‹ Lettres de Eugène DelacroixChapitre 63 sur 86 · A BEZOLLES, CANTON DE VALENCE ( GERS · texte numérisé non relu

A BEZOLLES, CANTON DE VALENCE ( GERS

5 novembre 1842.

Je reçois votre lettre si bonne et si affectueuse, mon cher Lassale, et j’y réponds à l’instant. D’abord je vous remercie bien de l’amitié que vous me témoignez et qui est devenue aussi pour moi une nécessité, je m’en suis ressenti plus d’une fois en votre absence... Ensuite, que je vous témoigne mon étonnement de ce que vous n’ayez pas reçu une ettre que je vous ai écrite il y a plus de huit jours, dans laquelle je vous marquais que j’allais beaucoup

mieux, que j’avais tâté la composition de l’Hémicycle sur place et sur mon modèle, et que si rien ne vous arrêtait, nous pourrions toujours cette année faire quelque chose de cette ébauche, bien entendu en la subordonnant à l’achèvement de votre tableau...

J’ai presque terminé mes figures pour la Chambre des députés ; mais vous ne serez pas inutile pour y mettre sur place quelques touches. Je serai, je crois, aussi obligé de faire moi-meme les masques, attendu que Delestre ne m’en paraît pas assez capable.

Adieu, mon cher Lassalle. Il est rare de trouver des affections sincères; vous l’apprendrez plus tard, et je m’accroche à la vôtre avec autant de sincérité que vous en mettez vous-même.

Les « figures » dont parle Delacroix étaient les pendentifs de la Chambre des députés.

Les lithographies dont va parler Delacroix forment une suite qui a pour litre Treize sujets tirés d'Hamlet. Commencée en 1834, elle ne fut terminée qu’en 1843 et tirée à très petit nombre chez l’imprimeur Villain. Fort heureusement les pierres furent conservées; elles ont encore donné un dernier bon tirage chez M. Bertauts. Elles avaient été

acquises, à la vente posthume de l’atelier de Delacroix, par M. Paul Meurice, qui les a fait encadrer ensuite comme autant de dessins originaux.

2 février 1843,

Je ne t’ai pas répondu, cher ami, parce que j’espérais à chaque instant pouvoir t’avertir que j’allais partir. J’avais terminé des lithographies que je n’aurais jamais pu reprendre une fois interrompues. Mais voici que je suis souffreteux et couvant un rhume. Pour moi c’est une grande affaire par la peur que j’ai de retomber dans mes inconvénients de l’année dernière. Je remets donc forcément le plaisir de t’aller embrasser et je perdrai encore cette fois ces grandes eaux. Comme c’est le grand air et toi que je désire surtout, c’est partie remise.

Cher ami, que la vie est sotte ! Le cercle des amis se resserre et le peu qui reste est dispersé. Je te vois deux ou trois fois l’an et encore c’est en courant. Hélas ! sans la confiance et le besoin de sentir près de soi une âme aimante, la vie est bien triste à notre âge. Rien ne pourrait remplacer ce bonheur et

pourtant c’est alors qu’il est le plus rare. Conservetoi donc, crois à ma vraie amitié, qui s’augmente encore du souvenir de notre bon temps.

Adieu, cher ami.

Eu g. Delacroix.

Ces « grandes-eaux » veulent dire probablement une inondation du Loing, à Moret.

Sans date.

Comment, tu es à Paris, méchant scélérat, tu ne m’aimes plus, tu me boudes depuis un an... Si tu as un moment dans la journée, viens à mon atelier. J’y serai depuis deux heures jusqu’à six. Pierret te dira que je me suis engagé avec Champmartin aujourd’hui, et à le conduire chez Auguste. Il arrive de terre sainte...

Saint- Leu-Taverny, 2 avril 1843.

Je t’envoie quelques mots, cher ami, du sein de ma profonde retraite, qui n’a rien de pénible, je t’assure, au milieu de cette nature qut ressuscite et qui me ressuscite avec elle. Les arbres verdoient ; cette pluie qui est survenue les pousse et avance toute cette renaissance. Quoique le soleil nous visite rarement et que les ondées soient fréquentes, je me plais beaucoup ici comme de coutume. Seulement, je n’ai pu encore me mettre à faire quoi que ce soit et je suis un peu mécontent, de moi. C’est un sentiment qui me gâte toujours un peu tout le reste. Il me semble qu’il faut avoir fait sa tâche pour jouir en cons'' ' 'e des biens que la nature nous présente. Je me c e comment il est possible qu’un homme désœuvré dit de véritables plaisirs. Il faut les acheter tous par un peu de gêne ou même de souffrance. Je lis, mais ce n’est pas un travail. Malgré l’attrait que j’y trouve, je ne suis pas .pleinement satisfait quand j’ai passé mon temps de la sorte. Il n’y a que le cigare, quand il est bon, qui me fasse un peu oublier

le tort que j’ai de me laisser aller à la paresse; car c’est tout uniquement paresse. Je ne puis commencer. J’ai la certitude que la première demi-heure passée, je trouverais au travail le plus grand plaisir, et je ne puis malgré cela surmonter ce moment de dégoût. Le cigare est décidément un instrument de relâchement et de corruption. Tant que je le tiens, et je le fais durer le plus longtemps que je peux, je tourne et retourne dans les allées, sans avoir même besoin de penser pour m’occuper. Il me suffit d’ouvrir les yeux, le nez et les oreilles. Quand il est fini, l’illusion cesse et je me fais des reproches. L’âge vient. Chaque heure devrait porter ses fruits. Je me le dis sur tous les tons et surtout je serais admirablement placé pour le dire aux autres.

La petite fille de Riesner est grosse comme un rat. Tu connais combien je m’apitoie ordinairement sur la créature humaine, alors qu’elle entre dans cette carrière de douleur dont nous avons déjà fourni notre bonne part. J’ai senti pour elle encore plus de commisération, vu sa petitesse et le peu de résistance qu’elle a l’air de devoir offrir aux coups du sort. Ce qui n’empêchera pas qu’on ne recommence à en faire jusqu’à la fin des siècles...

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