus d’une fois l’envie de vous écrire et je ne l’ai point fait parce que je restais ici en quelque sorte au jour le jour dans l’espoir du beau temps. Ma santé est beaucoup meilleure : la voix est toujours faible et il faudra du temps pour la faire revenir complètement sans fatigue. Il faudra surtout de la chaleur. Trois jours de soleil que nous avons eus de suite m’avaient remis entièrement. Depuis, le mieux ne s’est pas soutenu à cause d’un vent très-froid qui a régné ici. Cependant je ne puis tarder plus que la

fin de cette semaine, sans que je puisse cependant préciser le jour.

Je vous suis bien reconnaissant de tous les sentiments d’affection que vous me témoignez dans vôtre lettre. Je les apprécie bien, je vous assure. Ils sont trop rares pour n’être pas précieux, et j’espère bien que ce sera un lien qui donnera de la valeur à nos efforts à tous deux.

Je suis bien aise que vous comptiez avoir achevé bientôt votre ébauche. J’espère que nous pourrons passer à la Chapelle de suite. J’aurai bien désiré aussi que nous pussions en même temps mettre en train le tracé de l’Hémicycle de la Chambre des pairs. Ma composition est arrêtée, et sitôt mon arrivée je la tracerai sur le modèle de manière que d’ici à 'quinze jours on puisse au moins faire quelque chose sur place. J’aurais désiré que ce travail pût être fait pap Leger, auquel on pourrait adjoindre quelqu’un, nonobstant le coup d’œil que vous pourriez y donner de temps en temps. De cette manière il y aurait prise de, possession, et de plus nous ferions détruire l’échafaud quand nous nous mettrions à la coupole. Nous causerons de cela.

Je vous remercie , beaucoup de ce que vous faites pour l’atelier. J’irai régulièrement voir ces messieurs; mais pour ne pas compromettre mes progrès ên santé, je prendrai, je crois, le parti dans les premiers temps d’écrire à chacun au crayon mes observations

sur un papier qu’il aura préparé d’avance. Je n’ai pas assez été prévenu par le médecin combien il était important de peu parler. J’ai été réellement guéri il y a un mois, et j’ai abusé de ma voix, la croyant tout à fait revenue.

Adieu, mon cher Lassalle. Conservez -vous bien aussi et croyez à ma bien sincère amitié.

Eug. Delacroix.

Cette lettre est la première parmi celles que M. Lassalle- Bordes a conservées.

Paris, 25 juillet (entre septembre 1839 et août 1842).

Cher ami, Pierret, qui te remettra cette lettre, te dira combien je regrette de ne pouvoir me joindre à lui. Je suis engagé dans une entreprise diabolique qu’il faut mener à fin. Il n’y a pas plus de huit à dix jours que j’ai remis en train cette besogne ; si je l’interromps maintenant, la perte ne serait pas seulement dans le temps que je ne serais pas sur les lieux, mais dans tout ce qu’il me faudrait encore pour me

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remettre en train. Ce ne sera donc pas sans détester cette nécessité, qui me cloue dans cette fournaise, où je suis plus attristé et plus incommodé de la chaleur que je n’ai jamais été partout où il fait chaud.

Vous allez passer tous réunis quelques bons et rapides jours dont vous conserverez un long souvenir. Qu’ils sont rares ces moments-là, et cependant semble-t-il qu’il soit si difficile de les retrouver? Hélas ! oui, à la façon dont la vie est faite, la vie dont les efforts paraissent une dérision continuelle et tendent toujours à nous éloigner du vrai bonheur, qui est dans cette modestie dé désirs et de jouissances à laquelle tu touches...

Adieu, mon bon ami.

Eugène.

Nous ne savons à quels travaux fait allusion cette lettre, qui n’est pas datée. Delacroix fit toujours un grand cas de la critique de Thoré.

A M. TH. THORÉ

A l’administration de l’alliance des arts

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