PEINTRE, A ARRAS
Ce 27 mai 1846.
Monsieur, je reçois votre lettre et je commence par vous remercier bien sincèrement du sentiment qui vous a porté dans cette circonstance à penser à moi. Quant à l’objet lui-même, j’ai d’abord été un peu effrayé, malgré tout le plaisir que j’aurais à faire dans votre ville un travail aussi important, et cela a ' cause de la forme de l’objet à peindre. Je viens précisément d’achever une coupole au Luxembourg, et c’est une besogne des plus fatigantes du monde. Cependant j’ai repris courage, et, grâce surtout a la
1846. — A M. C. DUTILLEUX.
commodité du chemin de fer, qui me permettra de ne pas renoncer à mes autres engagements, je pourrai m’en tirer, j’espère. La plus grande difficulté, sans parler de celle d’obtenir le travail, me paraît être dans l’allocation des fonds de la part du ministère. Je sais qu’ils sont très-pauvres; il faudrait donc de la part de l’évêque et des dèjputès surtout une certaine insistance, et peut-être qu’une intervention de la Ville elle-même serait plus déterminante.
Seriez-vous assez bon pour me dire s’il faudrait commencer dès à présent les démarches? Veuillez aussi me donner une idée de la forme et delà place. Est-ce une coupole complette {sic) ou seulement une partie de coupole? et surtout est-elle bien éclairée? Le défaut de lumière est une des plus grandes causes de difficulté.
Je m’applaudirais bien de cette occasion d’être plus à même de vous voir souvent, et j’ai l’indiscrétion de penser aussi que dans le cours d’un aussi long travail je pourrais, comme parle passé, compter sur cette obligeance si amicale et si aimable dont vous venez de me donner une nouvelle marque.
A M. THORÉ
rue notre-dame-de-lorette, 29
Mon cher ami, rappelez-vous donc que, quand vous avez vu le tableau en question (1), je n’en étais pas le maître ; que depuis j’ai fait auprès de 1 obstiné propriétaire tous les efforts possibles pour qu’il me rendît ma parole, et que c’est avec beaucoup de chagrin que je vous ai dit qu’il n’en voulait pas démordre, J’aurais mille fois préféré, au contraire, le voir entre vos mains. Vous avez lait sur Ingres un article parfait. Vous avez touché la vraie corde, et personne, jusqu’à présent, n’avait signalé ce vice radical, cette absence de cœur, d’âme, de raison, enfin de tout ce qui touche mortalia corda , ce défaut capital qui ne mène qu’à satisfaire une vaine curiosité et à produire des ouvrages chinois, ce qu’il fait, moins la naïveté, laquelle est encore plus absente que tout le reste.
(1) Note de Th. Thoré. « C’est la Rébecca enlevée par les ordres du templier Boisguibert, exposée sous le n° 129, en 1864, et qui appartient U M, Bourruet. »
Recevez mes amitiés dévouées et aussi l’expression de mon regret bien sincère au sujet du tableau.
Eug. Delacroix.
Ce lundi 16.
Th. Thoré venait d’écrire contre Ingres, dans le Constitutionnel, à propos de l’exposition organisée par Y Association des artistes , un article vigoureux. Il l’a réimprimé en tête de sa brochure, le Salon de 1846, et on le retrouve encore dans ses Œuvres , réimprimées par les soins de ses amis.
Juillet 1846.
Mon cher Lassalle,
Je pars pour la campage pour 8 ou 10 jours. Si vous aviez pu pendant ce temps aller faire une visite au Luxembourg, pour terminer les palmiers de l’A-
lexandre, cela m’aurait avancé à mon retour. Si vous êtes en train de l’Orphée, ne le lâchez pas.
Si vous faites ce que je vous demande, vous trouverez tout ce qu’il faut. Le marchand de couleurs vient le lundi et le jeudi, et quand vous partez avant sa venue, vous n’avez qu’à laisser ostensiblement une note des couleurs que vous voulez. Si vous pouvez diminuer un peu la grosseur des troncs des palmiers qui sont le plus en avant, cela fera mieux.
V Alexandre après la bataille d'Arbelles, faisant enfermer dans une cassette d’or les œuvres d'Homère occupe une des voussures de la croisée, dans la décoration de la bibliothèque de la Chambre des pairs. Delacroix en avait conserve une esquisse de forme hémisphérique.
Champrosay, 10 juillet 1846.
Mille et mille remerciements de votre aimable lettre, mon cher ami; j’ai appris la nouvelle et en ai été surpris à Paris où j’ai été passer un jour et demi et où on m’a remis la lettre du Ministre. Il y a longtemps qu’on avait fait luire à mes yeux cette faveur que je n’ai pas sollicitée, mais que je ne suis pas assez Romain pour dédaigner quand elle vient à moi. Pour l’Institut, il me surprendrait bien davantage. Ge sera pour quand je n’aurai plus de dents, si jamais cela arrive.
Je suis bien paresseux, je n’avance qu’en me traînant dans mon article sur Prud’hon; j’ai rapporté de Paris le vôtre, sur lequel je m’appuie ainsi que sur Charles Blanc.
Nohant, 19 août 1846.
Je vous écris, mon cher ami, la lettre la plus intéressée du monde, car son but, que j’ai la franchise de ne pas vous cacher à l’avance, est que vous me répondiez une longue lettre, plaisir (celui de recevoir une lettre) toujours vif, toujours nouveau. Je vous écris à Champrosay, où vous n’aurez probablement rencontré quelque fraîcheur que depuis peu de jours. Nous avons ici quelque pluie qui a bien de la peine à dominer la canicule dont j’ai essuyé en route toutes les rigueurs par un pays brûlé, poudreux et dans des voitures très-incommodes. Déplus, depuis que je suis ici, et c’est un sort qui m’attend pour tout le temps de mon séjour, je suis dévoré par des bêtes soi-disant rouges, car je n’ai pu encore les apercevoir, quoique je les sente très-bien. Cela commence par les jambes, passe insensiblement à tout le corps et s en prend aux charmes les plus secrets; mais comme c est inévitable et que tout le monde autour de vous est occupé à se gratter, on finit par n’y plus songer, pas plus qu’aux milliers de maux grands et petits qui
composent la trame de l’existence. Je suis d’une paresse affreuse, je ne fais rien; à peine si je lis et les journées cependant ne s’écoulent que trop vite, car, malgré tout, il faut renoncer bientôt à cette vie de chanoine et retourner dans la fournaise ou se brassent les idées bonnes ou mauvaises; car, dans le Berry, on a très-peu d’idées et on ne s’en porte pas plus mal.
Chopinm’ajoué du Beethoven divinement bien; cela vaut bien de l’esthétique. Que faites-vous, que pensez vous? dites-moi tout cela. Dites à madame Villot, ou répétez-lui, que je suis à ses ordres pour le fameux Saint Remi; dites-lui aussi que je lui ferai une peinture superbe si elle veut m’aider à intriguer auprès de M. de Rambuteau, auquel je voudrais tirer une carotte, et j’ai pensé que Mme Villot, qui connaît Mmc de Rambuteau, pourrait peut-être avoir plus de succès que qui que ce soit, à supposer qu’elle ait continué ses relations. Je lui expliquerai ce que c’est. Il s’agit en gros d’un petit emploi pour un pauvre hère intéressant, qui dépend dudit préfet. Si' elle peut en même temps m’avoir une place de concierge pour moi, avec quelques profits, je ma recommanderai en même temps, attendu que j’ai remarqué que c’est l’état le plus doux de la vie et que j’y suis préparé admirablement parla vie oisive que je mène ici. En effet, le concierge [ml go portier) n’a autre chose à faire qu’un petit mouvement de bras pour
tirer le cordon, beaucoup moins fatigant que celui qui vous fait promener une brosse sur une toile à peindre. Il peut même s’en acquitter sans se déranger de son fauteuil. Il sait vos secrets avant vous-même, et, en fait de lettres, de visites, de journaux et même de bois et de vin, vous n’avez le plus souvent que ses restes. Votre destinée est dans ses mains; heureux qui est dans les bonnes grâces de son portier tout en le payant bien. Dites-moi comment va votre santé. et si vous pouvez travailler malgré la chaleur et le penchant à la paresse qui vous saisit plus facilement à la campagne qu’à la ville. Adieu, mon cher ami, recevez mes tendresses en attendant le plaisir de vous voir.
Chez Mme G. Sand, à la Châtre (Indre).
Delacroix s’exécuta galamment, avant môme que Mme Villot eût obtenu pour lui cette place de « concierge » qu’il ambitionnait. Il lui fit le modèle d’un saint Remi que Mmc Villot découpa ensuite dans de la mousseline et appliqua sur un filet. Cette nappe d’autel, à laquelle M. Villot donna pour double pendant deux angelots agenouillés, doit exister encore dans l’église de Champrosay.
Nohânt, 19 août 1846 (?)
Cher ami, j’ai eu un voyage très-fatigant, à cause de la chaleur qui était excessive, il y a huit jours. De plus, j’avais mal ajusté mon affaire pour les voitures et j’ai fait en chemin de fer moins de chemin que je n’en pouvais faire, car j’aurais dû aller jusqu’à Blois, où j’aurais trouvé des voitures à revendre pour me conduire ici ; tandis que, trompé par les intrigants qui tiennent les diligences à Paris, j’ai retenu ma place à partir d’Orléans, et j’ai traversé toute la Sologne dans des voitures détestables et à moitié cuit. J’ai été plusieurs jours à me reposer, et à peine établi, il me faudra songer à déguerpir.
C’est l’histoire de toutes les situations de la vie. C’est l’instable qui est le fixe. C’est sur l’incertaiii qu’il faut baser. Il en résulte qu’à cause de la brièveté des moments où nous pouvons jouir du repos ou d’un certain état de plaisir, nous sommes dans l’appréhension continuelle de l’état prochain qui nous menace et du fardeau qu’il faudra reprendre. Voilà la grande supériorité des animaux sur nous,
et qui égalise un peu la balance en leur faveur. Dans la répartition des biens et des maux attachés à leur condition et à la nôtre, la nature leur a accordé le don de jouir plus pleinement de l’instant favorable, et leur cache mieux en même temps les côtés menaçants de la vie mortelle. Cela explique parfaitement le côté philosophique de l’ivrognerie, sans parler du plaisir que vous cause en passant dans la gargamelle le liquide bienfaisant qui doit un peu plus tard endormir les soucis et ôter les épines dont se rembourre l’oreiller de la vertu comme celui du remords.
Je tourne au mélodrame sans m’en apercevoir, et je crois que cela tient à ce que les nuages s’amassent sur l’horizon et nous ramènent encore de la pluie. Nous en avons eu hier à notre grand contentement, quoique cela gâte un peu les routes et empêche les excursions au dehors. Mais du moins nous sommes préservés de cette affreuse et insupportable chaleur contre laquelle on n’a de refuge ni à la campagne ni à la ville. Je crois enfin que le charme est rompu, à moins que nous ne soyons destinés à péril de combustion.
Donne-moi des nouvelles de tout ce qui f intéresse et t’environne. En un mot, tu occupes le centre des arts et de la civilisation, le lieu du monde où le progrès a planté le piquet et d’où ses bienfaits s étendent sur tout l’univers connu, moins les trois quarts de l’Afrique abandonnés au sable, à la canicule, à la
traite des nègres, aux mondes de toute espèce, etc. ; l’Asie tout entière probablement ; les deux tiers de l’Europe, malgré le voisinage du centre lumineux, et une bonne partie du continent où fleurissent les Iowais, Odjehowais, Patagons, habitants de la Terrede-Feu et Américains de la sublime république du Nord, que je regarde comme les plus barbares de tous; en raison, dis-je, de ta situation privilégiée dans le lieu le plus civilisé de la terre habitable, tu ne peux manquer d’avoir mille sujets d’allonger ta lettre pour réjouir un voyageur qui languit loin du quartier Saint-Georges.
Adieu, cher ami, je fais trêve à mes mauvaises plaisanteries sur notre état social en t’embrassant tout simplement et primitivement...
Eug. Delacroix.
Chez Mme G. Sand, à La Châtre (Indre).
A M. ROCHÉ
Paris, 6 mars 1847.
J’ai été repris au commencement de l’automne d’accidents très-fâcheux à la gorge, auxquels j’étais sujet et dont je me croyais en partie délivré. De plus, je me suis vu forcé de terminer enfin les peintures de la Chambre des pairs- Ce travail, qui, au point où il en était aurait été peu de chose en toute autre situation, me devint tellement pénible — car c était une voûte — que j’étais obligé de laisser après chaque séance des intervalles de repos absolu. Il m’aurait été impossible même de rien achever pour le Salon. Heureusement que les objets que je pouvais y exposer étaient terminés depuis longtemps et déjà la propriété d’amis ou d’amateurs.
J’eusse désiré aussi, dans cette circonstance, vous envoyer quelque chose de plus important. Je n’ai pu m’y remettre qu’après mon travail du Luxembourg. Je ne sais si le sujet vous plaira. Comme au dernier Salon j’avais exposé un Lion qui avait généralement
1847. — AM. ROCHÉ.
fait plaisir, j’ai pensé à vous envoyer une espèce de pendant à ce tableau. Je travaille maintenant à mon petit Christ au jardin des Oliviers, que je fais au pastel et que je prierai Mme Roché d’accepter en souvenir de ses bontés pour moi, cas auquel je la prierai 'de lui donner une petite place dans son oratoire. Mais, mon tableau étant tout à fait sec maintenant, je n’ai pas voulu en regarder l’envoi, et je vous prie * de vouloir bien l’agréer en attendant...
Le pastel destiné à Mme Roché, en reconnaissance des soins que son mari avait pris à l’exécution des tombeaux de famille, ne fut mis à la diligence que le 17 février 1850. « Il s’est passé tant de choses, disait Delacroix dans sa lettre d’envoi, et nous avons eu, comme tout le monde, tant d’occasions de trouble et de chagrin, que ce n’est qu’en tremblant qu’on s’informe les uns les autres de pareils événements... »