MONTRÉAL
Les Ames que se Fanent
Nous voudrions croire que ce n'est pas l'automne encore, mais que de fuites d'oiseaux et quelles plaintes dans le vent, le soir, quand les feuilles sont mordues par le froid !
Et sans le vouloir nous reprenons notre âme d'automne qu'alanguissent les ciels gris et les fins brouillards. Entre le regret des verdures lumineuses dans les coulées d'ombre verte et l'imprécise inquiétude qui accompagne tous les déplacements, nos âmes s'amollissent et caressent leur tristesse.
Défions-nous, il y a un danger, là.
Les femmes courageuses réagissent contre l'ambiance énervante : elles font de grands nettoyages de maison, elles reprennent contact avec la vie courante et renouent leurs relations mondaines et charitables. Peu à peu le regret de la liberté estivale, le souvenir des grands espaces et de l'air parfumé des bois et des grèves perdent leur vivacité, il n'en reste plus qu'un plaisir réconfortant et elles continuent leur vie réelle qui ne peut être ni un rêve ni un plaisir !
Celles-là sont les sages, il faut les envier et les imiter. Mais il y a les autres dont les
âmes s'appesantissent au contact des premiers frôlements de l'automne, et qui, insouciantes, laissent tristement passer les journées vides et les soirées froides.
A celles-là je veux rappeler que les pauvres aussi voient avec angoisse revenir la mauvaise saison. Pour eux, c'est le froid des maisons mal closes et peu chauffées, c'est la faim et les maladies des petits peu vêtus et mal nourris . Us ont peur et ils sont inquiet?, non de l'inquiétude vague dans laquelle se complaisent les personnes inactives et rêveuses, mais d'une crainte poignante de la réalité déjà vécue et endurée, les années passées.
Pensons plus à eux et moins à nous ! Ils ne sont pas des personnages imaginaires, mais des êtres humains qui vivent près de nous privés du nécessaire et nous pouvons et nous devons les aider puisque nous avons plus que le nécessaire.
C'est très bien de nous joindre aux organisations charitables par lesquelles nous atteignons les malades, les sans abri, les enfants abandonnés ou souffrants, mais ô vous, qui qui vous ennuyez, faites un peu plus! Toutes, nous devrions nous faire une clientèle de pauvres à nous, à qui nous offrirons plus que nos secours matériels. Nous leur donnerons un peu du sourire de notre joie, un peu du courage de notre force, un peu du Dieu de notre piété, nous leur donnerons enfin du meilleur de notre coeur qui consolera et éclairera leurs âmes délaissées et déçues.
J'ai reçu hier une lettre d'une lectrice inconnue de l'Ouest lointain : elle me demandait un mot aidant pour les âmes faibles, mal entourées et qui se "fanent." Comme c'est trouvé cette expression ! On voit la fleur encore belle dont la tige molle s'abandonne, dont les pétales se froissent. C'est de l'eau pure à la racine qui va la redresser et lui rendre sa beauté. Mais dites-moi, quelle est l'eau vivifiante et forte qui ranime une âme de femme si ce n'est l'amour, le sentiment généreux et profond qui, s'accrochant au ciel, la tient debout sur la terre au milieu de ceux avec qui elle vit, de ses devoirs, de ses épreuves, de sa vie active et féconde ?
Non, les anges ne vous ont pas abandonnée et vous n'êtes pas seule regardant votre âme fragile et triste. Ce sont eux qui ont gardé votre rêve et qui vous chuchotent que les fleurs et les âmes négligées dépérissent; ce sont eux qui vous disent que la vie est grande et qu'il ne faut pas la vivre mesquinement en reculant devant les devoirs difficiles, en partageant ce qui doit être donné tout entier à ceux qui y ont droit. Ecoutez les anges, mon amie, et quand vous aurez rempli votre âme de leurs suggestions vous n'aurez plus de tristesse à la regarder !
Revenants
Quand on a l'âme bien lasse, un trou dans la tête autour duquel les idées tournoient sans pouvoir se fixer, ce devrait toujours être le signal du départ pour s'en aller loin de la vie trépidante et anormale des villes. Si, en cédant à cette impulsion sage, on tombe dans un petit village comme celui où me conduisit ma bonne étoile la semaine dernière, c'est d'un effet merveilleux et immédiat. Je me vois encore arrivant le soir à la petite stastion éclairée au pétrole. Mon hôte, propriétaire d'une maison de pension, fermée l'hiver, mais qui avait consenti à me louer une chambre, m'attendait avec sa voiture. Les chemins étaient mauvais et nous allions au pas, sous la lumière des étoiles qui frissonnaient dans l'eau noire et calme du fleuve. On prête naturellement ses propres sentiments à la nature et j'eus l'impression d'assister au grand repos des choses après une journée d'activité. Le vent avait dû courir comme un fou, les vagues rouler en écumant, et les feuilles sèches monter, descendre et tourbillonner sans but, et maintenant tout reposait, et l'apaisement de toutes ces agitations absorbait ma fatigue déjà.
On m'installa dans une chambre dont la porte ouvrait sur la grande salle, où la fa-
mille vivait le jour et où, le soir, les "veilleux," parents et voisins, se réunissaient souvent. Et c'est ainsi que, sans indiscrétion, simplement par nécessité de prendre ma part de la bonne chaleur du poêle, j'étais quelquefois le témoin invisible, attentif et amusé de conversations et de récits qui, peut-être en raison de l'angoissante épidémie, me parurent singulièrement macabres et lugubres. Si je m'en amusais, c'est que j'y apportais un scepticisme qui eût bien scandalisé ces bonnes gens dont la croyance aux revenants est inébranlable : bon gré mal gré, je fis connaissance avec ces revenants authentiques, puisque chaque conteur avait vu le sien !
Un des plus familliers avec ces âmes en peine et errantes était naturellement le bedeau; — aussi bavard que crédule, il avait un grand succès avec ses histoires ! En avaitil vu des esprits rôder dans son église, glisser le long des murailles et soupirer devant les quatorze stations ! Un frisson de l'autre monde passa sur son auditoire quand il raconta, qu'étant un soir à disposer les ornements pour la messe du lendemain, il vit un fantôme couvert des vêtements liturgiques s'avancer au pied de l'autel et dire par trois fois : "Ya-til quelqu'un ici pour servir ma messe ?" La voix de plus en plus basse mourait dans l'ombre sacrée ... et puis ?
Le bonhomme épouvanté s'était enfui en laissant grande ouverte la porte de la sa-
cristie : "et ce que j'me suis fait ramasser par M. le curé pour c'te porte pas fermée ! Il voulait rien entendre et après m'avoir bien disputé, il riait de mes imaginations, qu'il appelait ça."
Bien entendu que, sauf le curé incrédule, personne ne doutait de la vérité de cette apparition : c'était évidemment l'ancien curé qui demandait des prières ! Pour eux les visions sont choses ordinaires dont personne ne s'étonne. Quand on est mort et
enterré, on revient c'est ainsi, et ceux
qui le nient auraient besoin d'une bonne petite apparition pour les remettre dans la vérité.
Lequel d'entre ces crédules n'a pas vu ses défunts revenir en blancheur indécise, en flamme phosphorescente au pied du lit, en ombres sur le miroir quand les lueurs du poêle sont éteintes et que les tisons deviennent gris dans les cendres ?
Les âmes simples ont le don poétique par excellence et à nous inconnu, qui est de croire à leur propre poésie. Aussi créentelles sans cesse de nouvelles légendes. Comment ? Comme les anciennes ont été créées, d'une manière inconsciente et naïve, comme on se rappelle et comme on oublie. On se fait des fantômes avec des réalités.
Et tous tant que nous sommes nous leur ressemblons. Quand le temps a passé son estompe sur les contours atténués de leurs images, les êtres et les événements du passé
ne deviennent-ils pas, hélas ! de plus en plus semblables à des songes, tel qu'en s'éloignant dans la brume, un homme prend l'aprence d'un fantôme ?
Le Souvenir
Tout un monde nous reste fidèle quand celui dans lequel nous vivons nous trahit et nous décourage. Ce refuge s'ouvre toujours aux coeurs las, tristes ou tentés, et ils peuvent s'y enfermer quand ils n'en peuvent plus, après une journée harassante: ils ferment enfin les yeux et ils appellent les chers souvenirs, ils les revivent, ils se perdent dans leur douceur.
Les gens raisonnables et pratiques nous prêchent le culte des réalités présentes : "Le passé est mort disent-ils, l'avenir ne ressemblera pas à vos rêves; ne vous amollissez donc pas dans les chimères." Ces sages ont peur de la rêverie qu'ils considèrent l'ennemi de l'action, comme si les plus belles actions n'avaient pas leur source dans les plus grands rêves. Mais que ces énergiques et ces lutteurs soient blessés et trahis à leur tour, et la mémoire bienfaisante leur ouvre, comme aux autres, le refuge béni où ils retremperont leur courage et reprendront un nouvel élan vers l'action qui les appelle.
Ii y a toujours dans le prépeut, des beautés que nous ne pouvons apprécier, car elles apparaissent au milieu des soucis, des tracas, de l'agitation, du désordre de nos vies mouvementées... alors ces beautés semblent glisser inaperçues, mais elles ne sont pas perdues; la mémoire attentive les retient et nous les donne plus tard, et leur lumière éclaire nos obscurités. C'est la mémoire qui . imprime sur nos pensées et sur nos actes le sceau de leur valeur réelle : ce qu'elle a dédaigné était insignifiant, nous n'y avions rien mis de notre âme profonde, bonne ou mauvaise.
Par contre, elle a recueilli le souvenir des jours oui nous parurent vides et ternes, et voilà que nous les retrouvons étrangement transformés et nous acheminant vers les résolutions fortes et décisives. Si nous ne sommes pas très attentifs, nous ne soupçonnons même pas tout ce que la mémoire fait pour nous. Elle est une Puissance en nous, tout à fait indépendante de notre pauvre petite logique: sa logique, à elle, est plus subtile et plus juste, car elle n'a aucun de nos calculs mesquins. Elle tire ses inspirations de nos intérêts véritables que nous méconnaissons trop souvent. Son action lente témoigne d'une telle sagesse, qu'il est impossible de ne pas la voir comme un don divin, un refuge merveilleux où nous pouvons oublier nos dégoûts, nos grandes fatigues, nos déceptions, tout le triste du présent où nous lut-
tons pied à pied contre tant d'inlassables ennemis.
Hélas ! les mauvais souvenirs aussi habitent le Refuge. Est-ce que pendant dix ans, vingt ans. et plus, ils nous regarderont de leurs yeux hostiles qui crispent le coeur ? Dirons-nous qu'ils sont un bienfait auesi ? je le crois. Malgré leur amertume, peut-être à cause de leur amertume, ils purifient en brûlant, et la mémoire, clémente et juste, peu à peu atténue certaines choses, en excuse d'autres, et doucement les pardonne toutes. Elle est aussi indulgente que juste, aussi bonne que clairvoyante, cette grande amie des pauvres hommes faibles et tentés.
Que ne pratiquons -nous mieux le culte de la mémoire ! Nous hésiterions à lui créer de mauvais souvenirs lourds à porter. Ceux qui nous blessent et nous angoissent ne sont pas ceux de nos épreuves et de nos chagrins. Non, ce qui nous fait plus mal, c'est la mémoire de nos lâchetés, de nos trahisons d'un idéal librement choisi.
Il y a des méchants qui ne reculent pas devant l'indignité de salir les souvenirs dans une âme qui en conservait précieusement le culte. C'est un crime, le pire des crimes : c'est tuer l'âme de ceux qui vivent et tuer de nouveau ceux qui sont déjà morts. Il suppose tant de malice et d'habileté qu'il est rare. Nous gardons nos souvenirs si jalousement ! Pour les protéger nous les entourons de silence, ils habitent notre âme
comme des amis nécessaires à notre bonheur et à notre vie morale complète. Nous les voulons hors d'atteinte et nous les enfermons dans une arche sainte, et c'est dans cette solitude que nous les évoquons, que nous les questionnons, que nous appelons leur témoignage. Quelques-uns sont pour nous plus présents, plus réels que les réalités quotidiennes qui ne font que nous effleurer.
La plus grande preuve d'amour Qu'un être humain puisse donner, et la plus rare, c'est d'admettre quelqu'un dans l'intimité de ses souvenirs. Tant de confiance et de tendresse sont requises pour introduire une autre âme dans le sanctuaire qui renferme les êtres et les choses que nous aimons par-dessus tout. Ceux qui ont un ami pour qui ils ouvrent toutes grandes les portes de la mémoire où sont gardés tous leurs souvenirs en lui disant: "Je n'ai plus rien de caché pour vous," ont trouvé le trésor dont parle l'Imitation. Qu'ils le conservent en le bénissant.
Le Roman de la Vieille tante
Il y a quelque chose par où toutes les femmes se ressemblent. C'est qu'elles ont une personnalité double. Si cette dualité se retrouve chez les hommes, elle est moins marquée et moins intéressante. Un homme
s'identifie avec sa race, sa famille, son état, sa dignité, plus, infiniment plus que ne le fait une femme. De celle-ci on ne connaît presque rien si l'on sait seulement où elle est née, quelle éducation l'a formée, quelles aspirations elle a reçues de son milieu, de quels intérêts elle a rempli sa vie. C'est là presque tout l'homme, et c'est absolument le tout de bien des hommes, mais je le répète, au risque d'exagérer un peu, ce n'est presque rien de la femme ! Il y a chez toutes un être très intime, très mystérieux, tout à fait différent de ces autres êtres qui s'ajoutent à elle, auxquels elle s'adapte, et qui en reste toujours distinct.
Connaître cet être infiniment caché d'une femme, c'est l'avoir observée avec autant d'intelligence que d'amour, car elle se tient en garde contre toutes les incompréhensions et contre toutes les indifférences. Elle a la pudeur de ses émotions et de ses sentiments profonds, et même à ceux qui croient la bien connaître, elle réserve d'étonnantes surprises. Celle que l'on croit toutes simples sont quelquefois bien compliquées, et celles qui nous paraissent des merveilles de bon sens sont souvent aussi déraisonnables que leurs soeurs moins sages.
Moi qui suis une femme je sais tout cela, et cependant j'eus, hier encore, une de ces révélations qui renversent toutes les idées préconçues que l'on se forme sur les personnes que l'on croit bien connaître.
Je vous ai déjà parlé de cette vieille parente si fine, si calme, si juricieuse: j'ai appris qu'elle avait eu son roman, un pauvre petit roman désolé, où sa jeunesse s'est meurtrie et dont le souvenir fait encore trembler sa voix.
C'est en me racontant la mort de tous les siens, père, mère, frères et soeurs qui revenaient mourir dans la vieille maison familiale, qu'elle me dit gravement : "Ceux-là qui sont morts ne sont qu'absents : je vis avec leur souvenir et ils me tiennent compagnie. Mais les autres ! Les vivants dont le souvenir écrase le coeur comme le couvercle d'un cercueil ! Ceux qui ont menti, trahi, qui se sont enfuis comme des voleurs en emportant ma jeunesse, mon adorable confiance, mon amour si pur, mon pouvoir d'aimer la vie, ceux-là sont les vrais morts et ce fut long d'apprendre à penser à eux doucement !"
Elle se tut quelques secondes, et reprit plus bas : "Je suis bien vieille, j'ai eu des dueils et des chagrins, mais rien qui se puisse comparer à l'horreur d'avoir été trahie par mon fiancé qui épousa une de mes cousines, continuant jusqu'à la fin de me faire croire qu'il m'aimait. J'aurais dû le détester puisque je le méprisais, mais non ! A toute ma douleur s'ajoutait l'humiliation de l'aimer encore, de l'aimer si longtemps. Et ça, ma petite, c'est avoir l'enfer dans le coeur. On vieillit tout d'un coup à endurer ce supplice, et à vingt-quatre ans j'étais plus vieille
qu'aujourd'hui, car l'amertume remplissait mon âme : j'en voulais à l'univers entier de mon malheur, je ne savais ni oublier, ni pardonner : j'étais devenue méchante.
Puis, avec les années, le passé a reculé dans l'ombre, il est devenu comme un rêve cruel dont l'évocation me brisait, mais que peu à peu la vie active effaçait.
Quand j'appris qu'il n'était pas heureux, j'eus tant pitié de lui que je vis bien que je lui pardonnais et je retrouvai mon coeur : je compris tout ce qu'il importe de comprendre pour aimer la vie que Dieu nous donne et qu'il prolonge à sa volonté. Je vais mourir bientôt... je puis bien te dire ma dernière folie, ma petite : C'est que j'aimerais ne pas être trop loin de lui, au paradis !"
Elle souriait, mais il y avait des larmes dans ses yeux où il s'était vu quand elle avait vingt ans. Et voilà les femmes ! Cette vieille demoiselle si digne, si sage, minutieuse et prosaïque, a dépensé beaucoup de sagesse au cours de sa longue vie, mais dans un coin secret de son coeur, elle a gardé l'amour de sa jeunesse et un de ses derniers souhaits e'est de "n'être pas trop loin de lui au paradis !"
Pendant L Epidémie
J'aimais tant les cloches qui mettent dans l'air de grands frissons harmonieux : elles
m'apportaient la joie, la prière, et leur tristesse même m'était douce. Aujourd'hui elles me font peur : je tremble quand leurs coups espacés et lugubres se dispersent dans l'air. Du matin au soir les glas sonnent et les cloches des églises se remplacent pour sonner les adieux de tous ceux qui s'en vont ! Partout il y a des rumeurs de mort et le fléau guette et désigne ses victimes de son doigt terrible : elles tombent, luttent, et trop souvent, hélas ! elles ne se relèvent pas.
La tristesse nous enveloppe et quand nous ne pleurons pas sur nos deuils, nos amis sont frappés et nous nous désolons avec eux. Les tentations d'apathie découragée n'ont jamais été si fortes : rien ne semble valoir la peine d'être fait et nous vivons inactifs dans l'attente de choses terribles. C'est mal, c'est le geste de la mollesse égoïste qui ne sait pas se vaincre. C'est quand tout va mal qu'il faut hausser son courage à la hauteur de l'épreuve, et c'est quand il y a tant de malheureux que nous leur devons notre activité, notre énergie et l'espérance toujours vivante des âmes chrétiennes.
C'est dans les grandes épreuves publiques que nous sentons fortement que nous n'avons pas le droit de vivre seuls, à l'écart, dans une paix égoïste qui ne s'inquiète que de ses propres besoins. Et cette sympathie qu'éveille le malheur ne doit pas être un simple mouvement de notre sensibilité. Laissons-la s'extérioriser dans tous les actes de charité, de-
puis l'aumône matérielle si facile à faire, jusqu'à l'aumône spirituelle que nous hésitons trop souvent à offrir à ceux qui pleurent désespérément.
Les hôpitaux, l'Assistance Maternelle, l'hôpital Sainte-Justine, toutes les organisations improvisées pour combattre la grippe ont besoin d'argent, de hardes, de victuailles et c'est à ceux qui ne donnent pas leur temps en exposant leur vie, qu'on demande de donner généreusement leur argent.
Mais n'oublions pas les détresses moraies. Allons à ceux qui ne tendent pas la main mais qui se renferment dans leur douleur, et demandons aux anges de nous accompagner et de nous inspirer les paroler qui ouvrent les coeurs blessés.
Ce qui rend la douleur insupportable, c'est de la porter seul, de la sentir cruelle et inexplicable, de ne pas comprendre que même quand II frappe, Dieu nous aime.
Si vous avez compris cela, vous qui me lisez, vous devez aux malheureux de le leur faire voir, non en prêchant, mais en offrant une sympathie si délicate et si comprenante, que les âmes douleureuses vous admettent librement dans l'intimité de leur chagrin. Alors, sans effort, laissant simplement déborder la vérité qui remplit votre coeur, vous la communiquerez à ceux qui ont besoin de secours pour sortir des ténèbres du doute et de la révolte.
Toutes les âmes ont faim de Dieu : les unes
le savent et Le cherchent; les autres l'ignorent et quelquefois Le fuient. Ces dernières nous attendent peut-être : n'ayons pas, la "timidité du Divin" nous dit le poète : nous nous taisons en effet , quand nous devrions faire rayonner au dehors la vérité qui nous fut donnée gratuitement pour la répandre.
Automne
Le soleil éphémère de novembre est voilé par de grands nuages menaçants, un vent aigre siffe dans les branches nues et les feuilles sèches tournoient avec ce bruit triste, ce bruit de plainte qui pleure le déclin des choses, et mon âme en détresse s'est sentie soudain pareille à ce jour de novembre avec son vent froid et ses rondes de feuilles mortes, j'ai partagé la désolation des choses qui se sentent impuissantes contre les forces lentes qui les fanent, les effeuillent et les dispersent! C'est l'étonnante histoire de nos âmes! Elles aussi, après les griseries des printemps radieux sentent qu'elles se modifient : elles assistent navrées aux transformations de leurs idées et de leurs sentiments. Si elles pouvaient rapprocher l'âme de leur jeunesse avec celle qui, dans le soir de novembre entend venir la mort, elles ne reconnaîtraient plus ce que fut autrefois leur esprit et leur coeur.
Quel douloureux mystère que celui qui nous oblige à changer d'âme et de visage et qui change également ceux que nous aimons !
Avez-vous déjà pensé à la béatitude d'un être qui n'aurait dans sa vie qu'un seul sentiment, un seul amour qui, sans fin, se renouvellerait et renaîtrait comme, sur un très vieux rosier, fleurissent sans cesse des roses nouvelles ?
J'y pense, c'est bien cela que sera le ciel: nous serons fixés dans un bonheur toujours le même et sans cesse renouvelé. Quel repos après toutes nos vacillations et tous nos tourments !
C'est ce besoin de trouver le bonheur dans un sentiment unique qui fait la ténacité des illusions de certaines femmes : elles résultent de leur volonté inconsciente de ne pas les perdre. Elles en ont besoin comme elles ont besoin l'air respirable. Elles sont des idéailstes que le vrai attire mais que la chimère séfuit. Elles souffrent de voir s'évanouir leurs rêves, mais avec une persévérance touchante elles les recommencent. Elles ont besoin de croire: de croire en un Dieu qui protège parce qu'elles se sentent faibles, et de croire en ceux qu'elles aiment parce qu'elles ne peuvent se passer d'aimer !
Et c'est parce qu'elles sont ainsi qu'elles sont plus vibrantes et plus bonnes, et que l'âge, loin de diminuer leur sensibilité et leur tendresse, les rend plus délicates et plus généreuses. Leur jeunesse passe, mais une
jeunesse survit à celle de leur âge, c'est celle de leur esprit et de leur coeur. On est toujours jeune quand on attend, et elles attendent toujours ! Sous leurs cheveux blancs elles sourient encore à l'avenir, et leur sourire est plus confiant, plus doux et plus simple que lorsqu'elles attendaient d'impossibles bonheurs pour elles-mêmes : elles attendent les bonheurs possibles pour ceux qu'elles aiment et qui ont l'avenir devant eux !
On dirait que la vie use l'âme des hommes : à souffrir, ils émoussent leur sensibilité; à être déçus, ils deviennent amers et sceptiques ; à lutter sans cesse, ils apprennent à chercher surtout leurs intérêts ; et quand ils sont bien las, bien enfoncés dans la routine monotone à laquelle ils sont résignés, ils deviennent indifférents et ils perdent contact avec l'infini et le divin.
Heureux ceux qui ont près d'eux les compagnes qui n'ont pas cessé de sourire avec confiance à Celui qui mène le monde et dont les âmes ont gardé des fraîcheurs de sources vives. On a dit d'elles qu'elles "sont les soeurs voilées de toutes les grandes choses ou'on ne voit pas."
Etes-vous Riche ?
"Il est sûrement riche celui pour qui la vie est une perpétuelle découverte."
Il dépend donc de nous d'être riches et je me demande pourquoi il y a tant d'âmes pauvres, mornes, qui ne se doutent pas qu'elles vivent au milieu de merveilles bien à elles, si seulement elles veulent les voir et s'en emparer. Car posséder, c'est connaître et comprendre : or, le monde tout entier s'offre à nous, et les choses et les âmes; il ne tient qu'à nous d'être riches, et c'est ce que je disais à la femme indolente et triste qui se lamentait hier : "je m'ennuie partout ! tout m'est égal et une vie comme la mienne ne vaut pas la peine d'être vécue !" Elle a bien raison, car c'est une vie gaspillée, mais sa vie monotone et inutile n'est pas la vie, et parce qu'elle ne fait rien de la sienne, il ne s'ensuit pas qu'elle ait raison de s'en plaindre.
Nous faisons chacun notre vie. La vie n'est pas un être arbitraire et dur qui nous domine, et les événements les plus tristes peuvent passer et nous laisser encore un grand amour de la vie.
Aimer la vie, c'est découvrir chaque jour quelque chose de nouveau à admirer et quelqu'un à aimer : c'est trouver l'âme des choses et le mystère des âmes. C'est donc renoncer à s'occuper uniquement de soi, de ses ennuis et de ses joies, pour regarder les autres et les aimer, c'est à-dire, les comprendre et les aider au besoin.
Les grande égoïstes, enfermés en euxmêmes, n'aiment pas la vie et ne sentent
que ?es blessures : n'ayant jamais su entrer en communion avec les êtres et les choses, sans cesse ils sont isolés et se croient négligés et abandonnés.
C'est souvent après une épreuve que l'âme, s'ouvrant à une vie intérieure qu'elle ignorait, apprend à comprendre et à aimer la nature et les autres âmes.
Emprisonnée dans un bonheur exclusif et jaloux, elle avait joui de la beauté des choses sans les comprendre. Elle avait également profité de la bonté des coeurs sans s'arrêter à penser à leur valeur et à leur vie mystérieuse, tellement inconnues d'elle.
C'est dans sa propre transformation, opérée par la douleur, qu'elle a trouvé son âme à elle, que la vie a pris à ses yeux son véritable sens, qu'elle est devenue attentive et chercheuse de beauté.
Chercher la beauté, c'est y croire; et y croire c'est la trouver partout où elle se cache; c'est pourquoi il est vrai qu'"il est sûrement riche celui pour qui la vie est une perpétuelle découverte."
Qu'ils sont à plaindre ceux qui ne sont frappés que par les côtés mesquins, vulgaires et tristes de tout ! Désabusés, ils ferment obstinément les yeux à la beauté faite pour eux, mais qu'ils doivent chercher et déoouvrir.
Nous qui savons voir et entendre dans ee monde si rempli de mystère, soyons secourables aux aveugles et aux sourds. Les pau-
vres gens, las et déçus, n'attendent peutêtre que notre intervention amicale pour reprendre confiance; leur amertume vient de l'abandon où ils se trouvent, ne leur tendrons-nous pas la main ? Il faut si peu d'intérêt sincère pour émouvoir une âme triste: si elle sent une sympathie inattendue, elle s'ouvre à l'espérance et c'est une vie nouvelle qui commence pour elle, une vie dans la lumière et qu'elle vous devra.
Ceux qui sont sans cesse à la recherche de toutes les parcelles de beauté sont riches, mais ils ont le devoir de partager leur fortune intérieure. Plus encore que l'aumône matérielle, l'aumône spirituelle est commandée, et en priver ceux qui en ont besoin, c'est presque les voler.
Lettres Anciennes
Le roman d'imagination me semble terne quand je tiens entre les mains des pages manuscrites, lettres, confidences intimes si vivantes encore quand ceux et celles qui les écrivirent dorment du grand sommeil depuis quatre- vingt ou cent ans.
De ces feuillets il se dégage tant de vie qui les colore, les anime et nous donne la sensation ou l'illusion de nos propres sentiments, que l'abîme qui sépaie les morts des vivant?
se trouve comblé pour un moment. Après m 'être penchée sur ces âmes pour en recueillir ce qu'elles eurent de plus délicat, de meilleur et d'immortel, je me relève attendrie et pénétrée de la valeur inestimable de la vie intérieure, mystérieuse et profonde, dont je viens de trouver l'écho dans ces pages jaunies par le temps, et qui, soudain, me mettent en contact avec ceux qu'une sorte de légende me rendait presqu'inaccessibles.
Oh ! chères lettres charmantes et fragiles, coupées dans les plis, d'où s'exhale le parfum d'un passé où l'amour, l'amitié, les épreuves, les joies sont si étrangement ressemblantes à ce que nous éprouvons nous-mêmes. Un siècle a passé sans affaiblir l'émotion arrachée à l'intimité de ces correspondants que nous appelons des ancêtres : nous nous les représentions vieux, sages, austères, et ils surgissent devant nous, jeunes, amoureux, un peu étourdis, bavards, tourmentés des mêmes passions qui nous agitent, animés des mêmes bonnes intentions, remplis des mêmes illusions, rebutés par les mêmes obstacles, désappointés par les mêmes faiblesses, si humains, si palpitants de vie, que je relis des pages entières pour essayer d'en extraire tout le mystère.
L'impression qui domine après des heures de pèlerinage parmi les âmes de ce passé familial, c'est celle d'une vie forte, à base de foi profonde qui gouverne leur vie et s'y môle intimement et toujours.
La phrase alerte, châtiée, si française, ajoute à ces lettres un élément de finesse et de distinction ravissantes. Je rencontre des contrastes inattendus et délicieux : par exemple, cet ancêtre, "honorable ministre," qui de ses bureaux au parlement, indique par le détail, à ses fils, comment ensemencer ses différentes pièces de terre et qui gronde parce que certains de ses conseils précédents ont été négligés. Puis le ton badin réparait, petite chronique de la ville, entrevue avec le gouverneur, remarques piquantes sur la morgue du personnage, et dernières recommandations pour diriger de loin les travaux de la ferme !
Naturellement, les lettres de femmes sont encore plus évocatrices d'un passé que nous devrions apprendre à connaître, tant pour l'admirer que pour en retirer des leçons utiles
Ne vous imaginez pas que ces mères de nombreux enfants, ces maîtresses de maisons hospitalières, ouvertes aux parentes pauvres et aux amis sans famille, nous apparaissent accablées de soucis et de responsabilités ! Elles sont enjouées, spirituelles, au courant de la politique, confidentes de leurs maris et de leurs frères, délicieusement ironiques quand elles critiquent les Anglais ou les taquinent. Tout cela ne les empêche pas d'être très femmes, gentiment sentimentales et curieuses de la mode : elles se renseignent auprès des citadines complaisantes dont les révélations sont des plus amusantes.
Que dites-vous d'une petite fiancée, dans une campagne perdue, qui charge son frère, étudiant en droit à Montréal, de lui acheter "un chapeau de noces élégant, des gants blancs, du point et de la dentelle pour confectionner une mantille ?"
L'étudiant s'acquitte si bien de ses corn* missions, que huit mois après, une autre soeur qui va se marier à son tour, le prie de faire les mêmes achats : chapeau, gants, mantille, "exactement semblables à ceux de Louise."
Lire ces chroniques est bien plus intéressant que d'en écrire chères lectrices !
Près de la Crèche
Un ciel pesant où la neige est suspendue, des arbres nus que le vent fait frissonner, une rue déserte aux lointains indécis sur laquelle une lune drapée de brouillards se penche : c'est un des mille soirs de notre hiver trop long, mais comme il ressemble peu aux Noëls traditionnels î
Dans quelques instants les cloches de minuit carillonneront. Tous les enfants ont dû demander de la neige et Jésus ne leur refuse rien ce soir : elle se prépare, et en lentes tombées, bientôt, elle ouatera davantage le silence et coiffera de capuchons blancs tous les
pignons de chez nous ! En attendant, une tristesse plane sur la campagne grise, sur l'âme et sur les choses. Comme les nuages où se condensent les flocons légers, le temps paraît suspendu ... Le ciel gros de neige, le coeur gros d'ennui attendent.
Je marche en regardant les nuées rouler sur la lune qui s'efface. Pour les astres dans leur cours régulier, le temps est une vérité, mais pour nous, le temps me semble parfois une illusion ! Une année n'est pas égale à une année et certaines heures valent toute une vie !
Le temps, c'est peut-être un beau livre blanc que nous recevons à notre naissance. Les pages seront plus ou moins remplies, comme seront plus ou moins remplis nos jours et nos années. . . C'est nous qui faisons notre vie, c'est nous qui faisons notre temps plus court ou plus long. Les grands vides, les années monotones où notre âme dolente s'engourdissait, que de temps passé, que de temps perdu ! Ce temps donné, nous le laissons nonchalamment glisser à l'abîme d'où rien ne remonte et dans notre livre de vie, il y a beaucoup de pages indistinctes et tant de pages blanches !
C'est qu'il y a trop de choses parmi lesquelles nous vivons comme si elles n'existaient pas, et notre âme se rétrécit dans le cercle mesquin où elle s'enferme. Si nous vivions pleinement, profondément, le temps serait doublé pour nous et nous l'avons
expérimenté : le souvenir de certaines heures de notre existence ne s'effacera jamais, c'est que nous les vivions avec toute la puissance de Dotre âme ardente et active. Pendant que je réfléchis, non sans remords, la neige mollement s'est mise à tomber, elle attache le ciel à la terre avec ses flots de tulle léger et flou : les maisons silencieuses s'animent, les fenêtres s'éclairent et les portes s'ouvrent : le clocher se détache comme une flèche noire sur le ciel si blanc, les saints du portique ont des auréoles d'étoiles et les cloches chantent éperdument : Noël ! Noël ! Venez tous !
Et nous allons dans cette douceur de l'air et de la neige nouvelle vers la douceur infinie de la crèche. Là, déposant le fardeau des journées lourdes et des coeurs las, nous avons oublié ce qui trouble et ce qui blesse, car tout cela passe. Redemandant des coeurs d'enfant humbles et obéissants, et la paix promise par les anges de Bethléem aux hommes de bonne volonté, nous avons attendu dans nos âmes, plus pauvres que la crèche de bois, la venue du Sauveur.
Et l'orgue et le chant s'élevèrent en prière, disant pour nous l'indicible, ce qui palpite au fond de nous par delà tous les mots. Rien ne demeura des vaines images et des vains bruits: les vieux cantiaues naïfs déroulaient leurs ondes qui remplissaient nos yeux de larmes et la vieille église, de visions d'Orient.
La Chaîne
Pendant toute l'année, nous avons marché sur le vieux chemin connu, reprenant chaque matin la tâche quotidienne, déposant le soir les mêmes fardeaux, et de saison en saison, quelquefois las, quelquefois tristes, nous regardions pourtant les jours monotones, s'enfuir trop rapidement. Maintenant, aux dernières heures de l'année, nous nous retrouvons avec les mêmes sentiments contradictoires : lassitude de ce que nous connaissons, appréhension du mystère de demain, et je me demande s'il n'y a pas plus de tristesse que de joie dans les souhaits de bonheur que nous amis nous adressent avec tant d'entraiD ?
C'est, au fond, que ni les uns, ni les autres ne croyons à la réalisation des voeux qui voltigent dans l'air par ce temps des fêtes; nous serions désappointés tout de même, si nos amis négligeaient de nous les faire et nous sentons le besoin de dire à ceux que nous aimons notre espoir que l'année nouvelle leur soit douce.
Cette tristesse du "Jour de l'an" éprouvée par un si grand nombre est naturelle : chaque année , les aimés se font plus rares au rendezvous familial, et après avoir compté les absents, les larmes empêchent parfois de voir
ceux qui les remplacent. C'est bien imprudent de choisir ce jour- là pour s 'absorber dans ses souvenirs ; je crois aussi que c'est égoïste!
Si nous évoquons les Ncëls et les "jours de l'an" de notre jeunesse, nous sourions encore à la lumière et à la joie qui s'en dégagent. Ceux qui nous les préparaient étaient-ils donc exempts de soucis et de chagrins ? Non, ils nous aimaient assez pour les oublier et nous faire du bonheur avec les larmes qu'ils refoulaient dans les profondeurs de leur âme. C'est ce même courage qu'il faut que nous ayons à notre tour. Notre tristesse serait de l'ingratitude. La jeunesse autour de soi, c'est bon : il y a tant de malheureux qui vivent et qui meurent dans la solitude désolée des sans-famille. Je me faisais ces réflexions, en tisonnant le feu dans la pièce, tout à l'heure remplie de si jolis éclats de rire, et les pensées graves, invitées par le silence, remplaçaient les plaisanteries envolées.
Si nous comprenions mieux que nous sommes, chacun, l'anneau vivant de la chaîne ininterrompue des générations, quelle valeur profonde prendrait notre vie que nous disons remplie d'insignifiances ! Par deuxlongs chaînons, toute l'histoire de mes ascendants aboutit à moi : rien ne s'est perdu de leurs pensées, de leurs oeuvres bonnes ou mauvaises, tout cela passe par moi, me fait ce que je suis, s'augmente de ce que j'y mets de bon ou de mauvais, et continue : c'est la
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chaÎDe qui s'allonge. Mon histoire personnelle influera sur toute ma lignée, rien de ce que j'ajoute à la série ne sera perdu. Dans le présent, je travaille pour la beauté morale ou le bouheur futur de ma famille et de mon pays... mais je travaille aussi peut-être pour sa déchéance et son malheur ?
Il est évident alors que si je modifie en mieux ma nature, si peu que ce soit, il sortira de mes efforts du bien qui vivra après moi, et toutes les fois, au contraire, que je déchois, je sème des difficultés et des misères pour les miens.
Quand nous serons pénétrés de cette vérité, nous n'oserons plus parler de notre vie monotone, du temps perdu à d'humbles tâches, d'actions insignifiantes. . . Il ne devrait pas y en avoir, en réalité il n'y en a pas, puisque en chacun de nos actes il y a des germes de vie ou de mort que nous semons dans le moment présent et qui lèveront, tôt ou tard, mais infailliblement.
Voilà de quoi chasser l'ennui de toutes les vies. Ce qui cause l'ennui, c'est la sensation d'isolement. . . regardons en arrière, regardons en avant et nous ne nous sentirons plus seuls et tout ce que nous ferons offrira le plus grand intérêt. Nous agirons avec intelligence, parce que tout est important, avec ardeur, parce que notre action vivra toujours, et surtout, nous nous défendrons de la tristesse.
La tristesse est déprimante et nous avons
besoin de toutes nos forces pour être un bon anneau solide dans la chaîne qui s'étend si loin en arrière et qui s'allongera peut-être encore bien, bien longtemps.
Petites Filles
Petites filles, fleurs délicates, bijoux précieux que les mains pâles de vos mères reçurent dans l'extase de la maternité nouvelle, vous n'êtes pas longtemps en sécurité dans les bras protecteurs, et dès que vos petits pieds vous éloignent des berceaux, votre destinée serre le coeur de ceux qui observent votre quasi-abandon ! Car elles sont abandonnées, les milliers de filletles qui poussent dans le monde comme, les fleurs sauvages le long des routes, à la merci du soleil, du vent, des frimas et des passants ! Leurs pareDts leur donnent les stricts soins matériels , et encore !
On les rencontre dans les villes, si petites et si faibles devant tant de dangers qui les menacent . . . elles sont chargées de paquets, parfois même de bébés, dont le poids fait ployer leur petit corps frêle, ou bien elles graminent comme les moineaux à qui elles ressemblent. La maman les a mises dehors dans le but d'en débarrasser la maison: elle est harassée, surchargée de travail, elle a des
tout petits, et elle croit sincèrement que sa fille de six ans est une personne responsable et tout élevée comme elle le dit volontiers: elle marche, elle a toutes ses dents, elle parle, elle est prête à se tirer d'affaire !
Chez ceux que le souci du pair quotidien et le travail incessant n'absorbent pas, les coeurs des petites filles ont-ils plus de chances d'être connus et cultivés afin de s'épanouir ?
Il y a certes beaucoup de femmes qui sont mères jusqu'au bout et qui enfantent les âmes comme les corps de leurs enfants et je demande qu'on ne m'accuse pas de trop généraliser : je n'ai qu'à louer les vraies mères et c'est des autres que je parle.
Hélas ! chez trop de riches et chez trop de pauvres, on soigne plus ou moins bien les corps des enfants et on ignore tout à fait leur âme.
Les uns les traitent comme des petits animaux savants dressés à coups de friandises ou de rudesse suivant l'humeur des jours; d'autres se font une parure de leur beauté et une gloire de leur parure. Il y en a beaucoup qui ont de la bonne volonté et qui voudraient sincèrement les bien élever, mais ils ne savent pas. Ils ne comprennent pas la nature de l'enfant: ils ne se donnent pas la peine de l'étudier dans toutes les manifestations inconscientes de sa petite personnalité, et à l'aveugle, leur appliquent une méthode invariable, ils tentent de les conduire, de les
êdvquer, mais sans lumières, sans cette patience fine, douce et ferme qui devine, qui corrige en ménageant, suggestionne plus qu'elle ne corrige et enseigne plus qu'elle ne commande. Et combien d'autres qui, par tendresse mal entendue et sensiblerie, gâtent leurs enfants ! Se rendent-ils compte de l'égoïsme que recouvre leur bonté courte et oublieuse de l'intérêt de l'enfant ? Par leur faiblesse ils s'épargnent eux-mêmes; c'est leur tendresse trop sensible et trop molle qu'ils ménagent, et l'enfant choyé paiera bien cher probablement la coupable lâcheté de ses parents.
D'autres encore pensent que les enfants doivent être traités comme des grandes personnes raisonnables et ils leur demandent, inflexiblement, des vertus qu'ils savent mieux exiger que pratiquer . . .
Et voilà pourquoi, en haut, en bas, dans les familles, dans les maisons d'éducation, il y a tant de coeurs de petites filles que Dieu fit exqiris, mais dont les qualités ignorées ou écrasées sont réduites à l'inaction, pendant que germent en ces coeurs négligés la sécheresse, l'égoïsme, l'orgueil, le mensonge, tous les vices que développent la mauvaise éducation, la fausse éducation et l'absence d'éducation.
J'entendis hier quelque chose de délicieux. Il avait neigé dans la nuit, mais le froid était grand. En sortant de la maison avec sa maman, Jeannine fut ravie de
l'éblouissante blancheur : posant avec précaution son petit pied dans la neige : — Jeannine va-t-elle salir la jolie neige en marchant dedans ? — Rassurée par sa mère, elle fit quelques pas. . . — Oh ! maman, s'écria-telle inquiète, nous faisons mal à la neige, elle crie !
C'est cela, la délicatesse et la sensibilité des coeurs de petites filles, mais que de tact pour ne pas les froisser sans leur permettre de devenir excessives; avec quelle sincérité et quelle droiture on doit s'adresser à leur âme naïve et crédule; que de raison, d'intuition, de prudence pour éveiller leur conscience et la faire vivre !
Car c'est dans les coeurs des petites filles que doivent s'accumuler les trésors de tendresse, de générosité, de pitié, d'indulgence, de raison où viendront puiser ceux qui souffrent et ceux qui sont faibles, quand elles seront devenues des femmes dont le vrai rôle est celui d'anges gardiens et de protectrices même de ceux qui se croient forts.
Le Filleul
Les innombrables correspondances de guerre entre marraines et soldats français ou belges, furent l'occasion de petits romans, légers comme le papier sur lequel ils étaient
écrits, mais elles créèrent aussi des drames silencieux, plus nombreux que ne le supposent ceux qui ignorent avec quelle facilité les femmes s'attachent, et ce que veut dire pour elles ce commerce d'âmes où le meilleur de soi passe presqu'à son insu. On écrit si facilement les pensées profondes que la timidité empêche de dire et on se révèle plus intimement dans une série de lettres que dans de longues conversations.
Ces correspondances transformèrent certaines vies : les lettres au petit timbre bleu ouvraient les coeurs à une vie sentimentale qui ne fut pas sans danger.
Une jeune fille de vingt ans, infirme à la suite d'un accident d'enfance qui arrêta la croissance sans nuire au développement de l'esprit et du coeur voulut, au commencement de la guerre, adopter un filleul comme le faisaient toutes ses amies. Il se trouva que son filleul était un homme cultivé et bien élevé.
Les lettres de France devinrent bientôt le grand événement de la vie de la petite malade. Dans cette vie chimérique au'elle se créait en dehors de la réalité monotone, elle oubliait ses tristesses et elle résolut de n'en jamais parler à son nouvel ami. Quand elle écrivait, elle était une autre, celle qu'elle eut été sans l'affreux accident. Son esprit, libéré temporairement des misères de son coros auquel elle refusait de penser, devenait un esprit de lumière qui rayonnait la joie, une
joie mystérieuse et ineffable dont elle ignorait la source et qui, peu à peu, remplissait son coeur en attendant d'empoisonner sa vie. Ses lettres étaient exquises : sa jeunesse isolée, sa beauté perdue, son inaction forcée avaient développé en elle une vie intérieure intense. Son coeur, somnolent jusque là, s'éveillait avec des réserves de tendresse pure et d'adorables ignorances qui devaient charmer le brave soldat, et de son côté, il s'attachait insensiblement à cette amie lointaine.
Les années se succédaiert : il avait été blessé et elle l'avait comblé d'attentions délicates, et sans cesse, les lettres se croisant d'un côté de l'océan à l'autre, nouaient entre eux des liens dont ils ne sentaient encore que la douceur.
Chez la jeune fille cependant, le remords de n'avoir pas été vraie avec son ami, grandissait avec l'affection qui l'envahissait. C'est un besoin si impérieux de dire la vérité entière quand on aime . . . elle ne se décidait pas, pourtant, à avouer à l'homme loyal qui avait confiance en elle, que celle qu'il appelait sa meilleure amie était laide et infirme, et qu'elle le lui cachait depuis quatre ans ! Elle tentait parfois de se rassurer : "Il ne le saura jamais !" se disait-elle, mais dans son cher bonheur il entrait maintenant une angoisse qui la torturait, car elle était droite et fière.
La guerre terminée, les lettres continuèrent , et un jour il en vint une, où, dans une griserie de joie, il lui annonçait que l'offre d'une situation inespérée l'amenait à Montréal pour s'y fixer, et pour la première fois, il laissait entrevoir des projets d'avenir. La pauvre enfant connut alors une détresse sans nom. . . elle n'osait confier son secret à personne et elle se sentait défaillir à la seule pensée de rencontrer celui qu'elle aimait, — elle savait à cette heure à quel point, — et qu'elle trompait depuis si longtemps par son silence.
Ce mensonge se dressait entre eux dans toute sa laideur et lui faisait horreur, et elle ne savait que faire dans cette situation sans issue.
De toutes façors, c'était la fin de son bonheur, la disparition de la seule joie de sa vie, celle qui lui avait révélé son âme de femme.
Elle s'arrêta enfin à la seule chose digne d'elle: L'aveu, la confession douloureuse et prudente où elle s'efforçait de dissimuler l'amour qui la possédait. Il reçut la lettre au moment de son départ.
Quand il la vit, plus tard, si petite, si fragile, il lui pardonna trop bien, hélas, puisqu' il s'éprit de sa jeune soeur et l'épousa sans se douter de la cruauté d'un tel dénouement. Il se disait sans doute, que pour la petite infirme, la correspondance avait été un jeu littéraire, car elle savait, elle, que l'amour
entre eux était impossible, comme si de savoir qu'un amour est déraisonnable et n'apportera que de la souffrance, pouvait empêcher d'aimer !
Perdu dans la Neige
Les dernières tempêtes m'ont rappelé une histoire de tempête de neige dont j'ai connu le héros, un petit homme de onze ans, dont le père était bûcheron dans les montagnes du Nord, près de Val-Morin, et passait dans la forêt une partie de l'hiver. Il partait le lundi avec des provisions pour la semaine et il revenait le samedi. Il "faisait du bois" à trois ou quatre milles dans la montagne. Un lundi, il prévint sa femme qu'il terminerait son travail afin de revenir définitivement et il lui demanda de lui faire parvenir de nouvelles provisions à la fin de la semaine.
Jean rêvait depuis longtemps d'accompagner son père au bois, mais il eût fallu pour cela manquer l'école, et ça, M. le curé l'interdisait sévèrement, et la maîtresse ne plaisantait pas sur l'exactitude !
Entendant les projets de son père, il eut vite combiné une excursion qui ne lui ferait pas perdre une heure de classe et il décida facilement sa mère de profiter du congé du samedi pour l'envoyer porter les provisions:
il coucherait à "la campe" et reviendrait le dimanche.
Le temps était doux et la distance n'était nas pour effrayer un gamin du pays. Jean partit joyeusement, curieux de revoir en hiver la forêt, où, l'été, il chassait les écureuils, dénichait les oiseaux et dormait sur la mousse quand il était las de courir.
Quand il laissa la grande route pour prendre le sentier qui conduisait, à travers bois, à l'endrcit que l'on déboisait, il eût désiré un peu de soleil. Sans l'inquiéter, ce temps sombre lui faisait sentir sa solitude dans la forêt glacée et muette, et peu à peu, sa joie s'en allait. Il se mit à siffler pour rappeler les pensées gaies, mais l'ombre s'étendait, épaisse, presque hostile et un instant, le oetit fut tenté de revenir sur ses pas. . . Mais quoi! ne pas se rendre après avoir tant insisté pour partir! On dirait qu'il avait eu peur ? Il secoua ce qu'il appelait sa poltronnerie et qui n'était que l'instinct sûr l'avertissant d'un danger réel, et il continua sa route.
Une heure ne s'était pas écoulée quamd la neige commença de tomber en larges étoiles si douces que Jean oublia ses craintes vagues, tout à la joie de ses visions de glissades, de promenades en raquettes avec la belle paire toute neuve qu'il n'avait pu chausser encore faute de neige.
Mais le vent s'éleva et souffla bientôt en tempête; la neige devenue piquante, drue et dure tournoyait, balayée par le vent d'est.
Jean repris par l'inquiétude, eut froid jusqu'au coeur, mais il n'était plus question de revenir, le camp étant plus rapproché que le village. Il essaya de marcher plus rapidement, mais c'était déjà difficile, la neige nivelait tout, effaçant les lignes du sentier.
Soudain une angoisse l'étreignit : suivaitil la bonne route ? Mais il était brave et réfléchi : il parvint à s'orienter et reprit avec assurance sa marche interrompue quelques minutes. Il avançait péniblement au travers des grandes vagues blanches où il enfonçait jusqu'à perdre pied, rudoyé par la poudrerie qui l'aveuglait et l'étouffait. La fatigue vint, il s'assit haletant, le front couvert de sueurs et le corps secoué de frissons. La neige tombait implacable et glacée, les arbres, agités par la rafale, ressemblaient à des squelettes qui menaçaient de le saisir, le vent passait dans les sapins en se lamentant et une terreur folle saisit le petit, le mit sur pieds et le voilà parti en courant, tête baissée, ne regardant ni à droite ni à gauche, buttant, se heurtant aux arbres, fouetté et égratigné par les branches : il tombait, se relevait, tombait encore et s'épuisait rapidement. . . enfin il ne put se relever, et couché dans la neige, il se reposa un peu. Ces minutes d'immobilité lui permirent de se ressaisir, mais ce fut pour se rendre compte du grand danger où il se trouvait, si loin de tout secours. Le froid augmentait, ses jambes ne pouvaient plus le soutenir. Il se sentait perdu dans
cette mer de neige qui menaçait de l'ensevelir, mais le courage lui était revenu et il fit la seule chose raisonnable qu'il lui restât à faire. Avec son bâton et ses mains, il creusa un trou dans la neige, il enveloppa sa tête de son foulard et accrocha solidement son bonnet de laine à une branche au dessus de la fosse où il se blottit. Puis ses idées se brouillèrent et il s'engourdit dans cette angoisse de mourir là, tout seul, comme une petite bête abandonnée.
Dans l'après-midi, la tempête s'apaisa, et le père ayant vainement attendu des vivres se décida à revenir. Imaginez le cri de la mère quand elle le vit seul et leur inquiétude en devinant ce qui s'était passé!
L'alarme fut donnée au village et on partit à la recherche du pauvre petit. Ce fut long, il avait tant neigé qu'il ne restait aucune trace sur la neige où les hommes enfonçaient jusqu'aux genoux. Enfin, en s'écartât1 1 du sentier que Jean avait perdu, ils aperçurent le gland rouge de la petite tuque que le vent agitait au-dessus de l'enfant complètement recouvert par la neige. Il n'était qu'engourdi par le froid heureusement et il se réveilla dans la tiédeur de son lit et la bonne tendresse de sa maman : ils en furent quittes pour la peur.
L Aumône Ingénieuse
Je ne sais où j'ai lu cette petite parabole qui m'est revenue aujourd'hui.
Un pauvre vieil homme, très vieux, très pauvre, très déguenillé, descend une côte. Pour toute nourriture, il n'a que des radis dans son panier défoncé. Il les mange un par un et jette les petites feuilles vertes. De temps à autre une plainte s'échappe de ses lèvres : "Seigneur ! Seigneur ! Personne n'est aussi malheureux que moi sur la terre !"
Voici que, se retournant par hasard, il aperçoit, derrière lui, un autre vieil homme, plus vieux, plus déguenillé que lui encore et qui ramasse les feuilles de radis et les mange avec avidité. — "Seigneur ! Il y en a donc de plus malheureux que moi et qui se nourrissent de ce que je dédaigne !" Oui, il y a toujours plus malheureux que soi, c'est notre égoïsme qui nous empêche de les voir.
Qui ne se plaint aujourd'hui de la cherté des vivres, des hardes, de tout ? Les plus riches se lamentent autant que les pauvres, et pourtant eux, ils n'ont qu'à donner plus d'argent, ils ne songent jamais à se passer des objets dispendieux. Ceux même pour qui la vie est devenue plus difficile ont-ils le droit de tant se plaindre quand ils mangent à
leur faim et qu'ils sont vêtus convenablement ?
Derrière eux, en longues files désolées, il y a les misérables, ceux qui n'ont rien et qui se nourrissent de ce que nous laissons tomber. Il ne faut pas jeter avec nonchalence, mais avec la charité qui met son coeur dans son aumône, apprenons à recueillir avec soin ce qui peut être utile aux plus pauvres que nous.
Ayons notre "armoire des pauvres" où nous déposerons tout ce qui est hors d'usage, ce que nous avons conservé inutilement dans les coffres pendant des années et aussi la part que nous pouvons faire à la charité de nos provisions et de nos conserves.
Je ne l'ai pas vue moi, cette pièce d'un vieux manoir détruit et appelée le "magasin des pauvres," qu'une grand'mère au coeur d'or ne laissait jamais se vider : hardes, couvertures de lits, remèdes, confitures et compotes, légumes, beurre, oeufs remplissaient les armoires et elles étaient toujours pleines. Les pauvres n'avaient pas même à demander et les paniers du "magasin" montaient et descendaient la côte du village pour approvisionner tous les affamés qui payaient avec des prières la bienfaitrice qu'ils adoraient.
Savez-vous qu'il s'agit moins, pour être charitable, d'avoir de l'argent que de penser à l'usage que les pauvres feraient de ce qui
ne nous est plus utile. On apprend à être ingénieux en ce sens si on croit à la véritable misère et sion la voit. Tant qu'on ne la voit pas, y croit-on ? Veut-on admettre qu'il y a des gens qui sont affamés et qui n'osent sortir parce qu'ils n'ont pas de chaussures ? Si quelqu'un le dit devant nous, n'essayonsnous pas de nous convaincre qu'ils exagèrent ? Si nous étions vraiment et sincèrement charitables et remplis de bonne volonté au lieu d'être pétris d'égoïsme, nous irions la regarder, cette misère, et je vous l'assure, nous ne pourrions plus l'oublier !
Faire une part de ses biens, ce n'est pas seulement donner de la nourriture et des vêtements aux misérables. Nous avons tant d'autres biens que d'autres n'ont pas! Nous pouvons prêter nos Hvres, donner un peu de notre temps, distribuer nos fleurs, faire jouir de notre bonne humeur. Si dans notre coeur nous avons une bonne provision de bonté, pourquoi n'en pas donner à ceux qui mesquinent en se servant de la leur. Vous êtes "en froid" avec une personne, vous ne savez ni l'une ni l'autre où sont les torts, et au fond ils sont insignifiants : c'est à la plus riche en générosité et en esprit d'aller au devant de l'autre, avec une bonté souriante qui déborde et de lui dire : "J'ai eu tort, vous êtes trop bonne pour ne pas l'oublier."
Mangeons nos radis sans nous lamenter, et ne laissons pas tomber les feuilles sur le» chemins poussiéreux; conservons-les pour
les donner à ceux qui sont plus pauvres que nous.
Le passant
Le feu brûlait en s'amortissant dans le gros poêle sur lequel la bouilloire chantait sa chanson fine, pendant que dans l'ombre du jour finissant, la vieille femme, frileusement, serrait autour d'elle son tricot en tirant son fauteuil près de la fenêtre. Aucun bruit ne troublait le calme de l'étendue blanche, qui, peu à peu, se voilait derrière les carreaux à demi-glacés. Une tourmente de neige menaçait et le vent, par tourbillons capricieux, soulevait des colonnes de poussière de neige. Son vieux tardait à rentrer : voilà que la boîte à bois était vide, et cette tempête qui s'élevait, vraiment il devrait être de retour! Inquiète, elle égrenait, avec ses Ave, tout un chapelet d'accidents possibles, lorsque la silhouette d'un homme grand, mince et vieux se profila sur la route se dirigeant rapidement vers la maison. Mue comme par un ressort, la vieille fut debout, une terreur mystérieuse la clouant à sa place pendant que la porte s'ouvrait. L'homme s'avança et dit simplement : — Oui, Marie, c'est moi. — Une angoisse lui tordit le coeur, elle s'affaissa sur son fauteuil et se cacha la figure dans les
tains. — Je vois que tu me reconnais, 3prit-il à voix presque basse, mais pourquoi 3-tu si peur, Marie, je ne suis pas un reveant ? — Tremblante elle balbutia " J'ai lus peur de toi vivant que d'un revenant, ean Mathieu! "
S'approchant d'elle, il détacha doucement îs pauvres mains de la figure terrifiée : — Je n'ai pourtant jamais été mauvais >our toi ? — C'est vrai. . .mais. . .je te royais mort. . .je t'ai attendu si longtemps, i longtemps ! ...puis le petit est mort; j'étais eule...je me suis remariée... M on Dieu, lue c'est affreux ce qui arrive !
— Ecoute, Marie, je ne viens pas te faire ies misères : je savais que, vingt ans après mon départ, tu avais épousé Joe Robert. Tu n'as rien à te reprocher, ma pauvre femme, c'est moi qui ai tous les torts et je ne suis pas si fautif que je le parais ! Quand je me suis sauvé du chantier, vois-tu, j'étais fou, oui, j'étais fou : j'avais bu, je m'étais battu avec Varette. Il était étendu dans la neige, j'ai cru que je l'avais tué. Alors je me suis enfui. . .j'ai couru, marché et couru encore : j'ai eu froid et j'ai eu faim; j'ai entendu hurler les loups et je n'étais pas armé; puis j'ai fini par gagner la frontière, j'ai pris un autre nom, et pendant des mois j'ai vécu dans la terreur d'être découvert et arrêté.
Il y a environ trois ans, j'ai appris qu Varette n'avait pas même été blessé, qu'ic on me croyait mort, et la pire de toutes les
nouvelles, Marie, que tu étais remariée ! Il était trop tard pour revenir : je t'avais perdue par ma faute et je résolus de ne pas troubler ta vie. Mais on est lâche quand on est seul et j'ai vécu comme un ours, là-bas, rapport que je me croyais un assassin.
L'idée de revenir au pays, de te voir, de t'expliquer tout, d'embrasser le petit, s'est mise à me ronger : je ne dormais plus, je ne pensais qu'à m'en aller, et quand je n'ai plus été capable de résister ... — Oh ! Jean i Jean ! sanglotait la pauvre vieille désespérément.
Il la regardait avec une grande pitié, puis il reprit : — A présent que tu sais pourquoi je ne pouvais pas te dire. . rien, que je sais, moi, que tu ne peux pas m'en vouloir, je serai moins malheureux, et toi, Marie, il ne faut pas te faire de chagrin à cause de moi. Je vais m'en aller, mais je resterai au Canada. . ." Il se leva, et, solennellement : "Marie, écoute et rappelle-toi ce que je vais te dire, ça te consolera : après mon coup de tête, je n'ai jamais bu et je nie suis conduit en homme, en honnête homme. Des foi-, j'étais tenté, mais je pensais à toi et cela me tenait ferme. Je t'ai fait du mal mais c'est involontairement et je t'ai toujours aimée. Toi, tu ne m'as fait que du bieo, faut doncpas avoir de chagrin ni de regrets. . ."
Leurs vieilles mains s'étreignaient à croire qu'elles ne pourraient être séparées que par la force. Elle essaya de protester : — Mais
Jean, ce n'est pas possible. . . Il se leva brusquement. . . — Adieu, prie pour moi, Marie ! — Et il s'en alla, son grand corps courbé luttant contre la neige et le vent dans lesquels il disparut. . .
Les choses sont ce qu'elles sont
Les choses sont ce qu'elles sont. Cela semble une vérité simple et que tout le monde croit ? Pas du tout. Les plus sages seulement connaissent les choses comme elles sont. Les autres les voient comme ils les désirent ou se leurrent de l'idée qu'elles peuvent être modifiées pour eux. Et pourtant la connaissance véritable des choses n'est possible que parce que nos désirs ne sont pas leur loi : cette connaissance nous apporte de la joie parce qu'elle est un lien qui nous attache à toutes les choses qui nous entourent : elle les fait nôtres en quelque sorte, et ainsi elle étend les limites de notre personnalité.
Nous ne faisons pas un pas sans avoir à tenir compte des autres et de toutes les choses. Nous ne serons seuls que dans la mort.
L'individualisme tant prôné est donc une erreur dangereuse, et eu l'acceptant comme une loi de progrès, les hommes deviennent
des monstres d'égoïsme. C'est que nous ne devenons grands qu'en étant de plus en plus unis à nos semblables, à la nature et par eux au Créateur.
Et c'est la loi qui régit l'univers qui rend cette union possible. Il serait simple et sage de la reconnaître et de l'accepter doucement. Ce sont nos désirs individuels, en lutte contre les lois de la nature, qui font que nous demeurons si enfantins et si futiles et que nous souffrons inutilement.
Ces lois d'ailleurs n'agissent pas contre nous et ne sont pas opprimantes: elles nous servent et nous protègent. Elles ne nous contrarient et ne nous nuisent que lorsque, par manque de raison , nous voulons aller contre le courant naturel des choses.
Il en est de même dans la vie spirituelle Les grandes lois morales sont faites pour tous et quand nous voulons faire exception et aller à l'eneontre, nous nous amoindrissons et nous appelons la souffrance : alors ce qui paraît le succès est réellement une faillite et l'accomplissement de nos désirs nous dégrade et précipite notre ruine.
Rejetant la loi commune, nous prétendons avoir des privilèges spéciaux et de ce fait nous entrons en lutte avec ceux qui respectent la loi générale. Notre orgueil et notre égoïsme élèvent des bsrrières artificielles entre eux et nous, mais nous n'échappons pas à leur condamnation, bien plus,
nous n'échappons pas à notre propre condamnation.
La plus grande leçon donnée par la vie à l'homme, ce n'est pas qu'il y a dans le monde du travail et de la souffrance, c'est qu'il dépend de lui de rendre ce travail et cette souffrance profitables, et que c'est avec eux que l'homme construit ses succès et ses bonheurs.
Nous ne devons donc pas nous servir de notre liberté pour essayer d'éloigner les afflictions, les soucis et les difficultés, mais nous devons les faire servir à nos fins, et créer des joies avec les obstacles et les difficultés que nous surmontons. Naturellement nous n'y arriverons qu'en étant convaincus que notre individualité ne doit pas primer les intérêts généraux; que nos désirs ne doivent pas s'affranchir des lois morales et chrétiennes; que nos plaintes et nos révoltes ne peuvent rien changer à ce qui est, et enfin que la peine est l'envers de la joie.
Quand nous saurons tout cela, nous comprendrons aussi que nous ne sommes pas des mendiants. Nous achetons, et si cher parfois, tout ce qui compte dans la vie: succès, sagesse, amour. Ces biens sont précieux justement parce que nous les payons avec le meilleur de notre esprit, de notre travail et de notre coeur.
Que vaudrait la puissance d'un homme oisif qui prétendrait gouverner les autres sans s'occuper d'eux ?
Que vaudrait un amour qui rejetterait la souffrance et qui n'aurait jamais pleuré ?
Autodafé
Seule : j'entends le vent tumultueux courir sur les toits en soulevant les tourbillons de neige; sifflant et hurlant, il tord les branches qui résistent et se brisent, et l'espace est rempli de plaintes et de cris qui me font penser au "Vent chargé du désespoir" du poète. Est-ce la douleur de cette heure, dans le monde entier, qui passe dans ses gémissements ? Les agonies des mourants, l'angoisse des vivants, les terreurs des enfants, toutes les détresses qui se sont contenues tout le jour et qui éclatent quand il fait nuit ?
J'entends le vent qui a passé sur ces souffrances, et je frissonne de pitié et de peur aussi, peut-être : on est faible quand on est triste ! Dans l'âtre presque étreint, je regarde des cendres pareilles à de la poudre grise . . . tout ce qui reste de lettres aimées tant de fois relues ! Le feu, en les dévorant, a fait dans mon coeur une large blessure. Un jour vient où l'on se dit que les choses qui furent la chaleur et la douceur de notre vie doivent nous précéder dans la mort, car dans ce monde étrange, pour garder à soi ses trésors, il faut les faire disparaître !
Quand la mort nous prend un être aimé, elle nous frôle de très près, et elle nous chuchote que notre tour vient : l'un après l'autre, nous nous en allons tous ! Ses avertissements nous serrent le coeur, de crainte ou de tristesse ? Ils nous causent plutôt un étonnement, comme si mourir était une chose nouvelle, et pourtant nous ne saurions compter ceux que nous avons connus et qui sont morts !
Je me dis ce soir devant mes pauvres lettres brûlées que, lorsque la mort frappera à ma porte, elle me dira : "Prends toute ta vie, depuis tes premiers sourires jusqu'à tes dernières agonies, c'est l'heure : tout ce que tu es, tout ce que tu as été, tout ce que tu espères, tout ce que tu aimes, c'est ton âme immortelle que j'ai attendue pour la conduire â ton Seigneur." Et je partirai, et les étoiles continueront à veiller dans la nuit, et les aurores à inonder le monde de lumière rose, et les heures, comme des vagues ininterrompues, verseront les joies et les souffrances aux vivants laissés derrière moi qui oublieront, eux aussi, que la mort les attend et viendra les prendre avec leur vie telle qu'ils la vivent tous les jours.
Quel mystère que notre insouciance de cette fin certaine et peut-être si prochaine! Elle est tellement universelle et prodigieuse qu'elle est sûrement une des bénédictions de Celui qui, en nous donnant la vie, a voulu que nous l'aimions. Il veut sans doute aussi
que nous aimions la mort ? Et beaucoup de mourants la désirent et l'appellent.
Je ne puis détacher mes yeux de ce petit tas de cendres : le meilleur de deux âmes a rempli les feuilles que le feu a anéanties, c'était le lien visible et palpable entre deux coeurs dont l'un était l'écho et le reflet de l'autre; la flamme a détruit l'expression du sentiment, mais rien au monde ne peut faire disparaître le sentiment vivant qui s'attache aux profondeurs d'une âme humaine ! C'est la consolation des séparations cruelles et comme la signature divine des affections impérissables.
Afin de ne pas arriver comme des pauvres de l'autre côté où nous attend notre Seigneur, cultivons les affections, les pensées, les sentiments que Dieu peut signer, et nous lui tendrons toute notre âme faible, aimante et douloureuse, mais tellement sienne *qu'Il la' reconnaîtra en souriant.
Pendant qu'elle rêve
Dans le ciel d'hiver d'un azur délicat, les nuages qui n'habitent nulle part, se forment et disparaissent comme les rêves de la jeune fille qui brode , assise à la croisée de la grande salle, basse de plafond, meublée avec une simplicité vieillotte et sévère assez rare par ce temps de luxe plus ou moins criard.
La tête penchée sur son ouvrage, elle brode : mille petits trous ajourent la toile, et des fleurs en relief s'épanouissent sur le fin tissu . . . Est-ce la mystérieuse histoire de son coeur qu'écrit là l'enfant diligente, et ces ramages et ces entrelacs représentent-ils ses projets d'avenir ?
Pendant qu'elle brode sur la toile, le givre dessine sur la vitre des fougères et des personnages falots, et les moineaux affairés viennent jusque sur la rampe de la galerie s'assurer qu'aucune miette ne reste de la dernière distribution.
Elle est seule : son petit visage fermé ne laisse voir que l'application à broder vivement.
Pourtant, elle finit pas relever la tête, se doigts s'immobilisent et elle laisse échapper un grand soupir.
Au loin, sur la route de neige dure, des grelots secouent leur musique légère dans le silence de la campagne, et au-dessus de sa tête, son chardonneret chante à perdre l'âme.
— Encore une journée finie ! Mon oncle va rentrer : il lira son journal, nous souperons, il s'assoupira sur son livre. Au heu de regarder par cette fenêtre, le soleil se coucher, je regarderai la lune se lever par la fenêtre de ma chambre ! Et demain, je recommencerai à broder, à rêver, à regarder la neige . . . Rien n'arrive jamais ! ... et les jours vides s'en vont ! Je ne suis pas malheureuse,
mais j'aimerais mieux avoir quelquefois du chagrin et me sentir plus vivante ! Est-il possible que deux, trois, beaucoup d'années s'écoulent dans cet assoupissement, sans rieD à faire, aucun but, aucun intérêt ? Je regrette le couvent où j'étudiais, je causais, je jouais et je riais. . .
Encore un soupir et peu à peu la tête blonde s'abandonne sur le dossier du fauteuil, et paisiblement, comme une enfant qu'elle est encore, la petite s'est endormie.
Pendant que la jeune fille fait des rêves d'or en tenant entre ses doigts fins une broderie fleurie, pendant qu'elle s'ennuie un peu dans la monotonie d'une existance trop douce, la vie, au dehors, sème de la joie et des tourments, brise les coeurs et torture les consciences, sépare ceux qui s'aiment et enchaîne ceux qui se détestent : elle crée des bonheurs éphémères et elle blesse les coeurs trop confiants.
La petite dormeuse, pourtant, désire sortir de son jardin fermé pour se jeter dans la mêlée ; elle veut pleurer et elle veut aimer.
Elle dédaigne son bonheur actuel: elle sent en elle des puissances vivantes et captives. Elle donnerait sans hésiter sa sécurité, son existence si tendrement gardée, pour aller vers l'inconnu mystérieux où il se passe des choses et où l'on vit !
L'oncle débonnaire est rentré : il a lu jusqu'aux annonces de son journal, il est las et il regarde en souriant sa petite enfant
endormie qu'il adore et qu'il gâte. Il la croit très heureuse , et d'un bonheur qu'elle lui doit: il se réjouirait franchement si une inquiétude sourde ne venait le troubler; il a souvent d'étranges palpitations, un coeur fuyant dont la vie, semble-t-il, s'en va goutte à goutte... que deviendrait-elle, la mignonne, si...
Et voilà justement l'affreuse sensation qui l'étreint, l'étouffé, il étend les bras, il veut appeler. . .
La mort est venue brutalement prendre le vieillard pendant que la jeune fille, toujours endormie, appelle la vie et lui tend les bras.
Kate
On parlait hier, devant moi, des événements d'Irlande, et comme il arrive si souvent, ceux qui se disaient sympathiques à la cause des opprimés de toujours, les blâmaient ferme et critiquaient tout ce qu'ils font et tout ce qu'ils ont fait. "Ils n'ont pas su s'y prendre," paraît-il ! Dommage qu'ils n'aient pas pris des leçons des Anglais! En voilà qui savent "s'y prendre !"
Mais chut ! je ne m'aventure pas sur les terrains brûlants et je ne fais pas de politique, rien que du sentiment et mes sentiments de justice et de pitié étaient étrangement remués hier soir.
C'est que de tout coeur, et par des liens substils et forts, je suis attachée à l'Irlande. Du plus loin de ma petite enfance, j'en ai entendu parler avec une piété fervente, comme du pays le plus merveilleux, celui où l'on aime le mieux, celui où l'on prie avec plus de foi, le pays où les saints et les fées tour à tour viennent à votre secours quand vous êtes dans l'embarras, le pays, enfin, où tous les prêtres sont des saints et tous les fidèles, des frères. Ma bonne, Kate McGinley arriva tout droit d'Irlande chez nous: elle y passa quinze années, ne s'acclimata jamais complètement et n'apprit pas un mot de français. Par contre, quand elle était très émue ou quand elle nous racontait ses extraordinaires histoires, elle retombait dans le brogue délicieux que nous imitions à la perfection à sa grande joie et à l'amusement de nos parents. D'une voix douce, un peu basse, elle chantait de jolis airs qui me donnaient envie de pleurer. Comme elle avait soin de nous exclusivement, elle ne nous quittait pas et tout lui était une occasion de rappeler son pays, ce paradis où cependant l'on avait tant de misère ! Les souvenirs de son enfance rustique, remplie de superstitions et de prières, les contes et les légendes auxquels elle croyait si fortement, nous faisaient vivre dans un monde chimérique, où il était tout naturel que les petits "goblins," en collerette rouge, vinssent dérober nos cordes à danser et cacher nos pelles et nos râteaux. Ils en
faisaient bien d'autres en Irlande où ils étaient chez eux et en nombre ! Ceux qui s'amusaient à nous jouer des tours étaient ceux qui l'avaient suivie et ils avaient moins de malice dans le Canada si froid !
Après notre bain, une des caresses de Kate était de baiser nos petits pieds: des pieds comme ceux des fées de chez elle, disait-elle, si légers, qu'ils marchaient sur les fleurs sans les froisser, et si rapides, qu'en un clin d'oeil, ils amenaient les fées vers les amis qui les appelaient. Quand la fièvre brûlait les malades, les fées, vêtues de brouillards, leur apportaient à boire une eau plus froide que celle qui coule sous la glace de l'Yamaska.
Nous écoutions les yeux humides et le coeur serré le récit des misères de là-bas, dans ces pauvres cabanes où le ciel regardait par les trous des toits, où le cochon et la vache habitaient presque la maison, tant la cloison entre l'étable et la cuisine était disjointe.
Les "Landlords" étaient devenus pour nous aussi méchants que des diables, et l'une de nos injures choisies, quand nous nous querellions c'était : "You, cruel English landlord!"
Elle était jolie, Kate, avec un sourire dont le rayonnement donnait de la chaleur. Elle parlait de Dieu en l'appelant "Our dear Lord" et en inclinant la tête : elle Le mêlait si bien à notre vie, le remerciant pour un
accident évité, le priant de dous pardonner nos fautes, elle en parlait sans cesse et nous avions constamment l'impression de sa présence près de nous. Quand il fallut apprendre nos prières en français, nous avions bien peur de ne pas être bien comprises par ce bon Dieu que nous n'appelions plus notre cher bon Dieu !
J'ai vu, quand je fus sortie de l'enfance, que Kate était un poète : elle avait une imagination charmante, une façon originale de voir les choses et un tour imagé pour les exprimer.
Elle a peuplé notre enfance de choses exquises : son dévouement était délicat et inlassable. Elle brodait nos robes, et je la vois dans le jardin, tout en surveillant nos jeux penchée sur les linons fins et ajourés. Elle nous parlait si doucement , avec des mots caressants : "My honey," "sweetheart", "My fairy." Quand nous étions fatigués, elle recommençait ses contes auxquels elle prenait toujours le même intérêt.
Je crois que nous avions fini par absorber son indignation contre les Anglais : elle n'exprimait cependant pas son antipathie, au contraire, à la suite de ses griefs, elle ajoutait toujours pieusement : "Que notre cher bon Dieu leur pardonne !"
On ne se forme pas une bien bonne opinion des gens qui ont besoin d'autant de pardons ! Devinez-vous la conséquence d'une telle éducation, et comprenez-vous que
j'aime l'Irlande d'un amour d'instinct et d'élection que les années et les événements n'ont pu affaiblir ?
Les Egards
Vous êtes-vous déjà arrêté à tout ce que la phrase "avoir des égards" comporte de signification délicate et nuancée ?
La personne qui a des égards pour une autre personne devient une sorte de petite Providence invisible qui devine ce qui pourrait blesser, écarte ce qui est ennuyeux, adoucit le souci inévitable , ménage la joie imprévue, prévient les désirs. C'est autre chose que l'autorité qui impose sa vigilance, et c'est plus complet que le respect , un peu froid et qui maintient les distances. Avoir des égards pour les siens, c'est jouer dans la famille le rôle de l'ange gardien, attentivement et avec une discrétion qui ne gêne la liberté de personne.
Comme la vie serait facilitée, si on s'habituait à avoir des égards les uns pour les autres au lieu de parler et d'agir inconsidérément, sans souci de contrarier ou de faire de la peine.
On peut avoir des égards de bien des manières : égards de paroles, égards de silence, égards de petites attentions, égards
dus au caractère et au tempérament des autres : ils ne se referont pas plus que nous ne nous refaisons nous-mêmes et nous devons avoir de l'indulgence pour ce qui nous déplaît chez eux mais dont ils ne sont pas pleinement responsables.
S'exercer dans la famille à avoir des égards pour tous, c'est faire plus pour le bonheur des siens que si nous leur donnions une fortune. On a toujours dit que les hommes sont plus égoïstes que nous, et il semble que, dans le détail de la vie, ils savent moins s'oublier que les femmes, mais qui niera qu'ils se dévouent autrement que nous, et parfois davantage, dans leur vie extérieure remplie de tant de tracas, d'inquiétudes, de travail ingrat ? Il est indéniable que beaucoup se font mourir pour procurer le bien-être à leur famille, et que parfois celle-ci ne semble pas se douter des sacrifices faits pour elle, et en abuser par son manque d'économie et ses exigences.
Je pense qu'on ne peut jamais trop prêcher aux femmes d'avoir des égards pour leur mari, leur père, leurs frères, afin de faire de la maison le lieu de repos dont la seule pensée soit rafraîchissante, au travers des ennuis quotidiens de ceux dont la vie extérieure est laborieuse et si souvent pénible.
Que de foyers, au contraire, sont une arène où des adversaires, qui se sont aimés, versent le sang de leur coeur à lutter avec orgueil et violence, et le triste résultat de
faire croître la haine sur les ruines de l'amour. Ne semble-t-il pas que si, dès les premiers différends, il y eut eu un peu d'égards, plus de délicatesse dans les procédés, plus de politesse dans les discours, on n'en serait pas à ce point que chaque parole fait une blessure ?
Qu'on ne m'accuse pas de dire que ce sont les femmes qui sont responsables de ces duels cruels dont elles souffrent encore plus que leurs compagnons, mais elles y ont toujours leur part de responsabilité, et plus de finesse, de souplesse, de douceur, d'oubli de soi, les auraient singulièrement aidées si elles avaient fait usage constamment de ces égards qui sont l'huile dans les rouages.
Nous avons tous le tort immense de vouloir ignorer le tempérament et la nature de ceux avec qui nous vivons, et de tout apprécier à notre seul point de vue. C'est un manque d'intelligence et la cause de la plupart des mésententes qui séparent ceux qui ont cru pourtant ne pouvoir trouver le bonheur qu'en s'unissant.
Bazar a Saint-Hyacinthe
C'est dimanche et grande fête, au couvent, pour les orphelins, les vieux, les vieilles, les simples d'esprit, que des Soeurs de Charité,
seules, peuvent, non seulement endurer, mais à qui elles font une vie heureuse et occupée.
Ils se sont rendus dans l'immense salle, où le bazar, interrompu pour le public, bat son plein pour le personnel de la maison. Tous ont une bourse, et les bons génies du lieu veillent à la tenir bien remplie.
C'est un spectacle touchant et triste, ce grand plaisir des pauvres sur qui s'est acharnée la misère, et dont les joies sont si rares, qu'une après-midi comme celle-ci puisse faire époque dans leur vie.
Pendant des chapelets d'années, ces pauvres vieux et ces petites vieilles ont roulé de gêne en privations, de privations en misères, pour être enfin recueillis par des anges en cornettes qui les aiment, sont douces pour eux, leur donnent le vivre et le couvert, mais pas souvent de plaisirs !
Autour des religieuses, les enfants courent en liberté, se bousculent, jouent et crient de joie. Les plus jeunes se frôlent et s'accrochent aux mains et aux jupes des petites Soeurs et de tous côtés on entend : Mère, je n'ai plus de sous ! — Mère, je voudrais une poupée comme celle de Pauline ! — Mère, j'ai perdu Gertrude ! — Mère, les grands m'ont poussé ! —
Et la Mère cherche Gertrude, console celui qui pleure, achète la poupée et donne des sous. Là-bas, dans les cimetières couverts de neige, les petites mamans peuvent
dormir paisiblement : leurs petits sont bien soignés et ne sont pas privés d'une tendresse qui croît sous l'amour divin et se prodigue à tous les enfants qui n'ont plus de mère !
Il y a des pauvres idiots souriants, d'autres qui pleurnichent pour manifester leur plaisir : ils font le tour des comptoirs et mettent avec fierté la main au gousset pour payer leurs emplettes; ils insistent pour que les paquets soient bien ficelés.
Des prêtres vont de groupes en groupes et distribuent la manne qui fait éclore un bon sourire sur les figures les plus moroses.
Une petite vieille toute plissée vient acheter une trousse à un comptoir, une vendeuse lui dit : Laissez, laissez, la mère, je vous la paye votre trousse. . . — Ah ben, non, par exemple, ça me fait trop gros plaisir d'acheter ! J'ai pas acheté depuis le bazar de l'année passée ! — Et elle compte deux fois ses dix sous avant de les donner. En partant, elle ajoute en clignant de l'oeil: Faut ben faire la charité, et ça itou c'est un plaisir !
A la salle des banquets, vieux et jeunes se régalent, servis par les jeunes filles empressées et ils vont ensuite tenter leur chance à la roue de fortune dont les palettes leur sont vendues pour un sou !
Et les sous s'amassent et font des piastres, des dix, vingt, cinquante, cent, et d'autres cent piastres et après quatre heures de fête, on en a recueilli neuf cents. Neuf cents dollars dépensés par ces pauvres qui n'ont
pas le sou, et à qui la charité la plus exquise fournit la meilleure joie du monde : celle de donner, de faire l'aumône.
Parmi ces vieux et ces idiots, toutes les religieuses, novices, postulantes, circulent, douces et souriantes et l'on se sent heureuse, avec des larmes aux yeux, dans cette atmosphère bénie où la Bonté toujours active fait des miracles dans le mystère que si peu pénètrent. Il faut voir pour comprendre l'abnégation et la patience des religieuses qui soignent ces déchets de l'humanité et s'en font aimer.
Les pauvres vieux
Le crépuscule triste descend sur la nature accablée sous le silence et la pluie : l'ombre grise s'allonge sur les chemins boueux et enveloppe les arbres où de minces bourgeons frissonnent. La vieille Millard sert son tricot autour de ses épaules voûtées : près de son poêle tiède, elle grelotte. Attentive aux bruits de dehors, elle n'entend que le gémissement du vent et le glissement monotone de la pluie sur les vitres. Son vieux est parti le matin pour assister aux funérailles de sa soeur, grosse dame riche de la ville, qui les a dédaignés de son vivant, mais qui a peutêtre pensé à eux à l'heure de la mort ? Tout
est possible ! Et parce que ce bon rêve de finir leurs jours dans l'aisance est réalisable' la vieille, laissant glisser son chapelet, ferme les yeux pour avoir, plus nette, la vision de sa maisonnette restaurée et bien meublée, de son vieux se reposant enfin après une vie pénible d'ouvrier pauvre, et d'elle-même, vivant dans l'aisance, aidée par une servante, et n'ayant plus qu'à tricoter et à soigner ses fleurs. . .
Le bruit de la porte qui s'ouvre la fait sursauter et elle a un serrement de coeur de mauvais augure. Le vieux entre, enlève son paletot et elle, ne pouvant supporter son silence : — Eh bien ? — Voilà! Elle est entre quatre planches dans la terre et je ne me plaindrai pas de ne plus la voir, c'te sainte Nitouche-là ! — Dis-moi tout, mon vieux ! je suis toute tremblante, et ça me fait mal d'attendre ... — Il la regarda affectueusement et vint s'asseoir près d'elle : — Il y a, ma pauvre Toine, qu'on s'est toujours passé de son maudit argent et qu'il faudra bien s'en passer encore. Madame a légué tout son avoir à l'hospice Saint-Pierre. — Et rien, rien pour nous, pour toi, son frère ?-Pas une piastre ! Comme me l'avait consillé le docteur, je suis allé voir le notaire, et je peux pas dire autrement, il m'a bien reçu, mais il a été diablement surpris d'apprendre que je suis le propre frère de la défunte ! Paraîtrait qu'elle n'a seulement pas mentionné mon existence. J'ai pas discuté, tu me connais,
68 LETTRES JJJ'J F A DETTE
mais vrai de vrai, j'en ai eu tout mon raide, pour ne pas lui crier que la Sophie avait un mauvais coeur, qu'elle avait vécu avec, mais qu'elle n'entrerait pas au paradis avec ! — Chut ! chut ! mon vieux ! Elle est morte, laissons-la en paix.
Un silence tomba où leur tristesse se fit très lourde : — Ma pauvre Toine, pendant trois jours je me suis imaginé qu'avec un peu d'argent, je pourrais te faire soigner et te donner des douceurs que tu n'as jamais eues, et voilà que je ne pourrai rien, quand même je travaillerais dur ! Cré Sophie !
Il se leva, prit sur une étagère du buffet
une vieille photographie encadrée et ouvrant
le poêle, il la jeta tranquillement dans le feu
— Brûle ! C'est tout ce que tu mérites,
vieille méchante !
Le mois de mai vint, pluvieux et froid, et la vieille, déjà si fragile, prit une bronchite et dut s'aliter. C'est avec un coeur lourd que le bonhomme allait à son travail, le matin, après avoir mis à la portée de la malade ce dont elle aurait besoin. Il sentait que cela ne pourrait durer ainsi, et peu à peu se fixait en lui, malgré lui, le projet de placer sa femme à l'hospice, où, au moins, on la nourrirait convenablement. L'évocation de cette salle commune, où sa bonne Toine passerait les derniers jours d'une vie si dévouée, lui crevait le coeur ! D'abord révolté, il acceptait enfin la triste nécessité, mais il fallait convaincre sa femme. Ce fut
dur et ils crurent en mourir de chagrin tous les deux.
Le jour qu'il la conduisit à l'hospice, le bon accueil des religieuses n'enleva rien à l'amertume du sacrifice. Il était sur le point de s'en aller : les petites vieilles, par groupes, bavardaient ensemble et ils entendirent près d'eux : — Encore une grand'messe demain pour la vieille dame si riche qui a donné tout son argent à l'hospice. Paraît que les soeurs vont construire une aile qui sera nommée l'Aile Sarteau : la vieille a mis cette condition-là à son don.
Les vieux se regardèrent : — Comme je la
reconnais bien, là, la Sophie ! Elle fait la
fière avec son argent même dans la mort !
— M'est avis, reprit doucement la vieille,
qu'on fait bien de beaucoup prier pour elle !
Un Pèlerinage
Une amie aimable, et curieuse de tous nos souvenirs historiques, m'amena, la semaine sernière, à la Pointe-Saint-Charles, au berceau de la communauté des religieuses de la Congrégation Notre-Dame. Daus notre pays où l'on démolit avec tant d'insouciance tout ce qui date un peu, cette vieille maison, où les clous mêmes auxquels sont suspendues les vieilles images ont près de trois cents ans, est une pure merveille !
En franchissant le seuil, on entre de plein pied dans une autre époque: les plafonds et les grosses poutres de cèdre noircis par le temps, les murs blanchis à la chaux, les vieilles clanches des portes, les targettes des fenêtres à petits carreaux, tout cela fut installé sous les yeux et la surveillance de Marguerite Bourgeoys et or n'a rien modifié. Les cheminées profondes, qui ne servent plus, ont leurs crémaillères prêtes à recevoir les mêmes lourdes marmites de fer ou de cuivre rangées dans le vieux bahut. Maintenant, des portes ferment ces cheminées: nous avons trouvé, dans celle de "la salle," une mère-chatte avec ses petits; dans l'autre, des poussins en train d'éclore dans un grand panier ouaté. Cette maison de Marguerite Bourgeoys n'est pas très grande et ne ressemble pas du tout aux beaux couvents de nos jours. La fondatrice vécut là en famille avec ses filles. En entrant, à gauche, c'est "la salle" qui servait de salle de communauté et de réfectoire ; on y recevait les visiteurs et on y vivait. Des fenêtres en avant et en arrière l'inondent de lumière et de soleil. Le poêle est au centre, des fleurs remplissent de verdure les fenêtres du midi. LTne longue table est entourée de chaises empaillées dont le grand âge ne nuit pas à la solidité; il n'y a qu'un \ieux fauteuil, celui de la Mère et que l'on offrait aux visiteurs. Une horloge haute, debout dans un coin, dit l'heure sans se lasser depuis quelques chose comme 2?5 ans. On
nous assure que, d'après les livres, elle fut réparée la dernière fois en 1"20 ! Voilà qui témoignerait en faveur de l'horloge et de l'horloger!
La cuisine est intéressante : la seule note disparate est le poêle nickelé et tout à fait moderne : il paraît dépaysé parmi les tables, les armoires et toutes les si anciennes choses qui nous amusent.
Nous montons l'escalier à la rampe étroite dont les marches sont creusées au milieu pour tant de petits pieds actifs et bienfaisants. Marguerite dormit dans le petit dortoir et dans l'un de ces lits de bois à montants reliés par des barres de fer soutenant les rideaux d'indienne. C'est toujours le même plafond aux poutres équarries à la hache, et les murs à la chaux sur lesquels se détachent de très anciennes statues de la Vierge et de Saint-Joseph et un grand crucifix devant lequel se signent les religieuses d'aujourd'hui comme le faisaient les pauvres petites Soeurs d'autrefois exposées à tant de dangers et à tant de misères.
La chapelle est toute petite et d'une simplicité phénoménale en ce temps de fioritures et de décorations criardes. Un autel de bois peint en blanc, six chandeliers de bois, quelques vases à fleurs. Le temps a donné aux vieilles estampes du Chemin de croix des teintes pâlies. Des petits bancs et des chaises empaillées. Un ancien meuble qui tient de l'armoire et de la commode est placé
près de l'autel et c'est toute la sacristie : il contient les vases et les vêtements sacrés. Nous avons tout visité : la laiterie et les greniers superposés où dorment de vieux coffres de bois, des huches à pain, des chandeliers de cuivre, des dévidoirs de formes diverses et plusieurs rouets.
Des fenêtres des mansardes nous apercevions le fleuve qui roulait ses blocs de glace et, plus loin, l'île donnée aux religieuses par monsieur Le Ber, père de la recluse. . . et pendant quelques instants nous nous sommes cru très loin de l'agitation de la ville et du vacarme du progrès.
Un bon chien noir et un chat familier nous suivaient, accentuant le caractère d'intimité qu'a conservée la vieille demeure claire et charmante dont je garde un souvenir ravi.
La lutte
Dans le froid cruel qui noircissait les bourgeons tendres et tuait les petits oiseaux transis, nous avions dans l'âme toute l'angoisse du printemps brutalement repoussé par le brutal l'hiver, c'était l'angoisse des beaux sentiments déçus, l'angoisse des âmes qui accueillent la vie avec confiance, en l'aimant pour sa beauté, sans soupçonner sa dureté, et qui tout à coup sont frappés par elle. Et nous regardions tristement, par la
fenêtre, l'image de nos luttes pour tenir contre tant d'obstacles et tant de contretemps, et il nous semblait revivre les heures où nous avions été près du découragement.
Se décourager, cesser de lutter, renoncer à tout le bien que l'on a désiré pour se plonger dans l'inaction et la tristesse, c'est pourtant la seule chose absurde et que repousse vaillamment une âme fière. Rentrer en soi est bon pour recueillir les forces que nous avons, mais ce retrait de l'âme ne doit pas se faire dans la tristesse qui ne recueille que nos faiblesses et ne fait sortir de nous que l'égoïsme et l'amertume. A caresser ses propres douleurs en s'y absorbant, on oublie trop la grande misère du monde : il y en a tant qui sont plus malheureux que nous, dans l'impossibilité où ils sont de trouver en eux et hors d'eux une issue pour échapper à leur misère morale et matérielle.
Quoi qu'il arrive, chères petites soeurs accablées qui m'écrivez, il faut essayer de tenir sa tête au-dessus des vagues, et si l'on ne sait pas nager savamment, se débattre et lutter sans relâche afin de ne pas enfoncer ! C'est le propre des âmes bien vivantes de ne pas s'abandonner, de ne pas dire, "la lutte est impossible," et toujours elles finissent par réussir, reconstruisant sans cesse un idéal nouveau, tendant infatigablement vers lui, employant leur intelligence et leur volonté à vivre, pleinement et utilement, puis-
que, aussi bien, il fn ut vivre quand même tout irait très mal.
Les âmes vaillantes sont les grandes forces de ce monde : elles savent que leur courage ajoute à la somme du courage humain par quoi la vie est belle et bienfaisante. Elles sentent leurs épreuves, elles en souffrent cruellement, mais jamais elles ne s'abandonnent à la tristesse déprimante et stérile. Que de merveilleux exemples de courage on rencontre dans la vie ! De quelle résistance sereine et gaie font preuve même les femmes les plus fragiles; elles se donnent corps et âme à leur oeuvre sans se laisser rebuter par rien: leur dévouement est si spontané, si entier, si parfait, que ceux pour lesquels elles donnent leurs forces, leur énergie, toute leur vie, ne sentent ni leur effort ni leur usure, ne voient pas qu'elles sont admirables. Cela semble si simple et si naturel, ce dévouement, qu'il ne paraît même plus méritoire, et de cela non plus, elles ne s'inquiètent pas, elles ont trop à faire pour couvrir ceux qu'elles aiment de leur force, de leur protection et ne jamais perdre un atome de leur courage, pour s'arrêter à regretter les admirations refusées.
Et où trouver la source de ce courage qui est le propre des âmes supérieures ? Dans leur amour de la vie qui domine la souffrance, dans l'exercice de toutes les puissances de leur âme, dans leur lutte contre toutes les formes du mal, dans leur sacrifice pour des biens dont d'autres bénéficieront. Ce qui
veut dire, en langage chrétien, dans l'expansion et l'élévation de leur âme qui a compris, qu'en vivant dans l'harmonie de tout leur être avec la vie telle que voulue par le Créateur, elles concourent à l'oeuvre divine, elles se divinisent.
Imprudentes
Le petit Printemps hâtif fait une apparition charmante : enveloppé de soleil, soufflant des caresses, il a touché les saules qui reverdissent et les lilas dont les bourgeons se gonflent. Il a même voulu se faire accompagner d'éclairs et de tonnerre, tout comme s'il était installé, et naïfs, et crédules comme toujours, et tout en disant : "Il fera encore froid," nous n'avons pas voulu croire que le printemps de mars est un être fantastique qui disparaîtra dans une giboulée !
Et les femmes imprudentes ont mis de côté leurs vêtements chauds : chaussées de bas de soie et de souliers légers, elles sautent par-dessus les flaques d'eau ou y déposent maladroitement le pied, quand le jupe trop étroite arrête leur élan ! Oh ! il y aura beaucoup de rhumes et des grippes et des névralgies, car les imprudentes ne veulent pas comprendre qu'elles ne sont ni plus jolies, ni plus aimées quand elles sont vêtues trop légèrement pour la saison .
C'est très difficile, il me semble, de saisir la mentalité des femmes élégantes qui, à n'importe quel prix, veulent inaugurer et suivre la mode à outrance.
Leur but évidemment, c'est de plaire aux hommes et d'attirer leur admiration. Mais peuvent-elles croire sérieusement que les hommes remarquent ces détails qui, pour elles, ont une telle importance ? Ils ne les voient même pas, ou, s'ils les remarquent, c'est souvent pour en critiquer le peu d'à-propos.
Un ensemble agréable flatte leurs yeux; ils aiment qu'une femme soit jolie et bien mise, mais c'est idiot de s'imaginer que le degré de leur admiration sera mesuré à l'épaisseur des bas et des chaussures, et qu'ils tomberont en arrêt devant une femme qui s'habille, le vingt-cinq mars, comme si c'était le vingt-cinq juin ! Que de peines perdues à nourrir ces folles illusions et que de malaises immédiats et de maladies contractées qui compromettent peut-être leur santé pour toujours. Plus tard, elles auront besoin de toute leur réserve de forces pour être des petites mères solides et courageuses, et elles seront languissantes et molles comme des chiffons !
On constate tout de même avec joie que le mouvement de réaction contre la frivolité féminine est en progrès : on rencontre beaucoup de jeunes filles sérieuses qui aspirent à autre chose qu'à être des mannequins élégants. Celles-là ont demandé à l'étude de
les sauver de la puérilité vaine et de la vanité effrénée oui régnent dans les grandes villes. Elles suivent des cours, assistent aux conférences, se livrent à l'étude de langues étrangères, font des lectures sérieuses et. peu à peu, elles se détachent des préoccupations mondaines, car leur vie est intéressante et leur esprit est toujours occupé. Et parce qu'en devenant plus sérieuses, elles comprennent mieux le sens de la vie, elles ne dédaignent pas de s'initier aux travaux du ménage et il se trouve que ce sont les plus intellectuelles qui se préparent mieux à leur véritable rôle de femme et qui se mêlent plus activement des oeuvres de charité.
Et cela n'a rien qui doive surprendre. Les jeunes filles formées sérieusement sont attirées vers les choses sérieuses. Ayant appris à observer, à comparer et à réfléchir,^elle jugent à sa valeur la grande mascarade mondaine et elles cherchent leur bonheur dans une vie où elles sentent vivre leur âme.
Il y a plus : en devenant plus intelligentes et plus sérieuses, elles se rendent plus aptes à comprendre les hommes et à se rapprocher d'eux par l'esprit.
On doit me connaître assez pour savoir que rien n'est plus loin de ma pensée que de préconiser la formation de femmes savantes et d'odieux bas-bleus ! C'est d'ailleurs une espèce qui vient mal dans notre Canada encore pénétré de la modération et du bon sens français.
Mais j'affirme que le meilleur et le plus agréable dérivatif à l'esprit mondain et à la vanité insensée de nos jours, c'est de mettre dans la tête de nos filles le goût et l'habitude des choses de l'esprit. Nous sommes à même de faire des comparaisons entre les marionnettes mondaines et celles qui ont voulu continuer à s'instruire et c'est vers ces dernières que va toute notre confiance pour l'avenir du pays.
La fortune sourit a ceux qui osent
Quand Virgile écrivait : "la Fortune sourit à ceux qui osent," il devait avoir en vue ceux qui osent risquer leurs biens, leur vie même pour atteindre un but difficile et enviable. Ce vieil adage m'a fait penser, ce soir, au nombre considérable de ceux qui, dans l'ordre moral, n'osent pas, et je me demande comment il se fait que les plus hardis aient de si étranges timidités.
C'est donc bien difficile d'oser être bon, d'oser être sincère, d'oser toujours être soimême ?
Oui, nous le savons tous, hélas ! car nous en avons tous souffert.
Oser être bon ; nous croyons l'être , nous le sommes, mais d'une bonté qui n'est qu'une ébauche : nous avons pitié, nous désirons faire du bien, nous sommes émus et nous
parlons avec un sentiment vrai inspiré par notre bonté qui est touchée, mais combien de fois notre bonté va-t-elle au delà des paroles ? Elle ne sait pas se transformer en activité et en secours efficace, arrêtée, le plus souvent, par la timidité qui nous paralyse. Et je crois que lorsqu'il s'agit de souffrances morales, nous osons encore moins que devant la misère matérielle, nous approcher de cette vie triste; nous ne faisons rien pour gagner la confiance d'un être qui ne se plaint pas mais que nous devinons écrasé sous son trop lourd fardeau. Le coeur débordant de compassion et de sympathie, nous laissons tomber des paroles banales ou froides, comme si, ce qui, en nous, est bon et aimant était enchaîné et incapable de se manifester !
Qui donc, en jetant un regard sur sa vie, n'y trouve pas le remords, ou au moins le regret, de ce qu'il aurait pu faire et n'a pas fait, de ce qu'il aurait dû dire et n'a pas dit ? Et l'heure s'est envolée avec l'occasion d'être secourable. Nous n'osons pas davantage être sincères. Nous le sommes peut-être dans le sens de ne pas mentir. Mais cela suffit- il ? Sommes-nous entièrement soncères avec les autres, le sommes-nous toujours avec nous-mêmes ? Entre le mensonge que nous écartons avec mépris et l'absolue sincérité où l'âme s'ouvre toute grande, il y a place pour tant de demi-vérités ! Nous parlons, nous écrivons avec une grande circonspection, et presque toujours, quelque
chose reste au fond de nous qu'il aurait été bon et bien de dire mais que nous avons retenu par une pusillanimité que nous décorons du nom de prudence. La sincérité fait la force et le charme des relations d'amitié et de l'intimité familiale, et si tant de ces liens d'affection sont fragiles c'est parce que nous n'osons pas être sincères.
Enfin, nous n'osons pas être nous-mêmes : nous nous donnons pour ce que nous ne sommes pas et ce que nous avons de plus délicat, de plus profond et de plus vivant en nous, nous le cachons derrière des paroles vaines et des gestes puérils. Pourquoi dissimuler ainsi nos meilleurs sentiments, nos tendresses, nos pitiés, nos vertus ? Si nous osions être constamment nous-mêmes, tout irait mieux dans le monde et des abîmes de désunion seraient comblés !
Mais nous ne nous permettons même pas d'être nous-mêmes, vis-à vis de nous-mêmes! Avec une persévérance inexplicable nous décourageons le divin en nous. Nous réprimons nos élans de générosité et d'affection avec une dureté inflexible qui finit par user ce que nous avons d'exquis dans l'âme.
Pour cultiver l'animosité et refuser le pardon nous faisons intervenir l'orgueil et la rancune, et en invoquant le sordide intérêt, nous prétendons que la raison nous défend d'être généreux: peu à peu, à force d'avoir fait taire les vertus dont Dieu nous avait dotés, nous cessons vraiment d'être
nous-mêmes, nous nous transformons et Dieu, à son tour, refusera peut-être de nous reconnaître. . .
Et le monde est rempli d'êtres qui sont animés d'une singulière défiance les uns contre les autres, qui vivent sournoisement sur la défensive et comme s'ils n'étaient ni bons ni sensibles ni aimants; ils sont malheureux et ils se plaignent de n'être pas aimés!
Temps Perdu
"Perdu, hier, entre le lever et le coucher du soleil, deux heures d'or enchâssées chacune dans soixante minutes en diamant. On n'offre pas de récompense, car une fois perdues, on ne les retrouve plus."
Je voudrais que cette phrase, joliment enluminée sur un carton, fût glissée dans le cadre des miroirs des jeunes filles à côté du tally, du programme de bal, des photographies qui agitent leurs petits souvenirs devant les yeux de la paresseuse qui bâille, en se coiffant, entre dix et onze heures du matin. Deux heures perdues ! Ce serait peu ... ce sont des heures et des jours et des mois qui sont perdus, et la difficulté serait de trouver deux heures utiles chaque jour dans ces vies frivoles où la prudence la plus humaine n'est pas observée ?
J'entendais un médecin sérieux dire que deux ans de vie mondaine suffisaient pour développer la tuberculose chez la moitié des jeunes filles qui sortent et conpromettre la santé générale de l'autre moitié.
D'ailleurs, il n'est pas besoin que la science parle ! Le simple bon sens fait comprendre combien est malsaine la vie de ces enfants qui veillent la nuit et dorment le jour, et qui passent tant de temps dans l'atmosphère surchauffée et viciée des salons trop remplis. Chaussées de bas de soie et de souliers légers, vêtues de robes transparentes, elles sont exposées à des refroidissements dangereux, quand, après avoir dansé plusieurs heures, elles sortent dans la nuit par un froid de vingt- cinq sous zéro. Et la surexcitation continuelle et l'habitude déplorable de la cigarette de plus en plus répandue !
Et voilà pourtant comment sont préparées au mariage et s\, la maternité les jeunes filles du monde de nos jours ! Ne nous étonnons pas des catastrophes matrimoniales et du nombre croissant des orphelins dont les mères sout encore vivantes !
Mais nous n'y pouvons rien ! gémissent les mères. Le courant est trop fort, comment pouvons-nous y résister ? Tout le monde permet ce que je tolère !"
C'est là une excuse qui équivaut à celle-ci: nout le monde boit du poison, ma fille fait comme les autres, mais je lui ai recommandé d'êtreprudente.
Pour aider ces mères puériles et faibles, je leur dirai que, Dieu merci, tout le monde ne suit pas le courant qui les entraîne. Il y a encore des femmes chrétiennes, sensées et qui aiment assez leurs enfants pour ne pas les sacrifier à la mode et à la perversité du monde.
Elles permettent à leurs filles de sortir dans le monde mais non d'en devenir les esclaves et les victimes; elles consentent à ce qu'elles s'amusent, à la condition que le plaisir soit une distraction et non le but de leur vie. Elles exigent que cette vie soit réglée et remplie d'occupations utiles. Elles se font aider par leurs filles et leur enseignent ainsi à acquérir les vertus nécessaires aux gardiennes du foyer et aux bonnes mères. Car il serait insensé de croire qu'en ne cultivant chez les jeunes filles que la vanité, l'égoïsme et la paresse, on en fera des femmes modèles ! Quand un jeune homme a terminé ses études, si ses parents lui donnaient trois années oisives vouées à la seule recherche du plaisir, ils en feraient probablement un chenapan! Est-ce bien plus sage de sortir une jeune fille du couvent pour la jeter dans le tourbillon mondain ? Et que les mères ne croient pas qu'il soit si difficile de réagir contre les habitudes actuelles ! On ne leur demande pas de réformer la société mais simplement d'avoir soin de leur fille : elles répondent de son âme, de son avenir, de sa santé, de son bonheur. Elles ont à remplir
vis-à-vis d'elle un devoir strict dont personne n'a le pouvoir de les dispenser.
Est-ce si pénible de garder son enfant, de faire d'elle sa compagne et son amie, de former sa conscience par des conseils et surtout par des exemples, de lui ouvrir les yeux sur les dangers de la vie frivole et sur l'impérieuse nécessité d'accepter tous ses devoirs de femme en se préparant à les remplir ?
Quand chaque mère sérieuse aura rempli consciencieusement, tendrement et jusqu'au bout son rôle de mère, la réforme de la société sera bien près d'être accomplie!
Attirance
Avez-vous remarqué que, lorsque nos amis sont dans la joie, célèbrent un événement heureux, nous nous tenons volontiers à l'écart après les avoir félicités: nous craignons de gêner, d'être de trop. Sont ils malheureux au contraire, nous accourons, nous multiplions les témoignages de sympathie, sur un simple mot d'invitation, nous nous installerions chez eux : il semble que la peur d'être importuns ait complètement disparu, c'est comme s'il nous fallait notre part de leur douleur.
Il y a là, sans doute, de l'affection et une pitié bien naturelle pour ceux que nous aimons, mais il y a plus, je crois. Cette atti
rance de la douleur chez les autres, nous la trouvons, sous une autre forme, dans notre propre douleur. Avec quel soin jaloux nous la gardons, comme il nous semble qu'elle soit profanée par les sympathies banales: nous la tenons cachée comme un trésor terrible et précieux que nous aimons.
Et voyez quel regret poignant nous éprouvons, presqu'un remords, quand, fatalement, avec le temps, notre douleur nous quitte, que les traits de ceux que nous avons tant pleures s'effacent et que nous pouvons, sans trembler, relire des lettres qui furent un jour pour nous des messagères de vie ou de mort. C'est donc que la douleur est un de nos biens ? Elle éveille ce qu'il y a de plus caché, de plus mystérieusement bon dans nos âmes et nous lui rendons une sorte de culte.
J'ai pensé à cela hier après avoir rencontré une personne qui m'expliquait fébrilement tous les moyens qu'elle prenait pour se distraire d'une perte douloureuse ... elle m'a paru anormale, je lui voyais une âme pauvre et j'en avais pitié, de cette pitié un peu méprisante que nous inspire le mendiant qui refuse du travail.
Savoir souffrir, savoir être heureux, c'est vivre tout entier avec son âme et selon la volonté de Dieu qui a créé pour nos âmes la profondeur du bonheur et de la douleur.
Je le sais, tous nous redoutons la souffrance et nous cherchons à l'éviter, c'est
naturel et bien légitime, mais quand elle nous atteint, c'est notre noblesse de l'accepter bravement, dans toute sa tristesse, et notre générosité porte en elle sa récompense: nous ne tardons pas à sentir en nous l'action bienfaisante de la douleur: elle fond notre égoïsme et nous rapproche de tous ceux qui sont malheureux.
Et puis elle passe. . .le coeur le plus fidèle ne peut retenir toute sa douleur car on ne peut passer son existence dans un sanctuaire. La vie reprend ses droits, impose ses devoirs et offre de nouveau ses joies, et notre âme rassérénée se tourne vers le bonheur comme la fleur vers le soleil, et doucement il lui vient, de toute la beauté et de tout l'espoir du monde que Dieu fit pour elle, de la beauté mystérieuse des âmes, de sa propre puissance d'aimer et de donner de la joie.
Donner de la joie, c'est la leçon qu'apprend le mieux l'âme dans la douleur, mais elle ne peut donner que ce qu'elle possède et elle ne possède que ce qu'elle a su trouver.
Où ? Comment ? Partout, en soi et autour de soi, il y a des parcelles de bonheur: il n'y a qu'à les voir, à les recueillir et à les distribuer généreusement. Après avoir respiré le parfum des roses, vous les donnez à ceux qui ne savent où les cueillir et, ô miracle ! les autres possèdent vos fleurs et vous les avez toutes encore et leur parfum ne cesse de vous réjouir.
Je voyais à l'hôpital une petite fille in-
firme, triste et taciturne. Elle me répondait à peine et je ne parvenais à l'intéresser un peu qu'en faisant de grands frais d'imagination. L'autre jour, quand je franchis le seuil de la salle, ses yeux me cherchèrent avec une expression si joyeuse que son petit visage laid en fut transfiguré. J'approche de son lit et elle retire de sous ses couvertures quatre tulipes qu'elle me tend en disant d'une voix toute tremblante de plaisir : "C'est pour vous!" .
Elle avait trouvé la bonté de son coeur et un bonheur, jusque là inconnu, dans ce geste nouveau pour elle, la pauvre, qui n'avait jamais rieneu à donner !
Nous pourrions essayer de cette méthode pour attraper du bonheur mes chères soeurs! Donnons nos fleurs, nos sourires, notre esprit, quelquefois notre présence; donnons notre confiance, notre bienveillance et notre amitié, et pour finir mon sermon comme il convient, nous créerons ici-bas notre petit paradis où tous les malheureux voudront entrer ! C'est la grâce que je vous souhaite . .
Les oiseaux de Nazareth
Je regardais des livres dans une librairie à côté de deux religieuses qui choisissaient des images : — "O ma Soeur ! Voyez celle-ci!
Oh ! Puis-je en prendre trois ?" fit la plus jeune, à la fois ardente et timide. Ses yeux clairs priaient gentiment et sa bonne vieille compagne autorisa, d'un signe de tête, la grosse acquisition. Quand elles se furent éloignées, je voulus voir la jolie chose qui avait allumé cette lueur de convoitise dans les yeux de la jeune fille.
Vraiment l'image était exquise : un Jésus d'une dizaine d'années pétrit de l'argile: à côté, sur une pierre, un groupe d'oiseaux, un autre inachevé dans ses doigts mignons. Joseph, debout sur le seuil de leur petite maison regarde l'Enfant extasié qui suit des yeux un de ses oiseaux s'élevant dans l'espace. Tous les détails sont évocateurs : on se figure la clarté radieuse de ce ciel d'Orient enveloppant de lumière l'enfant Jésus, et Joseph intéressé et admirant le travail du petit sculpteur. Jésus lui-même regarde ses oiseaux avec complaisance, et on croit l'entendre: "Il ne leur manque que le souffle. . . que je voudrais les voir s'envoler !" Le père sourit d'un souhait si irréalisable. Et voilà que Jésus reprend dans ses petites mains tous les oiseaux d'argile, il se penche sur eux pour les baiser, comme font les enfants qui ont de si adorables tendresses pour les choses, et soudain, sous le souffle divin, prenant leur vie dans le désir de Jésus, les oiseaux palpitent, se transforment, deviennent des petits êtres chauds et vivants et qui s'envolent pour obéir au petit Dieu émerveillé
qui leur a dit : "Montez vers mon Père, portez-lui tout l'amour de mon coeur qui le remercie !"
J'ai acheté une de ces images, je l'ai piquée au-dessus de ma table de travail, car elle est un symbole de ce que peuvent devenir nos pensées humaines si un souffle divin les anime et leur permet de s'envoler là où leur passage laissera un rayon de lumière ou de force.
O la merveille, que dans ce monde rempli d'événements extraordinaires, de grandes actions, de personnages illustres, de travaux importants, la moindre petite action, une parole entendue au hasard, puissent avoir assez de retentissement dans les âmes pour éveiller des activités nouvelles et faire la vie meilleure !
Pour ne rien perdre de cette merveille, il suffit d'être attentif à recueillir la beauté qui, sans cesse, se dégage des âmes en gestes ou en paroles timides. Je pense aux délicieuses pensées qui êclôront dans la cellule de la petite religieuse contemplant les oiseaux de Nazareth; je pense aux âmes qui recevront d'elle, et peut-être un peu de cette lettre, un reflet de ces pensées et je me dis que l'artiste qui imagina la scène ravissante et la vit d'abord dans son âme, a donné la vie à plus de beauté pure et de grâce charmante qu'il ne s'en doutait peut-être, et alors, qu'y a-t-il de plus consolant que ce pouvoir, avec si peu, de faire circuler dans le monde un peu