‹ Lettres de FadetteChapitre 5 sur 5 · I - IL. ■ ■ I , . ■ ■ ■■■ -I ,M. __ · texte numérisé non relu

I - IL. ■ ■ I , . ■ ■ ■■■ -I ,M. __

plus de beauté et de bonté. Si vous vivez des heures tristes, vous me répondrez peutêtre que nous avons la même puissance pour créer les pensées troublantes et les impressions malfaisantes! Je ne crois pas, cependant, que le mal se produise avec la même facilité que le bien : il n'est pas si fort, il passe, il ne s'implante nulle part pour toujours, — aucune âme n'étant exclue du pardon et de la régénération, — tandis que la plus légère semence de bien, parce qu'elle est divine, germe obscurément et finit par s'épanouir dans les coeurs où l'on n'osait plus l'attendre. Voilà le secret des générosités, des dévouements imprévus qui ont jailli après avoir été longtemps invisibles et insoupçonnés. Cette certitude du bien qui ne se perd jamais rend la vie attachante et meilleure, elle nous fait plus indulgents pour les autres, plus patients avec nous-mêmes, car parfois nous nous traitons durement.

Découragement

Il faut quelquefois beaucoup de volonté et un grand courage pour accomplir toutes les tâches qui sont la trame d'une journée ordinaire, et qui, habituellement monotones et insipides, deviennent odieuses quand elles nous arrachent à la pensée qui voudrait nous absorber. Ranger du linge, repriser des bas,

préparer le menu, donner des ordres, les répéter, en surveiller l'exécution et sentir dans son coeur une inquiétude qui le ronge, un chagrin qui le tourmente, et auxquels on refuse de s'arrêter parce que la foule des petits devoirs vous appellent, vous accrochent, enchaînent votre pensé et votre volonté c'est une fine torture qui a éprouvé bien des vertus féminines. Les vaillantes y vont de toute leur énergie en essayant de ne pas crier leur angoisse et d'être actives, attentives et patientes. Parmi elles il y en a qui ont même appris à bénir la contrainte tyrannique qui leur enlevait la liberté de s'occuper de leur chagrin. C'est que sur leur route, elles ont déjà rencontré des femmes qui, n'étant pas forcément distraites de leurs soucis ou d'une grande douleur s'y sont livrées entièrement. Délivrées des devoirs encombrants et des nombreuses responsabilités dont nous nous plaignons, mais privées aussi des bonnes tendresses exigeantes de la famille, elles ont été sans défense devant leur chagrin qui s'est emparé d'elles, les a roulées dans ses plis noirs et elles ne voient plus rien d'autre! Tout ce qui est en dehors de lui, c'est-à-dire d'elles mêmes, est négligé et oublié, et fatalement, l'épreuve qui devait élargir leur coeur et l'attendrir en lui faisant comprendre les épreuves des autres, l'a replié en un farouche mouvement d'égoïsme qui le déforme.

Ayons pitié de ces malheureuses qui s'isolent volontairement dans la vie parce que la vie les a blessées. . .elles n'ont rien compris: ni Dieu ni la vie ni leur propre nature, et ne nous plaignons pas trop des devoirs impérieux qui nous arrachent péniblement à nos chagrins. Ils sont un dérivatif bienfaisant et ils sont extrêmement utiles au maintien de notre santé morale.

Nous sommes trop portées à nous croire un centre auquel tout doit se ramener.

Soyons un centre, soit, mais un centre qui, au Heu d'absorber les rayons, les répande au dehors. Les instincts d'égoïsme auxquels nous cédons, quand nous nous désintéressons de nos devoirs immédiats, ont vite fait de nous aveugler et de nous affaiblir; nous ne voyons plus ce que les nôtres ont droit d'attendre de nous, ou, le sentant vaguement, nous n'avons pas la force de le leur donner.

Et pendant que nous empoisonnons notre âme de nos chagrins, d'autres âmes, dont nous ignorons les appels, s'en vont sans guide dans des voies détournées, et des enfants dont la mère est vivante sont abandonnés comme des orphelins !

Cette misère, je l'ai vue et j'en ai été navrée. Les mères n'ont pas le droit ni le temps de s'absorber dans la douleur! Elles doivent leurs larmes comme tout le reste aux enfants qui leur ont été confiées.

Le seul grand malheur réel, c'est de permettre à son âme de s'égarer dans un étroit

égoïsme qui l'empêche de réaliser le bien et le beau qui sont en elle. Comme Dieu répand sur la terre les rayons du soleil et les pluies bienfaisantes, Il envoie aux âmes la joie et la douleur; les uns et les autres sont nécessaires à l'épanouissement parfait des fleurs et des âmes. Toutes se redressent plus belles quand le soleil reparaît et, parce qu'il a plu, les fleurs ne cessent pas d'être une joie.

Boches

J'assistai impuissante à un drame qui se joua sous mes yeux au commencement de juin. Une petite maison d'oiseaux, solidement fixée au sommet d'un arbre mort, était devenue la demeure d'un couple de rossignols gris qui venaient familièrement autour de la maison, chercher les miettes de pain que chaque repas renouvelait. Or, un matin, un grand tapage à la maisonnette attira mon attention. Un écureuil était monté, en quête, probablement, des oeufs dout ils sont friands, et trouvant l'habitation à son gré, en avait chassé les propriétaires et en gardait la porte; les oiseaux affolés volaient en faisant de grands cercles autour de l'envahisseur et poussaient des cris perçants. Mais solidement assis sur le derrière, l'écureuil les défiait: en vrai boche, il

devenait possesseur de ce qu'il avait pris parce qu'il était le plus fort.

Les oiseaux ne s'apaisèrent que vers le soir. Ils refirent un nid dans un sapin touffu, tout près de la maison et ils continuèrent avec nous leurs relations de bon voisinage, enseignant plus tard à leurs petits que nous étions des amis.

Les écureuils aussi élevèrent des enfants dans leur maison volée, et jusqu'à aujourd 'hui tout semblait leur réussir malgré leur malhonnêteté ; je me disais toutefois : "Comment feront les petits pour descendre de là? La mère va et vient, et sans la moindre hésitation elle accomplit des merveilles d'équilibre, mais elle n'a pas commencé une telle gymnastique à six semaines ?"

Il faut vous dire que l'arbre n'a pas une branche: c'est une haute et mince colonne sur laquelle une planchette soutient la maison et déborde autour en formant une plateforme assez large. Pour en descendre, il faut un bond en bas, en calculant bien son élan pour retomber sur l'arbre et chaque fois que je vois exécuter le saut périlleux, je m'attends à une catastrophe.

Ce matin, à plusieurs reprises, il y eut, dans la maison et sur la plate-forme, des discussions, des gronderies, des coups, des cris désespérés des petits qui refusaient de se risquer et rentraient se cacher dans leur nid. La mère les ramenait au-dessus de l'abîme et les scènes recommençaient sans plus de

succès, Les parents sont inquiets et furieux. En n'écoutant que leur ambition et leur désir effréné de conquête, ils se sont aveuglés sur les conséquences d'une installation si contraire aux habitudes des écu reuils et les petits paieront peut-être de leur vie leur soumission aux ordres impérieux de leurs parents.

Les hommes et les bêtes ont les mêmes défauts: c'est étonnant et humiliant de constater les ressemblances! Comment se fait-il que l'âme, dont nous sommes si fiers, ne nous ait pas élevés au-dessus de toute comparaison ?

Il n'en est rien: Comme les écureuils, les hommes disent: "Ote-toi de là que je m'y mette," et s'ils sont riches et forts, ils prennent ce qui les tente et ils jouissent paisiblement du fruit de leurs injustices.

Les hommes aussi, comme les écureuils, manquent de discernement. S'illusionnant sur les capacités et les forces de leurs enfants, ils exigent d'eux un travail au-dessus de leur âge, et si tant d'enfants sont ignorants quand ils vivent près des écoles, c'est que les parents les exploitent et préparer t, sans s'en douter, des révoltés, qui, un jour, demanderont compte à la société de l'égoïsme et de la bêtise de leurs parents.

Et chez nous, comme chez les oiseaux, il y a des êtres courageux que rien n'abat:

vaincus, chassés, ruinés, ils recommencent bravement leur vie; reconnaissant l'erreur

d'attirer l'attention des envieux, ils refont leurs nids dans l'onbre d'une vie retirée et y élèvent leur famille en édifiant une fortune modeste et silre.

Chez les hommes et chez les bêtes, il existe des êtres de proie cruels et malfaisants, toujours à l'affût pour profiter des erreurs et des imprudences, intriguant toujours pour abuser de la générosité et de la confiance des autres.

Ils sont quelquefois les instruments de leur propre perte et, comme dans le cas de mes petits écureuils, leurs crimes retombent sur la tête de leurs enfants et leur succès apparent est éphémère.

Mes chers lecteurs, quand on flâne dans une solitude agreste, on ne peut guère qu'observer les curieuses petites créatures qui nous entourent et l'on fait des rapprochements dont je m'excuse auprès des grands orgueilleux qui se croient toujours les seigneurs de la Création!

Les Oeillets de Madame Goderre

Il y avait si longtemps que les commères du village avaient décidé que Joseph Brisard épouserait la veuve Goderre, que l'émotion fut grande, mais non la surprise, en voyant le bonhomme traverser la grand'rue avec un oeillet blanc à sa boutonnière. Or,

de ces oeillets il n'y en avait que dans le jardin de Marne Goderre et elle n'en donnait jamais à personne ! Vous saisissez ? Or avait là la preuve évidente que Joseph Brisard avait fait la grande demande et qu'il avait été agréé. D'un perron à l'autre, la nouvelle se transmettait et les commentaires étaient animés et d'ailleurs bienveillants.

Veufs tous deux, vieux tous les deux, ils avaient chacun un peu d'argent et, de l'avis de ces sages bavardes, ils se convenaient parfaitement.

La demande en mariage avait été simple et brève : — "Je suis sûr que vous êtes une bonne femme Marne Goderre et sans me vanter, je vous ferais un bon mari. Voulezvous qu'on se marie?" Elle avait dit oui, sans phrase et sans émotion apparente.

Mais, s'attendant à cette démarche, elle avait compté qu'un peu de sentiment serait de la partie; elle se rappela, involontairement, la déclaratiou si tendre de son Georges, trente ans avant et elle soupira. Joseph Brisard, de son côté, était désappointé: il admirait sincèrement la femme de son ancien ami, mais il aurait aimé qu'elle parût un peu émue. Ah ! comme elle était gentille, sa petite blonde d'autrefois, quand il lui avait demandé d'être sa femme ! Et comme il tremblait lui, déjà mûr, craignant d'être refusé par l'enfant de dix-huit ans. Il soupira aussi, mais il secoua vivement l'espèce de gêne qui suivit leur accord si peu sentimen-

tal. Quand il s'en alla, elle l'accompagna dans l'allée du jardin il lui demanda un oeillet blanc qu'elle épingla à sa boutonnière.

Le soir, à huit heures, il arrivait, toujours fleuri, mais d'un oeillet un peu fané que vit de suite sa solide fiancée qui ne donnait pas ses fleurs pour les voir mourir ! — "Georges l'aurait mis dans l'eau," — pensa-t-elle.

Le bonhomme, installé dans une grande berceuse, demanda la permission de fumer, et pendant qu'il bourrait sa pipe, madame Goderre tirait à elle son tricot, et tout à coup, involontairement, elle laissa échapper sa pensée : — "Georges ne fumait jamais!" — Surpris, décontenancé, il retira sa pipe. — Vous me l'aviez permis. . . — Oh ! pardon, continuez, je vous en prie, oui, je vous l'ai permis et je veux que vous fumiez, Jos !

Jos! — elle l'avait appelé Jos, comme faisait sa petite Luce; le nom lui revenait avec des intonations caressantes, et mû par une répugnance à mêler le passé au présent: —Peut-être, fit-il lentement et en cherchant ses mots, peut-être marne Goderre, comme nous ne sommes plus jeunes, vaudrait-il mieux m'appeler Joseph, vous ne trouvez pas que ça convient mieux à un homme de mon âge? —

La conversation ne fut pas bien animée: leurs souvenirs de jeunesse persistaient à tendre entre eux un voile, et distraits, tirés en arrière par leur passé heureux et lointain , ils n'arrivaient pas à être franchement et

cordialement attentifs l'un à l'autre. Quand dix heures sonnèrent, il se leva prit son chapeau, hésita, fit trois pas, revint, et prenant son courage à deux mains: — Il n'y a rienpour retarder notre mariage, Charlotte, si vous fixiez le jour? — Elle eut un choc: interdite, étourdie, il lui sembla que la parole l'abandonnait, mais tout à coup, elle vit clairement que ce mariage était impossible, et elle le lui dit bien doucement : elle l'estimait bien, mais jamais elle ne pourrai ainsi abandonner son Georges, elle était sûre que lui ne se serait pas remarié si elle fut partie la première. "Et, j'ai l'impression, ajouta-t-elle, que vous éprouvez la même chose que moi : nous ne serons pas heureux." — Il ne dit ni oui, ni non, il tournait son chapeau. Enfiu, lui tendant la main : — Nous avons le temps d'y réfléchir, vous chan gérez peut-être d'idée? — Et il partit, la laissant un peu dépitée qu'il ait pris son refus si tranquillement.

Deux jours après, la voisine de Madame Goderre, n'y tenant plus, arriva avec son tricot pour une "petite jase." Toute frétillante de curiosité, elle avait à peine enlevé son chapeau qu'elle félicitait son amie et lui demandait à quand le mariage. — Jamais, répondit la veuve. C'est vrai que Joseph Brisard m'a demandée, mais j'ai refusé : je ne puis me décider. Je passerais ma vie à me tourmenter et à me dire que Georges m'accuse d'infidélité . . .

L'autre éclata de rire : — "Quelle bêtise, marne Goderre! Votre mari! Il était comme tous les autres: il vous aimait bien, mais il vous aurait vite oubliée, et quand à ce que vous faites maintenant, ça ne le tracasse plus! N'allez pas manquer une telle chance! Joseph Brisard est riche, il n'a ni parents, ni enfants, vous non plus; c'est un bon et honnête homme; il a besoin d'une femme comme vous pour avoir mieux soin de lui que sa première, une petite sans-dessein qui ne lui a jamais donné de confort. Mariez-vous, ma chère amie, c'est triste de vieillir toute seule."

— "Elle a peut-être raison," se disait la veuve en prenant son souper solitaire, "et si je savais que Georges ..."

Le soir, ne pouvant dormir, elle était dans l'obscurité près de sa fenêtre ouverte, et dans le silence, la conversation de ses deux voisines lui arrivait très distincte : — Son Georges! Non, il n'aurait pas été veuf longtemps, et ça ne lui coûtait pas de faire de l'oeil aux femmes ! Je le vois encore passer, le matin, avec ses oeillets blancs, qu'il donnait en passant à la petite femme du vieux Brisard et ça jacassait à la barrière !! Je crois bien qu'il n'y avait là que des oeillets et des oeillades, mais c'est pas pour un homme comme lui qu'il faut que sa femme s'enterre! Ah ! Non !"

Ses oeillets ! . . . Son Georges les donnait à cette petite écervelée! Ce fut un rude

coup pour la veuve! Mais la réaction fut salutaire. Quand elle eut recouvré son aplomb, elle fit de si jolis saluts à Brisard qu'il comprit que le vent avait tourné, et que bientôt il mènerait à l'autel une madame Brisard qui ne se laisserait plus inquiéter par les fantômes.

Le Sorcier

Le beau lac Tremblant, aux eaux profondes et agitées, étendait maintenant sous nos yeux ravis sa surface bleue dans laquelle ses îles baignaient comme d'immenses corbeilles vertes. Nous avions atteint l'extrémité nord, et voilà que, sous les arbres qui se rejoignaient et en dissinulaient l'entrée, nous pénétrâmes dans la Rivière Cachée, si bien nommée, où nous glissions parmi la verdure des joncs et des nénuphars.

Les rives, aux tournants imprévus, étaient couvertes de fleurs et peuplées d'écureuils gris, d'oiseaux innombrables et de grands papillons qui venaient jusqu'à nous et se posaient sur les hautes herbes que le canot couchait sur notre passage et qui se relevaient gracieusement après ce bain forcé: des insectes bleus ou dorés, d'un éclat métallique, se posaient sur nous en fredonnant leur petite chanson monotone.

Je revivais des impressions d'enfance:

j'avais voyagé, en lisant, dans des pays semblables à celui-ci, où, la nuit, les fées venaient animer la solitude et jouer avec les rayons de lune.

En repassant le long du mont Tremblant, les légendes du grand Manitou Ewitchi, puissant, magnifique et terrible me revinrent à l'esprit, et je me perdais dans ces rêveries fantastiques, quand le vieux Moïse, notre guide, mit en fuite la divinité sauvage en me demandant à quoi je "jonglais."

Et plutôt que de lui avouer mes "jongleries," je le questionnai, et il se mit à se raconter avec une langue et une verve inimitables.

La centaine d'ours tués, les têtes de loups payées par le gouvernement, les pèches mirobolantes, toute sa vie aventureuse de campeur et de trappeur dans la forêt sauvage me furent présentés en tableaux vivants que je n'oublierai pas.

— On m'a dit, monsieur Fleury, que vous aviez le don de découvrir les sources ?

— Bédame, oui, j'suit un sourcier. Mais ça, Madame, c'est pas forçant. A soixantequinze ans, que j'aurai faites le quinze août, c'est une ouvrage plus douce que de coucher un âbre à terre ou de tuer ud ours."

Je voulais me renseigner et mes questions se multipliaient.

— Voilà, c'est ben difficile de vous expliquer clairement comment la baguette sent l'eau; si vous voulez venir avec moi, ce soir,

je vous ferai voëre: rien comme de voere avec ses yeux, et m'est avis que si le bon Dieu se cachait un peu moins, il y aurait moins d'incroyants."

Et le soir nous vit, le vieux Moïse et moi, monter, par le bois, le sentier pierreux qui va rejoindre la grande route. Au bruit de nos pas, les perdrix se levaient et s'enfuyaient, les écureuils regagnaient les sommets , et les oiseaux sifflaient avec impertinence en s'avertissant de notre passage.

Devinaient-ils que nous allions à la recherche d'un filet d'eau avec nos branches de coudrier, et que par la magie de nos petites baguettes nous prétendions connaître avec certitude l'endroit d'où l'eau jaillirait dès qu'on y creuserait ?

Curieuse, un peu incrédule, tenant avec fierté mes petites branchettes taillées en fourches, je suivais mon guide, en m'extasiant sur la beauté du soleil qui disparaissait derrière la montagne incendiant le ciel et le lac.

Le bonhomme me fit signe d'arrêter. Il tenait fortement, de chaque main, les deux branchettes latérales et la branche principale pointait en haut. Très lentement, comme s'il accomplissait un rite, il se mit à marcher, et je ne perdais par des yeux le bois magique. Et voilà que je le vois s'animer, trembler, puis d'un mouvement continu s'incliner vers la terre: on sentait, on voyait la résistance que lui opposait les mains serrées du sour-

cier, si bien que la baguette se brisa, non sans que le bout dirigé d'abord vers le ciel ne se fut tout à fait tourné vers le sol. Il recommença sa démonstration plusieurs fois, avec la même solennité et le même succès, et il me proposa de l'imiter.

C'est la foi qui me manque ou le don ? Ma baguette n'eut pas même un frisson. Hélas! je n'ai pas le fluide merveilleux qui guide les âmes vers les sources d'eau vive ! Mais j'ai acquis une certitude parce que j'ai vu le miracle. Il a raison, le vieux Moïse. Rien comme de voëre!

Je crois aux sourciers désormais : ce sont des êtres privilégiés et un peu sorciers, c'est du moins ce qu'ils croient en leur for intérieur.

Le Secret Rongeur

Parmi les douleurs de toutes sortes qui blessent les âmes humaines, l'une des plus cruelles est celle qui, à tout prix, veut se cacher afin de n'être pas devinée.

Tapie dans le coeur, comme une bête malfaisante, sans cesse elle le ronge, interrompant le sommeil, la nuit, et mordant et griffant, le jour, quand on espère avoir trouvé une heure d'oubli.

Le coeur, tourmenté sans cesse, ne s'habitue pas à cette torture, la pensée toujours

ramenée vers elle est imcapable de se fixer ailleurs.

Cependant la pièce où chacun de nous joue son rôle forcé continue à se dérouler: on attend vos réponses, on vous regarde agir: on s'étonnerait et on se scandaliserait si vos sourires et vos paroles n'étaient pas d'accord avec le personnage heureux de la pièce que vous représentez. Les jours s'en vont, les saisons changent, mais le chagrin demeure: vos yeux se remplissent de larmes à tout ce qui le rappelle, et le coeur est si lourd, si lourd que vous épuisez vos forces à le porter en vous.

Les années guériront-elles la plaie douloureuse? Pas dans les âmes profondes où les racines d'un sentiment atteignent le fond même du coeur.

La mort de l'être le plus aimé ne cause pas cette amertume de la douleur, car nous restons étroitement unis à nos morts si nous les gardons de l'oubli.

Non ce qui passe sur le coeur comme un feu dévastateur, laissait derrière lui un désert aride où plus rien ne fleurira, c'est la trahison d'un ami en qui reposait la confiance entière: vous supporteriez peut-être une diminution de son amitié; vous ne pouvez endurer qu'il soit méprisable! D'être forcée de lui retirer votre estime est plus douloureux que de le voir s'éloigner de vous.

La sécurité des jours passés vous supplicie, elle reposait sur le mensonge: détours, ruses

et tromperies, vous revivez le tout et votre coeur essaie en vairj de ne pas croire à tant de duplicité.

La pensée que, pendant que vous lui prodiguiez les trésors d'une affection confiante, il vous jouait la comédie de la sincérité et de la vertu, est un venin qui empoisonne toutes vos relations d'amitié. Celui que vous aviez mis si haut était indigne de votre estime, les autres, tous les autres la méritent-ils davantage ?

Chez un grand nombre, ce doute engendre la dureté: les protestations les font sourire, les larmes ne les émeuvent plus: ils ne peuvent plus croire! Comédie! Comédie! crie en eux leur chagrin, le bourreau qui refuse de les quitter et qui ne veut pas se taire!

Cette trahison pèse sur leur vie comme une malécdition qui la ruine et qu'ils n'ont pas méritée. Ils s'indignent de leur impuissance devant cette injustice, ils sont scandalisés des succès du traître qui, au dehors, continue ses mensonges et vole l'estime de ceux qui l'admirent. Parce qu'il n'a ni coeur, ni honneur, c'est lui qui est heureux ?

Ces réflexions sont les échos de tant de confidences entendues de tant de drames devinés! Que nous en frôlons de ces douleurs dissimulées sous des sourires, de ces vies brisées sans que rien n'y paraisse aux yeux distraits.

Presque toujours les victimes des traîtres et des menteurs sont des êtres sincères, qui

ne soupçonnent pas les bassesses dont ils sont eux-mêmes incapables.

Chaleur

L'ombre enfin descend sur la terre brûlée et séchée par la chaleur : des bouffées de vent chaud passent sur nous avec leurs rumeurs et leur parfum, et puis elles s'en vont ailleurs et plus une feuille ne bouge. Une fumée bleue et légère comme une fine mousseline adoucit tous les contours : c'est' le repos, le silence, mais toujours cette chaleur torride qui accable les corps et les âmes!

Nous sommes livrés sans défense à ce qui déprime le corps et comme alors notre âme devient molle et sans ressort! L'impatience l'agite, l'effort lui répugne, toutes les concessions plutôt qu'un geste de résistance, et ceux qui dépendent de nous, enfants, serviteurs, employés, profitent de cette inertie qu'ils devinent, et c'est la source de difficultés qu'une fermeté raisonnée et égale aurait pu éviter.

L'énervement et l'agitation d'une âme faible et peu maîtresse d'elle-même se communiquent à son entourage comme une maladie contagieuse : les petits surtout les sentent et les reflètent immédiatement.

L'âme dirigeante d'une famille crée l'atmosphère de la maison où les jeunes âmes conciliantes ou exigeantes, paisibles ou tapageuses, généreuses ou mesquines reçoivent une première formation qui ne s'effacera plus.

Alors, il ne faut pas permettre à la température d'influer trop sur nos dispositions morales, et notre volonté d'été doit être aussi ferme et aussi raisonnable que si la chaleur n'était pas fatigante.

Une volonté raisonnable n'insiste pas sur les minuties, ne se disperse pas sur les détails; elle ne risque pas d'épuiser la soumission pour des vétilles et de n'en plus trouver pour les choses importantes.

En tout temps on a le devoir d'exiger que les enfants soient obéissants, respectueux, absolument vérédiques. Ensuite, fermons les yeux sur les choses secondaires. Ayons pitié de leur faiblesse : la chaleur les fatigue, et les énerve comme nous.

J'ai vu des grandes personnes bousculer et rudoyer des enfants pour un vêtement sali, un bas percé. On parle rudement aux petits et l'on s'étonne qu'à leur tour ils soient grossiers. L'impatience provoque l'insolence et l'injustice fait naître la révolte.

Quel calme et quelle réflexion la mère doit avoir pour n'être jamais injuste, pour ne pas laisser percer une préférence, pour ne pas humilier inutilement, pour ne pas donner

raison à celui qui a tort mais qui est le plus rusé et le plus habile.

L'oeuvre difficile et si longue de l'éducation commence par la propre rééducation de la mère. Pour réussir dans sa tâche compliquée et délicate, il faat de toute nécessité qu'elle pratique ce qu'elle enseigne. Tous les défauts y passent : elle est le point de mire de ses enfants et vous savez avec quelle finesse ils observent.

Ils ne formulent pas toujours leurs observations qui sont souvent des accusations, mais rien de leur échappe et ils s'autorisent de l'exemple de leurs parents pour échapper à leur direction.

Aidons les enfants à trouver leur âme : que leur petite conscience éveillée et éclairée, soit notre aide la plus efficace. Si les mères pouvaient comprendre à quel point leur tâche serait simplifiée si chez tous les petits enfants le sens chrétien était développé par elles.

La Grâce

Le soleil a disparu derrière les montagnes en laissant aux nuages de flamboyantes rougeurs, les vagues moirées du lac reflètent le ciel mauve et rose, et l'ombre du soir fait paraître plus sombres et plus sévères les vieux sapins dont la tête plonge dans l'eau

ransparente. Voilà que, dans le silence de l'immensité sauvage, arrive de très loin, apporté par le vent, le son affaibli de l'angelus dont la prière passe sur le monde : elle se mêle au mystère de la forêt, à la blancheur des routes indécises, au charme des montagnes baignées de brume bleuetée et vaporeuse, et sa voix éveille en nous la pensée des choses éternelles. Car nous ne ressemblons pas à celui qui disait : "Mon bonheur, c'est de ne jamais penser à mon âme!" — Quelle tristesse! Comme il faut avoir gravement offensé les autres et s'être offensé soi-même pour en arriver là ! L'âme qui se repose dans la solitude ne se fuit pas et les cloches du soir évoquent pour elle le bon souvenir de ceux qu'elle aimait et dont les yeux adorés ne pleurent olus ces larmes qui brûlent les paupières et le coeur.

La cloche si lointaine, flottante comme un rêve, grave comme un adieu, nous dit que nous sommes tous des passants sur la terre, que nous nous inquiétons de bien des choses vaines, que Dieu veille et nous aime, même quand nous sommes tristes de nous croire abandonnés. Car il y a des heures, que nous connaissons tous, où nous sentons davantage le poids de la chaîne, où les confidences de tant de coeurs torturés nous accablent, et il semble que les lames les plus aiguisées de la douleur séparent les chairs, le coeur et l'esprit. C'est comme si, en s'éloignant du bruit et du tumulte de l'existence agitée,

nous pouvions entendre plus distinctement la grande lamentation humaine qui regrette sans cesse ce qu'elle a perdu et soupire en vain après l'inaccessible.

Et tous les secrets surpris ou confiés passent devant nos yeux: les déceptions de l'amour, les trahisons de l'amitié, les arrachements de la mort, l'étreinte brutale de la misère, les meilleurs élans repoussés, la lassitude de l'effort quotidien, l'inutilité des dévouements, le remords des choses faites, l'effroi des choses à faire ! Au milieu de cette houle qui monte, l'âme éperdue chancelle, touchée par le doute: cette vie est elle vraiment un bienfait ? Pourquoi toute cette souffrance imposée à des malheureux qui n'ont pas demandé à vivre ?

C'est une petite agonie dans les ténèbres... mais la cloche tinte et l'ange vient qui répond à la plainte et nous apporte la grâce. La grâce! Le fluide mystérieux et divin, qui ranime et console, assure la foi, aide à dominer son mal et à vaincre le mal.

Nous sommes aeités, bruyants, et la grâce nous est souvent offerte sans que nous nous en doutions, et elle passe... Et quand la tristesse de la vie nous accable, nous sentons notre faiblesse et nous nous laissons écraser. . . mais l'angelus sonne dans l'air silencieux, une petite source chante sur la pente d'un roc gris, ou c'est une parole ardente disant une profonde vérité, peut-être la plainte des feuilles agitées dans la nuit. . .

Dieu se sert de toutes ses voix pour nous parler, et ses anges invisibles font briller de nouveau dans nos âmes la lumière qui éclaire tous les doutes et nous remplit soudain d'une joie inexprimable.

Nous savons maintenant que tout est bien, que tout est pour le mieux, puisque l'Amour veille sur le monde et que nos âmes vivent de l'amour qu'elles donnent comme le soleil donne sa chaleur.

C'est la grâce, c'est l'amour et c'est la joie; c'est le refus de l'âme de désespérer et c'est la foi sereine et inébranlable; et parce qu'elle nous est si nécessaire, Dieu ne cesse de la distribuer aux pauvres âmes qui se laissent troubler par les apparences.

Veillons, soyons attentifs, arrêtons les anges au passage : ils nous donnent toujours ce qui nous aide à vivre mieux et à croire, quand même tout, que la vie est bonne. . .

Dans le Brouillard au bord de la mer

Le brouillard vient du large, il monte lentement de la grève, enveloppant les formes, effaçant les lignes : tout est blanc, vaporeux, et dans l'air refroidi passe un grand frisson. Il me semble que le brouillard va me prendre aussi et me dissoudre. Roulée dans un chaud manteau, je reste tout de même dehors, regardant le spectacle étrange de la nuit noire

et du brouillard blanc s'emparant de la terre où rien ne bouge. . .pas même les vagues invisibles qui dorment. Les oiseaux et les enfants sont au nid, à peine distingue- 1- on des lueurs vagues derrière des fenêtres closes qu'on ne voit pas. Suis-je donc la seule au village à braver l'énorme fantôme rampant, qui, inlassablement, s'avance ? Et voilà que de loin m'arrive le petit air de Schumann que j'aime, celui qui recommence sans cesse, plaintif, doux et monotone comme le regret des bonheurs rêvés.

Un silence . . . l'ouate blanche épaissit, et l'air recommence, sur le violon cette fois, avec le piano qui accompagne en sourdine. Dans l'étrange solitude voilée où rien de familier ne se dessine, j'écoute mes pensées transformées en esprits chanteurs qui reprennent l'air triste et doux pleurant les songes défunts.

Encore un profond silence après des arpèges tremblants, comme une chute d'ailes blessées. Que se disent donc les deux, qui, de la-haut, laissent descendre vers moi cette musique qui recommence encore ? Se souviendront-ils toujours de ce soir unique où peut-être le coeur de chacun eut besoin de la musique dans le brouillard pour se faire mieux comprendre?

Le motif a été repris et interrompu plusieurs fois, puis dans les soupirs du violon, il est devenu si éteint, si lointain, que sûrement il

se mourait . . . et je n'ai plus rien entendu que le battement de mon coeur qui vivait, lui!

Le silence fut quelque chose de grand, d'infiniment triste dans cette blancheur impalpable qu'aucune étoile n'éclairait, qu'aucune ligne ne traversait, et je pus me croire toute seule dans un grand monde fini.

Malgré le froid et la vague angoisse, je restai là, attendant une lueur, la lueur que nous ne renonçons jamais à attendre! Mais rien ne vint! Le brouillard épaissi pénétrait comme de la pluie: je rentrai transie, toutes mes pensées étouffées par ces vapeurs glacées et je bénis le sommeil qui me ferait oubbier la profonde tristesse de la nuit.

Tous, dans notre vie morale, nous avons été perdus dans des brouillards semblables, ou disparaissait la trace même des indicateurs et des soutiens ordinaires. Les lumières du ciel étaient éteintes, les choses familières devenues étrangères, et nous restions solitaires, glacés, silencieux, ne voyant plus notre but, incapables de décider quelle route prendre !

Mais derrière les brouillards de la terre, il y a toujours le grand soleil qui finit par pénétrer, et le vent survenant roule les masses blanches pour les dissiper dans l'espace. Et derrière les brouillards de l'âme, il y a toujours la Vérité, une, immuable et parfaitement claire, pourvu que notre conscience reste droite et veuille fermement s'affranchir des pensées troublantes et vagues que

notre imprévoyance a laissées libres d'envahir notre esprit. Au fond, ce qui importe, quoi qu'il arrive, c'est la volonté de faire son devoir quoi qu'il en coûte, même quand on ne peut pas comprendre pourquoi il nous fut imposé.

La Petite Marie

C'est samedi au petit jour et la maisonnée est en ébullition. Chacun a déjeuné sur le pouce et le père Trudaine se prépare à partir pour le marché. Le cheval piétine dans la cour remplie de piaillements et d'ailes agitées; la basse-cour est de belle humeur et coquette au soleil; les pigeons volent en rond et s'appellent tendrement, le gros chien de la ferme a décidé d'aller lui aussi faire son petit tour à la ville; il saute au nez du cheval et sa queue éloquente décrit à son ami tout le plaisir qu'il se promet en trottant ces trois lieues dans la poussière de la grande route.

Le bonhomme Trudaine a placé sa dernière cage de poulets dans la charrette avec impatience : — Voyons, Julie, as-tu betôt fini de t'astiquer? La journée s'annonce chaude et j'ai ben de quo: faire à la ville!

Julie arrive enfin, pimpante et, Dieu lui pardonne '.poudrée, fardée, parfumée et frisée

L16 LETTRES DE t A DETTE

comme une actrice de cinq sous! Son père la reluque narquoisement. - - Cré bateau ! qu'on s'est enjolivée, la Julie! C'est pas pour dire, mais y a semblance que t'en as mis un peu trop ! —

Boudeuse, Julie grimr' dans la charrette sans répondre et ils parte, 't aux joyeux aboiements du chien qui s'est chargé de tous les bonjours.

Marie, sur le seuil, regarde longtemps la poussière soulevée par le lourd véhicule. Elle aimerait bien aller quelquefois à Sorel, mais ce n'est jamais son tour et Julie lui a brutalement expliqué pourquoi hier.

— T'as pas d'orgueil le vouloir te montrer à la ville! Pauvre i lie! tu ferais rire de toi! —

Elle n'est pourtant pas ridicule, la petite Marie. A la suite d'un ; ?cident, elle boîte et elle a une hanche ph - laute que l'autre, mais elle a un petit vist 'rais et rond que des yeux doux et rieurs tirent comme des étoiles. t

Elle secoue l'ombre du' souvenir triste et elle se met avec ardeur a ' -avail. Il y a les volailles à soigner, le vaches à traire, la cuisine et toute la ma' m à ranger et elle se hâte afin de profiter d«- son jour de congé. Elle pourra lire dans le livre de prix où est décrite la campagne qu'elle a sous les yeux et où sont presque photographiées ses voisines et elle-même.

L'après-midi vint et Marie, à l'ombre d'un gros pommier, lisait attentivement quand un vieillard qu'elle reconnut pour un prétendu "jeteux de sort" 'arrêta pour lui demander à boire. Il était vtigué, poussiéreux, mais il n'avait pas du to t l'air méchant, et la bonne petite lui offrit ta fraîcheur de son arbre pendant qu'elle i chercherait de quoi manger et se rafraîchir. Il but avec avidité le bon lait froid et il mit le pain dans son panier. — T'as donc pas peur de moi, la p'tite ? — Non, monsieur, comme vous voyez. — Pourtant que les gens de par icitte prétendent que je" jette des sorts? — C'est des bêtises et je bais que c'est pas vrai. — Comment que tu sais, si sûr que ça?

— J'vousaivudire votre chapelet à l'église et je sais que les jetsrx de sort c'est les amis du démon et ils fe prient pas dans les égli ses. — Regardez] : ça! c'est gros comme rien et ça raisonne <f i me un livre ! fait le bonhomme tout réjc ' Ben, moi, vois-tu, j'suis pas accoutumé de ±;c contrer quelqu'un qui se sauve pas quand j'arrive ou qui lâche pas son chien sur moi, vrai de vrai, ça me fait plaisir d'être si bien i **çu. Je fie revaudrai ce plaisir-là et tu te se viendras de moi et ce sera pas pour m'eu vouloir. —

Il partit reposé, content, et Marie avait dans sod coeur toute la joie du vieux et toute la douceur de sa bonne action. L'automne passa et le long 7 iver et un nouveau printemps, et un jour que la bonne odeur du

foin coupé embaumait la brise de juin, le père Trudaine reçut une lettre d'allure importante et il appela Marie, la savante de la famille.

C'était un notaire de Richelieu qui informait monsieur Louis Trudaine qu'un vieillard du nom de Joseph Chesné était mort et léguait "tout son avoir" à Marie Trudaine qui était la meilleure et la plus intelligente petite fille qu'il connût. Et cet "avoir" consistait en une somme de trois cent vingtcinq dollars! Marie n'en croyait pas ses jolis yeux et elle appela Julie pour relire la lettre du notaire. — Pas de danger, grogna l'acide Julie, qu'il me tombe une chance comme celle-là à moi !

Le petit brin de confiance

Septembre dévide trop rapidement son ruban de journées capricieuses aux ciels indécis où roulent des nuées d'orage sur des étendues bleues.

Les montagnes sont éblouissantes: toute la gamme du rose au rouge des érables se marie aux ors des ormes, aux bronzes des chênes, aux verts des épinettes et des sapins. Les arbres sont touffus comme en été et il n'y a que les grands vents pour leur arracher quelques feuilles.

Le jour, tout est lumière et splendeur, mais les soirées sont tristes nalgré le nombre et la clarté des étoiles. Les montagnes se dressent sombres et tragiques au-dessus du petit lacprofond et les feuilles, peureuses, frissonnent dans le vent, dont les longues plaintes montent et descendent lamentablement. Ce grand silence des soirs où, seul, le vent élève la voix, est très impressionnant. Dès neuf heures, la dernière lumière du village s'éteint; vous avez l'impression de veiller seule dans la nuit et la tristesse douce, celle que vous aimez, veille avec vous; elle est venue, chargée du souvenir de toutes les beautés que vous possédiez et qui vous ont été enlevées, comme les feuilles d'automne, dans toute leur grâce attachante.

Aimons le silence et la tristesse des soirs solitaires, ils sont bienfaisants pourvu que s'y mêle le "petit brin de confiance" dont parle si joliment Madame de Sévigné.

Ce joli brin de confiance, ne nous le laissons jamais enlever: gardons-le jusqu'au seuil de la porte qui s'ouvrira pour nous sur l'autre monde où tous nos espoirs seront réasisés.

Il faut nous en fleurir, afin que les autres, le voyant si vivant et robuste, même dans la tempête, même dans le frimas, nous demandent où, eux aussi, pourraient le cueillir. C'est en le leur expliquant que nous devenons pour eux une bénédiction. Ceux qui allaient se désespérer voient leur erreur, ceux

qui s'absorbaient en des regrets stériles relèvent la tête et entendent les voix de la vie qui leur crient d'agir et de marcher courageusement.

Nous passons parfois près des pauvres êtres qui détournent la tête pour ne pas voir notre beau brin de confiance. Amers et méprisants: "Ils n'ont pas souffert, disentils, ceux qui continuent à espérer et à sourire, mais nous, nous que la vie accable, ne saurions que faire de cette chimérique confiance!"

Ils sont les plus à plaindre, mais ils ne sont pas méprisables. Ils croient tout perdu, mais comme jamais rien n'est vraiment perdu, il faut, bien doucement, ramener l'espérance dans leur coeur, leur donner, presque malgré eux, notre brin de confiance, le leur épingler sur la poitrine, les aimer, leur rendre la vie un peu plus douce, afin qu'ils se reprennent à l'aimer, puisque quand même, il faut vivre!

Ayons tous confiance, non seulement dans la vie mais ayons confiance dans le mystère qui nous trouble et nous déconcerte. Comme ils sont inutiles nos éternels pourquoi auxquels rien ne répond ! Nous comprendrons plus tard . . . notre curiosité nous dispose à la révolte et c'est elle surtout qui nous rend malheureux.

Il est tellement plus simple d'accepter ce qui nous vient, sans amertume, sans récriminations, comme nous acceptons les variations de temps, avec la certitude que tout est

bien, même ce qui nous fait mal et que des bénédictions miraculeuses sortiront de nos larmes.

Si nous pouvions croire profondément que "le palais et l'étable, le poêle du pauvre et le lit du malade, tout est situé sous le même ciel, purifié et gardé par la même Puissance infinie."

Sur Veau

Il faisait très chaud, nous laissions le canot descendre lentement le courant, cherchant l'ombre des vieux saules du rivage : nous nous gardions bien de parler : mon compagnon, pour ne pas effaroucher le poisson, et moi pour ne pas mettre en fuite les pensées que le silence éveille. Nous atteignîmes ainsi un élargissement de la rivière, un étang tout fleuri de beaux nénuphars blancs : quelquesuns, grands ouverts, délicats comme des bijoux, dressaient leur tige brume au-dessus de l'eau somnolente, d'autres effleuraient à peine la surface lisse de l'étang, je les voyais remuer en cadence avec des gestes gracieux de nageurs; et il y en avait dont les fleurs complètement recouvertes paraissaient écrasées sous le poids de l'eau verte et immobile.

J'ai vu là une image de notre esprit rempli de pensées aux floraisons si variées!

Quelques-unes sont achevées, épanouies, comme les beaux nénuphars que la brise indolente balance au-dessus de l'eau; il en est d'incomplètes qu'on laisse flotter avec paresse à fleur d'esprit et dont on aime le murmure vague, sans chercher à en bien saisir le sens. Et tant d'autres qui germent mystérieusement au fond de notre esprit et qui lentement s'y forment. . .les jours passeront, et de l'eau lourde qui les recouvre, les pensées sortiront, un jour, claires, vivantes, fleurs à leur tour.

C'est une des grandes joies de la vie, cette étrange élaboration de la pensée humaine toujours à la recherche de l'inconnu, et l'appel incessant de l'inconnu nous faisant signe de le suivre. C'est ce qui fait que la vie ne peut jamais être monotone et ennuyeuse pour ceux qui sont conscients de cette activité de l'esprit. Que nous nous tournions vers la nature ou vers les âmes, toujours nous trouverons des merveilles insoupçonnées, des parcelles de la Grande Beauté répandue avec tant de prodigalité dans le monde.

Je me souviens du temps où je disais étourdiment : cette fleur est laide; cette personne est méchante!

Je ne trouve plus aucune fleur laide: elles sont toutes des miracles de délicatesse, et il n'y a pas d'âme où l'on ne puisse trouver de la bonté, si on sait l'y voir. Vivre en découvrant la beauté dans toutes les choses et

dans tous les êtres, c'est participer à la joie de l'univers dans la certitude de l'harmonie universelle, parce que tout est l'expression de la volonté du Créateur.

Cette certitude réconcilie tout ce qui paraît contradictoire: de même que dans le monde physique, le jour et la nuit, le froid et la chaleur, le mouvement et l'immobilité se rejoignent et s'harmonisent sans jamais créer le chaos, il y a dans l'âme humaine la même beauté attachée à la douleur et au bonheur, la même bonté dans la jouissance et le renoncement; de tout doit sortir le bien, et la distance entre le fini et l'infini est sans cesse comblée par l'Amour qui a créé le monde, qui le surveille et qui le remplit.

Pour celui qui est attentif, tout dans la création devient un messager divin qui le guide un bout de chemin et lui murmure un nouveau secret l'aidant à comprendre toujours un peu plus, de sorte que, jamais il ne s'effraye ou ne se scandalise quand il ne saisit pas tout de suite, par où et comment le bien peut sortir des mille misères et des dures épreuves qui nous font souffrir.

Incompatibilité

Quoique l'huile et l'eau soient chacun de bons éléments, jamais, tant que le soleil éclairera la terre, rien ne les fera se mêler.

Je pense à cette impossibilité quand je vois deux êtres de natures incompatibles essayer péniblement de vivre en bonne intelligence. Le comble, c'est que souvent, ils se sont distingués et choisis, qu'ils se sont aimés sans s'apercevoir que tout les séparait, et maintenant ils ne se résignent pas à la lutte constante qui naît de l'opposition de leurs natures.

Nous apprenons facilement les lois physiques, que le feu brûle, que le froid gèle, que la glace fond; plus vaguement, nous apprenons quelques lois spirituelles et morales; mais il y a une loi fondamentale, une des plus importantes lois de la vie que nous ignorons pour notre malheur. On devrait la crier sur les toits, l'enseigner dans les écoles, à l'église et dans la famille, c'est la grande loi de la sympathie, de la compréhension, de l'entente absolument indispensables dans toutes les amitiés vraies et sur laquelle le mariage devrait être fondé.

La méconnaissance de cette loi essentielle dans beaucoup d'unions est plus qu'une erreur, elle est une faute presque impardonnable, et, en tous cas, irrémédiable.

Et pourtant, l'inctinct, sentinelle toujours en éveil, a essayé de donner l'alarme quand deux êtres qui ne sont pas faits pour aller ensemble se proposent de s'unir pour la vie.

Dans mille circonstances ils se sont sentis lointains, étrangers, incompris. Certaines

de leurs diseussions ont éveillé en eux une animosité proche de l'antipathie; ce qui enthousiasmait l'un laissait l'autre froid et parfois l'ennuyait. Ils se quittaient tristes et inquiets et ils se retrouvaient avec un peu d'appréhension.

Ils ont chassé ces onbres sans en chercher la cause, en se disant: nous nous aimons, tout s'arrangera plus tard! — Plus tard, quand l'enchantement de l'amour tout neuf fut passé, les ombres revinrent, demeurèrent, et firent de leur vie une désolation semblable à celle de la campagne sous le ciel gris de novembre.

Comment pourrait on faire comprendre que l'amour n'est pas durable s'il n'est qu'une griserie et un sentiment irraisonné: il doit être une attirance de sympathie, l'intuition et l'entente l'un de l'autre, la connaissance des qualités et des défauts, et l'assurance intime et profonde qu'ils sont les défauts et les qualités qui peuvent vivre avec les nôtres sans provoquer la guerre au foyer.

Il y a trop de malheureux êtres liés irrévocablement qui arrivent à la conviction lamentable qu'ils n'ont ensemble de commun que leur maison et leur nom. Tout est cause de friction entre eux, tout engendre la lutte: dès qu'ils sont ensemble ils perdent leur entrain et ils n'ont plus rien à se dire: la faute n'est pas celle de l'un plus que celle de l'autre: ils n'étaient pas faits pour vivre en-

semble, ils sont malheureux de leur propre souffrance et ils ont le remords de la souffrance de l'autre qu'ils voient trop clairement.

Les enfants paient très cher cette erreur de leurs parents, et une éducation solide et saine est impossible dans un milieu triste et tourmenté. Il faut aux enfants un entourage harmonieux, paisible, l'union du père et de la mère dans l'oeuvre de l'éducation, et voilà qu'ils vivent au milieu de l'antipathie à peine voilée, des discussions âpres entre ceux qu'ils aiment également: ils en sont blessés et assombris pour toute la vie très souvent.

On ne conseillera jamais assez aux jeunes filles et aux jeunes gens d'apprendre à se connaître, de ne négliger aucun indice révélateur, de ne dédaigner aucun avertissement de l'instinct qui, lui, ne se trompe pas quand il nous tire en arrière.

Sans cette parenté de l'âme qui vous tient en communion constante d'idées, d'impressions et de sentiments, sans la confiance sereine et sans limites, sans l'élan qui vous porte vers l'autre et qui vous fait désirer d'être près de lui même dans les dangers et les misères, sans l'intuition qui fait vôtres ses joies et ses soucis, n'allez pas croire que vous serez vraiment unis dans le mariage.

L'intimité, les petites difficultés inévitables agrandiront, au contraire, la brèche presque imperceptible que vous ne voulez pas voir.

Le risque est si grand dans l'aventure du mariage, au moins faut-il être parfaitement assuré que le compagnon choisi est l'unique, le seul avec qui on puisse l'affronter.

A Percé

A coups de vent, en multipliant les ondées glaciales et prolongées, l'automne, ayant malicieusement dispersé les "tourisses," — comme disent les enfants de Percé, — a repris son beau visage grave, et il profite de la solitude des grèves et des bois pour inonder de lumière la mer, les feuillages agonisants, les murailles de grès rose qui couronnent les montagnes environnantes.

Inlassables, nous suivons les petits sentiers ombreux parfumés de cèdre et de sapin qui conduisent, tantôt à une grotte sauvage, où l'on s'attend à voir surgir des fées sous le ruissellement des eaux claires et glacées qui semblent dégringoler des nuages; tantôt, sur un sommet, d'où les moissonneurs, les chevaux et les maisons paraissent des jouets d'arche de Noé.

Percé est le pays où la fatigue des escalades et des descentes par les chemins pierreux sont récompensés si magnifiquement, qu'une seule chose s'imprime dans la mémoire: la beauté sauvage, lumineuse et grande de la

montagne qui regarde l'océan, et de l'océan qui contemple la montagne.

Avec un guide comme le mien, on passe d'un ravissement à un autre, et quand on s'endort c'est pour rêver encore de ce que l'on a tant admiré dans le jour.

J'ai l'impression que l'âme de Percé se révèle encore mieux dans la beauté fragile de la saison à son déclin, dans les lumières atténuées et la beauté fantastique de ses coloris, comme aussi dans les brouillards qui après avoir étendu leur voile délicat sur les sommets, courent comme les esprits sur la plaine, cachant clochers, maisonnettes et passants, confondant les lignes, comme des metteurs en scène d'une fantasmagorie.

Le silence du village, la solitude des grèves, le grand vent qui se plaint dans les pins, les vagues dont la chute brisée ne cesse pas, le capricieux éclat du soleil aue tant de lourds nuages éteignent subitement, composent ensemble un accord profond, triste et doux qui atteint le fond de l'âme: toutes les descriptions, les reproductions, ce que l'on en dit ou ce que l'on voudrait écrire est plat comparé à la réalité, et je me reproche cet essai!

Ici il ne faut pas écrire, mais ouvrir le oreilles et les yeux et toute son âme attentive, afin de ne rien perdre de cette grande beauté qui se prodigue.

Je faisais cette déclaration à mon amie, dans le jour finissant, pendant que nous Ion-

gions l'église au retour d'une de nos prom-e nades. Le premier coup de l'angelus tinta, puis les autres se perdirent dans le carillon endiablé qui suivit: nous entendions des éclats de voix enfantines, des cris, des piétinements. C'était les enfants de Marie Pointue qui sonnaient l'angelus en cabriolant et se bousculant pour s'arracher la corde; ils dansaient comme des lutins autour de ceux qui ne lâchaient pas prise. Je pense qu'un angélus de cette façon ne se sonne nulle part dans le pays!

Ils sont amusants les gamins de Percé, et très beaux, en général. Nous en avons rencontré trois dans la forêt, hier: ils conduisaient un chien attelé à un charriot primitif rempli de bon bois franc fraîchement coupé dans "la terre à boé" d'un prooriétaire du voisinage. La morale des très pauvres gens du village est élémentaire et simple : Il faut que tout le monde se chauffe, je n'ai pas de boé, j'en prends chez celui qui en a. Il se fâche, je le quitte se fâcher et je me chauffe." Et ainsi le poêle se remplit, le garde-manger se garnit, et on les "quitte faire" avec une philosophie charitable inconnue dans mon coin de province!

Gapit, le beau Sonneux

L'automne, dans les campagnes, c'est encore la bonne saison; dans les longues soi-

rées, le triage des pommes, les épluchettes de blé d'inde sont l'occasion de joyeuses réunions dans les villages et dans les rangs. Les routes boueuses et les premiers froids qui pincent semblent doubler le plaisir des vieilleux. C'est si bon de passer du Noir et du Froid dans la vaste cuisine où le poêle, les lampes et la bouillotte chantent leur chanson de bienvenue, pendant que les hôtes, auprès des grands paniers de maïs, attendent leurs invités. Vite on se met à l'ouvrage; les gais propos, les éclats de rire volent avec les pelures que l'on lance en tas, au milieu de la pièce où les barbes soyeuses ressemblent à des chevelures blondes.

On cause, on se turlupine, on chante, et tout à coup, sans raison, tout le monde se tait, et quelqu'un dans le silence murmure: "C'est un ange qui passe". . .Et comme si réellement, un effleurement d'ailes avait laissé un frisson d'infini, la gaieté est moins bruyante, les conversations languissent.

C'est l'heure du conteur: jeunes et vieux réclament une histoire, et le vieux la médite en bourrant sa pipe tout en surveillant son auditoire devenu attentif et grave. Nombreux sont les coups d'oeil furtifs jetés vers les coins sombres: les chaises se rapprochent, les amoureux se prennent la main à la dérobée, et on frissonne d'avance, car le bonhomme raconte les "peurs" d'une façon inimitable.

— C'est l'histoire de Gapit, le plus beau sonneux que j'aie jamais entendu. Il était infirme, Gapit: il était resté tordu et crochi d'une grande maladie qu'il avait eue à dix ans. Il était ben laid et si chétif , que sa mère qui était veuve, malade et pauvre, était obligée de payer pour des services que les petits gas rendent d'ordinaire dans la maison:

tirer de l'eau, fendre du bois, le rentrer, soigner les bêtes, etc.

Gapit ne jouait jamais avec les autres enfants, il en avait peur et faut avouer qu'ils le tourmentaient. Il s'était fait ami avec le bedeau, leur voisin, et il le suivait à l'église où il apprit à l'aider à faire les parures des autels; mais son plus grand plsisir était de le voir sonner les cloches. Quand il fut assez grand, il essayait aussi de tirer sur les cordes, et des fois, que le grand Léveillé avait pris un coup de trop, — ça lui arrivait, — Gapit sonnait tant qu'il pouvait et comme il pouvait! Ça réussissait mieux pour les baptêmes que pour les funérailles, parce qu'il manquait des coups ou qu'il en sonnait trop, mais c'était tout de même aussi bien que pouvait le faire Léveillé quand il était saoul!

Pendant que Gapit grandissait tant bien que mal, Léveillé buvait que la moitié en était de trop, tant et si bien qu'il en creva. Avant de mourir, — ce qu'il fit dans toutes les cérémonies, — il dit au curé que personne ne pouvait le remplacer si bien que Gapit. Le curé le trouvait bien un peu jeunet, mais

c'était un bon garçon, sobre, dévot, bref, il devint le bedeau du village. Ah! mes amis, ce qu'il sonnait bien après quelques mois! Tout le monde le complimentait, jamais on n'avait entendu les cloches chanter si bien . . .

Voilà mon Gapit gonflé d'orgueil; fier de son importance, il oublie ses infirmités, se croit un homme comme les autres et il s'amourache de la plus jolie fille du village: il se dit comme ça que, puisqu'il peut la faire vivre grassement, il n'y a pas de raison pour qu'elle dise non. Mais elle avait son idée qui n'était pas celle de Gapit et elle le refuse.

C'était le Samedi Saint, — un drôle de jour pour une demande en mariage, mais Gapit ne faisait rien comme les autres, — et c'était à l'heure où Gapit devait faire revenir ses cloches de Rome. Elle lui dit non et elle file son chemin; il ne répond rien et s'en va sonner ses trois cloches.

Ce fut si beau, sa sonnerie, cette fois-là, qu'on aurait dit que c'était sur de la musique que les cloches volaient pour s'en revenir! Mais voilà-t il, pas qu'au milieu du carilrillon, ding! une longue plainte, puis une autre, et une troisième. . . . Gapit sonne- t-il des glas ? mais personne n'est mort, et l'heure est mal choisie! Les fenêtres s'ouvrent, les perrons se garnissent de curieux qui veulent savoir ce qui arrive. Ding! une dernière plainte longue, et faible, comme si le coeur de la grosse cloche s'en allait dans un dernier soupir. On prend sa course vers

l'église, mais la grand'côte est à pic et il fallut du temps pour se rendre. On entre dans la tour des cloches et on trouve le pauvre Gapit pendu à une des cordes et déjà tout bleu. On le détache, on court chercher le curé qui l'extrémise et qui a le temps de lui ouvrir la p'tite porte du paradis où il ne serait jamais entré s'il était mort dans son désespoir. "Ça, c'est trop de chagrin, rien que pour une créature!" conclut ie vieux, dédaigneusement, en crachant avec énergie.

Le mal de la ville

Dans le village pittoresque que je traverse au moins une fois par jour, voilà qu'en ouvrant bien les yeux pour voir ce qu'il s'y passe, je suis prise de l'envie de moraliser. — "Ce n'est pas nouveau !" grognent les critiques. Hélas! ils ont raison, mais peutêtre, s'ils me lisent encore cette fois, me donneront-ils raison!

Il n'était que neuf heures, ce matin, quand je vis, balayant le seuil de sa porte, une jeune fille, qui, après avoir passé l'hiver en service à Montréal, est revenue ici pour épater son monde! Poudrée comme une souris échappée d'un sac à farine, les cheveux en broussailles et en oreilles de chien, elle a des souliers pointus et haut perchés, des bas d'un blanc douteux, une blouse russe de crêpe de Chine

ornée de chamarrages de laine; elle est très décolletée et, des manches courtes, sortent ses bras rouges et ses grosses mains ; une jupe de soie blanche fanée complète l'accoutrement dans lequel cette petite folle balaie, à cette heure matinale, un perron qui est aussi le trottoir: son père est journalier et ses petits frères ne se chaussent que le dimanche.

Elle n'est pas laide, mais elle est ridicule, et elle aurait dû observer chez celles qu'elle veut singer, qu'on ne s'habille pas ainsi le matin et que rien n'est plus comique que la combinaison du costume prétentieux et du balai de blé-d'Inde tenu par la "demoiselle" qui mâche de la gomme.

Par la porte ouverte, on aperçoit la pièce sombre, sale, bourdonnante de mouches et de petits à demi-nus, et vraiment il faut rire en se représentant l'effet des oripeaux soy eux au milieu de toutes ces guenilles pas même propres.

Voilà pourtant ce que peut le séjour à la ville sur le cerveau mal équilibré d'une pau vre fille qui a dépensé le fruit du travail de plusieurs mois pour venir faire la roue chez elle pendant les mois d'été. Elle retournera à l'automne avec de plus gros appétits de vaDité et de luxe ... où la mèneront ils ?

Je ne risquerais pas une grosse somme sur la solidité de la vertu de cette écervelée! Cette petite n'est pas une exception: la ville attire la jeunesse des campagnes, l'absorbe

ou la renvoie déflorée moralement et physiquement. L'éducation aurait certainement quelque chose à faire pour retenir les jeunes filles, les former plus sérieusement et les diriger avec plus de bon sens.

Certains parents raisonnables et fermes et qui n'ont pas lâchement abdiqué leur autorité, s'opposent au départ de leurs filles, et en constatant la déchéance de certaine voisine, ils voient clairement comme ils eurent raison. Un trop grand nombre sont faibles: quelquefois l'appât d'un gros gain les influence: ils ne tardent pas à déchanter, car ils ne voient jamais la couleur de l'argent que gagnent leurslenfants. — Il est sûr que les éducatrices de l'enfance, dans les campagnes, ont ici une responsabilité sérieuse et il est temps qu'elles comprennent que les enfants de leurs écoles et de leurs couvents de village doivent recevoir une formation spéciale qui développe en elles l'amour de la terre et de la vie campagnarde, leur fasse apprécier la belle indépendance du cultivateur et les avantages d'une vie saine et simple. Toutes les superfluités de l'éducation: piano, broderies et dentelles devraient être retranchées: elles ne servent qu'à engendrer des idées de luxe et à dégoûter les fillettes des travaux rustiques.

Je rêve de couvents où les travaux manuels seront strictement la couture solide, les leçons de coupe, le tricot des bas et des chaussettes, le racommodage et le ravaudage. Si

on y joint l'enseignement ménager, les jeunes filles sortiront de là mieux préparées à la vie qui les attend, soit à la campagne, soit à la ville.

Les pommes

Tout le monde l'appelle la vieille Tofie: je crois bien qu'elle fut baptisée Théophile. Vous me direz que c'est un nom masculin; je vous répondrai que les habitants de Sainte- Marcienne n'y regardent pas de si près; ils donnent à leurs enfants le nom qui leur plaît, le curé proteste, mais ils sont têtus, et en fin de compte, ça ne va pas plus mal là qu'ailleurs.

Il est certain que la petite Tofie, puis mamzelle Tofie, et enfin la vieille Tofie furent d'heureux personnages; elles habitèrent toujours la même cabane, au bout du village, vis à-vis le cimetière. Je ne connais les deux premières que par les confidences de la troisième qui "s'en va su quatre-vingt," souriante, grassette, proprette et pas mal bavarde.

Causer avec elle, c'est faire un petit cours de philosophie pas banal, et ne vous étonnez pas si je deviens de plus en plus ennuyeuse, c'est, je vous l'assure, que je deviens de plus en plus sage!

Je m'arrêtai, ce matin, en passant, devant la porte où la vieille Tofie se berçait sur son

perron en mordant dans une pomme! Ses cinq crocs faisaient de la bonne besogne et croquer sa pomme fut l'affaire de quelques minutes. Elle m'en offrit une, en reprit une seconde, et je vis venir un discours de sa façon.

"Moi je connais des gens qui achètent un gros quart de pommes et qui n'en mangent pas souvent de vraies belles. Ils passent leur temps à les trier : ils commencent par manger celles qui sont tachées, puis vite, celles qui amollissent, et quand c'est le tour des plus belles, elles sont amollies à leur tour, et leur baril de pommes leur a donné plus de soucis que de plaisir. J'aime mieux acheter un sac de belles pommes fraîches et fermes et les manger tout de suite, pendant qu'elles sont bonnes. — Ce que vous dites me parait plein de bon sens, fis-je en riant, pour activer le monologue.

— Ben, moi qui n'ai plus qu'à regarder les autres alentour, je trouve que la vie est un peu comme un quart de pommes: on n'en tire pas beaucoup de bon parce qu'on n'a pas assez de bon sens pour jouir des bonnes choses pendant qu'elles sont bonnes.

Ça me rappelle une voisine, la Michon.

Elle m'invite, une fois, pour me montrer une belle robe de gros de Naples, c'était beau dépareillé.

— Cré bon! Vas-tu être faraude là-dedans, à la messe, dimanche qui vient!

— A la messe! qu'elle crie, vous êtes pas folle la Tofie! Je serre ma belle robe dans

du papier de soie, dans la commode d'en haut, et je sais pas quand je la mettrai, à quelque noce peut-être... plus tard. Tenez, en voilà une autre en popeline brune, je l'ai depuis cinq ans, et je l'ai mise quatre fois.

— Mais pourquoi as- tu des robes alors ? Pour les garder dans tes armoires ?

— Je les garde pour plus tard. . .

— En attendant on te voit toujours dans ta vieille robe de mérinos changée qui a l'air aussi ancienne que moi. Quand tu porteras tes belles robes, elles seront devenus anciennes, aussi.

"Ben entendu qu'elle n'a pas fait de cas de ce que je lui disais: c'était une bonne femme, mais ça se croyait capable de conseiller le bon Dieu sur la manière de conduire le monde! Un bon jour, elle prend une pomonie qui la fait mourir. Au bout de l'an, Michon se remarie, et c'est la seconde Michon qui a usé les belles robes. Et c'est comme ça! Il n'y en a pas assez qui profitent chaque jour de la joie de chaque jour qui est à leur portée. Les autres attendent toujours quelque chose de mieux: ils se reposeront plus tard, ils s'achèteront ce qu'il leur faut plus tard, quand ils seront vieux. Et pendant qu'ils sont jeunes, ils se piètent, et ils se lamentent et ils disent que la vie n'est pas

drôle!

Avec l'expérience que j'ai, je sais que ce n'est pas prudent d'attendre d'être vieux pour jouir de la vie. Pourtant, moi j'ai tou-

jours été pauvre, mais j'ai toujours été passablement heureuse. Quand j'étais jeune, je dansais, je m'amusais avec les jeunes, et quand j'ai été vieille, j'en ai pris mon parti en riant: je tricote, je voisine. ..et je mange des pommes, ajouta- t-elle en clignant drôlement de l'oeil.

Le bonheur voyez vous c'est un oiseau à grand'qaeue: quand il passe, si on l'a guetté, on peut toujours lui arracher quelques plumes. C'est plus sûr que d'attendre qu'il aille se percher sur la clôture pour le prendre tout rond.. .C'est pas dans ses habitudes de se laisser poigner. Je n'ai jamais regretté la joie que j'ai prise mais celle que je n'étais pas assez fine pour voir quand elle était près de moi.

On ne peut pas avoir tout ce qu'on veut et les choses ne vont jamais juste comme on les désire, mais si je suis décidée d'aimer ce que j'ai, j'aurai toujours ce que j'aime! Et c'est vrai rapport au gens comme rapport aux choses. Il n'y a pas d'anges sur la terre, et au lieu de tant éplucher les défauts des autres, si on essayait de voir leurs qualités et d'en profiter, .ça m'a réussi, vous savez, et j'ai toujours mangé les . meilleures pommes les premières!"

Potins

Saint-Nazaire est un grand village des Laurentides, rempli de gens sociables, potiniers et flâneurs. Les plus occupés ont de nombreux loisirs: c'est vous dire que les autres en ont trop! Le train du soir apporte la malle, et après le souper, en attendant la distribution des lettres, il y a toujours grande réunion au magasin de Michel Foisy, pendant que dans une salle voisine, mademoiselle Foisy procède au partage de la correspondance.

Autour de la grosse tortue bourrée de charbon, les histoires s'éparpillent avec la fumée des pipe~.

— Avec-vous vu la nouvelle locataire de Buisson ? demande, un soir, le notaire au docteur. — Non . . . une étrangère ?

— Oui, elle est venue visiter et louer la maison, la semaine dernière, et elle vient d'arriver, ce soir.

— Dans quel gendre f demande de bedeau.

— Pas laide, jeunette, et avec du gros bagage. — Une famille ? — Elle est arrivée toute seule... avec son chien.

Quelques jours après, dans le salon de madame Landré, il n'est question que de la nouvelle venue.

Il y a là les cinq ou six amies de la dame, toujours informées authentiquement de ce qui se passe et de ce qui va arriver. Elles se communiquent les nouvelles sous le sceau du plus strict secret, et à peine séparées, elles les jettent allègrement aux quatre vents. Elles sont en effervescence, car la locataire de Buisson est séparée de son mari, paraît il, elle a de l'argent ... on sait ce que ça veut dire quand une femme vit seule, qu'elle est jolie et jeune. . .il serait prudent de s'abstenir de la voir, pour le moment, conclut la femme du notaire, une majestueuse dinde du cercle intime.

Quinze jours après, c'est bien une autre histoire! L'étrangère loge un monsieur chez elle! Il est arrivé l'après-midi de mardi, et depuis, on ne les voit ni l'un, ni l'autre! Quel scandale! Ne devrait-on pas prévenir le Curé, et le propriétaire. . .car ce dernier est un homme respectable, et de la ville voisine il ne soupçonne pas ce qui se passe ici!

Les yeux roulent, effarés les plus austères lèvent les bras au ciel pour mieux témoigner leur indignation. — Mais, risque une femme plus calme et plus charitable que les autres, cet homme est peut-être son frère ? — Son frère ? Naïve que vous êtes! Et ces allures mystérieuses ... et ce que l'on raconte sur le compte de. . .cette personne! — Qui le raconte? D'où viennent ces renseignements ? Moi je l'ai rencontrée sur la rue, cette jeune femme, elle paraît très bien: modeste, distinguée, et

si jolie! — Depuis quand la beauté est-elle un brevet de vertu? dit d'un ton acide, la plus laide de la compagnie.

Et l'air du salon devient irrespirable tant il y flotte de malice et de mépris.

Autour de la fournaise du marchand, les hommes répètent les cancans de leurs vertueuses compagnes en clignant de l'oeil d'un air entendu.

Le curé fut dûment mis au courant par une charitable personne, mais il connaissait ses ouailles de longue date et il se défiait de leur imagination!

Il alla faire visite à sa nouvelle paroissienne qui le reçut gentiment et le pria de la suivre dans la salle, où son mari, immobilisé par une entorse, se trouva être le fils d'un de ses amis d'enfance. C'était un homme menacé de tuberculose et à qui sa femme épargnait tous les soucis matériels. Il venait aans cet accueillant village de Saint- Nazaire pour y retrouver la santé !

Dans les bois d'Automne

L'été qui s'en allait à regret est revenu pour un dernier adieu. Dans l'air chaud le doux parfum des feuilles sèches ajoute une tendresse triste à la beauté de toutes les belles choses qui vont mourir. Je croyais les jolis oiseaux partis, mais deux geais des mon-

tagnes, sur la fine pointe de sapins voisins, se font leurs confidences en roulades charmantes. Les gazons fleuris sont encore de velours vert; les nuages ourlés d'argent et les arbres roses se mirent dans le lac clair; les cigales chantent éperdument pendant que les sauterelles dansent comme des folles.

C'est encore l'été, la forêt nous attire, plus belle que jamais dans ses couleurs d'automne. Mon amie, active et gourmande, apporte un panier, et nous allons dans un endroit où est assemblé tout un peuple falot de champignons. Il y en a de toutes les formes et de toutes les nuances: gris, bruns, verdâtres, beiges, noirs, roses, blancs, orangés. Il y en a qui ressemblent à des petits nains coiffés de chapeaux chinois; d'autres, à des parapluies de poupées; quelques-uns ont l'air de minuscules tables plates et rondes, et les champignons roses sont pareils à des petites danseuses aux jupes finement plissées, à la japonaise. Parmi tous ces fantasques personnages, il y en a de meurtriers dont il faut avoir grand'peur! Mon amie fait paisiblement sa cueillette et son panier se remplit: je prédis des empoisonnements tragiques, elle annonce un souper succulent. Et voilà que, mise en demeure de répondre à une question directe, je déclare sans rougir, que je veux partager le souper mirobolant! Et de rire de mon manque de logique!

Les heures passent trop vite dans la forêt bruissante que les petits "Suisses," les perdrix, les insectes et les oiseaux remplissent de bavardages et d'appels. Comme tout est vivant ! On a peine à croire que dans quelques semaines ce sera l'hiver.

Pendant que nous causons, le vent s'élève: il vient de loin avec un bruit de marée qui croît et décroît. Bientôt l'onde mystérieuse atteint la cime des arbres qui frissonnent, et peu à peu, tous, sapins, érables, tilleuls, chênes se mettent à vibrer d'un chant grave, lent, vieux comme le monde. — "C'est la prière du soir de la forêt," dit mon amie. Et nous prions avec elle. Là-bas, au couchant vers lequel nous allons, le soleil, qui disparaît derrière les montagnes, strie le ciel de couleurs ardentes comme des reflets d'incendie. Le clocher de l'église se détache sur le fond, splendide comme un bijou étincelant, et le son adouci de l'angelus met une musique pieuse dans cette belle fin de jour. Comme ce serait impossible de nier Dieu quand II respire dans toute cette beauté du ciel et de la terre! Il la prodique et c'est le trop plein de son amour qui s'exprime dans ces couleurs, ces formes gracieuses jetées partout, moins pour manifester sa puissance que pour nous dire, de mille manières ingénieuses et délicates, qu'il s'occupe de nous et qu'il veut conquérir nos coeurs, nos pauvres coeurs errants, lassés et déçus, avides de perfections et de durée introuvables ailleurs qu'en Lui.

Nous nous taisions, écoutant Dieu tout près de nous: une grande douceur nous enveloppait avec l'ombre qui s'étendait sur la nature recueillie.

Le Prince de Galles

Il était une fois un roi qui avait an fils beau comme le jour, gracieux, intelligent, et dont le sourire gagnait tous les coeurs. Son père désira qu'il visitât ses possessions au-delà des mers, et il partit pour un long voyage. . .

Ce prince de conte de fées est venu: il a parcouru notre pays en se faisant aimer, et sa séduisante personnalité a réuni dans un même sentiment de sympathie tous les habitants du Canada: de l'ouest à l'est, Français et Anglais, catholiques et protestants ne faisaient qu'un pour l'acclamer et l'admirer.

En nous quittant, aurait-il emporté le doux soleil de l'automne finissant ? Tout est gris, la neige tombe sur le paysage terne, non la neige éblouissante qui fait charmantes les plus laides choses, mais une neige timide, affolée, qui se jette avec désespoir dans la boue à laquelle elle se mêle pendant que le vent méchant la siffle en agitant draperies et étendards mouillés, déteints, qui pendent lamentablement en attendant leur tour d'être

décrochés. Tout est laid! C'est un lendemain de fête!

Et quelle fête ! la semaine dernière fut une fantasmagorie! Les petites personnes qui dansèrent avec le "fils du roi" croyaient rêver, et elles en rêveront longtemps!

Il restera certainement un souvenir sérieux et bienfaisant du passage du Prince de Galles. Il a donné, peut-être avec intention, peut être sans s'en douter, des leçons dont nous pourrons tous profiter. Aux Anglais, il a prouvé que, da,ns son estime, les deux races sont égales et que rien n'est plus loin de sa pensée que de manifester une préférence pour la race anglaise. A nous, Français, il a démontré le plus aimablement du monde qu'il nous aimait comme nous étions, et que l'anglicisation qui tente tant de snobs ne ferait que nous enlever de notre mérite. Partout où la majorité était française il parlait français, et même, quelques Anglais ont trouvé qu'il avait poussé un peu bien loin cette règle de conduite, et que la fameux coffret eut dû contenir une copie anglaise de l'adresse de la Ville de Montréal. N'empêche qu'il a fait ce qu'il trouvait bien, et cela fera sans doute réfléchir les extrémistes . Ses discours ont exprimé encore plus clairement ses idées larges et bienveillantes, et je pense que le prince Charmant est aussi un prince Clairvoyant qui entend aider de son influence cette fameuse union des races dont on parle si bien mais que l'on pratique si peu !

Voilà que mes pensées deviennent vagues: c'est que, pendant que j'écris, un air de Schumann m'arrive du salon, assourdi et triste! Dans la maison silencieuse, on n'entend que ce chant inquiet et ma plume qui court. Les notes familières peuplent ma solitude d'êtres aimés qui les ont entendues avec moi, et tous les regrets de ma vie remontent des profondeurs de l'âme, là où habitent, silencieuses, toutes les tristesses. Perçant l'obscurité, traversant les vitres ruisselantes, les glas de huit heures entrent, laissent tomber lourdement, un à un, leurs appels de détresse, et c'est à genoux que je veux m'approcher de ceux qui m'appellent. Ma prière les fait tout près: pour un moment, elle me les rend. Chères âmes, c'est votre mois! Que j'aime l'expression anglaise, "Mois des âmes," mieux que la nôtre: "Mois des morts," puisque justement ils ne vivent qu'avec leurs âmes éclairées, affranchies de tout ce qui nous empêche, nous, de comprendre et d'être meilleurs!

Coeurs Fidèles

L'exquise douceur de ces derniers jours d'octobre distille une tristesse infinie, il y entre le souvenir de la désolation de l'automne dernier avec ses processions de cercueils sur les chemins boueux, sous le ciel misse-

lant. Les sonneries de glas, dans la brume matinale , font revivre ces jours d'angoisse où les cloches pleuraient tout le long du jour, tant et tant qu'il fallut les faire taire, et où les malades à peine morts étaient enlevés trop rapidement. La terreur était dans l'air; les désespoirs des uns se heurtaient à l'égoïste frayeur des autres. La mort passait et tous se renfermaient. Elle entrait quand même partout: elle prenait les pères et les mères, elle vidait les berceaux, elle séparait les fiancés, elle envahissait les couvents et les collèges.

Rappelez-vous l'angoisse, les demeures fermées devant lesquelles on passait hâtivement, les nouvelles guettées avec angoisse et toujours plus inquiétantes, les interminables listes de morts dans les journaux.

Il y a un an de cela ... si peu de temps ! pourquoi nous étonner que l'espace soit rempli de voix de l'autre monde ?

Les disparus voient-ils ce qu'ils sont devenus dans le coeur de ceux qu'ils aimaient ? O tristesse! Combien de ces chagrins éphémères se sont effacés dans l'agitation des vies futiles! Ceux qui sont partis cherchent-ils en vain les tendresses passées, voient-ils les visages aimés se détourner, et les volontés froides s'appliquer à effacer les souvenirs du passé ? Douze mois ont suffi pour les rayer de la vie des êtres chéris qui leur ont tant juré de les aimer toujours. Toujours! C'est long pour les petits coeurs humains, et les

voix plaintives de l'automne pleurent, parce que la mort a pris tant de victimes et parce que l'oubli les a fait disparaître!

Il est pourtant des coeurs où les aimés ne meurent pas! Dans les coeurs des mères ils sont toujours vivants. Les mères gardent tous les souvenirs, depuis la première heure où elles étreignirent avec ravissement leur nouveau-né, jusqu'à la dernière, où elles le virent dans toute sa beauté et sa force viriles s'anéantir dans la mort. Sans cesse elles les bercent, et leurs sanglots de bébés, et leurs plaintes d'hommes se confondent et se perdeDt dans leur tendresse qui ne se lasse ni ne s'affaiblit.

Elles sont les mères fidèles, jamais distraites, jamais consolées, vivant en communion avec leurs enfants, leur disant les choses qu'elles n'osaient leur confier, leur demandant ce qu'ils n'osaient leur dire. Leur coeur s'est brisé mais leur amour continue, recueillant les moindres parcelles de souvenir, cherchant la solitude pour mieux trouver leur enfant et ne rien perdre de ce qui leur vient de lui à travers les espaces.

Et avec les mères, que d'âmes profondes qui ne cessent de vivre avec leurs morts et de s'inspirer d'eux. Qui ne sait que la noblesse de certaines vies tient toute dans cette communion intime avec les âmes invisibles mais présentes, compatissantes, voyant en Dieu le rôle de chacun dans le plan divin, secourant les faiblesses, éclairant les aveugle-

ments. Leur sympathie, comme des bras aimants, soutient l'effort des coeurs vers la Bonté et la Vérité. Les âmes de Lumière, doucement, tirent en haut les âmes tristes qui ne veulent pas croire à la disparition de leurs aimés, et c'est bien là l'union qu'il faut entre des âmes immortelles.

Jours de pluie

Trois jours de pluie dans les Laurentides, en novembre, à dix minutes des voisins, c'est une épreuve, et c'était bien l'opinion de la jeune femme qui ne faisait qu'un tour entre la cheminée où flambait un bon feu, et la fenêtre où dégoulinait la pluie.

De son côté, dans la cuisine la vieille servan te grognait. Sa lessive, terminée lundi, trempait encore dans les cuves jeudi! Il paraissait aux deux prisonnières que jamais le ciel ne s'éelaircirait. La pensée qu'elles passeraient une année encore dans les montagnes pour assurer la guérison commencée n'était pas, ce matin là, une pensée réconfortante.

Des pas sur la galerie firent bondir la petite agitée qui se précipita à la porte afin de voir un visage nouveau. C'était l'enfant du laitier, ruisselant, joufflu et rose qui chantait à tue tête: "C'est la belle Françoise." — Un beau temps pour être dehors

fit ironiquement la dame en prenant la bouteille de lait — Pristi oui! un beau temps, quand même qu'y mouille, je viens de voir un renard en longeant le bois. Un beau renard! Si je peux le poigner, je vas l'apprivoiser."

Et reprenant sa chanson, il se sauva en courant à travers le voile que tendait la pluie entre le ciel et la terre noire.

Revenue près du feu, notre amie songeait.

"Comme il est heureux ce petit garçon!

Il va courir après son renard que lui importe la pluie ou le soleil! Mais, pourquoi n'irai- je pas dans le bois, moi aussi! je verrai peut-être le renard?"

Malgré les protestations de la vieille Agnès qui n'avait pas foi dans la cure d'air, Madame Larche, bottée, vêtue de son imperméable, coiffée de son chapeau ciré, prit le sentier qui grimpait la montagne.

Elle ne vit pas le renard, bien entendu, pas même le chasseur, mais que de belles choses elle découvrit dans la forêt avec sa belle gaieté retrouvée!

Sur les pins immobiles et solennels, la pluie fine dansait en murmurant des folies, les mousses reverdissaient sous la douche tiède, des arbrisseaux sans feuilles portaient à la pointe de leurs branches brunes une quantité de petits fruits rouges comme du feu. Les saules, ô miracle, se faisaient un printemps à eux tout seuls: satinés, verts, encore feuillus, ils se balançaient auprès des bouleaux d'ar-

gent minces et élégants qui mettaient une lumière dans le bois aux teintes encore variées.

Voilà qui vaut mieux que mes lamentations au coin du feu, se disait- elle, en riant de sa mauvaise humeur disparue. Il n'y a pas de soleil, c'est vrai, et la lessive ne séchera que demain et je croyais ce matin que c'était presqu'un malheur! Oh! le délicieux parfum d'automne et comme la pluie est jolie et discrète ici! c'est à peine si elle mouille! Je comprends aujourd'hui seulement le plaisir des chasseurs qui ne tuent jamais de gibier et qui ne renoncent pas à leur expédition de chasse annuelle. C'est la forêt qu'ils aiment et dont ils jouissent en prétendant chasser une proie insaisissable et dont ils s'occupent peu, en somme. Ah! le bon petit garçon qui chantait dans la pluie et qui rêvait tout haut de "poigner" son renard! Bien sûr je le récompenserai de m'avoir entraînée ici!"

Pour ceux qui sont bien vivants, attentifs à tout ce que nous offre la vie, il n'y a pas de jours sombres, où, un chant, — quelquefois vague et lointain — ne rappelle que les ennuis sont passagers , et souvent, les épreuves, bienfaisantes.

Il y a des âmes sereines et fortes dont la rencontre est pour les autres un encouragement et un exemple salutaires telle la chanson du petit garçon qui fit trouver la pluie charmante à la dame ennuyée.

Tout de même, soupirez-vous, il y a des jours tristes où l'on pleure presque malgré soi. Il faut bien les endurer! — je voudrais bien savoir pourquoi, par exemple! Quand vous apercevez une souris dans la pièce où vous Lisez, restez-vous tranquille sur votre chaise à dire que c'est ennuyeux ? Vous courez chercher un balai, si vous êtes brave, un autre bras, si vous êtes poltronne, et vous menez rondement la chasse. Chassez avec la même énergie les pensées sombres: essayer d'évoquer le soleil après la pluie, de croire aux joies qui sont là, plus près de vous que

vous ne vous en doutez et quand ce ne

serait qu'un rêve qui vous rendrait du courage, rêvez-le, mes petites soeurs, et reprenez le courage qui vous fera marcher bravement.

Je le sais

Songeuse, je regardais, à travers la vitre, les moineaux sur les branches ouatées de neige : avec leur infaillible instinct, ils devaient sentir approcher la tempête de neige qui se ramasse depuis ce matin. Que combinent-ils dans leur petite cervelle, pour se mettre à l'abri du flot blanc qui bientôt s'abattra partout ? Et pourquoi tous les oiseaux ne s'envolent-ils pas vers des régions ensoleillées, puisque leurs ailes les y porteraient

si facilement et que la migration du plus grand nombre est la règle.

Ils s'exposent aux angoisses de la faim, aux tortures de froid, à tant de mois de misère, pourquoi ?

Quand revient le printemps les familles d'oiseaux se comptent et il en manque beaucoup à l'appel, — les plus faibles et les moins chanceux qui ne purent résister aux épreuves du cruel hiver.

Et au cours de ma petite rêverie, je pensai à la question que je me posais jadis: que deviennent les oiseaux morts puisque jamais on n'en voit dans la forêt ou dans les champs ? Mais aujourd'hui je le sais, un naturaliste américain, rencontré l'été dernier au Mont Tremblant, m'a donné une réponse de savant qui peut-être intéressera mes lecteurs.

Quand l'oiseau mort tombe sur le sol, il est encore beau, il a sa forme et son plumage intacts: il se corromprait très vite s'il restait là. Mais voilà qu'une légion de scarabées, noirs, rayés de jaune, accourent de tous côtés, guidés par un instinct étrange. Ce sont les ouvriers fossoyeurs chargés de faire disparaître le petit cadavre.

En hâte ils se mettent à l'ouvrage: leurs pattes robustes remuent la terre et leur tête carrée, garnie d'une sorte de pelle, la prend et la rejette sur le bord de la fosse ainsi creusée. Ils sont si nombreux et si

actifs que bientôt l'oiseau descend enfoui dans le sol.

Ces scarabées, "les nécrophores" n'ont rien pris à l'oiseau, n'ont rien retiré pour eux-mêmes de la terre qu'ils fouillent ainsi. A quel mobile obéissent-ils donc ?

A la préoccupation que tous les êtres vivants éprouvent pour leur progéniture, à la prévoyance qui leur donne tant d'ingéniosité pour lui préparer, à l'avance, un logis chaud et abrité et une substance abondante et à portée.

Le petit corps de l'oiseau va disparaître, grâce aux efforts des nécrophares mâles, alors les nécrophares femelles, d'abord spectatrices oisives, se glissent sous les ailes et déposent, à l'abri, les oeufs qui, là, se conserveront et écloront seuls. Profitant de l'occasion, de grosses mouches bleues, des libellules au corselet vert, des papillons brillants, et d'autres insectes minuscules à peine visibles à l'oeil nu, s'abattent sur la petite forme inerte laissant partout la semence féconde qui donnera naissance aux larves, en attendant que, de ce foyer de vie, s'échappent à leur tour les scarabées, les mouches, les papillons, tandis que la terre engraissée portera là des fleurs plus éclatantes et plus parfumées.

Et il y a là une des preuves merveilleuses du principe immuable qui gouverne la nature: la vie renaissant de la mort dans un perpétuel recommencement. C'est moins

poétique que mon idée des petites âmes d'oiseau disparaissant dans l'espace vers un paradis créé pour elles, mais c'est plus vraisemblable et comme toujours la science positive coupe les ailes de la chimère!

LU

Veille de Noël

A la suite de la soeur portière, je traversai de longs corridors, je montai beaucoup d'escaliers, et ce n'est qu'au dernier étage, tout en haut qu'elle frappa à la porte de l'atelier et disparut. En entrant, j'eus devant les yeux un tableau charmant. Une religieuse, penchée sur un Jésus de cire, disposait avec soin ses boucles blondes; sur des tables qui faisaient le tour de la pièce, il y avait des Jésus de toutes tailles, blonds, bruns, nus ou habillés de chemises de satin bordées de galon d'or, ce qui, entre nous, s'éloigne de la couleur locale, les étoffes soyeuses et les rubans d'or n'ayant jamais approché la pauvre crèche de Bethléem! N'empêche que c'était un joli spectacle, et debout sur le seuil, je regardais, et la petite Soeur absorbée ne m'aperçut que lorsque le beau Jésus fut coiffé dans toutes les règles de son art ingénu.

Quand elle se tourna vers moi, je vis qu'elle était d'une pâleur excessive avec de grands cernes bleus autour des yeux. Je lui exposai

le but de ma visite : un petit Jésus pour mettre dans une crèche déjà habitée par des bergers et des rois mages: de toute nécessité il fallait que l'Enfant fût plus petit que ses adorateurs! Elle en avait bien un, mais il était laid, son visage était maigre et vieillot: sans préciser la raison de mon refus, je dis:

— Non, pas celui-là. — Pauvre petit, fit la soeur en rougissant, je lui demande pardon tous les jours de l'avoir fait si vilain, mais j'étais trop lasse et je n'ai pas mis la quantité de cire suffisante dans le moule, — et elle répéta encore en soupirant, — j'étais si lasse!

— Et vous l'êtes encore, repris-je vivement, vous devriez être à l'infirmerie. Pourquoi vous fait-on travailler? — C'est moi qui ai prié Notre-Mère de me permettre, jusqu'à la fin, de faire des Jésus. — Elle les regarda avec tendresse, — Je les aime, ce sont mes petits enfants.

Elle s'était assise, haletante: — Vous

comprenez, si je ne fais plus mon service à l'atelier, je ne serai bonne à rien, inutile!

— Elle était si fragile et si triste, que je ne résistai pas au désir de la consoler. . . d'essayer au moins. . . — Ma petite Soeur, voulezvous savoir ce que disait saint Paul, quand il était bien las ? Et c'était un homme fort et un grand saint! Car la faiblesse, vous le savez, n'est ni un péché, ni même un mal, c'est une des volontés du Bon Dieu. Voici donc ce que disait saint Paul: "Je n'ai pas fait grand'chose, les autres trouvent que ce

n'est rien, mais comme je n'en puis plus, vous voyez bien, mon Dieu, que je vous offre toutes mes forces." — C'est beau, dit doucement la religieuse, dites encore pour que j'apprenne cette prière de l'homme saint et fort qui n'en pouvait plus!

Je n'oublierai jamais les minutes que je passai avec la petite Soeur. Si peu de mots entre nous, et cependant un contact si intime de nos âmes que j'ai eu l'impression de vivre une heure rare dans ma vie. J'entendais comme le dernier souffle sur la terre d'une âme presqu'éehappée. . .et dans ce souffle passait la plainte poignante et muette d'une âme de lumière, mystérieusement tourmentée par l'abandon de ses forces et l'idée obsédante et pénible qu'elle n'était plus utile dans son couvent.

Il y a ainsi des âmes délicates et fermées qui ont besoin d'être dilatées dans la confiance; craintives, elles reculent sans cesse dans l'ombre et le silence.

Revenant dans la neige glacée et tourbillonnante, je rêvais de mères spirituelles perspicaces et tendres qui ouvrent des bras maternels à ces enfants souffrantes et qui leur tiennent fortement la main ponr leur faire traverser les couloirs sombres du découragement. Il y en a, je sais, mais, au couvent comme dans la famille il y a peufêtre des mères tellement prises par la vie active, si énergiques et extérieures ellesmêmes, qu'elles sont aveugles sur les besoins

de tant d'âmes diverses qui leur sont confiées.

Et voilà pourquoi on peut voir une petite Soeur Césaire se mourir toute seule, au milieu de Jésus roses qui sont ses petits enfants !

Mamzelle Mêlante

Chaque année, au début de l'hiver, la même pensée triste obsédait Mamzelle Mélanie. Son vieux coeur de bonne vieille fille s'apitoyait sur les enfants pauvres qui ne connaissent aucune des joies enfantines de Noël: bel arbre couvert de jouets, bas remplis de surprises, friandises de toutes sortes. — "Ce n'est pourtant pas juste qu'ils n'aient pas les plaisirs de Noël parce qu'ils sont pauvres! Jésus était pauvre, et les rois mages lui apportèrent des cadeaux. . ."

La conclusion s'imposait, mais hélas, Mélanie était pauvre et il faut beaucoup d'argent, dans certains cas, pour être logique!

La vieille fille était un personnage dans sa petite ville: elle était vieille, infirme et originale: tous la connaissaient, l'estimaient, l'appelaient "Mamzelle Mélanie," et tous lui parlaient, car elle était un peu bavarde, et elle ne perdait pas l'occasion de faire un bout de causette pour peu qu'on l'y encourageât.

Elle gagnait sa vie à faire du raccommodage à la journée, et quand le loyer de sa

chambre était payé, qu'elle avait mangé à peu près à sa faim trois fois par jour, il lui restait juste de quoi se vêtir bien modestement.

La bonne femme était très charitable et elle rognait sur la nourriture et sur le vêtement pour donner aux plus pauvres qu'elle. Elle était pieuse, simple, d'une crédulité naïve renversante et, je l'ai dit plus haut, elle causait volontiers.

C'est dans ses moments d'expansion qu'elle confiait à ceux qui s'intéressaient à elle qu'elle aurait trouvé à se marier dans le temps, mais qu'elle n'avait pas "ça dans le goût, la reproduction."

Ce manque de vocation ne l'empêchait pas d'adorer les enfants, comme vous voyez !

Cette année, elle ruminait depuis six mois le projet de faire une fête de Noël de sa façon à ses chers gamins pauvres. Elle s'était privée de nourriture, elle n'avait pas remplacé sa vieille robe rapiécée et verdâtre; son feutre, bossé et défraîchi, n'avait plus de garniture, mais la bonne Mélanie, sou à sou, avait amassé quatre belles piastres qui gonflaient sa bourse peu habituée à tant de richesses.

— Le vingt-quatre décembre elle n'alla pas travailler, et ses allées et venues entre la rue commerciale et la Salle des Habitants éveillèrent bien des curiosités, entr'autres celle de la nièce du curé, fillette de quinze ans, fine et espiègle qui aurait bien voulu

savoir ce que complotait Mamzelle Mélanie! Elle osa même lui demander pourquoi elle était si affairée: — "Si on te le demande, ma petite, tu diras que tu ne le sais pas," répondit la vieille en riant et en fermant la porte au nez de la curieuse.

Marie bombarda son oncle de questions, et finit par savoir ce qui l'intriguait si fort. Elle eut voulu aider la vieille fille, mais le curé s'y opposa; Mamzelle Mélanie lui ayant fait clairement entendre qu'elle voulait s'arranger toute seule! La pauvre femme cependant n'était pas sans inquiétude. Ses quatre piastres dépensées jusqu'au dernier sou n'avaient pas donné autant de bonbons et d'oranges qu'elle avait compté avoir, et quand elle refaisait le calcul de ses invitations et celui de ses petits sacs, un doute lui pinçait le coeur.

Le hasard voulut que lorsque Mamzelle Mélanie alla dévotement faire ses prières quotidiennes à l'église, Marie faisait les siennes dans le banc voisin. Or, c'était l'habitude de la vieille fille de ronronner ses prières à mi-voix, et la jeune fille entendit distinctement sa dernière supplique: "Mon doux Jésus, je n'ai plus un sou et j'ai peur de manquer de quoi, s'il vient beaucoup d'enfants. Vous qui avez si bien arrangé les choses aux noces de Cana, vous ne permettrez pas qu'un de mes petits soit désappointé! Je me fie à vous, O bon Jésus!"

Boitante et rassurée, elle sortit de l'église pendant que sonnait l'angelus du soir.

Marie ne priait plus: il lui était venu une de ces idées lumineuses qui ne souffrent pas de retard. Courir au presbytère, mettre son oncle au courant des inquiétudes de Mélanie et de son propre projet fut l'affaire de quelques minutes. A la veillée, un des placards vides de la salle fut rempli à déborder de jouets modestes et de sacs de friandises.

Le jour de Noël, après un dîner sommaire, Mamzelle Mélanie, sur le seuil de la maison paroissiale, attendait ses hôtes. Ils arrivèrent: pas quinze ni vingt, mais une quarantaine au moins, et en un quart d'heure la salle fut remplie de visages souriants et de voix criardes. — Mon Dieu! Mon Dieu! soupirait la vieille toute bouleversée, comment arriver avec mes vingt-cinq paquets ?

Elle ouvrit son armoire et regarda avec angoisse ses provisions insuffisantes; machinalement elle ouvrit l'armoire voisine. A sa stupéfaction succéda rapidement une profonde émotion: pieusement, elle croisa les mains et pria dans toute l'admirable simplicité de son coeur de croyante: — "Merci mon doux Jésus d'être venu à mon secours et pardon d'avoir douté de vous une minute !"

La distribution des trésors se faisait au milieu d'une joie délirante, quand le curé vint voir la fête de Mélanie: rouge, le chapeau de travers, aussi animée et heureuse

que les petits, la vieille femme ne souffla mot du miracle à son curé.

C'était son secret et plus tard, à l'église, près de la crèche, elle pleurait de joie de ce que Jésus eut daigné opérer une telle merveille pour elle si indigne et pour ses chers petits qui étaient pourtant si insupportables.

Dans le noir

Ce soir là, le vent âpre soufflait furieusement et le grésil battait les vitres : la tempête, au dehors, faisait plus tiède et plus recueillie la petite pièce intime qu'éclairaient les lumières ambrées et le joli feu clair qui pétillait dans l'âtre.

On peut être toute seule et ne pas sentir l'isolement dans un ehez-soi aimé, entourée de choses familières et avec des livres qui sont nos amis.

Aussi, écoutai-je sans tristesse les cris désolés du vent, et dans ce bien être si doux, avais-je oublié égoïstement tous ceux que la mauvaise saison malmène.

Soudain, toutes les lumières s'éteignirent; grâce au verglas, je me vis condamnée à l'obscurité partielle pour la soirée, car je ne possédais pour tout luminaire qu'un petit bout de bougie. Cela mettait fin à la lectu re, et bientôt, ne voyant plus rien, je sentis ma solitude.

Dans l'obscurité de la rue et celle de la maison, le vent et la pluie avaient pris des voix lamentables, et les ombres, autour de moi, étaient tourmentées et inquiétantes. Peu à peu mon petit salon se transformait, et je n'osais bouger, envahie par une petite an goisse qui me serrait le coeur. Oh ! ce n'était pas la peur! — je me vante volontiers d'être brave, — mais cela lui ressemblait singuliè rement.

Tout en regardant l'écroulement progressif du brasier qui lançait des fusées d'étincelles, je prêtais l'oreille à mille bruits inusités et que dominaient tous les cris du vent qui grandissait, brisait les branches et faisait vibrer sur tous les tons les fils de téléphone. La cloche des morts se mit à clamer, lentement, un à un, ses glas qui se perdaient dans le bruit de la tempête, et à genoux, je retrouvai la sécurité avec mes âmes dont la prière me rapprochait.

Puis, de nouveau, je fixai la lueur du foyer que rien n'allumait plus. Est-ce parce que je m'appliquais à ne penser à rien que surgirent devant moi des visions de toutes les années de mon existence ? Ces visions n'observaient ni ordre, ni suite, elles paraissaient et s'évanouissaient; elles venaient semblables à des ombres et elles s'effaçaient de même. Mais hélas! elles n'étaient pas des apparitions réjouissantes. Chacune avait le visage fermé et froid d'actes égoïstes, négligents, lâches, qui m'avaient parus insigni-

fiants quand je les faisais, mais qui, à cette distance, prenaient une importance énorme.

Tous les bienfaits mal reconnus et les bienfaiteurs à peine remerciés; toutes les injures légères mal pardonnées puisque le souvenir amer en était conservé. Et les affections pauvrement rendues, et les belles amitiées mortes de mes indifférences. Et ces millions de bonne paroles que j'aurais pu dire, et ces millions de bons sourires que j'aurais pu échanger, et ces innombrables actions, légères et faciles qui auraient aidé ou réjoui les autres.

Et autour de moi se resserraient les visions méchantes et accusatrices : je ne voyais au'elles et elles éteignaient les lumières de ma vie.

Au plus fort de ma détresse, les lumières jaillirent aux électroliers . . .mais je ne repris pas mon livre, et dans la clarté, je continuai à réfléchir sérieusement et sans découragement. Il me semble que les retours sur le passé ne doivent servir qu'à éclairer l'avenir, et que l'aveu et le regret de nos faiblesses doivent préparer les progrès sincèrement résolus.

Nous sommes debout sur le rivage de cette mer dont les vagues sont des années. Elles accourent, se brisent et retombent, mais nous n'y prenons pas garde; cependant, avec chaque vague la marée monte, et nous savons qu'elle nous atteindra et nous emportera. . . quand ?

La dévote Ménagère

En cette fin d'année où chacun prépare ses cadeaux et adresse ses souhaits, je vous arrive avec les miens. Si j'en avais le pouvoir, j'y joindrais un cadeau; je le donnerais aux femmes, les hommes en bénéficieraient, et ainsi, mon cadeau apporterait de la joie à tous mes lecteurs qui sont bien un peu mes amis, il me semble ?

Ce cadeau, ce serait la gaieté, l'égalité d'humeur, l'amabilité constante enfin, qui rend la bonté dékcieuse parce qu'elle est souriante. Le sourire, mes amies! Quelle force il nous donne, quel charme il nous communique. J'entends le charme dans le sens employé par les sorciers du bon vieux temps, Le charme qui conquiert, qui attire, qui attache, qui transforme. Un joli sourire vaut de longs plaidoyers et il remercie mieux que des belles phrases!

La femme qui n'a jamais l'air renfrogné, boudeur, indifférent, piqué, dédaigneux, têtu, impatient, c'est celle qui est douée et souriante: tout le monde l'aime simplement parce qu'elle est toujours aimable.

Sans vouloir calomnier mes soeurs, je ne puis m'empêcher de voir que toutes prétendent à être beaucoup aimées et qu'un grand nombre s'inquiètent peu de se rendre dignes

de tant d'affection! Elles font, au contraire, ce qui est nécessaire pour être détestables, et elles se lamentent des résultats logiques qu'elles obtiennent.

Je crois bien que la femme la plus désagréable que j'aie connue habitait un presbytère où elle faisait gagner le ciel au curé par bonds prodigieux.

Ce curé, qui était un peu mon parent, m'avait invité à passer quelques jours chez lui. C'était un homme doux et timide et je ne fus pas longue à voir que ce n'était pas lui le maître du presbytère, mais bien la ménagère aux yeux durs, longue sur pattes, bavarde et grondeuse qui régissait la maison ; elle ne souffrait ni suggestion, ni remarque, ni intervention d'aucune sorte de la part du curé. Elle était honnête, propre, travaillante et insupportable!

Confondant le moyen avec le but, elle tyrannisait le bon prêtre, sous prétexte de le rendre heureux, en lui tenant sa maison irréprochablement. Entendons-nous: pour elle, la maison irréprochable n'était pas celle où l'on vit confortablement, mais celle où il n'y a pas un grain de poussière, pas une mouche, pas d'air et pas de soleil!

L'accès du salon était à peu près interdit: stores baissés, meubles rangés et époussetés méticuleusement, ce salon dormait dans une netteté immaculée qu'il était défendu de contempler de près. Les rares visiteurs qu'elle était quelquefois forcée d'y admettre,

se sentaient coupables d'indiscrétion tant elle leur laissait voir son mécontentement.

Le public avait naturellement accès au bureau, mais que de récriminations et de reproches tombaient sur la tête du pauvre curé qui n'interrompait le flot de paroles grondeuses que par des: "Voyons! Voyons! Il faut bien que ces pauvres gens posent le pied quelque part!"

Alors, sa colère se tournait contre lui. — "Ah! ben oui! Ce n'est pas vous qui nettoyez du matin au soir! Curé ou pas curé, tous les hommes c'est pareil! Ils ne pensent qu'à eux! — "

Et les portes battaient furieusement.

Pour un retard au repas, c'était de véritables scènes et si nous mangions un dîner refroidi, c'était tant pis pour nous! Et c'était elle la victime, à l'entendre!

Je n'ai jamais compris pourquoi le bon curé endurait cette mégère! Par charité, par esprit de sacrifice ? Franchement j'aime mieux me rendre au ciel plus paisiblement et je ne l'aurais pas endurée une semaine! J'exprimai cette opinion à mon cousin. Il sourit et admit qu'il était souvent tenté de faire un coup d'Etat. "J'aimerais tant recevoir librement mes amis, circuler à l'aise dans ma maison, manger les mets que je préfère et surtout vivre dans la paix que j'aime! Un jour pourtant, je me déciderai à en chercher une autre car je suis bien fatigué de la vie que cette excellente personne me fait!"

Cette vieille méchante se mêlait d'être dévote. Elle n'avait jamais pensé, je parie, qu'aimer Dieu et le servir, ce n'est pas faire d'interminables prières, mais mettre en pratique les préceptes de l'Evangile; pas plus qu'elle ne savait qu'avoir de la conscience, c'était créer un intérieur confortable à celui qui la payait très cher dans ce but et qui était désappointé au point de se sentir volé.

Le Veuf

Si j'observe un peu autour de moi, je puis constater que l'entente dans les amitiés et dans les ménages suit le niveau de l'affection. Aussi longtemps que la tendresse est vive, elle voile les imperfections et met en évidence les qualités; il n'est rien qu'on ne supporte de la personne aimée, et si l'amour ne diminuait pas, on ne cesserait de s'admirer mutuellement.

Mais avec l'inconstance propre aux pauvres coeurs humains, la tendresse s'émoussant, les yeux s'ouvrent et voient ce qui a toujours existé mais sur quoi l'on s'aveuglait. Cette clairvoyance, hélas! ne s'exerce pas également vis-à-vis de soi-même; elle nous rendrait certainement indulgents. Elle ne s'applique qu'à relever les défauts et les faiblesses de l'autre: il arrive même que les

qualités qui séduisaient contrarient et déplaisent.

Et voilà que surgit la grande douleur et la suprême injustice de cette vie, quand l'un des deux seulement a cessé d'aimer. Il a choisi et aimé ce qu'il trouvait désirable, il s'est fait aimer, il a juré d'être fidèle, et parce que son coeur est instable, parce qu'il était rempli d'illusions sur l'être aimé et sur luimême, il va faire souffrir cruellement. Lui, le coupable par inconstance, va être le bourreau de celui qui est fidèle et dévoué, et parce qu'il est le plus dur et le plus égoiste, il fera le malheur de l'autre et il ne souffrira pas. C'est l'histoire tragique de tant d'unions, qu'il faut une dose d'optimisme considérable pour croire au bonheur possible dans le mariage. Il existe pourtant, mais quelle plante fragile et comme il faut la soigner avec sollicitude !

Par ce beau matin ensoleillé, je revois une autre journée d'été lumineuse où se déroulait la dernière scène d'une tragédie silencieuse dont le souvenir m'attriste.

Je suivais le convoi funèbre sur un chemin de campagne: la rivière riait au soleil, les arbres étaient remplis de bruissements d'ailes et de chansons, nous passions entre des champs verts parsemés de bluets et de marguerites, La terre et le ciel frémissaient de vie intense. A chaque pas dans le cimetière nous écrasions des fleurs; des milliers d'insectes s'agitaient ardemment: et je me sou-

viens quelle impression poignante se dégageait de ce contraste de vie exubérante dans le rayonnement du chaud soleil, et ce cercueil sur le bord de la fosse profonde.

La pauvre petite morte qui avait tant aimé la vie, qui avait eu une telle confiance dans le bonheur, allait être mise dans la terre humide et froide et ses beaux yeux étaient fermés pour toujours à la beauté du monde. Elle n'était pas morte de chagrin, peut-être, mais à cause de son chagrin elle n'avait pas lutté suffisamment contre la maladie. Pour se défendre victorieusement contre la mort, il faut aimer la vie, croire à l'amour et au bonheur, et depuis deux ans elle se désespérait de n'être plus aimée.

Après s'être crue la plus heureuse des femmes, elle avait senti peu à peu son mari se détacher d'elle. . .en vain était-elle attentive, douce et tendre, un à un se brisaient les liens qui les avaient unis. Sans cesse rebutée, blessée par les paroles rudes et les procédés indélicats, elle s'était repliée sur elle-même enfermant au profond de son âme son amour dédaigné qui ne mourait pas mais dont elle mourait. Et quand vint la maladie, elle tendit les bras à la mort qui la délivrerait et rendrait libre celui qui ne voulait plus d'elle et dont elle désirait le bonheur malgré tout.

Moi qui savais, je regardais le mari au bord de la fosse. Sur sa figure grave je ne pouvais rien lire. A-t-il eu des remords ? S'est-il cru coupable de cette mort prématurée ? A-t-il

deviné, sous le fier silence, que sa dureté brisait ce coeur délicat ? Mystère ! Il a vu disparaître sous la terre lourde sa femme si charmante qu'il avait juré d'aimer et de protéger toujours, et il est revenu seul dans sa maison. . .et c'est lui que je plaignais davantage, car il gardait son coeur insensible et toute sa misère de pauvre homme, et elle était délivrée de la triste vie qu'il lui avait faite.

Simplifier la vie

La difficulté croissante du service, la rareté des servantes et les salaires extravagants qu'elles demandent changeront certainement les conditions de la vie dans notre pays, puisqu'il n'y aura plus que les gens très riches qui se paieront le luxe de domestiques qui travaillent si peu et se font payer des rentes !

Et que feront les jeunes ménages qui s'embarquent dans le mariage avec une si belle audace ? Comment une petite femme délicate, qui élève des enfants, s'en tirera-telle à peu près sans aide ? Est-ce possible ?

Nous nous posions ces questions hier, et chacune d'y aller de sa petite solution. — Nous aurons moins d'enfants, dit l'une, par trop simpliste. — Nous vivrons dans notre cuisine et le salon sentira le moisi ! — Nous

prendrons nos repas au restaurant. — Enfin, une jeune femme sensée proposa de simplifier notre vie. C'est court, cette phrase, et tout simple, c'est cependant moins facile qu'on ne croit de mettre cette règle en pratique.

Simplifier la vie, c'est retrancher les extravagances et les inutilités qui absorbent l'argent du mari et le temps de la femme sans utilité pour le bien de la famille. Pour arriver à voir en quoi, pour chaque famille, consiste cette simplification, il faut du jugement, de la bonne volonté, et l'entente parfaite de ceux qui consentent à essayer de ce système de simplification.

Au fond, il y a là une question d'éducation, de savoir-faire, l'utilisation intelligente et pratique des activités et du temps, et l'exercice des initiatives personnelles: pas de préjugés, pas d'esprit routinier: apprenons à économiser nos forces et notre temps.

Avec de la méthode, des heures strictement régulières, une activité bien entendue qui ne s'épuise pas sur des détails secondaires, une femme peut faire, sans fatigue, trois fois le travail de celle qui est désordre, agitée et incapable. Parmi les ennemis qui dévorent le temps, je mets au premier rang la mode. C'est un gouffre où sont jetées sans profits beaucoup d'argent et beaucoup de temps. Si tous les six mois, il ne fallait pas modifier robes, manteaux et chapeaux; si l'on portait ses hardes aussi longtemps qu'elles

sont propres et convenables, ce serait certainement un progrès et le triomphe du bon sens. C'était le système des anciennes et il valait mieux que le nôtre. Il ne faudrait qu'un peu de courage pour dédaigner la mode quand elle inspire des absurdités comme de transformer une jolie robe parce qu'elle n'est pas le tout dernier cri.

J'aime beaucoup une jolie maison installée avec confort et élégance, et il se trouve que cette élégance s'arrange très bien avec la simplicité: l'encombrement des bibelots et des objets inutiles est toujours laid, il nuit à l'harmonie et donne du travail. Essayez un peu d'enlever dans chaque pièce ce qui ne sert qu'à conserver la poussière, et vous aurez fait quelque chose pour l'embellissement de votre "chez vous" et pour la diminution du travail.

Ce qui trouble et triple la somme d'ouvrage dans une maison, ce sont les membres de la famille que l'on sert et qui ne rendent pas de services. Que chacun, autant que possible, évite aux autres le travail qu'il peut faire: habituons nos enfants à s'aider, à remettre à leur place les objets dont ils se servent. Que le mari ait moins recours à sa femme pour ce qu'il peut faire lui-même. C'est sans réflexion qu'il lui impose tant de pas inutiles et de petites fatigues qui comptent lorsqu'on en fait l'addition.

Beaucoup de jeunes femmes de nos jours, animées d'excellentes intentions, s'occupent

activement d'oeuvres de charité qui nécessitent des sorties fréquentes et leur donnent parfois bien des soucis. Elles ont tort: qu'elles laissent ces oeuvres à celles qui sont libres et qui n'élèvent pas des enfants. Elles dépensent au dehors des forces dont elles ont besoin à la maison, et nécessairement le gouvernement de leur maison souffre de leur absence et de leur énervement dû à la fatigue.

Pour1 le moment, leurs devoirs bien compris et bien exécutés suffisent à remplir leur vie. Si elles ont des loisirs qu'elles se reposent, qu'elles se distraient, et qu'elles fassent bénéficier leur mari de leurs heures de liberté.

Nostalgie du vert

Les habitants des pays où l'hiver ne fait que passer ne peuvent s'imaginer, je crois, la nostalgie du "vert" qui, dès février, saisit, à leur insu, les Canadiens et les rend malades sans qu'ils sachent pourquoi: anémie, fièvre, lassitude insurmontable. . .au fond, ils n'en peuvent plus! Tant de froid, de neige, d'absence de couleur les a transis!

Les premiers rayons chauds les grisent, mais le froid cruel et rancunier les ressaisit et se hâte de leur faire du mal avant d'être définitivement chassé. Elle est bien longue.

l'attente des feuillages tendres et des brises caressantes! L'âme languit dans ce purgatoire: sûre du printemps, ne pouvant l'avancer d'une heure, elle attend, attend!

Tout à coup pourtant il éclatera: en quelques jours tous les arbres seront verts, les vergers fleuriront, et dans les coeurs ce sera aussi le printemps: toute la beauté du dehors pénétrant dans les âmes pour les remplir de bonté et de tendresse.

Cet amour de la nature vivante et fleurie se rattache à nos origines: vous savez bien? "Adam et Eve étaient heureux dans un jardin magnifique où croissaient toutes les fleurs et tous les fruits. . ."

C'est peut-être pourquoi nos bonheurs sont incomplets s'ils sont renfermés entre des murs sombres loin des jardins embaumés et des grands espaces verts.

Je ne connais rien de plus triste qu'un orphelinat situé au centre d'une grande ville les petits enfants y sont blancs et frêles comme les plantes tenues à l'ombre. Ils jouent dans des cours grises, entre des murs gris, et des hautes fenêtres, ils n'aperçoivent que des toits sombres et de tout petits coins de ciel dont la fumée cache la beauté claire.

On a dit que ce qu'il y a de plus pur et de plus heureux dans notre intelligence prend sa source dans les beaux spectacles que nous avons eus sous les yeux. Quelles pauvres et tristes images vêtiront les pensées et les émotions des pauvres petits qui grandissent

privés des tendresses maternelles, et ignorants de la splendeur rayonnante des espaces libres où Dieu jette ses merveilles à profusion. Si c'est vrai que plus nous voyons de belles choses, plus nous devenons aptes à en faire de bonnes, est-ce que tous les enfants ne devraient pas avoir leur|part de soleil, de beaux arbres, de champs verts ou dorés, d'horizons larges et clairs ? Elles sont si exquises les extases des enfants à qui leur mère apprend à découvrir la beauté et à l'aimer.

On se demande si, dans la vie vertigineuse qui les emporte, les jeunes mères comprennent toujours assez que c'est elles qui doivent ouvrir les yeux et l'intelligence de leurs petits enfants et leur révéler les liens mystérieux qui les rattachent à tout ce qu'ils voient comme à tout ce qu'ils ne voient pas sur la terre et dans le ciel ? Les imprégner de la poésie des choses, tourner leurs âmes vers la Beauté, c'est le commencement, le premier échelon de l'ascension qu'ils entreprennent sous l'impulsion maternelle: ils ne l'oublieront jamais, et la maternité spirituelle est la seule qui permette aux mères de posséder l'âme de leurs enfants et d'y régner en souveraines toujours.

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