‹ Lettres de Eugène DelacroixChapitre 8 sur 86 · A M. JULES ALLARD · texte numérisé non relu

A M. JULES ALLARD

Que les résolutions humaijies sont peu de chose ! Qu’il est vrai que nous ne bâtissons que sur du sable, que nous voyons s’écrouler sous le "brillant édifice qu'il soutenait (continuation de la métaphore). Si jamais on a parlé philosophie avec raison, je crois que l’occasion en est assez belle et qu’il sera difficile de trouver lieu à plus de beaux raisonnements sur l'instabilité des choses d’ici bas. Je comptais, mon cher ami, te voir samedi dernier; j’ai vu mes espérances trompées sans te soupçonner d’inexactitude ; pensant bien que tu avais été retenu par des empêchements majeurs. Ce qui me contrariait surtout était de ne pouvoir te présenter à Mr Guillemardet qui eut été enchanté de te voir et qui ne t’attendait pas avec moins d’impatience que moi. Mais ce n’est pas là le pis de l’histoire. Je dois t'avoir parlé dans ma derniere lettre, si je ne me trompe, d’un voyage que je me voyais sur le point de faire. Tu me donnes rendez vous pour demain à 11 heures et je pars à six heures du matin 1 Je suis au désespoir de ce contre temps. Juges si j’ai sujet de philosopher. Il faut cependant bien se consoler en pensant que je serai de retour dans un mois et que nous aurons encore le temps de nous voir amplement avant la fin des vacances. Pour ne pas nous oublier entièrement, nous écrirons, je pense, regulierement. L’endroit n’est pas très-loin et nos ports de lettre nous coûteront moins que d’ici à Angoulême.

J’ai été ce matin cl\ez M. Guérin lui faire mes adieux. J’y ai admiré les beaux tableaux qu’il exposera au curieux, le Salon prochain. J’ai du regret de ne pouvoir cette année etudier chez lui, mais, quand je ne serai plus à ce Lycée, je veux y passer quelque temps pour avoir au moins un petit talent d’ama^ teur. Je m’aperçois de la longueur énorme de ma lettre. Jamais, je crois, je n’en ai écri d’aussi volumineuse ; et quand je t’entretiendrais pendant une heure de mille autres sottises qui ne [t’ intéressent guère je n’en serais pas moins affligé de te quitter, ni plus attaché à ta personne.

Sois assuré, mon cher ami, du sincere attachement que je te voue pour la vie.

Eugène Delacroix.

P. S. Tu ne trouveras pas mauvais sans doute que je fasse lire cette lettre à Guillemardet, qui a dîné aujourd’hui avec moi, et que je regarde déjà comme ton futur ami.

Adresse moi tes lettres, à Vallemont, Seine Inférieure.

A propos pour que tes lettres me parviennent franc de port tu n’auras qu’à les mettre chez nous, un monsieur se charge de me les faire tenir.

Philarète Chasles a tracé de .souvenir, dans ses Mé-

moires (1), un portrait de l’Eugène Delacroix d’alors, qui semble avor été fort ressemblant :

«... J’étais au lycée avec ce garçon, olivâtre de front, à l’œil qui fulgurait, à la face mobile, aux joues creusées de bonne heure et à la bouche délicatement moqueuse. Il était mince, élégant de taille, et ses cheveux noirs, abondants et crépus, trahissaient une éclosion méridionale...

» Eugène Delacroix couvrait ses cahiers de dessins et de bonshommes. Le vrai talent est chose tellement innée et spontanée, que, dès sa huitième et neuvième année, cet artiste merveilleux reproduisait les attitudes, inventait les raccourcis, dessinait et variait tous les contours, poursuivant, torturant, multipliant la forme sous tous les aspects avec une obstination semblable à de la fureur... Tout était véhément chez Delacroix, même son amitié qu’il m’a conservée jusqu’à la mort... »

Le docteur Véron, dans les Mémoires d'un Bourgeois de Paris , s’est donné aussi pour un des compagnons de classes de Delacroix. Les vrais amis furent Guillemardet, Piron et Soulier.

Il décembre 1817.

M. Pierret travaillait comme secrétaire chez Baour-Lormain, poète et dramaturge.

Viens me voir, mon cher ami, tu me feras un

(1) T. Ier, p. 329; édition Charpentier, 1877.

grand plaisir. C’est bien fâcheux que tes soirées soient occupées chez Baour; mais si tu pouvais en sacrifier une petite, tu serais bien aimable. Je suis dans une drôle de position. Je ne sais comment ça se fait, je suis toujours sur l’escalier, et toute le journée je descends dans la cour pour remonter et pour redescendre. Certain bruit de porte que tu connais retentit à tout moment à mon oreille, et souvent j’entends, quand rien ne retentit. J’ouvre la porte, je m’avance d’un air indifférent et une face à culottes sort de cette porte maudite qui fait tant de train à mon tympan. J’entends encore le bruit, j’accours comme un fou, et je m’arrête la main sur le loquet; je balance, j’écoute au travers des fentes |et j’ouvre; je met le nez dehors, j’entends un frou-frou de sylphide. Le porte d’en haut se referme et je n’ai rien vu. Cependant la persévérance est une belle chose.

Je ne veux pas me rendre intéressant et te dire que je n’ai qu’une seule idée. J’en ai d’autres, mais elles me ramènent toujours à une qui les colore toutes et qui me tient dans une douce moiteur d’âme, tantôt chaleur, tantôt frisson. Je* dévore ma journée. C’est une corde que je file en tirant à moi les nœuds. Il me semble que j’attends quelque chose qui ne vient jamais. Quand je lis, les caractères se brouillent. Je pose le livre et je me prends la tête en fermant les yeux, les pieds sur les tisons. Et bien, ce n’est pas encore ça qu’il me faut. Je me lève et je me pro-

mène et je décroche ma guitare, et je suis sur l’escalier une guitare dans la main.

Sait-tu bien qu’au milieu de tout cela je ne m’avoue pas vaincu? C’est une fumée qui me fascine un moment; mais je vois qu’au bout du compte, et franchement, cela ne durera qu’autant que je ne me monterai plus la tête. Et puis, vogue la galère...

Franchement aussi cela vaut la peine. Les jolis yeux ! Limpides comme de belles perles, et fins et doux comme un velours. Pardon de l’image qui n’est qu’une bêtise. Le nez est assez original ; la narine est retroussée fièrement et s’enfle de temps en temps à l’unisson des prunelles qui se dilatent et se remuent. La bouche est d’une élégance charmante. Mais le triomphe de cette tête c’est dans son contour. La joue, le petit double menton, la manière dont tout cela se porte sur le col vaut des autels. Oh ! la singulière petite femme! Je ne sais que penser!...

Ton ami.

Mardi soir.

Oh! mon ami ; je veux absolument te parler ce soir, parce que je suis plein ; et si plein que

tout est en confusion en moi et que je ne sçais que dire, ni par où commencer. Ce soir j’ai fait à coups de dictionnaire une pauvre lettre qui dira ce qu’elle voudra ; je ne la comprends pas plus qu’il ne faut et Dieu sçait si elle sera comprise d’autrui. Mon âme était en suspens et tiraillée d’un côté par l’oreille, de l’autre par l’envie de dire des choses qui aient le sens commun. ?,f

A neuf heures je fus averti et en quatre sauts je fus en haut. J’y trouve qui tu sais, fidèle à sa douce* coutume. J’avais aujourd’hui le sang plus fouetté qu’à l’ordinaire et je la trouvais dix fois plus aimable. Un instant après mon argus en tablier gras s’avise de sortir pour aller chercher quelque godiveau ou quelque chair à saucisse, pour sa daube qu’elle est en train de farcir. Grande affaire pour elle, bonne affaire pour nous! Pan! je mets les verroux et nous voilà seuls, assis sur une chaise, et bientôt genoux contre genoux. O Dieu, jamais je ne sentis mon cœur battre avec cette force. Yorick penche sa tête sur le sein d’Eliza. Yorick saisit Eliza par sa taille légère et l’attire à son tour près de ses lèvres... Mais un moment, arrête, que te figures-tu? Peut-être t’ai-je donné à entendre que j’avais conquis le but. Hélas, au milieu de ma tension physique et morale, au moment où les désirs effrontés donnent à l’âme le courage d’un demi-Dieu, on frappe... Au diable le frappeur et j’embrasse sur l’autre joue... Je m’arrête, nous

écoutons et deux haleines précipitées et suspendues écoutent le silence, comme dit le poète, et je n’entends que les pulsations [de mon cœur. Ami de la vertu ! c’était ma sœur... Loquet fut tiré et la beauté déconcertée se voila de rougeur. Froidement irritée, ma sœur fit son entrée d’un air boudeur à faire fuir les petits garçons dans’ les rues ; elle n’en voulait qu’à sa daube et cherchait sa cuisinière. Elle était fâchée, iî y avait peut-être de quoi pour elle. Au fait, 6’est-un sot métier de venir se casser le nez contre une porté où on fait l’amour: mais que diable, il faut que l’amour se fasse et tant pis pour les rabatjoies. Enfin que te dire j’étais furieux et j’aurais écrasé la maison si j’avais eu à ma disposition un tonnerre. Heureusement le fleuve est rentré dans son lit et je vais me mettre dans le mien, un peu plus calme qu’il y a une heure. Enfin adieu, bonsoir, aime bien ta Fanchette et ton ami

Yorick.

Dans l’un des extraits qui suivent (donnés par M. Piron), on voit déjà poindre un désir de ce voyage en Italie, qui était pour tous les jeunes artistes d’alors l’idéal du complément d’éducation, et que ne réalisa jamais Delacroix.

A F. GUILLEMARDET

... Il y a une chose qu’on regrette toujours, quelque part qu’on la laisse : c’est l’amitié. Je crois ne t’avoir pas vu depuis un an. Combien nous est-il arrivé de rester ainsi sans nous voir? Toi-même, il y a peut-être des semaines que tu n’as vu P..., mais, quand on respire le même air, c’est presque comme si tu le voyais. On se sent proche les uns des autres, parce qu’on sait qu’en taisant quelques pas on se retrouve. Maintenant au contraire je cherche à me rappeler vos traits. Hier, en trottant sur la grande route, je me disais tout en rêvant : « Où sont-ils à cette heure? Peut-être à table, peut-être à la queue du spectacle à s’entretenir de l’absent. » Il y eut pendant quelques instants un ciel magnifique que j’admirais avec bonheur, et je pensais que peut-être vous en faisiez autant. Je ne puis en vérité penser sans un serrement de cœur aux longues années que je passerai en Italie loin de vous et loin de tous ceux qui peuvent s’intéresser à moi...

1818. -AM. GUILLEMARDET

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