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Lettres de Fadette

Dans le crépuscule blafard de janvier, la disparition subite du soleil sans chaleur laisse l'âme transie, nostalgique de lumière et de vie chaude!

Cette fin de jour dans l'ombre froide, c'est un peu un avertissementt de fin de vie, et pour échapper à l'angoisse que le rappel de la mort fait naître, nos âmes chimériques se réfugient dans l'irréel de leurs rêves ou l'envolé de leurs souvenirs, et pendant que revivent en elle les joies perdues et que se tissent les bonheurs inaccessibles, le noir envahit tout, dehors, où le ciel est sans étoiles, et dedans, où l'on ne distingue plus rien ... et quand, soudain, une main bienfaisante fait jaillir de la lumière, c'est avec une impression très complexe de regret et de soulagement que Ton revient des pays d'ombres.

Hier soir, quand une seule fleur de l'électroher s'illumina, je pensai en voyant les autres éteintes au candélabre d'Isabelle d'Esté.

Elle était une grande dame de la Renaissance, riche de tous les dons de l'esprit, de la beauté et de la fortune: entourée d'artistes, de poètes, d'admirateurs fervents, elle fit le tour des gloires humaines et des bonheurs fragiles pour revenir à la seule lumière divi-

ne, et le dernier emblème qu'elle adopta fut un candélabre à sept branches toutes éteintes, sauf une qui sympbolisait la foi, avec cette inscription: "L'num suflicit in tenebris".

Et cette lumière unique qui lui suffisait, ce n'était plus celle de Virgile ou de Pétrarque, ni ceilc de la poésie et des arts, ni même celle de l'amour humain, mais celle de la foi.

"Une seule lumière suffit dans les ténèbres" . . . Nous le croyons en théorie, mais nous ne vivons pas suivant cette croyance, de là tous nos essais d'éclairage artificiel... C'est que nous passons dans la vie en regardant sans voir, en entendant sans comprendre: nous ne saisissons pas le sens de la vie, de ses épreuves, de ses joies, de ses amertumes et nous ne cherchons pas le pourquoi profond des volontés divines.

Notre âme taciturne et muette traverse, indolente, les manifestations providentielles faites pour l'éclairer et l'instruire. Hautaine et révoltée dans l'épreuve, elle questionne les desseins de Dieu; ébranlée et inquiète, elle s'affaisse craintive devant ses menaces, et quand tout va bien, -elle s'élance joyeuse, légère, se laisse vivre comme dans une fête, en ne pensant ni aux larmes d'hier ni à l'incertitude de demain.

Et la vie s'en va ainsi, et souvent l'ombre des soirs nous fait l'âme triste et les matins froids nous trouvent dolentes.

"A quoi bon vivre sa vie si on ne la com-

prend pas? On se dresse hors du néant comme une montagne, comme un arbre, comme une fleur, où l'on passe entre ses bords comme une tempête ou un orage, mais l'on n'est pas une âme!"

Toutes les vies pourtant ont un sens profond et une importance dont il faut prendre conscience pour en faire quelque chose de bon. . . mais je crois bien qu'une seule lumière nous le fera voir et c'est celle qui "suffit à éclairer les ténèbres". Nous, que le mystère tourmente et si souvent tente, pourquoi n'allumerions-nous pas bien vite dans notre vie le flambeau merveilleux qui les éclairera tous... et ensuite nous attendrons avec douceur: on dit qu'après avoir cru sans voir, l'âme en vient presque à voir ce qu'elle a cru tant les voiles sont transparents.

Si chacun se mêlait de ses affaires !

J'ai demandé à une femme: "Quel est votre idéal d'un bon mari?"

Qu'il soit intelligent et bon, qu'il m'aime et qu'il se mêle de ses affaires!" ^ J'ai posé la même question à un homme : "Qu'elle soit fine et douce, qu'elle m'aime et qu'elle ne fasse pas trop de questions!"

Voilà donc que les deux réclament la liberté de se retourner sans être appelés à expliquer pourquoi.

Ils ont cent fois raison, et j'admets, avec l'une, qu'un mari tatillon est insupportable, et avec l'autre, qu'une femme questionneuse est bien gênante!

Mais l'avantage du mari, c'est qu'il ne répond que ce qui lui convient à sa femme questionneuse, tandis que vis-à-vis un homme qui se mêle de ce qui ne le regarde pas dans la maison, la femme est sans défense.

C'est quelquefois laid une femme curieuse.. . mais il y a la manière, vous savez! Et maintes affaires inextricables s'arrangent quand elle y fourre son petit nez et qu'elle est fine et délicate, et le mari n'a qu'à s'applaudir alors de la curiosité de sa femme qu'il a commencé par redouter. Mais l'intervention des hommes dans la conduite de la maison est toujours gauche et indiscrète, et j'aimerais à leur dire ce que je pense d'eux avec preuves à l'appui. Mais c'est difficile de les atteindre et de les connaître, car, ces monstres sont souvent attentifs et gracieux avec les autres femmes et réservent leurs talents de détectives grincheux pour l'embêtement de leurs pauvres petites femmes qui ne peuvent échapper à leurs enquêtes tyranniques.

Ecoutez donc, cher monsieur! Votre femme va-t-elle au bureau voir comment vous y conduisez vos affaires? Si vous la laissiez gouverner sa maison à sa guise! Elle s'y entend et alors c'est inutile d'intervenir. Ou elle manque d'expérience, mais en avez-vous plus qu'elle? Vos critiques risquent de tomber à

faux, vos conseils d'être ridicules, et laissezmoi vous le dire en confidence, ils ne sont jamais suivis 1

Si votre femme est toute. . . neuve, laissezla doucement s'habituer à sa tâche nouvelle et soyez bon prince, en songeant qu'on vous aime tant et qu'on est assez jeune pour être excusable d'un peu de gaucherie.

Vous avez aimé votre fiancée pour ses grâces de fleur, ne vous attendez pas que, du jour au lendemain, elle se transforme en légume qui court d'instinct se jeter dans le pot au feu!

Donc, que chacun se mêle de ses affaires, ce qui n'exclut ni la confiance, ni les bonnes petites confidences, ni la direction du plus sage, ni les conseils délicats de la meilleure; mais que chacun laisse à l'autre un peu de latiiude dans sa sphère propre et cette liberté précieuse qui est un trésor que personne ne consent à perdre sans se sentir bien malheureux!

Les Moineaux

J'attendais avec découragement les idées qui ne venaient pas ... et les moineaux, eux, menaient grand bruit' autour de ma fenêtre ) pour me rappeler à mes devoirs habituels. Je viens donc de leur distribuer les miettes de pain que je leur réserve après chaque repas. Ils viennent sur le rebord extérieur de

ma fenêtre que je laisse ouverte, et si je ne bouge pas, ma présence ne les dérange pas. Ils sautillent, agités, avides et roublards en diable. Tout à l'heure, pendant que l'un d'eux, la queue tournée, piquait dans une belle mie, un autre, passant vivement près de lui, déroba le morceau avec une dextérité merveilleuse. Le pauvre volé tournait sa petite tête de droite et de gauche d'un air penaud si absolument humain(que je riais... tout bas, afin de ménager sa susceptibilité et de ne pas l'effaroucher. Moi je les aime les moineaux. — "Les vulgaires et sales moineaux?" demandent les petites snobs.

Oui, les braves, petits moineaux qui ont le courage d'affronter une misère très longue à travers nos froids si terribles. Avec leurs gros becs et leurs grosses pattes, ils manquent d'élégance et de distinction, oui, ils sont bien "peuple" ! Affairés, effrontés, avides, batailleurs et rageurs, ils paraissent se piailler beaucoup de gros mots et d'injures, mais ils m'amusent et ils m'intéressent. Quels arrivistes! "Ote-toi de là que je m'y mette!" Les avez-vous vus dégringoler ceux qui occupent la place qu'ils ambitionnent?

Mais tout cela n'est pas bien beau, ditesvous, et peu fait pour attirer la sympathie? Que voulez-vous, je les aime malgré leurs défauts et non à cause de leurs défauts, et je comprends toutes leurs faiblesses, même leur vilaine jalousie et leur brutalité pour les jolis oiseaux qui ont fui aux premières brises ru-

des, et qui, ayant passé l'hiver sous des ciels très doux, reviennent l'été, bâtir leurs nids dans les arbres où les pauvres moineaux ont grelotté sous la neige et les frimas, et qu'ils considèrent comme leur propriété.

Tous les hommes ne feraient-ils pas comme les moineaux que nous accusons d'être inhospitaliers et querelleurs?

Ah! ce ne sont pas des idéalistes, pas plus que ne le sont les pauvres gens qui gagnent leur pain au jour le jour, à la sueur de leur front!

Mais ils sont actifs, téméraires et surtout ils restent avec nous! Sans eux nos hivers seraient bien désolés...

Quand le soleil brille, et qu'en ouvrant la fenêtre, vous les entendez gaminer dans les branches dépouillées,,, ne vous arrive-t-il pas de penser que c'est à vous qu'ils adressent des encouragements narquois et des promesses tapageuses d'un printemps lointain, hélas, mais certain?

Ce sont aussi de fameux philosophes, ces pauvres moineaux calomniés! Ils se contentent d'une vie modeste: (ils n'ont ni le talent musical, ni la parure brillante, ni les instincts de déplacement élégant des oiseaux aristocrates,] (mais leur belle humeur ne les abandonne jamais, et sous la pluie, la neige ou l'azur, ils vont leur petit train sans se décourager)., et ça peu d'hommes peuvent se vanter (Ten faire autant!

Mais voilà que vous avez tous deviné que je vous parle si longtemps des moineaux parce que je ne sais quoi vous dire!

Le livre de la Vie

Je me vois encore, toute petite fille, sous les arbres d'un vieux jardin, lisant dans un conte de fées, d'un livre d'images qu'on feuilletait sans se lasser, car chaque image fuyant sous les doigts qui tournaient la page, était remplacée aussitôt par une image nouvelle. . . vj'en ai rêvé toute mon enfance de ce livre inépuisable et j'ai bien souhaité le posséder! )

Je ne savais pas, comme je le sais maintenant, queCl'Univers est un livre de ce genre: ) (chaque page qui fuit avec le soir est remplacée par une autre différente que nous ignorions, à laquelle succède une nouvelle que nous ne soupçonnons pas.J

Et il y a des gens, et si nombreux, qui ne voient que des ressemblances dans les jours qui passent! Quand je les entends m'avouer cela, je sais que: "ils ont des yeux et ils ne voient pas, ils ont des oreilles, et ils n'entendent pas", tout comme les idoles païennes dont parle la Bible.

C'est que tout change constamment en nous et autour de nous, et si nous étions plus attentifs à ces transformations nous serions émerveillés de feuilleter le livre de la vie.

Comme dans la nature, pour les arbres et les plantes, il y a dans l'âme humaine des floraisons soudaines, après des jours de travail mystérieux et invisible: tout à coup elle a des aperçus lumineux, elle comprend, elle se rend compte que chaque heure de chaque jour la prépare à l'imprévu, la seule chose certaine de nos vies changeantes.

Ceux qui regardent pour "voir", qui écoutent pour "entendre", et qui observent pour "deviner" et "comprendre", n'ont jamais trouvé la vie monotone "même s'ils ont beaucoup à se plaindre de sa dureté. Ils considèrent la nature un peu comme une personne dont ils sollicitent la sympathie et dont ils redoutent l'hostilité, et les choses sont pour eux des compagnons qui peuplent leur solitude et dont ils cherchent à pénétrer l'âme inconnue. En étudiant les hommes autour d'eux, ils peuvent les voir se dérouler, se replier, se modifier selon les circonstances, et c'est un jeu d'un intérêt suprême, l'occupation même de Dieu qui voit l'humanité suivre le plan qu'il lui a tracé; mais pour nous il y a des surprises, et des étonnements devant les âmes, dont nous pensions avoir pénétré lé secret, ç Les âmes changent de formes comme les nuages et de nuances comme la neige que les aveugles croient être toujours blanche.

C'est une de leurs nombreuses erreurs! J'ai vu la neige rose dans les couchers de soleil et bleue dans les nuits lumineuses; je l'ai

vue mauve dans les jours adoucis où se devinent des menaces de tempête; je l'ai vue grise et mauvaise, ou blanche et endormie, ou terne et sans reflets, ou éblouissante à nous aveugler!

Vous pensez aussi, peut-être, que la neige est toujours une chose froide? Mais, ne l'avez-vous pas vue tomber légère comme des duvets, ouatant les creux, remplissant les vides? Ne l'avez-vous pas sentie molle aux pieds et douce aux joues comme une caresse, une jolie caresse divine qui vous met au cœur de la chaleur et de la joie?^Ah! le livre du conte de fées est là, à notre portée, mais trop indolents pour le lire attentivement, nous laissons la vie en tourner les pages, et, dédaigneux, nous y jetons à peine les yeux: "J'ai déjà vu cela! Ce n'est que du soleil, du vent, un tourbillon de neige, des hommes et des femmes qui passent... toutes les larmes sont semblables et tous les sourires se ressemblent... cela ne m'intéresse pas... que la vie est monotone!"

Etonnons-nous après cela de toutes les incompréhensions humaines et de tous les malentendus tragiques!

Quand apprendrons-nous à voir, à entendre, à sentir? Quand éveillerons-nous notre âme engourdie et notre corps qui ne sait pas se servir de ses facultés?

Nous ressemblons trop aux chenilles qui se traînent dans leur misère... Savent-elles qu'il peut leur pousser des ailes pour s'en-

voler dans l'espace?... A nous aussi et nous le savons, mais nous n'y pensons pas! Demandons des ailes, cherchons-les, et quand nous les aurons trouvées, ne redevenons plus des chenilles!

"Et là-bas il vit une petite lumière..."

Beaucoup d'entre nous font de longs et fatigants voyages dans les régions noires. Nous allons curieux, inquiets et bientôt las, questionnant en vain pour comprendre les choses obscures, et dans le mystère qui nous enveloppe et l'inconnu qui nous régit, nous ressemblons à de pauvres êtres égarés et découragés qui renoncent à trouver leur chemin.

Mais comme dans le joli conte de notre enfance, une petite lueur apparaît, bien loin, bien loin, elle nous attire et nous nous relevons: nous marchons vers elle, oubliant l'inconnu qui nous tourmentait si fort. A mesure que la lumière grandit, nous marchons avec plus de vaillance, nous abandonnons les sentiers où nous avions voulu éviter la foule que nous dédaignions, et nous voilà sur la grande route, vers la lumière qui nous attire toujours.

Dans l'action, en faisant notre devoir sans chercher à le discuter ou à comprendre pourquoi il nous fut imposé, nous montons, nous

atteignons des hauteurs où l'on respire mieux, où Ton comprend plus facilement ce qu'il est utile de comprendre, où nous renonçons humblement à pénétrer les secrets de Dieu.

Je me disais toutes ces choses, hier, devant un coucher de soleil si beau que le vent qui passait s'est arrêté pour contempler la beauté des choses touchées par les rayons de feu. Oui, si nous étions plus humbles, nous serions plus simples, et si nous étions plus simples, nous serions meilleurs. Au lieu de spéculer sur les mystères troublants de la vie, nous aiderions les autres à vivre et nous chercherions à faire de notre vie une chose complète et harmonieuse.

Il est tant d'heures où le surnaturel se dégage de nous, de la réalité autour de nous, de toutes les choses qui nous frôlent, que cette sensation de la présence Divine devrait nous rendre confiants et calmes entre les mains de Dieu comme le petit enfant dans les bras de sa mère.

Voilà que bientôt nous jouirons du printemps qui se prépare à rayonner, à chanter, à fleurir... tout le mystère qui transforme la terre ne nous inquiétera pas cependant, nous l'accepterons, ravis, et il nous suffira de nous sentir bien vivants dans la douceur de l'air et la beauté des choses, et c'est bien ainsi.

Ne nous tourmentons pas davantage des autres secrets de Dieu: Il ne nous a pas demandé de comprendre mais de L'aimer et de

nous aimer les uns les autres. Quand nous aurons bien pénétré le sens de ce commandement, nos vies seront transformées. Il n'y a pas de jours inutiles, il n'y a pas de chagrins perdus, il n'y a pas de joies vaines; chaque minute de la vie nous est donnée pour en faire quelque chose, et si nous perdons lamentablement notre temps en recherches oiseuses nous ne le retrouverons pas.

On nous a souvent dit cela: nous l'avons lu et entendu, mais sans intelligence, jusqu'au jour, où, d'un point plus élevé où nous sommes parvenus sans nous en douter, nous le sentons.

Après, tout va bien et rien ne se perd plus: l'âme est éveillée, active et occupée, car il y a en ce monde "beaucoup de choses à faire et peu de choses à savoir."

Bon sens

C'est La Bruyère qui a dit que les bonnes actions rafraîchissent le sang. Rien de plus vrai: en nous sentant un peu bons, nous sommes contents de nous, partant plus heureux et mieux disposés vis-à-vis des autres. Et de suite voilà la vie renouvelée, plus belle et plus bonne à aimer.

Rien de pire pour la vie active que de s'affaiblir dans la liturgie larmoyante. Laissons aux antiennes plaintives "la vallée de

larmes", "la malice des hommes livrés aux embûches du démon", et ne nous alanguissons pas dans les gémissements quand nous avons besoin de tant de virilité et de confiance pour vivre une vie qui ne soit pas manquée.

L'espérance est une vertu, une des vertus théologales, et je n'ai vu nulle part que la tristesse fut une vertu, pas même une qualité. Elle est une conséquence de tout ce qui va de travers dans le monde; j'admets qu'elle entre en nous sans nous consulter; ce que je ne puis admettre, c'est qu'elle s'y installe, car, encore un coup, il faut de la sérénité et de la force dans cette vie qu'il s'agit non de subir, mais d'accepter vaillamment et avec gratitude, puisqu'elle est un bienfait de Dieu pour nous.

J'en veux à certaine littérature pieuse qui nous accable et nous écrase sous son dégoût de ce qui est humain et qui veut nous convaincre que le ciel seul importe. Le ciel! Certes, c'est un beau but et je nous souhaite à tous d'y aller. Mais c'est sur cette terre que nous vivons et Dieu l'a faite belle afin que nous l'aimions; Il nous a donné un corps aussi bien qu'une âme et nous devons justice aux deux.

Il est dangereux, lorsque chaque jour nous apporte son combat sur le chemin abrupt de la vie, de chercher à s'anéantir, de se complaire dans le mépris du monde où dans le débarras des choses extérieures.

Le monde est rempli d'âmes humaines, dans lesquelles il y a des rayons divins: elles sont toutes intéressantes, et puisque nous n'avons pas le droit d'en mépriser une seule, où prenons-nous celui de les mépriser en bloc?

Ce ne sont pas ceux qui soupirent sans cesse "hélas! hélas!" qui font du bien. Ce sont ceux qui croient au bien, qui jugent avec indulgence, qui savent faire la part de la faiblesse humaine et qui ont compris que l'humanité peinante et méritante est admirable.

Oui, admirable, et si vous ne le croyez pas, ô pleureurs, observez mieux autour de vous. Voyez ces journaliers qui font crier la pierre sous leurs marteaux, ces autres en équilibre sur des échaufaudages, rôtis par le soleil ou engourdis par le froid; ces cyclopes qui paraissent flamber à travers les braises des forges; ces laboureurs déchirant la terre pour lui confier la semence; la multitude des femmes travaillant, enfantant, se sacrifiant, infatigables et dévouées jusqu'au bout de leurs forces, et osez parler de la malice des hommes: ceux qui le font n'ont pas vu leur résignation, leur courage, leur bonne humeur.

Admirons-la et aimons-la, l'humanité, et que chacune de nous, prenant exemple sur elle, vive dans le présent.

Les mécontents de leur époque ont toujours existé. La phrase "Dans les tristes temps où nous vivons" est une phrase de tous les temps.

Le passé est beau dans son lointain. Il est embelli par la légende, le roman, l'art, la poésie et par notre imagination. Ce beau passé quand il était le présent a connu ceux qui disaient: "Dans les tristes temps où nous vivons !"

Et dans cinquante ans nous serons ce passé vertueux et admirable que nos petit-fils entendront vanter par les pessimistes de leur époque. Cela me faire rire... et vous?

Le Printemps entre chez moi

.'air est tiède ce matin, les rayons du soleil, avant d'entrer dans ma chambre, ont allumé des étoiles qui dansent sur les petites vagues froides, et parmi leurs scintillements passent des morceaux de glace que le courant entraîne. (Dans l'éther lumineux, un oiseau lance des roulades joyeuses, un rêve de bonté et d'amour traverse l'espace!) (Le regard perdu dans l'infini souriant du matin,) j'écoute, et mes mains distraites froissent une feuille de géranium qui embaume . . . mais c'est bien une corneille que je viens d'entendre, et voici qu'une autre lui répond... leur zèle est imprudent, j'ai peur,- 'car le Printemps est un seigneur capricieux qui s'annonce plusieurs fois et fait bien des façons avant d'arriver! VDe toutes les maisons plantées dans les sapins, vis-à-vis, s'élèvent des fumées blanches

qui ondoient comme de grandes plumes en montant vers le cieLj

Le silence serait parfait sans le bruit monotone de l'eau, quelques voix d'oiseaux et un bruissement à peine perceptible, comme un grésillement de la lumière. Le joli tableau que je regarde ressemble tant à ceux que chaque année met devant mes yeux, que je perds la notion du temps et que je feuillette comme dans un livre illustré tous les printemps passés.

Aucun souvenir distinct pourtant ne se dessine. 'Ce sont des impressions indéfinissables, fugaces, qui disparaissent si je m'applique à les saisir! Je me sens seulement bien vivante au milieu de tous ces printemps disparus qui passent comme des visions légères autour de moi et en moi, sans que je puisse en retenir aucune. Et je comprends bientôt que c'est l'âme même du Printemps qui est entrée ici et je la retrouve avec un bonheur gr&ve aussi près des larmes que du sourire. /Ta fête sera complète, ma voisine s'est mise bu piano et par la fenêtre ouverte m'arrivent les premières notes de cette sonate de Grieg que j'aime tant, parce que pour moi, elle est comme le poème de la vie que j'y retrouve toute, depuis les premiers sons lents et berceurs, doux comme le chant des berceaux où les petits enfants dorment, ignorant le monde où ils viennent d'entrer et leur âme qui n'est pas encore éveillée.

(La mesure s'anime: c'est l'éveil, la joie

inconsciente, puis la chanson : la cadence joyeuse s'accentue, se précipite et devient la danse folle, le tourbillon léger où passent la jeunesse, l'enthousiasme, le plaisir qui éclate en un air de fête. ) Ajn arrêt subit, une attente, quelques notes douces qui tremblent et vaguement, le rêve

s'esquisse, chante, s'attendrit, et l'amom

enfin palpite dans les longs traits passionnés qui alternent, s'appeÏÏèhï eFsê répondent?

Peu à peu le chant devient pTus égaT, "totr-~ jours tendre, mais avec une nuance distinctement triste, et les grandes phrases lentes disent Qe calme poignant des premières solitudes rencontrées, des désillusions ironiques, des séparations tragiques où tombent ces larmes du cœur dont on voudrait mourir. )

Voilà enfin la mélodie finale qui résume tout: elle monte en s'élargissant, forte et sublime comme un souffle d'en haut, /comme un geste de l'infinie miséricorde s'ouvrant pour recevoir l'àme lasse des choses de la terre, et la dernière note lancée s'arrête haletante, vibrant tout entière de tant de vie évoquéeJ

...Le silence m'arrache brusquement à cette rêverie où s'est écoulé peut-être bien du temps: le ciel s'est obscurci, un nuage en passant sur l'eau lui donne une teinte plombée, et l'air froid qui entrait avec la musique me fait frissonner.

Mais n'étais-je pas devant ces feuilles éparses sur ma table dans l'intention de vous

écrire une lettre bien sage, une lettre de carême finissant?

Oh! l'incorrigible Fadette qui rêve avec le Printemps, se grise de musique et oublie la chronique! L'excuserez-vous?

Le cœur de Marie-Anne

Ce matin de Vendredi sait, il n'était pas cinq heures, quand le père Michon /qui em- , plissait la cuisine de son impatiences cria de sa plus grosse voix : "Vite, la p'tite! On a une grosse journée à prendre à la cabane! Les érables ont dû couler comme des fontaines, et j'ai quasiment regret d'avoir pas passé la nuit au>oïs. J'étais rendu! Un homme, c'pas une machine!"

'Pendant qu'il parlait, Marie-Anne dégringolait l'escalier*' fraîche comme l'aube et vive comme un coup' de brise. /

Et ils s'en allèrent à l'érablière, par les chemins défoncés, le bonhomme fumant placidement sa pipe, et la jeune fille, distraite, toute au rêve intérieur qui n'était pas gai.

Dans le ciel délicat, encore teinté d'aurore, des petits nuages roses s'éparpillaient comme des pétales de fleur; l'air pur et froid se parfumait, en approchant du bois, de la bonne odeur de la sève nouvelle, s'activant à habiller de vert le pauvre petit Printemps, tombé tout nu et grelottant dans les premiè-

res heures d'Avril.) — Il fallut pourtant se mettre au travail, surveiller le feu, guetter la cuisson du sirop, répondre aux hommes affairés, préparer le repas... Marie-Anne avait tout juste le courage d'être là, de se taire et d'obéir machinalement aux ordres de son père. .

Elle ne pouvait se distraire de cette obsession du chagrin récent qui nous prend tout le cœur, tout l'esprit et jusqu'aux pensées par lesquelles nous ( suerions y échapper, qui les tourne et retourne à sa manière et nous fait mal avec. Tout devient douloureux alors, et les grosses plaisanteries des travailleurs donnaient à Marie-Anne l'envie de sangloter.

— Que veut dire l'abandon de Pierre depuis trois semaines? Elle en goûte l'amertume jusque (dans la petite musique fine des gouttes d'eau tombant, pressées, dans les chaudières vides) car leur refrain lui rappelle l'an dernier, la partie de Sucre où Pierre et elle ont découvert leur mutuelle sympathie.

Son cœur franc et clair comme l'eau des sources s'est donné avec la confiance d'une enfant, avec la tendresse d'un cœur jeune privé des caresses maternelles, et c'est à travers son pur amour qu'elle a vu un Pierre chimérique, à qui elle a prêté ses qualités à elle, sans se douter, la pauvre petite, que Pierre est d'une autre race qu'elle au physique et au moral.

Et pourtant... elle a senti obscurément cette différence entre eux; sans vouloir se

l'avouer, elle a eu peur de la grossièreté qu'il cachait mal, et, devinant instinctivement son incompréhension, elle n'a jamais voulu l'approfondir, de crainte de voir se briser le beau rêve auquel elle se cramponne aujourd'hui avec un commencement d'épouvante.

Elle est toute simple et n'analyse pas cela bien clairement: au contraire, elle essaie de faire taire les voix intérieures avertisseuses, et, pour cela, elle évoque les attentions, les mots d'amour, toute la griserie des joies passées. . .

Au cours de ses réflexions, elle avise un moule brillant, et une idée de petite fille lui inspire un projet aussitôt réalisé qu'imaginé.

Et le soir, en grand mystère, elle enveloppe d'un papier soyeux le beau cœur de sucre blond et dentelé: elle l'attache d'une faveur rose, et l'ayant caché dans un vieux journal, elle obtient de son petit frère qu'il le portera demain chez Pierre, à une bonne lieue de chez elle.

En revenant du marché, Pierre, un peu gris, trouve donc le souvenir de sa petite amie. Il le jette d'abord dédaigneusement sur la table, puis, se ravisant: "Tiens! Tiens! le cœur de la p'tite Marie-Anne, ça ferait un beau présent pas cher pour Léa! J'y porterai demain."

De ses gros doigts gourds, il refait gauchement le paquet, le met dans sa poche de "capot", et il ne donne pas une pensée à Marie-

Anne qui attend chez elle, anxieuse, et espère tout de ce rappel discret.

Léa et Pierre ont mangé ensemble le cœur de la pauvre petite qui a pleuré toutes ses larmes à la fin de ce jour de Pâques. Elle se serait vite consolée, si elle avait pu deviner comme Dieu est bon de la préserver de Pierre !

Mais elle ne sait pas... nous ne savons jamais que longtemps après!

Pour les Aveugles !

( Le ciel est toute splendeur et toute lumière. Les vagues, gonflées par la débâcle ont des tons étranges d'ombre dure et de lueurs roses que leur prête, pour un moment, le soleil qui disparaît.} Je ne vois que le ciel et l'eau, et là-bas,\la rive brune qui s'illumine magiquement aussij

Une paix immense plane sur toutes les choses et pénètre mon âme. C'est la prière du soir de la journée, se retirant dans une telle beauté que je regrette infiniment les laideurs et les petitesses que j'y ai mises. Pendant qu'émerveillée de Dieu et de son soleil, je contemple le tableau familier et cependant jamais vu ainsi, je porte la main à mes yeux en pensant aux aveugles éternellement dans le noir, pour qui n'existent ni les lointains transparents, ni la voûte bleue, ni le

large horizon, et une émotion grave me saisit en concevant tout à coup cette éternité de désolation dans l'obscurité.

Je les vois patients et chercheurs, se créant en eux-mêmes le monde inconnu qui semble familier aux autres, et soudain, le souvenir d'une prière qui me fut faite il y a déjà longtemps me traverse l'esprit et me trouble, car il ressemble à un remords.

Une amie inconnue de Fadette lui demandait de s'intéresser et d'intéresser ses lectrices à l'œuvre de la Bibliothèque Braille, insuffisante pour les besoins des aveugles de Nazareth.

Il y a deux moyens de nous aider, me disait-elle: l'un en apprenant la méthode pour écrire chez soi, l'autre en allant dicter des livres en noir aux femmes aveugles de l'institut.

Il y a trois ans, les religieuses de Nazareth firent un appel à la charité féminine, et quoique les "copistes" et les "dicteuses" n'aient pas été nombreuses, il s'ajouta, par suite de leur dévouement, un bon nombre de volumes à la bibliothèque des aveugles.

On se demandera peut-être pourquoi ce travail ne serait pas fait par l'imprimerie? Tout simplement parce que les imprimés en relief coûtent très cher, et si la charité active de leurs bienfaiteurs ne voyait pas à leur procurer des manuscrits, les aveugles pourraient considérer la lecture comme un luxe presque inaccessible.

Cette œuvre de charité à laquelle on vous invite est divinement belle, et si bien faite pour tenter des cœurs de femmes, que j'ai l'espoir que ma suggestion inspirera à quelques-unes d'aller à Nazareth.

Là, elles se rendront compte clairement de ce qu'on leur demande et elles connaîtront les aveugles si intéressants et si merveilleusement doués. Les ténèbres qui pèsent sur leur cerveau comme des nuages opaques peuvent être percés: ils le sentent et ils sont pleins d'aspirations ardentes vers l'inconnu qu'ils pressentent derrière le voile épais. Vous seriez la main qui écarte le voile, les yeux qui se prêtent à eux pour remplacer leurs pauvres yeux éteints, et si, par votre travail et votre dévouement, ils devinent un aspect encore incompris du monde invisible pour eux, comme vous serez heureuses et fières I

C'est maintenant aux anges à répondre, et en femme très curieuse je me demande combien il y en aura?

Si nous pouvions le croire !

Le délicieux Satan de Milton dit avec beaucoup d'esprit pour un ange congédié qu'il porte son bonheur en lui.

C'est vrai: il y a des êtres heureux par nature, comme il y en a qui sont malheureux.

Ils sont heureux ou malheureux en dehors de toute circonstance extérieure par le seul fait d'exister. Le même paysage, la même mélodie jette l'un dans l'extase et fait sangloter l'autre.

Nous connaissons, vous et moi, des personnages qui portent la joie en elle et la projettent autour d'elles comme de la lumière, les graphologues les appellent des rayonnants. Est-ce trouvé cette expression! Elle les exprime admirablement. D'autres pauvres âmes traînent à leur suite une ombre qui éteint toute joie sur son passage. Il faut les plaindre et essayer de ne pas leur ressembler, ô mes sœurs plaignardes, ô mes frères grognons!

Après tout, c'est facile d'être heureux, et cela dépend plus de nous que nous ne le croyons. Il est bien entendu que je ne vous promets pas une vie exempte de chagrins, mais je vous dis que les plus vives souffrances peuvent être suivies d'aussi vives réactions de la volonté; je vous dis que l'habitude d'accepter doucement la vie donne à l'âme une merveilleuse légèreté qui ressemble à la joie à s'y méprendre, et je vous assure que l'action étant en elle-même une jouissance, tant que vous agirez courageusement, vous ne serez pas tout à fait malheureux.

Et puis, les grands malheurs aussi bien que les grands bonheurs, sont les accidents de cette vie, qui se déroule ordinairement dans une monotonie médiocre qu'il dépend de nous

de faire acceptable à nous-mêmes et à ceux qui dépendent de nous.

J'ai souvent à la mémoire cette si jolie nouvelle de Bazin, où il nous explique Grise, cet autre lui-même, qui est en son âme et avec qui il cause et discute. — "Qui donc estelle? — Quelque chose qui est en nous tous, le compagnon qui parle quand nous sommes seuls; en vérité, je le crois, une moitié de mon âme, la plus libre et la plus jeune. Ni les souvenirs ne l'arrêtent, ni l'expérience ne l'assagit. Elle est celle qui va devant, qui bat la campagne et qui voit tandis que l'autre écoute et juge. Ceux qu'elle aime avec nous sont deux fois aimés, je l'appelle Grise et je me défie d'elle, et je m'amuse quand elle chante en moi."

Nous n'avons pas baptisé cette âme de notre âme, mais celui qui s'habitue à s'entretenir avec elle ne connaît pas l'ennui qui nait de l'isolement. Rien n'aide à être heureux comme de se sentir approuvé par cet autre nous-même, et si nous nous en occupions davantage, nous vivrions une vie intérieure plus profonde, et nous éviterions l'éparpillement qui nuit tant au bonheur.

Enfin, puisqu'il suffit de se croire malheureux pour l'être réellement, nous devrions être heureux en croyant que nous le sommes. Et nous le sommes toujours relativement à ceux qui sont dénués de tout et auxquels nous ne pensons pas assez comme étant des êtres rivants et tout près de nous.

La ville est remplie de pauvres qui ont faim et froid, qui sont abandonnés, exilés peut-être, et qui, à titre d'étrangers sont encore plus ignorés que d'autres. Et c'est quelque chose, — vousi n'y avez peut-être jamais pensé — d'avoir l'usage de ses yeux et de ses membres... c'est quelque chose de vous sentir dans le grand beau monde quand nous savons que Dieu le gouverne, s'occupe de nous incessamment,, et qu'il nous aime comme nous aimons nos enfants. Alors, je vous le demande, pourquoi être malheureux?

Heures précieuses

\U y a, dans la vie, des moments d'intimité rare et exquise où il vous a semblé tenir une âme entre vos mains, et qu'elle battait comme le cœur d'un petit oiseau, un peu effaré mais qui se rassure à la douceur de votre paume,1

C'est quelquefois le commencement d'une grande amitié, l'heure où deux âmes se reconnaissent et se comprennent; c'est quelquefois une illumination soudaine, une confiance imprévue, qui naît au cours d'une amitié ordinaire, et alors elle se transforme et devient ce qu'elle doit être:^deux cœurs qui s'atteignent et se donnent mutuellement la liberté de se pénétrer sans qu'il puisse y avoir apparence d'indiscrétion.)

Ceux qui n'ont jamais connu cette minute

ne savent rien de l'amitié, et devraient, sans tarder, se mettre à la recherche d'un autre mot qui exprimerait les relations banales et familières de la vie quotidienne, avec des êtres qu'ils tutoient mais qui leur sont étrangers.

Cette miraculeuse amitié, née à l'instant où vous avez lu dans les profondeurs de l'autre âme, en lui ouvrant toute la vôtre, amènera-t-elle, entre vous, une grande intimité? Pas toujours... pas nécessairement.

Après s'être livrées dans un moment d'émotion, les âmes habituées au silence s'y renferment de nouveau, mais elles ne sont plus les solitaires d'avant. Elles savent que, quelque part, soit tout près, soit très loin, existe un être qui les a devinées, qui a vu "le visage de leur âme", et qui, désormais, les comprend quoi qu'ils fassent, quoi qu'ils disent, et si bien, qu'au besoin, ils les expliqueraient à d'autres qui les méconnaissent. Tout cela parait subtil et un peu mystérieux, cependant beaucoup de femmes et quelques hommes me comprendront.

D'autres hausseront dédaigneusement les épaules. Ce sont ceux qui laissent dormir leurs âmes ou refusent d'écouter sa voix qu'ils étouffent sous des raisonnements médiocres et des points de vue pratiques qu'ils confondent avec la sagesse.

Ceux-là vivent dans un bien-être satisfait, et appellent leurs "amis" tous ceux qui contribuuent à rendre leur vie plus agréable:

ils n'ont jamais pensé à voir, si c'est visible; à deviner, si c'est dissimulé, ce que peuvent couvrir les apparences.

Le genre d'esprit des femmes les porte naturellement aux analyses de sentiment, et leur intuition leur sert admirablement aux évaluations morales; aussi, celles qui sont attentives ont-elles l'occasion et le bonheur d'arriver à cette entente dans l'amitié qui n'est après toutyme l'intelligence des âmes entre elles. )

On se demande, avec étonnement, pourquoi les femmes ne se servent pas davantage de leur don de pénétration pour connaître l'âme de leurs enfants? C'est vraiment d'elles que l'on pourrait dire, en toute vérité, qu'elles "tiennent dans leurs mains" des petites âmes toutes neuves où il n'y a rien encore. Sous la chaleur de leur tendresse, l'âme de l'enfant s'entr'ouvre lentement, se déroule peu à peu, et il semble que, puisqu'elles y mettent ce qu'elles veulent, elles doivent facilement en suivre le développement, et n'avoir qu'à lire à mesure que la vie s'imprime dans ces âmes et les façonne.

Comment se fait-il alors, que, trop souvent, il vient un moment où l'âme de la jeune fille se referme pour sa mère comme ces anciens livres à cadenas dont la clef serait perdue? La mère ne "sait" plus son enfant, et l'enfant, devenue ce que j'entendais drôlement appelé par l'une d'elles "un petit comprimé", se dérobe à toutes les investigations.

La mère se désole, l'enfant aussi quelquefois... Qui a tort? Peut-être personne; fautil absolument que quelqu'un ait tort quand il arrive un malheur?

Ohé! les gens pratiques!

"Soyons pratiques! Nous ne sommes pas assez pratiques." — Voici le grand cri de la plupart de nos hommes canadiens, et il nous fait frissonner d'appréhension, nous qui les trouvons déjà si terre-à-terre, si peu instruits et si contents de leur médiocrité I

Plus pratiques! Aurons-ils davantage les yeux à terre, les pieds dans la poussière, les mains dans leurs poches... quand ce n'est pas dans celles des autres?

Il est bon d'aider son pays et de savoir y admirer ce qu'il s'y fait de bon et de bien, mais il est dangereux de s'aveugler sur nos petits côtés et nos grosses lacune et de crier comme des paons quand quelqu'un s'avise de nous critiquer et de nous juger tels que nous sommes et non tels que nous croyons être. Si au moins je pouvais dire: "Tels que nous voulons être!" Cela supposerait un idéal! Les gens pratiques en lèvent les épaules! A force de vouloir être pratiques pourtant, les Canadiens croient pouvoir se passer d'instruction, de goût, de principes et de cœur.

Etre pratique, d'après un grand nombre d'entre eux, c'est donner à un garçon une instruction sommaire qui lui permette de gagner sa vie à seize ans, quand les mêmes parents dépensent des sommes extravagantes pour que leur fille soit vêtue comme une millionnaire.

Etre pratique, c'est être prêt à toutes les compromissions "pourvu que ça paye". C'est applaudir aux succès des gens habiles qui dupent les gens naïfs I C'est épouser une fille riche que l'on n'aime pas; c'est fréquenter des gens tarés dont l'influence peut être utile.

Quand on est pratique, on nargue les élans généreux et les enthousiasmes élevés: on a honte de paraître sensible et bon, et quand on est très jeune, on pose au jeune monstre qui ne croit ni à Dieu, ni au diable, ni à la vertu des femmes.

Le but de ces gens très positifs, c'est d'arriver au succès matériel par tous les moyens, pourvu qu'ils ne conduisent pas à la prison.

Mais alors, pourquoi, en vertu de ce même sens pratique érigé en divinité, n'éviterait-on pas les écueils contre lesquels se brisent infailliblement tous les efforts vers le succès? J'ai nommé le jeu et l'ivrognerie, ces deux ennemis qui guettent les jeunes gens au sortir du collège, qui les détournent des études sérieuses et les poussent à l'abrutissement. Les hommes supérieurement pratiques sontils plus vigilants que les autres pour préser-

ver leurs fils, ou sont-ils, au contraire, par l'exemple qu'ils leur donnent, des initiateurs à la vie de plaisir?

Qu'il s'en perd, de pauvres enfants, qui, sous prétexte de se divertir, s'habituent insensiblement à boire: c'est d'abord une fois en passant, puis, les occasions se multiplient, et le jeune homme, dominé par un sot amourpropre, n'ose refuser les compagnons plus aguerris et déjà fêtards.

Poussé par cette vanité de la jeunesse qui n'est pas encore complètement dégagée des timidités de l'enfance et veut les cacher, il s'applique à imiter les pires modèles et sa gloire serait de les dépasser!

Il n'a pas honte du mal qu'il fait, mais du bien qu'on pourrait le soupçonner de faire! Il rougit d'être délicat et sensible: il se cache pour entrer dans une église: il n'a pas le courage de protester quand, devant lui, on insulte les gens et les choses vénérables. Il s'affiche en mauvaise compagnie, moins parce qu'il s'y plait que parce que cela le pose. Il rivalise de sottises avec les plus fous et d'extravagances avec les plus dépensiers, et comme les fonds viennent à manquer, il joue.

Et ce sont vos fils, ô gens pratiques, qui n'avez que le souci de "faire" de l'argent. "Oh! cela n'a qu'un temps", dites-vous avec calme. Mais ce temps dure peut-être assez pour que votre fils contracte des habitudes tyranniques, et qu'à vingt-quatre ans il soit fini? Il ne sera peut-être jamais qu'un inca-

pable, un irresponsable, et aussi, un hypocrite, quand il aura constaté que l'étalage de ses vices ne lui vaut rien.

0 gens pratiques! Me plaçant à votre seul point de vue pécuniaire et social, je vous demande si, de toutes vos forces, vous ne devriez pas combattre ces dangers sur lesquels vous vous aveuglez? Vous avez fait votre fortune, vous, et après, vous avez "joui de la vie". Eux, vos enfants, jouissent de la vie d'abord et ensuite dissiperont votre fortune: ils ne sont pas des hommes. Ne voyezvous pas qu'ils deviendront votre honte?

Pour que V amour dure !

Vous me dites, Madame, que votre mari vous aime et vous me demandez ce qu'il y a à faire pour qu'il vous aime toujours? Je me sens bien impuissante à vous donner la recette infaillible qui assurerait ce prodige; si elle existait, ce serait le paradis sur la terre, car le ciel, ce sera l'harmonie et l'amour universels.

Au lieu d'aimer à tort et à travers comme ici-bas, nous serons toujours dans l'ordre et je me figure que le rythme des âmes ressemblera à celui des astres...

Toute une soirée j'avais rêvé au sujet de votre jolie lettre, et j'avais décidé de n'y pas répondre puisque je ne pouvais le faire utile-

ment, mais ce matin, en feuilletant une revue américaine, je tombe sur un amusant article qui traite de l'importante question. En m'en inspirant je vous satisferai peut-être et j'évite toutes les responsabilités. L'auteur, après plusieurs constatations générales, affirme que l'homme a été inconstant jusqu'ici, parce que la femme s'est bornée "à l'amuser, à lui plaire, à l'inspirer et à le rendre heureux". C'est déjà bien joli, il me semble et le "roi de la création", comme elle l'appelle, n'a pas lieu de se plaindre?

"Tout cela, reprend l'auteur, n'est rien ou presque rien, si la femme ne franchit pas encore un échelon et ne devient pas quelque chose de plus." — Ce quelque chose, c'est la camarade de l'homme, sa camarade avisée et sa conseillère sagace dans la pratique de la vie.

En fine observatrice, elle insiste sur plusieurs traits de la nature masculine qu'il importe aux femmes de bien connaître pour arriver au succès.

Miss Hart parle de la beauté avec un dédain que je suis loin de partager, et malgré tous ses discours, il n'en reste pas moins vrai et prouvé que l'homme est et sera surtout attiré par la beauté de la femme. Mais il est prouvé également que la beauté même pâlit par la force de l'habitude, et que les femmes doivent chercher d'autres moyens de retenir l'amour.

Cette Américaine n'est pas flatteuse pour les hommes et c'est sa pensée que je traduis.

LETTRESlDE FADETTE 35

Elle veut que les femmes apprennent à écouter, car, dit-elle, "tous les hommes sont ravis par le don de leur propre voix. Ils aiment à rencontrer une personne muette et crédule à qui ils peuvent parler d'eux-mêmes, de leurs ambitions, de leurs travaux, de leurs goûts, de leurs manies. Peu d'hommes sont brillants; ils sont reconnaissants, sans se l'avouer, à la femme qui leur donne l'occasion d'apparaître sous leur meilleur jour. Une femme qui sait faire cadeau de son esprit à un homme a fait beaucoup pour s'assurer sa conquête."

Elle prétend que, non seulement l'homme est séduit par la douceur, mais qu'il aime la flatterie car "il est essentiellement vaniteux". La faiblesse féminine est pour lui la flatterie suprême, car elle souligne et proclame la dépendance de la femme. ^Soyez indépendante, conseille ce philosophe en jupon, mais gardez-vous de paraître telle.\La plus rapide façon d'éveiller l'intérêt d'un homme est de paraître en dépendre. Le plus sûr moyen de gagner sa bonne volonté est de ne pas douter qu'il soit capable de tout. Un homme se haussera, à force d'efforts, à la hauteur d'un idéal de femme; mais qu'elle ne lui laisse jamais soupçonner qu'elle sait à quel point il est faible, si elle ne veut pas qu'il lui montre qu'il peut être plus faible encore.

Puis les hommes aiment la gaieté qui les repose, la patience qui les surprend, la sérénité à l'état d'atmosphère ambiant. Une fem-

me doit encore apprendre à connaître la puissance de l'habitude, et si elle veut réformer, qu'elle ne cherche pas à corriger un défaut, — ce qui est à peu près impossible, — mais qu'elle essaie de remplacer une habitude mauvaise par une bonne habitude.

Enfin, il est inutile, paraît-il, pour vous attacher un homme, de jouer le rôle d'ange ou d'en prendre transitoirement l'apparence. "Gardez vos défauts, les hommes ne vous en aimeront pas moins s'ils n'en sont pas gênés". Ici je me permets de faire observer que les défauts féminins comme les défauts masculins sont généralement incommodes, et je mets une restriction à ce petit conseil douteux.

Le conclusion de ce long article que je n'ai fait qu'esquisser, C'est que l'homme ressemble à un violon dont les sons varient d'après les mains qui en jouentj^et que même les Stradivarius peuvent, dans des mains vulgaires, se comporter comme de vulgaires crincrins.Mlors, mes amies, vous n'avez qu'à devenir des artistes pour jouer des qualités et des défauts des hommes. Appliquez-vous à les étudier, à les deviner, et si après cela vous n'avez pas réussi, vous aurez tout de même appris beaucoup de choses intéressantes, non seulement sur eux mais sur vousmêmes.

Le Monstre

"Le moi est haïsable", a-t-on dit, mais on dit tant de choses! Et celui qui a dit cela trouvait, comme vous et moi, que c'est le "moi" des autres qui est haïssable, et il aimait beaucoup son "moi" à lui.

On a discuté et on discutera toujours sur l'égoïsme comparé des hommes et des femmes. Discuter fait passer le temps mais ne sert à rien, au fond.

Il y a des égoïstes des deux sexes et nous en connaissons de plus détestables les uns que les autres.

L'égoïsme que nous connaissons moins et dont nous nous gardons bien de parler, est celui que nous soignons tendrement au fond du moi haïssable que nous aimons tant.

L'égoïsme, c'est le culte du moi, et qui n'a pas de dévotion pour soi? Elle est plus ou moins fervente, plus ou moins encombrante, et ceux qui se défendent de cette dévotion-là sont pires que les autres: car ils s'aveuglent sur eux-mêmes, et ils sont égoïstes sans s'en apercevoir. Ils sont sur le chemin qui les mène à l'égoïsme parfait.

Connaissez-vous un franc égoïste? C'est un laide chose! D'abord il manque d'intelligence. L'intelligence suppose de la largeur de vues, de l'adaptabilité, et le vrai égoïste

ne sort jamais de la coquille de ses petites idées et de ses habitudes routinières.

Vaniteux et suffisant, il ne voit que lui, ne trouve personne à sa hauteur, aussi comme il s'admire, comme il se vante et comme il s'aime!

Ce qui lui plaît doit nécessairement plaire aux autres, et s'il a faim, il faut que sa femme mange! Quand il est malade, les bien portants ne peuvent pas rire, et si les autres sont malades, cela ne vaut pas la peine de s'y arrêter, c'est de l'imagination!

Un égoïste de ce calibre est absolu: il ne sait voir ni à droite, ni à gauche, et cela n'importe pas. Il se voit, lui, le centre, vers lequel tout doit converger: il utilise le talent des autres, il accapare leur temps, il profite de leur malheur, il se réjouit des maladresses et de l'incurie de ceux qui ne réussissent pas dans la vie. . .

Essayez de lui dire qu'à côté de son monstrueux égoïsme des fiertés sont blessées, des libertés sont opprimées, des cœurs sont écrasés, toute la joie est éteinte !

Il vous taxera de calomnie et d'injustice, il protestera de toutes ses forces; au besoin, il vous prouvera que les pauvres autres que vous plaignez sont des privilégiés de vivre dans son rayon et de servir à son auguste bonheur. Et il continuera son chemin dans la vie la tête haute, le talon sonnant, rempli et fier de lui-même, et jamais, au grand jamais, il ne prendra souci des destinées humaines qui ont

été piétinées par son insouciance et son aveugle égoïsme.

Le Pin parlant

Le jour de "ma" lettre n'est pas toujours un jour de fête, mes amis!

Quand j'ai quelque chose à vous dire, ça va tout seul, mais ce matin après avoir écrit: "Lettre de Fadette", rien ne venait. Ma feuille ne couvrit peu à peu de petits personnages en goguette, d'oiseaux fantastiques, de fleurs échevelées, de zigzags mystérieux . . . plus je crayonnais, plus insaisissables se faisaient les idées.

Je pense qu'il faisait trop beau! Les vagues jaseuses riaient sous les caresses du soleil, les arbres se saluaient en se murmurant des choses réjouissantes et toutes ces voix de dehors me disaient: "Es-tu bête! Plante donc là ta plume!"

Je fus lâche devant la tentation, et je la plantai là, ma plume! Et sans remords, avec un cœur léger comme l'air ambiant, je partis pour le chemin vert... Ah! si vous le connaissiez, le chemin vert, vous comprendriez qu'on abandonne pour lui une pièce aux quatre murs tapissés de brun!

Je marchais sur la mousse, en cueillant d'étranges petites orchidées semblables à des clochettes tourmentées enfilées dans du velours vert, des jacinthes bleues, des ancolies

toutes frémissantes sur leurs longues tiges, et des petites primevères et des herbes folles, et des fougères frêles pas encore toutes déroulées. . . Je marchais dans le vent parfumé et dans le bon soleil, et au bout de mon chemin, devinez ce que je trouvai? Je vous le donne en mille!

Ma lettre, mes amis! ou, plus exactement, le sujet de ma lettre, qui, au rebours de toute morale bien faite, m'attendait pour me récompenser de ma belle flânerie et de ma grande paresse!

Et elle n'est pas banale, "mon sujet", avec ses yeux clairs, son nez retroussé, ses cheveux fous autour d'un teint et d'un sourire! Un sourire qui fait de la lumière.

Je la surpris se regardant dans un miroir grand comme la main, suspendu par une ficelle au mur crépi d'une cuisine où j'étais entrée par la porte grande ouverte.

Elle rougit en me reconnaissant, toute confuse d'avoir été prise à se contempler. — Non, madame, plus un œuf à la maison. Le père les a tous portés à la ville dré le matin.

Rien à faire, alors; je me lève pour partir. Elle me suit, donne un tour de clef à sa porte, et me confie qu'elle fera un bout de chemin avec moi, car elle s'en va à une source qu'elle nomme "La ressource du Pin Parlant".

Et vous comprenez que je questionne, ravie de ce nom qui rappelle le beau temps des fées. Il paraît que ce Pin merveilleux va

révéler à Marie les intentions de son amoureux, car on a un amoureux quoiqu'on ait tout juste dix-huit ans! Et cet amoureux ne parle pas beaucoup, et Marie voudrait bien savoir ce qu'en pense le Pin Parlant, et alors, elle va le lui demander.

N'allez pas croire que je vous invente une histoire. Non, c'est arrivé, et ce matin même.

Marie veut donc savoir si elle épousera le beau Louison et quand? Et elle croit fermement avoir une réponse à la source.

Et voilà comment elle s'y prendra pour se faire faire ces grandes prédictions. Elle attachera, avec un cordon rose qu'elle me montra, un paquet d'aiguilles de pin: elle les placera sur les pierres de la source, et elle s'éloignera discrètement pendant une heure, et sans regarder ce qui se passe à la "ressource". A son retour, la position des aiguilles dégringolées la renseignera sur le secFet de son avenir.

J'ai connu des jeunes filles, en ville, qui consultaient de vilaines diseuses de bonne aventure, j'aime bien mieux les fillettes qui font causer le Pin Parlant, et je n'ai aucune défiance contre les esprits qui jonglent avec des aiguilles de pin.

Je revins emportant avec moi la vision de ce cœur ingénu et pur, qui raconte tout haut ses rêves et se trouve jolie dans un miroir de dix sous. Et cette primitive évoqua le souvenir d'une Fadette très, très lointaine qui, elle aussi, était confiante et crédule, avec tant de tendresse au cœur qu'elle adorait

même les roses, et tant de bonheur qu'elle en avait des ailes, et de tels désespoirs qu'elle se prenait pour une héroïne des contes qu'elle aimait tant.

Quand on veut du vrai bon, sans ombres, sans regrets, on écarte tous les autres souvenirs, et ceux de l'enfance se détachent radieux comme des soleils, doux comme des caresses maternelles, avec le commencement de profondeur et de mystère d'une âme qui prend conscience d'elle-même.

L'Ouragan

Ce n'est plus le jour et ce n'est pas encore la nuit. Les montagnes ont pris des teintes violettes, puis sont devenues grises; elles s'affacent et semblent s'évaporer. Les vagues soulevées se brisent dans l'ombre sur les galets de la grève, et du large, accourt le vent qui donne de la voix. Des nuages menaçants roulent, noirs et rapides: on les sent peser lourds et humides sur les épaules... et on attend... on attend dans une angoisse inquiète qu'ils s'ouvrent pour livrer passage à la tempête qui se prépare.

Plus bas, dans la vallée, les lumières du village voisin s'allument une à une, la rue est déserte et hors le vent, tout se tait. Lui s'élève* des rafales brusques passent en sifflant, et dans les accalmies, une plainte adoucie, continue, se fait entendre et ressemble à

un sanglot lointainy^uis le vent reprend rude et puissant: il soulève le sable en tourbillons, il secoue et courbe les arbres dans des mouvements affolés, et quand il cesse un instant, la même voix frêle de détresse reprend en sourdine: elle gémit, elle pleure, et elle met dans le cœur l'émoi d'une défaillance./On la reconnaît: c'est la voix éternelle de la douleur à travers les âges. Aussi ancienne que le vent, elle fut d'abord la douleur des choses brisées, dispersées et tourmentées, puis elle devint la douleur humaine qui ne cesse de se lamenter. Couverte par le fracas des éléments, par l'agitation de la vie matérielle, elle n'élève pas la voix, et plus elle est sourde, plus elle est profonde. Elle est partout, comme le vent, et nul coin de la terre ne l'a pas entendue, car sans elle, les hommes ne seraient pas des hommes mais des dieux.

Voilà la tempête déchaînée: je n'entends plus la voix qui pleure, mais des milliers de voix qui vocifèrent dans la nuit. Tout est chaos: les nuages bousculés s'écrasent, se confondent, se dépassent, et leur masse formidable paraît saisie de vertige, f L'un d'eux, chargé de grêle, crève au milieu des autres, et les grêlons crépitent assourdissants, ils roulent et bondissent sur le toît comme des génies malfaisants.J J'allume ma lampe car je commence à avoir peur d'être seule au milieu d'un tel tapage, et peu à peu je me rassure, car cette petite chose qui m'éclaire a une âme qui me parle et je ne sens plus

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■» . i «-. t At> Lachin*

ma solitude. Sur le livre entr'ouvert, sur les portraits familiers, le cercle blond se pose, et tout autour la lueur rose de l'abatO jour met une ombre tiède et attendrie.

C'est bon d'être dans la pièce close, à l'abri des choses brutales qui vagabondent dans l'espace, et des choses méchantes qui, sans trêve, sortent du noir que des éclairs fulgurants déchirent sans l'éclairer. La grande horloge va toujours d'un mouvement monotone et doux: un grain de sable suffirait à l'arrêter, mais elle défie la tempête qui gronde sans l'attendre.

Je rêve des cœurs humains, de tout ce qui les garde et les protège contre les haines et les séductions du mal... et je vois les affections de femme comme des réfugiés bénis où jeunes et vieux ont besoin de se mettre à l'abri. Les mères, les épouses, les fiancées, les sœurs et les amies comprennent-elles assez que c'est vers elles qu'ils viendront, les forts, quand la tempête les menacera, quand ils seront las ou découragés? Si elle le comprenaient, ne seraient-elles pas toujours au poste, gardiennes fidèles du foyer, prêtes à les accueillir? Il y en a tant qui n'y sont jamais!

De l'éducation

J'ai lu autrefois un livre très curieux. C'était l'aventure d'une femme découvrant en

elle quatre personnalités distinctes et successives qui passaient le temps à se combattre, à se quereller, et au milieu de ces disputes et de ces tempêtes, l'héroïne menait une vie très accidentée où l'ange et le diable avaient chacun leurs jours.

Je ne me souviens plus si le livre était bien écrit, mais j'ai toujours gardé le souvenir de cette histoire qui m'intéressait par son côté psychologique si vrai, car n'est-ce pas, au fond, l'histoire de notre personnalité tombée en anarchie? Lequel d'entre nous peut se vanter de n'avoir pas éprouvé en lui ce conflit d'instincts et de sentiments qui s'éveillent sous la poussée des circonstances, et d'où sortent l'héroïsme ou la lâcheté, la sagesse ou la folie?

Tous nous assistons aux débats et aux discussions de l'ange et du diable en nous, et tous nous avons une conscience éveillée, attentive, clairvoyante, qui voit bien le danger sans toujours savoir ou vouloir l'éviter.

Chez les natures foncièrement bonnes mais faibles, le danger s'accroit du manque de résistance, et de concessions en concessions, d'entraînements en entraînements, elles arrivent parfois à atteindre le fond de l'abîme où les attire leur diable: elles y tombent sans lutte et elles sont perdues sans presque avoir eu conscience de leur chute.

Et on lit encore mieux dans les âmes que dans les livres le bienfait d'une volonté forte et exercée qui sait résister, et au besoin, corn-

battre. Cette force combative devrait être développée chez les enfants: on cherche le plus souvent à la faire disparaître.

Pour ma part j'aime mieux un petit révolté qui se cabre d'instinct sous le joug, que ces natures passives qui subissent sans dire mot, en courbant la tête, toutes les tyrannies et toutes les exigences.

Le premier est plus difficile à former: il y faut beaucoup de fermeté douce et tenace, mais s'il est bien élevé, dans toute la force du mot et de la chose, il fera un homme qui saura ce qu'il veut, qui ne subira pas les influences presque inconsciemment, qui saura enfin se résister à lui-même aussi bien que résister aux autres.

Ceux qui tombent aux pires dégradations sont les mous, les lâches, les oisifs, les irrésolus, et il n'est pas d'efforts que nous ne devions faire pour faire grandir chez les enfants l'initiative et la conscience de leur force, afin qu'ils sentent la possibilité de résister à tout ce que réprouvent leur conscience et leur cœur.

Vous pensez bien que les pauvres parents qui font devant leurs enfants cet humiliant avœu: "Je ne puis en venir à bout", n'auront pas un brillant succès dans cette formation sérieuse d'un caractère! Je le répète et on me croira sans peine, c'est difficile de développer la force en demandant l'obéissance et de faire céder la volonté sans la briser. J'éprouve toujours une impression pénible

quand j'entends parler de briser une volonté: quelle erreur! Il faut la diriger, ce qui est bien différent.

Quelle insouciance est apportée généralement à cette grande œuvre de l'éducation par les jeunes mères pour qui les enfants sont de jolies poupées avec lesquelles elles jouent jusqu'à ce qu'elles deviennent de vrais petits diables. Alors, elles les éloignent et demandent aux éducateurs et aux religieuses d'en faire des anges. Et elles s'en lavent les mains! Croyez-moi, mesdames, aucun dévouement, aucune sollicitude étrangère ne pourra jamais refaire le commencement négligé par vous. L'âme de votre enfant se sentira toujours d'avoir été moralement orpheline pendant ses premières années.

Flânerie

L'air est transparent, le soleil descend au milieu d'un embrasement rose; dans le jardin, le jet d'eau monte joyeusement pendant que les ombres s'allongent et que les roses embaument. Tout sent bon et tout chante sous le ciel qui se décolore. La fine odeur des foins coupés, les parfums du jardin et du bois voisin nous grisent, et nonchalamment nous rêvons. Sur le chemin gris, devant nous, passent des hommes et des femmes, leur fourche sur l'épaule... ils reviennent

du champ, et le vent rafraîchi souffle sur leur fatigue avec un bruit d'ailes qui s'agitent.

La douceur du soir nous pénètre. Sans volonté, sans désir, presque sans pensée, nous demeurons à demi-étendus sur les fauteuils de la galerie, à peine conscients des bonsoirs des travailleurs qui saluent poliment notre paresse béate.

Et soudain, le son de la cloche tombe dans le silence et nous tire brusquement de la somnolence où nous glissions. Les glas tintent lugubrement, et nos cœurs se serrent, car nous pensons au pauvre petit soldat tué en Belgique et dont le service sera chanté demain. . . et à la mère qui se désole tout près ... et à toutes les mères d'Europe et d'Amérique qui tremblent et qui pleurent!

Oui, pendant que nous nous laissons être heureux ici, la guerre continue furieuse làbas. Les hommes se tuent, les blessés agonisent dans les hôpitaux, tout comme l'automne dernier et plus encore!

Mais notre sympathie ne s'exprime plus qu'en exclamations apitoyées! Oh! je le sais, vous allez protester et me dire: "Nous avons travaillé tout l'hiver, nous avons donné et même beaucoup, et nous ne sommes pas égoïstes. . ." En êtes-vous bien sûres? et notre élan n'est-il pas bien arrêté? Cependant, le besoin dure, le malheur augmente et logiquement, les secours doivent continuer et même se multiplier.

Il faudra beaucoup de lainages et de tricols cet automne, et c'est maintenant qu'il

LETTRES DE FADETTE l'.i

faut les préparer, et au lieu de flâner comme nous le faisions ce soir, ne perdons pas une minute, mes amies, et tricotons pour tous les soldats qui auront si froid en novembre!

Ah! défions-nous de nos beaux discours sympathiques, des jolis mouvements de sensibilité qui nous mettent les larmes aux yeux; tout ce remuement d'émotion nous donne peut-être l'impression que nous avons beaucoup de cœur; c'est une illusion si nous pleurons de pitié sans bouger un doigt pour donner du secours.

N'être pas méchante, ce n'est pas nécessairement être bonne. La bonté est active, dévouée, désintéressée, et les phrases et les larmes n'avanceront pas beaucoup tous les malheureux qu'il est de notre devoir d'aider.

Afin de ne pas troubler notre quiétude, nous préférons ne pas nous arrêter longtemps à cette pensée de la guerre qui nous obsédait il y a quelques mois.

Nous serions-nous donc habituées à l'horreur de la souffrance et de la misère?

Je ne veux pas le croire, nous nous reposions seulement. Maintenant, c'est fait, et nous serons bonnes. Et n'oublions pas que nous ne le serions pas, en courant après le plaisir et en fuyant tout ce qui ressemble à une gêne ou à un effort.

Un sermon en musique

J'entendais dernièrement, pour la seconde fois, la splendide "Neuvième symphonie" de Beethoven, magistralement exécutée par des artistes, des artistes touchés jusqu'au fond de l'âme par la joie divine qui s'en dégage et nous la transmettant, vibrante et belle, comme une action de grâce à la Vie ellemême.

Et c'est miraculeux, que de toutes ses détresses, Beethoven ait pu faire sortir cet hymne triomphal si grandiosement serein.

Infortune matérielle, ennuis de famille, solitude morale, amours irréalisés et la suprême épreuve, cette surdité qui le murait en luimême et lui dérobait en partie son propre génie, ne voilà-t-il pas le bilan de la vie du grand musicien? Une âme faible se fût jetée dans le désespoir, lui, fut vraiment purifié et divinisé par la douleur; il s'en servit comme d'ailes immenses qui rélevèrent au-dessus de lui-même. La souffrance ne l'empêcha pas d'aimer la vie d'un amour démesuré dont l'écho ravit encore le monde d'admiration, et dont cette Neuvième Symphonie semble l'expression la plus parfaite.

Dans la vie des grands hommes nous pouvons souvent puiser du courage et du goût à vivre. Sans cesse, elle nous fournit l'occasion de comparer nos jours trop légers avec

ces existences toutes chargées, et nous déplorons alors notre inaction, la mesquinerie de notre destin que nous pouvons élargir pourtant, en l'acceptant bravement tel qu'il est au lieu de le subir en nous lamentant sur notre triste sort! Si l'on vit avec son intelligence, son activité, son coeur, toute son âme, on n'a pas l'occasion de trouver sa vie "terne et plate", comme me l'écrivait ces jours-ci, une lointaine amie inconnue qui voudrait faire des choses héroïques pour "sortir de la banalité qui PétoufFe."

Ma petite amie, le premier des héroïsmes c'est d'accepter la vie telle qu'elle nous est faite par les circonstances permises par Dieu. Oh! ce n'est pas un héroïsme à panaches et à fanfares qui attire l'attention et provoque les applaudissements. C'est un héroïsme obscur, continue, manifesté dans les plus petites choses: comme un génie bienfaisant, il embellit tout ce qu'il touche, colore les vies ternes, féconde les vies stériles, et donne de l'air aux âmes étouffées par la banalité.

Laisser filer ses jours dans le gris, se désintéresser de tout parce que notre milieu ne nous convient pas, c'est vraiment une lâcheté et le fait d'un "cœur mou", comme disait la vieille.

C'est nous-mêmes qui devons donner sa valeur à notre vie et au lieu de dédaigner la vôtre, appliquez-vous à en dégager la beauté et à l'aimer.

Voulez-vous une bonne recette pour être heureuse?

Ayez foi dans la vie, acceptez-en tous les devoirs, cherchez toutes ses joies et vous n'attendrez pas longtemps un bonheur paisible qui saura vous trouver au milieu des occupations les plus humbles.

Ceux qui ont une vie manquée ne sont pas ceux qui ont beaucoup d'épreuves, ce sont ceux qui n'aiment pas la vie et qui se fatiguent et fatiguent les autres de leurs lamentations sur ce qui "devrait être!"

Là! vous direz que je n'ai pas de sympathie!

La sympathie

Nous étions en petit comité, hier, sous les grands arbres qui, en frissonnant, secouaient leurs feuilles sur nos tètes, et nous parlions du mystérieux instinct qu'est la sympathie. Chacune émettait son idée et il s'est dit de bien jolies choses, car on sait que si les femmes raisonnent peu leurs impressions, elles ont le don de les rendre vivantes à ceux à qui elles en font part.

Et le sujet nous intéressait toutes: la sympathie joue dans la vie féminine un rôle si considérable! Elle décide de nos choix, et par eux de notre bonheur. Elle décide avec une liberté complète, sans tenir compte de la fortune, du rang, des raisons de convenance ou d'intérêt. Aussi y a-t-il des attractions déraisonnables, et les Grecs, pour en

fixer les causes, ont eu recours à un subterfuge: ils ont bandé les yeux de l'Amour et mis ensuite toutes ses erreurs sur le compte de la cécité!

Contre cette boutade, plusieurs protestèrent, et prétendirent que si la passion est aveugle, la sympathie est clairvoyante et devine généralement juste. Je suis de cette opinion. Et plus les âmes sont délicatement impressionnables, plus leurs intuitions sont rapides et sûres.

Mais où nous étions toutes d'accord, c'est qu'on nous plaît ou qu'on nous déplaît avant d'avoir ouvert la bouche, pour des raisons que nous ne saurions toujours formuler et que nous exprimons par le fameux "parce que" qui fait sourire dédaigneusement les hommes si raisonnables qui ont la prétention de tout expliquer... on sait avec quel succès, parfois!

Nous expliquons moins, c'est vrai, mais nous sentons, nous voyons et nous vivons nos sympathies. Ne semble-t-il pas, en effet, que la sympathie soit comme la vision de l'endedans d'une âme pareille à la nôtre; doucement elle nous tire à elle car elle nous devine aussi.

Cette prescience porte immédiatement les âmes à se chercher dans tout ce qui les révèle, et si elles s'abandonnent à cette curiosité, alors commence un des plus charmants moments de la vie.

On se connaît à peine mais on se devine. On parle... et chacun fait juste la réponse

attendue par l'autre. On n'achève pas sa phrase et l'autre la complète. On se tait, et les esprits, suivant le même chemin, s'aperçoivent avec une surprise ravie, par un mot semblable dit dans le même moment, qu'ils ne se sont pas quittés.

L'une écoute l'autre dire ce qu'elle a toujours pensé, et cet écho d'une âme qui est la voix d'une autre âme, crée une harmonie si parfaite, que bientôt, les deux voix n'en font qu'une; elles sont fondues ensemble dans la douceur de cette sympathie magique.

Bientôt le temps n'a plus de signification pour eux, c'est un mot! Ils oublient que six mois auparavant ils ignoraient l'existence l'un de l'autre. Si vous exprimiez une surprise sur l'intimité si promptement établie entre eux, ils vous répondraient: "Nous ne nous trouvons pas, nous nous retrouvons, nous nous cherchions, nous nous attendions."... Et c'est peut-être vrai? Qu'en savons-nous? C'est un plaisir bien délicat que cette découverte graduelle d'un être vers lequel vous conduit une sympathie intelligente et qui cherche.

J'ai parlé de ressemblances; encore faut-il qu'elles ne soient pas trop grandes. Les divergences entre elles, fournissent, au contraire, l'élément mystérieux, la part d'inconnu qui tente toujours les âmes humaines, et cette dernière condition est, hélas, facilement réalisable! Les âmes sont si inconnaissables et armées de tant de ressorts inconnus, que

la part d'imprévu reste intacte dans celles que nous croyons connaître le mieux. C'est un peu triste, puisque nous avons toujours l'inquiétude de ce que nous ignorons. . . mais en y réfléchissant, cette tristesse est peut-être un de nos bonheurs! L'impossibilité de lire couramment dans les âmes les uns des autres est peut-être une des plus sages bénédictions du ciel.

L'éteignoir

Un hasard m'a ramenée, après quinze ans, dans cette ancienne maison de vieille petite ville où pas un clou n'a été changé. Parmi les meubles reluisants et dans le décor raide et péniblement correct, la même femme austère, plus sèche et plus ridée qu'autrefois, impose sa volonté inflexible aux deux jeunes filles d'antan qu'elle traite encore comme des enfants, ne leur laissant pas la moindre initiative et les privant de toute liberté personnelle.

C'est le même intérieur clos, fermé au soleil et aux bruits du dehors, où, au lieu de vivre, végètent les trois femmes: elles tuent le temps à coups de plumeau et d'aiguille, et elles se laissent tuer lentement par lui.

Je revois dans le passé les fillettes vives et espiègles, cherchant déjà à se dérober aux sévères surveillances de leur mère, et je

pleurerais de pitié en constatant ce qu'elles sont devenues dans la vie cloîtrée et comprimée à laquelle elles ont dû finir par se soumettre.

L'aînée passe à peine la trentaine: c'est une vieille femme! Tout le long du jour, quand elle ne souffle pas sur d'invisibles poussières, elle se tâte le pouls, la tête et l'estomac, concentrant l'intérêt de sa vie à se découvrir un mal nouveau et un remède approprié.

La seconde, d'une nature ardente, active et très intelligente, a essayé d'arracher un peu d'indépendance à l'inintelligent despotisme de sa mère, mais elle s'est usé les ailes à frapper contre les barreaux de sa cage... la main de fer a écarté les amies, réglé les sorties, rempli les heures d'occupations manuelles, honni les livres, et peu à peu les enthousiasmes juvéniles se sont éteints, et les élans charitables se sont arrêtés. On a jeté tant d'eau froide sur cette âme ardente, qu'elle dort maintenant sous les cendres accumulées de ses désappointements, de ses rêves et de son morno ennui.

J'ai passé trois jours dans cette maison : moralement et physiquement on y étouffe. Ma présence donna cependant un peu d'air à la seule vivante de ce sarcophage meublé. Un soir elle me fit le récit simple et navrant de sa vie manquée. Les années de pension furent les seules années heureuses: elle ne connut ni les plaisirs, ni l'insouciance heu-

reuse de la jeunesse. Elle se fut peut-être mariée, — elle est douce et tendre, — mais elle n'eut jamais l'occasion de rencontrer un jeune homme. Elle eut pu avoir une amie, mais toutes les intimités étaient proscrites: on n'allait nulle part et les invitations étaient refusées. Du 1er janvier au 31 décembre tournait la roue des occupations manuelles avec un répit, le dimanche, pour aller à l'église, et trois ou quatre fois par année, pour faire une cérémonieuse tournée de visites indispensables. Pas de voyages, pas même de réunions familiales, la vie plus austère que celle du cloître où tout est illuminé et vivifié par l'intimité de Dieu. Dans cette inhospitalière demeure, Dieu est un hôte imposant, mais II est craint plutôt qu'il n'est aimé et on va Le voir parce que c'est une obligation !

J'entends encore l'écho de sa dernière plainte: "Moi, vous savez, tout m'est égal maintenant. Tout se tait dans mon âme; la pensée, la prière, les regrets, les rêves. . . j'ai vingt-huit ans et je me sens vieille, si vieille, que cela ne me chagrine même pas de l'être! Je veux vous dire une chose qui vous paraîtra peut-être monstrueuse, et cependant, il ne faudrait pas avoir trop mauvaise opinion de moi! La semaine dernière mourut une de nos voisines. Elle était de mon âge, nous nous connaissions bien, et sa mort presque subite me fit vraiment de la peine... comment comprendrez-vous, alors, que j'ai "joui"

de cette tristesse, des larmes que je versais librement, des stations dans la chambre mortuaire, de l'émotion profonde qui me bouleversait: "mon cœur n'est pas tout à fait mort!" me disais-je. Mais ensuite, en y réfléchissant, j'ai eu horreur de l'espèce de plaisir que j'ai pris à ce malheur... et j'ai bien vu que mon cœur est bien mort . . . j'ai trop épousseté, c'est évident 1"

Et son pauvre petit rire saccadé finit dans un sanglot.

Ma pauvre petite âme, vous êtes bien vivante encore, mais on est en train de vous tuer. Oh! pouvoir vous faire franchir le cercle magique où vous enferme l'inconsciente étroitesse d'une mère qui se croît irréprochable et qui se scandaliserait si on l'accusait d'avoir été cruelle et injuste en mettant sous le boisseau la jeunesse, la beauté et l'intelligence de ses filles, pour les vouer, comme elle-même, à ces seules occupations ménagères, incessantes et inutiles et qui ne s'imposaient pas puisque la famille vit dans l'aisance.

Mais écoutez bien. On ne peut vous sortir de votre cadre, mais votre âme est à vous, indépendante et libre, susceptible d'une vie profonde et intense que personne ne peut vous enlever. Vous n'y avez pas assez réfléchi, et vous vous êtes abandonnée un peu lâchement, sans résistance et sans lutte. Il faut vous réveiller, recréer en vous de l'espérance: c'est de la vie nouvelle. Affirmez

un peu vos droits et réclamez au moins des livres, de bons livres qui agrandiront et élèveront votre âme au-dessus des petitesses qui vous étreignent.

Croyez bien que l'avenir n'est pas entièrement déterminé par le passé connu de vous, et soyez prête à l'accueillir en demeurant très vivante comme on doit l'être à votre âge. Vous n'avez pas été créée pour épousseter, uniquement. Préparez-vous à autre chose: gardez dans votre cœur un coin de verdure et de jeunesse, pour y semer un jour une plante nouvelle... et attendez!

Incertitude

Dehors, la rafale effeuille les arbres, la pluie fouette les vitres, un brouillard s'étend sur tout, et comme les nuages au vent, mes pensées roulent, et ce mouvement les déchire et les disperse.

Tout se confond: impression de solitude, souvenirs, projets, un peu de lassftude domine l'ensemble, et mes idées ressemblent à des petits personnages agités qui sautilleraient en se bousculant entre mes meubles et dans l'ombre des tentures.

J'en voudrais arrêter une, et la voir sous tous ses aspects, pour avoir quelque chose à vous dire! Ce n'est pas chose si facile! Je vous ai déjà tant conté mes impressions et fait tant de confidences, — sans parler des

petits conseils, — que ce soir, j'ai l'impression que je vous ennuie, que je me répète et que je ferais mieux de me taire.

Hélas! je ne suis pas libre de le faire et l'inexorable jeudi approche! Après avoir interrogé le ciel menaçant, et soupiré en voyant les feuilles tourbillonner avant de tomber clans la boue, je reviens à mon fauteuil et je renonce à trouver un "sujet" intéressant.

J'écoute la respiration de la lampe, le chuchotement de la pendule; c'est, tout autour de moi, les petites choses et les petits bruits familiers qui m'environnent d'une atmosphère de douceur et de sincérité. C'est le cher chez moi, et d'y être si bien ne me fait pas oublier les pauvres gens chassés de leurs foyers dans tous les pays envahis.

Eux aussi, il y a un an, se trouvaient en sécurité chez eux, et croyaient y habiter toujours et y mourir... la guerre les a surpris avec ses horreurs et ses misères: ils n'ont plus ni maisons, ni meubles, ni chers souvenirs. La famille a été brutalement divisée et chaque minute peut faire la séparation définitive.

Et nous aussi, demain, pouvons être atteints par le malheur qui nous sépare des nôtres et nous déracine des endroits aimés. Nous ignorons ce que nous réservent même les jours prochains. . . c'est le mystère de la vie!

Et nous vivons tous dans ce mystère: mystère de l'avenir, mystère des autres et de leurs pensées, mystère de notre propre cœur et de ses volontés!

A certains moments, nous sentons intolérablement l'oppression de cet inconnu qui est partout autour de nous: dans toutes les âmes et dans tous les yeux, dans toutes les choses et dans toutes les heures.

Le présent ne peut nous renseigner sur le lendemain, et toujours l'imprévu arrive.

Quand nous sommes accablés par ce mystère incessant, Dieu qui est si grand, doit avoir bien pitié de nous qui nous sentons si petits et si faibles, et comme perdus dans toute cette ombre!...

Entre amies

Il faisait froid hier soir: le vent du Nord s'était levé et rugissait parmi les sapins: à sa voix se mêlait celle des vagues furieuses déferlant sur les grosses roches de la grève. Mais de tout cela se dégageait pour moi une impression de force, et non de tristesse, car, dans le ciel pur, les étoiles étincelaient, et la lune montant derrière les hautes montagnes éclairait magiquement leurs sommets.

Je fus donc surprise d'entendre mon amie soupirer d'une voix lasse: "Que c'est désolant, ce vent, il me glace! Voyez-le essayer d'arracher les feuilles, secouer les choses frêles, charrier tout ce qu'il peut soulever! Il est méchant comme la vie qui remplit nos cœurs d'amours et d'amitiés précieuses, et

qui nous les arrache dans des tourmentes comme celles-ci!"

Et la voilà qui me parle de l'amertume des séparations volontaires ou imposées, des déceptions que nous préparent nos espoirs et nos confiances: elle me fait une peinture poussée au noir du désappointement que nous sommes pour les autres et de celui qu'ils sont pour nous. . .

Il me semblait entendre l'écho de mes propres plaintes aux jours gris où c'est mon tour d'être accablée par la vie, mais hier soir, le vent bienfaisant me soufflait de la philosophie sereine, et à la dernière exclamation de mon amie: "Je la déteste la Vie!" Je répondis vivement : — "Des mots! Des mots, ma petite! et la preuve, c'est que vous aimeriez mieux, tous les ans, au lieu de vieillir, rajeunir dune année, c'est-à-dire avoir l'espoir de vivre plus longtemps, pas vrai? — Elle ne répondit pas, et je repris, conciliante : — Vous, comme moi, disons un tas de choses que nous ne croyons pas! Chacune notre tour, nous nous plaignons de la vie, mais nous l'aimons quand même. Et nous avons raisons. Le bon Dieu a voulu que nous aimions la vie, et Il a si bien réussi, qu'il n'y a que les fous qui se tuent! La vie est bonne, et la Sagesse, ce serait de ne pas attendre d'être menacés de la perdre pour s'en apercevoir.

Je prêche ici pour moi comme pour vous, j'ai mes heures de lâcheté aussi, et quand une parole raisonnable m'encourage, je me ressaisis.

Souvent nous sommes la cause de nos maux, soit que nos désirs soient irréalisables, soit que notre sort nous paraisse terne et audessous de ce que nous croyons mériter. Est-ce que, pour la plupart, nous ne désirons pas vivre ailleurs que là où nous sommes fixés?

Quand un bon jardinier plante ses arbustes et ses fleurs, il choisit avec soin, pour chacune, l'endroit d'ombre ou de soleil qui convient à sa croissance . . . Sûrement, le, bon Dieu est aussi intelligent que le jardinier, et là où il nous a plantés ou transplantés, Il ne nous demanderait pas de fleurir, d'être heureux, si ce n'était pas possible? Eh bien, voici ce que nous voudrions nous faire croire ! "Je n'ai pas assez de soleil ! — C'est la chaleur qui me sèche! — Il pleut trop ou il ne pleut pas assez!", crions-nous pour nous excuser d'être des plantes chétives. Ce n'est pas vrai. Dans notre petit jardin nous avons tout ce qu'il faut pour croître et donner des fruits, mais il faut le vouloir et cesser de désirer d'être ailleurs.

Vous dites que nous désappointons ceux qui nous aiment . . . oui, si nous nous aimons plus que nous ne les aimons, et cela nous arrive souvent, hélas! Et quand ce sont eux qui nous désappointent, n'est-ce pas parce que nous attendons trop d'eux, et que nous nous sommes illusionnés sur leur compte?

Je crois que dans la création de notre bonheur, qui est toujours une œuvre person-

nelle, il doit entrer beaucoup de bon sens et une grande sincérité. Qnand on se contait à fond, on n'a pas l'audace d'exiger de ses amis qu'ils ne fassent jamais d'erreurs! Si nous étions plus simples, nous ne nous défierions ni de nos amis, ni de nous-mêmes. Au lieu de nous demander si nous les désappointons, nous nous contenterions de les aimer en le leur prouvant dans toutes les circonstances, et en appréciant ce qu'ils font pour nous sans la vilaine arrière-pensée qu'ils auraient pu faire davantage.

Un long silence, puis je repris doucement: Les tristesses inévitables, les grands malheurs ne peuvent être évités, et il nous semble à certaines heures terribles que nous ne sortirons jamais de leur ombre. C'est une erreur. Toute douleur s'apaise avec le temps , les deuils les plus cruels deviennent légers à porter, et j'ai déjà pensé que cet oubli relatif était une honte pour nous. Je ne le crois plus. Dieu permet à la douleur de passer mais il ne veut pas qu'elle demeure, car pour vivre, il faut du courage et la tristesse prolongée le mine et nuit à l'accomplissement de notre devoir.

Et tout ce que je viens de vous dire je le sens et je le comprends mieux dans la solitude et le recueillement de la campagne. Toute la beauté, toute la lumière du dehors, m'entrent dans l'âme et me permettent de voir et d'entendre la vérité que me parle.

Comme nous les oublions !

Dans une grande boîte remplie de lettres, je cherchais un papier, quand, d'une enveloppe ouverte, s'échappèrent en voltigeant comme des papillons noirs, un nombre de cartes mortuaires. Sur chacune de ces images, je lisais: "Souvenez-nous de", — "A la mémoire de," — "N'oubliez pas dans vos prières."

Et d'hier, de deux ans, de cinq ans, de dix ans, de plus longtemps encore, surgirent les noms de ces disparus connus et aimés et cependant presque oubliés.

Hélas, l'oubli fait toujours son œuvre désagrégeante dans les cours humains, les pauvres petits coeurs humains qui peuvent bien quelquefois être fidèles à un grand amour, à une amitié profonde, mais qui oublient si facilement les affections délicates et charmantes rencontrées sur leur route et qui la semèrent de joies exquises.

Je prenais ces images une à une, et des figures familières me souriaient, j'entendais leur voix, et en lisant les texte des psaumes, au bas de leur nom, j'y voyais figurées les qualités qui me les avaient fait aimer. — La droiture de son caractère a fait l'honneur de sa vie. — Il combattit le bon combat. — Frappée par la main de Dieu, elle n'a connu ni

la plainte ni le murmure. — Elle ne semblait vivre que pour les autres.

Que les vivants sont égoïstes et oublieux! Je le constatais avec une tristesse navrée en comptant toutes ces cartes, tous ces "Souvenez-vous" si nécessaires et qui ne suffisent pas hélas à préserver de l'oubli les pauvres morts.

Je me rappelais les foules qui se pressent dans les chambres mortuaires, les masses de fleurs, les centaines de messes, les regrets et les larmes sincères, la tristesse douloureuse des enterrements, les retours désolés du cimetière quand tout est fini!

Tout est fini, bien plus que nous ne le pensons dans les jours de deuil. . . la vie recommence pendant que les morts dorment, et elle s'empare de nos vies, de nos cœurs, et peu à peu les vides sont comblés, et les chères amitiés s'effacent et sont à peine distinctes dans le brouillard du passé...

Il faut peut-être qu'il en soit ainsi, puisqu'il faut vivre et que pour vivre bien il faut aimer la vie. Et comment pourrions-nous aimer la vie si nous vivions tellement avec le souvenir des morts que le commerce des vivants nous serait importun?

En reprenant contact avec ces amis d'autrefois je n'y ai trouvé que de la douceur. Ils savent tout, maintenant, et ils nous comprennent mieux que nous ne le faisons nousmêmes.

Je ne conçois pas qu'on puisse nier l'immortalité des âmes. Il me semble impossi-

ble d'en douter, moins pour les raisons qu'en donnent les philosophes et les théologiens que par les impressions les plus simples de la vie quotidienne. En nous, autour de nous, tout nous crie l'existence d'une autre vie: la fragilité de nos affections et l'infini de nos rêves, notre soif d'unité et notre besoin de perfection, la dualité qui agite nos âmes jusqu'au dernier soupir, ce qu'il y a en nous d'irrassasiable et d'impossible à satisfaire; tout cela fait de nous des mortels conscients de leur immortalité, qui sentent que cette vie n'est que le portique du temple mystérieux et désirable où nous espérons entrer un jour mais dont nous avons peur parce que c'est la Mort qui nous en ouvre la porte. Afin d'oublier que nous y allons, nous pensons peu à ceux qui sont entrés et qui nous attendent.

Les chers esprits évoqués par nous aux jours de solitude comprennent sûrement cette grande faiblesse des vivants, et ils pardonnent avec une indulgence intelligente nos oublis qui viennent de nos lâchetés.

Les maladroits

Je suis une petite personne pacifique, très féminine, pas féministe pour deux sous, et j'admets sans répugnance la théorie de la domination masculine. Encore ne faudraitil pas y mettre d'exagération, et je proteste contre la superbe de l'homme orgueilleux qui,

se proclamant le maître de la femme, tremble sans cesse qu'elle ne lui échappe et ne voudrait pas qu'elle se soustraie, si peu que ce soit, à son influence. C'est une pure extravagance et la cause d'une foule de petites tyrannies insupportables et propres à révolter les femmes qui ne sont pas des saintes auréolées.

Ces grands despotes dont je veux faire le procès aujourd'hui se défient des amies, des lectures, des oeuvres de charité, de l'étude de la musique, des réunions mondaines ou religieuses, et tenant leur femme bien enfermée dans une belle cage dorée, ils sont surpris et offensés si elle ose trouver l'esclavage dur et la prison monotone.

Messieurs, ne vous êtes-vous jamais avisés, que là où vos beaux discours et vos commandements échouent à faire accepter doucement cette main-mise absolue, l'amour réussit miraculeusement? La femme qui aime discute peu: elle admire son grand homme les yeux fermés et elle se soumet facilement à toutes ses exigences. Alors, rien de plus simple que d'établir votre empire! Soyez aimable et l'on vous aimera, soyez admirable et l'on vous admirera et vos femmes seront dociles comme des agneaux.

Mais n'allez pas croire qu'en étant grincheux, autoritaires et détestables vous aurez des femmes soumises! C'est par trop naïf!

D'ailleurs, seigneurs jaloux, quoi que vous fassiez, la femme, même celle qui vous aime,

vous échappera toujours par quelque côté, et cela, à son insu et sans l'avoir voulu.

Elle a des ailes qui vous manquent: qu'il s'agisse d'idéal ou d'amour, comme elle est guidée par le sentiment et que l'égoïsme lui nuit moins qu'à vous, elle a tôt fait de vous dépasser. Ne lui en veuillez pas, plaignez-la plutôt; c'est la source de ses plus cruels désappointements. Vous oubliez trop sa délicatesse et sa sensibilité. Si vous étiez un peu attentifs, vous devineriez la prière sans parole, l'appel timide, le serrement de cœur, la tristesse et l'inquiétude déguisées sous le sourire.

Le bruit de vos paroles rudes, le lointain de vos réponses, l'absence évidente de votre cœur effarouchent la confidence nécessaire, et involontairement mais sûrement, vous brisez un à un les liens délicats qui reliaient votre âme à cette âme de femme qui comptait uniquement sur vous et qui s'attendait à être traitée au moins d'égale à égal.

La pierre des bavardes

Il y a au Musée historique de la ville d'Orléans une curieuse tête de pierre sculptée, elle est très laide, un peu plus grande que demi-nature: ce n'est pas le débris d'une statue décapitée, mais un objet complet, dont le crâne dénudé porte un anneau, dans lequel passe une chaîne de fer forte et courte. Au-

dessous, un cartouche, avec l'inscription en caractères gothiques :

"On m'appelle la Pierre des Bavardes Bien connue des mauvaises langues.

Qui est d'humeur querelleuse, médisante, Sera contraint de me porter par la ville."

En effet, porter cette pierre au cou était un châtiment en usage au treizième siècle, et il était spécialement réservé aux femmes "qui disent vilain laid à autrui et d'autrui."

Ce "vilain laid", vous l'avez deviné, c'étaient les injures, imprécations, médisances et calomnies que les femmes du Moyen-Age ne se gênaient pas de répandre, et que les législateurs de l'époque, animés du désir de les mettre à la raison, punissaient en les condamnant soit à l'amende, soit à porter cette pierre lourde et grimaçante à leur cou, pendant qu'on les promenait par la ville, exposées aux sarcasmes et à la risée de la population.

Il est heureux pour les Commères de nos jours qu'il ne soit plus question de cette peine infamante et ridicule, car nous verrions souvent cette grotesque cérémonie dans les rues de nos villes et de nos villégiatures à la mode, où les femmes désœuvrées et bavardes deviennent méchantes à faire frémir ceux qui les écoutent!

Ces femmes sont des petits carnassiers à qui il faut des âmes toutes vives à dévorer:

elles recherchent de préférence celles dont la beauté et le charme les relèguent au second plan. Ces monstres étranges et cruels ont les cheveux soyeux, la peau fine et des griffes roses; elles vous happent une réputation au passage et la dévorent dans l'espace d'un clin d'oeil.

Elles trouvent à dire du "vilain laid" de toutes leurs connaissances et de toutes celles qu'elles nomment hypocritement leurs amies et qu'elles mangent allègrement en prenant le ciel à témoin du regret qu'elles en ont.

Il se fait ainsi, sur les plages et sur les galeries, de la chronique scandaleuse qui n'épargne personne. Aucune réputation n'est à l'abri des insinuations perfides, des accusations catégoriques, et tout cela basé sur de simples suppositions répétées et colportées par ces méchantes personnes qui se croient vertueuses! Oui, voilà le comble! C'est au nom de la vertu qu'elles font ce vil et cruel métier d'attaquer et de condamner tout le monde. Que ne savent-elles jusqu'à quel point elles-mêmes sont méprisées par les honnêtes gens qui parlent moins de leur vertu mais pratiquent mieux la charité !

Rien de plus pénible que d'être forcé d'entendre ces tristes propos. Une grande tristesse vous saisit à rencontrer tant de malice. Vous ne pouvez invoquer ni la passion, ni la faiblesse pour excuser ces mauvais cœurs et ces mauvaises langues: non, c'est la méchanceté humaine qui déborde, qui mord, qui

déchire, et vous en avez peur, et vous voudriez n'avoir rien entendu, car votre confiance dans la bonté féminine est ébranlée. . .

Simples réflexions

Quels êtres étranges nous sommes, si légers, si insouciants, du mystère dans lequel nous vivons!

Comme des enfants qui ferment les yeux en voiture et ne s'inquiètent ni du chemin à suivre, ni du but à atteindre, nous allons, sans penser à autre chose qu'au présent: quand nous envisageons l'avenir, c'est pour le rêver très beau, le voir à une lumière qui transforme les êtres, les choses et nous-mêmes 1

Et nous allons ainsi, incapables d'arrêter une seconde, de prolonger les heures douces, d'abréger les heures cruelles, nous poursuivons le chemin inconnu où il faut toujours avancer, gais ou désolés, menés par des lois auxquelles nul ne saurait échapper; mais jamais corrigés de notre insouciance, nous prenons les ombres pour des réalités et ne reconnaissons celles-ci que lorsqu'elles nous étreignent rudement.

On nous dit, comme aux enfants: "Voici le meilleur chemin, ne t'en écarte pas, il y a du danger à droite et à gauche." Nous partons bien disposés, mais il est monotone le bon chemin, et les sentiers de traverse que nous

rencontrons sont bien séduisants: nous nous y attardons, riant des sages qui voulaient nous en détourner. ''Ils ne savent pas ce qu'ils perdent, nous disons-nous, et les fous ce sont eux!"

Ça va bien quelque temps, nous sommes non seulement heureux et libres, mais très bons aussi, et nous nous en vantons à qui veut l'entendre.

Cependant, en suivant la lumière fuyante des Chimères que nous poursuivons, nous arrivons à un sol mouvant qui nous inquiète, et en nous désaltérant aux sources empoisonnées, voilà que nous sentons notre faiblesse . . . nous commençons à avoir peur, nous soupçonnons la possibilité d'être entraînés plus loin que nous ne le voudrions; volontiers nous reviendrions au bon chemin monotone et abandonné. Mais voilà, nous serions seuls, et nos compagnons se moqueraient de nous. Lâches, mal à l'aise, nous poursuivons la route que nous savons ne pas être la bonne, un peu dégoûtés de ce qui nous avait séduits, mais incapables de la seule résolution qui nous sauverait. Ne voilà-t-il pas l'histoire de presque tous?

Et quelle que soit la route suivie, nous serions écrasés par notre ignorance de tout, si nous réfléchissions un peu sérieusement. Nous ne connaissons ni la vie, ni la mort, ni le cœur de nos amis, ni le nôtre. Nous ne savons rien de demain qui peut être notre dernier jour... est-ce que cela nous empêche de gaspiller Paujourd'hui?

Nous constatons notre propre inconstance et notre égoïsme, est-ce que cela nous empêche d'attribuer à ceux que nous aimons une puissance de fidélité et de dévouement surhumains, et de les trouver impardonnables quand ils nous déçoivent?

Nous sommes si inconséquents et si puérils que nous ne nous en rendons pas même compte. . . et quand nous commençons à voir clair, à comprendre, c'est que nous sommes près de nous en aller au fond du mystère. . . et jamais nous n'en reviendrons pour l'expliquer aux autres, et ils continueront d'être inconséquents et puérils!

Désespoir

La soirée est douce, remplie de chansons et de parfums: on dirait la prière des oiseaux et l'encens de la terre, avant que s'en aille dans la nuit la journée lumineuse et chaude. Les rayons du couchant allument des moires roses sur le grand lac immobile, et les pins, tout autour, ressemblent à une foule grave et recueillie attendant patiemment quelqu'un qui va venir.

Elle attend aussi, la pauvre fille, au bord des eaux profondes ou a disparu son fiancé: les recherches ont été vaines et le lac ne rend pas sa victime . . . Que cherche-t-elle de ses yeux navrés et tristes? Croit-elle retrouver la dernière pensée de son ami à qui un

petit salut souriant a été son adieu éternel?

Elle ne sait peut-être pas pourquoi, mais il lui faut suivre la trace de ses derniers pas, le sillage indéfini que laisse derrière elle l'âme qui a été brusquement arrachée à la vie, la poursuivre à l'endroit où elle a vibré désespérément avant de tomber dans l'éternité 1

Elle est seule dans ce petit village perdu, et seule dans le monde entier! Personne ne soupçonne que le disparu était son fiancé; les autres jeunes filles de la pension rient entre elles de son "air tragique", et la trouvent mal mise.

Personne ne s'occupe d'elle et ne peut deviner que sa douleur silencieuse et exaltée devient un danger pour sa raison. L'eau l'attire, elle passe des heures à vouloir pénétrer son mystère. Depuis quelques jours elle devrait retourner en ville, à son travail, et des lettres du bureau la rappellent: elle les lit distraitement et les met de côté, indifférente à tout. Sa raison de vivre s'enténèbre, le but si doucement rêvé n'existe plus, et elle glisse peu à peu dans l'inconscience.

Ce n'est pas de la révolte, ce n'est pas un chagrin violent, c'est une obsession maladive qui lui fait passer des journées entières à fixer les vagues, qui, inlassablement, roulent les unes sur les autres sans aller nulle part dans ce lac sans issue. Voilà qu'après les journées, elle passe là ses soirées, guettant un signe, évoquant une vision qu'elle tremble d'apercevoir. L'ombre se peuple pour

elle de plaintes et d'appels plaintifs, et ses crises de désespoir et de terreur se compliquant de détresses physiques, détruisent toute espèce d'équilibre, et le corps suit l'âme dans cette course à l'abîme.

On l'aperçoit rarement à la pension, et pas une des désœuvrées qui l'habitent n'a la charité de s'approcher de l'enfant, nulle ne s'inquète de l'éclat de ses yeux, de sa pâleur, de son apparence étrange. Elle ne dort plus et s'alimente à peine, et c'est machinalement à présent qu'elle continue à se traîner près du lac. Couchée sur le sable, immobile, elle ne souffre même pas et elle ne sait plus pourquoi elle est là. La faiblesse l'envahit, et elle glisse dans une somnolence étrange et douce: des roseaux et des joncs, des vagues et du vent sortent de graves harmonies, des fredons légers qui la bercent, les herbes mouillées l'effleurent de leur caresse fraîche, et elle rêve qu'elle s'en va vers son ami, qu'il est là tout près, qu'il lui fait signe de venir, et un soir, péniblement, elle se lève et s'avance, les mains en avant, tendues vers l'ombre évoquée par sa fièvre... l'eau bat ses genoux, elle avance encore, et l'eau monte, frappe sa poitrine, lui arrache un halètement; un court arrêt et elle repart, fait encore quelques pas et s'abat, s'abîme dans l'eau, sans une plainte, sans un cri.

Des promeneurs qui l'ont vue de loin l'ont prise pour une baigneuse et ne s'en inquiètent qu'en la voyant disparaître. Quand elle

est ramenée à terre il est trop tard: sa pauvre âme désemparée a trouvé le grand repos.

A la pension, le lendemain ,il n'était question que de ces deux noyades, où l'on voyait deux drames distincts. Il est si rare que nous connaissions de façon exacte la nature et la valeur des choses! N'est-il venu à la pensée d'aucune de ces femmes, qu'elles avaient été égoïstes, indifférentes et aveugles, et aucune d'elles n'aura-t-elle un vague remords d'avoir vécu des semaines près de cette tristesse sans lui offrir de la simple sympathie humaine?

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