XXIX
Ma vieille cousine
Depuis quelques jours, je suis chez une très vieille parente que j'appelle ma tante et que j'aime en l'admirant, ce qui est la plus haute manière d'aimer. Elle marche avec peine et sa figure ridée est toute petite dans l'auréole de ses jolies coiffes d'autrefois. Son esprit est alerte, son cœur renferme des trésors de délicatesse et de bonté intelligente, et je recueille toutes ses paroles avec le sentiment que jamais plus je ne rencontrerai un jugement aussi éclairant et une sagesse aussi persuasive.
Elle me disait ce matin: "Comme on est heureux quand il fait aussi beau temps!"
Je la regardai, hésitant à répondre et elle devina ma pensée: "Tu crois peut-être, que lorsqu'on est ratatinée et usée comme moi, il ne suffit pas d'un beau soleil pour donner du bonheur? C'est une erreur, ma fille. En fait de bonheur, je me contente plus facilement que toi... Vous autres, les gens d'aujourd'hui, vous compliquez trop les choses, et à force de chercher le pourquoi des pourquoi, vous perdez toutes vos chances de jouir tout simplement de ce que le bon Dieu nous donne avec tant de magnificence. A la ville surtout, vous méconnaissez les joies simples, et vous ignorez les meilleurs amis des campagnards: notre soleil, notre jardin, notre ciel, nos blés d'un vert si tendre d'abord, et que j'ai vu mûrir depuis des jours, du fond de mon fauteuil. Tiens, regarde-les qui s'inclinent et se relèvent, ne dirait-on pas les vagues d'un océan d'or?"
Je la laissais penser tout haut et une émotion complexe m'emplissait les yeux de larmes.
Sa chère âme qui se rythme si parfaitement aux mouvements de la nature semble se préparer d'elle-même aux harmonies plus hautes, et une souffrance naissait de l'angoisse de la perdre. . . puis, je sentais comme si je l'eusse vue, la complaisance de Dieu pour ce cœur droit et simple qui s'est élargi dans le sacrifice et les larmes, et qui ne trouve à la fin d'une vie d'épreuves que des paroles de reconnaissance et de louanges. A
ma vénération s'ajoutait de la confusion, — vous la comprenez sans explication, — et aussi, une curiosité de pénétrer plus intimement cette âme si belle. — Mais n'avez-vous jamais été malheureuse, ma cousine?
— J'ai eu de grands chagrins, mais je n'ai pas été malheureuse, parce que je ne me suis jamais sentie abandonnée de Dieu. Avec un ami comme Lui, on sait que tout finira par s'arranger, et corne on le connaît plus intelligent que soi, on ne s'inquiète pas des moyens qu'il prendra pour améliorer nos affaires. Quand tu étais toute petite tu venais à moi en pleurs me tendre ta poupée cassée, et tu criais: "La coller, tantan, la coller!" Dès que la blessée était entre ses mains, tu retournais à tes jeux consolée et confiante.
J'ai agi de la sorte avec le bon Dieu: je Lui tendais mes bonheurs brisés. Dès que je les Lui avais confiés j'attendais doucement qu'il me les raccommodât. Il est tout puissant et Il nous aime, pourquoi tant nous tourmenter? Crois-moi, mon enfant, si nous Le laissions faire, notre vie serait meilleure et plus calme.
C'est en nous préoccupant trop de notre bonheur que nous nous rendons malheureux. Si tu voulais essayer ce qui m'a si bien réussi, ta plume ne suffirait pas à dire et à redire, qu'après tout, il n'y a rien de plus facile et de plus simple que d'être heureux."
Pour vous, mes amis qui peut-être me res-
semblez plus qu'à la si bonne cousine, j'ai transcrit à peu près textuellement ces délicieux conseils, je vous les adresse avec le vœu qu'ils vous conduisent tout droit au paradis, par des chemins où vous ne vous sentirez jamais abandonnés si vous avez appris à y marcher en compagnie de l'Ami dont la chère âme parle avec une confiance si communicative!
Parlez (Teux !
Eh bien, je les ai reçus les reproches attendus, devinés dans l'air I On m'accuse d'être bien sévère pour les femmes et partiale pour les hommes . . . Etant donné qu'on vit dans l'illusion sur soi-même et sur les autres, je ne me doutais pas de cela! Je me sens si indulgente pour nous, et je vois si clairement les défauts des hommes! L'amie inconnue qui me critique, me somme de dire ''honnêtement, sans parti-pris, en toute vérité", si je trouve les hommes supérieurs aux femmes, en quoi, et comment.
Ce qui veut dire, à qui sait lire une lettre féminine, qu'on s'attend à ce que je fasse ici un grand éloge des femmes! Et j'aborde encore une fois le délicat problème discuté depuis si longtemps et qui ne sera jamais résolu sur cette planète.
Les hommes se croiront toujours supérieurs aux femmes qui ne l'admettront jamais.
Si, au moins, cette séculaire rivalité engendrait une émulation dans la course vers le bien intellectuel et moral, le monde serait transformé.
Il faut bien avouer que nous sommes loin de ces belles démonstrations!
Les hommes affirment bien haut leur supériorité, mais ils entendent que les femmes les croient sur parole, et ils ne s'inquiètent guère de prouver qu'ils sont plus sages, plus honnêtes et meilleurs. Ne voit-on pas, au contraire, que sentant en eux des lacunes du côté de la bonne volonté, ils ont établi deux morales et se sont réservé toutes les indulgences.
Ils parlent très bien de l'honnêteté, mais ils la pratiquent avec des restrictions: tel homme qui ne déroberait pas un sou à son voisin, lui prend sa femme sans scrupules!
Ils sont tous d'accord pour honnir l'ivrognerie dans ce qu'elle a de dégradant, mais combien s'y acheminent en s'alcoolisant insensiblement.
Ils se disent catholiques, mais ils n'en font les gestes que lorsque cela ne les dérange pas. Un peu de paresse le dimanche, et ils omettent la messe; une invitation à dîner le vendredi et l'abstinence est mise de côté. . .
Je ne continuerai pas à citer des exemples: nous voyons assez qu'ils ne se mettent pas
beaucoup en peine d'accorder leur conduite avec leurs beaux discours.
On accuse la femme d'illogisme, il est cependant un point où elle est plus logique que l'homme: c'est dans l'application de ses principes. "Encore faut-il qu'elle en ait", disent les malins.
C'est vrai. Mais les femmes qui n'ont pas de principes ne posent pas à la vertu. Elles auraient même honte qu'on les croie religieuses ou sages...
Et les honnêtes femmes ne transigent pas avec le mal, même quand ça ferait leur affaire: elles ne volent pas et elles ne sont pas coquettes; elles ne boivent pas et n'encouragent pas à boire; elles pratiquent leur religion scrupuleusement et n'omettent pas sans remords leurs obligations essentielles.
Je ne ferai qu'indiquer aussi les différences entre le dévouement et la charité des deux.
Les hommes souscrivent, souvent en bougonnant, aux bonnes œuvres qu'ils trouvent trop nombreuses; les femmes y consacrent leur temps, leur travail et leur cœur. Elles sont inlassables et si ingénieuses pour intéresser et amuser les indifférences masculines!
Alors, la femme serait-elle supérieure à l'homme? Moralement, elle a des supériorités sur lui; intellectuellement, il en a sur elle, mais cela ne paraît pas toujours!
Moi, je trouve ces comparaisons idiotes et inutiles. . . et ce que je vois de plus clair dans
tout ceci, c'est qu'hommes et femmes devraient mieux s'entendre puisqu'ils ne se passent pas les uns des autres 1
Un appel
"Je vous en prie, m'écrivait-on dernièrement, engagez vos lectrices, qui passent l'été à se reposer et à s'amuser, à ne pas oublier que l'automne ramènera la lamentable procession des misères et des maladies chez les pauvres. Tant de femmes et de jeunes filles ont de la fortune et ne font rien de leurs dix doigts. Elles gaspillent l'argent follement, et leur temps passe elles ne savent comment, à la recherche de plaisirs qui ne les amusent même pas, pendant que nos œuvres de charité manquent d'argent et de travailleuses!"
Et me voilà prête à vous crier, comme les prédicateurs ambulants du Moyen-Age, non pas: "Faites pénitence!", mais: "Faites la charité!"
On a besoin de l'argent que vous dépensez sans compter, des vêtements qui encombrent vos armoires, des victuailles qui se gaspillent dans vos cuisines! On a besoin de vous, de vos bonnes paroles, de votre activité I
"Les gens du monde n'ont pas de cœur!" me disait avec indignation une ardente directrice d'œuvre.
Et j'ai protesté, j'ai dit que souvent ils ignorent qu'on a besoin d'eux, ils ne savent comment s'y prendre pour aider les pauvres... — "Alors, dites-leur de venir à nous qui travaillons, qui visitons les pauvres, qui connaissons leurs besoins..."
Et celle-là aussi, mes amies, me demandait de faire appel aux trésors de pitié que renferme tout cœur de vraie femme.
Si, dans les cinémas où vous perdez beaucoup de temps et d'argent, on pouvait faire défiler sous vos yeux les seuls malheureux visités par les dames de l'Assistance maternelle, par exemple, vous verriez des misères que vous n'avez jamais soupçonnées I De pauvres femmes malades qui n'ont pas même un lit, des bébés enveloppés dans de vieux chiffons, des garde-manger vides, et des petits affamés qui pleurent pour avoir du pain. Vous ne croyez donc pas à cette misère dont on vous parle si souvent? Ou peut-être préférez-vous l'ignorer afin de n'être pas troublées dans votre petite vie égoïste et vide? Alors vous n'auriez pas de cœur? comme le disait cette femme charitable qui consacre le meilleur de sa vie à ses pauvres.
Je vous pose la question, vous pouvez y répondre tout en flânant sur la grève en robe écourtée et en souliers pointus I Vous découvrirez peut-être que vous n'êtes qu'un mannequin bien habillé ou une poupée comme celles des contes d'Hoffmnann qu'il faut remonter à la manivelle pour la faire agir?
Et pourtant... pourtant, j'ai confiance... sous vos airs évaporés il y a peut-être quelques pensées sérieuses, et votre âme assoupie peut se réveiller et alors vous seriez transformée! Ne le voulez-vous pas?
C'est si vrai, voyez-vous, que la religion, toute la religion tient dans la charité. Je pense souvent à saint Jean qui ne savait plus que répéter: "Aimez-vous les uns les autres!" La religion toute simple, toute vraie, toute nue qui n'a rien de commun avec les vagues religiosités qui tentent trop d'âmes pures et molles, c'est d'aimer Dieu et de Lui rendre ce que nous lui devons, et d'aimer les autres et de les aider de tout notre pouvoir. C'est simple et beau comme tout ce qui est vrai. C'est la religion qui enseigne toutes les pitiés; c'est la religion des humbles, des faibles, des petits, celle du pauvre publicain et celle du bon Samaritain.
0 petites âmes puériles! Vous assourdissez saint Antoine de demandes saugrenues, de promesses vaines pour obtenir des faveurs que vous n'oseriez avouer peut-être! Faites mieux, jouez vous-mêmes le rôle de celle qui donne et qui aide: vous y gagnerez, non pas les grâces que vous sollicitez peut-être, mais une âme bien vivante et bien belle.
Et avec elle vous ferez toute la charité matérielle et morale qu'on attend de vous. Vous pouvez exercer cette dernière même si vous êtes pauvre comme Job! Et vous le devez: sur votre chemin, vous rencontrerez
toujours quelqu'un à consoler... et donner de l'espoir à un cœur endolori, c'est peut-être plus beau que de donner un morceau de pain à un affamé.
Mes petites et mes grandes amies, semez à pleines mains l'argent de votre bourse et la pitié de votre âme. Faites régner dans votre cœur un idéal si noble, si généreux et si pur qu'à votre contact on devienne plus heureux.
Et surtout croyez à la régénération des âmes par les âmes meilleures. Il faut vous persuader que votre charité sera victorieuse et que vous soulagerez beaucoup de misères physiques et morales. Mais soyez patientes comme le semeur: il sait bien qu'il faut que le grain germe invisible avant de percer la terre. Vous croirez quelquefois que vos secours ou vos conseils sont inutiles: non, ayez la foi, ne vous découragez pas: tout ce que vous semez lèvera, vous le verrez, et si vous ne le voyez pas, soyez assurées que le bien que vous faites n'est pas perdu.
Petites curieuses
Elles étaient trois: jeunes, fraîches et bavardes, et elles allaient en tramway chez une vulgaire chiromanciene, dans un quartier douteux. Je les entendais se raconter les révélations déjà faites, le prix des consul-
tations, etc. Je n'ai jamais été si tentée de faire ce que je m'interdis toujours: me mêler de ce qui ne me regarde pas!
Ces prédictions fantaisistes sont souvent très nuisibles aux folles imaginations, et je ne conçois pas bien que la délicatesse d'une jeune fille ne se révolte pas à la seule idée de faire lire les jolis secrets de son cœur par ces femmes grossières.
Il faut pourtant reconnaître que c'est une tentation pour les jeunes d'essayer de percer le mystère vers lequel nous allons. Il me semble que celles qui ont souffert sont moins curieuses: elles savent que pour conserver leurs forces, il faut arriver dans le malheur les yeux fermés et qu'une longue prévoyance minerait leur courage.
Et cependant, il s'en trouve, même parmi celles-là, qui vont toutes tremblantes consulter les voyantes, les cartomanciennes et autres prétendues prophétesses. Est-ce simple inconséquence humaine, ou compliqué illogisme féminin, ce désir de livrer leurs mains à l'étude des lignes mystérieuses de vie et d'amour, de déboires et de succès, et de savoir, ou de croire savoir, ce qui les attend demain?
Etrange curiosité des âmes humaines qui demandent à la graphologie l'énigme de leur caractère, à la chiromancie le mystère de leur avenir et qui négligent ou redoutent de descendre dans les retraites intimes de l'âme pour y voir leurs faiblesses et leurs forces
qui feront pourtant cet avenir à la mesure de leur âme. Porter le passé et le présent, c'est assez; ne convoitez pas, petits filles imprudentes, d'y ajouter la connaissance du futur — dans tous les sensl
Le deviner, le rêver ,1e créer à la nuance de vos désirs, ne savez-vous pas que c'est une des joies les plus délicates de vos heures douces?
Pourquoi vous donner l'inutile appréhension du malheur qui vous attend au tournant de la route?
Pourquoi enlever au bonheur le charme de l'imprévu?
Vous ignorez encore, peut-être, que pour nos cœurs puérils, le bonheur qui n'est plus nouveau cesse d'être un trésor: on s'y habitue, on n'y pense plus... par le fait même, ne cesse-t-il pas d'être un bonheur?
Non, ne consultez pas ces vilaines femmes; vous chercheriez à donner à votre vie la forme de leurs mensonges — des mensonges que vous payez trop cher, je vous assure. Je puis bien vous dire, moi, ce qu'il sera votre avenir?
Il sera ce que vous le préparez maintenant.
Si vous saviez quelle puissance vous possédez pour commencer à créer en vous une réserve de bonheur où vous pourrez puiser toujours!
Que votre âme vivante et profonde s'unisse à votre volonté dans la recherche de l'harmonie, l'harmonie qui naît de l'accord entre
votre conscience et votre devoir, et ce sera toujours en votre âme une source inépuisable de joie intérieure que nulle épreuve ne pourra tarir.
Le rêve effacé
Cet après-midi sombre, j'allais seule par la rue presque déserte, j'étais lasse de la lutte contre un vent froid qui me coupait la respiration, et triste de la tristesse de toutes les choses frissonnantes qui gémissaient dans l'air... j'avais l'impression d'avoir déjà vécu cette minute, dans un décor identique et avec mon âme d'aujourd'hui... oui, c'était bien cela, et, de la rue, tout près, il était venu une mendiante à qui j'avais fait l'aumône. . . Machinalement j'ouvris ma bourse pour y chercher de la monnaie, et, en relevant la tête, j'aperçus, débouchant de la rue voisine, une petite vieille serrée dans un châle rapiécé, ridée, misérable et pâle comme l'ombre même de mon rêve! Je lui donnai des sous et je continuai mon chemin: mon rêve était effacé.
O esprits forts, ô gens qui raisonnez tout, vous souriez et vous me trouvez bien puérile d'avoir cette croyance qui n'est pas accessible au raisonnement puisqu'elle tient aux états mystérieux de l'âme. Et pourtant qui parmi vous n'a pas eu de ces réminiscences, et qui ne s'est dit à un moment donné:
"Où donc ai-je été chercher telle pensée? D'où m'est venu ce pressentiment?..."
Comme j'aimerais saisir la trame flottante des songes, dévider leur fil ténu, parfiler nœud par nœud les ramages qu'ils brodent dans les voiles du sommeil! Que ce serait charmant de savoir ce qu'il passe, à mon insu, de ma vie dans mes rêves et de mes rêves dans ma vie... mystérieux enlacement que tous observent et que chacun explique à sa manière.
Pour l'imagination populaire, crédule et naïvement fataliste, les songes sont des présages, ils ont des "signifiances", comme ils disent joliment, et ils sont comme des images anticipées de ce qu'ourdit le destin dans l'ombre de l'inconnu. Ils ont des interprétations toutes trouvées pour une variété de rêves, ils sont inquiets ou rassurés suivant les "signifiances" découvertes, et les plus mauvais augures sont détruits par le "rêve effacé". Sans attacher une importance démesurée à mes rêves, ils m'intéressent, et ils m'ont quelquefois annoncé une lettre, fait attendre une visite imprévue qui venait; je les considère comme des heures heureuses d'émancipation de mon âme, faisant audacieusement des incursions dans les domaines inaccessibles où elle entrevoit vaguement ce qui devrait lui être cachée encore.
Quand j'étais enfant, j'ai reçu la croyance du "rêve effacé" sans explication. Pour une fleur donnée, un froncement de sourcils, je
m'écriais : "Mon rêve est effacé". Plus tard, ma raison a repoussé cette naïveté, mais à certains jours mes rêves qui se réalisant, — comme hier, — font la nique à ma raison scandalisée!
Le rêve tissé dans l'ombre et le silence avec des souvenirs et des aspirations, le rêve qui est le refus obstiné de l'esprit de s'anéantir dans le sommeil est étrangement mystérieux. Il est peut-être le vestibule du grand au-delà vers lequel nous allons jour par jour, heure par heure, oublieux et insouciants dans l'action, mais curieux et troublés, dès que notre âme, s'isolant du tumulte extérieur, cherche à deviner l'impénétrable. «
Les rêves m'impressionnent parce que, devant eux, mon âme sent l'envahissement du mystère et comme un frisson d'inconnu, et rien ne m'ôtera de l'esprit que, lorsque nous rêvons, nous sommes sur la limite des deux mondes, le visible où nous sommes, et l'invisible où nous allons . . . Les sages qui me font l'honneur de me lire s'écrieront sûrement: O Fadette illogique, qui mettez les autres en garde contre les sciences occultes et qui croyez si naïvement à vos propres rêves!
Je leur tire ma révérence.
Boudoir er grognoir
Quand je ne sais quoi vous dire, je vais me promener, et il arrive presque toujours que je rencontre sur mon chemin ma petite chronique toute faite: je n'ai qu'à l'écrire... alors, c'est souvent de l'esprit des autres que je vous sers, vous en doutiez-vous, chers lecteurs?
Hier, chez Morgan, une petite femme bien fatiguée achetait des meubles. . . je lui dis un mot, puis beaucoup de mots, parce que son commis s'était éclipsé et que le mien n'était pas encore arrivé . . . "et alors, me disait-elle, je choisis pour mon mari qui ne peut pas venir lui-même et je voudrais tant que ce petit salon fût de son goût!... il veut un coin à lui! — Son boudoir? fis-je en souriant. — Il ne boude jamais,... mais il grogne quelquefois... — Son grognoir, alors?... — S'il pouvait y rester pour grogner! dit-elle en riant.
Et je pensai en la laissant à la boutade de Max O'Rell qui voulait assurer la paix des ménages en mettant les femmes dans leur boudoir, les hommes dans leur grognoir jusqu'à ce que les nuages fussent dissipés.
Max O'Rell n'est évidemment pas de la race des grognons: il saurait qu'on n'enferme pas un homme qui veut grogner!
Une femme de mauvaise humeur aime la solitude de son petit salon: elle s'y réfugie pour calmer ses nerfs, pour réfléchir, et aussi
pour se cacher, car elle a honte de se sentir si maussade. Et peu à peu, entre toutes les choses familières et douces, témoins d'heures heureuses, elle mijote de bons petits remords salutaires.
Mais à l'homme qui grogne, il faut un auditoire. Grogner tout seul... c'est bon pour l'animal que je préfère ne pas nommer!
Les hommes, eux, grognent pour être entendus, et il leur faut de l'espace; ils grognent avec plus de facilité et de conviction, si, au cours de leurs arpentages, ils trouvent quelques nouveaux sujets de critique. Oh! ils ne sont pas difficles, et tout leur sert; une broderie qui traîne, un journal disparu, un gant décousu, un bouton qui branle, un porte-monnaie oublié sur un meuble. . . voilà plus qu'il n'en faut pour alimenter leur besoin de trouver à redire!
Ils deviennent parfois si puérils, si enfantins, qu'ils sont parfaitement ridicules: ils le sentent et leur irritation s'en augmente, ffiais l'embarras, quand ils ont f.nmme-nfip, c'est qu'ils ne savent pas comment finir!; Il ne reste que la ressource de sortir de la maison, en tirant la porte avec fracas, pour bien marquer qu'ils reviendront pour grogner encore!
Donc, n'instituons pas le grognoir, la promenade vaut mieux, et pendant qu'elle dure, on soigne le dîner, on fait un brin de toilette, on essaie de s'imaginer que l'homme qui va revenir est le mari de la lune de miel, et on
l'attcntti... sans en avoir l'air. Au piano, c'est un bon endroit, propre à faire oublier le départ, et c'est important!
S'il revient affamé, il y a des chances pour que le dîner ait raison de sa mauvaise humeur. Au café, il dirait volontiers: "Etais-je bête, tout à l'heure!" Mais il résiste à cette impulsion intelligente. Un vrai grognon n'admet jamais qu'il ait eu tort de grogner! Cela engagerait son avenir, et je suppose que grogner est une volupté qu'il faut éprouver pour la bien comprendre.
La plupart des femmes, tout en trouvant l'homme grognon très désagréable, s'en amusent beaucoup et ne regrettent que de ne pouvoir leur rire franchement au nez. C'est si amusant de les voir, eux, si importants, devenus si déraisonnables, si enfantinement grincheux, si ridicules ! S'ils pouvaient se voir et s'entendre... ils désireraient un grognoir pour s'y cacher!
Une halte dans l'église
Dans l'église déserte j'entrai hier vers la fin du jour. J'étais fatiguée, triste, avec un immense désir d'arrêter de vivre, sans mourrir, pour me reposer!
Dans une telle disposition, la prière n'est pas longue: elle se borne à déposer son âme accablée devant Celui qui sait.
Je me laissais donc tout simplement pénétrer par la douceur du silence et de l'ombre qui envahissait l'église, quand l'orgue se mit à chanter. Quelques notes de plain-chant, des arpèges et des accords, puis la mélodie s'éleva très douce et monta peu à peu en un chœur puissant et grandiose de voix qui priaient pour toutes les âmes de la terre qui ne savent pas prier, et pour toutes les âmes de l'au-delà qui ne peuvent plus prier! Et pendant que les invocations et les sanglots de l'orgue se répercutaient sous les voûtes, il me semblait que l'église se remplissait d'une foule invisible, d'un cortège d'âmes accourues pour retrouver les gestes augustes de bénédiction qui protègent, les paroles divines de pardon qui sauvent, et au milieu de ce glissement d'êtres, de ces chants, et de l'attente frémissante, l'âme même de l'église palpita et répondit jusqu'au plus profond des consciences à toutes les angoisses, à tous les repentirs et à tous les doutes.
Après un silence, l'orgue avait repris en sourdine la mélodie du "Crucifix" de Faure. Belle dans sa simplicité un peu ancienne, elle touchera toujours les âmes douloureuses!
Vous qui souffrez, vous qui pleurez, vous qui tremblez, venez à Lui!
C'était la réponse! Et par toutes ses voix, l'église appelait à Dieu les âmes, les pauvres âmes humaines.
L'orgue se tût. . . j'entendis le pas lourd de l'organiste descendant l'escalier; ce n'était
qu'un rêve de plus que j'avais eu. . . dont il ne resterait rien!
L'air était doux quand je sortis, et au ciel pur les étoiles brillaient claires. Les gens pressés montaient à l'assaut des tramways, les petits vendeurs de journaux criaient à tuetête, la vie trépidante agitait toutes les pauvres marionnettes, et je marchais lentement, comme pour protester contre tant d'agitation.
En route je rencontrai des amies. Les unes revenaient du Ritz-Carlton où la fête au profit de FAssistance Maternelle avait eu un grand succès, les autres rentraient dîner à la hâte, pour retourner apr^s à l'exposition de poupées de l'hôpital Sainte-Justine. Elles étaient affairées, fatiguées et heureuses, et j'eus honte de moi, de ma lâcheté, de mon inaction, et ce fut bon de me réveiller dans un remords bienfaisant!
De tous côtés, en ce moment, des appels d'une redoutable éloquence s'adressent à nos cœurs. La misère est partout. Dans les foyers autrefois heureux, dans les hôpitaux d'ici, dans ceux d'outremer, et il y a vraiment autre chose à faire qu'à rêver!
Les femmes charitables dont la fortune, le cœur et la volonté font vivre les œuvres de secours ont trouvé le vrai chemin qui mène à Dieu. "Car la charité contient tout, comme le dit saint Paul, avec des accents de poésie surnaturelle. Elle seule est fluide et vivante, toute grâce et tout esprit, sans forme,
mais apte à pénétrer toute forme. Fléchissant s'il est bon de fléchir, résistant s'il est bon de résister, ferme et douce, énergique et suave, elle porte tous les noms, s'accommode de tous les milieux; elle est souple, subtile, délicate, pénétrante, elle est joie et lumière, non effort et tension, puisqu'elle est amour, et toutes les vertus ne sont que ses attitudes."
Conte du coin du feu
La veillée s'avançait et tout s'endormait dans le petit village, où, à l'automne, l'Angelus du soir est l'un des derniers bruits du dehors. Dans la grande salle où mes hôtes m'avaient installée, je n'entendais que le bruit égal et lent du lourd balancier de l'horloge enfermé dans sa boîte de chêne, et le murmure du chapelet ronronné dans la chambre voisine par les deux bons vieux qui m'hébergeaient depuis des semaines dans ce joli pays du nord.
Une belle attisée de bois franc pétillait dans l'énorme poêle et les rayons de la flamme montaient et descendaient, découpant sur la muraille et les meubles, des plaques de lumière rougeâtre et tremblante, et laissant de ces coins d'ombre sans fond qui préoccupent et attirent le regard.
L'heure était douce de toute la tiédeur de ce bon intérieur où ne pénétrait rien de la
tristesse du froid humide qui embuait les vitres. J'aurais aimé rester seule avec mes pensées, mais leur prière finie, les deux vieux revinrent auprès du feu: elle, toute menue, serrée dans son châle de laine, pour tricoter "par coeur"; lui, pour "tirer une touche" et m'offrir l'histoire du coin du feu que je réclamais presque tous les soirs. Il avait tout un répertoire de ce qu'il appelait "des peurs", où la vérité et la fantaisie se mêlaient d'une façon étrange et saisissante.
Il racontait merveilleusement: je vous dirai bien son histoire, mais je ne puis vous faire entendre le langage pittoresque, le ton convaincu, mystérieux, qui m'impressionnait malgré mon scepticisme qu'il sentait et qui l'indignait.
"Il y a bien sûr trente ans, — c'était en octobre et il faisait un brouillard glacé comme ce soir, — que le curé, revenant des malades, trouva sur les marches du presbytère, une petite fille de trois à quatre ans, enveloppée dans une méchante couverte et transie de froid et de peur. Pendant deux jours on n'en put tirer un mot et on la crut muette. Elle n'était ni muette, ni infirme, et nos voisins, des habitants riches et sans enfants, offrirent au curé de l'élever, car malgré toutes ses recherches, celui-ci n'avait pu savoir d'où elle venait. Il se passa quatre ou cinq années, puis, je ne sais ni pourquoi, ni comment, le bruit se répandit, peu à peu, que l'enfant était ensorcelée, et qu'on lui avait jeté un sort. Elle aurait été bien jolie si elle
n'eût été si blême, que sans ses yeux clairs à la manière d'une eau qui luit, elle eût ressemblé à une déterrée.
"Sauvage comme un petit chat de grange, elle fuyait les autres enfants et ne savait pas même répondre au monde honnête qui lui voulait du bien. La nuit, elle se levait, allait et venait par la maison, et elle parlait aux esprits; elle ne marchait pas comme le monde en vie, elle glissait comme une ombre ... et nos voisins étaient bien tourmentés à son sujet!
"Quand La Grite eut à peu près seize ans, elle parut affaiblir: elle se mourait comme une lampe à bout d'huile sans qu'on lui connût de maladie. Mais elle continuait de vagabonder, et ses parents qui ne l'avaient jamais contrariée, la laissaient passer le plus clair de son temps dans les bois qui entouraient les quelques maisons du village. C'est vers ce temps qu'il commença à se passer des choses bien curieuses chez elle. Des fois, c'était, dans le grenier, comme de grosses boules qui roulaient sur le plancher, ou bien, c'étaient, dans le tuyau du poêle, des voix qui jacassaient ensemble, ou bien encore, c'était le bruit du rouet dans la chambre où personne ne couchait. C'était évident que le diable s'en mêlait. Tout le village était épeuré et les parents de la Grite auraient bien voulu s'en débarrasser, — honnêtement, s'entend!
"Mais ce n'était pas facile! A dix lieues à la ronde, on n'eût pas trouvé une âme assez
hasardée de son salut pour prendre chez soi une fille possédée, et on voyait de plus en plus qu'elle l'était! On n'aurait pas eu, non plus, le cœur de mettre la pauvre innocente dehors, tout de même! Il arriva que le père Marouette, le meunier, se laissa gagner à travailler fort avant dans la nuit. La mouture pressait, et il était autour de minuit quand il revint chez lui en longeant le bord de l'eau. Entendant un bruit de rames, il se retourne, et les cheveux lui en dressent sur la tête, quand il aperçoit une grande barque toute noire, et la Grite, morte, étendue au fond. A l'avant, un squelette pointait le chemin, tandis qu'un autre squelette ramait avec un cliquetis d'ossements. Epouvanté, le père Marouette voulut se sauver, mais, nix! ses pieds collaient à la terre. Il écrasa sur place, et au matin on le trouva quasiment mort. — Il était saoul, peut-être? fit placidement la vieille. — Pour dire le vrai, le père prenait son petit coup quelquefois, mais il nous a juré que cette nuit-là il était correct. — Et la Grite? — Disparue, ma chère Dame... on ne l'a plus revue. . . puisque le diable était venu la chercher, c'est pas bien étonnant.
— Voyons, Monsieur François, elle a dû se noyer ou s'égarer dans la montagne? — Justement ce que le curé nous disait! Il nous força de la chercher, et j'en étais de ceux-là, mais c'était pas la peine, allez! On ne va pas chez le diable chercher le monde! Les loups l'auront mangée, fis-je, entêtée. — Pour des loups, il y en avait gros dans 1«
temps, et un moyen loup n'aurait fait qu'une bouchée de la pauvre Grite, mais je vous dis, moi, que les loups n'en auraient pas voulu! C'était le bien du diable, voyez-vous, et son bien il le garde pour lui."
Mauvaise humeur féminine
Quand un homme témoigne de l'humeur, c'est qu'il en a et il la manifeste ouvertement. Personne ne le tire de son mutisme si c'est un boudeur; personne n'échappe à ses boutades si c'est un grognon: il critique à tort et à travers, il gronde et tempête et il est franchement détestable avec tout le monde.
L'humeur d'une femme est chose plus compliquée, et elle ressemble aux statues qui rient d'un côté et pleurent de l'autre, car elle se choisit généralement une victime. Supposons une minute que ce soit son mari. Cela s'est déjà vu!
Sombre et maussade en sa présence, elle devient souriante dès qu'il s'éloigne. Pour lui les regards durs, les haussements d'épaules dédaigneux, les airs excédés les soupirs de victime... mais cette pauvre personne accablée se transforme dès qu'il disparait : gaie, animée, charmante, elle a oublié tous ses maux!
Joue-t-elle donc la comédie? Il faut bien avouer qu'il y en entre une bonne part, et
c'est pourquoi la mauvaise humeur féminine ne m'inspire pas de sympathie. Cette mauvaise humeur n'est pas la suite du chagrin causé par un autre, mais de la rancune qu'elle en conserve et du dépit qu'elle veut lui en témoigner, ou bien, cette mauvaise humeur est tout simplement l'expression d'un vilain caractère.
Je ne cesse pas de m'étonner que la finesse d'une femme ne l'avertisse pas de la gaucherie d'un tel procédé. Croit-elle améliorer ainsi des relations déjà tendues? Si son prestige diminue, pense-t-elle le rétablir en étant désagréable et revêche? Ne suit-elle pas plutôt un instinct aveugle sans se demander à quoi il la mène?
L'entêtement accompagne généralement la mauvaise humeur féminine et rien n'est plus curieux que d'en suivre le développement. Il s'exerce sur la première chose venue. Au hasard de la conversation, elle saisit une occasion de contredire et cela d'une façon péremptoire, absolue, qui, en un clin-d'œil devient agressive et irritante. Ecoutez-la, vous ne lui trouverez ni bonne foi, ni bon sens: les raisons n'ont aucune prise sur elle, elle contredit sans s'occuper de vous blesser; pour vous tenir tête, elle accumule les faussetés et les sottises, elle ne vous concède rien, et elle se résigne à être absurde plutôt que de céder d'une ligne. Si ce n'est pas une sotte, son irritation s'augmente de la confusion de se sentir ridicule et fausse.
Mettons que peu de femmes aillent aussi loin dans leurs entêtements, il n'en reste pas moins vrai que la disposition ordinaire de la femme de mauvaise humeur est de contredire, et aussi, qu'elle peut vous faire visage de bois à la maison et être charmante et gracieuse, cinq minutes après, avec des étrangers.
L'égalité d'humeur est une des très jolies qualités de la femme, et avec elle on trouve presque toujours la simplicité intelligente qui sait reconnaître ses torts et admettre avec indulgence les erreurs des autres.
Les discussions, surtout en famille, ont plus d'inconvénients que d'avantages. Elles ne servent ni à éclairer les autres, ni à s'améliorer soi-même: elles sont irritantes pour ceux qui discutent, fatigantes pour ceux qui écoutent. Alors s'il y a tant à gagner à nous taire, nous pourrions l'essayer plus souvent peut-être?
Jour des morts
Toute la nuit et toute la matinée, le vent furieux a couru de la montagne au fleuve, arrachant les dernières feuilles qui s'accrochaient aux branches dépouillées; et maintenant on ne l'entend plus, et sur le ciel plombé, les arbres se profilent nus, immobiles et tragiques. Rien ne sourit et rien ne bouge.
Au ciel bas pas un nuage, les chemins passent tout noirs entre les champs dévastés, les oiseaux se taisent, les portes sont fermées: on dirait l'endroit inhabité.
Dans ce décor désolé, toute la tristesse de ce jour des Morts, grelottant et brumeux, fait jaillir des larmes, de vaines larmes sorties des profondeurs de tous nos désespoirs!
O la mort vivante des jours qui ne sont plus! O la mort à jamais muette de ceux à qui nous disions: nous ne nous séparerons jamais.
Ils ont disparu dans Pau-de-là mystérieux et nous avons vécu sans eux; nous les aimions tant, et nous avons pu être heureux sans eux!
Et dans les cimetières, devant ces tombes remplies de morts qui furent aimés, oubliés et remplacés, une révolte nous soulève contre la cruauté de la destinée humaine qui voue la vie à tant de larmes et la mort à tant d'abandon!
Dans notre fièvre de vivre, nous oublions trop les morts!
Nous nous plaignons de l'inconstance et de l'infidélité des vivants, comme les morts auraient bien plus le droit de se plaindre de nos défaillances et de l'insuffisance de nos cœurs! Mais j'aime mieux croire qu'étant dans l'infini, ils comprennent et excusent le fini des pauvres petites âmes terrestres. Et c'est parce qu'ils nous comprennent si bien qu'ils pourraient nous aider puissamment si
nous savions rester en communion avec eux. Ils savent maintenant le secret des grands pourquoi qui font gémir l'humanité, ils comprennent le divin et le surnaturel que nous cherchons si fort à ne pas percevoir autour de nous; avec leur seule âme dépouillée des imperfections mortelles et des ignorances humaines, comme ils nous parleraient si nous les interrogions!
Le souvenir de leur vie si bien remplie ou si brusquement arrêtée ferait naître en nous une inquiétude salutaire. Regardant notre vie, ce que nous avons fait en regard de ce que nous avons voulu faire, nous sentirions qu'il faut nous hâter d'agir, car nous ignorons quel temps nous sera encore accordé. J'arrivai au cimetière en méditant ainsi. Tout était mort autour . . . partout ... Le ciel luimême semblait une chose éteinte couvert d'un linceul gris. Je frissonnai comme si la mort eût touché mon cœur et je sentis profondément la désolation de ce cimetière d'où si peu de prières s'élèvent à cette heure tardive.
Soudain, un rayon du soleil couchant fit une trouée, dans ce gris, souleva les atomes humides suspendus en l'air, les fit scintiller et mit dans l'espace comme la tombée de larmes pleurées doucement. Puis le rayon se posa sur le grand Christ du Calvaire qui en recueillit toute la lumière et devint un Christ resplendissant dont les bras étendus bénissaient les morts et appelaient les vivants.
A genoux devant lui, je sentis une grande douceur pénétrer dans mon âme avec la conviction qu'il garde et aime les uns et les autres, et qu'il faut avoir confiance, comme les petits enfants avec leur mère.
Nous passons . . .
Je regardais sur le ciel les nuages flotter, s'éloigner, se rapprocher, se détacher en fines mousselines ou se fondre en des formes tourmentées. Puis cet ondoiement s'immobilisa, et là, sous mes yeux, se dessina une cité... une cité fantastique, grise et mauve, où se dressaient des palais, des tours crénelées, des églises à clochetons, de longues flèches d'argent, et sur ces coupoles et ces murailles, la lumière rouge et or du soleil couchant accrochait des bannières et des oriflammes. C'était une grande ville en fête!
Et pendant que j'essayais de tout voir de cette création merveilleuse, la lumière peu à peu se voila; la cité aérienne, ses tours coiffées de nuages, ses châteaux et ses cathédrales s'effritèrent dans l'espace; les étoiles se mirent à briller parmi leurs ruines, et derrière la montagne de neige, la lune claire et froide monta dans l'azur nettoyé.
C'est le même ciel, toujours, mais les nuages n'ont fait qu'y passer, et c'est le monde, toujours le même monde, où nos vies passent
et s'effacent! Elles passent, nos vies, en traçant des dessins plus ou moins vagues, que les autres regardent avec plus ou moins d'intérêt, puis elles disparaissent dans l'infini, mais nos âmes durent!
Et quand on sait qu'aucune ne meurt, que, depuis le commencement, toutes les âmes qui ont animé des corps humains n'ont fait que traverser de l'autre côté, qu'aucune n'a pu être anéantie, que par-delà la vie elles sont toutes vivantes dans la gloire, ou dans l'attente, ou dans la souffrance, un indicible frisson nous saisit devant ce mystère de l'infini!
Songez donc! Depuis la création comme il y en a eu des hommes, et tant que la terre existera, comme il y en aura! Et sans trêve, les âmes s'en iront peupler l'au-delà dont la mort leur ouvre la porte!
Je savais cela, vous aussi, mais je n'y avais jamais assez pensé pour "le voir" comme ce soir, et j'ai eu peur! J'ai joint les mains en disant: "Mon Dieu!" comme le petit enfant appelle sa mère quand il est effrayé.
Et je pense qu'il est venu, puisque, dans l'ombre qui envahissait ma chambre, le calme a succédé à l'angoisse qui était une défiance, un doute de la puissance divine de concilier ce qui nous semble contradictoire.
Puisque nous ne trouverions jamais en nous la possibilité de désirer faire mal à ceux que nous aimons, de les désappointer volontairement, encore moins de les tromper, ne
faisons-nous pas une injure grave à Dieu qui a fait la tendresse de nos cœurs humains, de Le soupçonner de dureté, de dureté éternelle? Et je n'ai plus été malheureuse. Nous comprendrons plus tard, quand pour nous aussi la porte s'ouvrira...
La soldanelle
Il neige et je suis un peu paresseuse. Le silence est si grand, dehors et dedans, que j'entends le frolis des flocons de neige qui se pressent dans les vitres comme s'ils demandaient de leur ouvrir... c'est joli toute cette neige qui monte le long des pentes, s'arrondit en dôme sur les clôtures et les objets dont elle reproduit les formes en courbes si moelleuses! Les branches sont garnies de moineaux: transis, le cou dans la plume, en petites boules noires, ils frissonnent dans la mousse blanche qui épaissit.
J'ai pris un livre que mes doigts effeuillent distraitement, pendant que je regarde dehors, toute au plaisir de flâner si doucement. Une fleur séchée glisse du livre sur ma main, et voilà que mes pensées qui se dispersaient comme la neige folle, commencent à vivre autour de cette activité faite fleur que l'on appelle la soldanelle. La vie de cette petite plante ressemble à un conte de fée par son côté merveilleux, et à un cours de morale par son côté profond.
La soldanelle est une plante des Alpes qui vit aux grandes altitudes. Quand l'hiver achève, que le soleil est chaud sans avoir encore fondu les neiges, cette impatiente petite fleur, devançant toutes les autres, commence à pousser sous la terre gelée. Par un miracle d'énergie, elle se fait jour à travers les couches de glace, et l'on voit bientôt deux petites cloches jumelles, exquises de fraîcheur et de fragilité, se balancer au-dessus de la glace qui souvent, pendant les nuits froides, se reforme autour de la tige verte.
Et le procédé employé par la soldanelle pour se frayer un chemin dans la glace? Elle la fait fondre par la chaleur dont ses feuilles sont à la fois la réservoir et le foyer.
C'est un miracle qui se reproduit assez exactement chez certaines âmes vivant également sur les hauteurs. Ne connaissez-vous pas de vaillantes et patientes soldanelles, qui, après avoir accumulé dans leur cœur des réserves de chaleur aimante et de patience généreuse, finissent par avoir raison des cœurs glacés?
Lentement, sous l'indifférence et la froideur, elles ont poussé leurs tiges frêles, et peu à peu, par la force du rayonnement de leur cœur ardent et tenace, elles franchissent les obstacles qui paraissaient insurmontables, pour s'épanouir dans le bonheur si chèrement conquis, et leur grâce redonne la vie à des cœurs qui se croyaient gelés à tout jamais.
Ce qui fait la force étrange de la soldanelle, c'est sa prévoyance: tout l'été, elle a chargé ses feuilles, recueilli le combustible qu'elle brûle quand vient la saison de vivre et de grandir malgré les forces contraires.
Les jeunes filles devraient imiter la fleur mystérieuse. Quand la vie leur sourit, que les hommages les couronnent, qu'elles sont comme des petites déesses dont les désirs sont des ordres, elles oublient trop que le printemps est une saison courte, que les temps rudes viendront, et qu'alors la déesse recevra plus d'ordres qu'elles n'en donnera; elle sera souvent transie par le froid si elle n'a pas, en temps opportun, fait une ample provision de douceur, de bonté chaude, de gaieté rayonnante qui défient le froid des cœurs atteints par l'indifférence dont souffrent, par accès, les^œjirs d^hommes^ ordinaires!
La bêtise serait alors de renoncer tristement au bonheur qui fait mine de s'enfuir. Elles furent conquises, à leur tour de conquérir, et en vraies petites soldanelles, de percer les neiges et les glaces, et de fleurir dans l'amour qu'elles auront regagné ou réveillé à force de grâce patiente et de bonté indulgente et tendre.
Ahl mes chères petites amies! Avant de vous jeter dans l'aventure du mariage, étudiez la botanique! Vous ignoriez sans doute que c'est une science bienfaisante et... pratique!
Nous changeons . . .
Nous serions bien surpris, si au bout de chaque année nous pouvions voir distinctement ce que nous ont appris ces douze mois... et qui sait, si, au bout de dix ans, nous reconnaîtrions notre âme tant elle a évolué et parfois s'est transformée. Mais nous réfléchissons si peu que nous ne savons pas de quelle manière elle a subi l'enseignement quotidien de la vie, la leçon des choses vues et comparées, l'exemple des existences coudoyées, l'influence si puissante des grandes affections, l'impitoyable morale du temps qui va, sans arrêt, au milieu de nos joies et de nos détresses.
Non, nous nous croyons toujours les mêmes, surtout si la vie, nous emportant dans son tourbillon, nous a enlevé le loisir et la curiosité de tourner nos yeux en dedans. Cependant nous sommes autres. Meilleurs?
Quelquefois, la souffrance affine une âme et vit-on dix ans sans souffrir? . . . Pires? . . . oui, si nous ne sommes pas meilleurs: la douleur qui n'élève pas l'âme la rétrécit et la durcit.
Mais, puisque nous nous modifions tant sans le vouloir, sans même le savoir, de quelles transformations morales ne serions-nous pas capables consciemment et volontaire-
ment? Cela ne vous ouvre-t-il pas des horizons infinis?
Quand nous sommes las et tristes, et très souvent, parce que nous créons en nous la fatigue et les chagrins, il est bon de pouvoir nous dire qu'il dépend de nous d'être plus intelligents, meilleurs et plus aptes au bonheur.
Je vous ai déjà exprimé le regret, que parmi tant de professeurs, il n'y eût pas de professeurs de joie pour apprendre aux aveugles de ce monde à voir les joies qu'ils dédaignent. Pourquoi ne serions-nous pas nos propres professeurs de joie?
Nous le deviendrions en nous appliquant à ne laisser perdre autour de nous aucune parcelle de beauté et de bonté. Dieu en a mis partout, mais il faut avoir l'âme bien éveillée, bien vivante, pour les sentir et les deviner, et le bien, deviné chez ceux, quelquefois, que l'on était porté à dédaigner, c'est la plainte chétive mise au soleil qui retige et fleurit. Soyons attentifs. . . et au lieu de gémir: "La vie est triste, les hommes sont méchants!...", efforçons-nous de faire la vie meilleure en découvrant la bonté cachée chez tous! Beaucoup, beaucoup de femmes sont tristes parce que leur âme est vide... elles ont cessé d'aimer parce qu'elles sont désappointées, et leur tristesse les tue et tue aussi leur entourage! Elles pourraient vivre pourtant et faire vivre aussi si elles le voulaient! Leur cœur fragile qui paraît brisé se rempli-
rait à nouveau d'un amour plus large, de charité qui s'épanouirait dans le dévouement vivant, au lieu de mourir lentement dans l'acceptation morne de devoirs détestés. Qu'elles y pensent, qu'elles méditent la parole du sage :
"O femmes! Gardez-nous la beauté du monde!"
Noël
Demain ce sera Noël... un autre de ces Noëls qui passent et s'en vont, si semblables par ce qu'ils remuent en nous de meilleur, si différents par les changements que la vie nous apporte entre chacun d'eux.
Quand, d'un clocher à l'autre, les carillons de minuit se répondent en chantant Noël, ils éveillent en notre âme toutes les choses douces et tristes qui sommeillaient, et si, dans le silence de la veillée de Noël, on est recueilli et attentif, elles font notre âme plus vivante: renouvelée, libérée des entraves quotidiennes, c'est dans une grande lumière qu'elle regarde passer sa vie. Est-ce d'en voir ainsi se dérouler la suite, qu'elle arrive à comprendre que tout est bien, et que nos pires épreuves furent des bénédictions si elles nous rendirent meilleurs?
Oui, depuis le berceau où nous apprenions à vivre dans la chaude tendresse maternelle, jusqu'à la fin, dont le mystère insondable ne
nous effraie plus, tout est bien et Dieu a raison.
Il a toujours raison, c'est entendu, mais c'est de le sentir en son cœur qui met l'âme dans la paix, la paix divine promise par les anges de Bethléem aux hommes de bonne volonté!
Et ne voilà-t-il pas une bonne préparation pour entrer dans l'inconnu de l'année nouvelle? Le bonheur que nous nous souhaitons les uns aux autres, que nous attendons avec un espoir inlassable pour ceux que nous aimons et pour nous-même, nous paraît tout de même bien incertain. Sous nos vœux souriants, il y a l'angoisse vague des maux possibles, probables même si l'on en croit l'expérience passée. Il ne serait pas bon de céder à cette tentation d'inquiétude... elle est inutile et nuisible. En jetant un coup d'œil sur le chemin parcouru, nous y rencontrons rarement les épreuves redoutées et les joies rêvées... ce sont d'autres bonheurs, d'autres chagrins, toujours de l'imprévu joyeux ou triste qui a surgi dans les vies même les plus calmes. Alors à quoi bon se tourmenter?
Au lieu de regarder bien loin dans l'avenir, regardons en nous-mêmes: voyons les forces vives qui sauront accueillir bravement ce qui nous est réservé. Il ne nous sera rien imposé que nous ne puissions supporter puisque nous avons confiance en Dieu. Et avoir confiance en Dieu c'est également avoir con-
fiance en soi, dans les autres, dans la vie, et aller de l'avant, courageux et actifs, prêtant de notre énergie à ceux qui en manquent donnant, avec notre sourire, notre foi tranquille à ceux qui refusent de croire la vie bonne. S'ils pouvaient comprendre qu'il faut l'aimer pour qu'elle nous traite doucement!
Les écoles d'Ontario
C'est dimanche, et je vous écris dans l'inquiétude de ce qui se passera demain à Ottawa. Lentement, logiquement, les événements se sont déroulés jusqu'à cette crise tragique, et des jeunes filles, des femmes souffriront pour une cause de laquelle nous nous sommes peut-être trop désintéressées, ici, endormies dans la sécurité que nous pensions acquise pour toujours.
Cette sécurité était faite en partie de notre impuissance à croire à tant de mesquinerie et d'injustice des gouvernants d'Ontario, qui, lâchement, veulent écraser les petits et les faibles, ou du moins, ceux qu'ils jugent tels. Tant pis pour eux, les gouvernants! Ils y perdent notre estime et leur prestige et nous n'y perdrons rien, puisque nous ne céderons pas.
Les Français d'Ontario, conscients de leur droit, attachés à leur langue, les défendent contre tous et contre tout, dans une révolte que partage tout Canadien-français digne de ce nom.
Il me semble que les femmes de la province de Québec ont été lentes à s'éveiller à la réalité du drame qui se joue dans l'Ontario, et que les luttes de ces trois dernières années les ont laissées indifférentes. Il y a de brillantes exceptions que je me dispense de nommer: comme moi vous les connaissez et vous les admirez. Mais, en général, peu de femmes ont été au courant des événements qui préparaient la crise actuelle, et celles qui savaient ne comprenaient pas très bien, peutêtre, que notre vie française qui est notre vie nationale, notre vraie vie, était en jeu.
Mais rien ne vaut les leçons en action, et la vaillance et le patriotisme des Français de l'Ontario ouvriront les yeux des Françaises du Québec, et toutes ensemble, animées du même esprit, nous ferons ce qu'il faut pour demeurer français dans l'Ontario où l'on nous persécute, et dans le Québec, où nous glissions mollement aux concessions dangereuses. L'une d'elles, c'est notre facilité à parler l'anglais de préférence au français quand ce n'est pas nécessaire.
Certes, il faut apprendre l'anglais et le bien parler, quand ce ne serait que pour prouver notre supériorité sur les Anglais incapables d'apprendre le français et qui s'en excusent en prétendant que nous ne parlons pas le français de France!
Ne nous gênons pas pour leur dire que leur ignorance seule peut leur faire débiter de pareilles inepties, mais ayons la sincé-
rite de reconnaître que nous sommes souvent inexcusables de n'être pas plus soigneux de notre langage et que certaines de nos négligences et de nos ignorances sont coupables.
N'est-ce pas révoltant! Pendant que le sang canadien-français coule sur les champs de bataille anglais, les Anglais fanatiques empêchent les enfants de ces braves soldats d'apprendre le français dans leurs propres écoles.
Il n'y avait vraiment rien à faire qu'à résister: ce ne sera pas la première fois, ni la dernière!
Dans cette résistance, apportons aux Canadiens d'Ontario notre sympathie et notre conviction et qu'ils sentent que nous leur sommes étroitement unis! Et la communion une fois établie produira des vibrations puissantes qui soulèveront les opinions larges et généreuses et feront tomber tous les obstacles.
Dans un couvent
Passer de l'agitation du monde, du tourbillon de vos propres pensées, du bruit des allées et venues des autres qui vous donnent tant de fatigue quand vous êtes faible, à la vie d'un couvent si tranquille qu'on s'y entend respirer, voilà une aventure qui vous donne la sensation d'avoir été transportée dans un pays enchanté.
Je faisais part de cette impression à une jeune femme américaine, pensionnaire de hasard, comme moi, de ce ravissant couvent où tout est silencieux et froid même quand le soleil brille! Chaque pièce ensoleillée ressemble à une glacière où la lumière serait venue se rafraîchir, et cependant les calorifères donnent une température égale et agréable. C'est un soleil éblouissant qui rayonne, mais sur ces murs blancs, ces rideaux blancs, ces parquets cirés, les rayons sont fragiles et sans chaleur. Ma compagne est protestante et un peu poète et elle me répondit: Oui, c'est un palais enchanté habité par des princesses qui dorment. Quand on leur coupa les cheveux, avant de les coucher dans leur cercueil, quand on ramena sur leur figure, comme un linceul, leur voile de professe, elles s'endormirent... et leur sommeil dure ... Le prince qui viendra les réveiller pasera à travers les ronces et les épines combattant les géants du Désespoir, les dragons du Regret, et il les tuera-. . . et les princesses attendent ce prince et c'est la Mort.
C'est pour cette heure de liberté qu'elles respirent et qu'elles prient jusqu'au moment de leur délivrance.
Chaque soir elles se disent qu'un jour a passé qui les rapproche de l'instant de l'arrivée du Prince qui leur ouvrira les yeux.
Elles dorment, les princesses : vous me direz qu'elles prient? Oui, presque toute la journée, mais comme font ceux qui parlent
dans leur sommeil: c'est un murmure incohérent et doux, de mots si souvent répétés, que leur signification en est usée! Regardez les princesses remuer les lèvres pour psalmodier les vêpres: elles rythment les psaumes d'une voix si égale, si monotone, que je suis sûre que le ruisseau bavard, sous nos fenêtres, a plus conscience de sa course sur les cailloux, qu'elles, du mouvement de leurs lèvres articulant les syllabes latines. Jamais, Madame, je n'avais imaginé une vie si étrange, si douce mais si inconsciente! On se croit dans une autre planète. . . et c'est ça qui repose! conclut-elle d'un air las.
Je l'avais écoutée sans l'interrompre, amusée et charmée par ce conte gracieux, mais un peu scandalisée de cette incompréhension absolue de la vie intérieure, de la vie religieuse, qui font de toutes celles qu'elle appelle des princesses endormies, des âmes si vivantes, si ardentes, qu'à leur contact on respire Dieu, Dieu dont elles vivent et qu'elles exhalent. Sans doute le ciel les attire, mais elles aiment la vie où Dieu les veut et comme Il la fait pour elle!
Elles prient, et leur inlassable et vivante prière accompagne une activité qui s'exerce au profit de toutes les faiblesses et de toutes les misères humaines: vieillards qu'elles hébergent, orphelins qu'elles recueillent, malades qu'elles soignent, morts qu'elles ensevelissent, enfants qu'elles instruisent! Et celles-ci? Ces contemplatives? Oh! non, elles
ne dorment pas! Elles s'offrent en silencieux et brûlant holocauste pour ceux qui vivent dans le monde comme s'il n'y avait ni Dieu, ni âme, ni vie future! Elles ne dorment pas, ces saintes! Elles goûtent, dès maintenant, les choses éternelles qu'elles trouveront audelà de la mort. Des profanes comme nous se figurent difficilement l'intensité de vie intérieure des âmes à ce point purifiées!
A son tour, ma compagne écoutait, étonnée, elle entrevoyait, peut-être pour la première fois, Dieu présent, l'Invisible rendu sensible aux âmes de lumière.
Dans un rayon
Dans le large rayon de soleil qui traverse la pièce, une infinité d'atomes lumineux dansent, montent et descendent; ils paraissent retenus dans la bande de lumière par une force irrésistible, et je pense que chacune de nos vies est fixée dans un rayon, où flottent ainsi toutes les joies et toutes les douleurs qui nous sont destinées. Que de germes de souffrance ou de bonheur se fixent sur nous, à notre insu, dont nous vivons, que nous respirons, sans le savoir... que d'autres s'agitent autour de nous qui ne seront pas des joies vivantes et des chagrins cruels, parce qu'ils ne pénétreront jamais au-delà de la surface de nos cœurs. C'est en ce sens que bonheur ou malheur sont choses si relatives.
Le bonheur que nous ignorons ne nous rend pas heureux, et si les plus grands malheurs ne font pas saigner notre cœur, ils n'existent pas en réalité; ce sont des fantômes qui errent autour de nous: nous fermons les yeux, ils disparaissent, nous n'y pensons plus!
La mort est un malheur . . . mais que de mortalités ne rendent pas malheureux ceux qui devraient s'affliger!
Et dans un autre ordre d'idées, ce qui enchante votre voisin vous causerait de l'ennui, et ce qui vous fait pleurer le laisserait bien indifférent!
Car est-il rien au monde de plus personnel, de plus "incommunicable" qu'une âme?
Aussi ne faut-il pas se flatter d'avoir pénétré l'âme, toute l'âme de nos amis. Nous connaissons ce qu'ils veulent bien nous en livrer et peut-être un peu plus, si nous sommes bien perspicaces, mais ces âmes ont des profondeurs ignorées d'eux-mêmes, et le mystère et l'imprévu qu'ils y découvrent chaque jour leur causent de l'inquiétude et de l'effarement. Comment croire sérieusement, alors, que nous, du dehors, pouvons tout deviner!
Rien ne démontre plus cette impuissance des autres à connaître la véritable physionomie des âmes, que les appréciations variées que nous entendons émettre au sujet de ceux que nous connaissons bien et que nous aimons.
Nous sommes stupéfaits des accusations futiles ou graves portées contre eux; nous ne les trouvons même pas fondées sur des apparences, nos protestations soulèvent tant d'incrédulité, que nous nous taisons devant l'absolue inutilité d'un plaidoyer dont le seul résultat serait de remuer un peu d'air autour de nos paroles.
Comme il faudrait être prudents, réserver nos propres jugements sur ceux qui vivent autour de nous!
C'est difficile à cause des élans de sympathie qui entrent en jeu pour nous induire en illusion ou nous jeter dans l'injustice!
"Regardons avec des yeux d'amour et nous cpellerons des choses sublimes." Oui, c'est bien vrai, et le contraire aussi!
La sympathie-instinct donne ces yeux d'amour, visionnaires de "choses sublimes", et chimériques, défions-nous-en!
Certes, je veux des yeux d'amour pour regarder ceux que j'aime, mais c'est la sympathie-sentiment qui doit me les donner: ils regarderont avec attention, ils aimeront l'âme qui m'attire parce qu'ils l'auront comprise, et ils verront les "choses sublimes" cachées aux profanes.
Un nuage a éteint la bande de lumière rose, les atomes ne sont plus visibles... il y a longtemps que je bavarde!
La petite sœur de charité
La petite Sœur Saint-Benoit est une de mes amies. Quand elle apprit que je passerais l'été à X, elle me pria d'aller voir son oncle, vieux et infirme, mais "si intelligent et si bon, que vous ferez cette belle charité avec un vrai plaisir", dit-elle. J'ai donc fait la connaissance du vieux monsieur, puis je gagnai son amitié en lui disant du bien de Sœur Saint-Benoît, et dernièrement, il me raconta la simple et tragique histoire de sa pauvre vie, illuminée quelques années par la présence d'une enfant dont le départ Ta encore laissé seul, mais, cette fois, résigné et patient.
"Ma petite Marie, madame, avait deux ans quand mourut sa mère: c'était ma sœur et l'enfant n'avait pas d'autre parent que moi. Je l'apportai ici, me demandant, ahuri, ce que j'en ferais bien! J'étais un singulier protecteur! Déjà vieux, infirme, pas riche, sauvage comme un ours, laid . . . comme vous voyez, je vivais seul, redoutant les sympathies intempestives autant que la malveillance. J'avais eu une enfance pénible: les gamins de mon âge s'étaient tant moqués de ma bosse et de ma petite taille, que je m'étais sauvé du collège dans un accès de désespoir. L'ancien curé d'ici, chez qui je me réfugiai, et qui comprit et eut pitié de ma misère morale, me garda chez lui, m'enseigna tout ce qu'il
savait, et poussa la charité jusqu'à vivre assez longtemps pour que je puisse me tirer d'affaires tout seul. J'avais recueilli un petit héritage qui me rendit propriétaire de cette maison: j'y vécus bien des années entre mes livres et mes fleurs. Je n'aimais personne, personne ne m'aimait, et j'en voulais à toute l'humanité d'avoir une taille de nain et une bosse sur le dos!
Mais quand la petite se mit à m'aimer, à m'appeîer "mon beau vieux Nonc", je me transformai. J'oubliai ma difformité et la malice des hommes, j'eus un magnifique dédain de l'impression que je créais. Et même, Dieu me pardonne, je me souviens que lorsque je me promenais avec la menotte de la petite dans la mienne, je poussai la fatuité jusqu'à me croire un objet d'envie.
Elle grandissait et j'étudiais, ravi, le développement de cette petite âme humaine, la première dont je m'approchais. J'y découvris le germe de mes curiosités, de mes inquiétudes, de mes aspirations, j'y vis ma sensibilité encore affinée, et je n'eus plus d'autre intérêt dans la vie que la chère mignonne. Elle était intelligente et sérieuse, attirée comme moi vers le mystère de l'infini: elle ne se lassait pas de me questionner; moi, pauvre homme, j'étudiais encore, et je répondais de mon mieux, mais si peu bien, en somme, qu'elle est allée dans la maison de Dieu, Lui demander à Lui-même ses secrets!
Toute petite, quand elle eut compris que tout dans la nature est vie et mort, elle donna
une âme à toutes les choses. Avons-nous devisé ensemble sur l'angoisse des arbres qui soupirent dans l'espace, sans que nous, étrangers à leur langage, puissions deviner ce qu'ils désirent ou regrettent! Nous observions les oiseaux, leurs voyages, leurs fêtes, leurs nids remplis de beaux œufs couleur de pierres précieuses. Pour elle les fleurs avaient un visage et elle leur parlait comme à des petites personnes. Elle aimait toutes les bêtes avec une sollicitude touchante. Patiemment, nous cherchions ensemble ce qui peut s'élaborer dans ces cervelles obscures, au fond de ce rêve dont ils ne s'éveillent jamais: idées sans conscience qui n'ont pas de mots pour s'exprimer.
Le soir où je lui appris que les étoiles ont des noms, comme les fleurs, elle fut charmée. Son regard plongeant dans la transparence profonde, elle apprenait à les distinguer, et son cri de joie quand elle réussissait était tel, qu'on aurait dit qu'elle cueillait l'étoile et s'en emparait! Une nuit que je m'étais laissé entraîner à lui parler des myriades de soleils semés dans l'espace, si nombreux que leurs pointillements se confondent en des lueurs lactées, si lointains que leurs flèches de lumière percent l'éther pendant des années avant de pénétrer dans nos pupilles, je la sentis se serrer contre moi et m'étreindre, comme si la terre eût manqué sous ses pieds: c'était le grand frisson de l'infini qui venait d'envahir sa petite âme trop faible pour de si écrasantes visions: "Rentrons, dit-elle, j'ai peur!"
Mais les années passèrent, son âme grandit en s'emplissant de Dieu et en s'habituant à l'infini... et un jour, avec des précautions délicates et une douceur cruelle, l'enfant me demanda sa liberté pour l'offrir à Dieu... je fus atterré; mais qu'avais-je à dire? Elle n'était même pas à moi. . . et puis, avec elle j'avais appris bien des choses, et l'une d'elles, que je ne pouvais la disputer à Dieu. Un soir, elle partit et je fus tout seul, comme avant!
Mais quand on a vécu avec les anges, on ne doute pas de l'existence du ciel, et quand on est vieux comme moi, on le voit tout près; ma petite Marie prie bien, je sais, pour que j'y aie une place pas loin d'elle, car c'est bien triste de ne plus la voir ici!"
O ce "tragique" quotidien! Si on est attentif on le sent gémir dans toutes les âmes humaines, surtout celles qui se sont renfermées dans le silence. Quelquefois, au contact d'une sympathie vraie, ces âmes s'ouvrent et livrent leur secret douloureux. Ce remuement de la souffrance soulage les uns, blesse les autres, mais fait toujours du bien à qui apprend de plus en plus les âmes, la vie, les voies mystérieuses de la Providence. Pourquoi était-elle venue dans cette vie isolée, la petite Marie? Pour mettre Dieu dans l'âme du vieux savant, puis elle est partie parce que d'autres âmes avaient besoin de Dieu aussi, et que Sœur Saint-Benoît pouvait le leur révéler.
Autour du feu
Une fin d'après-midi dans le salon tiède et fleuri de narcisses au cœur d'or; le feu brûle doucement en jetant des lueurs roses dans l'ombre qui envahit la pièce... Nous sommes quatre qui avons dédaigné le bridge de rigueur pour philosopher à notre manière en remontant aux méfaits de la première Eve et à la lâcheté du premier Adam, qui repoussa la responsabilité de la faute partagée et qui cria comme un enfant peureux: "Ce n'est pas ma faute! C'est elle!" Vrai, j'aime mieux Eve qu'Adam, il eut un piteux rôle, le roi de la création!
Un petit silence où flottent des pensées qui frémissent, et l'une de nous s'avise de demander: "Avez-vous jamais pensé qui vous voudriez être si vous n'étiez pas vous?"
Cela vous étonnera peut-être, aucune ne put trouver quelqu'un qui lui parut, "en tout", préférable à elle-même. Notez bien, je vous prie, les mots "en tout" qui nous défendront contre l'accusation d'une vanité indue et d'une prétention exagérée.
L'une nous plaît par sa grâce et son charme, nous admirons l'intelligence d'une autre» et la beauté d'une troisième nous paraît enviable. Volontiers, nous cueillerions un peu d'exquis à toutes les femmes que nous admirons pour nous faire une personnalité idéale,
mais en face du rêve irréalisable nous concluons après des délibérations amusantes que nous préférons être nous-mêmes.
Etre "soi" est donc un élément de satisfaction dont on pourrait tirer un meilleur parti en cherchant, d'abord, à ne pas trop nous maltraiter et, ensuite, à nous rendre de plus en plus aimable.
Nous sommes quelquefois trop sévères pour nous-mêmes: nous nous ingénions à nous critiquer et à nous décourager. Nous comparons notre rêve qui plane à nos petites actions qui cheminent, et nous nous faisons croire que nous n'avons rien fait parce que nous n'avons rien à montrer, que notre vie est nulle parce que notre rôle est effacé. C'est faux et c'est injuste.
L'erreur est d'ignorer que tout être qui remplit sa tâche ou son devoir d'état, — comme vous voudrez l'appeler, — est dans la vérité et ne saurait être inutile. L'injustice, c'est de ne pas comprendre qu'on n'est pas tenu à faire plus que "son possible". Ne soyons pas. plus exigeants que le bon Dieu!
Quand on peut se dire: "Je fais tout ce que je peux", il faut être satisfait de cela qui est très bon, et demeurer dans la sérénité qui fait la vie belle même si elle est remplie de médiocrités. Il est nécessaire d'avoir foi en soi-même pour faire œuvre qui compte ... et pour cela, il faut bien se connaître: se rendre compte de ses défauts est sage, mais se rendre compte de ses qualités l'est tout au-
tant. Quand nous avons fait le calcul de nos lacunes et de nos faiblesses, mettons en regard la somme de nos forces qui sont nos richesses.
Les craintifs, les hésitants, ceux qui se défient trop d'eux-mêmes vont sûrement à la défaite dans toutes les luttes où l'on ne peut compter que sur soi-même.
Sur le mariage
Enfin l'Hiver s'en va! Il n'y a pas à admirer la nature en ce moment et on ne peut guère s'exclamer que sur la quantité de boue dans laquelle on force les habitants d'une ville civilisée à patauger! Et cependant le soleil sème de la joie, et l'air vous caresse, et les fiancés tendent leurs mains vers Pâques pour saisir le bonheur dont ils rêvent depuis si longtemps.
De tout mon cœur je leur souhaite toute la félicité possible, mais je ne puis m'empêcher de penser que de conjuger assidûment le verbe aimer ne peut seul la leur assurer. Les jeunes mariés sont généralement mal préparés pour la vie à deux et ils entrent dans le mariage avec des idées inconciliables.
La jeune fille, si libre pourtant dans sa famille, rêve d'une plus grande indépendance, et elle se heurte gauchement à un homme qui a la naïveté de croire que sa volonté sera
la loi joyeusement observée parce que c'est lui qui l'impose.
Je suis bien d'avis, pour ma part, qu'un homme intelligent, délicat, assez "supérieur" pour s'occuper moralement de sa femme, la façonnerait telle qu'il la souhaite. Seulement je suis forcée de reconnaître que les maris ont rarement cette bonne influence parce que, en général, ils sont au-dessous de leur rôle. Plaçant toute leur supériorité dans leur qualité de mari, ils perdent de vue le danger d'être jugés par des yeux clairvoyants que l'amour tient moins longtemps fermés que la plupart ne se l'imaginent: ils ne se donnent aucune peine pour conserver l'amour qu'ils considèrent leur appartenir de droit, et ils exigent de leur femme toutes les perfections humaines et surhumaines dont ils donnent l'exemple comme nous savons!
Aussi faut-il voir filer leur prestige et l'amour qu'ils inspiraient remplacé par l'amertume et la rancune! Et voilà l'histoire de bien des amoureux que l'approche de Pâques jetait en extase et que les neiges de Noël verront pleurer.
Cette triste histoire se modifierait cependant, si on faisait comprendre au jeune homme que sa prétention peut bien le gonfler à en crever, mais qu'elle n'empêchera pas sa femme de le juger "à sa valeur"; et à la jeune fille, que dans cette question du bonheur à créer et à conserver, il ne faut pas tout laisser à l'impulsion et au hasard.
La plupart n'ont pas prévu d'avance la vie qu'elles auraient et la ligne de conduite à suivre, et il arrive, ou qu'elles se laissent aller au courant des choses, et, amoureuses et dociles, ne réfléchissant jamais, elles permettent à leur mari de les annihiler et perdent ainsi toute l'influence que plus de personnalité leur eût donnée. Ou, au contraire, elles apportent avec elles un fagot d'idées toutes faites dont elles ne veulent rien céder, ce qui les rend intolérantes et tracassières.
Entre ces deux voies dont l'une mène à l'écrasement total et l'autre à la dislocation, il y a un chemin à suivre et il serait bon de l'étudier d'avance.
L'entente et l'affection sont choses rares et précieuses: il faut vous en persuader tous les deux pour les entretenir avec soin et adresse. Sachez qu'on doit à propos tenir à ses idées ou les faire céder, sacrifier ses goûts ou savoir s'y prendre pour qu'on y satisfasse, choisir son moment pour dire ou obtenir certaines choses, être tolérant et savoir s'arrêter avant la faiblesse.
Et tout cela s'apprend par la réflexion, l'habitude d'observer et de voir au-delà de la surface des choses, par la faculté de prévoir la conséquence de ses actes... Mais alors, c'est toute une éducation à faire? Certainement, et n'attendez pas de la faire aux dépens de la paix de votre foyer et de votre bonheur à tous deux... Amen!
Confession
Tout mystérieux, incompréhensible et compliqués que nous soyons, nous ne le savons qu'un peu tard dans la vie, quand nous avons souffert des étranges jugements portés sur nous et quand nous nous sommes trompés en jugeant les autres.
On ne livre à personne, pas même à sa plume, le dernier mot de sa nature. Notre âme ressemble à ces coffrets à double fond dont le dessus est seul accessible à tous : ils se croient bien fixés sur la nature des objets que le coffret renferme, alors qu'il y a, sous ce qu'ils voient, une cachette dont nul que le propriétaire ne soupçonne l'existence.
Ceux même qui nous aiment le plus ne font qu'entrevoir à travers leur sympathie, ce qu'ils croient ou désirent être nos qualités. Voilà pourquoi, quand ils cessent de nous aimer, ils trouvent mille raisons d'expliquer et de justifier leur inconstance.
Nous ne sommes pas devenus imparfaits du jour au lendemain, mais ils ont cessé de nous regarder avec complaisance.
Et ces courants de sympathie et d'antipathie des mêmes personnes pour les mêmes personnes se trouvent dans toutes les affections humaines, qu'elles se nomment amour ou amitié: ils sont la cause des plus grandes
injustices, puisque ce qui plaisait quand nous aimions, fatigue et ennuie quand nous n'aimons plus. Alors ce n'est pas nous qui nous modifions quand nous plaisons moins, c'est l'autre qui nous retire son affection, et avec elle, tout le prestige dont elle nous revêtait à ses yeux.
Nous causions de cela, mon amie et moi, auprès d'un beau feu où les souvenirs de tant de déceptions devinées se dessinaient dans les longues flammes bleues: nous n'étions pas tristes, peut-être, mais émues et pensives, en frôlant tout l'inconu des retraites profondes de nos âmes.
"Et cependant, avoua mon amie, nous sommes quelquefois moins aimées parce que nous devenons moins bonnes à aimer. . . Moi qui vous parle, j'ai éprouvé pendant un certain temps quelque chose qui ressemblait à de l'antipathie pour mon mari: il m'agaçait tellement que je me tenais à quatre pour ne pas Pégratigner. — Et comment vous êtes-vous guérie de cette maladie, fis-je en riant, car vous me paraissez bien unis et heureux maintenant? — En découvrant que c'était moimême qui devenais grincheuse et insupportable. Au travers des difficultés inséparables et laborieuses des premières années de ménage, je m'étais laissé envahir par le mécontentement et l'amertume, et c'est à travers ces fumées que je voyais mon mari. Il était le même, ni mieux ni pire, qu'à l'époque de notre mariage, mais, étant devenue détesta-
ble moi-même, je ne pouvais plus l'endurer! Et j'étais en train de le lasser et de lui faire oublier qu'il m'avait tant aimée. M'étant éveillée à la réalité, je me mis à l'œuvre pour reconquérir mon bonheur, mon mari, et mon amabilité! Ce fut dur: il fallut lutter contre mes nerfs, la faiblesse physique, l'habitude prise d'exprimer mes mécontentements, toutes mes petites lâchetés morales. . . D'une semaine à l'autre je me sentais redevenir la moi d'autrefois. Et quand enfin j'eus repris possession de ma meilleure âme, j'y retrouvai mon amour pour mon mari, le cher bon, qui jouissait de l'amélioration sans trop chercher d'où elle venait. Il avait failli être détesté, sans s'en douter heureusement et simplement parce que j'étais méchante!"
Cette confidence me fit beaucoup réfléchir, et je me suis dit depuis qu'elle peut être utile à ceux qui voient s'éteindre en eux des .lumières, et qui, dans les ténèbres, pleurent des bonheurs qui ne sont pas perdus encore, mais qu'il faudrait saisir fortement pour les conserver.
Semaine sainte
Le train file entre les champs jaunes aux sillons durs, d'où sortiront bientôt des herbes fines et des blés légers... mais les teintes d'automne sur ces terres d'avril font oublier la sève montante, et dans le wagon
fermé on ne sent pas la douceur du vent qui incline les branches nues. La tristesse du paysage s'harmonise bien avec les souvenirs sacrés de la Semaine Sainte que nous finissons.
Et pourtant, c'est dans l'éblouissement de lumière d'un printemps d'Orient que Jésus vécut ses derniers jours et qu'il connut jusqu'au fond la méchanceté des hommes. Et toute la beauté du monde extérieur lui rendit peut-être plus pénible encore la laideur des cœurs humains.
Car Jésus était homme, et le divin en lui n'atténua pas les tristesses et les douleurs de son humanité.
Il prêchait la loi d'amour pendant que la haine de ses compatriotes montait autour de lui; Il les guérissait, Il les consolait et les aimait pendant qu'ils méditaient sa perte. La trahison de Judas, le reniement de Pierre, la lâcheté de ses disciples le remplirent d'une angoisse indicible: nous le lisons dans les récits évangéliques avec un cœur froid: c'est que nous oublions trop qu'il souffrit cette détresse et cette passion avec son cœur et sa nature d'homme. — Je pense aussi aux amitiés féminines qui entourèrent Jésus: délicates et aimantes, ces âmes se livrèrent sans réserve à l'action pure du mystère qui émanait de Lui. Eurent-elles l'intuition d'une présence invisible et puissante, et cela les fitelles inébranlables dans leur fidélité? Ou leur suffisait-il d'aimer Jésus pour qu'aucun doute
ne les effleurât, et qu'inaccessibles à la peur qui faisait fuir les apôtres, elles demeurassent tout près de Lui sur la croix, l'aimant dans la mort comme dans la vie?
Marthe était là avec les autres... la douce et patiente Marthe, à qui Jésus avait dit la grande et mystérieuse parole: "Tu te préoccupes de beaucoup de choses, Marthe, et une seule est nécessaire."
Une seule! Et les Marthe d'aujourd'hui l'oublient comme celle d'autrefois. Et au milieu des choses secondaires qui absorbent leur vie, elles négligent la seule chose nécessaire: la vie profonde de leur âme.
Marthe ne fut pas froissée de ce que lui disait Jésus: elle était trop vraiment son amie pour ne pas comprendre que ce n'était pas un blâme de Jésus mais un appel à se rapprocher de lui en se pénétrant davantage de son esprit.
Il arrive que de vrais amis disent la même vérité aux âmes trop terrestres: ils ont moins d'onction et de douceur, celles qui les entendent ont moins d'intelligence aimante et d'humilité que Marthe, et les transformations sont lentes.
Mais elles finissent par se faire, et nous devrions bénir ceux qui nous arrêtent, fût-ce brusquement, au milieu de "beaucoup de choses qui nous préoccupent", pour nous dire de ces paroles qui ne s'oublient pas: elles nous poursuivent, elles nous hantent et nous donnent la nostalgie de "la seule chose nécessaire."
Le train roule toujours dans la nuit commençante: je ne distingue plus rien dehors, mais en moi je sens vivre tant de pensées bonnes et fortes entendues souvent sans que mon esprit distrait ne les ait remarquées: elles ont, quand même, en silence, habité mon âme, elles y ont creusé un profond et mystérieux chemin, et m'ont conduite à la conviction, que si l'on peut ignorer la vérité, on n'a pas le droit de la rejeter ou de l'oublier après l'avoir "vue" et comprise.
LU
La politesse des Canadiens
S'il suffisait de faire un joli tapage pour affirmer une vérité, il aurait été incontestablement prouvé, hier, à ce thé intime, que les Canadiens ont perdu cette fine fleur de politesse qui croissait ici il y a cinquante ans.
Oui, messieurs, on vous traita avec sévérité, mais il ne tient qu'à vous de prouver qu'on fut injuste.
Une bonne petite âme essaya de vous défendre: une clameur couvrit sa voix indulgente: toutes parlaient à la fois, et à travers les exclamations, les éclats de rire, les fusées d'esprit, se firent jour des anecdotes comiques, des exemples illustrés et mimés de manques d'égards, de réponses cavalières, de paresse à se déranger, des messieurs dits bien élevés, que mes amies ont l'occasion de rencontrer sans sortir de la bonne société.
Votre procès, messieurs, fut mené avec vigueur et entrain: l'une se plaignit des hommes d'affaires qui, appelés au téléphone par des femmes, leur parlent sur le ton qu'ils prendraient avec leur garçon de bureau.
— "Quand nous dérangeons ces messieurs pourtant, disait la dame, c'est que nous y sommes obligées, et ils nous le font vraiment trop regretter!"
Ils sont pressés, occupés, risqua la bonne petite âme. — D'être polis ne leur ferait pas perdre un temps notable, lui fût-il répondu.
Et une autre: "Pouvez-vous m' expliquer pourquoi un homme cesse d'être poli avec une femme uniquement parce que c'est la sienne? La lune de miel passée, il ne sait plus ni la débarrasser d'un paquet, ni ouvrir une porte pour elle, ni la remercier d'un service, ni différer d'opinion avec elle sans lui dire des choses désagréables. Et pourtant il sait mieux: il l'a prouvé avant son mariage avec sa fiancée, et depuis, avec les autres femmes. . son sans-façon, son manque de courtoisie sont réservés à sa femme... — C'est qu'il l'aime tant, et que les hommes sont des êtres si logiques! — ricana une malicieuse personne.
— "Mais, reprend la bonne petite âme, les femmes qui souffrent ainsi de l'impolitesse des hommes sont-elles donc irréprochables? Tous les jours, ont voit des hommes heurter et bousculer des femmes, sans s'en excuser, c'est vrai, mais tous les jours aussi, on voit des femmes accepter dans le tramway la place
offerte par les hommes sans daigner les remercier par un mot ou un salut." Ce fut admis, et aussi, qu'au fond de ce laisser-aller général, on trouve un formidable égoïsme.
Etre poli, c'est penser aux autres et se déranger pour eux: les êtres très égoïstes ne sauraient être bien polis. Satisfaits et souriants tant que les autres font les frais et les avances aimables, ils se retirent dès que c'est à leur tour de s'oublier. Arrangez-vous, ce n'est plus leur affaire, et si les vôtres vont mal, tant pis pour vous! Autrefois on a écrit des Canadiens: "C'est un peuple de gentilshommes."
Hélas, nous ne méritons plus ce joli compliment, du moins c'est ce qui ressortait de l'amusante discussion d'hier où le mot de la fin fut dit par la grand'mère de notre hôtesse, une exquise vieille dame qui avait écouté en silence et qui prit la parole quand les jeunes furent à bout de souffle. — "Ne vous étonnez pas que les hommes d'aujourd'hui soient si peu polis: si vous n'y veillez, mes enfants, ceux de demain seront pires. On ne se donne plus la peine d'élever les enfants, ils poussent comme ils peuvent. On tolère leur sansgêne et leur impertinence avec les parents, leur grossièreté avec les domestiques, leur brusquerie et leur rudesse entre eux. Ils entrent au collège où ils sont instruits sans être éduqués et ils vont ensuite à l'Université ! Il n'y en a pas une, parmi vous, qui ne faites un détour pour ne pas passer devant les étu-
diants, tapageurs et grossiers qui se croient chez eux sur le pavé de la rue, et s'imaginent être très spirituels quand ils interpellent les passants et gênent la circulation. Et l'Université est la dernière étape, presque, avant le mariage! Où donc voulez-vous que les jeunes gens aient appris la politesse?
Mes petites dames, il n'y a que vous pour nous sauver de la grossièreté vulgaire qui nous envahit. Les personnes parfaitement polies sont celles qui ont été bien élevées dans leur famille. Les bonnes manières s'héritent et sont enseignées surtout par l'exemple. C'est donc à vous de faire mieux que celles qui ont élevé les hommes que vous critiquez avec raison." Elle avait un petit air narquois. . . Elle n'est pas facile la tâche qu'elle nous indique, mais elle est possible, vous savez!
A celles qui travaillent
J'ai beaucoup d'amies inconnues et charmantes: elles m'écrivent quelquefois pour me faire des confidences qui appellent des réponses, et j'essaie dans ma causerie hebdomadaire de leur dire un mot qui les atteigne et les aide peut-être... oh! très peu, à la manière d'un rayon ou d'un sourire qui font des éclairs de lumière dans le noir. Quand je passe dans les rues, je me dis que je frôle
là aussi des sympathies, de celles qui me lisent, et qui attendent de moi autre chose que ce que je leur offre, et alors je voudrais avoir le pouvoir de lire dans ces âmes pour me faire dicter par leurs besoins mes pauvres petites lettres qui seraient alors utiles et bienfaisantes.
J'ai eu cette impression très vive, l'autre matin entre huit et neuf heures, dans un tramway qui se remplissait de jeunes filles allant à leur travail; j'ai été frappée par l'absence de gaieté sur leurs frais visages. Je crus que le ciel gris déteignait sur leur humeur, et je renouvelai l'expérience par une journée lumineuse et tiède, mais avec le même résultat! Et je suis prise de pitié pour cette jeunesse si grave, et je voudrais dire à chacune la belle parole d'Henri Bordeaux: "Pour être heureuse il faut se donner bravement à la vie." Pas à la vie qu'on rêve, mes petites amies, mais à celle qui est la vôtre; il faut s'y donner sans envie ni rancune contre personne, sans amertume contre notre sort.
De toute condition, si modeste soit-elle, acceptée courageusement avec toutes ses obligations, rejaillit, sur celle qui l'occupe, beaucoup de considération et de dignité.
La plus jolie forme de courage c'est la gaieté: c'est celle du brave soldat français, c'est celle de tant de femmes qui cachent sous leurs sourires de si douloureux secrets, et pour qui le rire n'est que la pudeur des
larmes. Se donner bravement à la vie, c'est avoir ce courage gai et la force de chercher son bonheur dans le travail et le devoir accomplis.
Nous ne devrions jamais oublier qu'un des privilèges et une des puissances les plus redoutables de notre âme, mais aussi une des plus enviables, c'est de poser son empreinte sur les âmes voisines et de communiquer à d'autres une part de ses joies ou de ses souffrances.
Votre jeunesse est une grâce et une force. Auprès de vous, au même comptoir, dans le même bureau, il y a de pauvres êtres usés, vieillis par la tristesse et le travail; donnezleur de vos richesses, prodiguez autour de vous votre sourire et le rayonnement de votre jeunesse. Ils sont trop las pour chercher la joie, ils ne croient plus à son existence, apportez-leur celle qui est en vous et ils vous béniront.
Cette joie, retrouvez-la si vous l'avez perdue, puisque vous avez l'espérance de l'avenir et l'espérance de l'amour, le vrai amour créateur du foyer, dons vous rêvez les soirs de printemps quand vous vous sentez trop isolées dans la grande ville bruyante.
C'est pour attendre cet amour que vous êtes pauvre et que vous êtes fière. C'est en y pensant que vous vous en allez tous les jours, à l'aurore, travailler, peiner et garder votre cœur; c'est cet amour espéré qui vous rend jolies, douces et joyeuses, car vous sa-
vez qu'il viendra un jour et que vous jetterez dans ses mains, comme une moisson de fleurs, tant de tendresses jalousement gardées pour celui, qui, en prenant votre coeur, vous demandera toute votre vie.
Ah! n'enviez pas les oisives et les inutiles qui ont trop souvent la tête vide et le cœur secl Comme vous leur êtes supérieures, chères petites travailleuses, qui ne devez qu'à vous le pain qui vous nourrit et la robe qui vous habille!
Relevez votre jolie tête, portez-la bien haut, et bravement, donnez-vous à la vie en lui disant qu'elle vous doit une revanche. Elle vous la donnera sûrement si vous l'aimez telle qu'elle se présente.
Admirez les richesses qui ne sont pas pour vous, aimez les plaisirs dont vous n'avez qu'une si mince part, et n'enviez ni les unes ni les autres. Soyez heureuses, vous, dans la Beauté, Dieu l'a faite pour vous et personne ne vous l'enlèvera . . . elle est partout autour de vous, elle remplit votre âme. Précédées de votre rêve, marchez donc allègrement dans la gloire de votre jeunesse vaillante et pure!
Fadette enseigne l'hérésie
C'est une histoire triste que je vous conterai aujourd'hui, toutes les mamans pleureront car c'est l'histoire d'un petit enfant qui mourut de chagrin.
Son père et sa mère furent emportés par la typhoïde il y a deux ans. Il fut recueilli ici, au village, par la tante de son père, vieille femme avare, égoïste et dure qui ne le prit pas par charité, mais pour toucher la pension que le tuteur payait sans la connaître.
Il avait sept ans quand il arriva: blond, vif comme un oiseau, il avait de beaux yeux caressants, les jolis gestes d'un enfant bien élevé et un peu gâté. Intelligent, développé pour son âge, il était d'une sensibilité un peu morbide qui se reflétait dans sa physionomie si mobile. Il eût fallu, pour l'élever, de l'affection, de la douceur et de la fermeté. Hélas! cette vieille femme n'avait à lui donner aucun de ces trésors! Elle entreprit ce qu'elle appelait son éducation. C'était une ancienne maîtresse d'école et elle voulut essayer avec lui d'un système qui tendait à l'éteindre pour le rendre sage!
Il était grondé s'il courait dans la maison, puni s'il renversait une chaise ou tachait ses hardes: soumis à un règlement inflexible, toujours seul, privé d'affection, il désapprit le rire et devint silencieux, gauche et triste. Sa tante lui parlait pour commander, gronder, instruire et l'entretenir des diables!
Les diables étaient le grand facteur dans cette belle éducation. Ils entraient en scène pour le moindre délit et le pauvre petit homme avait aussi peur d'eux que de sa tante.
Imaginez un peu ses terreurs et ses désespoirs, lorsqu'enfermé dans sa chambre noire,
tout seul dans son étage, il se sentait si abandonné et exposé aux fureurs de ces êtres surnaturels rôdant autour de lui et prêts à l'emporter au bout de leurs grandes fourches. Comme il dut appeler sa mère! Non, les morts n'ont plus rien à faire avec les vivants puisqu'une mère ne peut venir doucement la nuit rassurer son petit qui tremble!
Je l'ai vu souvent à l'église: il se tenait droit comme un I, ce qui ne l'empêchait pas d'être gourmande plusieurs fois pendant la messe: de grosses larmes tombaient sur son livre, et il ne faisait pas un geste pour les essuyer.
Je le perdis de vue pendant quelques mois, et quand je revins ce printemps il ressemblait à un petit fantôme; il n'avait de vivant que les yeux ... de grands yeux affamés, chercheurs, un peu effarés, des yeux de petite bête traquée.
Surmontant la répugnance que m'inspirait la veille femme, j'arrivai, en flattant ses manies, à entrer assez familièrement chez elle, non sans subir quelques rebuffades quand je laissais trop paraître ma pitié pour le petit malade. Car il était tout à fait malade et on le voyait s'en aller de jour en jour. Je lui portais des fleurs qu'il aimait et qu'elle lui avait toujours défendu de cueillir dans son jardin où elles se fanaient sur pied. Je lui racontais des histoires, et quand la tante disparaissait je le caressais comme sa mère l'eût fait, et il se serrait dans mes bras en fermant les yeux".
Un jour j'avais renversé sur son lit un panier de roses qui embaumaient, il plongea son petit visage pâle dans les pétales parfumés: "Y aura-t-il des fleurs au ciel? — Oui, mon chéri, des fleurs, des anges, mais il y aura surtout papa, maman et grand'père. . . — Je voudrais tant y aller! fit-il en joignant les mains, et, plus bas: mais j'ai peur que les diables m'empêchent d'y entrer... ma tante dit que je suis souvent méchant, et qu'ils me garderont avec eux pour l'éternité... et l'éternité, c'est long, vous savez, elle dit que ça ne finit jamais!"
Sa voix tremblait et ses yeux étaient pleins de larmes. — Mon petit Lucien, tu ne sais donc pas que tu es l'enfant du bon Dieu, c'est à Lui que ta maman t'a donné au baptême, et II est le plus Grand et le plus Fort, et II ne permettra à personne de te prendre à Lui. Ne pense plus aux diables.
— J'en ai tant peur! Et il y en a beaucoup vous savez, ici... partout... ils viennent la nuit autour de moi ... et leurs yeux brûlent...
Il cacha sa figure sur mon épaule, il était tout tremblant.
Alors, Dieu me pardonne, je lui enseignai l'erreur. — Regarde-moi, mon petit Lucien et crois-moi: il n'y a pas de diables, ce sont des inventions de ta tante pour t'effrayer. Il y a un ciel, et dans le ciel le bon Dieu, les anges, et tous les bons qui sont devenus des saints.
Il buvait mes paroles: Et les méchants, où vont-ils?
— Us deviennent bons avant de mourir, Dieu leur pardonne et ils vont au ciel aussi. — Vous êtes bien, bien sûre de cela? — Oui. — Si je le demandais à monsieur le curé, dirait-il "sûr" qu'il n'y a pas de diables? — Oui . . . demande-le-lui, il m'a dit qu'il venait te voir demain, pour te préparer à communier... tu verras qu'il n'y a pas de diables!"
Quand je partis, il me dit avec son petit sourire d'autrefois: "On ne le dira pas à ma tante, pour les diables ... et comme je dormirai bien... puisqu'il n'y en a pas!"
Je mis le curé au courant et il consentit à ne pas me contredire. Nous ne devions pas enseigner l'hérésie longtemps!
Trois jours après, le jour de sa première communion, Lucien mourut et alla apprendre de l'autre côté pourquoi il avait été si malheureux, lui qui n'était coupable que d'être orphelin!
Nos filles
Se doute-t-on qu'un des grands obstacles à l'effort personnel et à l'initiative privée des jeunes filles se trouverait dans la simple et prosaïque question d'argent? Ceci est vrai même pour celles qui appartiennent à la classe aisée.
Il est admis, élevé à la hauteur d'une sorte de dogme, dans nos familles, qu'un jeune
homme doit avoir son argent de poche: ses cigarettes, ses journaux, ses plaisirs, ses "politesses", sont reconnus des nécessités pour lui, et à quinze ans une certaine indépendance lui est acquise par la somme régulièrement mise à sa disposition.
Quant à ses sœurs, c'est une autre histoire: elles n'ont jamais un sou à elles: pour le moindre achat, un cadeau insignifiant ou une petite aumône, elles doivent demander de l'argent et expliquer par le menu l'usage qu'elles en feront. J'entends les bons parents indignés se récrier: "Mais nous les comblons, nous leur donnons des toilettes et des bijoux: elles n'ont qu'à exprimer un désir pour qu'il soit satisfait...
Faisons la port de l'exagération des bons parents, et admettons ensuite que, même lorsque les jeunes filles sont gâtées par eux, elles préféreraient souvent à des cadeaux inutiles et à des surprises qui ne leur plaisent pas, un peu d'argent dont elles disposeraient à leur guise.
J'entends encore le soupir triste d'une jeune fille dont j'admirais la robe: "Oui, elle est bien jolie, mais avec l'argent qu'elle coûte j'aurais pris des leçons de chant pendant quatre mois. — Vous le désirez beaucoup? — Je le demande à mes parents depuis deux ans et ils m'appellent extravagante, j'accepterais pourtant d'être mise très simplement pour avoir ce grand plaisir.
Mon humble opinion, c'est que les jeunes filles devraient avoir la libre disposition d'une
certaine somme avec laquelle elles s'habilleraient et paieraient leurs menues fantaisies. Elles apprendraient à leurs dépens à équilibrer leur petit budget et à connaître la valeur de l'argent qu'elles ignorent totalement. Pour quelques-unes, cinq dollars, ce n'est rien, et avec vingt dollars, d'autres croient pouvoir acheter tout ce qui les tente.
Et quand ces enfants prennent la direction d'une maison, on leur reproche de ne pas savoir acheter, contrôler les achats, régler leurs dépenses d'après leur revenu! Où veuton qu'elles aient appris tout celai Dans la plupart des ménages dont l'équilibre et la paix sont menacés par l'inexpérience et l'incurie des jeunes femmes, il ne serait que juste d'établir les responsabilités des mères qui ont oublié d'enseigner à leur fille à penser, à juger, à faire œuvre d'initiative personnelle. Mais aveuglés jusqu'au bout, loin de se blâmer de leur erreur, elles la couronnent en taxant leur gendre de mesquinerie s'il s'avise de protester contre le gaspillage et la mauvaise administration de sa femme!
On ne le répétera jamais assez: le sacrement de mariage ne donne pas la science infuse, et une jeune fille qui ne sait rien ne peut devenir, par la seule vertu du sacrement, une personne économe et capable.
C'est donc aux mères de les former en leur accordant chez elle une plus grande liberté d'action et en confiant peu à peu à leur initiative une partie des responsabilités d'une maîtresse de maison.
II faut pour cela que les jeunes filles vivent chez elles, et voilà un autre côté de la question.
Au risque d'en scandaliser plusieurs, je vous dirai que, hors le cas de nécessité, je n'admire pas du tout celles qui, sous prétexte "de faire quelque chose d'utile", s'éloignent de leur famille pour dépenser ailleurs leur activité et faire jouir les étrangers de leurs talents. L'occasion d'être utile et dévouée ne manque pas dans la famille et les mères ont tant compté sur leur fille pour qui elles n'ont rien épargné!
Au point de vue de l'intérêt réel de l'enfant, il est clair que sa place est près de sa mère, et j'ai bien peur que ses projets d'émancipation ne cachent, sous des petits discours très sages, le désir d'échapper aux surveillances maternelles et à la vie de famille qu'elle trouve monotone et ennuyeuse.
Quand on ne sait pas quoi dire
La bonne, l'heureuse, l'inépuisable ressource que la température, à l'usage des pauvres d'esprit et des intelligences paresseuses!" On se figure généralement que Dieu a créé la pluie, le soleil, la neige, toutes les vicissitudes des saisons pour les besoins de la terre, les moissons et les fruits. C'est une erreur profonde: il est évident que toutes ces péripéties n'ont d'autre but que de fournir un ali-
ment intarissable, toujours le même, et toujours nouveau, aux conversations des habitants du globe. Sans cela, Seigneur, où en serions-nous donc? Et comment les quatrevingt-dix-neuf centièmes des hommes se tireraient-ils d'affaire en société? On ne peut songer sans frémir aux conséquences désastreuses qu'entraînerait la suppression de cet inappréciable sujet! La moitié du monde serait réduite au silence, et l'autre moitié fort gênée dans ses entretiens."
En vérité, les changements de température sont une création charmante et bien aimable de la Providence. On cause d'autres choses, je l'admets, on cause du cours de la Bourse, des affaires du voisin, des singularités de la voisine, de la couleur et de la forme de ses chapeaux, de ses allées et venues ... et quand on a fini, on recommence, et on dit toujours les mêmes choses toujours aux mêmes personnes.
Cela fait comprendre un peu qu'on éprouve le besoin de se dédommager avec les cartes, et il ne faut pas chercher d'autre explication de l'épidémie de Bridge qui sévit toujours.
Si les hommes et les femmes prenaient la peine de causer, et ne se croyaient pas obligés, pour être aimables, d'être insignifiants, puérils et monotones, nous verrions les femmes du monde jouer aux cartes pour se distraire, soit, de temps de temps, mais non en faire l'abus qui les rend un peu ridicules, il
faut l'avouer. On croirait vraiment que tout le monde se met l'esprit à la torture pour dire des riens. Les sujets sérieux effarouchent et effrayent. Vous passeriez pour un professeur ou pour une pédante, si vous osiez aborder, en causant, des régions plus élevées que cette sphère mitoyenne où s'endort paresseusement la conversation. C'est si gênant et si dangereux de remuer une idée! Il est vrai encore que pour remuer les idées, il faut en avoir, et quand il pleut comme aujourd'hui, elles se dissolvent, et... voilà pourquoi je vous parle du temps et que je critique si à propos ceux qui ne peuvent parler d'autre chose!
C'est facile de critiquer les autres et c'est avantageux! Je connais des sages qui ne doivent leur réputation qu'à leur talent de trouver à redire à tout et à tous! Ils sont si convaincus de leur supériorité, voyez-vous, qu'ils l'imposent aux autres par la seule force de la suggestion.
Et puis? Et puis, c'est tout! Il continue à pleuvoir . . .
Gardons nos anges sur la terre
En pleines grandes chaleurs! Sous le soleil implacable les fleurs brûlent et les bébés agonisent, et dans les maisons closes tant de mères pleurent près des berceaux vides! Et
il se trouve d'autres mères étranges pour venir dire à ces désolées: "Vous êtes bien heureuse! Cest un petit ange au ciel!"
Quand déracinera-t-on cette idée fausse que l'on trouve presque généralement dans la classe pauvre, et trop souvent aussi dans la classe aisée, que la perte d'un bébé est une "chance", suivant leur déplorable expression, image de leur déplorable faux sens chrétien!
Car il s'est trouvé des gens qui ont voulu expliquer à la glorification de l'esprit religieux canadien ce misérable sentiment: "Ce sont autant de petits anges", fait-on dire à ces mères extraordinaires.
Allez voir comme on néglige et soigne sans intelligence ces pauvres futurs anges, et vous me direz si vous voyez là briller un sens chrétien admirable?
Oh! non, il n'y a rien de beau dans cette résignation passive qui laisse le bébé dépérir sans même appeler le médecin. Ce n'est pas de la foi, c'est une paresse et une indifférence coupables, et il faut enseigner aux mères non seulement à soigner leurs enfants, mais aussi à vouloir qu'ils vivent; elles consentent trop facilement à les voir mourir!
Et c'est là, certainement, une des causes de la mortalité infantile, et elle en tue autant que la chaleur et la qualité inférieure du lait.
Les enfants sont donnés aux parents pour qu'ils les élèvent: quand ils les perdent, c'est un malheur, un grand malheur et jamais un bonheur dont il convient de les féliciter!
II est extraordinaire de se sentir obligée d'exprimer une vérité si évidente et si naturelle dans un pays qui n'est pourtant pas un pays de sauvages!
La notion des "petits anges au ciel" nuit singulièrement au bien-être "des anges sur la terre", et elle a certainement contribué à diminuer le sentiment maternel populaire.. . pour en avoir la preuve pensez au nombre de femmes pauvres qui vous disent tout tranquillement: "J'ai eu huit enfants, mais j'ai eu la chance d'en perdre quatre!" C'est tout simplement scandaleux et cela relève autant de la morale que de la religion bien comprise. Il faudrait des apôtres pour faire l'éducation maternelle des femmes qui mettent au monde dix ou douze enfants et qui en élèvent trois ou quatre en se réjouissant de la mort des autres. Ce sentiment de soulagement éprouvé à la mort de leurs bébés est contre nature, et pour peu qu'il s'y mêle de la négligence consciente, il est criminel.
Les malheureuses petites mères qui ont lutté pour sauver leur enfant malade, qui l'ont veillé nuit et jour et qui l'ont perdu quand même, sont indignées et révoltées devant cette dureté de cœur des mères indifférentes! Il y a autre chose à faire que de les blâmer: elles pèchent par ignorance, ces pauvres femmes, dans une misère qu'il faut avoir vue pour la réaliser, et c'est aux femmes instruites et riches à chercher à les éclairer et à adoucir leur vie. C'est un apostolat qui peut s'exer-
cer autour de soi, et souvent parmi nos amies de la classe aisée.
Car l'incurie des mères s'y manifeste également quoique d'une façon différente. Les conséquences en sont aussi fatales. On dit que les pauvres ne savent pas alimenter leurs enfants et c'est vrai; vous voyez chez les riches, une jeune femme se donner un mal infini pour procurer au bébé la nourriture convenable, et ensuite le confier à une bonne insouciante qui le promène au grand soleil par une chaleur de 90 degrés et plus. Si l'enfant meurt d'une méningite, pensez-vous que la mère s'accuse?
Il y aurait tant à dire sur le sujet! Je reçois souvent des lettres remplies d'élans généreux, de désirs d'être secourables et bonnes... Les occasions ne manquent pas, mes amies: il faut non seulement les voir, mais se hâter de les saisir, une à une, à mesure qu'elles passent, ou bien ce sont d'autres qui feront le bien que nous aurions dû faire.
Par les chemins verts
Partout sur les chemins verts, à l'ombre des vieux arbres, on rencontre les amoureux tout en blanc: ils ont les yeux caressants et des voix douces; ils marchent lentement et paraissent ne rien voir qu'eux-mêmes: ils sont vraiment les "deux qui vont ensemble",
et on les regarde en souriant car ils sont gentils, et on les aime de s'aimer! S'en vontils pourtant vers la grande déception qui brise tant de vies? . . . peut-être, hélas, peutêtre! On en a tant vus croire qu'ils ne pourraient vivre l'un sans l'autre en venir à ne plus pouvoir se supporter!
Et pourquoi, sinon parce qu'ils ont cru s'aimer et qu'ils ne se connaissaient pas et n'aimaient que l'amour et leur chimère! Parmi tous ces jeunes qui égrènent le chapelet d'amour dans le vent qui chante, il y a trop d'êtres légers et papillonnants qui n'ont jamais été sérieux, et Dieu sait, pourtant, que rien n'est plus grave que l'amour, et que s'il n'atteint pas les profondeurs de l'âme il n'existe pas.
La jeune fille est flattée des attentions qu'elle reçoit, de l'admiration qu'elle provoque; à cela s'ajoute le joli plaisir de recevoir son ami et de sortir avec lui, et le vilain plaisir d'exciter ainsi l'envie de ses amies. Après quelques semaines de ce passe-temps, elle est convaincue qu'elle aime celui qui lui fait la cour et qui lui a peut-être donné le meilleur de son cœur, lui! Et la voilà qui se laisse aller sur la pente douce qui la conduit au mariage: elle s'y prépare en respirant le parfum des fleurs et en croquant des bonbons qu'il lui apporte sans songer à se demander de quelles qualités et de quels défauts est fait l'homme qu'elle va jurer d'aimer uniquement et à qui elle va promettre d'obéir toujours?
Ce bel amoureux peut-il être un bon mari? Elle n'y pense pas. A-t-elle en lui une confiance basée sur l'estime? Elle n'en sait rien. Au moins, Faime-t-elle, d'un amour fait de tendresse intelligente et de dévouement prêt à l'action? Elle n'y a jamais réfléchi.
Elle va au mariage comme à une fête perpétuelle: c'est son trousseau qui l'occupe, et ses cadeaux et tout le tralala!
Certes elle répondrait à votre question qu'elle aime son fiancé, mais elle parle de ce qu'elle ignore: elle ne connaît ni son ami, ni l'amour, ni la vie, ni elle-même.
Et lui? Se laisse-t-il prendre aux seuls charmes extérieurs de sa petite amie? Croit-il que filer le parfait amour le long des ruisseaux bavards ou marcher côte à côte dans la vie toute leur vie, cela offre bien des points de ressemblance? Sait-il si sa fiancée a du bon sens, du cœur, et si elle l'aime vraiment? S'il est intelligent et cultivé, a-t-il pensé qu'il faut que sa femme puisse s'intéresser à ce qui l'intéresse lui-même, s'il ne veut courir de risque de s'ennuyer avec elle? Si elle ne sait rien et ne lit jamais, si elle interrompt par des questions niaises tous les essais de conversations sérieuses, c'est plus grave qu'il ne le croit: elle ne pourra jamais être son amie, sa confidente et au besoin sa conseillère.
Voilà à quoi il faudrait penser, chers amoureux, que je rencontre, tout en blanc, dans les chemins fleuris: vous ne me voyez pas quand je vous frôle en souriant à votre bonheur fragile. . .
Fleurs éphémères
Ma petite voisine n'est pas plus haute que la table; elle est fine et jolie comme un bijou, vive comme un coup de vente, volontaire comme un petit Napoléon! Dès qu'une chose la tente, il la lui faut, sans tarder. Or, hier, elle vit dans le gazon des dandelions passéfleurs, et elle vint en courant, les bras tendus vers ces fleurs légères et étranges. D'un geste brusque elle les enlève, et à sa consternation, voilà tout leur duvet dispersé autour d'elle. Tenace, elle en cueille encore, plus doucement, cette fois, et elle plonge son nez rose dans la soie duveteuse qui s'envole I Alors, indignée, elle me crie: "C'est des fleurssemblant! Leurs plumes ne sont pas collées!" Et en vraie femme, elle pleure toutes ses larmes, et il faut la consoler avec des caresses.
Ah! qu'elle ressemble aux jeunes filles élevées dans l'illusion d'un monde tel qu'il devrait être et non tel qu'il est!
Avec les intentions les plus louables, on leur a instillé dans l'âme un idéal qu'il serait peut-être désirable d'atteindre, mais qui, marchant côte à côte avec la réalité, en est bien vite déconcerté et ébranlé, surtout si l'idéal n'a jamais soupçonné qu'il est le rêve et que la réalité est la vie.
Voilà donc nos petites filles élevées dans l'ignorance complète de tout, dans un milieu où la vertu et la perfection sont, ou paraissent être, l'apanage de tous. Il est évident qu'en prenant contact avec les faits précis et les gens vivants, il y aura des heurts, car les jeunes filles ne sont ni prévenues de ce qui les attend, ni préparées à accepter les choses comme elles sont.
L'inconvénient grave de cet idéal, c'est qu'il est dressé de toutes pièces au moyen de toutes les perfections: mais on a oublié une chose! C'est que c'est un homme ou une femme qui doit le représenter!
L'être humain, quel qu'il soit, est sujet aux doutes, aux défaillances et aux chutes, et lorsque la jeunesse a élevé, loin du monde, la statue de son rêve, et qu'elle lui découvre des pieds d'argile, son enthousiasme trompé est trop prompt à la croire changée en statue de boue.
Les jeunes sont entiers dans leurs jugements, et ils ne sont pas indulgents. Quand une jeune fille — par suite de son éducation — ignore non seulement l'existence du mal, mais celle des réalités de la vie, quand elle a attribué à l'homme qu'elle aime toutes les vertus qu'on lui a appris devoir seules le rendre digne d'elle, et qu'elle le découvre comme il est, avec des défauts et des qualités, elle croit tout perdu parce que son idole n'est qu'un homme!
On a négligé de lui apprendre ce qu'elle est elle-même: un petit composé de beaucoup
de faiblesses et d'imperfections. Il ne s'agissait pas seulement de faire d'elle une petite fille studieuse, sage et pieuse, il aurait fallu lui apprendre à mieux observer, à réfléchir davantage; il fallait la préparer à vivre, non derrière les grilles d'un cloître, mais dans un monde que personne ne refera et où il faut voir clair pour marcher en sûreté.
Faisons donc comprendre aux jeunes que nul n'est tout à fait bon ou tout à fait mauvais; que la somme des qualités laisse toujours place au désappointement, et celle des défauts à l'espoir d'une amélioration. Démontrons-leur — et c'est facile, — que leurs imperfections causent aux autres les mêmes déceptions dont elles se plaignent. Et on arrive à tout cela, moins avec des reproches et des gronderies, qu'avec des raisonnaments et des démonstrations pratiques.
Plus vous aidez la jeune fille à se connaître ele-même, en détruisant les jolies façades qui lui masquent la vérité sur elle-même, plus vous la rendez capable d'étudier et de comprendre les autres, et par conséquent, plus vous la disposez à l'indulgence. L'indulgence! Comment peut-on en manquer pour les autres quand on se connaît bien soimême? Trop de jeunes ménages sont malheureux parce que les jeunes femmes ne sont pas des êtres raisonnables et qu'elles ne sont pas, préparées à la vie sérieuse. On leur a fait croire que la vie est toujours prête à leur apporter un bonheur auquel elles pensent avoir droit, et elles l'attendent avec foi,
ce bonheur promis, sans se douter qu'elles doivent l'édifier avec les ressources qu'elles ont en elles.
Enseignons-leur donc que tout est le prix de l'effort personnel, et que celui qui végète dans sa mollesse s'amoindrit, s'efface, et finit par ne plus compter. C'est aux parents, c'est à tous ceux qui forment les jeunes de les aimer sagement, de les éclairer délicatement, de se servir de leur expérience pour ne pas les abandonner au hasard des circonstances sous prétexte de les ménager!
Tristesse
C'est un dimanche lamentable: il pleut, le vent est plein de reproches ... on voudrait s'approcher d'un grand feu qui flambe...
J'ai laissé tomber mon livre: il est rempli de mots sonores enfilés en mesure, mais l'âme en est absente: sur la table s'empilent des journaux, j'y lirais des récits de scandales, les horreurs de la guerre, toute la misère humaine ! Je n'y trouverais rien pour me tirer de la tristesse où j'enfonce. Les vêpres sonnent: sous la pluie, et courbant le dos, les gens pieux se rendent à l'église, et les gamins aussi: ils n'entendent rien au latin des psaumes, et ils se feront des niches dans l'église à moitié vide.
Indolente et lasse dans mon fauteuil, je regarde la pluie qui fait des ronds dans l'eau,
et je me dis machinalement: "Il faut pourtant trouver quelque chose à dire aux lecteurs de Fadette!" Mais je ne trouve rien et je devrais avoir des scrupules de vous faire partager l'impression opprimante qui se dégage d'une grande solitude perdue dans le brouillard.
Peut-être quelques-uns parmi vous auront déjà senti profondément que malgré les amitiés et les sympathies, chacun de nous est terriblement seul en ce monde! Nous sommes parfois longtemps sans nous en douter, nous sommes si entourés extérieurement ; puis, subitement se fait l'angoissante révélation. Nous sentons tout à coup que nous sommes hors d'atteinte de toute aide et de toute consolation, et nous n'avons personne à accuser, puisque c'est notre incapacité à nous expliquer et à nous révéler qui nous isole ainsi.
Quand vous avez voulu dire ce qui vous consume en dedans: angoisse, doute, regret ou joie profonde, avez-vous remarqué, sur la figure de celui qui écoute, cette expression de non compréhension qui vous force à reculer en vous-même? C'est dans ces moments que l'âme sent sa solitude, et qu'elle entrevoit dans un éclair lumineux qu'elle sera encore plus seule pour mourir qu'elle ne l'a été pour vivre.
Je me dis souvent que nos morts, ceux dont la pensée nous suit toujours, nous comprennent mieux que les vivants, et c'est très doux
cette pensée, que Dieu en nous les enlevant leur permet une union plus étroite avec nous. Dans la première douleur de la séparation nous ne pouvons comprendre cette intimité nouvelle, ce n'est que plus tard, quand les petites amitiés de la terre nous ont manqué, que nous avons senti autour de nous et en nous des voix connues qui dominent les rumeurs du monde et reprennent contact avec tout ce qui nous intéressa ensemble, autrefois... mais comme ils voient tout de très haut, ils nous élèvent avec eux dans les régions supérieures. Aimer toujours nos morts, c'est savoir les entendre quand ils nous parlent.
Laissons pénétrer en nous la conviction, qu'à notre tour, quand nous serons partis, nous posséderons nos amis par tout le mystère de leur âme qui n'aura plus de secrets pour nous, et que nous pourrons leur être plus secourables et plus bienfaisants que maintenant.
Que cette pensée nous rende patients avec ceux qui se taisent et indulgents pour ceux qui ne comprennent pas très bien.
Il pleut toujours: à travers le grand silence de la rue déserte m'arrivent les sons un peu vagues de l'orgue grêle de la petite église... les accords monotones arrêtent, puis, reprennent avec chaque psaume nouveau, et il me semble que ma tristesse, comme un voile qui se lève, se fond peu à peu dans nne douceur apaisante qui vient de très loin... peut-être des bonheurs passés...
Table des matières
PAGES
Une seule Lumière! 1
Si chacun se mêlait de ses affaires! . . 3
Les Moineaux 5
Le livre de la Vie 8
"Et là-bas il vit une petite lumière. . ." . 11
Bon sens 13
Le Printemps entre chez moi .... 16
Le coeur de Marie-Anne 19
Pour les Aveugles! 22
Si nous pouvions le croire! 24
Heures précieuses 27
Ohé! les gens pratiques! 30
Pour que l'amour dure! 33
Le Monstre 37
Le Pin parlant 39
L'Ouragan 42
De l'éducation 44
Flânerie 47
Un sermon en musique 50
La sympathie 52
L'éteignoir *>5
Incertitude 59
Entre amies 61
Comme nous les oublions! 65
Les maladroits 67
La pierre des bavardes 69
Simples réflexions 72
PAGE8
Désespoir 74
Ma vieille cousine 77
Parlez d'eux! 80
Un appel 83
Petites curieuses 86
Le rêve effacé 89
Boudoir et grognoir 92
Une halte dans l'église 94
Conte du coin du feu 97
Mauvaise humeur féminine 101
Jour des morts 103
Nous passons 106
La soldanelle 108
Nous changeons 111
Noël 113
Les écoles d'Ontario 115
Dans un couvent 117
Dans un rayon 120
La petite soeur de charité 123
Autour du feu 127
Sur le mariage 129
Confession 132
Semaine sainte 134
La politesse des Canadiens 137
A celles qui travaillent 140
Fadette enseigne l'hérésie 143
Nos filles 147
Quand on ne sait pas quoi dire . . . 150 Gardons nos anges sur la terre . . .152
Par les chemins verts 155
Fleurs éphémères 158
Tristesse 161
Lettres
de
Fadette