‹ Lettres de Eugène DelacroixChapitre 9 sur 86 · A FÉLIX G · texte numérisé non relu

A FÉLIX G

De la forêt d’Axe, 1818*

... Qu’il vaut bien mieux n’avoir d’autre souci que de causer avec ses amis, et lire de l’Horace au coin de son feu!... Horace est à mon avis le plus grand médecin de l’âme, celui qui vous relève le mieux, qui vous attache le mieux à la vie dans certaines circonstances, et qui vous apprend le plus à la mépriser dans d’autres. J’ai fait un peu de latin pendant ces vacances...

A FÉLIX GUILLEMARDET

... Dis-mois encore, à travers toutes ces choses, quels sont tes travaux, tes pensées et tes projets. Moi, je n’ai pas plutôt revu cet endroit auquel j’aspirais, que je me suis pris tout de suite à regretter ce que j’avais laissé à Paris dans toi et dans Piron. La chasse est une chose fort agréable ; mais comme je suis peu adroit et que cet exercice demande une fixité d’idées sur une seule chose qui n’est que fati-

gante pour celui qui n’en est pas passionné, je me dégoûte facilement : aussi c’est avec plaisir que je retrouve la lecture quand je rentre tout fatigué et tout crotté. Et toi, te reposes-tu avec Virgile et Horace de tes plaisirs campagnards?..,.

A la maison des Gardes, de la forêt de Boixe, 18 septembre 1818.

Il n’y a rien de plus facile, mon cher ami, que de promettre d’écrire, et rien de plus difficile que d’écrire. Depuis près de quinze jours que je suis arrivé, je mène ici une vie de paresseux, et cependant je n’ai pas encore trouvé le temps de t’envoyer de mes nouvelles et de te demander des tiennes. Il me semble que je suis ici dans un pays inconnu du reste de la terre, où il n’y a ni almanachs ni pendules, et où j’oublie moi-même que j’existe. Tu peux te figurer la vie que je mène, d'abord par mon logis et par sa situation. Je suis placé à peu près au centre d’une forêt de 4,500 journaux d’étendue, à l’endroit où se croisent deux allées d’une trentaine de pieds de large, dont une a de longueur et en ligne droite deux

grandes lieues des environs de Paris. C’est dans ce lieu, que l’on appelle dans le pays la Croisée , qu’apparaît, quand on a le nez dessus, une maison blanche .à contrevents verts dont le premier étage manque, ce qui par conséquent la réduit à un seul rez-dechaussée. Au dehors elle n’a point l’apparence de certaines maisons du pays ; mais au dedans elle est aussi commodément et même aussi élégamment distribuée qu’une maison de Paris; ce qu’elle n’a point de commun non plus avec les habitations des gens riches de la contrée, ce sont partout de grands et véritables poulaillers, avec des papiers de cabaret sur des murs du salon et point sur les autres murs, de grandes poutres déjetées dans les plafonds et les planches enfoncées sous les pieds : ce qui rend notre maison un objet de jalousie pour tous les voisins, j’entends pour ces voisins de deux ou trois lieues de distance. Je’ me lève de fort bonne heure ; quelquefois avec le soleil. Je sors quelquefois seul, quelquefois accompagné, mais toujours avec un chien et avec un bon fusil qui ne me quitte presque point. Je marche pendant trois ou quatre heures sans m’arrêter, brûlant de la poudre et me déchirant à poursuivre du gibier dans des fourrés et dans de verdoyantes clairières.

Je me plais beaucoup à chasser. Quand j’entends Je chien aboyer, mon cœur palpite avec force et je cours après mes timides proies avec une ardeur de

guerrier qui franchit des palissades et s’élance au carnage ; je ne suis pas mécontent de mes essais et je ne me serais pas cru capable de brillantes prouesses à la chasse; j’ai déjà tiré au vol deux beaux perdreaux rouges sans compter le menu volatile ; et tu dois savoir qu’il est fort difficile de tirer au vol surtout pour un apprenti. Les gardes admirent ce qu’ils appellent de beaux coups et me pronostiquent de l’habileté. Si tu n’as pas encore tué de perdreaux, je t’avertis que c’est une des jouissances de la vie qu’il te reste à éprouver. Rien même qu’en voyant tomber un oisillon on se sent ému et triomphant comme celui qui découvre dans l’instant que sa maîtresse l’aime.

Au moment où je t’écris ceci je ne puis m’empêcher d’éprouver un contre-coup qui me ramène en d’autres idées qui me reviennent souvent dans le cœur. Il me ramène aussi à te parler un peu, non pas de tout ce que je fais ici, qui est peu fait pour t’intéresser, mais de toi, mais de notre amitié à tous deux, mais des sentiments de l’un et de l’autre, étrangers à notre amitié, mais que la confiance mutuelle a rendus communs à tous deux. Quelque plaisir que l’on trouve dans une vie nouvelle et agissante, elle ne peut éteindre la mémoire des doux nœuds que l’âme a formés dans d’autres lieux, dans d’autres temps. On ne conserve dans la vie que la mémoire des sentiments touchants ; tout le reste est moins même que

ce qui s’est passé, parce que rien ne lui prête plus le couleurs dans l’imagination. Avéc quel bonheur e me rappelle nos douces conversations, nos chers cpanchements ! Avec quel plaisir je L’embrasserai à non retour, toi, mon bon ami, qui as écouté toutes nés folies ! Que tu vas trouver froid à ton tour le commencement de cette lettre! Au milieu de mes >ecupations dissipantes, quand je me rappelle quelles beaux vers, quand je me rappelle quelque sublime peinture, mon esprit s’indigne et foule aux )ieds la vaine pâture du commun des hommes. De nême quand je pense à mes affections, mon âme -mbrasse avec ardeur la trace fugitive de si chères dées. Oui, j’en suis sûr, la grande amitié est comme e grand génie, le souvenir d’une grande et forte mnitié est comme celui des grands ouvrages des génies... Quelle vie ce doit être que celle de deux Doètes qui s’aimeraient comme nous nous aimons ! ,e serait trop grand pouf l’humanité. Te souviens-tu le certaine conversation que nous eûmes quelques ours avant mon départ? Je t’ai dit que c’était à chaque ami à sentir la part d’affection qu’il a droit l’attendre dans les affections de son ami. Je te leré- >ète et je désire que tu sentes juste.

.Je t’ai promis de t’écrire le premier : comme Félix ne l’a demandé aussi, vos deux lettres partiront en nême temps ; c’est ce qui m’a empêché de vous les aire parvenir par Piron, parce qu’alors il aurait fallu

lui écrire le premier aussi. J’attends de vous deux la plus longue lettre possible, surtout moins de retard que je n’en ai mis moi-même. Viennent donc les soirées d’hiver qui chassent les soucis au coin d’un bon feu, et cette soirée de la Saint-Sylvestre où nous | renouons chaque année un pacte fraternel. Adieu, , mon cher ami, je te quitte pour le dîner; c’est bien1 mal à moi sans doute, mais comme on ne peut pas vivre sans dîner et qu’on ne peut pas s’aimer sans vivre, je vais dîner. Adieu, adieu, adieu. Ces trois mots-là jne furent chers dans un temps. Malheureux : temps ! heureux temps I . . . Adieu.

Ton ami pour la vie,

Eugène Delacroix. 1

Poste restante à Manies (département de la Charente), j

La Saint-Sylvestre, dont il est question ci-dessus, et dont il sera question bien souvent encore, avait été réglée de telle façon que l’on devait la fêter, à tour de rôle, chez chacun des trois amis. M. Pierret avait conservé dix-huit albums, consacrant tous, par des dessins, le souvenir de ces j solennités cordiales. Il y en a dix jusqu’à 1842. Il manque > un dessin dans l’album de 1832. On verra plus loin où était I Delacroix à cette date. Après la mort de M. F. Guillemar- J det (1840), et jusqu’en 1854, l’ordre fut moins strictement suivi. Quelques Saint-Sylvestre se célébrèrent chez M. Fré-l déric Villot, quoique celui-ci ne fût pas un des amis de ! la première heure.

A la maison des Gardes, 23 octobre 1818.

J’ai reçu ta lettre hier soir seulement. 11 y avait longtemps que l’on n’avait envoyé des messagers à Maule pour en retirer, et moi qui ne faisais attention qu’à ton silence, je trouvais bien long le temps qu’elle mettait à venir. Fou que tu es, ton cœur qui parle toujours plus haut que ton esprit te fait illusion sur cet esprit simple et juste ; ta lettre est une lettre éloquente, car, comme dit Jésus-Christ, c’est de l’abondance du cœur que la bouche parle, et ton cœur était plein, j’en suis sûr, comme est le mien quand je t’écris. Mais prends garde d’être la dupe de ce cœur; en lisant certaines lignes de ta lettre, je n’ai pu me défendre d’une tendre indignation et il ne m’en reste à présent que de tendres reproches à te faire. Mon pauvre ami, tu ne me connais pas mieux que tu ne te connais toi-même, et je suis loin de me connaître entièrement. Ce n’est pas entre nous au moins qu’il peut se glisser quelque dissimulation sur ces petites idées d’amour-propre qui très-souvent ne m’ont pas été étrangères et tu t’en souviens bien, mais qui n’étaient pas de longue durée. Ce n’est pas à dire que je me crois capable de quelque chose, et ce que je t’écris ici je ne veux le dire à personne.

Mais c’est un mystère si confus, qu’il n’y a que toi encore qui en connaisse un coin, j’en suis sûr, et cela, parce que j’ai eu la vanité de te parler quelquefois de moi. Mais il y a bien loin des rêves d’un enfant à ce rameau dor, qu’il n’est donné de cueillir qu’aux favoris de la Nature, et rien qu’en écrivant ces lignes, je me trouve si véritablement ridicule, qu’il me prend envie de les anéantir, de les oublier et d’oublier de même tous les endroits de ta lettre qui réveillent ces idées dans mon esprit.

Représente-toi ta lettre, trouvée par quelqu’un de ma connaissance, quels éclats de rire, quelle pitié I Mais mon ami, je t’afflige ici, je n’en doute pas, car comme je suis sûr que tu m’aimes, la seule idée de voir rire de ton ami doit te révolter et ainsi fait-elle chez moi. Que nous importe le génie, à nous autres, bons amis? Si nous en avons, heureux si nous l’ignorons jusqu’au moment où l’envie viendra nous le révéler. Le bonheur d’un homme qui sent la nature, c’est de la rendre.

Cent fois donc heureux celui qui la réfléchit comme un miroir sans s’en douter, qui fait la chose pour l’amour de la chose et non pas avec la prétention d’être le premier. C’est ce noble abandon qu’on trouve dans tous les vrais grands hommes, dans les fondateurs des arts. Je me figure le grand Poussin, dans sa retraite, faisant ses délices de l’étude du cœur humain, au milieu des chefs-d’œuvre des an-

ciens et pea soucieux des académies et des pensions de Richelieu. Je me figure Raphaël dans les bras de sa maîtresse, passant de la Fornarina à la Sainte- Cécile , faisant des tableaux et des compositions sublimes, comme les autres respirent et parlent, tout cela avec une inspiration douce et sans recherche. O mon ami, quand je songe à ces grands modèles, je ne sens que trop que je suis loin non pas seulement de leur divin esprit, mais même de leur candeur modeste. Apprends-moi à étouffer des élans ambitieux, et quand j’aurai le bonheur de te revoir, retiens-moi dans la route ferme et humble que je me suis tracée.

... Toute ta lettre n’a pas été comme les rêveries dont je te parlais là-haut. Ah! la bonne lettre. Que tu as bien trouvé le secret de m’intéresser ! J’y pense toujours. R y a un an que je l’ai connue. J’y pense presque toutes les nuits. Il y a tant de douceurs dans cette amertume même que je fais mon bonheur de me ronger et de me persécuter en roulant de mille manières cette image dans mon esprit. Que deviendrais-je sans les longues soirées d’hiver où j’affrontais le froid avec tant de plaisir pendant des heures, pour une ou deux minutes de bonheur ! Que peut-on comparer à cette douce attente dans l’obscurité des nuits, à cette entrevue furtive qui s’évanouit dans l’instant, et vous laisse muet, et, le cou tendu, suivre des yeux ce que vous ne voyez plus? Et pourtant à

quoi s’en tenir ? Quel abîme que ces cœurs charmants! Quand je revenais de passer une bonne soirée avec toi, je faisais déjà mes plans, je calculais toutes les possibilités, je réunissais toutes les chances que j’aurais de dire ce soir-là deux ou trois mots, toujours les mêmes, et souvent rien; car le plus souvent je ne savais rien dire que demander toujours ce qu’il me fallait toujours prendre. Tu as raison, la douleur de perdre ces biens-là est trop vive. Quand je pense à la dernière lettre, aux derniers adieux qu’on m’y signifie, et, en même temps, à la dernière entrevue si longuement scellée aux jours qui suivirent la séparation, je ne sais sur quel côté dormir et je me remue comme un homme qui a la fièvre.

... Il faut, cet hiver, nous voir bien souvent; lire de bonnes choses. Je suis tout surpris de me voir pleurer sur du latin. La lecture des Anciens nous retrempe et nous attendrit ; ils sont si vrais, si purs, si entrants dans nos pensées ! Je vais te mettre ici un petit morceau mal traduit, mais qui te donnera l’envie de lire l’original. J’ai été ému jusqu’aux larmes en le trouvant. 11 y a dans ces vers un abattement, un malaise, le dégoût d’un homme qui se heurte partout pour trouver des distractions, et à qui tout rappelle son déboire. J’espère, dans le papier qui me servira de supplément, trouver encore de la place pour te parler encore d’autre chose que de Virgile. Mais je n’ai pas résisté au plaisir de te faire lire ceci. II y

a, du reste, quelques rapports peu éloignés de ma propre situation. C’est peut-être ce qui me l’a fait sentir avec tant d’ardeur. Ne t'attaches donc point au style, mais à la manière dont je peux avoir senti et indiqué quelques intentions. C’est dans l’églogue dixième. Virgile feint que Gallus, son ami, abattu par la perte de sa maîtresse qui l’avait abandonné pour suivre à la guerre un officier romain, s’est retiré dans les forêts, et que les dieux s’intéressant à son sort font tous leurs efforts pour le tirer de sa noire mélancolie (1). « Mais Gallus, accablé de tristesse: au moins, dit-il, Arcadiens, vous chantez tout cela dans vos montagnes ; Arcadiens, vous seuls êtes habiles àchanter.Ohîquemesosreposerontmollement si quelque jour votre flûte répète mes amours ! Et que ne suis-je un des vôtres, que ne suis-je le gardien de vos troupeaux ou le vendangeur de vos grappes mûries! Eh quoi! si j’aimais alors unePhillis, si j’aimais une autre Amyntas, ou que j’eusse quelqu’autre objet de ma tendresse, je l’aurais près de moi, parmi

(1) Voici le début de ces quarante vers charmants :

Tristis al ille : « Tamen cantabitis, Arcades , inquit ,

Montibus hæc vestris : soli canlare periti Arcades. O mihi tum quarn molliter ossa quiescant,

Vestra meos olim si fistula dicat amores!...

Voici encore le brûlant soupir qui les termine :

Omnia vincit Amor, et nos cedamus Amori!

les saules, mollement étendue sous la vigne flexible. Qu’importerait alors qu’Amyntas fût noire 1 Les violettes aussi sont noires, le vaciet aussi est noir. Pour moi Phillis enlacerait des fleurs cueillies de sa main. Pour moi chanterait Amyntas. Là, nous trouverions les fraîches fontaines, les vertes forêts, les prés tendres et fleuris, où je voudrais près de toi, Lycoris, voir les années consumer ma vie.

« Maintenant, ô Dieux, un amour insensé te captive au milieu des terribles fureurs de Mars, parmi les traits et les ennemis farouches. A cette heure que ne puis-je en anéantir la pensée : loin de la patrie, seule, sans ton Gallus, cruelle, tu affrontes les neiges des Alpes et les froids mortels du Ithin. Ah ! puissent les froids épargner ta faiblesse ! Ah ! puissent les glaçons tranchants ne point blesser tes pieds délicats.

« Je l’ai résolu : les vers que j’ai composés dans le rythme de Chalcis, j’irai les soupirer sur le chalumeau du pasteur de Sicile. Ah! sans doute il vaut mieux souffrir parmi les retraites des bêtes sauvages et graver mes amours sur l’écorce tendre des arbres. Ils croîtront : ô mon amour, tu croîtras avec eux... Je veux aussi m’égarer sur les sommets du Ménale, au milieu des nymphes, ou bien j’irai poursuivre les ardents sangliers. Les froids les plus insupportables ne m’empêcheront pas d’entourer de mes chiens les bois de Parthénie. Je crois déjà me voir parmi les

roches et les forêts mugissantes. Je jouirai, quand de l’arc vigoureux des Parthes je ferai siffler mes flèches... Ah ! comme si tout cela pouvait me guérir de ma passion insensée, comme si l’amour apprenait à s’adoucir parles souffrances des mortels... AhI voilà déjà quelesHamadryades, les vers eux-mêmes, cessent de me plaire. Loin de moi encore, ah! loin de moi, forêt! Quand au milieu des glaces nous irions boire de l’eau de l’Hèbre, quand nous affronterions les neiges et les pluies sans fin d’un hiver de Sithonie, quand aussi nous irions garder nos troupeaux sous le soleil dévorant d’Éthiopie, où Féeorce brûlée se dessèche au haut de l’orme, tout cela, tous les plus durs travaux ne sauraient changer l’Amour. Sa force est au-dessus de toutes les forces, et nous aussi, cédons à l’Amour. »

... Je reprends ma lettre. Fais de mon latin et de ma traduction tout ce qu’il te plaira. Ce malheureux courrier qui me pousse brouillonne mes idées et m’empêche de te dire tout ce que j’aurais voulu. Tous les soirs eî tous les matins je relis ta lettre et je trouve des choses si tendres et si reconnaissantes pour tous tes sentiments, malheureusement j’oublie tout quand je viens à écrire. On a beau dire, quand on est plein d’un sentiment, on est malpropre à l’exprimer, à le rendre avec énergie; je parle au moins du sentiment de l’amitié et de celui de l’amour. Quand je veux parler de tous les deux, je ne trouve que des

redites éternelles. En relisant l’article de ma lettre qui occupe la troisième page, je me dis : est-il possible qu’on parle avec cette niaiserie, cette froideur, d’une chose qui remue si fortement quand on se retourne sur soi-même? Je crois aussi que ce sentiment est si fort que le plus éloquent homme de la terre n’a jamais dit tout ce qu’il sentait ; que ce sentiment-là a, pour celui qui l’éprouve, des trésors de jouissances intimes qu’il ne pourra jamais réfléchir dans l’âme des autres. Je sais que j’ai lu dans Rousseau la peinture d’un amour supérieur à tous. Je sais aussi qu’en même temps, moi qui n’ai point l’âme et la chaleur de Rousseau, moi qui n’ai point dans ce temps la passion de Saint-Preux, j’ai trouvé au dedans de moi quelque chose de plus actif que toutes ces lignes brûlantes. Peut-être que tout cela s’accorde mal avec le travail et la lime d’un écrivain qui polit sa période pour la faire imprimer. Essaye, toi qui as de l’âme, d’exprimer ce que tu as senti déplus fort, tu croiras exprimer le sentiment de quelqu’autre que toi-même, ou tu perdras toi-même, dans* la mémoire de ton cœur, les traces fugitives de ton propre sentiment.

Mais voilà qu’au milieu de ma péroraison, j’ai oublié toutes sortes de choses matérielles que je devais aussi te dire. Où en suis-je?... J’oubliais le principal. Réponds-moi de suite et courrier par courrier, envoie-moi encore une lettre et passe la nuit à la

faire longue, longue. Va chez un papetier te faire -battre du papier bien fin pour pouvoir en mettre plus. Il y a peu de temps, ne le néglige pas, je t’en supplie.

Rends-moi un service. Si tu en trouves le moment, va au Musée, tu diras de ma part au jeune homme qui copie le Concert , du Dominiquin, le même pour qui je te donnai une lettre avant mon départ, et que j’estime beaucoup, que je le prie de recevoir mon souvenir; dis-lui qiie je voulais lui écrire par ce courrier, pour le prier de penser aussi à moi qui l’aime beaucoup, mais que j’ai été tellement pressé que je ne l’ai pas pu faire.

Adieu, adieu, adieu, prompte réponse.

Ton ami pour la vie.

Eugène Delacroix.

Les amis de jeunesse de Delacroix que nous avons consultés à propos de ce « jeune homme, » qui copiait un Concert restitué depuis à Leonello Spada, pensent qu’il s’agit très probablement de Poterlet. Né à Épernay en 1802, Poterlet avait alors seize ans. Il était élève de Hersent* On a de lui, au Louvre, un tableau spirituel et bien peint, dans le goût de Bonington, la Dispute de Vadius et de Trissotin chez les Femmes savantes. Il est mort de la poitrine, en mai 1835.

Delacroix en parlait comme d’un artiste très doué, mais incomplet. « Quand Poterlet, nous disait-il un jour en nous montrant une de ses copies, en était à faire les mains ou les pieds dans un tableau, il venait me chercher. Je les lui faisais et il me donnait en échange une copie d’après les maîtres coloristes, qu’on aurait pu confondre avec celles de Bonington. »

La pensée de gloire qui rayonnait dans le cerveau de Delacroix à l’aube de sa vie fut traduite par lüi en peinture, plus de vingt-cinq ans après. Il envoya au Salon de 1845 : « la Sibylle montrant, au sein de la forêt ténébreuse, le rameau d’or, conquête des grands cœurs et des favoris des dieux. » Cette Sibylle (elle ne trouva un acquéreur qu’à la 'vente posthume de l’atelier!) avait les yeux ardents, la bouche hautaine, le geste noble, la souple allure de Mlle Rachel, que Delacroix admirait passionnément.

Le 6 novembre 1818.

... Mon départ est bien prochain.

... Quel plaisir crois-tu que je sois venu chercher ici? A quoi penses-tu que je m’occupe quand je veux passer des moment délicieux ? Je me recueille ; j’oublie tout ce qui m’entoure, je pense à ce qui m’est encore cher sur la terre. Je ne suis heureux, tout à fait heu-

reux, que lorsque je suis avec un ami... Il m’arrive aussi que, dans mes rêveries, je pense à un temps que mes vœux appellent certainement : c’est celui de mon séjour à Rome... Ah! il m’arrivera, quand je serai dans cette ville, trésor de jouissance pour le pauvre peintre éloigné de tout ce qu’il aime, comme il m’arrive souvent dans les parties où je vais parfois ici : on me poste, on me dit « le lièvre va vous passer, tenez-vous sur vos gardes ; » et moi j’oublie mon lièvre... Je ne te verrai donc point près de moi, admirer les Loges et toute cette belle Rome ? Où serastu?

J’ai appris par la Minerve que l’ouvrage de ton ami Raour allait paraître. Je suis impatient de savoir s’il fera tomber sur toi une pluie de napoléons solides, une partie de sa gloire et de son profit, Je me promets aussi de faire connaissance avec le nouvel embryon qu’on appelle le Conservateur , et qui ne respire encore que dans un prospectus, avec peut-être un ou deux numéros. Nous verrons cela.

Je serais bien content aussi, car je ne finis pas, si nous pouvions encore cette année assister à l’ouverture du cours de Cousin qui, j’imagine, n’est pas encore commencé !

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