MONTREAL
A travers les vergers
Le ciel d'un bleu très pâle se fondait à l'horizon en une longue barre grise, les feuilles roses et les feuilles d'or pleuvaient autour de nous, la rivière colorée de nuances de pastel courait avec un petit murmure bavard, et l'auto filait et nous emportait, doucement engourdis par le mouvement, l'air frais et le bon parfum des sous-bois humides.
Je ne sais à quoi pensaient les autres, moi je me laissais vivre dans une quiétude reposante et rare : je regardais et j'admirais, sans dire les mots qui troublent et ennuient le silence.
La route longeait le Richelieu, nous passâmes le long des vergers, et les pommiers brillaient au soleil. Des hommes et des femmes cueillaient les beaux fruits, mais, parce que nous allions vite et qu'ils étaient loin, nous ne les entendions pas parler et ils étaient les personnages du ravissant tableau !
Puis il fallut traverser un village où l'on remuait tout de même un peu : la cloche de l'église sonnait un baptême, les gens sur leur porte nous saluaient, des gamins de l'école se poursuivaient en se bousculant, des chiens aboyaient, des poules voulaient
absolument . se faire écraser sous les roues de l'auto et tout cela rompit le charme !
Mais les instants de paix merveilleuse s'imprimèrent en moi, souvenir charmant que je retrouverai quand je serai bien lasse de m'agiter.
Nous serions vraiment très malheureux s'il fallait toujours parler et répondre. Et vous trouvez peut-être, comme moi, que l'une des meilleures joies de la vie c'est d'être seul quelquefois, et de sentir alors que nous sommes libres. Ce n'est évidemment pas l'avis de ceux qu'un courant entraîne sans cesse à la suite des autres, et qui sont si en peine quaud rien d'extérieur ne vient les distraire comme ils disent !
Tout étant pour le mieux dans le meilleur des mondes, ces personnes si sociables sont utiles, et c'est grâce à elles que tant d'initiatives charitables de forme mondaine, ont un si grand succès. Thés, ventes de charité, parties de cartes, soupers, cercles divers sont organisés au prix de grandes fatigues quelquefois, mais le travail préliminaire fait par les personnes charitables marche ensuite sur des roulettes avec le concours et l'assistance de toutes celles qui adorent être ailleurs que chez elles et qui ont un besoin insatiable de s'amuser.
Et de cette façon l'argent tombe dans les caisses de secours comme les feuilles d'automne sur les routes blanches, et beaucoup d'aide ira aux blessés de là-bas, aux pauvres
d'ici, à tous les malheureux pour qui l'on s'amuse avec tant d'entrain.
Nous sommes trop portés à critiquer ceux dont les goûts et les habitudes diffèrent des nôtres. Chacun pourtant, avec son esprit, sa nature, son éducation, remplit son petit rôle, et il le remplit bien parce qu'il est lui.
Les uns sont faits pour prêcher, d'autres pour s'amuser; les uns donnent sans cesse, et les autres reçoivent toujours; il y a les sages et il y a les fous : les critiques sont utiles et ceux qui sont critiqués le sont également.
C'est une erreur de vouloir tout le monde dans un même moule. Une chose importe davantage, c'est de nous aimer et d'essayer de nous entendre, tout différents que nous soyons les uns des autres.
La criée pour les âmes
Je causais mn jour avec un voyageur français qui se plaignait de n'avoir pas vu au Canada assez de « couleur locale ». C'est évident qu'on n'en rencontre pas beaucoup sur la rue Sainte-Catherine, mais on peut en entendre et je lui dis aussi un mot des choses et des usages curieux bien propres au pays. Il n'avait pas vu d'aurore boréale, ni entendu mugir de wowarons, — il croyait même que les mugissements de ces grenouil-
les était une fable ! Je lui parlai des « épluchettes de blé d'Inde », de « La passée de Monseigneur », « Des Sucres », de la « Criée pour les âmes », et il avoua un vif désir de connaître la vie des campagnes canadiennes. C'était quelques semaines avant la guerre : il partit dès le premier appel : il se bat maintenant en brave, en vrai français.
Hier, au sortir de la grand'messe, je pensai à lui en voyant la foule endimanchée se diriger vers le « husting » de la place de l'église, et le crieur de la paroisse, un type de Canadien, sans gêne, bavard et spirituel, monta sur la plate-forme au milieu des plaisanteries et des interpellations familières. Et la « Criée pour les âmes » commença. Mon ami eût été réjoui par cette scène très « couleur locale » !
Didas, c'est ainsi que l'appelaient ses amis, faisait l'article avec une verve endiablée qui plaisait évidemment à l'auditoire. Il offrit à l'enchère successivement des volailles et des lapins, des cochons et des pommes fameuses, des choux et des sacs de patates, puis des lés de catalogue, de la laine, des tricots. La vente allait bon train, et les produits de la ferme, donnés généreusement par les uns, étaient rachetés généreusement par les autres, et je pense qu'une jolie somme fut versée au curé qui dira beaucoup de messes pour les morts pendant le mois de novembre.
C'était d'un comique irrésistible ce « pour les âmes », accolé aux offres du bonhomme.
« Messieurs et dames, via une volaille dépareillée ! C'est gras, pleumé, ben ridé itou ! Une poule pour les âmes ! Une bonne offre pour la poule ! » Et il l'agitait en recommençant à décrire d'autres beautés de la bête. Et le « petit goret rose et tout en soie », et les pommes fameuses « chacune de la make de la celle qui tenta si fort notre grand'mère Eve ! »
Au sourire qu'amène le souvenir de la scène pittoresque se mêle une émotion attendrie. Elle est si belle la pensée qui a créé cet usage répandu dans le pays.
Simple, naïve et généreuse, cette pensée associe ceux qui sont partis à la vie de ceux qui sont restés. Longtemps ils travaillèrent et peinèrent ensemble, il est juste qu'une part soit faite aux morts de la richesse que chaque fin d'année apporte aux vivants.
Ils préparent leurs dons à l'avance et ils offrent ce qu'ils ont de mieux; tous les voisins rivalisent de générosité, et c'est d'autant plus admirable que nous savons que les campagnards ne sont pas « donnants » comme ils disent.
Cette coutume nous est-elle venue de la Normandie riche et fertile, dont l'automne, comme ici, remplit les greniers et les bourses ? Ou bien de la Bretagne pieuse où l'on a un culte si fervent pour les morts ? Est-ce un usage essentiellement canadien, et nos anciens l'établirent-ils au temps où chaque
disparu était un lutteur de moins contre la forêt mauvaise et les sauvages féroces ?
Ce soir, je l'ignore, mais je chercherai, et un jour, Fadette, fière de sa science toute neuve, vous dira l'origine de cette curieuse « Criée pour les âmes ».
La légende de toujours
Dans une jolie Légende Védique, j'ai lu que le dieu Iwastri, après avoir créé l'homme, constata qu'il s'ennuyait à mourir au milieu des plantes et des bêtes de son paradis terrestre. Il imagina de lui donner une compagne. Mais l'homme s'en fatigua bientôt, il se plaignit au dieu de cette petite créature vive, impulsive, curieuse et bavarde qui le déroutait, et il pria le Maître de l'en débarrasser.
Iwastri considéra avec intérêt la femme si dédaigneusement ramenée par l'homme, et la questionna :
— Tu le regrettes, peut-être ?
— Peuh! — et son petit nez de primitive se releva drôlement, dans un mouvement caractéristique reproduit fidèlement à travers les siècles, — franchement, Seigneur, il n'en vaut guère la peine ! Sous prétexte de m'aimer il me tyrannise; parce qu'il est arrivé le premier, il se croit supérieur à moi : il décrète et décide comme s'il comprenait tout, et pourtant, il ne comprend que
ce qu'il voit et ce qu'il touche ! Il ne sait rien pressentir, rien imaginer, rien deviner ! Il faut tout lui expliquer ! Ah ! Seigneur ! Vous lui avez donné un gros corps, mais quelle petite âme et comme il s'en sert peu ! C'est un grand enfant raisonneur, gourmand, inconstant et exigeant. Il m'en voulait si je n'avais pas faim, il me grondait quand j'avais l'humeur folâtre, et il était stupéfait quand je savais sa pensée avant qu'il ne me l'eût dite.
Le dieu, amusé, la trouvait bien jolie et il continua son enquête :
— Alors, tu n'es pas malheureuse de son abandon et tu ne l'aimes pas ?
Rougissante, un peu émue :
— Pardon, Seigneur, je n'ai pas dit que je ne l'aime pas. . .
— Tu m'as dit qu'il ne vaut pas la peine d'être regretté.
— Hélas ! c'est bien vrai.
— Alors ?
— Je le regrette tout de même, et je l'aime de tout l'amour de mon cœur.
— Quels êtres étranges, ai-je donc créés là? s'écria le dieu exaspéré qui s'était toujours gouverné à coups de syllogismes.
Après avoir réfléchi longuement il reprit doucement :
— Ce que j'ai fait est bien et tu ne dois pas agir suivant les lois inflexibles de la pure raison. C'est ton cœur qui te gouverne et c'est bien. N'aime pas uniquement les belles choses, mais aime ce qui est beau dans
les êtres et dans les choses. L'homme reviendra te chercher : suis-le et porte avec toi de la lumière, de la gaieté et de l'espérance. Sans toi la vie l'écraserait ! Laisse-lui le monde extérieur; toi, gouverne le monde de l'âme et du sentiment. Adoucis les instincts brutaux, relève la nature masculine que le labeur matériel retient à ras de terre. Là où il met son orgueil, mets ta douceur; là où il apporte son égoïsme, prodigue ton dévouement. Sois généreuse et bonne afin qu'il t'aime. Plus il t'aimera meilleur il sera; plus il te mettra haut, plus il s'élèvera lui-même. Il se croit très fort ? Le pauvre homme ! Sa force est plus faible que ta faiblesse ! Quand il sera las de tourner dans le cercle étroit et vain du raisonnement, appelle-le afin que, près de toi, il ravive son âme dans la foi et dans l'amour. Quand tout l'aura blessé, qu'il se confie à toi qui es pitoyable et qui l'aimes. Tout le trahira, mais il croira encore en toi qui détestes instinctivement ce qui l'abaisse ei le rend méchant. Va, sois sa compagne, son aide, plus tu le sers, mieux tu règnes sur lui.
Elle écoutait le dieu avec une flamme nouvelle dans les yeux : elle avait compris sa mission, la nature de l'homme et son propre cœur.
Et quand l'homme revint la chercher, elle le suivit, modestement triomphante mais ayant deviné que cette victoire n'était pas définitive, et qu'inlassablement il lui faudrait conquérir son maître.
Entre chien et loup
Fin de jour... une tristesse s'est glissée avec l'ombre dans le joli salon où nous cousons pour les pauvres. Et le silence peu habituel n'est même pas remarqué par les bavardes que nous sommes ! Avons-nous parlé, ici, tous les vendredis, depuis tant d'années et sur tous les sujets imaginables ! Dans le petit cercle intime nous avons appris à déposer le masque obligatoire, et nous risquons nos opinions sans compromettre notre réputation de personne raisonnable ! Le soleil ou la pluie, les chansons ou les plaintes du vent ont nuancé ces conversations intimes, où plus d'une, exprimant d'un air détaché une idée générale, laissait apercevoir, sans s'en douter, les propres mystères de son cœur. Aujourd'hui nous étions silencieuses et chaque essai de conversation retombait comme un oiseau dont l'aile est brisée.
L'horloge égrenait les minutes lentement» et la première neige, dans un frôlement délicat, se plaquait sur les vitres avec un petitbruit d'insecte qui gruge ; l'ombre grandissait, les ouvrages glissèrent sur les genoux des travailleuses, pendant que leurs doigts fins jouaient distraitement avec les dés et les ciseaux qui jetaient des lueurs claires quand un rayon du foyer les touchait. — « Comme
nous sommes bien ici ! Mais j'ai peur, moi, de ce qui vient. Et l'année prochaine, à cette même date, nous serons peut-être dans l'angoisse de l'inquiétude... ou dans le deuil ! »
Ce spectre de la conscription était tapi au fond de nos cœurs, et de l'en sortir avec des mots conjura le silence qui avait pesé sur nous.
Nos langues se délièrent et dans la demiobscurité de la pièce qu'on refusa de faire éclairer, nous laissâmes nos cœurs déborder, et il se dit bien des choses dans mon petit salon ! . . . bien des choses tristes, libertaires, amusantes; généreuses et charitables aussi, bonnes gens, rassurez-vous !
Car il y a des gens qui voudraient qu'on ne soit bon qu'à leur façon, qu'on n'entende les choses que de leur oreille, qu'on ne soit charitable que pour leurs œuvres, et qu'on fasse table rase de toutes nos opinions pour adopter les leurs, en les remerciant gentiment de nous enlever la peine de penser par nousmêmes.
Ceux-là auraient peut-être un peu dressé les oreilles en entendant nos petits discours et ils n'auraient pas manqué une si belle occasion de nous crtiquer.
Mais aucun de ces fâcheux ' n'était là, et je vous prie de croire que personne ne se gêna pour dire sa façon de penser. J'ajoute modestement que si notre façon de penser a ses audaces, elle demeure raisonnable, et nous aurions certainement étonné nos
détracteurs qui prétendent que les femmes ne sont pas logiques. Notre animation avait chassé la tristesse du commencement de l'après-midi, et quand vint l'heure de nous séparer, ce fut au milieu de joyeux bonsoirs, que se dispersèrent, dans la neige toute fraîche, les « fidèles » de notre vendredi.
Le Grand Maître
La Bruyère voulait probablement dire une grande méchanceté aux femmes en affirmant « qu'elles guérissent de la paresse par la vanité et par l'amour. » Il est bien charmant ! Plût au ciel qu'on pût dire des hommes que l'amour les guérit de leurs défauts !
N'en déplaise à La Bruyère, ce serait plutôt à l'éloge des femmes qu'un de leurs défauts pût se guérir par le sentiment, et que la femme qui aime fût susceptible d'une transformation totale.
Hélas ! l'expérience est là pour démontrer lamentablement que 1 amour qui prétend tout transformer et renouveler dans les âmes n'a pas un règne assez long pour que ces changements à vue soient durables. J'ai une tendance irrésistible à donner des figures aux choses abstraites, et je me représente les âmes habitées par des esprits bons et mauvais qui conseillent, suggèrent, entraînent
discutent et sont à tour de rôle moralistes et séducteurs. Quand l'Amour entre dans l'âme, tous ces petits esprits se taisent, s'inclinent, car il a grande allure, ce Vainqueur, mais je leur vois une ironie discrète : ils attendent ... et chacun garde sa place. C'est qu'ils savent parfaitement que leur effacement est temporaire et qu'il n'est pas d'amour assez grand pour empêcher un caractère humain de se manifester.
Que le grand amour dure ou qu'il passe en étoile filante, les petits esprits intérieurs, un instant éblouis et étourdis, recommencent bientôt à s'agiter dans les pauvres âmes que le plus parfait amour ne peut refaire !
Je conseillerais donc aux jeunes filles qui croient fermement que leurs défauts dépendent de leur entourage et que le mariage fera épanouir leurs perfections, de se guérir vite de cette illusion, et de chercher à se bien connaître afin d'être en garde contre leurs tendances fâcheuses.
Oh ! je ne médis pas de l'Amour, c'est un grand maître et qui les aidera certainement à trouver le meilleur de leur âme, mais qu'elles ne se flattent pas de* devenir des anges sous son empire; elles seront ce qu'elles sont, et peut-être un peu pires, 'car elles auront plus de contrariétés et plus^ de causes d'énervement.
L'Amour qui transforme — car il existe — est de qualité précieuse et rare et on le chercherait en vain dans les petites âmes fri-,
voles et légères : elles ont surtout besoin d'adulations et elles ignorent la grandeur du don absolu de soi que met dans un être humain l'étincelle qui accroît les facultés, fait rayonner la vie et donne de l'intérêt aux choses les plus banales.
On a vu des petites filles vaines et égoïstes devenir des femmes dévouées et sérieuses parce qu'elles aimaient. . . mais c'est l'exception, comme tout ce qui est très beau. Ces petites filles avaient conservé un cœur pur qui ne s'était pas éparpillé dans les flirts et les jeux de coquetterie, et c'est pourquoi l'Amour y devint le souverain et sut commander aux esprits intérieurs qui se soumirent et furent ses esclaves.
Une création féministe
Les amusantes initiatives que peuvent avoir les femmes quelquefois ! Heureusement, il faut regarder au delà des mers ou par-dessus la frontière pour voir les véritables extravagances qui font rire les gens qui ne se piquent que d'être ordinaires et raisonnables.
Dans le Texas, une Américaine — Miss Mary Hayden, — a acheté cinq mille acres de terre pour y établir une colonie agricole à l'usage exclusif des femmes qui ne veulent ni de la compagnie ni de l'aide des hommes. Ai-je besoin de vous dire que cette création
a germé dans le cerveau d'une romancière, célibataire et d'âge mûr ? Il faut toutes ces conditions réunies pour avoir pris en telle aversion les pauvres hommes qui attendent philosophiquement les résultats de l'entreprise.
L'appel de Miss Hayden à « toutes les femmes éprises de liberté et d'exercice », — elles en auront, c'est sûr, — est typique. Elle demande aux candidates l'apport d'un petit capital et le concours de leur travail pour les travaux extérieurs ou intérieurs de la colonie; et elle assure que toutes celles qui désrent s'affranchir du joug masculin seront les bienvenues. »
Ces « colons » nouveau jeu ne s'effrayent d'aucune tâche et ne reculent pas devant les plus rudes labeurs : elles prétendent labourer, semer, faucher, moissonner, soigner les animaux et bien démontrer que la femme peut se passer des hommes sur la ferme comme partout ailleurs.
Mais voici que nous arrivons à une clause réjouissante et qui fera sourire ceux dont ces enragées féministes se gardent si fort ! Prévoyant le cas où le retour à la vie de la nature les engagerait à sortir d'un isolement faiouche, elles disent, que s'il en est parmi elles qui' désirent se marier, elles auront le droit d'établir leur époux sur le territoire colonial, mais il demeurera exclus de l'administration . . . Non ! mais les voyez-vous, ces princes consorts !
C'est à donner envie d'être homme pour aller voir ce qui se passe dans cette singu lière colonie de vieilles filles, qui, je me l'imagine, ressemblent aux hommes qu'elles prétendent détester. Je dis « prétendent », parce que leur dernière clause me paraît louche, et dans dix ans, la colonie pourrait fort bien être peuplée normalement, et ce sera la fin d'un rêve ! Il est évident oue ces femmes s'ignorent elles-mêmes quand elles croient sincèrement préférer se passer des hommes. Elles commenceront leur vie nouvelle avec ardeur, mais outre la fatigue physique, l'ennui « naîtra de l'uniformité ». ou peut-être aussi, — tout est possible, - — du peu d'entente entre ces femmes qui ne seront pas plus disposées à céder à leurs compagnes qu'aux hommes qu'elles fuient, et sans concessions réciproques, on sait que les communautés comme les ménages deviennent des enfers.
C'est après quelques combats à la fourche et au râteau que nos fermières se diront que la vie normale, malgré ses inconvénients, est peut-être encore la plus heureuse !
Si jamais j'apprends quelque chose sur leur sort, j'aurai du plaisir à vous le communiquer.
En attendant, voyons ce qu'il y a de bon dans le projet de ces Américaines; cet amour de la vie agricole devrait être encouragé dans nos campagnes qu'abandonnent tant de jeunes femmes et de jeunes filles pour venir dans les viiles faire un travail d'esclave
dans les usines malsaines : pour un peu d'argent elles consentent à perdre leur indépendance et à compromettre leur santé physique et morale, et on comprend difficilement qu'elles aient fait volontairement un choix si désavantageux.
Il serait bien utile de faire connaître à la campagne tous les éléments de bonheur et de bien-être que comporte la vie agricole; ce serait une œuvre nécessaire même, et cette prédication aux femmes devrait être faite par des femmes qui ont pu faire des comparaisons et qui ont vu gâchées et empoisonnées des vies qui eussent été saines et heureuses.
Avant le féminisme
Vers 1633, les Jésuites avaient bâti leur « Résidence de Saint-Joseph » à Ihonatiria, importante bourgade des Hurons, à mi-chemin entre Québec et les Trois- Rivières. Ils n'y étaient que depuis peu de temps et leur influence était considérable sur ces sauvages de moeurs plus douces et moins vagabondes que celles des autres tribus.
On était aux premiers jours d'octobre : la belle saison se mourait doucement dans la gloire rutilante qu'apportent aux arbres canadiens les premières atteintes de la gelée. Après quelques jours de froid, la
chaleur avait ramené l'été des sauvages, doux, voilé, d'une grâce mélancolique si profondément belle ! Le village silencieux paraissait dormir dans cette fin de jour : le départ de tous les chasseurs pour la grande saison rendait la bourgade singulièrement tranquille. En pays sauvage ou en pays civilisé, on accuse volontiers les femmes d'être bruyantes, mais là ou ici, que les hommes disparaissent et on n'entend plus rien. Je n'essaie pas d'expliquer le phénomène, je le constate.
Ces réflexions ne préoccupaient pas Ourontinouconeu (Petite Lumière), qui, d'un pas lassé, revenait à la bourgade en longeant le fleuve. Une inquiétude voilait ses yeux sombres; elle marchait sans voir, ne regardant qu'en elle-même, indifférente aux grandes vagues murmurantes, au vol des mouettes, à la chanson des arbres qu'un vent léger balançait avec un froissement doux de feuilles sèches qui tombent. Elle était si absorbée qu'elle passait, sans le voir, près du Père Richard qui l'arrêta pour lui demander de quel côté chassait son père. — Par là, fit-elle brièvement en étendant le bras vers le nord, et elle continuait son chemin, mais le vieux prêtre posa légèrement la main sur son bras pour la retenir : — Qu'as-tu, mon enfant ? On t'a fait du chagrin ? — Et la voix cassée s'était faite si paternelle pour prononcer les mots de l'idiome étranger, que la jeune fille releva la tête et une expression ardente fit étincaler ses
beaux yeux. Elle eut une seconde d'hésitation, puis elle dit moins sèchement : — Regarde dans ton cœur, Robe Noire, tu y trouveras mon chagrin. — Je ne comprends pas, ma pauvre petite, explique-toi, que puis-je faire pour te. rendre service ?
Farouche, elle secoua la tête, refusant de répondre. Le bon Père reprit : — Tu sais que le bon Dieu, mon Manitou à moi, entend mes prières, je lui demanderai de te consoler. — Elle haussa les épaules, froidement dédaigneuse, puis, un éclair méchant dans les yeux, elle murmura passionnément :
— Ton Manitou, je le déteste ... et toi aussi !
— Et elle s'enfuit si rapidement que le religieux, interloqué, resta planté là, la regardant disparaître en se demandant ce qui pouvait bien se passer dans cette petite tête de primitive qui lui rappelait en ce moment les mystérieuses complications de ses sœurs de France.
Pendant ce temps, la jeune indienne poursuivait sa course : elle traversa la bourgade, et s'engageant dans un sentier de la forêt, légère et rapide, elle continua son chemin sans souci de l'ombre qui descendait et des branches qui accrochaient ses cheveux.
Elle s'était sauvée afin de ne pas céder au désir de se plaindre à la Robe Noire. Non, elle ne s'humilierait pas jusqu'à le prier de lui rendre celui qu'elle aimait, le beau Nitahokan !
Il lui avait dit, quand les pommiers étaient en fleurs, qu'elle lui plaisait, que ses yeux
ressemblaient à des étoiles; hélas !» maintenant, attiré par la Robe Noire, ensorcelé par une chose qu'il feuillette en marmottant, il n'a plus pour elle ni regards, ni sourires.
La Robe Noire lui a jeté un sort : il n'a même pas suivi les chasseurs, cette année, il reste à la bourgade, comme une femme ! Ces odieux petits signes noirs sur les feuilles blanches, ont-ils donc le pouvoir de l'empêcher de voir que les yeux de son amie sont toujours beaux et que son cœur est rempli d'amour ? Reprise par son grand chagrin, lasse de sa course folle, elle se laisse glisser sur la mousse, et désolée, elle regarde le ciel où, une à une, les étoiles s'allument. Mais, comment n'y a-t-elle pas songé, encore ! Elle interrogera les esprits, ils lui diront, eux, ce qu'il faut faire pour reprendre la pensée de son ami !
Et dans le sentier sauvage, elle attend le passage des âmes pour les questionner. Car tout le monde sait que la voie lactée, appelée par les Hurons le « Chemin des Ames », est la route suivie par les esprits des morts se rendant à leur dernier repos, là-bas, très loin, où le soleil se couche.
. . . Enfin paraît dans l'azur profond la voie blanche où les étoiles innombrables brillent de plus en plus attirantes. Petite Lumière de la terre interroge, anxieuse, les petites lumières du ciel, âmes d'ancêtres qu'elle appelle à son secours. Soufflent-ils de l'espoir dans le cœur de l'enfant désolée ? Qui peut savoir. . . mais voici qu'un bruit
de branches cassées et une voix connue la tirent de son extase. — Que fais-tu là, Petite Lumière, toute seule dans la nuit ?
La voix grave, le beau visage impassible du jeune chef ne trahissent aucune émotion, pas même la surprise. Troublée, la jeune fille baisse les yeux sans répondre. Il insiste, avec, dans la voix, une note impérieuse, à laquelle elle cède : — Je demandais aux Ames de me rendre ton cœur, Nitahokan. — Mon cœur cherche le tien, Petite Lumière, et quand trois lunes auront vécu, j'irai trouver ton père, et je lui dirai : « Donne-moi ta fille, je veux en faire ma femme. »
Un éclair de joie illumina la figure de la jeune fille et cependant elle répondit froidement : — Je ne serai ta femme, Nitahokan, que si tu rends à la Robe Noire l'objet du Mauvais qui retient dans ses feuilles maudites tes yeux et ton cœur. — Tais-toi, Petite, tu n'as pas d'esprit, fit-il condescendant et flatté de la jalousie de la jolie enfant. Le livre ne vient pas du Mauvais, il me rendra savant, aussi savant que les chefs blancs, aussi sage peut-être que la Robe Noire ! — A rien ne sert d'être si savant et si sage, mon cœur; en seras-tu plus habile chasseur et plus brave guerrier ? Je ne serai jamais heureuse si tu mets ta pensée dans ce livre qui t'éloigne de moi ! Rends-le à la Robe Noire, il est vieux et il lui appartient d'être sage ! Aime-moi, Nitahokan, cela seul est bon!
L'âme de la race
Dans la classe aux murs blancs couverts de tableaux noirs et de cartes géographiques, trente petits Ontariens, de dix à douze ans, écoutent de toutes leurs oreilles et de tous leurs yeux la jeune fille qui vient de leur expliquer l'immortalité de l'âme : « Donc notre âme ne meurt pas, vous avez bien compris cela ? Dans notre âme immortelle humaine qui ne peut pas mourir, il y a, chez chacun de nous, une autre âme, l'âme de notre race qui ne doit pas mourir. Or, je vous ai bien expliqué que l'âme, c'est notre esprit, notre cœur, notre manière de penser et de sentir qui se manifestent dans notre langage; c'est cela qui est l'âme d'une race, parce que c'est l'âme transmise de tous ceux qui nous ont précédés dans le monde et dont nous descendons directement : nos pères et nos grands-pères. Si nous, les Canadiens français, reculons très loin dans le passé, de bisaïeul en trisaïeul, nous rejoignons ceux qui partirent de France, il y a plus ou moins longtemps, pour venir ici défricher et peupler le Canada qui appartenait alors au roi de France.
Et voilà pourquoi, mes petits, nous sommes français, pensant, parlant, sentant comme nos ancêtres français qui étaient honnêtes, braves, désintéressés, travailleurs, et dont nous devons être fiers.
Mais c'est ici, sur la terre canadienne, qu'ils vinrent labourer, fonder des familles, se battre contre les sauvages qui voulaient se débarrasser d'eux. C'est avec leurs sueurs, leur sang, leur courage, leurs peines et leur foi qu'ils ont fait ce beau Canada où nous vivons, et voilà comment nous sommes Canadiens. Et alors notre âme est canadienne-française, et vous comprenez qu'elle ne doit pas mourir, puisqu'elle tient par toutes ses racines profondes, immédiates et vivantes à la terre de France et à la terre du Canada !
Mes petits enfants, cette âme de notre race pourrait s'affaiblir, si on coupait les racines qui la relient à ses origines françaises. Ces racines sont nombreuses et fortes, et parmi elles il y a notre religion et notre langue. Si l'on vous empêchait de penser français, de parler français, de prier français, l'âme de votre race serait toute déformée, et en danger de mourir. Avez-vous vu déjà déraciner de grands arbres pour les planter ailleurs ? Ils sont quelquefois des années avant d'avoir de maigres bourgeons, et s'ils réussissent à vivre ils ne sont jamais beaux. Chez mon grand-père, il y avait un beau lilas blanc, très vieux, je l'aimais tant que je me le fis donner i our notre jardin. Il fut transplanté avec toutes sortes de précautions et il ne mourut pas, mais il ne voulut jamais fleurir : trop de ses racines avaient été coupées.
Mes petits, il faut conserver, à tout prix toutes les racines de votre âme canadiennefrançaise ! Comme elle vous a été transmise, ainsi devez-vous la léguer à ceux qui viendront après vous, à vos enfants, à vos petits enfants. La race, c'est une chaîne, une chaîne très solide, très longue qui relie le passé lointain à l'avenir infini.
Les âmes, mes petits, ont une vie bien supérieure à la vie de nos corps, et ce qui nuit à ces derniers, les misères, les persécutions, la souffrance donnent aux premières plus de beauté et plus de force.
Si l'on vous opprime, si l'on veut vous empêcher d'apprendre le français et de le parler, cela ne peut pas du tout nuire à votre âme canadienne-française; au contraire :
tenez bon, ne cédez ni à l'injustice, ni à la tentation de vivre plus tranquilles en devenant anglais et vous serez de braves petits hommes dignes de vos ascendances françaises et canadiennes, et dans des centaines d'années, ceux qui descendront de vous.
continuant la chaîne française, vous loueront et seront fiers de vous appartenir. »
Les enfants écoutaient et leur âme enfantine s'éveillait à une vie nouvelle qu'ils comprenaient après ne l'avoir qu'instinctivement sentie. En passant dans ces jeunes esprits que rien n'encombre, le doux enseignement de la petite maîtresse d'école a fait pénétrer la noblesse de leurs origines. la justice de leurs revendications, la beauté de l'âme de la race qu'ils doivent conserver à travers tout, malgré tout.
Notre « chez nous »
L'âme humaine se révèle de bien des manières : le graphologue la cherche dans le tracé de l'écriture, le chiromancien dans les lignes de la main, les simples observateurs comme votre amie Fadette l'épient dans toutes ses manifestations.
Jamais ne sera satisfaite la curiosité qui nous pousse, moins à nous connaître qu'à connaître les autres; est-ce besoin de nous retrouver en eux; est-ce, au contraire pour nous reposer de nous-mêmes ? Il y a des deux peut-être. Toujours est-il que tout nous sert pour chercher ce mystère qui nous attire irrésistiblement : la voix, les gestes, l'expression de la physionomie nous font leurs révélations à haute voix pour ainsi dire, mais les choses dont nous nous entourons chuchotent à qui sait les entendre beaucoup de nos petits secrets. Pour moi la maison de chacun est un livre que je feuillette avec un intérêt extrême.
Notre maison, mais c'est comme le vêtement de notre vie puisque c'est elle qui nous protège des intempéries de la nuit, des indiscrétions du dehors.
Quand nous choisissons nos vêtements quel soin nous prenons pour adopter ceux qui conviennent à notre figure, à notre âge, à notre taille. . . pourquoi apporterions-nous
moins de goût pour réunir dans notre maison ce qui s'harmonise mieux avec notre personnalité ?
Au fait, instinctivement, sans presque nous en douter, nous nous entourons de ce qui nous exprime, et voilà la raison des maisons banales des insignifiants et des maisons captivantes des personnels.
Ce n'est ni une question de richesse, ni une question de mode, c'est une question de goût et de convenance.
Nous devons paraître « chez nous » dans un cadre fait pour nous; c'est à cette condition que la maison sera notre maison, là où nous avons nos habitudes, où notre âme vit et où on la trouve en abrégé.
On n'installe pas une maison en quinze jours... c'est petit à petit, sans hâte, en suivant son rêve, que l'on choisit ce que l'on aime, consultant ses préférences plutôt que la mode; et chaque addition est une note discrète qui se joint à un ensemble si harmonieux, si homogène que tous les détails paraissent nécessaires.
Quand vous achetez un meuble, que votre imagination puisse le voir d'avance, exactement dans la pièce qu'il occupera et au milieu des meubles qui l'attendent. Que ce ne soit pas un intrus, un personnage qui gênera la petite société déjà réunie, soit en l'écrasant de sa richesse, soit par ses allures trop humbles.
Et quand cette harmonie préalable est atteinte, apportons tout notre art à ne pas
encombrer d'objets inutiles, de bibelots sans valeur, les pièces où il ne faudrait voir que ce qui peut ajouter au plaisir des yeux et au confort de chacun.
Les salons ultra modernes de nos petites dames très élégantes peuvent bien être des modèles parfaits de la mode actuelle, mais ils ne seront que cela si elles n'aiment pas d'amour leur home et si elles n'y vivent pas. Le voilà le secret du charme subtil de certaines demeures : on y vit, on y a mis les sourires et les larmes 'de son pasçé, — il n'a pas besoin d'être très long- pour contenir des regrets, — on y travaille, on y cause, on y reçoit ceux qu'on aime, et les objets qui les remplissent s'animent, vivent ensemble d'une vie qu'ils tirent de ceux qui les habitent, et quand vous y entrez ils vous font place, vous sourient et leur hospitalité vous est douce. Dans ces conditions, recevoir ses amis, c'est véritablement les admettre dans son intimité, puisque tout, isolément ou en chœur, leur parle de ce qui fait notre vie intérieure, la seule qui vaille.
Le chemin de Dieu
« 7/ est des jours où, fous d'espaces sans bords, Rien ne paraît assez grand pour nos âmes ! »
Ni les océans, ni les tempêtes, ni les altitudes, ni les affections qui passent, ni les rêves
toujours déçus, ni la vie qui mène à la mort, ni la mort qui nous jette dans l'insondable mystère. Dans ces jours, l'âme a la sensation de se tenir seule dans ce tout qui n'est rien, et dans un mouvement éperdu d'impuissance, elle crie à Dieu : « Il n'y a que Toi ! »
C'est à ce cri, à ce sentiment de foi, et d'abandon que nous amènent les désillusions, les vides, l'inachevé de tout ce qui nous a séduits, et à bien observer autour de soi, on peut voir peu à peu se dessiner le chemin de Dieu s'ouvrant dans la vie de chaque âme. On le voit quelquefois plus clairement dans la vie des autres que dans la sienne propre.
Le premier tracé est souvent le choc de la rencontre du rêve de la jeune fille à peine femme et de la grossière réalité qui la fait reculer. . . puis la vie commence à se dérouler terne et quelquefois dure : chaque jour enlève une illusion et recule un peu le voile, et l'âme désappointée s'écrie : « Ce n'est donc que cela l'amour, le bonheur ! » — Après ce premier heurt, l'âme se ressaisit, et se dit que, puisqu'il faut vivre avec les autres, il faut penser comme eux, agir comme eux. . . elle oublie ses rêves puérils, et la voilà qui se matérialise : à respirer l'air ambiant, elle devient lourde : elle replie ses ailes, elle suit tout le monde sur les grands chemins de la vie. Frivole, agitée, elle pense peu et se laisse vivre.
Est-ce un arrêt. . .on le dirait. . . le chemin de Dieu n'est plus visible. Mais cet arrêt ne dure guère, car la Vie perd vite ses airs séduisants et chaque jour la fait plus sévère.
Après les soucis matériels qui se multiplient, voilà la déception qui entre en scène. Les amis choisis deviennent indifférents; les dévouements sont méconnus; ce qu'elle croit posséder n'existe pas et elle recommence à dire, mais avec quelle angoisse plus poignante : « Est-ce donc tout ce que je reçois après avoir tant donné ? »
Elle est consternée . . . mais avec la ténacité propre à la pauvre humanité, elle repart encore, un peu plus fière, un peu plus défiante de ce qu'elle juge indigne de son attachement et de son intérêt, mais avec encore l'espérance de trouver mieux.
Sans le savoir, elle est entrée dans le chemin de Dieu, mais elle y marche lentement et sans goût, car elle ne se doute pas que c'est Lui qui l'attend un peu plus loin.
Ce sentiment ne lui vient qu'avec la douleur, la vraie, celle qui atteint l'âme jusque dans ses profondeurs, quand les aimés lui sont arrachés par la mort ou l'abandon, que les confiances sont trahies, que ce qu'elle croyait solide s'écroule. Pour la première fois elle a peur de la vie, de ses laideurs, de ses cruautés, de sa propre solitude : elle ferme les yeux, car la lumière qui viendrait éclairer tant de tristesses lui fait horreur.
Mais elle reprend pied, — on ne meurt pas de chagrin ! — et elle se retrouve sur
le chemin de Dieu, mais cette fois elle le sait, car elle a marché jusqu'à Lui à travers ses épreuves et II a eu pitié de sa détresse. Elle a enfin compris : tout est bien : ce qui fut et ce qui sera. Une grande lumière éclaire la route, elle y marche désormais sereine et forte.
Les ailes inutiles
J'allai hier chez un marchand d'oiseaux, un vieux monsieur qui me fit les honneurs de ses volières comme s'il m'eût reçu chez lui. Parmi les plantes vertes des deux salles inondées de soleil, toutes les cages, alignées de chaque côté des allées, ressemblaient aux maisons d'un village minuscule où les pignons dorés voisinaient avec d'humbles petites cabanes à barreaux de bois. Et tout cela était rempli d'oiseaux de toutes les couleurs, gracieux, vifs, jolis comme des bijoux.
L'impresssion était-elle en moi, ou me vint-elle d'eux? Ils me parurent tristes. . . tristes comme tout ce qui est emprisonné. Avoir des ailes et vivre entre des barreaux, voilà une angoisse que comprennent beaucoup d'humains.
En plaignant les oiseaux, j'ai pensé à toutes les choses prisonnières dans les âmes. Pensées captives, sentiments cachés, confidences retenues, émotions déguisées, tout ce qui palpite dans une âme, la fait vivante
et qu'on y enferme par prudence, convention, timidité ou fierté ! Pauvres choses prisonnières, oiseaux ou pensées, vous repliez vos ailes devant les espaces inaccessibles où il vous est interdit de vous élancer, et les passants distraits ne se doutent pas de la tristesse de vos silences!
Ce qui doit vous consoler, ô vous qui vous taisez, c'est que les pensées qui vivent en vous ne sont pas perdues, même pour les autres, même si elles ne sont jamais exprimées. Plus elles sont nombreuses, plus elles vous sont chères, et plus elles font votre âme grande et profonde, et votre vie ne sera-t-elle pas le reflet de ce qui vit invisible mais vivant dans votre cœur ?
Comme il arrive souvent, mes réflexions sérieuses aboutirent à une question puérile dont je savais d'avance la réponse : « Ne sont-ils pas malheureux, ces pauvres petits oiseaux, d'être privés de leur liberté ? — Malheureux ! mes oiseaux ! cria le bonhomme indigné. . . mais ils mourraient de froid et de faim si je les lâchais ! »
Ne soyons pas tristes quand il faut nous taire, nos pensées aussi mourraient peutêtre de froid et de faim devant l'incompréhension et l'hostilité de ceux qui mangent et qui boivent et qui trouvent la vie bonne pourvu qu'ils y soient installés confortablement. Engourdis dans le bien-être matériel, ils ne sentent que faiblement la vie intellectuelle, pas du tout la vie de l'âme. Ils trouvent exagéré ce qu'ils ne peuvent com-
prendre, et privés de bon sens ceux qui ne sont pas intéressés et égoïstes comme eux. Saluez-les, ils se disent les Heureux de ce monde.
Son Noël
Dans la chambre fraîche au papier clair, fleuri de bluets, la petite malade, presqu'assise dans ses oreillers, prête l'oreille aux bruits du dehors qui lui arrivent par la fenêtre entr'ouverte : c'est la sonnerie légère des attelages d'hiver, le crissement des traîneaux qui filent sur la neige froide, les voix des groupes joyeux qui se rendent à l'église pendant que du clocher pointu làhaut, les trois grosses cloches appellent les fidèles à la messe de minuit.
Ce Noël dans son lit ne ressemble guère à ceux qu'elle regarde en elle-même, et elle ferme les yeux pour les mieux voir.
Souvent, elle aussi a marché dans la neige molle qui enveloppait les choses grises et vieilles comme un grand manteau tombé du ciel, et la lune, aux lueurs caressantes, mettait des frissons et des étincelles sur le paysage blanc.
De loin, on apercevait l'église tout illuminée, et le givre qui argentait sa façade la faisait ressembler aux palais qu'elle n'avait vus qu'en images. Comme sur un théâtre lointain, elle voit se succéder beaucoup de
petits tableaux. Tout au fond de l'église un peu sombre, se détache l'autel, où la clarté des cierges minces pique des étoiles roses; à droite le rideau fermé cache le mystère de la crèche rustique et attire les curiosités chaque année renouvelées, malgré le décor toujours semblable.
Et voilà que l'église se remplit; les bonnes sœurs, lentes et graves, précèdent les petites filles, qui, deux à deux, se prosternent en cadence au signal de la tapette de bois : les femmes tout emmitoufflées, les enfants aux yeux gonflés de sommeil, les cavaliers et leurs blondes et enfin, tout juste avant l'entrée solennelle des enfants de chœur, les hommes, après avoir mis leurs chevaux à l'abri, apportent un parfum de fauve dans leurs gros capots de fourrures couverts de neige qui fond à la tiédeur de l'église, et dont la vapeur se mêle à la fumée bleue de l'encens. Derrière ses yeux fermés, passe et repasse le curé, affairé et hospitalier, et à la tribune, l'organiste essaie en sourdine les cantiques que chanteront à tue-tête, tout à l'heure, les petits garçons de l'école.
. . . Les dernières vibrations des cloches expirent dans l'espace, et le grand silence qui suit fait ouvrir les yeux de la petite rêveuse. Elle se sent très lasse comme si elle avait parcouru une longue, longue route, et elle se laisse glisser sur ses oreillers dans un demi-sommeil, où elle perçoit vaguement des pas f urtif s et des chuchotements . . . peut-être les préparatifs du réveillon ?
Quand elle s'éveille, une table, dressée pour la communion, est près de son lit, et sa mère penchée sur elle lui dit tendrement : « Tu auras aussi ton Noël, ma mignonne, tout est prêt, dans quelques minutes le bon curé viendra. . . t
Quelque chose de brisé dans la voix basse, la surprise de ces préparatifs, l'étrange faiblesse qui l'engourdit, révèlent soudain à la jeune fille ce qu'on n'a pas encore osé lui dire, et c'est comme si elle avait toujours su qu'elle s'en irait ce soir. Elle regarde longuement sa mère et celle-ci devine que l'enfant a compris.
. . . Ainsi c'est fini, elle est presque de l'autre côté de la vie et elle a si peu connu celui-ci ! Ses jeux, ses études, ses rêves, la tendresse donnée et reçue, c'était donc toute la vie ? Elle a parfois entendu parler de la douleur, du mal, des difficultés qui remplissent l'existence, elle n'en a connu que la beauté et la joie. Le ciel si difficile à conquérir, disait-on, est là, à sa portée, on le lui donne, comme ça. . . pour rien.
L'heure grave n'a pour elle ni terreurs, ni angoisse, elle éprouve plutôt un étonnement que ce soit si simple de mourir, et cela la sort de sa torpeur; son âme est attentive pendant que des mains invisibles et douces continuent à détacher les liens fragiles qui la retiennent encore. Et dans l'ombre de la mort, une grande lumière pénètre en elle, son visage pur rayonne, et quand le prêtre
s'avance, elle tend les mains vers Jésus qu'elle entrevoit dans une extase.
La mère, à genoux, comprime en elle sa douleur afin d'en dérober toute l'amertume à la petite âme qui passe de la terre au ciel sans même soupçonner que la mort est un brisement et une douleur.
A bâtons rompus
On ne parle que du froid intense, de la neige qui veut nous ensevelir, des pauvres qui manquent de charbon, des riches qui se plaignent de le payer trop cher, des torpillages allemands, de l'attente anxieuse des Etats-Unis, et quand on a discuté tout cela, on recommence. Alors, vous comprenez que Fadette, qui fait partie de cet on indéfini et quelconque, se demande ce qu'elle vous dira que vous ne sachiez déjà.
Tous aussi vous êtes au courant de la campagne pour apporter encore plus d'argent au Fonds patriotique et à la Croix- Rouge et vous êtes remplis de zèle pour faire largement votre part. De tous côtés les invitations pieu vent, et il n'y a même pas l'embarras du choix puisqu'on s'attend à ce que vous les acceptiez toutes.
Il semble bien que la tendance de cette année soit de demander aux gens de donner l'aumône en s'amusant : les jeunes s'en ré-
jouissent et goûtent assez l'idée de gagner le ciel en dansant.
Mais soyons juste : il y avait dans les gares ce matin, par une température à geler un ours blanc, de braves petites dames qui mendiaient bien gentiment : celles-là ne s'amusaient pas, je vous l'assure, et elles y risquaient leur vie.
On annonce l'arrivée très prochaine du prédicateur de Notre-Dame. C'est presque une nouvelle mondaine, puisque c'est à l'église que bientôt nous suivrons la Mode.
« Les femmes sont de singuliers petits composés ! » Voilà ce que soupirent d'austères personnages qui philosophent devant leur table de travail en souriant de nos enthousiasmes, de nos activités et de nos engouements. Ils paraissent très sages, mais ils se dérangent peu pour les autres, et si les pauvres comptaient sur eux, ils gèleraient et mourraient de faim sans obstacles.
Et si nous potinions un peu ? Certains d'entre vous ont dû lire, dans un journal anglais, cette étrange lettre de la femme d'un pasteur protestant qui se plaint amèrement de l'indifférence de son mari : elle expose ses griefs au public et en appelle à lui pour juger le différend entre eux.
Les réponses sont venues variées et nombreuses, et elles m'ont amusée. Il faut vous dire que l'accusé est poète. Et que dans un poème un peu incohérent il gémit aussi du peu d'entente entre sa femme et lui. Elle
a trouvé cette plainte et, à l'insu du pasteur, elle nous la met sous les yeux comme pièce à conviction.
Tout cela est d'un comique un peu triste et fait réfléchir sur les avantages du célibat pour nos pasteurs catholiques.
Des drames, il y en a des grands et des petits autour de nous. Ce matin, c'est un pauvre moineau tombé à demi-gelé au milieu des miettes de pain que je jette tous les jours pour les oiseaux sur la galerie. Je l'ai ranimé avec une goutte de vin : il s'est réchauffé, et maintenant il se jette avec rage contre les barreaux de la cage où je l'ai enfermé en attendant que le froid soit moins grand.
Il ne soupçonne pas mes bonnes intentions et dans son cœur d'oiseau il m'accuse d'avoir un cœur d'Allemand.
• Ces si bons Allemands, qui, pour le bien de l'humanité, activent leurs tueries et nourrissent avec tant de prodigalité les monstres marins avec de la chair humaine! Ils s'étonnent que nous leur souhaitions de crever de leur propre malice!
Pendant que je bavarde à bâtons rompus, un soleil froid fait étinceler la neige sèche, le vent la soulève en tourbillons aveuglants, et j'ai peur du froid, comme j'aurais peur d'un être malfaisant qui me guetterait pour m'étouffer, aussi, je ne bouge pas.
Ëlizabeth Browning
Pour la troisième fois, au moins, j'ai relu « Aurora Leigh », ce chef-d'œuvre d'Elisabeth Barrett-Browning, que toutes les femmes qui savent l'anglais devraient connaître. Ce poème est la plus exquise expression de l'âme féminine, et en le feuilletant, vous ne résistez pas au désir de le crayonner, — pour souligner ou annoter, — tant vous retrouvez là votre cœur, votre façon de sentir, les plus précieux souvenirs de votre propre vie. C'est un livre à garder près de soi, pour le rouvrir aux heures de grandes émotions, car de ses pages se dégage une vie intense dans laquelle l'âme ressent plus profondément ce qui la fait vibrer.
On a déjà dit : « Dans Elisabeth Browning il y eut un poète chez la femme, et cela est bien, mais il y eut une femme exquise chez le poète et cela est mieux. »
Aurora Leigh, c'est la révélation de la femme dont la passion est imprégnée de Beauté, et la poésie qui colore le poème ne nuit jamais à une sincérité si étrange, si parfaite, qu'on pourrait dire que ce livre est une confession, une confession faite dans un style unique et merveilleux.
Je veux vous laisser le plaisir de découvrir Aurora Leigh, et je vous dirai un peu l'histoire d'Elisabeth Browning, l'un des plus
grands poètes anglais et qui fut la femme d'un poète, Robert Browning : il l'adora et reconnut sa supériorité avec une générosité peu banale.
Monsieur Barrett, le père d'Elisabeth, perdit sa femme quand ses enfants étaient jeunes : Elisabeth était l'aînée de plusieurs filles. Elle était maladive et fut souvent immobilisée sur une chaise longue. Elle acquit une forte culture classique, et elle se mit à écrire des vers en le cachant à son père, vieillard sévère, froid et irascible, dont ses enfants avaient grand peur. Ce père tyrannique leur défendait de sortir, de recevoir des visites, de prendre leur part des plaisirs de leur âge, et il leur avait signifié sa volonté de les empêcher de se marier. Il avait donc banni l'amour de chez lui, mais l'amour, en tapinois, s'y introduisait. Les fiançailles s'y nouaient en cachette; les mariages étaient des fuites accomplies avec la complicité aveugle et muette des sœurs qui attendaient dans leur prison la venue de leur libérateur.
Une à une, les petites sœurs s'en allèrent, et Elisabeth devenait célèbre dans le monde des lettres, pendant que sa vie s'écoulait solitaire et monotone dans la maison de son père. Un jour, elle envoya un recueil de ses vers à un poète qui se mit à l'aimer d'amour sur la foi de sa poésie dont il était enthousiaste. Ils se rencontrèrent et la vieille et belle et toujours nouvelle histoire recommença. Ils s'aimèrent d'un bel amour
qui ne devait mourir qu'avec eux. Pendant vingt mois ils se virent et s'écrivirent en grand mystère, puis ne pouvant vaincre l'opposition du vieux toqué qu'était Monsieur Barrett, ils s'épousèrent clandestinement, le 12 septembre 1846.
La correspondance des deux amoureux fut publiée en 1899, et jamais je n'ai lu de plus exquises lettres d'amour que celles d'Elisabeth : elles suffiraient à l'illustrer : elles renferment des trésors de tendresse délicate et douce et elles sont en même temps si spirituelles, si gracieuses, si judicieuses que chacune est un petit chef-d'œuvre.
Lui est un peu lourd, un peu prétentieux, mais on lui pardonne ces défauts de style en faveur de l'amour profond et sincère qu'il ne cessa d'avoir pour sa charmante femme. Elle mourut en Italie où ils s'étaient fixés après leur mariage et c'est à Florence qu'ils reposent tous les deux sous une colonnade de marbre blanc.
Les perles
Une perle, dit la poésie orientale, c'est une goutte de rosée solidifiée, c'est une larme imbibée d'un rayon de soleil.
Cela semble faire venir de bien loin le préjugé qui fait regarder les perles comme un sinistre présage, comme un cadeau de mauvais augure.
Pourquoi cette signification a-t-elle dominé quand il y en a tant d'autres ? Les perles, dans l'Évangile, sont présentées, là, comme emblèmes des choses saintes, ici, comme emblèmes du bonheur éternel :
« Un homme cherche des perles, de bonnes perles. Il en trouve une, il reconnaît qu'elle est bonne, qu'elle est précieuse; il s'en va, il vend tout ce qu'il possède et il l'achète ... et il ne l'a pas payée trop cher, car la perle précieuse c'est le ciel, c'est Dieu même. . . »
« Et le vrai prix de cette perle, dit saint Augustin en commentant ce texte, ce n'est pas seulement tout ce que nous possédons, c'est nous-mêmes : car c'est seulement quand on s'est donné soi-même, qu'on ne peut pas donner plus. »
Il est étrange que malgré leur éclat chatoyant, leur grâce, leur beauté délicate et fine, on hésite tant à donner des perles à une fiancée.
Elles sont des symboles de larmes . . . mais est-il besoin d'une bague ou d'un collier de perles, pour présager que la fiancée pleurera dans sa vie nouvelle ? Vous le savez bien, vous tous qui vous obstinez à lui chanter l'éternel mensonge. Donnez-lui des perles, et laissez-lui soupçonner les larmes possibles, donnez-lui des perles, car elles sont aussi un symbole de pureté par leur blancheur, leur éclat translucide, leur facilité à s'altérer et les précautions qu'exige leur parfaite conservation. En donnant à la
petite fiancée des perles blanches et douces comme elle, ne lui laissez pas trop ignorer la réalité vers laquelle elle marche, les yeux bandés et le cœur joyeux. Dites-lui d'être heureuse, parce qu'elle aime, mais diteslui d'être forte parce que toute sa noblesse, toute sa grandeur consistera dans l'acceptation simple de sa vie telle que Dieu la veut, et Dieu la veut, bien souvent, hélas! remplie de larmes, et il faut croire que les larmes ennoblissent les vies et embellissent les âmes.
Il faut bien le croire, puisque les femmes qui n'ont pas pleuré ne sont ni bonnes, ni indulgentes, ni compatissantes comme celles qui ont souffert. N'ayons pas peur, pour les petites fiancées que nous aimons, des larmes qui feront d'elles des mères dont la tendresse est inépuisable, et des femmes qui savent tout comprendre. Et donnons-leur des perles, et souhaitons que leurs larmes ressemblent à des perles, et que, suivant la définition orientale, elles soient imbibées d'un rayon de soleil.
Le mystère
Certains moments de notre vie se détachent en relief sur la trame tout unie des jours tous pareils. Il ne s'est rien passé. . . si ce n'est rien, de voir vivante, une vérité
vague qu'on laissait indolemment flotter autour de soi.
L'heure que j'évoque ce soir m'apparaît comme l'heure de ces semaines passées dans les montagnes où la vie était si douce.
Je revois tout : la voix des choses qui ne dorment pas la nuit était très distincte, ce soir-là. Des aunes du rivage, le cri triste des grenouilles, alternant avec le dernier appel des oiseaux, perçait le silence qui se reformait plus profond, et où je percevais le bruissement des insectes, les frôlements d'ailes des papillons de nuit, toute l'activité de la vie que rien n'interrompt. Et peu à peu, j'étais envahie par l'impression d'être perdue dans l'immensité de cette nuit peuplée de mondes innombrables, dont quelquesuns paraissaient se désagréger, filaient lumineux et rapides et s'éteignaient dans l'espace.
Derrière la montagne, la lune apparut soudain, rouge, ardente, énorme et tragique, une lune qui avait vu des choses terribles : la trahison de Judas, l'agonie du Christ, tous les crimes de l'humanité. Je fermai les yeux pour mieux créer ce rêve de la lune qui se souvient. . . et pendant ce temps, elle s'éleva blanche, claire, et si loin de nous, pauvres de la terre!
Dans le sillon qu'elle projetait sur le lac, l'eau grésillait comme du métal en fusion, et de chaque côté de ce pont lumineux, les étoiles resplendissaient dans l'eau immobile et sombre.
Les montagnes semblaient d'énormes murailles noires qui fermaient l'horizon et le sentiment de solitude s'accentua, devint une angoisse : des voix humaines ne l'eussent pas dissipée... je la sentais, cette solitude, comme une vie en dehors des choses extérieures et des meilleures amitiés, c'était vraiment l'isolement de l'âme qui n'est pas d'ici, que Dieu nous prête, qu'il attend pour la reprendre, et que rien d'humain ne peut posséder longtemps. J'ai souvent lu et entendu cette vérité; ce soir-là, je la vis, et je compris peut-être un peu ce que nous ne nous résignons pas à accepter, et dont nous souffrons tant : l'impossibilité de nous révéler complètement et de pénétrer le mystère des autres. Aucune confidence, aucune confession, aucune intimité ne peuvent ouvrir l'âme assez grande pour qu'un œil humain y lise tout ce qui s'y passe. Et c'est peut-être parce que, passées les zones accessibles aux sentiments et aux émotions de la terre, il y a un point central, le cœur de notre âme, où habite Dieu qui nous donne la vie, et où II garde jalousement ce qui est plus profond, plus précieux et plus digne de Lui en nous.
Pendant que se précisait en moi cette pensée, les mots d'un chant oriental, entendu il y a longtemps et jamais oublié, se formulèrent en moi avec leur accent plaintif : « Nul autre que Dieu et moi ne peut savoir ce qu'il y a dans mon cœur. »
C'est vrai, tragiquement vrai, quand on paie avec son bonheur l'impossibilité de faire comprendre l'indicible. C'est cruellement vrai quand certains silences de ceux que nous aimons nous font douter d'eux.
Mais toute cette douleur née des silences inquiétants et inexplicables, ne serait-elle pas allégée, si nous avions la conviction que ce qui n'est pas dit est le plus pur, le meilleur des âmes, leur divin ?
Christine de Pisan
Cela intéressera peut-être mes sœurs de faire la connaissance de la première femme qui vécut de sa plume, « la première professionnelle de l'effort littéraire ». Beaucoup de grandes dames avant elle avaient écrit et s'étaient même illustrées, mais elles écrivaient en grandes dames, et elles se seraient crues déshonorées par une rémunération. Christine de Pisan était ellemême une grande dame. J'ai vu son portrait à la Bibliothèque Nationale à Paris. Coiffée d'un hennin, vêtue d'une lourde robe à traîne, elle est assise dans un fauteuil ogival. . . en la regardant, il faut un grand effort d'imagination pour se la représenter dans son rôle de femme de lettres professionnelle.
Elle vivait à Paris au quinzième siècle. Italienne de naissance, elle était venue en
France quand elle était petite enfant, avec son père qui était astrologue et médecin de Charles V. Le savant instruisit sa fille avec soin, car il la voulait « aussi savante qu'elle était belle », et il « n'opinait pas que les femmes fussent pires pour apprendre ».
Et dire que dans notre vanité de modernes, nous nous prenons pour des novateurs !
Christine épousa, à quinze ans, un gentilhomme picard, Etienne du Castel qui était notaire du roi.
Devenue veuve à vingt-cinq ans, elle se trouva avec trois enfants, — son père était mort, — dans une situation de fortune fort embarrassée.
Elle se mit à composer alors quelques petites pièces de poésie, lais et ballades, qui eurent du succès à la cour. Elle avait une plume alerte, gracieuse et fine, et afin de faire vivre sa petite famille elle se livra d'abord à maintes besognes plutôt ennuyeuses : correspondances amoureuses en prose et en vers, rimes pour célébrer les joies, les deuils ou les amours d'autrui. Malgré son courage, il lui arriva d'être bien lasse de ce rôle de secrétaire à la mode, et elle laissa échapper un jour ce soupir de détresse : « Je chante par couverture. »
Mais elle plaisait, et peu à peu elle devenait célèbre. Le comte de Salisbury voulut l'attirer à la cour d'Angleterre, le duc de Milan lui fit des offres analogues : elle refusa les unes et les autres. Française de cœur,
elle ne voulut pas quitter son pays d'adoption dont elle était déjà une des gloires, nouvelle et étrange. A la demande du duc de Bourgogne, elle écrivit une vie de Charles V, et à la suite, une quinzaine de volumes qui ne l'enrichirent pas mais lui procurèrent l'aisance.
Une jeune veuve très jolie, qui composait des vers et faisait profession d'écrire plutôt que de filer la laine au logis, devait nécessairement attirer la calomnie, et on ne la lui épargna pas. Mais la malice de ses accusateurs nous paraît être une vengeance de littérateurs licencieux qu'elle eut le rare courage de condamner au nom du respect dû aux moeurs, et du respect dû aux femmes.
Il est joli ce geste de la femme, ayant à compter avec la sympathie du public lettré pour gagner sa vie, et qui ne craint pas cependant de protester avec indignation contre « L'art d'aimer », d'Ovide, et le « Roman de la Rose », si répandus alors dans le grand monde où elle vivait.
Il fallait pour faire une telle critique, une indépendance d'esprit et un courage moral dont toute sa vie d'ailleurs est l'illustration.
Cette charmante Christine de Pisan est un joli type d'intellectuelle très féminine qui n'eut rien du bas-bleu stigmatisé plus tard par Molière, rien non plus de la féministe moderne. Sa vocation d'écrivain fut créée par l'amour maternel, et sa grâce de femme égala son talent d'écrivain. On
l'admira beaucoup pour sa beauté et pour son esprit, et ses détracteurs se trouvent parmi ceux que flagella sa vertu.
Elle eut la gloire d'être la première femme auteur qui devina et comprit l'âme de Jeanne d'Arc et les vers qui exaltent l'Héroïne française furent parmi les derniers et les meilleurs qu'elle composa.
Nos « petites personnes »
Les petits enfants sont de grands philosophes et des peintres merveilleux. Après avoir observé avec une rare finesse, ils nous présentent leurs idées en images si précises que nous les voyons aussi bien que nous les entendons.
Voici un délicieux exemple de ces illustrations enfantines : mon histoire est courte, et il se peut qu'elle vous fasse rêver et même réfléchir sérieusement.
Mon héros a 6 ans : il a été très malade et il paraît encore bien fragile dans son petit lit où on l'a assis dans des oreillers. Deux fois, sa mère lui a offert du lait, mais le petit homme, absorbé, n'a pas répondu. — Enfin, Pierrot, oui ou non, veux-tu du lait ? — Mais, maman proteste-t-il en larmoyant, laisse-moi le temps ! Il faut que je le demande à mes petites personnes. — De qui parles-tu, mon chéri ? — Mais, de toutes les petites personnes dans mon cœur qui veu-
lent des choses différentes. L'une dit : j'en voudrais, moi, du lait. — L'autre : je n'en veux pas. — Une troisième grogne : cela m'ennuie de me remuer pour le boire. . . Il faut que tu me donnes le temps de les écouter ! — Et à laquelle obéiras-tu ? — A celle qui veut plus fort que les autres. N'astu pas tes petites personnes, maman, dans toi ?
Oui, petit Pierre, et Dieu sait si elles sont raisonneuses, turbulentes et tourmentantes, nos petites personnes. J'en sais même, qui, tout eu se contredisant, paraissent avoir également raison. . .
Heureux sommes-nous, encore, quand toutes nos petites personnes sont bien éveillées et que les meilleures n'ont pas été réduites au silence par les autres.
Dans notre monde intérieur, comme dans le grand monde extérieur, les voix les plus fortes cherchent à dominer les autres et à tout conduire. Il ne faut pas s'en laisser imposer par leur tapage, et il est sage de voir en chacun de nous, à quelle idée, à quel sentiment ou à quel caprice nous abandonnons la direction de notre vie.
Ne laissons-nous pas paresseusement nos petites personnes discuter, se quereller et régler nos affaires sans nous inquiéter de leurs qualités de directrices ?
Petit Pierre a raison d'entendre ce que dit chaque voix avant de se décider, mais il a tort de céder à celle qui crie plus fort que les autres : c'est ordinairement la plus vulgaire.
Ce n'est que lorsque nous faisons taire les voix tapageuses, que nous percevons les voix discrètes et douces que le vacarme effarouche. Interrogeons-les, permettonsleur de s'exprimer librement et d'avoir droit de conseil dans nos conflits intérieurs. C'est cela vivre avec son âme, et à cette condition seulement, nous sommes des êtres intelligents et libres qui choisissons notre voie.
Nous nous plaignons des jours monotones, des heures vides de notre vie ... il dépend de nous d'y mettre de la grandeur. Laissons notre âme vivante rejoindre Dieu au moyen de la chaîne des petites actions que nous avons le grand tort de faire machinalement.
Besoin de solitude
Dans la grande ville, l'atmosphère lourde d'anxiété, de défiance et de haine, rend l'air irrespirable, et j'entrevois comme une délivrance l'éloignement de cette agitation inquiète. J'ai la nostalgie de la petite maison plantée dans le bois, si loin, si loin de tout, que les journaux n'y arrivent pas tous les jours.
Tant désirer se réfugier dans le silence quand on est découragé de son impuissance, et triste de l'amertume qui remplit son cœur, est bien une preuve que la vraie vie est celle de nos âmes, et que tout ce qui nuit à notre
vie intérieure finit par créer en nous une lassitude infinie.
Il faut quelquefois s'éloigner du mouvement et du bruit des petites actions et des vaines paroles, afin de retrouver son âme qui n'ose se montrer, comme si elle avait honte d'être belle au milieu de ceux qui oublient qu'ils ont une âme.
Hélas! c'est vrai, pourtant, que nous défendons à notre âme d'être belle, que nous avons peur qu'elle soit trop sensible, trop généreuse ou trop sincère.
A vivre dans l'artificiel et le mensonge du monde, nous devenons si timides et si pusillanimes que nous rougissons d'être autrement que les autres, même si cet autrement est meilleur.
Mais « dès que les lèvres dorment et que les âmes se mettent à l'œuvre », toute cette comédie cesse.
N'avez-vous pas le souvenir d'heures de solitude qui vous ont ouvert un coin de ciel, et qui resteront dans votre vie comme des échelons que vous avez gravis vers plus de vérité ?
N'avez-vous pas éprouvé par moments, l'impression délicieuse d'être allégés de tout fardeau, d'avoir les bras libres pour les tendre vers les choses sereines et pures où vous sentiez Dieu lui-même ?
Ces heures bénies, je les ai vécues, plus d'une fois, dans la solitude des bois où chaque âme d'arbre me parlait avec une voix distincte. En les écoutant, j'ai sou-
vent pensé à ce que Dante dit des âmes des violents qui sont emprisonnées dans certains arbres. A côté de leurs colères, que de plaintes douces et de murmures caressants ont plus fait pour calmer mes agitations que les discours et les livres les plus sages.
S'en aller dans les belles solitudes, c'est laisser loin de soi les hommes, et leur sagesse courte, et leur malveillance, et leur égoïsme, et leurs calculs et leurs mesquineries. C'est prendre possession des trésors de Dieu et l'entrevoir Lui-même tellement plus près de nous dès que nous avons le loisir de penser à Lui.
C'est dans la splendeur des journées éblouissantes où tout fleurit et embaume, c'est dans la douceur des soirs recueillis où tout prie et bénit, que l'on fait de ces examens de conscience qui évoquent toute une vie. . .
Depuis toujours nous avons prié et prié pour demander non seulement « le pain quotidien », mais tant de choses inutiles. « Encore ! Encore ! » disions-nous sans cesse. Avons-nous jamais remercié Dieu en trouvant que nous avions tout ce qu'il nous fallait ? Jamais. Et Lui, magnifique et bon nous prodiguait ses dons. Nous nous saisissions des uns, et négligemment nous laissions les autres glisser de nos mains. Avec des choses précieuses nous faisions des jouets que nous brisions quand ils cessaient de nous plaire.
Les dons se sont accumulés, notre vie a été comblée de bienfaits, mais sans cesse, la main tendue, nous disons encore : « Donnez encore ! Nous sommes malheureux, nous sommes pauvres, nous sommes seuls ! »
Et c'est vrai. Nous sommes misérables parce que nous avons gaspillé le temps, dédaigné nos bonheurs, négligé les affections, arrêté nos bons élans, perdu les occasions d'être bienfaisants. Nous avons toujours demandé et jamais rien donné.
Oh oui ! Allons bien loin dans le silence regarder au fond de nos âmes, et dans la retraite des grands bois, brisons les liens qui compriment nos âmes et les empêchent de grandir et de vivre en beauté.
Au Château du Rêve
Tantôt, à l'heure indécise qui n'est plus le jour et qui n'est pas encore la nuit, nous avions laissé tomber tricots et broderies. Le grésil crépitait dans les vitres, le vent passait en grandes rafales rageuses, et l'ombre s'amassait dans les coins de la vaste pièce, pendant que la clarté mourante du jour faisait des carrés de lumière dans les fenêtres, et que les bûches embrasées brûlaient en s'amortissant.
En silence nous enfoncions dans la douceur de cette heure charmante lorsqu'on
réclama une romance promise, et j'avoue que je fus contrariée de la diversion qui rompait le charme exquis de notre recueillement.
C'est que je ne savais pas. . . Le murmure vague du prélude se précisa pour accompagner une voix pure comme un cristal, grave et douce, qui paraissait venir de ce passé mystérieux évoqué par la jeune fille frêle, dont l'ombre blanche se détachait sur le fond sombre du piano.
Et ce « Château du rêve » d'Augusta Holmes fut une réalité durant quelques minutes exquises.
« Dans un château d'autrefois,
Perdu dans les nues,
Perdu dans les bois,
Fleuri de fleurs inconnues,
Une princesse aux grands yeux,
Chante à sa fenêtre,
Sous les vagues cieux :
Mon Prince viendra,
Mon Prince viendra . . . peut-être !
Sous la gloire des vitraux,
Elle écrit un livre,
Où les vieux héros
Pourront combattre et revivre !
Sa robe est couleur de ciel,
Et de clair de lune,
Sa lèvre est de miel,
Tout bruit humain l'importune !
Cet être si loin d'ici, C'est moi, c'est mon âme; Contre le souci, J'ai trouvé le pur dictame, En mon esprit, pour jamais L'aurore se lève; Sur les blancs sommets, Je chante, je chante, je chante Au Château du rêve ! »
La mélodie s'insinue à travers l'accompagnement léger où passe le frisson des feuilles, le murmure des sources, toute la confuse rumeur des lointains crépusculaires. Fascinés par le rêve chanté qui réveille les rêves ensevelis, nous sommes bien loin, quand les vibrations des dernières notes s'éteignent lentement. Pour moi qui vois les sons, le dernier accord, effleuré à peine, me paraît une question en suspens, lasse d'avoir cherché le mystère impénétrable.
La petite chanteuse immobile est pensive, ses yeux sont tout embués du rêve qui dure. . . L'éternel rêve qui berce les humains et dans lequel ils puisent l'inspiration, l'espoir et la vaillance. Le rêve qui est le seul bonheur de quelques-uns.
Laissons-la rêver, la petite princesse.
Hélas ! au sortir du songe heureux, elle sera étreinte par la Réalité. Il viendra peut-être, le Prince... Mais... Mais! Prendra-t-il tout le cœur tendre et pur et lui donnerat-il une pierre en échange ?
L'homme en s'emparant de la vie de la femme la fait toujours descendre du château « perdu dans les nues » ! Les blancs sommets, elle ne les apercevra qu'en levant les yeux jusqu'au ciel !
Et si, pourtant, le rêve se réalisait, si l'amour apportait le bonheur ? Hélas !
Hélas ! La mort peut venir et jeter dans les abîmes, dans la désolation où il fait noir et où l'on est seule !
Rêve tout de même, petite Princesse.
Par le rêve tu échappes à la terre, tu recules les dures réalités, quand elles te reprendront, — elles n'y manquent jamais, — ton rêve irradiera ta vie d'un reflet d'idéale beauté.
Il sera le souvenir que rien ne ternit, puisque rien ne le touche : tu pourras toujours y revoir ton âme toute blanche qui chantait si délicieusement « au Château du Rêve ».
Une antiféministe
Ne semble- t-il pas que l'agitation de tant de féministes eût dû faire naître beaucoup d' antiféministes ? Il n'en est rien, cependant, et celles-ci sont plutôt rares. En y réfléchissant, je m'avise d'une raison qui donnera à penser à ceux qui prétendent que les femmes ne sont pas logiques. Cette fameuse raison, c'est que les femmes opposées à la vie si mouvementée des féministes
reculent devant la lutte dans laquelle les autres se jettent avec tant de hardiesse. Retirées dans leur vie de famille, elles laissent hurler les loups, et ayant fermé portes et fenêtres, elles jouissent en sécurité d'être personnellement hors d'atteinte.
C'est peut-être parce que si peu de femmes combattent publiquement le féminisme, que le livre de Laura Marlholm m'a tant frappée. Elle est une antiféministe qui combat ses adversaires avec leurs armes, la parole et la plume.
Elle est suédoise avec des origines allemandes et son ouvrage : Le livre des femmes fut traduit dans toutes les langues et fit en Europe beaucoup de tapage, ce qui veut dire qu'autour de lui les femmes firent un grand tapage.
Dans sa croisade antiféministe, l'auteur s'en prend aux deux livres également fameux qui ont servi de bases aux revendications féministes : Le servage des femmes, de Stuart Mill, et La femme et le socialisme, de Bebel. Elle dit qu'en se modelant sur les écrits de ces deux écrivains, les femmes se sont transformées en non-femmes. « Car les deux grands écrivains n'avaient oublié qu'une chose dans leurs courageux ouvrages, et par malheur cette chose est la principale, c'est la femme elle-même. Chers guides et maîtres, vos livres sont d'excellents, instructifs et progressifs ouvrages; il est seulement dommage que vous ne sachiez rien de nous. Il y a de tout dans vos écrits; il n'y manque
que l'étincelle qui révèle l'homme à la femme, et la femme à l'homme. » — Et plus loin, à propos de la maternité, de la dépendance des femmes, de la nécessité d'une vie retirée et familiale, elle apostrophe encore les deux fameux féministes : « Ce que vous considérez comme le bonheur pour nous, ce n'est pas notre bonheur, et ce que vous croyez notre malheur ne fait pas notre malheur. »
Dans ces citations, on voit s'esquisser le programme de sa campagne contre les féministes, et ce programme pourrait se résumer ainsi : Les féministes ne connaissent pas la vraie nature de la femme et ils travaillent à sa déchéance et à son malheur. Les femmes soumises d'autrefois trouvaient plus facilement le bonheur que les révoltées d'aujourd'hui. Elles étaient plus influentes et plus utiles parce qu'elles demeuraient femmes avant tout, confinées, mais souveraines, dans le domaine de leurs attributions naturelles. Devoirs conjugaux, devoirs maternels, telles sont les seules fins que madame Marlholm paraît assigner à l'activité des femmes. Elle a des pages saines, fortes, d'une délicatesse exquise sur les bonheurs à créer et les âmes d'enfant à faire épanouir.
En résumant ce beau programme, j'en ai extrait le bon, le vrai et le modéré, mais notre auteur est une polémiste ardente, une critique impitoyable qui a un style mordant et étincelant- elle pousse ses déductions jusqu'au paradoxe, et ses livres soulevèrent de grandes colères chez les féministes qui
voyaient cette femme, toute désignée pour combattre à leur côté, tourner sa vaillance contre elles, et passer armes et bagages dans le camp masculin.
Tous d'ailleurs, hommes et femmes, amis et ennemis, ne pouvaient refuser à l'auteur une pensée originale, un style merveilleux, une grâce souple et attendrie qui n'empêchait ni la vigueur, ni même la dureté au moment voulu.
Les critiques les plus bienveillants faisaient leurs réserves, cependant, car les exagérations sont nombreuses, et les contradictions abondent dans ce singulier plaidoyer. Madame Marlholm est une réactionnaire. Or les réactions ont toujours des conséquences utiles et saines, car elles naissent d'un excès, et leur premier soin est de signaler les abus, Mais d'ordinaire aussi, la réaction dépasse le but, exagère à son tour et risque d'arrêter les progrès qui ont été réalisés dans le sens opposé. Notre auteur étant réactionnaire-femme échappe moins que d'autres à ce travers : elle nie tous les bienfaits d'un féminisme modéré, elle affirme « que la femme n'a pas besoin de lire mais de vivre, et qu'elle doit tirer cette vie, non de son intelligence, mais de son admirable sensibilité. » Elle s'efforce en toutes choses de rendre les femmes dociles à la voix de l'instinct qui lui paraît devoir « être le conseiller naturel de son sexe », ce qui est un peu bien païen !
On le voit, elle n'a pas toujours la note juste.
Tout en s'élevant contre la culture intellectuelle des femmes, elle se laisse voir tellement pénétrée de l'esprit de son siècle, qu'on ne peut s'empêcher de sourire de la contradiction qui s'impose entre cette intellectuelle et ses théories simplistes. Mais sa psychologie est remarquable, et jamais la femme et les femmes n'ont été analysées avec une telle pénétration. Rien n'échappe à sa finesse et à sa perspicacité. Elle le dit elle-même et c'est vrai : « Je les ai toutes vues, interrogées et lues, comme nul homme ne les voit, ne les interroge et ne les lit. J'ai reçu de ces confidences qu'on n'échange que de femmes à femmes et dont la portée s'étend encore sous ce regard maçonnique avec lequel nous nous considérons les unes les autres et déchiffrons cette écriture secrète, intelligible aux savantes comme aux ignorantes, dans laquelle les plus bêtes comme les plus fines expriment leurs impressions intimes, tandis que devant ces signes mystérieux, les hommes les plus intelligents demeurent ahuris avec le même visage stupéfait. Je les connais toutes, avec les détails de leur histoire, ceux qu'elles m'ont racontés, ceux qu'elles ne m'ont pas confiés et ceux qu'elles m'ont présentés sous un jour faux : car je suis femme comme elles, et fille de la même époque. »
Elle a raison, son observation tient du prodige et son livre est l'un des plus captivants que je connaisse. Il donne le désir de lire ceux qui le suivirent et que malheureusement je n'ai pu me procurer.
Le grand accordeur
Dans l'église où je suis entrée, hier, on accordait l'orgue, et avant d'arriver à la note limpide qui n'hésite ni ne tremble, l'instrument gémissait et criait comme un être torturé. Et j'ai pensé que nos âmes ressemblent étrangement aux orgues, et que la vie est chargée de nous accorder et de nous harmoniser. Pour nous amener au point exact où toute notre âme donne la note juste, un long travail se fait, et une à une, chaque corde de notre cœur est travaillée et tendue, pendant que nous vacillons et faussons, jusqu'au jour, où grâce à l'action de la vie et à notre bonne volonté qui accepte de se mettre dans la volonté du grand accordeur, rien ne détonne et l'harmonie est atteinte.
Car pour les âmes comme pour les orgues, la perfection ne s'obtient qu'à travers les imperfections. Notre volonté et notre caractère ne progressent qu'en luttant constamment contre le mal et le désaccord qui existent en nous et hors de nous.
Si nous comprenions mieux ce travail de la Vie, nous accepterions plus doucement d'être montés par elle au diapason voulu, et prêtant le concours de notre volonté à la persévérance de l'accordeur, nous deviendrions plus rapidement des instruments
supérieurs qui oublient dans l'harmonie sereine toute la souffrance qui l'a précédée. Dans les réflexions qui suivirent ce rapprochement, je voyais le rôle tout puissant de la volonté dans notre coopération au grand travail de la Vie en nous. La volonté, nous ne pouvons rien sans elle, et combien de faibles croient la posséder! C'est qu'ils la confondent avec l'impulsion ou la passion, élans aveugles que leur véhémence même fait passagers et nuisibles.
Pour savoir vouloir il faut certainement savoir réfléchir et raisonner, mais suffit-il d'être intelligent et d'avoir du jugement pour avoir de la volonté ?
A ce compte, quand nous connaîtrions la vérité, nous serions assurés d'y conformer notre vie et, ce n'est pas, hélas! ce qui arrive. Nous pouvons raisonner admirablement et agir très mal. Nous le constatons en nous avec tristesse, et chez les autres avec une satisfaction amère qui nous console de la contradiction évidente entre nos beaux discours et notre vie médiocre. Que d'êtres intelligents ont la nostalgie du bien et du beau et voient s'écouler leur vie vide, stérile, triste de toute leur impuissance à réaliser leurs aspirations, et cette impuissance vient de la faiblesse de leur volonté. .
Elle est rare la volonté éclairée et forte qui se possède elle-même. Si le caprice et la Jégèreté la détruisent chez les femmes,
n'est-ce pas la lâcheté qui empêche les hommes de la laisser régner en eux?
Ils prétendent à plus de connaissance et de jugement que nous ? Cela leur sert-il à avoir plus de volonté éclairée et forte ? Savent-ils plus énergiquement dire non à ce qui est défendu, oui à ce qui est commandé ? Comprenant mieux la vérité, y conforment-ils davantage leur vie?
Pas plus que les femmes ils ne savent vouloir, et même, plus que les femmes, ils ne veulent pas vouloir ! La plupart se laissent aller au gré de leurs passions sans lutter contre les courants mauvais. Et voilà pourquoi dans le monde, il y a tant de vies médiocres et manquées. Ce sont les faibles qui laissent commettre les injustices criantes sans s'émouvoir et sans protester; ce sont les faibles, qui sans être méchants, agissent cruellement, et déçoivent tant ceux qui ont le droit de compter sur eux. Ils laissent faire les autres, ils se laissent faire, et les ruines s'accumulent autour d'eux. Dans leurs moments de repentir, ils ne peuvent que murmurer : « c'est plus fort que moi ! je n'ai pas pu f? :re autrement ! »
S'ils étaient sincères ils avoueraient qu'ils ne l'ont pas voulu.
Au hasard de la vie ?
« Que voulez-vous ! je vis au hasard de la vie. » Ces mots dits avec tristesse, par cet ami, dans le tramway, m'obsédèrent quand il fut parti. Ils étaient tombés dans ma propre tristesse à la manière d'une pierre lancée dans l'eau dont les cercles vont s'étendant toujours plus loin, et, tout le long de cet interminable parcours, je pensai à nos vies si remplies d'inconnu et de hasard.
Nous allons quand même, comme si nous étions maîtres de notre destin, faisant sans nous lasser des projets inutiles et des rêves jamais réalisés, nous heurtant et nous meurtrissant aux grands murs de l'impossible. Nous rencontrons également des joies imprévues, et nos heures tristes sont traversées soudain par de grands rayons lumineux qui éclairent le chemin et relèvent le courage.
Nous marchons ainsi vers un but et nous en atteignons un autre, observant avec surprise autour de nous des faiblesses inexplicables et des héroïsmes insoupçonnés, des mesquineries déconcertantes et des générosités admirables; nous subissons les égoïsmes, et nous acceptons les dévouements, toujours étonnés de l'inconnu que nous rencontrons dans ces âmes Puis un jour vient, où nous nous étonnons nous-mêmes. En
nous penchant au-dessus des abîmes que nous n'avions jamais sondés, nous y voyons des sentiments si étranges, que nous ne nous reconnaissons plus : nous cédons à des impulsions si nouvelles, nous faisons des actions qui ressemblent si peu à nos pensées habituelles, que nous avons l'impression angoissante d'être vraiment les jouets du hasard de la vie qui nous pousse, nous mène et nous domine.
Avoir éprouvé une seule fois cette détresse de nous juger inférieurs à nous-mêmes, c'est avoir touché le fond de la misère humaine, car, autant nous nous pardonnons aisément les fautes où nous entraînent nos penchants naturels, autant nous sommes humiliés de nous être démentis, d'avoir été différents et au-dessous de ce que nous croyions être.
Perdre confiance en soi, c'est infiniment triste mais cela peut toutefois être un bien. Car toucher le fond de sa misère et la repousser vigoureusement du pied, c'est remonter d'un bond vers la lumière, et à cette lumière nous saurons mieux regarder la vérité : la vérité de notre âme et la vérité de la vie.
Ce n'est pas vrai que nous sommes les jouets du hasard. Nous ne choisissons ni notre milieu, ni le cadre où nous évoluons; nous dépendons d'événements et d'accidents incontrôlables, mais il y a une part de notre vie qui dépend uniquement de nous, et toutes nos erreurs, explicables par ces choses qui ne dépendent pas de nous, sont cependant imputables aux défaillances de nos volontés.
Cette admission faite une fois pour toutes nous arme contre les surprises et contre l'illusion si chèrement entretenue de l'irresponsabilité due au hasard qui gouverne notre existence.
Notre faiblesse trouve son compte dans cette doctrine, mais l'admettre c'est croire à l'injustice et à la dureté de Dieu qui nous jetterait avec insouciance sur la terre pour être menés par les forces aveugles, bonnes ou mauvaises, parmi lesquelles le hasard nous fait vivre.
Croire cela et endurer certaines heures d'agonie est impossible et fait comprendre les pires désespoirs.
Comme c'est bon et plus simple de croire à l'Amour qui gouverne le monde, au mystère que nous comprendrons un jour, au commandement divin, le seul, celui qui sauve : le commandement de l'Amour qui embrasse et comprend tous les autres.
Protestation
« Ah ! madame Fadette, c'est facile quand on est tranquillement assise à son bureau, de prodiguer les bons conseils aux jeunes femmes : « souriez à vos maris grognons; ne vous croyez pas malheureuses parce que vous avez beaucoup d'enfants; soyez économes et travailleuses; que votre mari ne s'aperçoi-
ve pas de vos ennuis; sacrifiez-vous sans cesse ... et vous serez heureuses ! » O madame, il est bien chimérique le bonheur que vous créez, avec votre plume active, au moyen de devoirs accumulés les uns sur les autres ! Mais n'avez-vous jamais pensé qu'il finit par y avoir tant de devoirs, et de formes si disparates, que l'équilibre est rompu, et qu'ils s'écroulent en écrasant celle qui a eu la présomption de les accepter tous ? Vous dites des choses sages : à les lire, elles paraissent la vérité facile à vivre, mais la réalité est plus vraie encore, et aucune jolie phrase ne l'empêchera d'être dure et, dans certains cas, d'une injustice révoltante. La réalité, c'est ma vie et celle de tant de jeunes femmes sacrifiées à la légèreté, à l'égoïsme et à l'immoralité des hommes qui nous ont épousées par caprice et qui nous délaissent pour satisfaire de nouveaux caprices.
Ils viennent à la maison pour y manger et quelquefois pour y dormir; ils fréquentent leur club, les buvettes, et autres lieux encore moins respectables. Leur travail leur donnerait de quoi faire vivre leur famille dans l'aisance, mais ils prennent la part du lion pour leurs plaisirs, et ils crient ensuite àl'extravagance quand il leur faut pourvoir aux nécessités de la famille. Leur femme travaille plus qu'aucune servante ne consentirait à le faire même pour un salaire élevé, mais elle n'a jamais un sou à elle, et il faut qu'elle mendie de son mari l'argent qu'elle doit au boulanger et au laitier. Du matin
au soir elle travaille, et elle passe bien des nuits sans sommeil à prendre soin de ses petits enfants; elle ne se trouverait pourtant pas malheureuse si elle était aimée et si son mari était bon pour elle. D'ailleurs, elle ne se plaint pas, c'est lui qui est la victime. Sa maison est mal tenue, son argent est gaspillé, les enfants crient le jour et la nuit parce qu'ils sont mal élevés et mal soignés! etc., etc.
Et ce féroce égoïste devient si fatigué de toute la lassitude de sa femme qu'il sort sans cesse pour se distraire et qu'il voyage pour se reposer. Sa femme maigrit et s'épuise; il ne le voit pas, ou plutôt, oui, il remarque qu'elle enlaidit et il le lui fait entendre. Quand, par hasard, ils sortent ensemble, il ne la trouve pas chic, et il lui signale madame X, qui est élégante et jolie, elle. Notez bien qu'il ne décolère pas quand sa femme lui demande de l'argent pour sa toilette, et que celle qui vous écrit n'a rien acheté pour s'habiller depuis dix-huit mois. Elle ne s'en plaindrait pas, si son mari ne lui reprochait pas son manque d'élégance. Ce que je vous demande, chère madame Fadette, c'est que les hommes aient leur part de vos bons conseils. Dites-leur donc que la jeune fille dont ils ont fait leur servante était heureuse et choyée chez elle, qu'elle a eu confiance en eux quand ils promettaient de la rendre heureuse. Elle accepterait joyeusement les ennuis inévitables de la vie conjugale si elle était la com-
pagne protégée et respectée, et si de bonnes paroles remplaçaient les grogneries perpétuelles. Dites-leur donc qu'il ne suffit pas à une femme d'être logée, nourrie et pas battue pour être heureuse. Dites-leur donc qu'ils ne supporteraient pas un mois la vie qu'ils font à leur femme depuis des années !
. . . Me croyez- vous une révoltée ? Vous vous tromperiez... j'endure, j'endure, et quand je n'aurai plus la force d'endurer, je me laisserai mourir avec un grand soulagement. Mes enfants ? . . . ce sont des garçons, ils se tireront d'affaire. . . comme leur père ! Il ne se fait pas de misère, allez ! Vous pensez que je déteste mon mari ? Il n'en vaut pas la peine : je le méprise pour sa lâcheté, sa veulerie, ses mensonges, sa mesquinerie. Il n'a ni cervelle, ni cœur ; c'est un mannequin bien mis qui fait la roue sur les boulevards pour se faire admirer des femmes qui lui ressemblent.
Madame, ce n'est pas de la littérature ce que j'écris là, c'est mon cœur qui vous crie son indignation et sa misère : c'est la première fois et probablement la dernière, qu'il prend une si grande liberté, il faut l'excuser et en avoir pitié pendant qu'il retourne s'enfermer dans sa coquille. »
La poignée d'argile
Le vent furieux et fou, dont les longs crescendos emplissent la cheminée de plaintes lamentables, ressemble à d'autres vents de mars lointains, ils évoquent l'image d'une petite fille, pelotonnée en rond, comme une chatte paresseuse, dans un fauteuil immense; elle lit de vieux contes anglais, et l'un d'eux pénétra un jour dans sa mémoire et s'y blottit dans un coin d'où il surgit, aux heures grises, où lasse, mécontente de soi ou de son sort, on est disposée à critiquer les dispositions de la mystérieuse Providence.
Ce conte que je n'ai pas inventé, est devenu mien cependant par l'usage que j'en ai fait. Je veux vous le dire, et plaise à Dieu, que pour vous comme pour moi, il éclaire parfois les parties sombres de votre âme où se groupent en murmurant les questions angoissantes.
Sur les bords d'une rivière, il y avait une poignée d'argile : c'était de l'argile commune et lourde, mais elle était remplie d'orgueil, et elle rêvait d'emplir le monde de sa gloire . . . quand on aurait découvert sa valeur. Elle vivait dans cette attente. Elle avait vu si souvent les arbres secs se garnir de feuillage, les plantes se couvrir de fleurs, la terre noire se parer de verdure ! Muette et désolée, la poignée d'argile avait assisté à
ces transformations, elle avait entendu ces voix triomphantes chanter dans le soleil, et elle se consolait en se disant : « Mon heure viendra. . . je deviendrai belle aussi un jour ! »
Il arriva que l'argile fut prise et emportée dans un tombereau rempli d'autre argile. Après un voyage pénible, on la jeta dans un immense mortier où elle fut roulée, pétrie et écrasée. Au milieu de cette torture, elle était soutenue par la pensée qu'une beauté sortirait de sa souffrance. Mais elle pensa mourir quand elle fut saisie par une meule qui la faisait tourner si rapidement qu'elle avait la sensation de s'éparpiller en atomes. Mais non, un pouvoir étrange la maintenait, la façonnait, et à travers son étourdissement elle sentit qu'elle se modifiait, qu'elle prenait une forme.
Hélas, à peine cet espoir était-il né, qu'une main brutale la glissa dans un four où la chaleur pénétrante, horrible, était plus intense que toutes les chaleurs de tous les étés réunis qu'elle avait endurées au bord de la petite rivière fraîche où elle s'était trouvée si à plaindre !
Elle ne perdait pas courage cependant, et elle éprouvait une confiance grandissante dans sa gloire future : « Puisqu'on se donne tant de peine pour moi, c'est que je deviendrai belle. »
La cuite terminée, elle fut sortie du four et déposée sur une planche, au bord d'un ruisseau ni profond, ni limpide, mais assez
clair, toutefois, pour refléter les objets qui s'y miraient.
Et alors la poignée d'argile s'aperçut dans sa forme nouvelle, la récompense de sa patience, de son endurance, le terme de son ambition et de ses grands espoirs ! — Elle était devenue un pot de terre ! Un misérable pot à fleur rouge, laid et bête !
Indignée, désespérée, elle cria à son créateur inconnu : « Pourquoi m'as-tu faite ainsi ! »
Les jours passèrent, des jours de tristesse amère et de révolte, et un soir, le pot à fleur fut rempli de terre humide, et une vilaine petite boule, sèche comme une chose morte, fut placée avec soin au milieu de cette terre noire et collante. Nouvelle indignation aussi vaine que les autres.
Bientôt, porté dans une serre, il fut réconforté par le bon soleil, et il vit qu'on s'occupait de lui avec sollicitude. . . et peu de jours après, il sentit frémir en lui comme un espoir de vie nouvelle : il ne comprenait pas ce que c'était, mais il était moins malheureux.
Les jours passèrent, et la poignée d'argile, sentant toujours l'étrange palpitation savait qu'enfin elle vivait.
Un matin, elle vit autour d'elle des figures émerveillées; des murmures d'admiration la tirèrent de sa béate tranquillité. Se penchant vers un autre pot à fleur elle lui dit : « Pourquoi me regarde-t-on avec tant de plaisir ?» — Ignores-tu donc que tu portes un lys royal ? Ses pétales sont plus blancs
que la neige et son cœur brille comme un or pur. Cette fleur est une merveille et sa racine est dans ton cœur. »
Alors la pauvre poignée d'argile fut heureuse. Elle avait subi tant d'humiliations et de douleur qu'elle n'avait plus d'orgueil. Elle n'était pas la Beauté, mais elle avait contribué à la faire croître et fleurir. . . et elle comprenait son utilité. Détachée d'ellemême, elle se complaisait dans la magnificence de la fleur royale sortie de ses propres abjections.
« Tout est pour l'Amour »
En cette saison, le crépuscule qui se prolonge sur la terre glacée est d'une tristesse étrange. Cette fin de jour en cette fin d'hiver, qui semble interminable, donne comme un frisson de mort, et l'ombre qui envahit la maison se répand aussi dans nos âmes, et toutes enténébrées elles ont la sensation d'un vide immense qui ne peut être comblé.
Dans cette angoisse qui passe, si une amie arrête à notre porte, on la bénit de nous avoir tirée en haut dans la lumière qui réchauffe et rassure.
Et hier, je bénis, dans mon cœur, la chère visiteuse qui m'apportait son âme claire et forte.
Toujours en mission charitable, elle ne parle guère que des détresses secourues, et
de toutes celles, hélas! qui attendent de l'aide.
Par quel miracle, alors, fait-elle renaître le courage et réveille-t-elle l'activité en faisant défiler devant nos yeux la lamentable procession des misères, des abandons, des déchéances et des désespoirs ? — Comme l'une des plus douces héroïnes de Dante, elle est « une dame aux yeux de pitié » ; elle sait communiquer non seulement sa compassion, mais le désir de contribuer avec elle à soulever les fardeaux qui écrasent les malheureux. En primitive que je suis, je pense en images, et pendant qu'elle me parlait, j'ai vu son âme habitée par la Pitié et la Bienfaisance qui la tiennent toujours occupée et ne lui permettent jamais de savourer sa tristesse, et j'ai vu, presque aussi distinctement, d'autres âmes inquiètes, remplies de fantômes, regrets, souvenirs, rêves fous : ils errent sans but, apparaissent et s'évanouissent au caprice des heures, en laissant les cœurs las et désemparés.
J'ai dit à mon amie : — « J'envie votre sérénité; comment pouvez-vous avoir tant pitié de ces misères sans vous en affliger ?
Elle me répondit ces mots étonnants :
« Parce que je sais la joie qui en sortira. . . » et elle continua presque bas: «Autrefois j'ai lu la vie d'une sainte à qui Dieu dit un jour : « Tout est pour l'Amour. . . ne t'inquiète « pas, tout finira bien. » C'est devenu ma devise et mon acte de foi. »
Simple et douce, elle ignore sans doute qu'elle m'a révélé une sainteté que je ne soupçonnais pas, car vivre cette devise c'est accepter et bénir les pires épreuves.
J'installai ma sainte au coin de mon feu, et pendant que nous devisions, je cherchais l'auréole dorée au-dessus de sa jolie tête pensive.
Vaguement j'avais espéré pénétrer un peu l'intimité de son âme entrevue une seconde à travers ses paroles merveilleuses, mais je n'osai questionner et elle ne paraissait occupée que des grandes flammes qui dévoraient le bois.
Elle est partie mais sa devise a laissé un sillage lumineux que rien n'effacera de mon ciel. Il ne faut qu'un mot parfois pour éclairer la voie et réveiller les anges endormis.
Ce mot de mon amie est un trésor inconnu encore, mais en en cherchant le secret et les richesses, peut-être les longs crépuscules blafards n'auront-ils plus le pouvoir d'assombrir mon âme !
En cage
C'était sa plus récente fantaisie, cette volière, où sept petits oiseaux effarouchés passaient par toutes les phases du désespoir. Pris dans les bois, par des gamins bien payés, ils n'étaient pas encore revenus de leur
effarement. Les uns, tout renflés dans leur plumage, ne bougeaient pas de leur perchoir, pendant que les autres voletaient éperdument, se meurtrissant, perdant leurs plumes ou se cramponnant désespérément aux barreaux de la cage.
Toute souriante, elle montrait son acquisition et je regardais avec tristesse, sans parler; devinant ma pensée, elle s'écria : « Oh ! ils s'habitueront ... ils ne seront pas malheureux longtemps. . . » Quelques-uns peut-être, mais les autres y perdront leur vivacité, leur chant et leur joie d'oiseau libre.
Et pendant que se déroulait le verbiage sonore et vide de la jeune femme aux oiseaux, j'avais des visions d'âmes humaines prisonnières dans les cages qu'elles se sont faites ou dans lesquelles on les a enfermées.
Il y en a . . . et je ne parle pas ici de celles qui sont heureuses de leur captivité, mais des autres, des pauvres autres !
Par leur nature, ces âmes sont faites pour tendre vers tout; elles n'aboutissent à rien, parce qu'elles se heurtent sans cesse aux parois de leur prison. Comme les pauvres petits oiseaux de la volière, elles s'épuisent en révoltes stériles ou s'assoupissent dans une morne résignation.
Elles comprennent tout, elles sentent tout, mais elles ne peuvent ni dire ce qu'elles ont vu, ni crier ce qu'elles ont entendu, ni reproduire ce qu'elles ont senti.
Elles aiment tout : les humbles brins d'herbe, les grands lys fiers, les fleurs de
pourpre et les fleurs d'or, la mer qui fredonne dans le soleil ou la mer qui se lamente dans la tempête, les nuages mobiles aux couleurs toujours changeantes. Elles aiment l'humanité : les petits à cause de leur faiblesse, les souffrants à cause de leur douleur, les égarés et même les méchants, à cause de leur âme qui peut toujours sortir de son erreur et se délivrer de son péché. Elles aiment tout, et à leur amour, grand comme l'univers et comme l'humanité, ni la nature, ni l'humanité ne savent répondre.
Elles sont capables de tout, même d'héroïsme, et n'importe qui accomplit mieux qu'elles la moindre besogne pratique rend plus facilement le moindre service et supporte plus allègrement la moindre contrariété.
Comme elles sont malheureuses les âmes prisonnières ! Qu'elles soient enfermées dans l'enceinte étroite des sciences et des philosophies tout humaines, ou captives de leur égoïsme ou de celui des autres; qu'elles soient enchaînées par leur timidité ou gardées par des volontés despotiques, comme elles sont à plaindre !
Des rêves trop grands pour que jamais ils puissent devenir réalités, obsèdent sans la vouloir jamais quitter, leur âme qu'ils torturent de douloureux frissons. La hantise du mieux les étreint d'une inlassable emprise. La vie a beau leur crier : « Tu n'iras pas plus loin, contiens ton ambition, ta tendresse, ta soif de savoir, ta frénésie do
vivre, » leurs désirs refusent de s'arrêter en route : vaincus dès qu'ils essaient de se traduire, vaincus une fois, dix fois, cent fois, ils ne cessent pas d'affirmer leur puissance, mais leurs défaites répétées paralysent les énergies mises à leur service et usées à d'impossibles luttes.
Le dégoût de l'effort s'installe alors en eux pour y consommer son œuvre de ruines, et une douleur accablante pèse sur leur existence. Ils passent inutiles, grands quand même, et douloureux, faisant les gestes de la vie ordinaire, et sans mourir de la torture qui les ronge au dedans d'euxmêmes.
Madame, donnez la liberté à vos oiseaux, et que le bon Dieu délivre les âmes captives.
Les Mères
Dans l'église sombre, je suis entrée transie, triste de toutes les tristesses rencontrées et partagées. Je me suis approchée de l'autel de la Vierge. Douce et blanche, elle élevait dans la lumière l'Enfant divin, et elle semblait se pencher sur les femmes agenouillées devant elle. Quelques-unes pleuraient et à chaque instant un cierge nouveau, allumé par une main pieuse, joignait sa flamme à celles qui s'élevaient en grésillant. « Gardez nos fils ! » Je devinais ce cri éperdu des
tendresses désolées : l'église était remplie de ce désespoir si longtemps contenu, caché, et qui jetait enfin sa plainte là où l'on peut pleurer librement.
Pourtant, une à une, elles s'en allèrent, laissant leur cierge prier en brûlant, et leur prière pleurer devant la Vierge; elles s'en allèrent, le cœur lourd mais prêtes à sourire afin de laisser à leurs aimés tout leur courage. Et presque seule dans l'ombre du temple, je ne pouvais que répéter ces mots : « Mère ! Mère ! Aie pitié des Mères ! »
Il y en a tant à qui l'on prendra leur fils pour les jeter dans la mêlée horrible. Elles frissonnent déjà du froid que leurs petits endureront, de la terreur qu'ils connaîtront, elles ont peur de la haine qui les jettera, enragés, sur les ennemis; elles les voient blessés, seuls sur les champs de bataille abandonnés, ou tués et enterrés si loin d'elles.
Cette désolation, d'autres mères l'ont connue et acceptée généreusement. C'est vrai . . . mais une force qui nous manque les animait, les grandissait : l'amour de la patrie attaquée et envahie.
Ici on demande aux mères un héroïsme désintéressé que n'aide pas même la conviction que notre sacrifice soit nécessaire. On nous force à donner ce que nous avons de plus précieux sans même nous dire merci ! Au contraire, on s'étonne et on se scandalise de notre peu d'enthousiasme pour aider la puissante, la riche et l'arrogante Angle-
terre. Et notre souffrance s'empreint d'une amertume qui fait saigner notre cœur.
Et cependant, dans ce désarroi où nous jettent les circonstances tragiques actuelles, il faut nous ressaisir, être courageuses et généreuses, oublier les causes immédiates du malheur qui nous frappe et voir le but de nos grands renoncements, du don cruel du sang de nos cœurs.
C'est un honneur pour nous d'avoir préparé nos fils aux tâches viriles, de les avoir accoutumés à l'idée de l'effort, de la lutte, des sacrifices héroïques, Ils comptent sur nous qui les avons faits généreux et braves, pour les aider à demeurer fermes au moment de l'épreuve : ne les désappointons pas.
O mères qui pleurez, les anges recueillent vos larmes et elles retomberont en bénédictions sur ceux qui s'en vont, après tout, combattre pour la bonne cause, sur la terre bénie de France où ils se sentiront un peu chez eux. Votre courage augmentera leur bravoure et ils soutiendront l'honneur du nom canadien déjà couvert de gloire avec ce que vous avez de meilleur et de plus fort dans vos âmes de femmes.
Balançoire
Je donnais des sous à un mendiant, et ma compagne me dit: Vous encouragez la paresse. — En êtes - vous certaine ? Moi,
je suis sûre qu'il a faim. — Elle me fit un petit discours odieux et sage, et dès que je le pus, je m'empressai de la quitter et je revins toute seule en méditant sur son point de vue qui n'est pas le mien.
C'est qu'il n'y a presque pas d'actions, — en dehors de celles que la moi/aie réprouve absolument, — qui ne puissent se réclamer d'un devoir. Si l'on donne un sou à un pauvre, on satisfait à la charité, si on le lui refuse, c'est pour ne pas encourager la paresse, et l'avare se retranche avec bonheur derrière l'intérêt public. Le désir de la paix mène aux plus lâches complaisances; le désir de justice remplit une maison de réclamations, de querelles, de l'insupportable tumulte d'une consciecce perpétuellement indignée. Combien de gens font du mal en faisant le bien hors de propos, et combien se retranchent derrière une vertu inflexible et austère pour manquer à toutes les lois de la charité.
Toutefois il est évident que souvent un devoir paraît s'opposer à un devoir, qu'il y a un choix embarrassant à faire et que s'il est fait sans discernement, nous agissons mal avec la meilleure intention du monde.
Ce sont là des erreurs communes dont nous souffrons nous-mêmes, dont nous faisons peut-être souffrir les autres, parce que, pour faire le bien, il ne suffit pas de le vouloir et d'être bon, il faut avoir assez d'intelligence pour comprendre toute la portée de nos paroles et de nos actes et pour prévoir
les conséquences de notre zèle souvent intempestif.
A côté de ceux qui sont sincères et inintelligents, et par conséquent excusables, il y a ceux qui couvrent leurs actions laides du nom de Devoir.
Et c'est au nom de la morale et par l'inflexible rigueur de leur conscience si pure que sont perdues à jamais des réputations jugées d'après des apparences et des racontars. O les honnêtetés féroces et les vertus sans pitié, qui font plus de mal que les vices qu'elles condamnent! — Quelle hauteur d'orgueil établit souvent, entre deux femmes, toute la distance qui séparait le pharisien du publicain!
Comme ils rougiraient, ces hypocrites, drapés dans leurs fausses vertus, si nous découvrions dans leurs vilaines âmes, le mélange de sentiments bas, coalisés avec le mot de Devoir, qui fait pencher la balance contre lé devoir infiniment plus simple de la charité !
Ne semble-t-il pas qu'une justice qui fait tort à la justice ne soit qu'une iniquité ? La justice, qui contredit à une autre justice, ne peut plus être la justice, il me semble. Et lorsqu'un devoir est vraiment en conflit avec un autre, ne faudrait-il pas, pesant le pour et le contre, se décider pour l'accomplissement de celui d'où résulte le moindre mal pour autrui ? Nous le devinons d'instinct, notre lâcheté en a peur, et notre choix est généralement dirigé par notre égoïsme.
Je philosophais ainsi, à ma façon, pendant que les feuilles tombaient dans l'ombre envahissante et douce de cette fin de jour, et je me disais que c'est bien difficile de vivre, d'être content de la vie et de soi !.. .
Causer
La longue journée de dimanche se traîne... je voudrais pousser sur le temps pour le faire avancer, et c'est fou, puisque avec tant d'autres, j'ai peur de ce que nous réserve la fin de la semaine.
Sur la table s'empilent revues et journaux : il y en a de toutes les couleurs, ils renferment les opinions les plus opposées, et chacune prétend être l'unique bonne ! Nous lisons ceux qui reflètent nos propres idées afin de nous prouver encore que nous pensons juste. Nous lisons les opinions adverses pour rager un peu, savoir de quoi il retourne, et pouvoir mieux discuter à l'occasion.
Trop de lecteurs pensent que ces articles écrits par des professionnels payés pour dire ceci ou le contraire, remplacent avantageusement la peine qu'il faudrait prendre pour remuer ces mêmes idées entre personnes qui en ont étudié tous les côtés. Et pourtant, rien ne vaut la conversation de gens renseignés, sincères, assez respectueux de la liberté des autres pour permettre l'expression d'idées différentes des leurs sans
recourir aux paroles agressives et blessantes, qui, en somme, ne prouvent que le vilain caractère de celui qui les lance à son adversaire.
Il est entendu qu'on doit lire les journaux, c'est nécessaire, utile, et en ces temps d'inquiétude et d'agitation, c'est un besoin qui se manifeste par une hâte fiévreuse de l'arrivé^ du facteur.
Mais après en avoir pris connaissance, quoi de plus bienfaisant que de causer avec ceux à qui l'on peut exprimer toute sa pensée, laisser voir son émotion, et qui nous disent avec la même sincérité ce qu'ils pensent, même quand leurs idées ne sont pas les nôtres. Nous leur devons de les écouter. . . Savoir écouter, ce n'est pas seulement une qualité, mais c'est un art. Mes sœurs me pardonneront-elles si je leur confie qu'il devrait être plus cultivé par les femmes?
Oui, c'est un art qui comporte tant de qualités qu'il est, en raccourci, le charme, ce don magique auquel personne ne résiste.
Celle qui sait écouter a d'abord appris à se taire, puis à s'oublier pour s'intéresser aux autres. Intelligente, elle s'applique à pénétrer toute la pensée de celui qui parle; elle a l'intuition de l'infini dans l'autre, et cela crée en elle une curiosité délicate qui ne va pas sans la sympathie, ce courant mystérieux qui relie l'esprit de celui qui parle à l'esprit de celui qui écoute.
Une âme qui se connaît elle-même sait que les trésors des autres âmes ne se tiennent
pas à la surface. Elle écoute donc pour entendre, non seulement ce que dit la voix, mais ce qu'elle suggère; elle est sensible aux nuances subtiles par lesquelles quelqu'un se révèle presque à son insu.
Presque toujours, ceux qui savent écouter savent répondre, et de la rencontre et du choc des idées peut et doit jaillir la vérité quand les esprits sont ouverts, sincères et ne se cramponnent pas aux préjugés. Les hommes sérieux qui conversent sérieusement ne rencontrent pas toujours des femmes qui les écoutent avec intelligence. C'est pourtant un hommage très délicat que les hommes distingués rendent aux femmes, quand ils traitent devant elles des questions importantes. Un trop grand nombre ne savent pas apprécier cet hommage : elles émiettent la conversation en l'interrompant par des propos futiles; elles la détournent de son but, souvent par des considérations à côté, elles découragent la bonne volonté des hommes qui attendent d'être entre eux pour parler sérieusement.
C'est un défaut et il faut nous en corriger. Savoir causer, émettre des opinions réfléchies, exprimer des convictions profondes, dire notre attachement à nos traditions, c'est sortir d'un isolement moral stérile, pour communier avec les autres : c'est donner de notre vie intérieure à nos amis en échange de la leur, c'est créer une force.
Nos désirs et nos devoirs
Je lisais, l'autre jour, que, lorsque notre vie nous parait compliquée et nos fardeaux trop lourds à porter, c'est que nous n'avons pas su les soulever adroitement, et qu'il existe un « système » qui remettrait partout de l'ordre et rétablirait l'équilibre entre nos forces et nos épreuves.
Je me suis dit en souriant que c'est bien facile d'écrire des théories. Je n'ai tout de même pas continué ma lecture, suivant une petite habitude à moi d'accrocher une pensée au passage, de la poser devant moi afin de l'examiner à loisir sous tous ses aspects.
J'ai le vilain orgueil de la regarder d'abord à mon point de vue : j'ai heureusement la sincérité de reconnaître souvent qu'il est puéril, étroit ou faux.
C'est à retenir par les ailes les pensées qui voltigent autour de soi, pour voir de qui elles viennent et à quoi elles tendent, que l'on apprend le mieux à connaître ses faiblesses et ses ignorances. Je vous recommande ce petit exercice aussi agréable qu'utile.
Donc, à la réflexion, il a raison, ce sage.
Instinctivement nous demandons l'unité dans notre vie, et quand elle devient compliquée, c'est que notre volonté contrarie
ce besoin d'unité et cherche à échapper à la loi gênante qui nous retiendrait dans l'ordre.
Ce « système » préconisé par le philosophe, ne serait-ce pas de mettre d'accord nos désirs et nos devoirs ?
Trop souvent nos désirs s'élancent vers l'inaccessible pendant que le devoir nous retient rudement en face des tâches ennuyeuses, et voilà déjà de quoi faire des journées bien lourdes à traîner jusqu'au soir.
Nous avons également un grand besoin d'harmonie, et quand des voix fausses s'élèvent en nous, les dissonances nous crispent l'âme. Il faudrait accorder toutes nos voix, et ne pas permettre à l'imagination, à la sentimentalité, à la lâcheté, de nuire à l'unisson sans laquelle nous ne faisons rien qui vaille.
Il y aurait aussi à ajouter au « système » la volonté de comprendre ce que nous faisons dans la vie et pourquoi nous le faisons.
Quand les enfants étudient l'alphabet, ils goûtent un plaisir médiocre à nommer une M. ou une F. Ils ignorent à quoi servent ces distinctions, et même à quoi les lettres leur seront utiles.
Quand, en les unissant, ils découvrent les mots, c'est déjà un petit plaisir qui les conduit graduellement à la grande joie de lire.
Quand notre âme ne voit dans le grand livre de la Vie que des petits faits, des actions détachées les unes des autres et qui ne signifient qu'un peu de joie, d'ennui ou de peine, elle s'ennuie profondément, car elle est
mécontente de ne pas comprendre à quoi servent ces gestes.
Il faut qu'elle apprenne à épeler, puis à lire dans la vie ce que Dieu a voulu qu'elle fût pour chacun de nous, et comment il veut que nous accomplissions ses desseins. Alors seulement elle voit la nécessité de sa tâche, elle éprouve la satisfaction de la remplir et elle est fière de l'honneur, du très grand honeur que Dieu lui fait en l'associant à son œuvre. Elle sent l'importance de son rôle, tout modeste qu'il paraisse, puisqu'il est celui que Dieu lui a choisi spécialement.
Votre « système », monsieur le philosophe, est donc tout simplement le « système » chrétien, qui en régissant notre âme dans ses profondeurs, rend notre vie simple et harmonieuse, et nous permet de soulever facilement nos fardeaux avec la force que nous prête Celui qui nous demande de les porter pour faire sa volonté.
Les lettres
« Y a-t-il des règles à apprendre pour bien faire une lettre ? » me demande une correspondante qui m'avoue gentiment son désappointement quand elle relit les siennes.
Laissant de côté les règles générales qui s'appliquent à la bonne rédaction française, il me semble que le naturel et la simplicité qui
sont ]e principal mérite du style épistolaire ne s'apprennent pas : il faut en trouver le secret. Et d'abord il ne faut pas vouloir « bien faire une lettre ». Ce souci empêche sûrement la lettre d'être naturelle et votre pensée, au lieu de prendre son vol, cheminera un peu lourdement, ornée de clinquants, artificielle et décevante.
Le secret d'être naturel, enjoué, spirituel sans effort, un grand nombre l'ont connu parmi les épistoliers offerts à notre admiration.
Pour qui veut marcher sur leurs traces de très loin, il n'y a encore rien comme d'être « soi », de se montrer dans ses lettres tel qu'on est en réalité, avec ses élans, ses goûts, ses impressions, ses ignorances, ses petites lueurs, ses faiblesses. Alors seulement les lettres ont cet attrait séduisant qui échappe à l'analyse, mais qui fait d'une lettre un instant de tête à tête charmant avec l'auteur de la lettre.
Le hasard a déjà placé entre mes mains une trentaine de lettres intimes d'une inconnue morte depuis des années. Dès les premières pages, je fus prise par l'intensité de vie qu'elles dégageaient, et à mesure que je feuilletais cette âme, en lisant ses illusions, ses fantaisies, ses bonheurs, ses tristesses, — hélas ! elles sont toujours l'envers du bonheur, — mon intérêt devenait tel, qu'à vingt ans d'intervalle, je vibrais à toutes ses impressions et ses angoisses me navraient.
Le souvenir que j'ai conservé de ces lettres, c'est qu'elles étaient très belles parce que si humaines, si palpitantes de vie et de vérité. L'auteur n'avait certes jamais songé à écrire des belles lettres; elle avait simplement laissé parler son cœur, et voltiger son esprit autour de toutes ses confidences sincères, et son âme s'esquissait avec un tel relief que j'avais l'impression du visage penché sur le papier, j'entendais l'écho de sa gaieté et d'instinct je cherchais sur certaines pages la trace de ses larmes.
Quand les lettres d'une inconnue vous émeuvent à ce point, c'est qu'elles sont un chef-d'œuvre, et ce chef-d'œuvre ne peut être fait qu'avec de la sincérité, de la simplicité et une spontanéité qui ne calcule pas ses effets.
On reproche aux femmes de nos jours de négliger la correspondance et de pratiquer couramment le style nègre sur des cartes postales qui ressemblent à des dépêches télégraphiques.
Si ce reproche est mérité, c'est grand dommage, car les femmes ont le don d'écrire des lettres jolies et amusantes. Les moins cultivées même^ont de ces trouvailles de terme et de tournure qui évoquent une silhouette et font passer un sentiment par ses plus délicates nuances.
Celles-là, soyez-en sûres, ne s'appliquent pas à « bien faire une lettre », elles ne pensent qu'à communiquer leur pensée avec
une plume si fidèle que vous retrouvez leurs intonations de voix et leurs gestes familiers dans leur écriture qui vous les apporte toutes vives.
Aimons la vie !
Les premiers rayons chauds nous appor tent de la joie et elle entre dans notre cœur comme une caresse de Dieu : les malades et les tristes reçoivent de leur chaleur bienfaisante une douceur de vivre qu'ils avaient oubliée.
Il me semble que ce n'est qu'avec cette joie dans le cœur que notre activité peut avoir tout son rayonnement. Dieu qui est toute Bonté et toute Bienfaisance doit aimer ceux qui apprécient la simple et grande joie de vivre. Je m'étonne souvent de constater que cette joie est rare, et j'entends plus de plaintes contre la dureté de la vie que de bénédictions sur le seul bienfait d'exister.
Ces peut-être parce que nous nous occupons trop de nous-mêmes, et que voyant tout par rapport à notre personnalité, nous fermons les yeux sur la beauté de la nature qui nous entoure et sur la beauté des âmes avec lesquelles nous vivons en les ignorant.
Nous ressemblons à des lampes remplies d'huile mais enfermées dans des armoires. Qu'une flamme allume la mèche toute prête, et la lampe donne de la lumière en éclairant
les autres et elle remplit ainsi le but pour lequel elle a été préparée.
L'étincelle qui allume notre lampe, c'est la joie de sentir que la vie est un bienfait. Sans elle nous restons sur la tablette de l'armoire fermée, éteints et inutiles.
Malgré la plus ferme détermination contraire, les égoïstes sont contraints de donner aux autres de leur temps, de leur travail, un peu d'eux-mêmes enfin. Ils sont mécontents et tristes parce que ces dons sont forcés, et leurs meilleures actions ont l'acidité des fruits verts. Ils détestent la vie et s'en plaignent amèrement. Mais pour ceux qui ont compris la magnificence du grand don de Dieu, l'égoïsme est à jamais chassé de leurs âmes : ils donnent avec la même joie qu'ils reçoivent; la vie qu'ils aiment les remplit de cette joie unique qui vous fait remercier Dieu d'un beau coucher de soleil.
La pensée de la mort ne saurait les assombrir. Ils savent qu'au delà de la barrière que la Mort leur fera franchir, ils retrouveront la Vie dans une plénitude qu'ils pressentent.
Je regarde les grands arbres nus : leurs pieds enfoncent encore dans la neige qui disparaît si lentement : leurs cimes, sur le ciel clair, ont déjà un frémissement. La sève ne verdit pas encore leurs branches, mais elle leur communique une souplesse vivante : ils sentent le Printemps tout près qui ranimera en eux la vie interrompue.
Je me figure que nous serons ainsi dans notre hiver, et qu'ils passeront paisibles et doux les jours qui nous rapprocheront du Grand Printemps où nous sera rendue la vie suspendue un instant.
Mais si la vieillesse ne tue pas la joie de vivre, que devient-elle, me dites-vous, au milieu des séparations, des deuils, des épreuves inévitables ?
La douleur qui passe ne fait pas nécessairement disparaître la joie de vivre qui accompagne le don de la vie même, et qui ne peut être étouffée, semble-t-il, que par le contact du mal voulu et consenti.
Chaque aurore rose et fraîche nous apporte la force de porter le fardeau quotidien. Ce jour qui sort de la nuit, c'est l'espoir qui sort de la souffrance, c'est la sérénité qui sort de l'acceptation, c'est surtout l'évidence que Dieu prodigue l'amour comme il prodigue la lumière, magnifiquement.
Aimons la vie, et de toute la bonne volonté de nos pauvres cœurs humains, rendons-la plus douce aux malheureux qui veulent être tristes.
Les rayonnantes
Madame de la Fayette écrivait un jour à Madame de Sévigné : « La joie est l'état véritable de votre âme. » Et c'est bien ainsi que nous apparaît encore Madame de
Sévigné, après deux siècles écoulés, joyeuse, non pas de la joie frivole qui ne connaît pas les tristesses de la condition humaine, mais de cette joie sereine qui marque la force de l'esprit et la santé de l'âme.
Cette joie haute, subsistant à travers les épreuves, la maladie, la vieillesse et rayonnant sans cesse pour éclairer le chemin des autres, est une force divine possédée par certaines âmes privilégiées, et il me semble qu'elle doit être le résultat d'un plein épanouissement physique et moral, et par conséquent d'une éducation supérieure.
Ces femmes peuvent manquer de force dans la décision et dans les idées, mais elles possèdent cette force spéciale de la douceur toute simple, de la joie dans l'oubli d'ellesmêmes, de la gaieté qui domine les petits ennuis quotidiens.
En face du monde elles gardent une éternelle fraîcheur de sensations, la simplicité et la franchise d'un cœur toujours jeune, et elles plaisent sans le chercher, sans le savoir, comme les fleurs nous plaisent, et elles sont bien véritablement les fleurs du monde.
Mais les fleurs ne naissent pas toutes seules, et le charme qui nous attire n'est que le reflet d'une formation profonde de la conscience et de la sensibilité.
Toujours et en tout, ces femmes démêlent et entendent une note dominante, celle du cœur ; leur sensibilité guide leur raison, et si elles savent si bien apaiser et consoler c'est
qu'elles ont souffert et qu'elles ont toujours pitié, même des méchants, surtout des méchants, les plus à plaindre de tous les malheureux.
Elles vivent dans un flottement de lumière, dans une atmosphère ardente : tout ce qui est vivant les intéressé, tout ce qui est faible les apitoie; elles aiment les choses et elles aiment les âmes, et si elles ne sont jamais amères c'est qu'elles sont ingénieuses à découvrir la bonté cachée chez tous, et qu'elles prêtent à tout ce qui les entoure la beauté qui est en elles.
Elles savent, comme le poète, que « tout est plein d'âme », et c'est cette âme qui remplit tout ce qu'elles sentent et devinent, et elles sont elles-mêmes des âmes si vivantes et si belles que leur souvenir vivifie encore alors qu'elles sont disparues.
J'ai connu une de ces Rayonnantes.
Après avoir été riche et heureuse, elle fut ruinée et perdit successivement ses enfants son mari, sa maison, sa santé, l'usage de ses jambes. Confinée dans sa chambre pendant des années rien ne put éteindre cette joie haute qui était « l'état de son âme ».
Près d'elle si éprouvée et si sereine, d'autres moins à plaindre allaient apprendre la résignation douce et la philosophie souriante dont elle ne se départit jamais. Elle mourut à quatre-vingts ans passés, et l'une de ses dernières paroles fut de ne pas la pleurer puisqu'elle était heureuse de s'en aller, mais de bien prier pour elle.
Elle était une chrétienne admirable, mais elle était aussi une artiste, de celles qui « trempent leurs mains dans la Beauté » pour en parer tout ce qui les approche, et elle avait le don incomparable de se donner, de donner son esprit, de donner son âme, de donner sa joie, et on la quittait en se sentant meilleur et plus riche.
La jolie entreprise
Les nuages gris se sont dispersés et du ciel bleu ruissellent les rayons clairs et chauds qui font s'entr' ouvrir les petits panaches verts accrochés aux fines branches souples. C'est le Printemps, et c'est l'Ascension, cette fête du Ciel qui tire en haut les pauvres âmes terrestres. Des sourires flottent dans l'air tiède et pour nous qui nous souvenons, des effluves du passé imprègnent l'atmosphère d'aujourd'hui. Notre passé.
Il est merveilleux et si peu lointain. A compter les générations, il n'y en a pas six entre nous et ce 18 mai 1642, où Monsieur de Maisonneuve et ses compagnons venaient fonder une ville dans la forêt vierge.
On disait alors à Québec : « O la folle entreprise ! » Ce sont les plus belles quand elles réussissent, et Montréal est le fruit superbe de cette « folle entreprise » accomplie avec un héroïsme et une noblesse que nous ne connaissons pas assez peut-être.
Monsieur de Maisonneuve ayant été nommé, avec l'autorisation du roi, par la Compagnie des Associés, Gouverneur de l'île de Montréal, -avait choisi quarante-six hommes forts, habiles à tous les métiers, en état de porter les armes, et dont la plupart étaient célibataires. Les derniers jours précédant le départ, ne voilà-t-il pas qu'il s'avise de l'inconvénient de se passer des secours du dévouement féminin. C'était une femme peu ordinaire qu'il fallait emmener. Intelligente, dévouée, sérieuse, courageuse, bien portante... et il lui restait trois jours pour découvrir cette merveille ! Mais Dieu veillait, et comme il arrive souvent quand les hommes légers oublient, Lui qui prévoit, avait préparé pour la fondation de Ville-Marie une femme exceptionnelle qui arriva presque miraculeusement, du fond de la Champagne, à La Rochelle, en quête d'une occasion pour traverser au Canada, afin de s'y dévouer à la conversion des sauvages. C'était Jeanne Mance, et elle fût partie seule avec l'expédition, si quatre des hommes de Maisonneuve n'eussent refusé de s'embarquer sans leurs femmes.
Arrivés à l'automne à Québec, les colons y passèrent l'hiver, préparant leur établissement. Madame de la Peltrie s'attacha si bien à Mademoiselle Mance que, le printemps venu, elle s'embarqua avec les voyageurs pour l'île de Montréal.
Voilà donc ces six femmes à l'œuvre pour organiser la vie de cette grande famille,
pourvoir à leur nourriture, à l'entretien des vêtements, et adoucir la vie des pionniers au travers de difficultés inouïes que l'on peut facilement imaginer.
Jeanne Mance était la directrice des travaux matériels et l'âme de ce fantastique foyer qu'elle essayait d'établir avec tant de charité et d'habileté que Monsieur de Maisonneuve ne cessait de dire qu'elle était un 'présent du Ciel'. A ses fortes vertus morales, Mademoiselle Mance joignait une distinction et un charme qui devaient s'exercer avec un empire souverain même sur les âmes primitives des sauvages.
Le printemps suivant, arriva de France une « nouvelle recrue », amenée par Monsieur D'Ailleboust, qu'accompagnait sa femme et sa belle-sœur, Philippine de Boulongne. Cet officier, distingué dans le génie militaire, fut chargé de la construction du Fort, véritable petite ville en miniature. Son enceinte renfermait une chapelle, un hôpital, des logements pour les colons et la garnison, des magasins et des entrepôts, et Jeanne Mance, Madame de la Peltrie, et leurs deux nouvelles compagnes, se multipliaient pour soigner les malades, distribuer les vivres, régler la vie de cette étrange communauté composée de femmes, de religieux, de seigneurs, de soldats et d'ouvriers. Bientôt s'ajouta à leur tâche la mission d'attirer les sauvages, de les instruire, de leur faire aimer la civilisation et la religion. Les Algonquins, paisibles et
doux, s'étaient peu à peu rapprochés de la colonie française, comptant sur la protection des blancs contre les incursions iroquoises qui se multipliaient et jetaient la terreur dans l'île.
Au milieu des craintes et des soucis continuels, Jeanne, vaillante et douce, agrandissait son hôpital, fondait une école pour les petits sauvages, assistait les femmes des colons, soignait les bébés, car les colons se mariaient et les bers de bois-franc se multipliaient dans la jeune Ville-Marie.
Des religieuses venues avec Marguerite Bourgeois s'étaient jointes à elles et le bien poussait de fortes racines dans l'île bénie de Dieu.
Autour du fabuleux berceau de la ville naissante, j'aime à évoquer ces jeunes mères qui s'empressaient et dépensaient les trésors de leurs âmes françaises et chrétiennes. Et Ville-Marie sortit de ses langes, commença à grandir, à progresser, et les jeunes mères devinrent vieilles et donnèrent leur place à d'autres qui continuèrent noblement l'œuvre commencée.
Et elles se succédèrent, ces gardiennes des foyers menacés, toujours fortes, actives et bonnes : elles donnaient simplement leur inépuisable réserve d'amour, leur grâce, leurs sourires, et pendant que les hommes peinaient, elles conservaient pour eux dans leur âme profonde et pure, la foi qui sauve, la foi qui élève. Elles nous l'ont transmise, n'oublions pas que nous la devons à ceux qui viennent après nous.
Redites
La pluie fouette les vitres, il fait si sombre que la lampe a été allumée tout l'après-midi : mon amie fait de la dentelle, je lis pour elle, et j'en suis à cette amusante définition : « il y a deux sortes de cœurs d'hommes : ceux qui ressemblent a la pêche dont l'extérieur est doux et velouté mais dont le noyau est dur comme la pierre; et ceux qui ressemblent à la noix : apparemment impénétrables et durs, ils sont très bons quand on arrive à briser leur coquille...» Je suis interrompue avec vivacité par mon amie dont les yeux jettent des éclairs : « et ceux qui sont durs d'un travers à Vautre, et ceux qui sont mous comme des éponges mouillées, et ceux qui sont élastiques comme du caoutchouc, et ceux qui ont l'âme raccornie comme des pruneaux secs, et ceux qui sont gonflés d'orgueil comme des ballons rouges, et . . . !»
Elle s'arrête pour reprendre le souffle : — « Vous semblez connaître toute une collection de vilaines espèces . . . fis-je, mais il y a les autres ! — Oui, je sais : vous croyez ça, vous ! »
Elle ne riait plus : ses yeux étaient tristes et sa bouche amère.
J'admets que si l'on croit sincèrement que les hommes sont des monstres, cela suffise
à rendre triste et amer, mais je pense que c'est dommage de gâter sa vie et son caractère en cultivant cette croyance.
Ils ne sont pas parfaits, c'est entendu, mais les femmes se flatteraient-elles d'être sans défauts ? Si elles entendaient leur meilleure amie parler d'elles en leur absence, elles sauraient à quoi s'en tenir sur le chapitre de leurs perfections.
Au fond, il s'agit moins d'être parfait que d'être aimable et de vouloir trouver les autres aimables, c'est-à-dire d'être bienveillant pour tous, et indulgent pour ceux qui se trompent. N'a3rons donc pas peur de faire crédit aux autres, nous aurons à notre tour besoin d'indulgence : il est rare que ceux qui critiquent tout le monde ne soient pas jugés sévèrement, et c'est justice.
La plus élémentaire sagesse devrait nous porter à nous rendre compte de nos propres défauts, et de ce qui, en nous, peut déplaire et empêcher nos critiques et nos conseils de porter des fruits. De fréquents sondages dans nos propres âmes développent en nous le sens de la relativité des choses si utile dans nos relations de famille ou de société.
Les femmes les plus heureuses ne sont pas celles qui subissent leur vie, mais celles qui l'acceptent, et les femmes les plus aimées ne sont pas celles qui endurent les hommes, mais celles qui les comprennent.
Tout cela n'est pas bien neuf : d'autres l'ont dit avant moi, d'autres l'écriront après
moi, mais la preuve que ces vérités peuvent être redites utilement, c'est que les femmes et les hommes continuent à se plaindre les uns des autres, et à se dénigrer malicieusement sans cesser d'ailleurs de faire des frais d'amabilité et de coquetterie les uns pour les autres.
Oui ! Voilà l'illogisme humain. Il n'est dépassé que par l'illogisme féminin de celles qui disent pis que pendre des hommes, mais sont tout miel et tout sourire en leur présence, recherchent leur admiration et leur compagnie, en continuant à crier, entre temps, qu'ils sont détestables, et qu'elles n'ont aucune confiance en eux.
A Notre-Dame
Les nuages versent intarissablement leur eau claire qui fait les routes si noires, et sous le ciel sombre, et sur les chemins ruisselants, on rencontre de pauvres âmes lasses de leur vie monotone et découragées devant l'effort journalier qui use l'énergie et semble n'aboutir à rien. — C'est du moins la pensée des âmes tristes en ces jours de pluie froide.
Il y en avait sûrement, parmi celles qui s'enfoncèrent, avec moi, dans l'ombre de Notre-Dame qui a entendu tant de Miserere criés par les vivants et par les morts !
Les prières angoissées, les désirs innombrables se sont exhalés ici, loin des yeux
indiscrets et des curiosités vulgaires. Et toujours les tristes se sont relevés plus vaillants d'avoir au moins confié leur douloureux secret, eux qui ont tant pleuré en dedans, avec des larmes qui retombaient sur leur cœur.
Je me demande parfois si parmi les suppliants dont les prières sont restées inexaucées, il en est beaucoup qui, dans la suite, ont pu comprendre que le refus avait été un bienfait, et que l'énergique Miséricorde qui scrute les profondeurs des cœurs et des vies sait mieux que nous ce qu'il nous faut.
Il arrive à chacun de nous d'être un jour à un tournant de la vie, où l'on voit à la fois ce qui est passé et ce qui nous attend, et nous pouvons, avec sincérité et reconnaissance, dire avec le poète : « O Dieu, Tu m'as sauvé du péril de mes trop nombreux désirs ! » Si j'aime les églises désertes, c'est qu'on y sent plus distinctement flotter le meilleur des âmes humaines : ce qu'il y a de plus vrai, de plus profond, de plus aimant dans les cœurs humains s'est livré ici sans défiance et sans restriction ... et ceux qui ont perdu la foi comme ceux qui en vivent, ont pleuré dans les églises silencieuses qui les enveloppaient de leur douceur. C'est bon de venir y déposer nos agitations, et de nous donner le temps d'y regarder la couleur de nos âmes. Quand elles sont grises comme le temps et molles comme la pluie, elles ont grand besoin des leçons de vie et de mort que donne l'église par toutes ses lumières et toutes ses ombres.
Non, chères âmes, ne nous laissons pas décourager par les très petites choses de la vie : elles en sont la trame, et les petites actions comme les grandes ont leur utilité.
Du jour de notre naissance au jour de notre mort, les petites choses s'emparent de nous, remplissent notre vie, ne nous quittent plus. Elles nous mènent et nous tyrannisent, elles interrompent nos bonheurs et importunent nos douleurs; elles ne nous laissent jamais tranquilles. De temps à autre, des grandes choses passent qui nous élèvent au ciel ou nous précipitent dans les abîmes de désolation. Mais après avoir percé nos vies ternes, comme de grands éclairs fulgurants, elles s'évanouissent, nous laissant en proie aux petites choses dont nous vivons et qui continuent à nous tourmenter. Et c'est parce que nous sommes les pauvres misérables chassés du paradis et regagnant péniblement les bonheurs perdus. Quand cette vérité s'est enfoncée dans nos âmes, nous devenons patients.
Et voilà ce que l'église murmure, dans l'obscurité, aux âmes dolentes, pendant que la pluie glisse sur les vitraux dont aucune lumière n'anime les saints personnages qui ont reconquis le paradis.
Le Rouet
De ma fenêtre, j'ai vu le ciel mauve et rose descendre sur le clocher pointu, sur les maisons grises et sur les cottages blancs : il a plongé dans la rivière, et, sous sa caresse, elle est devenue mauve et rose aussi et elle a ressemblé à un arc-en-ciel qui se joue dans les vagues. /
Quelques minutes ont suffi pour que s'éteigne cette splendeur : la nuit a jeté sa cendre grise sur le soir lumineux; il en est tombé un peu sur mon âme, peut-être; elle est devenue triste comme les choses qu'elle a touchées.
Dans la pièce, l'ombre enveloppe doucement toutes les formes et absorbe toutes les couleurs : les contours s'effacent, et, pendant quelques minutes, seule, une statuette de Psyché dans les bras de l'Amour paraît suspendue, toute blanche dans l'obscurité presque complète. Puis elle se fond dans l'ombre comme le reste, et je ferme les yeux, recommençant par jeu, ce geste de mon enfance, quand j'attendais ce qui sortirait du noir en les ouvrant après quelques minutes.
Et j'aperçus, se profilant dans le coin opposé à la fenêtre, la silhouette vague du rouet, reçu hier, legs de ma vieille bonne, une ancienne de l'ancien temps, qui servit notre
famille pendant trois générations. Elle est morte heureuse, en nous bénissant de l'avoir aimée, elle, la toute bonne, qui ne connut d'autre joie que de se dévouer en nous servant fidèlement.
Elle m'a souvent parlé de son rouette, comme elle disait ; il lui venait de sa mère qui le tenait de la sienne. Il est bien vieux, et il nous dirait de longues et belles histoires si nous l'interrogions. Que de mains ont fait tourner son fuseau, que de pieds ont pédalé pour faire chanter sa roue.
Le lin, la laine, les jours ont été filés et ne sont plus, et le vieux rouet, silencieux dans la pénombre, me fait penser à l'heure où je serai aussi, l'une du passé, dont ils rêveront, ceux qui resteront, en se faisant mille questions et en évoquant mon fantôme qui ne leur répondra pas.
— Ce rouet, c'est le passé de la brave famille pour laquelle il travailla si joyeusement, c'est aussi le passé de notre race qui ne cultive plus le lin et qui commence à dédaigner de filer la laine.
Je n'ai qu'à me souvenir des récits de ma vieille Marie pour voir l'humble demeure des champs, peuplée d'enfants, dont la mère pourvoyait à tous les besoins : langes pour les bébés, droguet pour les robes, étoffes épaisses pour les hommes, toiles pour les lits, catalognes pour les planchers, bas, chaussures, chapeaux, la mère filait, tissait, tricotait, cousait, tressait; tout passait par ses mains actives et ingénieuses qui ne se reposaient guère.
Levée avant le soleil, la mère ne finissait toujours qu'à la lueur de la chandelle les tâches innombrables qu'elle s'était données pour la journée. Et pendant que les bébés dormaient dans les bers, qu'au ronronnement monotone et doux du rouet, les plus grands s'assoupissaient autour du poêle, que le père fumait sa pipe en songeant aux moissons prochaines, la maman, infatigable, travaillait pour que sa nichée fût vêtue, nourrie et heureuse.
Ce travail patient, ce dévouement humble et inlassable, reproduits d'une génération à l'autre, ont formé un trésor de vaillance, où puisent encore les jeunes mères d'aujourd'hui, plus fragiles, hélas ! mais dont le dévouement sublime ne se lasse pas; elles aussi donnent leur vie, l'usent et quelquefois la sacrifient au service des petits qu'elles aiment comme les mères seules savent aimer.
Petite grand'mère
Par cet après-midi clair et dans l'air frais tout chargé des bonnes senteurs printanières, l'auto file entre les talus reverdissants. Les . chemins ne sont pas fameux, et nous sommes souvent retardés par de larges flaques boueuses où les pneus s'enfoncent d'une façon inquiétante ... et voilà qu'au sortir d'un village, nous nous enlisons pour tout
de bon. presque en face du cimetière. Il faut de l'aide et du temps pour dégager l'auto, et j'entre avec ma compagne dans le cimetière propret où un vieil homme est en train de ratisser les allées. Dans tous les enclos, le gazon est fin et vert et les plantes poussent leurs petites têtes rousses à travers la terre brune. Un grand Christ, au centre, étend ses bras au-dessus de tous ces morts qui dorment dans le printemps sans le voir : le vent est caressant, les oiseaux pépient et on ne sent dans ce cimetière ensoleillé que de la douceur et de la paix. Nous suivons lentement les allées en lisant les inscriptions et nous nous arrêtons devant celle-ci : Stéphanie X, épouse de X, morte à vingt-six ans, le cinq juillet 1891. Autour de la croix de pierre, cinq petites croix de bois portent des noms de bébés de trois mois à deux ans, morts depuis 1912.
C'est étrange... et pendant que nous nous livrons à des suppositions, le vieux jardinier s'approche de nous. — Vous êtes des parentes ? dit-il en étendant la main vers le monument. — Non, et nous sommes intriguées. Qui est cette jeune femme au milieu de tous ces petits enfants ? — C'est la grand'mère des p'tits. — Leur grand'mère ! à vingt-six ans ! fait étourdiment mon aniie. Il sourit narquoisement : — A vingt-ans ans on peut avoir eu plusieurs enfants, à preuve qu'elle en a laissé quatre. Ils sont tous mariés, et tous les ans, ma chère dame, ça achète ! Alors sur le nombre, il en meurt
quelques-uns, et c'est dans le terrain de la famille qu'ils sont enterrés. . . c'est grand. . . Il peut en tenir gros ! achève- t-il gravemenr.
Pauvre petite grand'mère ! Morte en pleine jeunesse et qui se disait en se sentant mourir : tout est fini !
Mais rien n'était fini, et ses enfants l'ont continuée, et des enfants de ses enfants naîtront d'autres enfants encore...
C'est la chaîne, la longue chaîne humaine, qui, dans chaque famille, s'étend entre le ciel et la terre, et dont chacun de nous est l'un des anneaux; et dans ce cimetière, il me semblait qu'elle était visible, et que la jeune femme, au ciel, la regardait s'allonger, et qu'elle souriait d'être l'aïeule de tant de petits-enfants.
De l'autre côté du grand voile de mystère, elle ne s'étonne plus de ce qui nous trouble. Elle comprend pourquoi les mères sont enlevées aux petits enfants, et pourquoi la mort vient chercher les bébés dans les berceaux pour les coucher dans les tombes.
Elle voit que ce douloureux mystère n'est pas cruel et elle ne se demande pas comme nous pourquoi Dieu donne aux mères des enfants qu'il leur reprend si vite. Elle poursuit sa vie du côté des grandes lumières, et elle attend dans la joie que la destinée des siens s'accomplisse. L'imagination humaine peut-elle concevoir cette paix et cette félicité planant au-dessus de la souffrance humaine qui gémit et se lamente inlassablement sur la terre ?
L'abandon de la terre
Dans une randonnée à travers la campagne, j'ai aperçu deux maisons fermées, dont les volets clos, les alentours négligés provoquèrent mes questions : Les vieux sont morts, et les enfants sont à la ville. » A la ville . . . cela veut dire qu'ils ont abandonné les travaux des champs, pour travailler dans l'air vicié des fabriques, qu'ils habitent des chambres petites, sans air et sans lumière, au lieu de la maison ouverte au bon soleil et parfumée de l'air des champs; cela veut dire aussi qu'ils ont plus d'argent et moins d'aisance, des plaisirs faciles et démoralisants, qu'ils prennent des habitudes de dépenses extravagantes et que leur avenir, presque toujours, sera misérable.
Que d'apôtres il faudrait pour prêcher dans les campagnes l'amour de la terre, la nécessité de s'y attacher et de se donner à elle, afin qu'en retour, elle nous donne abondamment ses richesses!
Pourquoi l'aime-t-on moins, cette vieille terre, et pourquoi l'exode grandissant vers les centres où l'argent attire et où la misère tue?
N'y a-t-il pas une lacune dans l'éducation des enfants de la campagne, et ne pourrait-on leur inculquer, comme aux anciens, l'amour
de la terre qui les retienne fortement là où ils sont nés et où leurs parents ont grandi ?
Je le crois. Il est insensé de s'attendre à ce que, le petit campagnard, recevant exactement la formation du petit citadin, sorte des écoles et des collèges avec le goût des travaux de la ferme. Et les fillettes donc !
J'ai vu moi-même, dans les couvents, des petites snobinettes traiter du haut do leur grandeur des enfants campagnardes, les appeler « filles d'habitant », et celles-ci rougir de leurs parents, et des douceurs rustiques qu'ils leur apportaient pour manger au réfectoire. Je n'ai, par contre, jamais entendu une réprimande aux autres, ni un plaidoyer en faveur de la vie des champs. Les petites campagnardes comme les autres n'apprennent, en fait de travaux manuels, que de la couture de fantaisie : fils tirés, broderie, dentelle au fuseau ou au crochet. Ajoutez à cela, le pianotage et la peinture sur porcelaine, et essayez de vous imaginer l'arrivée de cette enfant chez elle pour y rester et y travailler à la terre!
Elle a appris à mépriser ce qu'elle devrait aimer, elle ne rêve que de robes de soie et de souliers à talons Louis XV. Elle ne sait pas et ne veut pas travailler sur la ferme. L'on se demande d'ailleurs comment il pourrait en être autrement.
Est-ce que dans les écoles normales on prépare réellement des éducatrices pour la campagne ? Savent-elles enseigner aux tout petits à distinguer les grains, les plantes,
les arbres, à connaître la propriété de chacun, à savoir nommer les fleurs ? c'est en la connaissant, qu'on commence à aimer la terre.
Mais les enfants de la campagne sont moins renseignés que nos enfants de la ville, bien souvent !
Et à qui la faute, sinon aux maîtresses d'école qui sont pourtant de la campagne, mais qui ne connaissent pas la terre et ne l'aiment pas!
Quand y aura-t-il assez d'écoles d'agriculture pour les filles comme pour les garçons, que là seulement soient formés tous ceux que l'on destine à la terre ?
Car c'est là qu'ils apprendront la noblesse de leur vocation, l'aisance qui est le résultat de labeurs intelligents et persévérants.
C'est là qu'on leur enseignera qu'ils ne peuvent être heureux à la campagne qu'à la condition de se donner à la terre absolument et pour toujours. Alors seulement, ils l'aimeront et lui donneront toute leur confiance, malgré tout. Ils accepteront les durs travaux, les traîtrises de la température, la monotonie du cycle recommençant des mêmes travaux, et inlassablement, ils laboureront, sèmeront, moissonneront, et l'année suivante ils recommenceront, dans la joie paisible et confiante d'enfants de la terre qui savent que leur mère est généreuse et qu'elle rendra largement ce qu'ils font pour elle.
Petites maîtresses d'écoles campagnardes, si vous saviez la puissance dont vous dis-
poseriez avec une connaissance sérieuse de vos devoirs et de votre rôle, comme vous sauriez préparer les tout petits à être des amoureux de la Terre...
Suite du Pin Parlant
J'ai revu la source qui chante en dégringolant dans le ruisseau clair,, où se mirait la jeune fille crédule, qui, il y a deux ans, demandait aux aiguilles de pin le secret de son timide amoureux. Le « pio parlant » ne fit que devancer l'aveu désiré, puisque j'appris, le printemps suivant, le mariage des deux enfants.
Dans beaucoup de romans, le mariage s'écrit à la dernière page, Dans le livre de la Vie, après le chapitre esquissé dans la fraîcheur des bois où jaillissent des eaux vives, suivent les pages sérieuses où le bonheur lui-même est grave, et où trop souvent l'amour meurt tragiquement.
Cette fois, ce n'est pas l'Amour qui est en faute, et les jeunes mariés du Pin Parlant font ce qu'ils peuvent pour défendre leur liberté et leur bonheur contre l'égoïsme d'un vieux cœur de femme qui ne veut rien céder de ce qu'il considère faussement comme ses droits.
Et voilà pourquoi dans la maison des champs que l'amour et le soleil devraient remplir de la grande joie de ceux qui s'ai-
ment, personne n'est heureux : ni la vieille fille acariâtre, ni la jeune femme tendre, ni le jeune homme indécis et faible.
Louis a été élevé par sa sœur qui était faite à l'idée qu'elle serait toujours maîtresse dans la maison du « petit ». Quand il parla de se marier ce furent des lamentations et des reproches amers qui retardèrent les aveux du jeune homme et rendirent bien inquiète sa petite amie.
Enfin l'amour l'emporta. . . pour le malheur de Marie, qui fut reçue dans la maison de ses rêves par la malveillance et la jalousie de la vieille exaspérée.
Louison, comme on l'appelle ici, est un bon garçon, et il aime sa femme, mais c'est un homme qui aime la paix et qui connaît peu les femmes. Parce que sa sœur a toujours été bonne pour lui et l'a même gâté, il croit à son bon cœur et à l'utilité des concessions; il les a conseillées, avec la conviction qu'avec un peu de patience tout irait bien. La petite, dont l'amour soutenait la bonne volonté, commença par se plier à toutes les volontés de la vieille. Celle-ci, sentant son empire, en abusa et ses exigences devinrent si tyranniques qu'une année a suffi pour faire de la femme du maître la servante de la vieille.
Quand la pauvre enfant risqua quelques objections, se plaignit de la fatigue ou réclama un peu de liberté, il y eut de telles scènes, que, terrorisée, elle cessa de lutter.
Vous me direz que dans tout cela, le rôle du mari n'est pas brillant ? Peut-être, mais il y a des excuses. D'abord, il ne sait pas jusqu'où va la dureté de sa sœur qui continue à l'entourer de soins et de tendresse; il respire bien autour de lui la gêne, et quelquefois, des menaces de tempête, mais sa femme, avec le sublime désintéressement de l'amour, et afin de le ménager, lui cache bien des choses. Et il saurait tout, qu'il ne pourrait peut-être rien empêcher. Il faut que sa sœur vive chez lui : c'est stipulé dans le testament qui l'a fait héritier de la maison paternelle. Alors ?
Alors, ses discours et même ses colères ne pourraient qu'aggraver une situation déjà pénible en augmentant la haine de la vieille fille qui est jalouse de la jeunesse et de l'amour. Et comme trop souvent en cette dure vie, c'est la force et la méchanceté qui triomphent. La ravissante idylle a sombré dans le drame muet où disparaîtra peu à peu un bonheur si légitime pourtant.
C'est en m'informant de la petite Marie que j'avais été renseignée avec les amplifications de rigueur, et tout à fait intéressée, je résolus de voir la jeune femme chez elle. C'est facile de trouver un prétexte à la campagne.
Elle est toujours jolie, peut-être plus qu'autrefois, mais bien différente. . . est-ce parce que je savais, que j'ai deviné tant de tristesse dans ses yeux pendant que bravement elle souriait en rappelant notre dernière rencontre ?
La vieille, raide et défiante, ne nous laissa pas une seconde. Je dis gaiement à la petite femme : — Et quand y aura-t-il un berceau dans cette jolie maison ? — Avant qu'elle ne pût me répondre, la vieille jeta rudement : « Les temps sont trop durs, j'espère be?i qu'il n'y aura pas d'enfant de sitôt ! » C'était la confirmation de tout ce qu'on m'avait dit au village et que j'hésitais à croire. Cette vieille femme n'a pas de cœur et que Dieu ait pitié des malheureux condamnés à vivre avec elle !
Le secret de son cœur
La lumière se meurt, le vent fatigué s'est tu, aucune étoile ne brille au ciel sombre, et le soir est triste comme la guerre et lourd comme les deuils de la terre.
Les mains calleuses du vieux maître de poste n'ont rien trouvé pour moi dans le sac regardé avec tant de convoitise, et je reviens lentement par la petite rue étroite et vieillotte où l'herbe pousse entre les planches du trottoir. L'angelus, tout à l'heure, la remplissait de sonorité dévote, mais c'est maintenant un silence à me faire croire que je suis seule dans ce village assoupi.
Pourtant en approchant des dernières maisons, je vois quelqu'un qui veille dans l'ombre grise. Assise sur le perron, la jeune
fille regarde vaguement, très loin; sur ses genoux il y a une enveloppe ; elle la prend et la passe comme une caresse sur ses joues, puis sur ses lèvres, et elle la repose sur ses genoux et ses yeux recommencent à fixer son rêve. Intriguée, je ralentis le pas, et, la petite étant presque mr- voisine je lui souris: « Bonsoir! il fait lourd ce soir, c'est de l'orage qui se prépare. Vous êtes bien heureuse, vous ! il y avait pas de lettres pour moi ce soir. — Oh ! la mienne n'est pas arrivée ce soir. . » Elle la passe encore sur sa joue, avec son petit geste tendre, et je vois qu'elle n'est pas décachetée. « Mais elle n'a pas été ouverte, votre lettre ! — Cela ne servirait à rien . . . je ne sais pas lire. - — Mais on peut la lire pour vous ? — Oh ! non. C'est de mon ami qui est à la guerre. Il écrit pour moi toute seule. Je sais qu'il est bien, puisqu'il m'écrit, et, ajouta-t-elle en rougissant, je sais bien tout ce qu'il me dit encore. »
Sa voix tremblait et ses yeux s'emplirent de larmes.
Après un petit silence rempli d'émotion, j'offris en hésitant : « Si jamais vous vouliez connaître les mots de sa lettre, et peut-être lui faire écrire une réponse, voulez-vous me le demander ? Je serais très discrète, et je comprends si bien votre délicatesse et votre chagrin. — »
Elle serra l'enveloppe dans ses petites mains jointes : — « Merci, madame, j'irai peut-être. . . »
Et je la laissai, si mignonne avec ses grands yeux clairs qui illuminaient son visage mince et pâle dans l'obscurité grandissante. Je la laissai avec sa lettre fermée entre les doigts, demandant aux feuilles bruissantes de lui murmurer ce mystérieux message, et percevant la douceur des mots qu'elle « savait » mais qu'elle ne pouvait lire. Cette petite enveloppe intacte, quel acte de foi touchant ! Il vit et il l'aime. . . Risquerat-elle de livrer les précieux aveux à des indifférents ? Elle n'a rien à apprendre, elle sait si bien . . . elle se souvient.
Elle est bien étrangère à nos ingénieuses complications, la petite âme confiante et fidèle, gardant "pieusement ses lettres fermées, et attendant patiemment son soldat qui se bat en cette France lointaine qu'elle ne sait même pas imaginer. Et je pensais, en rentrant chez moi, à ces lettres reçues dans un délire de joie, puis relues et disséquées jusqu'à ce qu'elles créent de l'angoisse. Après avoir tiré des mots toute leur valeur, c'est entre. les lignes que nous lisons, pour y chercher plus ou moins que les mots ne semblent dire.
Elle a des larmes dans les yeux, la petite fiancée, mais la joie habite son cœur, puisqu'elle vit dans le royaume de l'Amour qui est bien « le royaume des certitudes ».
Vieilles lettres
Figurez-vous une longue malle étroite et basse, couverte de peau de bête non épilée mais bien usée : elle a de vieilles ferrures solides et une clef énorme qui fait rêver de trésors difficiles à garder.
Et ce sont des trésors, en effet, ces vieilles lettres jaunies dont un grand nombre sont centenaires. Et il y en a de ces lettres, le vieux coffre en est rempli. ! Lettres d'amis, de parents, voire même de bons serviteurs qui écrivent à la maîtresse au cours d'une absence. Ces dernières ne sont pas les moins curieuses : écrites d'après le son, les mots s'enfilent les uns aux autres ; il faut lire vite, vite: si on arrête pour respirer, c'est fini, on ne s'y retrouve plus, on a perdu la centaine.
Il y a d'amusantes lettres de vieilles demoiselles dont la mission semble être de tenir la famille au courant des nouvelles, et les familles sont grandes, les naissances nombreuses, les mariages aussi, et les plumes s'affilent et écrivent en grande écriture diffficile à lire, parce que les s imitent les f, que c'est du vieux français, et qu'on a tant à dire qu'il faut bien se hâter afin de ne pas manquer l'occasion.
Ah ! les occasions, on les guette, allez, en 1804, lisez : « J'attends de vos nouvelles
par les sauvages qui vous auront vue, ma toute belle, ce qui va me donner la tentation de les embrasser. » C'est un cousin galant à sa cousine Cléophée.
Voyez-vous, par tout le pays, les gens à l'affût d'une chance pour faire partir leurs lettres, et parce que l'humanité est illogique, on en écrivait bien plus alors que maintenant. De longues lettres sur papier de format immense et d'une épaisseur à l'avenant. On laissait e n blanc la quatrième page et elle formait enveloppe que l'on fermait avec de la cire ou des pains à cacheter. Comme on prodiguait la cire, il y a dans les lettres de grands trous qui nous obligent à reconstituer cinq ou six mots, et c'est amusant comme tout de compléter les phrases de ses aïeux. Les formules de politesse sont cérémonieuses; nos ancêtres seraient bien scandalisés de notre désinvolture et de nos saluts brefs.
J'ai vu une amusante collection de lettres de collégiens de 1804 à 1812 : ils écrivaient du collège de Québec où on leur permettait d'écrire une fois par mois. Les « culottes » et les « capots » occupent un espace considérable et prennent une grande importance dans ces lettres. Rien de plus comique que les détails de toilette donnés par ces enfants qui passaient toute l'année très loin de leurs parents et qui attendaient les occasions parfois longues à venir pour recevoir des objets indispensables. Pauvres petits ! Ils s'ennuyaient, et ils n'étaient pas toujours con-
soles doucement. Certaines lettres m'ont frappée par leur ton sévère. C'est une mère qui écrit à son enfant qui se désolait : elle l'appelle généralement « mon fils », rarement « mon enfant », et c'est le bout de sa tendresse. L'écolier vient d'avoir onze ans, elle le lui rappelle pour lui recommander de bien travailler, « parce que le temps perdu ne se rattrappe pas », — « je vous enjoins de cesser ces jérémiades inutiles qui sont une perte de temps et de papier. »
Pas un mot doux, pas une consolation, pas un encouragement maternel, c'est ce qu'on peut imaginer de plus froid, de plus sec et de plus austère. Quand elle ne gronde pas, elle tutoie son fils, c'est sa caresse.
Je serais curieuse de savoir ce que fut plus tard ce parent si durement traité : je m'en informerai sûrement avant de recommander la méthode de sa terrible mère.
Des lettres de jeunes filles m'ont paru délicieuses : sœurs, cousines, amies qui correspondent régulièrement. Il y a là une fraîcheur d'impressions, une activité gaie, et des boutades spirituelles bien françaises. Quelques confidences apportent la note sentimentale et sérieuse. On ne savait pas flirter en 1804, à Montréal et à Québec, et encore moins à la campagne d'où les parentes répondent si poliment aux lettres de la ville. Voici un extrait d'une lettre datée du 27 mai 1812, de Montréal. Une jeune femme écrit à une de ses amies, mariée depuis peu et qui habite un village où son mari est médecin.
« Monsieur Le Saulnier a prêché, le jour de l'Ascension, à la paroisse, et pendant le sermon, il y eut une terrible alarme; quelque chose ayant craqué dans l'église, on crut que le jubé s'effondroit, on cria et cela fit sortir le monde avec une grande précipitation. Les uns croyoient que c'était le jugement dernier, d'autres que les ennemis prenoient la ville, on pensait que la terre tremblait et on criait au feu. . . et imaginez, que pendant qu'on sortait en foule, avec beaucoup de presse et de grands cris, un bataillon passa, la baïonnette au bout du fusil, allant à l'exercice; quelqu'un courut dire aux religieuses de fermer les portes, que l'on massacrait les prêtres et le peuple. Les pensionnaires et les sœurs se sauvèrent par le chemin secret dans le plus grand désarroi, et tout cela pour rien. Monsieur Voux et monsieur Le Saulnier faisoient leurs efforts pour arrêter la panique, e'étoit inutile. A la fin, les esprits se remirent un peu, et une partie des gens revinrent à l'église, les autres se sauvèrent chez eux gardant leur épouvante.
Plusieurs ont été froissés dans la foule, pour moi, je n'y étais pas et j'en remercie Dieu.
Je voudrais écrire à Mademoiselle Angèle, mais cela ne se peut faute de tems. Vous qui en avez beaucoup, faites-moi, je vous prie, le détail de vos plaisirs champêtres. Enfin, je vous embrasse tout autant que mes bras peuvent s'étendre. Je suis obligée de finir, car tout me presse. »
Et voici, pour terminer, une finale de lettre, de la même à la même. « Votre jolie lettre n'a fait qu'augmenter mes désirs à en être exigeante, impatiente et insassiable, ainsi, ma reine, voyez ce que vous avez à faire ! Mais je ne vais pas jusqu'au murmure, vous m'en feriez ressentir toute la peine que vous en prendriez. J'espère avoir une part dans vos prières, sachant que vous connaissez la plus haute vertu. »
N'est-ce pas exquis, et ne vous ai-je pas régalés avec ces vieux échos d'autrefois ?
Le vote des femmes
Il n'y a pas si longtemps encore que l'obtention du suffrage politique semblait être le but le plus éloigné et comme le sommet des ambitions féministes. Dans notre pays surtout, où le mouvement féministe est raisonnable et modéré, les femmes parlaient un peu en riant de ce grand privilège sans croire qu'elles l'obtiendraient de sitôt, et la plupart d'entre elles étaient peu désireuses d'un progrès en ce sens.
Pour ma part, il me semblait qu'on n'améliorerait pas la politique en y mêlant les femmes et je savais qu'on gâterait sûrement les femmes en les mêlant à la politique.
Ce que nous pensions pour ou contre n'y a rien fait : le vote pour les femmes, partiel pour le moment, est un fait accompli dont
il s'agit de tirer tout le bien possible. Tous les devoirs entraînent des responsabilités, et je me demande si les femmes qui voteront le 17 décembre, obéiront à autre chose qu'aux suggestions contraires qui vont tournoyer dans leur voisinage.
Une élite parmi elles aura une opinion personnelle basée sur la réflexion et le raisonnement, les autres vont être influencées par des considérations plus ou moins dignes de déterminer un vote et qui leur sont imposées par une cabale organisée.
C'est d'ailleurs un peu ce qui arrive pour beaucoup d'hommes.
J'ai entendu, il y a 3 ou 4 ans, un de nos savants juges, dans une conférence antiféministe, plaider contre le vote des femmes. Certaines de ses objections étaient bonnes, elles l'étaient même toutes, mais plusieurs auraient pu être invoquées également contre le vote des hommes. C'était très amusant d'entendre rémunération de tout ce que les femmes devraient étudier et comprendre pour voter avec intelligence et en connaissance de cause, quand on sait que le premier imbécile venu a droit de vote, et qu'un trop grand nombre de voteurs louches attendent les élections « pour faire de l'argent ».
N'empêche qu'il avait raison, et si j'ai ri en faisant mes petites comparaisons, j'admettais avec lui qu'il faudrait une préparation sérieuse pour que les femmes puissent exercer sainement et utilement cette pré-
rogative qui lui semblait inadmissible à cette époque.
Et voici que, soudainement, une loi, qui tournera peut-être contre ses auteurs, lance les femmes dans la lutte politique. Elles y apportent leurs qualités et leurs défauts; elles y apportent surtout le sentiment, l'imagination, l'illogisme, créateurs de l'imprévu qui réserve toujours aux hommes des surprises déconcertantes. Et en attendant le résultat de l'agitation actuelle, je constate un curieux état de choses. Pour lutter contre les organisations gouvernementales qui se servent pour influencer les femmes de l'argent dont elles disposent, il a fallu des organisations libérales chargées d'expliquer et de faire comprendre aux femmes leur véritable intérêt et leurs devoirs de Canadiennes, et entre les deux camps, les pauvres voteuses, sollicitées à droite et à gauche, endoctrinées, tentées, menacées, tiraillées en tous sens sont bien à plaindre ! Et bien fin celui qui devinerait de quel côté elles seront en définitive ! Moi j'ai confiance que leur simple instinct les feront se lever en masse contre le gouvernement actuel.
Il est évident d'ailleurs que Borden se défiait du sentiment féminin, et qu'en accordant le droit de vote aux seules paren tes des soldats, il a voulu réduire le risque au minimum.
Peut-être ?
Ils discutèrent longtemps, ce soir-là, lui et elle, mais les discours du grand pessimiste ne pouvaient pas plus la convaincre de la prédominance du mal sur le bien dans le monde, qu'il n'aurait pu lui persuader quil n'était pas là, devant elle, pendant qu il enfilait ses paradoxes.
Mais la vie elle-même nous prouverait presque qu'il n'y a pas de mal, puisque le mal est passager et qu'il sert finalement au triomphe du bien. Suivant le pouvoir que nous lui donnons, le mal ébranle, secoue déchire, blesse, affaiblit, mais il ne détruit rien Tout renaît, continue, recommence sans cesse, malgré le mal, parce que le Bien, la Vérité, Dieu enfin, ne peut être entame. Le mal, tout maUcieux qu'il puisse être, est limité, il passe. . . Je ne crois pas plus a la durée du mal que je ne puis croire que les cordes de violon ont été faites expressément pour créer la petite torture que causent les
sons faux. . ..
Plus on observe autour de soi, plus on sait le cours des événements, et l'évolution des âmes, plus s'enracine dans nos âmes cette foi à la toute-puissance du bien qui peut soutenir tous les courages et provoquer tous les héroïsmes. ,
— Mais, objectait-il, n avez-vous donc jamais vu vos meilleures intentions causer
le malheur des autres et parfois le vôtre ? N'avez- vous pas vu le mal dominer et faire misérables des êtres bons au fond, mais trop faibles pour se défendre contre lui. — Non, et vous ne l'avez pas vu, non plus, puisque rien de ce que vous avez vu est définitif. Je sais comme nous nous trompons souvent; notre erreur, en passant, peut faire du mal là où nous voulions faire du bien, mais notre bonne intention, qui est un commencement de réalisation de la vérité, ne peut nous laisser, nous et les victimes de nos erreurs, échoués dans le désert des choses irrévocables. Elles nous pousse plus loin, plus haut, et malgré les apparences, c'est le bien qui sortira du bien, autrement le mal serait le maître du monde; vous n'oseriez pas affirmer cela ?
— Et que faites- vous du mensonge, de l'avarice, de l'injustice, de toutes les profondes misères dont tant d'innocents sont les victimes ? Ne triomphent-ils pas de la confiance, de l'honnêteté, de la faiblesse?
— Temporairement cela paraît ainsi, mais cela n'est pas, puisque le mal est passager. Qui vous dit que ces innocents, comme vous les appelez, ne devaient pas être déçus et traités avec injustice pour se réaliser en beauté ? Si par l'erreur nous arrivons à la vérité, l'erreur alors n'est qu'un marchepied.
J'ai lu quelque part que la science brûle continuellement les erreurs pour libérer la vérité. Notre esprit, notre volonté, toute
notre âme enfin se perfectionne dans la lutte contre les maux intérieurs et extérieurs.
Notre vie morale doit être semblable à notre vie physique qui consume sans cesse pour alimenter le feu de l'existence. La même chose doit se passer dans nos âmes, il me semble; le Bien absorbe le mal, le consume . . . combien de fois nous avons pris notre élan dans nos fautes pour atteindre le mieux, nous installer dans la bonne volonté. Ce n'est peut-être pas bien orthodoxe, ce que je vous dis là, mais c'est plus réconfortant que vos doutes et vos dénégations.
— Il secouait la cendre de son cigare d'un air perplexe. — Je voudrais croire cela, la vie serait plus facile, plus simple. — Et meilleure et plus heureuse, ajouta-t-elle vivement. Croire au bien, le voir même dans les âmes médiocres, ou qui nous paraissent telles, c'est lui permettre de s'épanouir partout où il germe. — Peut-être ? . . .
Les âmes
La veille de la Toussaint, j'allai seule au cimetière, devançant les foules pieuses des deux grands jours du souvenir. Le soleil disparaissait dans une traînée d'or lumineux, les arbres à demi dépouillés avaient des tons fauves, et les jonchées de feuilles à terre complétaient une harmonie en teintes jaunes absolument exquise. Et je vme laissais
prendre à cette beauté des choses qui s'en vont, mais dont l'adieu est une promesse de retour, et la lourde tristesse que j'avais apportée au cimetière devenait étrangement douce près des chers morts que je venais visiter et prier. Certes, je prie pour eux, mais depuis que je les ai entendues, j'ai toujours présentes à l'esprit, ces paroles d'un religieux : « Mais elles sont heureuses les âmes du purgatoire ! elles sont sauvées, elles aiment Dieu dont elles se savent aimées, et leur attente est l'attente d'un bonheur si certain ! »
Que c'est vrai ! L'attente du bonheur, c'est le bonheur commencé, et en cette vie décevante, c'est même, trop souvent, la seule joie qui nous viendra des bonheurs rêvés.
Mais les chères âmes sont des élues, et c'est mieux que dans l'espérance, c'est dans une certitude splendide qu'elles attendent l'heure de la béatitude parfaite. Elles n'ont ni les impatiences, ni les doutes qui rendent parfois pénibles les attentes de nos âmes terrestres. Des saintes déjà, faisant la volonté de Dieu en se purifiant davantage.
Cette pensée est si belle et si consolante, que je regrette qu'on ne l'exprime pas plus souvent ! Elle adoucirait les chagrins amers, où la douleur d'avoir perdu nos amis s'accroît de l'angoisse de les croire tourmentés et malheureux. — Longtemps, dans le soir gris et doux qui s'étendait sur le ciel et sur la terre, j'ai écouté les voix aimées, et j'ai senti
profondément que les disparus sont vivants, et de l'infini où ils ont été élevés, leurs conseils austères pénétraient dans mon cœur lâche comme des lumières qui faisaient des blessures.
« Il n'y a pas de grandeur morale sans souffrance, disaient-elles, vous l'admettez, et pourtant vous la fuyez, pauvres de la terre. Vous ne savez pas prier ! Vous demandez à Dieu d'écarter les obstacles et d'éloigner la douleur; priez seulement pour avoir la force de vaincre les uns et d'endurer tout ce qu'il veut, sans conditions et sans limites. Lorsque Dieu vous comble de ses bienfaits, vous savez quelquefois le remercier et glorifier sa Bonté, mais dans la désolation de l'épreuve, vous refusez de reconnaître cette Bonté, et il vous arrive de la nier. Vos prières sont mesquines et égoïstes. Sans cesse, les mains tendues vous criez : donnez ! donnez ! Et que lui offrezvous à ce Dieu à qui vous demandez tant ? Pourquoi détournez-vous de Lui tant de votre temps, tant de votre cœur, tant de votre vie, oubliant sans cesse qu'il vous a tout donné et que vous Lui devez tout ? Vous ne comprenez rien, vous ne voulez rien savoir, vous avez peur de la Vérité, et nous qui savons, et dont la tendresse s'éclaire à la lumière divine, nous vous supplions de nous entendre, car nous vous voyons marcher vers la mort les mains vides et les yeux fermés. »
L'air était rempli du murmure des voix mystérieuses, et j'avais la sensation dis-
tincte de la présence immatérielle de tous les bienheureux qui regardent avec pitié les aveuglements et les misères de l'humanité.
Soir d'élections
Tristement nous disons : Tout va mal dans le monde ! Tout va mal dans le pays ! Et nos âmes ont des tentations de découragement; n'y cédons pas, et les tenant bien éveillées et bien attentives, permettons-leur d'apercevoir les lueurs divines qui percent l'obscurité : elles nous disent d'espérer, que Dieu veille, et que par ses voies, que nous comprenons si peu, Il accomplit ses desseins.
Jérusalem rendue aux chrétiens, n'est-ce pas Jésus lui-même venant apporter au monde, en ce Noël de 1917, le grand pardon et l'espoir d'un renouveau mondial, où les âmes purifiées et grandies dans l'épreuve marcheront vers l'harmonie intellectuelle et morale ?
Le monde entier est dans la désolation, dans la haine et la rage, les peuples se massacrent, et il semble entendu que l'honneur des nations interdise les concessions, le pardon et l'accord. Et c'est au milieu de ce bouleversement, quand la situation paraît inextricable, que Jésus enlève, des mains des Turcs sa Jérusalem, où il se donnait tout entier pour la délivrance de l'humanité,
et qu'il la rend enfin à ceux qui croient en Lui et qui font profession de suivre sa doctrine.
Ce grand geste divin qu'il faut voir, ne rapprochera-t-il pas les âmes des peuples comme les âmes des individus de Celui qui vient, encore et toujours, apporter au monde la paix et l'amour, avec la même autorité la même douleur grave avec lesquelles II proclamait les Béatitudes qui ouvrent le Paradis aux âmes douloureuses ?
. . . J'ai pensé longuement à ces choses et elles m'ont consolée, le soir des élections, quand le silence succéda aux appels de plus en plus inquiétants du téléphone.
La journée avait été anxieuse. Tout mon grand optimisme des jours précédents avait fait place à une agitation inquiète : dans le plus obscur de moi-même, je sentais que nous allions à la défaite. J'avais été envahie, heure par heure, d'un malaise subtil et grandissant. Vous comprenez n'est-ce pas, pour l'avoir éprouvé ? Ce qu'il y a au fond de nous d'inexplicable, d'informulé, de plus savant que nous-mêmes, connaissait ce qui allait s'accomplir et s'efforçait de me le confier, mais mon espoir luttait et il ne mourut qu'avec la lumière qui s'éteignait une fois. L'heure qui suivit fut amère pour tout le Canada français.
— C'est un tournant dans notre histoire, un moment solennel, où, masques levés, deux adversaires se regardent en face, et se lancent un défi.
Mais ce n'est pas l'heure des regrets, des défaillances, des lâches concessions, ce n'est pas même l'heure de la tristesse, mais celle de l'action commune et énergique pour lutter contre les forces coalisées contre nous. Comprenons bien que le découragement nous conduirait à l'affaiblissement et à la mort, et devant la lutte qui est faite à notre race, soyons forts et unis comme jamais nous ne le fûmes, puisque le danger est plus grand que jamais. Que notre âme française que nous avons trop souvent laissée sommeiller, hélas ! se réveille, qu'elle brûle et qu'elle rayonne afin de prouver à ceux qui nous ont calomniés et méconnus, qu'elle est un principe de vie, non seulement pour la province de Québec, mais pour toutes les provinces du pays. Plus nous la rendrons belle, cette âme française, plus nous la ferons ardente, intelligente, généreuse et énergique, plus elle sera française et plus sa puissance s'affirmera en dépit de tout.
La lutte n'est pas terminée, j'ai même l'impression profonde qu'elle ne fait que commencer.
Il faut voir cela, et chacun dans notre sphère, travailler à la victoire finale qui est assurée à toutes les causes justes.
La petite sourde-muette
Vous pensez peut-être que, dans tout le pays, il n'y a pas une seule jeune fille qui file au rouet ?
Il y en a une au moins. . . et je l'ai vue; et il y en aura d'autres bientôt, car, je vous connais, ô chercheuses de fantaisies nouvelles. Vous désirerez maintenant un rouet qui chante pendant que votre petit pied pédale et que la laine blanche court entre vos doigts fins.
Ma fileuse n'habite ni une grande ni une petite ville. En pénétrant dans la vieille maison où les chemins de neige me conduisirent par tant de détours, j'ai pensé que je rêvais une des belles histoires qui enchantèrent mon enfance.
Une domestique ridée, noire, aux yeux durs, propre comme un sou neuf, et vêtue comme si elle sortait d'un coffre fermé depuis soixante ans, m'ouvrit la porte, et je fus tout de suite en présence d'un vieillard droit, sec, très digne dans sa longue redingote noire et sous la calotte de velours que dépassaient ses cheveux blancs. Sa fille, la maîtresse de maison, arriva tout essoufflée, hospitalière, un peu cérémonieuse pour commencer, mais si parfaitement aimable pour l'amie de ses amis. Quand elle fut calme, sa figure me plut, la bonté y était imprimée, et dans ses
yeux doux et rieurs passaient des ombres, comme le reflet d'une tristesse qui se tient derrière les sourires.
Les anciens meubles en acajou, trois larges fenêtres enfoncées dans des murs épais d'autrefois, le gros poêle qui pétillait en dessinant des lueurs roses, une glace dans un cadre doré mettant un paysage d'hiver au fond du salon, les bégonias et les géraniums en fleurs sur les allèges de fenêtres, donnaient à cette pièce un charme vieillot et magique. De plus en plus j'avais l'impression d'entrer dans une histoire dont j'étais l'un des personnages. Je me sentais bien loin de la vie ordinaire et j'attendais. . .
Après quelques minutes passées à nous connaître et à nous rattacher par nos amis communs, mon hôtesse m'amena près d'une des embrasures profondes. Une jeune fille, dont les yeux étranges se détachaient comme des étoiles dans le visage pâle, était là, assise devant un rouet dont le ronron m'avait intriguée depuis mon arrivée. — La mère posa sa main sur la tête blonde : « C'est ma fille, elle est sourde-muette. » L'enfant s'inclina légèrement sur un signe de sa mère, mais elle n'interrompit pas son travail, aussi attentive que si elle eût été seule.
Surprise, émue, je ne sus que sourire avec un étrange serrement de cœur. Mon hôtesse me ramena près du feu, où le grand père était assis, et elle me raconta bien simplement que son mari était mort avant qu'ils
n'eussent découvert l'infirmité de la petite : avec amour et patience son père et elle se consacrèrent à son éducation et essayèrent de développer son intelligence, mais ils ne purent jamais se décider à se séparer d'elle pour la placer dans une institution spéciale. — Nous avons peut-être eu tort, nous n'avions pas le courage nécessaire.
Pendant que nous causons, la jeune fille file. . . la laine en rouleaux moelleux devient fine et mince, et s'allonge égale, unie, comme la petite vie qui se déroule entre ces deux affections protégeantes et exclusives qui ont eu peur du sacrifice.
Elle a grandi comme une plante bien soignée, mais que se passe- 1— il dans cet esprit fermé à toutes les influences extérieures ? A quoi pense-t-elle dans le silence éternel qui l'isole de tous ? Y a-t-il seulement des pensées qui vivent et s'agitent dans cette âme mystérieuse?... ou bien, ses grands yeux clairs, qui suivent vaguement les nuages en marche, ne voient-ils que des formes, et ne réflètent-ils jamais ce qui passe dans son esprit ?
Du matin au soir, elle file; quand la laine manque, elle est inquiète et malheureuse. Le bruit monotone du rouet actif couvret-il les soupirs d'une âme captive qui sent sa misère et voudrait s'élancer dans la vie dont vivent les autres ?
Nous ne savons rien d'elle, elle ignore tout de nous. . .
Le chien qui vient d'entrer va poser sa bonne grosse tête sur les genoux de l'enfant, elle laisse un moment le rouet, flatte le chien et le regarde en souriant ... il agite la queue et la regarde aussi : ils se parlent, peut-être ?
Réconciliation
J'ai l'esprit un peu frondeur et d'où qu'elles viennent, je n'adopte pas aveuglément les modes qui passent.
Je m'étais imaginée, il y a quelques années, que la dévotion à saint Antoine était une mode et je souriais volontiers des histoires en parties doubles des offrandes de pain et des grâces obtenues. Mais tout arrive.
Prise un jour dans des difficultés qui me paraissaient inextricables, j'eus la curiosité de voir comment saint Antoine s'en tirerait. Je ne voulais pas le traiter en commerçant et je répugnais à lui faire des promesses. Je lui exposai donc ma demande en lui faisant une généreuse offrande, et j'attendis son bon plaisir.
Il est probable que monsieur saint Antoine jugea sévèrement mes dispositions intérieures, qu'il trouva à ma curiosité une nuance de perversité; peut-être aussi, dans sa sagesse surnaturelle vit-il que ma très humaine recherche du mieux me serait nuisible... toujours est-il que, non seulement je n'obtins pas ce que je demandais, mais les choses
tournèrent au plus mal pour moi en cette difficile affaire.
J'eus une indignation un peu dédaigneuse qui s'exprima vertement en passant devant la statue de saint Antoine : « Vous n'êtes pas un gentilhomme et je n'aurai plus d'affaire à vous. »
Comme vous le voyez, nous étions en « délicatesse » et je ne pensais pas à lui sans un grain d'amertume. Un jour, accédant à la prière d'un de mes amis, à qui je ne l'avais pas demandée, saint Antoine, qui songeait évidemment à un rapprochement, me remit presque dans les mains un objet perdu, vainement cherché, et dont la disparition me désolait.
Je vis bien qu'il s'acquittait et je lui en sus gré, et comme un bon procédé en appelle un autre, je cherchais l'occasion d'être gentille pour lui. Je viens de la trouver. J'ai lu avec un vrai plaisir un petit livre tout à la louange de saint Antoine : le titre éveillera votre curiosité, et quand je vous en aurai nommé l'auteur, vous saurez qu'au rebours de toute morale bien faite, votre curiosité aura une jolie récompense. « Si Quaeris », si vous cherchez ... et qui ne cherche pas dans le monde ? Tous nous cherchons sans cesse, nous cherchons Dieu, la vérité, des amitiés, le bonheur, la fortune, les succès, nous cherchons notre bourse ou nous cherchons notre canne, mais inlassablement nous essayons de trouver quelque chose.
Imaginez alors la joie de rencontrer quelqu'un qui vous persuade qu'un saint du eiel est préposé à ces recherches diverses, et qui établit, avec preuves à l'appui, qu'un cœur simple et confiant trouvera toujours le secours demandé. Les preuves sont des nouvelles courtes, vivantes du Père Valentin-M. Breton : elles sont écrites de cette plume alerte et élégante que vous connaissez. Ce sont des petits tableaux délicatement nuancés dont les personnages ont un tel cachet de vérité, qu'on les voit et qu'on les entend raconter leurs petites histoires; ils sont reconnaissants et un peu bavards comme nous le sommes tous dans la surprise des réussites inespérées.
Leur confiance est contagieuse et l'on s'y laisse prendre, en se disant que bien des choses difficiles seront simplifiées désormais si le bon saint Antoine veut bien s'en mêler.
Révélations
Suzanne est assise dans la fourrure auprès d'un joli feu clair qui accroche des lumières aux dorures des cadres et des lueurs d'or dans ses boucles soyeuses. Son livre d'images est tombé de ses mains, elle regarde dans le vague et elle se sent un peu malheureuse. Sa maman vient de sortir : elle entend encore le tintement gai des clochettes
de l'attelage qui lui disent : « Bonsoir, Suzette, bonsoir ! »
Oh ! ce n'est pas parce que sa maman est sortie que Suzanne est triste ... à sept ans, on est raisonnable et Suzanne se pique de l'être. Elle se met à chercher, s'il n'y a pas eu dans la journée, quelque mal qui n'a pas été défait, car c'est le souci de son bon petit cœur de défaire le mal, que ce soit une tache à effacer, une blessure à guérir par une caresse, ou une faute à avouer. Mais non . . . ce jour-là tout a été bien.
Alors, elle examine si rien n'est changé parmi les êtres qui peuplent son petit monde, ces êtres que nous appelons froidement des choses, mais que Suzanne sent bien vivre, et dont elle respecte la sensibilité mystérieuse.
Elle jette un regard autour d'elle : chaque objet est bien à sa place. . . la pendule, audessus des volumes de la bibliothèque rose, continue à jeter ses petits grains de vie sonores, la poupée dort dans son berceau d'osier, l'ours Teddy semble trouver fort plaisant d'être écartelé sur le tapis dans un coin, car ses gros yeux ronds luisent de gaieté ... et au fond de la chambre, le lampion allumé fait tout rose le Jésus de cire, dont la crèche minuscule, remplie de paille, est entourée de fleurs blanches aux feuillages givrés . . .
Alors, alors, pourquoi cette grosse envie de pleurer qui lui gonfle le cœur? Elle s'allonge dans la fourrure blanche si douce, et elle regarde le feu qui chantonne pour la
consoler; peu à peu ses grands yeux se ferment.
L'oiseau agite ses ailes dans sa cage : — Tu ne dors pas, Botrel, fait-elle plaitivement. — Non, petite, et toi tu t'ennuies ? — Oh ! moi, dit Suzanne dans un grand soupir, je suis triste... j'ai été sage pourtant aujourd'hui, et il n'y a rien de changé dans la maison, ah ! mon pauvre Botrel, tu ne sais pas comme c'est ennuyeux de ne pas savoir seulement pourquoi l'on a tant de chagrin!
L'oiseau penche la tête avec des airs de vieux philosophe : — Je te le dirai bien moi : tu es triste, parce qu'une belle fleur vient de mourir dans la serre. — Tu l'as vue mourir ? — Non, mais je le sais, il en meurt tout le temps : elles s'épanouissent, elles embaument, elles s'ouvrent, elles s'ouvrent éperdument pour donner tout leur cœur au soleil, puis un à un leurs pétales tombent sur la terre noire au pied des plantes . . . elles finissent toutes ainsi.
Et ce n'est pas tout, continue l'oiseau, tu es triste aussi parce qu'une étoile du ciel est tombée dans le vide : vite, vite, plus vite qu'on ne peut penser, comme si elle avait peur du ciel d'où elle s'enfuyait, elle s'est précipitée dans le noir de la nuit qui l'a engloutie.
L'enfant écoute, toute pâle d'angoisse, en serrant ses petites mains sur son cœur.
— Il y a autre chose encore qui te rend triste, c'est la voix du vent qui passe sur le monde . . . L'entends-tu appeler ? . . . il ar-
rête son souffle pour écouter si le monde lui répondra, mais on ne s'occupe pas de lui, et il recommence à soupirer et à gémir.
— Et, dis-moi, Botrel, est-ce que, la nuit, il y a beaucoup de fleurs qui meurent, beaucoup d'étoiles qui tombent, beaucoup de ces voix qui appellent et auxquelles personne ne répond ? — Oui, répond l'oiseau gravement : toutes les fleurs meurent dès qu'elles sont belles; j'ai vu bien des étoiles qui resplendissaient se jeter dans les ténèbres, et le monde est rempli d'appels auxquels rien sur la terre n'a jamais répondu.
L'enfant et l'oiseau se taisent, l'une dort dans sa fourrure, l'autre dort sur son perchoir, mais l'enfant a appris dans son rêve pourquoi elle est triste, et qu'on peut avoir du chagrin sans avoir été méchante. Dans le mystère de son âme qui s'éveille, tout un monde lui a été révélé et la pitié, la divine pitié qui fait le cœur des femmes si grand est née cette nuit en elle.
Elle va aujourd'hui aux fleurs qui s'effeuillent, aux étoiles qui tombent, au vent qui pleure, mais Suzanne grandira, et la douce compassion grandira aussi, pour s'élancer vers tout ce qui souffre, et aux voix qui éternellement appellent, elle saura répondre avec la tendresse des femmes qui ont compris qu'aimer, se sacrifier et pardonner, c'est tout un.
Triste ?
Dans le courrier de Fadette, il y avait ce matin une lettre grise, jolie et triste, où une amie inconnue me priait d'écrire cette semaine comme si je m'adressais à elle qui est « perdue dans un brouillard de tristesse où elle ne distingue plus rien ». Je veux bien lui parler, mais cela la consolera-t-il si je lui dis qu'en effet la tristesse est un brouillard éternel, qui sort matin et soir du cours agité de notre vie : le soleil de la joie ne réussit pas à le dissiper pour longtemps. La tristesse est en nous, autour de nous, nous l'apportons en venant au monde; elle nous précède ou nous accompagne comme notre ombre, suivant les heures.
Sans le savoir, nos âmes ont la nostalgie de l'Eden où nous devions être heureux : nous commençons à pleurer en entrant dans la vie, et nous allons ensuite des petites aux grandes déceptions, avec le désir insatiable du bonheur infini qui ne rencontre jamais que les joies brèves et précaires de la terre.
Tristes ! nous le sommes tous, ma pauvre petite. Que ce soit le présent qui nous inquiète, l'avenir plein d'appréhensions, ou les détresses passées qui font saigner en nous des blessures anciennes, notre cœur tremble toujours un peu, même s'il est très heureux !
C'est la vie : il n'y a que les âmes légères et vaines qui ne sentent pas leur tristesse parce qu'elles l'étourdissent, mais elle les saisit un jour, quand elles ont perdu le pouvoir de s'amuser.
Il faut donc accepter la tristesse et apprendre à la renfermer en nous. Notre gaieté a le droit de se communiquer puisqu'elle fait du bien aux autres, mais cachons bien notre tristesse. D'abord elle nous appartient davantage, elle est notre vie même dans ce qu'elle a de plus intime et de plus profond. Puis, si nous ne la tenions pas silencieuse et voilée, elle offusquerait ceux dont c'est le tour d'être heureux, — et ce sera si court, — et elle infligerait un surcroît de peine à d'autres tristes qui ont bien assez de leur infortune.
La tristesse est dans notre vie comme les journées de pluie dans le printemps : ils le font plus frais, plus vert, fleuri et tout étincelant. Ainsi la tristesse douce et sans révolte rend les âmes plus belles, et une femme qui n'a pas pleuré ne connaît ni l'indulgence ni la bonté profondes.
N'ayez pas peur de votre tristesse, ma petite sœur, et regardez les pensées qu'elle vous présente, elles sont généralement fécondes et vous font descendre en vous-même où il est bon pour tous de vivre un peu plus.
La tristesse n'est pas un mal, elle est une des conditions de la vie à laquelle nul ne peut se soustraire. Elle ne devient un mal que si elle engendre l'inaction et le dôcoura-
gement, et cela n'arrive pas à ceux qui élargissent sans cesse leur cœur, à ceux qui ayant souffert veulent aider les autres à porter leur fardeau.
Votre âme a ses jours de pluie et de brouillard, mais le soleil qui se cache n'est pas éteint : il est derrière ces nuages qui vous font peur et il en sortira pour vous donner votre part de bonheur. Soyez assurée de cela et allez bravement votre chemin :
quand vous êtes triste, vivez simplement comme si vous ne l'étiez pas. Vos dispositions changent mais votre devoir est invariable.
N'avez-vous jamais pensé que c'est de la nuit noire et mélancolique que montent les aubes roses ? Quand en vous les voix joyeuses se taisent, c'est que dans l'obscurité les oiseaux dorment, mais vous avez vingt ans, la tristesse passera. Hélas ! rien ne dure dans nos âmes mobiles, la joie est éphémère, et la tristesse aussi... et vous connaîtrez des jours où vous pleurerez de ne plus être triste de vos anciens chagrins.
Ce qui ne passe pas, c'est la bonté qui pose des actes, la sincérité qui cherche la vérité et l'accepte toute, c'est la vie de l'âme croyante et courageuse qui sent qu'elle ne vaut que par ce qui la dépasse.
LU
Commérages et Bavardages
Petite ville, grand village ou petit village, c'est tout un quand on les considère au point de vue commérages et bavardages.
Ceux qui, un peu à l'écart, peuvent suivre le chemin d'une parole et le roman d'une supposition sont surpris, malgré l'habitude qu'ils en ont, de tout le tapage qui peut s'élever à propos de rien et à propos de tout. C'est que, dans les centres étroits, on attache une importance extrême aux petites choses, de telle sorte qu'un événement grave est moins discuté que les détails qui l'accompagnent ou en relèvent.
Les silencieux qui sont aussi les spectateurs, parmi toutes les histoires qui courent, bouillonnent et s'évaporent, peuvent se croire au cinéma : ils regardent passer des instantanés dont la plupart sont insignifiants, mais il leur arrive de voir des tableaux typiques d'où ils peuvent tirer tout un petit bagage de philosophie utile.
Je ne crois pas qu'on bavarde beaucoup plus dans la petite ville que dans la grande, mais les histoires, au lieu de circuler dans des cercles restreints font le grand tour de l'endroit : elles entrent de porte en porte, et elles ressortent agrémentées de détails nouveaux. Elles subissent de telles transformations, que ceux qui les premiers les
ont lancées à la volée, les reconnaissent à peine, quand, au cours de leurs évolutions, elles repassent devant leur porte.
Dans la grande ville, la vie individuelle est plus secrète, mieux protégée contre la curiosité ... on ne sait pas toujours le nom de ses voisins, en ville.
Dans la petite ville, chaque fenêtre a ses yeux grands ouverts sur les gestes, les démarches et les rencontres de tous et de chacun. Revenez-vous de l'église ? Qui est l'étanger qui entre chez vous ? Où votre domestique porte-t-il ce panier, et que peut^il bien contenir? Etc., etc., etc.
La patience la mieux exercée cède quelquefois devant l'absurdité des suppositions et des commentaires de cette police cancanière.
La malice cependant n'est pas souvent le facteur principal de cette démangeaison de parler, et en face des résultats désastreux de leurs bavardages, certaines bonnes âmes sont désolées et protestent de l'innocence de leurs intentions, et je crois à leur sincérité qui égale leur inconséquence.
C'est un spectacle curieux de voir toute une population occupée du même petit scandale, du même accident, de la même histoire plaisante : dans les salons, les bureaux, les parloirs, les ateliers, les magasins vous tombez sur le sujet du jour que tout le monde raconte avec ses petits bouts d'allonge.
Après trente-six heures, il survient autre chose qui se discute avec la même effervescence.
Et de janvier à décembre, les potins vivent et meurent mais rarement sans laisser de traces. On a connaissance de rares accalmies pendant lesquelles, hélas ! il ne se passe rien. Rien... on interroge, on regarde, on flaire, rien. . .
Imaginez de quel élan éperdu l'on se jette sur le premier indice d'une nouvelle possible. C'est pendant ces mortes-saisons, peut-être, que l'on combine les mariages : les vraisemblables deviennent probables dès qu'une personne d'imagination a accolé deux noms. Du probable au certain, il n'y a qu'un pas, vous savez, et de là à fixer la date de la bénédiction, un tout petit bond que l'on fait allègrement, à l'ahurissement des deux intéressés, qui ne peuvent que rire de l'invention sans pouvoir remercier l'inventeur qui s'appelle « tout le monde ». Chacun y a mis son mot, sa remarque, un clignement d'yeux, un sourire entendu, et les coupables sont insaisissables.
C'est un peu ennuyeux, paraît-il, mais l'on s'y fait, comme à la poussière et à la pluie.