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Lettres de Fadette [i. e. H. Dessaulles]

On nous a dit et répété bien souvent que nous nous aimions trop et nous l’avons cru. C’est pourtant une grande erreur, et notre tort, c’est, au contraire, de ne pas nous aimer suffisamment et assez bien. Dans notre égoïsme nous aimons notre paresse, nos aises, nos idées fausses, ce qui n’est pas du tout nous aimer.

Et pourtant le commandement divin, “aimez votre prochain comme vous-même”, nous fait une loi de cet amour de nousmêmes et nous le comprenons si peu que nous ignorons totalement son absence en nous.

Ges réflexions me sont venues, hier, en voyant nombre de gorges délicates exposées aux rudesses d’un grand vent du nord.

S’aimer, n’est-ce pas se vouloir du bien, souhaiter pour soi toutes les perfections physiques et morales, travailler à acquérir celles qui nous manquent et à conserver celles que nous possédons?

Or, qui a le souci réel de rendre parfaits, — au moins d’une perfection relative, — son corps et son âme?

Les femmes, malgré leur incontestable vanité, gâtent leur beauté à plaisir: elles brûlent et teignent leurs cheveux, elles ma-

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quillent leur peau, elles ne soignent pas leurs mains, elles gaspillent leurs yeux, elles déforment leur taille, et, ce qui est plus grave, pour des satisfactions de paresse, de gourmandise et de vanité, elles comproroet*" tent sérieusement leur santé. La plupart seront surprises de constater que ce que j’écris est vrai, elles n’y ont jamais pensé!

Si dans l’ordre physique nous nous négligeons ainsi, que dire de l’insouciance phénoménale que nous apportons à l’embellissement de notre esprit et de notre âme?

Si nous nous aimions, nous comprendrions que notre premier devoir est de donner toute notre valeur. Et comment, sinon en faisant disparaître nos tares et en développant nos qualités?

C’est, hélas, le moindre de nos soucis : nous nous contentons de cacher les premières et de simuler les secondes et cela nous satisfait. Pour la plupart, paraître est tout: nous préférons un beau chapeau à une belle chevelure, et pourvu que nous ayions l’apparence des vertus prisées dans notre milieu, le fond de notre âme nous importe bien peu.

Pourquoi, si ce n’est que nous ne nous aimons pas?

Quelle révolution morale s’accomplirait dans le monde, si, résolument, pratiquement, chacun de nous se mettait à s’aimer de la bonne manière, en se voulant parfait et en travaillant à le devenir physiquement,

intellectuellement et moralement. C’est pour le coup que l’ennui serait banni de la terre, car nous serions très occupés! Il n’y aurait plus de vies vides et stériles si nous savions bien nous aimer et aimer les autres de la même façon! En nous efforçant d’acquérir sans cesse des beautés nouvelles, nous ne deviendrions, cependant, ni vaniteux ni suffisants, parce que nous nous sentirions toujours bien inférieurs à notre idéal.

Même au point de vue physique, l’aspiration à la vraie beauté tuerait la vanité. . . Quelle jolie femme, se comparant aux modèles de la statuaire grecque, ne deviendrait pas modeste?

En attendant cette ère de perfectionnement que j’appelle die tous mes voeux, je supplie les jeunes imprudentes de ✓eiller sur leur santé et de ne pas compromettre la solidité de leurs poumons par des décolletages Imprudents pendant la mauvaise saison.

La petite servante

Clopin-clopant, dans la neige fondante, la petite infirme va lentement son chemin, attrapant un coup de coude par-ci, une invective par-là, car elle glisse et se tient difficilement sur le trottoir glacé et inégal, et sans le vouloir, elle heurte les passants. Le

vent du nord lui cingle la figure, ses doigts bleuis retiennent, avec peine, le gros paquet mal attaché, et elle a chaud et froid tout à la fois.

Lasse, essoufflée, elle s’arrête au coin de la rue et elle s’appuie au mur. Les autos et les voitures filent, les tramways arrêtent, se vident, se remplissent et repartent. Comme elle serait vite rendue si elle y montait, mais elle n’a pas le sou! Elle avait chaud tout à l’heure, voilà maintenant que des frissons lui courent dans le dos, et il se fait tard... sûrement, elle sera grondée pour avoir été si longue à rapporter ce manteau!

Mais bah! Elle est grondée sans cesse... C’est curieux de voir tous ces passants: ils paraissent heureux, pressés; ils courent... sans doute vers leur maison accueillante et chaude, leur Home. Elle n’a jamais eu de Home, elle, ni en Angleterre, ni ici. Elle ne se presse pas, elle, car elle va inévitablement vers de la tristesse: celle qu’elle connaît, et d’autre peut-être pire!

Quand elle se remettra en marche, ce sera vers la vilaine maison de l’avenue Laval où une maîtresse exigeante et vulgaire commande et gronde; elle voit la petite chambre humide et froide du sous-sol, entre la cuisine sombre et malpropre, et la cave, où les rats grugent et se battent: c’est là qu’elle dort comme elle peut; et tout le jour, elle court en boitillant, sans jamais arriver à conten-

ter la grosse femme criarde qui l'appelle “face d’Irlandaise”!

Elle suit des yeux la bousculade de la foule de six heures, et elle se< [demande pourquoi elle est née de parents qui l’ont abandonnée? Pourquoi, de l’orphelinat anglais, on l’a envoyée au Canada, si frêle, infirme, incapable de se défendre? Pourquoi, dans ce pays de liberté, elle est une misérable petite esclave?

Aucun “parce que” ne répond à ses pourquoi; la foule s’agite toujours, le jour baisse: le coeur gonflé, les yeux remplis de larmes, elle se décide enfin à traverser la rue. Mais elle a mal calculé son élan; un tramway la frappe, et elle tombe.

Quand elle ouvre les yeux, longtemps après, elle voit une salle toute blanche et remplie de soleil; il lui semble qu’une figure douce est penchée sur elle; vite, bien vite, elle referme les yeux afin de ne pas interrompre un si joli rêve!

Mais on lui parle, on lui fait boire une potion, elle ne rêve pas, et c’est bien la petite Nelly qui est couchée dans ce bon lit et à qui la jolie garde parle si doucement.

Et peu à peu, la mémoire lui revient de la rue ruisselante et encombrée: elle sent encore le choc terrible, elle s’agite..., elle veut questionner, mais on lui ordonne de se taire, de ne penser à rien.

Et une vie nouvelle, douce et vague comme

un rêve, commence pour Nelly qui ne peut plus courir et qu’on ne gronde plus.

On la soigne, on la sert, on consulte ses goûts: elle n’entend que des voix douces et de bonnes paroles! Pourvu qu’elle ne guérisse jamais! C’est si bon de se reposer et d’être bien traitée!

Elle croit se laisser vivre... elle ne se doute pas que, tout doucement, elle glisse dans la mort.

Un jour, le chapelain vient: il lui parle de Dieu et du ciel, et il lui demande de se rappeler tous ses péchés pour les lui dire. Elle cherche bien . . . mais elle n’a pas eu le temps de pécher beaucoup, et toute la malice qu’elle connaît, c’est celle des autres à son égard. Le bon prêtre la bénit et l’absout, car il faut être si pure pour aller voir le bon Dieu!

— 'Comment! c’est bien vrai? Ne netournera-t-elle plus jamais à l’Avenue Laval? — Non, puisqu’elle va au ciel...

Une e'.tase remplit les grands yeux, la petite m«in saisit la manche de la soutane: “ O F ather, thank y ou ! ” Elle le remercie avec élan comme s’il venait de lui faire cadeau de la mort.

Petite ville

Il m'est impossible — et je le regrette — de répondre directement aux si jolies lettres qui me viennent de la ville et de la campagne: je veux au moins remercier mes correspondants et mes correspondantes, et leur dire comme je suis sensible à leur sympathie: j’y puise un grand courage, et de l’ardeur pour mon travail qui en devient plus facile.

On me fait beaucoup de confidences: je m’arrête aujourd’hui à la plainte un peu amère d’une jeune fille qui habite une “petite ville endormie et plate où je moisis, madame; vous pourriez à l’aide d’un microscope, voir la légère mousse verdâtre qui m’envahit !”

Elle me fait ensuite une peinture de cette ville qu’elle juge bien sévèrement, il me sem- ! »e : peu de gens cultivés, beaucoup de vulgaires commères; ni bibliothèque, ni musique, ni théâtre: ce qui absorbe à un égal degré l’attention des habitants de la dite ville, ce sont les préoccupations ménagères et la chronique scandaleuse. La surveillance s’y exerce dévotement et sans charité, par des sacristines impitoyables qui ont peu de jugement et une langue très longue: dès qu’on s’écarte de la routine, dès qu’elles sont en présence d’un geste qu’elles ne comprennent pas, le rapport se fait, la cond u-

nation est portée . . . tant pis pour la justice et l’esprit évangélique! C’est là le moindre de leurs soucis.

— Je sais qu’il y a du vrai dans tout ceci et c’est le côté petit et laid de la vie des petites villes. Mais il y en a un autre, et nous allons voir ensemble si votre vie grise ne peut s’illuminer par certains côtés et devenir ce que vous souhaitez: active, vivante, utile à vous-même et aux autres.

Et d’abord, je vous prie d’examiner si les jeunes filles de la grande ville profitent autant que vous vous l’imaginez de la vie intellectuelle plus large, si leur goût artistique s’y forme davantage, si elles sont en un mot supérieures à leurs soeurs des petites villes? Moi qui ai de l’expérience, je puis vous répondre, non pour déclarer les unes supérieures aux autres, mais pour vous assurer que ce qui fait le plus grand charme de la femme . . . une forte vie intérieure, une personnalité accentuée, ont plus de chances et d’occasion de se développer dans une vie moins factice et plus paisible que la vie des grandes villes.

Je suis d’avis que l’espace, l’air et la lumière sont aussi nécessaires aux âmes qu’aux arbres. Vous avez vu dans les forêts des massifs de petits arbres pressés ensemble? Ils se nuisent, les plus gros étouffent les plus petits qui se vengent en les gênant à leur tour: leurs branches s’enchevêtrent, quelques-uns ne reçoivent le soleil que d’un

côté, tous ont des branches sèches et souffrent du manque d’air et d’espace. Aucun n’arrivera jamais au développement gracieux et symétrique de l’arbre isolé qui reçoit de chaque saison sa part de soleil. Il est fort et superbe parce qu’il a sa vie propre, sa beauté personnelle.

La nature féminine a plus de chance d’acquérir dé la foi'ce et de l’originalité si elle s'éloigne des foules qui suivent sans les discuter les décrets de la mode et du snobisme.

Etant donné qu’une jeune fille a le goût d’acquérir une culture intellectuelle ou artistique au-dessus du niveau ordinaire, elle a dans sa petite ville plus de loisirs pour étudier et plus de chances de réussir qu’une jeune fille douée des mêmes aspirations dans une grande ville.

Cette dernière a si peu de temps 1 Sa vie est encombrée: la diversité de ses obligations et de ses distractions, le contact avec tant d’autres vies, tout ce qu’elle voit, tout ce qu’elle entend, tout ce qu’elle recherche et tout ce qu’on lui impose lui communiquent une activité fiévreuse, énervante et peu féconde. A la fin de chaque semaine comme au bout de chaque journée, elle constate qu’elle s’est agitée et fatiguée sans aucun résultat visible. Elle se disperse: son attention, son temps, ses forces, tout cela s’émiette, s’envole en parcelles et il n’en revient que de la lassitude.

Il est vrai que les jeunes filles de la grande

ville ont l’avantage d’être à portée des bibliothèques, des conférences, des beaux concei'ts... mais encore, faudrait-il voir comment elles profitent de cet avantage, si elles ne dédaignent pas ce que vous enviez si fort, si elles apprécient ce que vous regrettez tant?

Croyez-moi, ma petite amie, ne vous laissez pas “moisir”: vous n’en avez pas le droit et cela ne doit pas être amusant! Vous êtes intelligente, faites-en profiter les autres: si toutes les personnes intelligentes de votre petite ville en font autant, voilà tout trouvé un cercle de connaissances agréables.

Vous n’avez pas à votre disposition une bibliothèque publique, mais vous pouvez facilement, et à peu de frais, vous en former une où vous réunirez le génie, l’esprit, la poésie des meilleurs auteurs: chaque livre choisi avec amour, deviendra votre ami et votre maître, souvent un conseiller utile, toujours une distraction aimable. Chaque volume sera un petit bonheur nouveau qui entrera chez vous, qui y habitera, que vous retrouverez quand les autres s’évanouiront. Et non seulement vous aurez des livres, petite bienheureuse, mais le temps de les lire, de les relire, de les rêver, de les apprendre. Vous avez le temps de vous sentir vivre: vous n’êtes pas emportée, roulée, bousculée par la vie pressée qui court toujours, en chavirant tout sur son chemin.

Puisque vous devez l’habiter, cette ville, à laquelle vous mettez un masque vilain,

essayez donc de voir sa véritable physionomie, dégagez sa beauté bien plus profonde que vous ne le soupçonnez, et tirez d’elle tous les avantages possibles. Ne perdez pas votre gaieté et la joie de votre jeunesse à tendre les bras vers l’inconnu impossible; développez normalement et harmonieusement vos qualités et vos aptitudes, utilisez le temps qui vous pèse et vivez pleinement votre vie présente. Demain, il est possible que vous soyez transportée sur un autre théâtre, une vie plus mouvementée vous attend peut-être? Vous y serez bien préparée; vous serez “vous” et non une quelconque qui n’a cherché qu’à imiter les autres. Et si vous devez vivre chez vous, vous contribuerez à embellir la petite ville que je continue à croire calomniée.

Jours de neige

O les longues, longues journées, où la neige lente, infatigable, ne cesse de tomber et se pose comme un voile sur toutes les choses. . . et sur toutes les pensées. Est-ce de la tristesse qui pèse sur nos âmes? Non, c’est pire, c’est de l’ennui: un ennui sans révolte qui endort le goût de la joie, qui paralyse la volonté, qui supprime tous les intérêts, et comme d’une main molle, détache les liens qui nous retiennent à la vie...

Il nous manque la lumière claire et dure qui taille les ombres comme un couteau, et devant tout ce blanc qui s’étend entre le ciel et la terre, on finit par douter qu’elle existe. La lumière qui manque à nos yeux manque aussi à notre âme, nous sommes vraiment au pouvoir de la main molle qui détache les liens de la vie! C’est à ces heures que nous disons: “A quoi bon?” à toutes les sollicitations du devoir ou de l’amitié. A quoi bon faire cette visite, répondre à cette lettre, m’occuper des autres, me préoccuper de mes affaires? Lâchement, nous désirons ne rien faire jamais! Et nous n’avons pas honte d’être si lâches, pas plus que nous nous en louons.... tout nous est si égal, si absolument égal!

Et pendant que nous nous enfoncions dans cette somnolence plutôt agréable, nos amis ont eu du chagrin, nos voisins ont été malades, les nôtres ont cherché notre aide, et nous n’y étions pas... notre âme dormait et notre corps engourdi ne voulait pas bouger.

Mes amis, en généralisant ainsi ,je calomnie quelques-uns d’entre vous qui sont forts et sages, et qui sourient de pitié en apprenant, par moi, que de pauvres petites personnes ont la faiblesse, par les jours de neige, de laisser entrer dans leur âme des tentations de tristesse et de mollesse qui tuent en elles toutes les forces actives.

Je salue ces forts et ces sages, ce n’est pas pour eux que j’écris, mais justement pour ceux qui ont vu tomber trop de neige pour

la santé de leur âme; à ceux-là je dirai que pour faire une réaction bienfaisante, il faut voir arriver chez soi, dans la tempête, une pauvre femme qui mendie parce que son mari ivrogne l’abandonne, que ses enfants crient la faim, qu’elle va accoucher bientôt dans une cabane misérable où le froid entre comme chez lui.

Voilà une histoire qui vous réveille une âme enneigée, et qui vous fait vous détester avec une ferveur telle, que, tout de suite vous voulez vous transformer et devenir utile, non à vos heures et quand ça vous chante, mais toujours, en toute saison et tous les jours.

Nous parlons de la misère et de la pauvreté, et nous en entendons parler, mais sans croire vraiment qu’il existe des êtres qui manquent de tout. Si nous y croyons, comment pouvons-nous vivre tranquilles sans jamais nous occuper d’eux?... Si nous n’y croyons pas, allons les voir avec nos yeux, entrons dans leurs demeures, respirons leur affreuse indigence, cela nous sera salutaire.

— Que nous sommes égoïstes, plaignards et chimériques! C’est à dégoûter de l’humanité de nous observer à certains jours! Et pourtant, là encore, nous aurions tort: voyonsnous comment nous sommes, mais que ce soit pour essayer de nous améliorer et non pour nous décourager.

Nous ne saurions trop nous défier de la rêverie qui est presque toujours la dilata-

tion de notre égoïsme, car nous ne nous y occupons que de nous. Dans l’action, nous sortons de nous-mêmes pour aller aux autres, c’est leur bien que nous cherchons, et par une grâce inappréciable, nous y trouvons, pour nous également, un bien que jamais nos heures vagues ne pourraient nous donner.

Nos âmes

“Lisez! Ce sont nouvelles!” criait aux Anglais l’archer de Jeanne d’Arc, en leur lançant une missive attachée à une flèche.

Hélas, moi je ne puis vous dire: “Lisez, ce sont nouvelles!” puisqu’il me semble devenir un brin rabâcheuse, et vous dire des choses usées à force d’être dites par d’autres et par moi-même!

Du nouveau, d’ailleurs, du vrai nouveau, il n’y en aurait que si nous changions de planète.

Car c’est toujours l’éternel recommencement des mêmes choses aux mêmes saisons, aux mêmes jours, aux mêmes heures. Si bien que la vie ressemble à une immense roue qui tourne pendant toute l’année et nous ramène au point de départ; en y touchant, nous reprenons l’âme de la saison. . . et quatre fois par année notre âme se transforme. Il semble bien que notre âme d’hiver se glisse toute frileuse hors des boîtes à

fourrures, et que, dans le parfum tiède des confitures de fraises, naisse notre âme d’été, indépendante et vagabonde, qui secoue les entraves et franchit les espaces...

Mes petites soeurs, je parle, pour vous seules, d’un mystère que vous seules comprenez. Car les hommes, eux, n’ont aucun souci de l’air du temps et de la couleur du ciel. Pourvu que leurs affaires aillent à leur gré il fait toujours beau temps. Et ils ont parfaitement raison, seulement, ils n’ont aucun mérite à avoir raison puisqu’ils sont ainsi faits. Et cela vient de ce qu’ils n’ont qu’une âme invariable et immuable, et elle n’est même pas toujours à la portée de la main comme la vôtre, comme la nôtre!

Quand vous aurez compris cela, vous serez plus calmes et plus heureuses. Presque toutes, vous vous bercez de l’illusion qu’ils peuvent saisir les nuances et comprendre les délicatesses et les subtilités féminines. C’est une grave erreur et la source de la plupart des malentendus humains.

Les hommes, croyez-moi, sont très positifs, très affairés, et surtout, bien plus occupés d’eux-mêmes que de vous: ils n’ont ni le temps, ni le goût de s’arrêter devant ce qu’ils ne comprennent pas: ils passent vite et disent: cela n’existe pas.

Vous seriez donc toutes des “incomprises”? Oui, mais entendons-nous: ne sont malheureuses que les incomprises qui persistent à vouloir être comprises! Les autres, les heu-

reuses, apprennent de bonne heure qu’il importe peu d’être comprises pourvu que dans leur âme s’accumule une réserve de force et d’amour où puiseront ceux dont elles seront l’appui quand tout le reste manquera.

Non, n’essayez pas d’être comprises, petites âmes énigmatiques, mais essayez de comprendre, c’est-à-dire d’être intelligentes et bonnes, et vous qui tenez allumée la lampe qui éclaire, ayez pitié des hommes qui se heurtent aux obstacles parce que leur lampe est éteinte, et dites-vous souvent que plus vous êtes pure, plus votre lumière brille claire et rayonne au loin.

Une enquête

De tout temps les poètes ont trouvé des métaphores gracieuses pour peindre la fausseté de la femme: l’eau, le vent, les nuages leur ont servi de comparaisons, et ils ont répandu assidûment, en vers et en prose, la soi-disant vérité: que les femmes ne savent pas dire la vérité.

Les savants, à leur tour, essaient de prouver, par des chiffres, que le cerveau de la femme est réfractaire à la vérité, qu’elle invente inconsciemment et constamment, par impuissance de dire vrai.

Que voilà une accusation terrible! Il me

parait impossible de laisser se répéter de telles énormités, sans essayer d’une petite protestation en guise d’obstacle à leur expansion.

J’ai donc cherché ce que la science pouvait répondre à la science, puisque science il y a, et j’ai fait des découvertes réjouissantes pour nous, ô mes soeurs!

Il n’y a pas très longtemps, on a fait dans les écoles de Paris une singulière enquête dont les résultats sont très curieux.

Ecartant toute idée de mensonge préconçu, on s’est domandé quelle foi on peut ajouter à la parole d’une personne qui raconte, après un intervalle de trois ou quatre jours, un fait dont elle a été témoin.

Le professeur faisait porter le témoignage sur un fait sans équivoque. Il fallait décrire une image très simple, vivement coloriée, que l’on avait examinée pendant quelques minutes.

Il a expérimenté sur des enfants, garçons et filles, sur des hommes et des femmes, de conditions et d’âge divers.

Or, savez-vous combien de réponses sans erreur il a obtenues ? A peine Cinq sur cent!

Et voici l’imprévu amusant! Sur la fidélité du témoignage, qui est le point principal de l’enquête, les femmes l’emportent sur les hommes, — la moyenne de leurs réponses est plus juste et les meilleures ont été données par elles.

Ainsi, mes pauvres soeurs, on nous accusait injustement, et par préjugé et méchant orgueil, les hommes s’attribuaient là une supériorité qu’ils n’ont pas. Il est vrai que nous ne rapportons pas les choses fidèlement, la science le prouve, mais nous les rapportons mieux que les hommes, et c’est encore prouvé par leur science!

Disons un grand merci à la méthode expérimentale et gardeons-nous d’en rire! Ces messieurs sont des hommes sérieux!

Il y aurait peut-être une conclusion à tirer de ceci et Fadette est en veine, ce soir, de faire son petit Salomon.

C’est, il me semble, que nous ne devons croire ce “qu’on dit” qu’avec la plus grande circonspection. . . puisque personne ne dit vrai! Je pense, en somme, que la charité y trouvera son compte et que la paix, la bénie paix devra de beaux jours à notre défiance.

Les potins mourraient d’eux-mêmes si on les accueillait en haussant les épaules et si on refusait absolument de prolonger leur existence, en les répétant ornés de nos si perfides restrictions!

Et puis, nous pourrions tous, nous “exercer” à dire la vérité, ce qui n’est pas du tout la même chose que de ne pas mentir.

Nous nous habituerions à voir juste, à ne pas déformer nos souvenirs, à soumettre notre mémoire à une discipline sévère qui nous permettrait la reproduction exacte de ce que nous avons bien vu et parfaitement entendu.

Cette reproduction parait très difficile, ce qui aide peut-être à prouver que nous ne sommes pas des singes!

C’est que nous mettons tant de nous dans ce que nous voyons et entendons.

Apprendre à dire la vérité! Quelle science à enseigner aux enfants, aux garçons encore plus qu’aux filles, ne vous en déplaise, messieurs les hommes!

Son heure

Mais non, mais non, vous êtes dans l’erreur, chères lectrices! Fadette n’est ni une triste, ni une blasée, ni une découragée. Vous avez mal lu ou elle s’est mal exprimée. Comme vous toutes, elle a ses heures grises où son âme molle cesse de réagir vaillamment et se laisse croire un instant qu’elle est intéressante quand elle broie du noir. Mais cela ne dure pas. Tout le bon sens hérité de ses grand’mères, — et on dit qu’elles en avaient à revendre! — s’est logé dans un coin réservé de son cerveau, et de là, il surveille les allées et venues des diables bleus: dès qu’il les soupçonne de faire de vilaine besogne, il sort, simple et sévère, il ne discute pas avec eux, il les met simplement à la porte en leur disant: “Fadette a autre chose à faire qu’à s’occuper de vos fariboles”.

Nous avons toutes tant à faire en ce mon-

de, et si peu de temps à nous, bien réellement à nous!

Presque toujours, nos journées, vues de loin, paraissent longues et libres... mais quand, le matin, vous entrez dans celle qui commence, vous vous trouvez comme prise dans un engrenage, vos heures ne vous appartiennent plus, tous s’en emparent sans vous consulter, et vous courez de l’un à l’autre, pour votre plaisir ou votre ennui, par amitié ou par charité, tellement accaparée, vous vous appartenant si peu, que vous vous sentez une sorte de marionnette prise, lâchée, reprise au caprice de chacun, et dont les ficelles sont tirées en tous sens et quelquefois en sens opposé.

Eh bien, je crois qu’à vivre longtemps ainsi, si on n’y perd pas la tête, on perd certainement sa sérénité et son contentement.

J’ai été longtemps à découvrir qu’il y a un secret pour ne pas devenir une vraie petite marionnette dépendant uniquement des exigences des uns et des autres, et ce secret, c’est de réserver, chaque jour, ne fût-ce qu’une heure que l’on garde jalousement pour soi. Il faut beaucoup de volonté et de persévérance pour établir votre droit à ces soixantes minutes précieuses, mais dès que vous avez convaincu votre entourage de l’impossibilité d’être dérangée à ce moment, toutes les difficultés s’aplanissent: on accepte “votre heure” comme on se conforme aux heures des repas: cela entre dans le cours

ordinaire et habituel des choses et cela vous empêche de devenir agitées, nerveuses, irritables et pressées.

Vous disposerez de votre heure à votre guise, dans le silence de votre chambre ou de votre boudoir. Vous écrirez une lettre intime, ou vous lirez une bonne page, ou vous réfléchirez, ou vous vous reposerez de penser... tous exercices utiles aux pauvres petites marionnettes tant tiraillées et bousculées, même, et surtout, par ceux qui les aiment.

S’il était possible d’avoir chaque jour une heure, et chaque année, un mois à soi, il y aurait plus de lumière dans les consciences, plus d’ordre dans la vie, plus de calme et moins d’épuisement dans les dévouements.

Rien de plus salutaire que ne pas perdre de vue son âme, son moi intérieur, de se donner le loisir de voir ce qui s’y passe. Et cela n’est possible que dans la paix silencieuse d’un repos respecté.

Avec ma petite méthode on trouve, même dans la vie la plus occupée, le temps de penser à ses amis, de leur écrire, de vivre avec ses souvenir, de combiner des projets sensés, de chercher la solution la plus raisonnable aux mille petites difficultés quotidiennes. Trouvez-vous une heure et gardez-la pour vous, comme vous garderiez un objet enchanté, créateur de joies exquises.

Discrétion

“Ayant un secret à confier, mais là, un vrai grand secret, le diriez-vous à un homme plutôt qu’à une femme?” — Je ne le dirais à personne, madame, c’est le seul moyen de Je garder. Puisqu’il vient un moment, où vous qui avez tout intérêt à vous taire, éprouvez le vif désir de dire ce secret, assurez-vous bien que le confident ou la confidente auront la même tentation. Il est possible qu’ils y résistent, cela s’est vu! Mais il est probable qu’ils parleront, avec injonction sévère de ne jamais souffler mot de votre secret. La promesse leur en sera faite, avec autant de sincérité qu’ils en avaient quand vous leur faisiez jurer d’être discrets, mais “la chair est faible” et ce deuxième confident en prendra un à son tour. Et voilà votre secret en route! Il peut aller très loin et vous revenir par des chemins détournés, au moment où il vous suscitera bien des embarras. Et je ne parle pas des transformations qu’il aura subies!

Quant à comparer la discrétion des hommes à celle des femmes et à me prononcer en faveur des uns ou des autres, je ne voudrais pas le faire: les personnes très discrètes sont rares. J’ai ouï parler d’un homme qui avait fait sa fortune parce qu’il avait toujours su se taire à propos, et je connais une femme si discrète qu’elle s’applique à

oublier les secrets qu’on lui confie afin d’échapper à la tentation d’en parler.

Cela prouverait qu’il y a, par-ci par-là, des êtres humains qui ne trahissent jamais la confiance qu’on leur témoigne: l’embarras, c’est qu’ils n’ont rien qui les distingue des autres. Si donc vous avez beaucoup à risquer, défiez-vous de toutes les confidences. Gardez vos propres secrets et n’exigez pas des autres une discrétion que vous pratiquez si difficilement.

Pour moi la discrétion va bien plus loin que de taire ce qu’on lui confie: elle ne révèle pas non plus ce qu’elle a deviné ou ce qu’elle a appris par hasard, et je crois vraiment que cette discrétion suppose trois jolies qualités: la bonté, la délicatesse et la finesse.

Les qualités morales, comme les forces physiques se tiennent ensemble et se font valoir ou se nuisent en s’accentuant les unes les autres. Certes, il serait injuste de prétendre que les bavards sont toujours méchants, et cependant, ils font tant de mal en parlant à tort et à travers, qu’ils sont plus souvent malfaisants que les vrais méchants qui n’essaient de nuire qu’à leurs ennemis.

La discrétion est rare, parce que, loin de la cultiver chez les enfants, on a le tort d’encourager le bavardage, le “rapportage” et la délation. On élève ainsi en serre chaude les commères, les médisants et les vils délateurs.

Les cierges

Dans les églises désertes, quand le crépuscule est percé de rares lumières, j’aime à m’approcher des autels où la Vierge, blanche et lumineuse, se dresse comme une apparition, et là, dans le silence vaguement parfumé d’encens, j’entends le grésillement des gerbes de cierges: ils se consument, montent en petites flammes ardentes ou coulent en larmes brûlantes, et il me semble voir les mains frêles et blanches ou les vieilles mains plissées et dures qui ont planté là, non des cierges de cire, mais des coeurs, leurs coeurs vivants et éperdus qui tremblent de reconnaissance ou d’angoisse, et qui, ne trouvant pas de mots pour dire leur âme, se sont mis à brûler en se consumant. Et de m’imaginer ce que chaque cierge représente de foi, d’espérance, de douleur, d’amour divin ou humain, me donne le désir de prier pour l’humanité entière: pour le petit enfant qu’un regard dur épouvante, pour la jeune fille que la trahison affole, pour la femme qui sent son coeur piétiné par celui qui l’avait imploré à genoux, pour l’homme que la fortune trahit et que les amis abandonnent, pour les malades qui ne peuvent accepter la mort, et pour ceux qui l’appellent comme une délivrance; je prie pour les exilés et pour les abandonnés, pour les isolés et les

affamés de pain ou d’affection; et à mesure que je prie pour eux, je les vois passer, procession lamentable, marchant vers la mort en se demandant ce que signifie la vie.

Ma pitié va, certes, aux croyants qui implorent du secours, car je sais qu’ils prient parce qu’ils se sentent misérables, mais il me suffit de voir leurs yeux au ciel et leurs mains tendues vers la Vierge, pour comprendre, que d’autres ont plus besoin encore de mes prières.

Ce sont ceux qui cheminent dans la poussière de la terre sans lever les yeux en haut: au bout de la route longue et dure, ils n’entrevoient que le trou profond où descendra leur cercueil. Froids, mornes, sceptiques, ils ont écarté comme des faussetés tout ce qu’ils ne pouvaient comprendre: pour eux, pas de ciel où se reposer de la vie, pas de Vierge tendre et douce qui se penche sur leur tristesse, pas de Christ miséricordieux et tout-puissant qui dise: “Ne t’inquiète plus de ton âme, elle est à moi, je l’ai rachetée avec mon sang!” Non! après la vie, la mort; après la mort... rien.

Ils ont les mêmes fardeaux à porter, les mêmes déceptions à endurer: leurs amis les trahissent et leurs aimés leur sont arrachés, et, dépouillés tous les jours un peu plus de ce qui faisait leur vie bonne, ils s’en vont vers la mort sans l’espoir de retrouver les paradis perdus!

Ce n’est pas assez de prier pour ces plus

malheureux d’entre les malheureux, et j’allume pouf eux des cierges, des théories de longs cierges minces dont la flamme monte claire et apaisante: elle me dit que sous les cendres de la foi qui paraît éteinte, il reste peut-être une étincelle, et que la Vierge y veille et la garde, afin qu’à un souffle mystérieux de la grâce, l’étincelle se ranime et remplisse la pauvre âme de clartés illuminantes.

Et quand je redescends l’église, je vois sur les murailles les lueurs frissonnantes des cierges qui prient et qui agonisent en disant à la Vierge: “Souvenez-vous d’eux, ô mère, ils sont vos enfants aussi!”

Régime spirituel

Quelqu’un a dit que le premier quart de la vie se passe à essayer de vieillir et les trois autres quarts à essayer de paraître jeune. Et ce quelqu’un a raison dans tous les pays, qu’il s’agisse des hommes comme des femmes quoi qu’en disent les mauvaises langues!

Il est évident que le souci d’un grand nombre de vivants est de paraître stationnaires dans la vie: on a horreur d’être vieux, de le paraître, de le dire et surtout de l’entendre dire. C’est une étrange et universelle faiblesse qui durera autant que l’illogique humanité.

Il n’y a pas de fontaine de Jouvence pour rajeunir les corps, mais tous nous devrions avoir l'ambition de conserver la jeunesse de notre âme... et, après tout, c’est une simple question d’alimentation spirituelle: notre âme nourrie convenablement, mûrit sans vieillir; elle s’épanouit en beauté en demeurant jeune, c’est-à-dire vivante et vivifiante.

Un grand nombre de femmes alimentent leur âme avec des coquilles de noix, on sait avec quels résultats!

Donnant à leur cerveau la seule lecture d’aventures chimériques et de rêves extravagants, usant l’activité de leur coeur à des flirts puérils, à des affections passagères, remplissant leur existence de vanités et de riens charmants, elles vont par la vie, jolies, parées, animées, vraies poupées articulées sur lesquelles tout glisse sans laisser d’empreinte. Leur âme n’a qu’une existence végétative qui va décroissant et s’affaiblissant au point d’arriver à la vieillesse dans des corps de vingt-cinq ans.

Elles ne savent ni penser, ni aimer, ni se dévouer, car leur vie intérieure est à peu près nulle. N’allez pas leur demander de l’ardeur, de l’enthousiasme, de s’intéresser à -quoi que ce soit en dehors de leur précieuse petite enveloppe: elles en ont perdu et le goût et le pouvoir: elles n’ont confiance en personne, elles n’aiment rien... qu’ellesmêmes; blasées en pleine jeunesse, elles ont

renoncé au bonheur par incapacité d’y croire. Ce sont des âmes en décrépitude.

Il est bon pour conserver la jeunesse de notre âme, de ne lui donner que les aliments qui la fortifient, et on comprend ce que peuvent sur l’esprit les lectures saines, les conversations sérieuses, l’habitude de réfléchir. On ne saurait être trop attentif à la nourriture de l’esprit, et cependant nous la prenons au hasard avec insouciance et sans discernement.

Et notre coeur, lui, ne restera jeune qu’à la condition de ne pas s’éparpiller en vaines fantaisies. Les affections profondes et fortes, voilà ce qui lui convient. Tant qu’un coeur sait aimer ainsi, il reste jeune, fût-il dans un corps de quatre-vingts ans!

Voilà donc l’extraordinaire conclusion de tout ceci: c’est que la puérilité, l’étourderie et l’insignifiancp entraînent la vieillesse prématurée de l’âme, tandis que la culture saine de l’esprit, les grandes affections généreuses, la vie pleine et ardente entretiennent la jeunesse de l’âme et en doublent la vie.

Que toutes les friandes de coquilles de noix arrêtent un instant de pirouetter pour regarder ce qui se passe au fond d’ellesmêmes... elles ont oublié qu’elles ont une âme, qu'elles se payent la curiosité de voir ce qu’elle devient à ce régime extravagant, elles seront stupéfaites et effrayées. Mais qu’elles ne se découragent pas, puisque chaque jour peut devenir pour nous le premier

jour d’une année nouvelle mieux remplie et meilleure que les précédentes.

Sages et femmes

Vous êtes-vous déjà demandé, chères lectrices, pourquoi les philosophes et les écrivains de l’antiquité ont dit tant de mal des femmes?

Est-ce que, dans ces temps où on la traitait comme une esclave ou comme une enfant irresponsable, la femme était aussi perverse et aussi dangereuse qu’ils le disent avec un accord si étrange?

Savez-vous, entre nous, tout à fait, je doute un peu de la sincérité de ces grands hommes... et... enfin! je me comprends!

Ces sages n’eurent-ils ni amour, ni respect pour leur mère, et eurent-ils tant à souffrir des femmes qu’ils n’aient pu en dire ou en penser aucun bien? Ils devaient poser un peu! Cela semblait très... supérieur d’affecter le dédain des femmes, mais je serais curieuse de savoir si elles ne tenaient pas beaucoup de place dans leur vie, en dépit de leurs sublimes discours.

Excusons un peu ce pauvre Socrate, dont la sagesse fut si fort éprouvée par la mégère Xantippe. Mais encore, pourrait-on lui reprocher et de l’avoir choisie et de lui avoir permis de gâter sa vie, et aussi d’avoir beau-

coup généralisé: “La femme, dit-il, est la source de tous les maux”.— “Son amour est plus à craindre que la haine d’un homme”.

Tous chantent de vilains petits refrains sur notre compte: Euripide, Plaute, Homère, oui, le doux Homère! N’est-ce pas lui qui dit: “Il n’y a pas de démon plus vil et plus bas que la femme”.

Et Plaute: “Il n’y a pas de choix entre les femmes, aucune ne vaut rien”. N’est-il pas charmant? — “O sexe détesté des sages, s’écrie Eschyle; ne laissez dormir aucune femme sous mon toit, ni dans mes jours de déboires, ni dans mes jours de prospérité!”

On ne peut pas dire qu’Eschyle eut le même genre de sagesse que Salomon, le sage entre les sages, qui avait sept cents femmes! Quand il disait que “la femme est plus amère que la mort”, il est permis de penser qu’il était un peu blasé, et il me semble qu’il a commencé par trouver quelque douceur à les fréquenter... autrement, il aurait manqué de logique, ce Sage!

Voici que je deviens tout à fait irrévérencieuse, et je vais scandaliser quelques-uns de nos sages modernes! Mais voilà: je suis prête à avouer que, tout en étant remplie d’indulgence pour les faiblesses masculines, je suis tout à fait sceptique à l’endroit de leur sagesse, la moderne comme l’antique. En discours, c’est d’un beau! En pratique, il n’y faut pas regarder de trop près. De plus, j’ai très mauvaise opinion des hommes qui di-

sent du mal des femmes. En général ce sont ceux qui se sont mal conduits envers elles, et ils croient s’en excuser en les dénigrant.

Les hommes nobles, droits et délicats, ne parlent jamais des femmes d’une façon méprisante et vilaine, et quand j’entends un homme médire des femmes et les calomnier, je m’en défie extrêmement. Et cette défiance s’étend aux Sages de l’antiquité? — Parfaitement. Ne me jugez pas trop prétentieuse, lecteurs respectueux, vous m’excuserez si vous pensez à Salomon, le si sage!

Le ciel est blanc, la terre est blanche et blanche aussi est la maison devant laquelle il s’arrête: cette blancheur sans soleil et sans vie accentue l’air d’abandon du logis aux volets clos, où l’écriteau “à vendre”, secouée par le vent, heurte le cadre de la porte.

Des feuilles sèches, retenues dans leur chute, entre les bras noirs d’un pommier tordu, laissent entendre un murmure grêle de petite chose froissée, une plainte faible, comme l’écho de la voix chère qui pleure en lui.

C’est ici qu’il l’amena fraîche et douce: il était si fier d’elle et il lui promettait tant de bonheur!

Il était sincère: on est toujours sincère

quand on souhaite le bonheur de ceux que l’on aime.

Hélas! elle est morte... et il se demande avec angoisse s’il a fait la vie douce à cette enfant brusquement transplantée dans ce pays isolé, séparée de ses parents, privée du confort dans lequel elle a grandi, obligée de lutter contre tant de difficultés inconnues? Quel gardien a-t-il été? L’a-t-il assez protégée contre les duretés de la vie? L’a-t-il assez aimée pour lui donner une compensation digne de ses sacrifices?

Voilà des jours et des semaines qu’il se pose ces questions troublantes, et il est venu revoir la petite maison où, trois ans, ils ont vécu ensemble; et maintenant il revit son manque de compréhension, ses exigences de maître impatient, son aveuglement stupide quand sa pauvre petite femme commençait à dépérir.

Jamais elle ne s’est plainte, jamais elle ne lui a fait un reproche, mais voilà qu’aujourd’hui, tout ce qui se plaint dans l’air, le vent d’hiver, l’eau qui dégouline du toit, la planchette qui gémit au bout de sa corde, ont pris la voix de la petite morte et lui disent: “Tu me laissais mourir!”

O la pensée angoissante! Il vivait près d’elle sans conna-tre ce qui se passait dans cette petite âme craintive et fermée. Eut-elle des douleurs insoupçonnées et d’amers regrets? Eut-elle l’appréhension de la mort?

Pourquoi ne lui a-t-elle rien dit? Elle avait peur de lui, peut-être?

Affolé par cette supposition monstrueuse, il se prend la tête à deux mains et il crie dans le silence: Je l’aimais! je l’aimais! Tout son être le crie dans une révolte éperdue contre la mort, contre l’irrévocable séparation qui fait que jamais, jamais il ne pourra lui prouver son amour autrement et mieux qu’il ne l’a fait.

Sa détresse grandit: son insconsciente et involontaire erreur prend des proportions exagérées: impitoyable et injuste pour luimême, il se rappelle ses impatiences, ses brusqueries, son insouciance quand elle était lasse, ses moqueries devant ce que, dans sa force d’homme fort, il appelait des frayeurs puériles!

Il a oublié tant d’attentions, de délicatesses et de bons soins qu’il lui prodigua, il ne se souvient pas de la lueur heureuse que sa seule présence mettait dans les grands yeux limpides... et rien, rien ne le défend contre les remords qui roulent dans son âme comme des vagues de tempête.

Oh! l’avoir là, près de lui, et l’aimer plus encore pour cette faiblesse dont il n’eut pas assez pitié.

Sa douleur monte des profondeurs de son être et le jette dans un abîme de désolation où il est perdu et si effroyablement seul!

O non! Ils ne peuvent pas revenir, les morts! Autrement l’âme tendre et douce de

la morte serait près de lui pour le calmer, pour le rassurer, pour lui murmurer son amour qui changeait tout en joie!

Il agonise, il se croit un bourreau, et elle ne peut pas lui jurer qu’elle ne fut pas malheureuse puisqu’elle l’aimait!

Les morts dorment bien, et ils ne savent rien de nous qui ne savons rien d’eux!

T ristesse

Dans le salon de l’hôtel, où, prête à partir, j’attends l’heure du train, une femme a chanté: une superbe voix de contralto, grave et douce qui va au profond de l’âme pour la remuer toute.

C’est de l’allemand: je ne comprends pas les mots, mais c’est un chant qui souffre. La même phrase revient sans cesse, tendre ou angoissée: les mots, toujours les mêmes, sur des notes, toujours différentes. C’est simple et poignant, comme la douleur enfermée dans un coeur humain, qui en fait le tour, veut en sortir, et ne le peut pas. Ce chant me poursuit et m’obsède durant le long trajet en chemin de fer: il se roule et se déroule, monte à mes lèvres ou descend au fond de mon coeur, pour ramener à la surface, tout ce qui a tremblé et crié dans le mystère du silence. Et ces mots étrangers que je n’ai pas compris ont réveillé des détresses apai-

sées et fait naître une appréhension étrange.

Et pendant que les fantômes se lèvent dans mon coeur, les champs de neige se poursuivent dans une course éperdue; l’épaisse fumée de la locomotive se tord, toute noire, le long du convoi; un bébé souffrant jette des cris aigüs ; un homme, à demi ivre, dort en ronflant sur une banquette voisine, sur laquelle il s’étale, laissant à peine de place à sa femme navrée, qui le regarde avec un dégoût suprême dans ses pauvres yeux éteints.

L’air manque dans ce train où s’entasse la misère humaine: l’ombre, peu à peu, l’envahit, et il court toujours, emportant tant de tristesse écrasante à travers tant d’espace désolé!

Enfin, nous arrivons, et quand l’air pur et glacé me frappe le visage, il me semble que je sors d’un danger, que je suis sauvée et délivrée... et je respire, je respire avec ivresse! Quels pauvres êtres impressionnables nous sommes! Il faudrait à chacun plus de raison, plus de simple bon sens, afin de n’endurer que l’inévitable de la vie. Nous dépensons des forces précieuses à souffrir en imagination ce qui n’existe pas, à resouffrir ce qui est passé et irrévocable...

Ces réflexions et la course rapide sur la route glacée ont commencée l’oeuvre d’apaisement: je ne regarde plus “en dedans”, et je jouis de tout ce que je vois.

Nous filons, comme le vent, dans la neige qui brille: on dirait que c’est de la lumière

tombée, et que c’est la terre, ce soir, qui éclaire le ciel d’un gris sombre et uniforme, marqué d’un cercle livide là-bas, où le soleil a disparu.

Nous passons devant l’église au moment où un “Gros baptême” en sort: les gens joyeux montent en voiture, pendant que toutes les cloches carillonnent, et que les chevaux, décorés d’énormes rosettes blanches, secouent impatientés leurs clochettes d’argent.

Je salue le paquet blanc dans lequel vagit le nouveau-né: je l’envie d’être si pur, si inconscient, si à Dieu qui vient de l’accepter.

Nous continuons à courir par les rues blanches et je pense que nous avons tous été donnés à Dieu. Pourquoi alors tant nous agiter et tant nous tourmenter? Laissons-le faire: Il sait mieux que nous et II nous aime.

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