‹ Lettres de Eugène DelacroixChapitre 82 sur 86 · PEINTRE, PLACE DE L’ORATOIRE · texte numérisé non relu

PEINTRE, PLACE DE L’ORATOIRE

Vendredi soir, 6 mai 1847

Mon cher Lassalle, ayez la bonté délaisser demain samedi, chez votre portier, votre carte d’exposant au Louvre.

Jenny, qui n’a que ce jour pour y aller, parce que je la laisse libre, ira la chercher et la remettra en sortant. J’ai négligé d’en prendre une. J’ai été aujourd’hui au Salon et j’ai trouvé que votre tableau fait très-bien.

Recevez mes bien sincères amitiés,

Eug. Delacroix.

Le tableau-exposé par M. Lassalle-Bordes était le Christ apparaissant à ses disciples sur les eaux, appelant saint Pierre

et lui disant : homme de peu de foi , pourquoi as-tu douté ? Il lui valut une médaille d’or.

Monsieur,

Je trouve en arrivant à Paris la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’adresser, et je m’empresse de vous répondre que, depuis deux ans, j’ai entièrement renoncé à prendre des élèves, à cause des dérangements que j’en éprouvais dans mes travaux. Je regrette vivement, monsieur, de ne pouvoir vous donner une réponse plus conforme à ce que vous désirez.

J’ai l’honneur d’être, monsieur, votre très-obéissant serviteur.

Eug. Delacroix.

Ce 1er juillet 1847.

Ce mardi malin 13.

... Tu as raison, il faut prendre au vol le bonheur passager que comporte encore la vie à notre âge. Je me regarde comme ce mouton enfermé dans une bergerie qu’on laisse brouter çà et là quelque maigre provende jusqu’à ce qu’une grande main vienne l’emporter et le faire disparaître. Je jouis donc de ces petits revenants-bons, en attendant le moment de tout quitter. Quelquefois je me demande s’il est réellement possible de jouir de ce dont on entrevoit la fin prochaine. Enfin, c’est la vie, et il faut, comme tu le dis, nous trouver plus heureux que Cottrau et la pauvre Ronzi. Ce qui a dû la consoler ou la préparer, c’est que sa beauté était partie avant elle. Dans ce sens-là, la nature ne nous prend pas en traître. Elle nous donne des signes certains que nous ne sommes plus bons à rien, avant ce grand coup de massue que nous ne sentons probablement pas.

1 84 7.— A M. LASSALLË-BOKDES.

A BREZOLLES

12 septembre 1847.

Mon cher Lassalle, votre lettre m’est parvenue pendant un petit repos que j’avais été prendre à la campagne... Le retard de votre retour n’entraînera nulle conséquence pour mon travail. Je vous laisse à raccorder certaines parties du paysage et pour cela vous reviendrez bien à temps. J’ai pris Valmore pour m’aider dans les tout petits détails. Je lui donne à copier quelques peintures pendant que je travaille, et tout cela marche, grâce à ma santé qui se soutient très-bien.

J’espère donc, malgré le grand nombre de jours sans soleil, achever ma coupole.

Mon plus grand ennui maintenant est mon déménagement qui va me causer de l’interruption. J’ai obtenu qu’on m’ôte les principales planches de l’échafaud des deux hémicycles de la Chambre des députés. L’Orphée est, comme je le craignais, trop en l’air;

mais avec quelques détails sur le devant, j’en tirerai parti tel qu’il est, et j’ai vu avec plaisir que les boursouflures n’avaient pas augmenté, ce qui fait qu’en les faisant réparer tout de suite et les laissant quelque temps, je verrai si je ne pourrais pas achever le tableau tel qu’il est, ce que j’espère fort. Le paysage de ce tableau vous réclame, et quand vous aurez du temps de libre vous me ferez plaisir de m’y aider un peu. L’autre tableaù est fort bien, et nous n’y ferons pas de changements.

L’atelier est réduit à deux personnes, qui payent le modèle jusqu’à la fin du mois et entre eux. Il y a eu vacance pendant une quinzaine et j’ai été obligé de payer une semaine entière de modèle, et même plus, je crois, sans personne pour s’en servir; mais tout cela reprendra son cours, j’espère, quand je serai de l’autre côté.

Adieu, mon cher Lassalle, tout [cela ira bien. Recevez donc mille amitiés et l’assurance de mon attachement bien sincère.

Eug. Delacroix.

Ma bonne vous remercie de votre souvenir. Elle est

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