XI Y
Notre coin
Dans votre maison il y a un coin plus à vous que les autres; c’est là où vous avez réuni vos livres, achetés un à un suivant la couleur de vos pensées et la disposition de votre esprit. Vous vous sentez là, avec des amis muets, discrets, sages ou fous, austères ou amoureux, tous prêts à répondre à votre appel. Vous n’avez qu’à tendre la main, et l’un d’eux arrive pour vous distraire, vous reposer ou vous faire réfléchir.
Si ce coin est aménagé de façon à être un peu fermé, très intime, vous y entrez comme dans un petit temple où vous avez réuni vos dieux, et si on regarde bien, on y trouve des niches réservées à de toutes petites idoles: elles sont fragiles, simples, moins artistiques que les autres peu-être, mais si humaines, si semblables à vous-mêmes que vous les aimez, et que les feuilleter c’est un peu comme de déplier votre âme à vous et d’y lire couramment.
Les volumes de journal ou de correspondances sont faits, plus que les autres, pour vous donner ce sentiment d’intimité et d’affinité. Y a-t-il rien de plus charmant que de découvrir une âme dans toutes ses nuances quand elle se raconte elle-même, et surtout quand on la surprend dans ses tête-àtête successifs avec ses différents amis? On la voie se modifier, s’épanouir, se redresser, se donner, se reprendre; on suit tous ses mouvements, on la sent vivre, et à travers elle, on devine l’autre, à certains traits on le voit, et on est ainsi si près de ces personnages, qu’il nous semble être de leurs amis et qu’ils vont se tourner vers nous pour nous expliquer leurs complications.
Ce plaisir très délicat de pénétrer le mystère d’une âme étrangère, est doublé pourtant dans la correspondance personnelle avec ses amis, pourvu qu’il y ait entre eux une véritable ouverture de coeur, de la simplicité et de l’affection. Très peu de femmes
s’accordent cette jouissance facile, toujours à leur poi'tée, et qui mettrait dans leur vie un intérêt et un charme qu’elles ne soupçonnent pas. Combien sont éloignées de leur meilleure amie, qui n’ont ni le loisir ni le goût de cultiver une amitié nouvelle et dont la correspondance régulière avec l’amie lointaine serait un réconfort et un véritable plaisir intellectuel. Je sais bien que vous me direz toutes: “Nous n’avons pas le temps!” Je pense que vous êtes sincères et convainc eues que vous n’avez pas le temps; mais vous vous trompez et si vous voulez loyalement faire l’essai persévérant que je vous suggère, vous trouverez le temps et le bonheur que je vous promets.
Que de fois vous passez vos soirées seules... votre mari est sorti ou occupé, les bébés dorment, le silence invite au recueillement, vous vous ennuyez; vous téléphonez à votre voisine de venir vous distraire ou vous ouvrez un roman bête? Vous avez mieux à faire. Ecrivez à cette amie que vous aimez, qui vous comprenait autrefois, et renouez avec elle cette chère intimité qui fit votre jeunesse si douce. Bientôt vos lettres deviendront votre joie à toutes deux, comme un petit oasis où chacune se retrouve plus jeune, plus courageuse et plus gaie. Et d’où viendra ce bienfait mystérieux? Du bonheur de s’arrêter pour penser, pour causer intimement et d’exprimer les choses profondes qu’on ne dit pas si facilement qu’on les écrit.
Nos vies si remplies, si chargées, tendent tant à s’extérioriser, l’âme perd trop de ses droits dans cette lutte quotidienne des femmes pour “rejoindre les deux bouts”. Une correspondance suivie et intime avec une vraie amie ouvre en nous comme une nouvelle vie intérieure. Avec elle, vous vous réfugierez dans le calme et la sécurité de l’amitié, et vous vous donnerez le loisir de réfléchir, d’observer, de comprendre vos impressions et vos sentiments. Vous donnerez à votre âme de l’air et de la lumière... ça l’empêche d’étouffer, et la vie physique elle-même y gagne!
Notre ami le diable
Toutes les femmes, mes soeurs, aiment à contredire et à discuter: c’est un besoin éprouvé par les petites filles à un âge où les bons gros petits garçons acceptent paisiblement ce qu’on leur impose et grognent plus qu’ils né discutent.
Nous discutons bien et nous discutons mal, à tort et à raison, et nous discutons beaucoup: avec nos parents, nos amis, nos maris, nos enfants; on en a vu discuter avec leur curé, d’autres avec leur propriétaire! Mais celui avec qui nous discutons le plus volontiers, le plus souvent, et ce qui est plus remarquable, sans nous en douter, c’est le
diable; oui, mesdames, le vulgaire, finaud et redoutable diable.
Et croyez-moi: entamer la discussion avec le personnage c’est se condamner d’avance à la défaite, car il est fin. . . en diable!
Depuis la déplorable aventure du paradis terrestre, le diable, qui nous a pratiquées avec un art consommé, a reconnu que le meilleur moyen de faire des affaires avec les femmes, c’est encore son premier moyen: nous amener à discuter l’autorité et à vouloir savoir tous les “pourquoi” et tous les “comment”. Le fin compère utilise à son profit cette disposition qu’aucune dure leçon n'a pu corriger.
Il est cependant une espèce d’âmes de femmes que le diable dédaigne, car il a trop à faire pour perdre son temps: ce sont les âmes d’une droiture intransigeante et dont la vertu austère repousse l’ombre de l’ombre du mal. Il n’a aucune chance avec elles, puisqu’elles refusent toute discussion avec lui.
Avec elles, pas de distinction subtiles: ceci est bien, cela est mal; ceci est permis, cela est défendu; il ne leur vient pas à l’esprit de chercher pourquoi les défenses, ou bien s’il y aurait une brèche à la loi qui leur permettrait d’y échapper. Elles l’acceptent pleinement, aveuglement, et elles vont leur chemin tout droit, sans tourner la tête, sans écarts, sans reculs, sans essayer d’adoucir la
route en prenant des sentiers de traverse. Elles ont peu de tentations; elles les ont écartées d’un bloc par le fait de refuser d’entrer directement en cause. Elles sont dominées par la loi, par le devoir, et elles sèchent, s’il le faut, de fatigue, de chagrin et de misère, sans crier grâce et sans se révolter. Ce sont des saintes et elles sont rares, je n’ai pas besoin de vous le dire.
Les autres, les “ordinaires”, sont d’une imprudence qui explique bien des erreurs et bien des chutes, et leur plus grosse inconséquence c’est d’entretenir avec le diable un petit commerce qui n’est pas précisément un commerce d’amitié, mais ce sont des “relations de société” qui permettent les conversations et les discussions les plus variées. Aux plus droites et aux meilleures, il suggère de côtoyer le danger pour voir comment il est fait; il leur amène en tapinois des pensées malsaines et leur fait croire qu’elles affirmeront leur sagesse en les discutant. Cela fait son affaire à lui! Il sait qu’il est nuisible de retenir ces idées, de les dévisager, de nous habituer à elles, et même de nous quereller avec elles.
Si parfois quelqu’un, avisé et sage, nous avertit d’être prudentes, nous blâme de regarder le mal par-dessus le mur, nous nous récrions, indignées: “Oh! il n’y a pas de danger!”
L’imprudente parole! Tous ceux qui la disent sont en danger dès qu’ils la prononcent
puisqu’ils ne connaissent ni le danger, ni leur faiblesse.
Oui, j’admets que le diable est très fin, mais faut-il l’être tant pour attraper les naïves que nous sommes! Nous tombons toujours dans le même piège vulgaire: comme le diable doit rire de sa jolie clientèle si facile à berner!
En plein dégel
Le ciel est couleur de poussière, la rue est sale, Montréal dégèle, et pendant des semaines, nous vivrons dans ce cauchemar: notre ville s’étirant dans la boue avant de s’éveiller franchement aux jolies lueurs du printemps!
Quand c’est par trop inendurable, et pour nous reposer de la laideur, le bon Dieu déchaîne une de ses tempêtes blanches: elle accourt en soufflant, elle secoue de la neige en grands tourbillons, qui reblanchissent la ville noire, et puis, il recommence à fondre et à dégouliner, et nous recommençons à nous , lamenter, à moins que, renonçant à regarder les rues, nous fassions retraite en nos âmes pour voir ce qui s’y passe à la suite de ce carnaval si étourdissant que quelques jeunes filles ont dû oublier qu’elles avaient une âme.
Le dégel a du bon, et survenant avec 1#
carême, il est même bienfaisant: l’ennui de l’un s’alliant au sérieux de l’autre, est propre à aider à la réflexion — et l’absence de réflexion est phénoménale chez les petites mondaines.
'Parions qu’elles n’ont jamais pensé que rien de ce qu’elles disent ou font n’est indifférent, parce que toutes nos actions ont des conséquences lointaines que nous ne pouvons voir mais qui atteignent les autres pour leur aider ou leur nuire.
Les petites poupées qui ignorent leur âme, ignorent également l’âme des autres, mais leur inconscience n’empêche pas leurs actes de se poser et de développer ensuite des conséquences.
Etourdiment, elles ouvrent la porte de la cage d’où s’échappent follement les paroles imprudentes, les actions que rien n’empêchera d’avoir existé, et dont elles ne seront pas seules à subir les résultats immédiats ou lointains. Si elles se doutaient de la puissance d’un sourire narquois ou d’une protestation énergique, pour créer un doute ou affermir une conviction, elles seraient plus circonspectes et ne s’exposeraient pas si souvent à être des inspiratrices mauvaises. Nous ne surveillerons jamais trop nos paroles, nos attitudes, nos actions et nos silences. . . Quelles lâchetés recèlent certains de nos silences qui paraissent approuver ce, qu’au fond, nous condamnons. Nous nous taisons, par respect humain, quand, par respect d«
notre dignité nous devrions crier nos désapprobations.
Vous ne croyez pas, mes amies, que je vous incite ici à blâmer et à critiquer les personnes? Jamais de la vie! Nous n’avons pas le droit de les juger, nous ignorons leurs motifs, leurs raisons et leurs excuses, et en en parlant avec indulgence nous serons toujours, du bon côté; non, mais sachons parler pour critiquer et désapprouver les modes indécentes, les pièces peu convenables, les manières osées, les libertés excessives. Au lieu de laisser faire en silence, ou de suivre le courant, avec l’excuse que “tout le monde le fait”, écartons-nous du troupeau: n’ayons pas honte d'avoir une conscience et des principes solides et courageux.
J’ai le bon souvenir d’une jeune fille répondant fièrement à une autre qui se vantait de lire en cachette des romans suspects trouvés dans la chambre de son frère: — “Oh mol, j’aurais honte de les lire et honte aussi de m’en cacher!” Voilà ce que j’appelle savoir parler à propos.
A la “ cabane ”
Dès le petit printemps, une Fadette aussi canadienne que votre amie, a la nostalgie du bois, de la “cabane”, des allées et venues dans l’érablière, à la musique de l’eau d’éra-
ble tombant goutte à goutte dans les longues chaudières brillantes et vides.
Pendant quelques jours, elle a lutté, contre ce désir d’aller “aux sucres”, mais voilà qu’on en parle trop; les journaux mêmes racontent que les érables coulent tant et plus, et que l’activité est grande dans les bois. Tous les matins, la gelée blanche poudrant les toits et les gazons et fondant au soleil frisquet, lui raconte la même histoire, et un beau jour, elle n’y tient plus, elle part... Hélas, elle en est déjà revenue!
C’est encore plus exquis que mon souvenir, plus charmant que mon rêve! Croiriezvous que j’ai trouvé le vrai printemps, sans dégel et sans boue, dans le bois encore tapissé des feuilles de l’automne dernier? Un soupçon de vert anime les arbres nus; j’ai vu des pousses minuscules aux branches des sapins; le ruisseau, débarrassé de sa robe de glace, gonflé et bruyant, court comme un fou entre les rives brunes. Bien à l’abri, j’ai découvert de petites jonchées de mousse, d’un vert si tendre, si velouté, que j’aurais voulu les caresser pour les remercier de reverdir!
Et tout autour, c’est la vie qui frémit, ondoie, bruit en rumeurs subtiles, en frissons tièdes, en gazouillis d’oiseaux qui se répondent, et il me semble que je recouvre ma liberté et que moi aussi je recommence à vivre !
Le père Béchard nous attendait: de loin, nous avions vu la fumée, qui ornait d’un
panache moëlleux la cabane, sur le seuil de laquelle il nous guettait en surveillant ses bouilloires.
La mère Béchard, sa fille, ses petits garçons accourent aussi nous souhaiter la bienvenue, et nous nous racontons toutes nos petites nouvelles de ces six mois.
Puis nous voilà à vagabonder comme de vrais sauvages, grisés par les parfums de la forêt, par les lointains transparents et le ciel si bleu, sur lequel les branches se découpent nettement comme dessinées à l’encre de Chine.
Je retourne près du ruisseau qui coule à pleins bords, charriant encore des morceaux de glace, et l’air y est frais, léger!
A la Cabane, où nous sommes rappelés par une grosse cloche, le père Béchard retire son sirop, pendant que la vieille prépare des omelettes au lard, de la tire, de la “trempette”, des crêpes dorées, et elle me gronde de n’être pas venue quand il y avait encore de la neige... je serai privée de “toques”! Je la console en l’assurant que j’aime mieux manger du printemps!
Nous déjeûnons dehors et nous dévorons comme des loups affamés par l’hiver.
Mais cela finit par finir, hélas! Je me console de mon retour en vous racontant cette journée délicieuse, ce plongement de la rustique Fadette dans son élément où elle voudrait vivre toujours.
Mariages de Pâques
Bientôt Pâques, les jolis soleils d’avril, les mariages... je pense à toutes les petites fiancées frémissantes d’un bonheur profond, ou agitées de vanités puériles durant ces jours augustes de la Semaine Sainte qui n’ont pour elles qu’une signification: ils les rapprochent de ce mariage qu’elles voient venir dans la joie confiante d’un coeur qui ne croit pas à la possibilité d’un malheur qui toucherait à “eux deux”.
Combien de temps durera ce beau bonheur? Si les jeunes épousées savaient qu’elles ont le pouvoir de formuler à leur gré la réponse à cette question... que c’est dans leurs petites mains qu’elles peuvent retenir l’oiseau farouche toujours prêt à s’envoler. . .
Hélas, la plupart de ces jeunes filles ne sentent pas encore leurs âmes. Elles ont vécu sans se connaître elles-mêmes, sans soupçonner les réalités de la vie: elles vont au mariage comme à une fête perpétuelle.
Demain elles vont commencer une vie au jour le jour, dans le banal à peu près d’une intimité conjugale faite d’habitude et non de sympathie compréhensive et profonde. Chacun ne songera qu’à jouir le plus possible de la vie matérielle avec toutes ses commodités et ses plaisirs.
Et ils iront ainsi quelques mois, peut-être
deux ou trois ans, avec l’illusion d’un bonheur qui n’est qu’un leurre, d’une confiance qui les laisse étrangers l’un à l’autre, d’un amour qui ne sait ni s’oublier, ni partager, et un jour viendra où l’âme de la jeune femme s’éveillera dans la souffrance, ses illusions se dissiperont comme les voiles de brume que traverse le soleil.
Elle verra qu’elle s’est amusée avec des marionnettes, qu’elle a marché à la clarté d’une étoile illusoire, que sa joie était une fumée, et inquiète, elle se retournera pour saisir la main de son compagnon... mais il est loin d’elle! Ses affaires et ses plaisirs l’absorbent; elle essaie de le rapprocher d’elle, de lui faire comprendre qu’elle n’est plus une petite fille chimérique, mais une femme qui a besoin d’être comprise et aimée fortement . . .
Autant lui parler hindou: “N’est-il pas bon pour elle? Ne lui donne-t-il pas autant d’argent qu’elle en désire? De quoi se plaintelle?”
C’est fini! Ils ne parlent plus la même langue... elle se sentira toujours seule et faible et elle regrettera amèrement ce qui aurait pu être.
Je voudrais dire à toutes les petites mariées de demain: ayez moins de dentelles et plus de psychologie: n’ayez qu’un souci en tête: devenir l’amie de votre mari, et pour cela conquérir sa confiance: ce n’est quelquefois possible qu’en donnant goutte à
goutte tout le sang de votre coeur. Qu’importe, si vous devenez l’âme de son âme et la vie de sa vie? Qu’importe, si sa confiance vient à vous si magnifique, si inébranlable, qu’il la trouverait encore au fond de son coeur, même s’il arrivait à ne plus mériter la vôtre?
Vous défierez le malheur, il n’y en aura pas d’irréparable, si vous ne faites avec lui qu’un seul coeur, si vous partagez ses sentiments et ses pensées, si vous êtes la confidente de ses désirs et de ses peines, mais pour cela gagnez sa confiance et commencez tout de suite à la mériter par votre dévouement, votre loyauté parfaite, votre courage, le don absolu de vous-même qui ne recule pas devant le devoir et le sacrifice.
Gagnez sa confiance, car il a besoin d’une affection vivifiante, d’une main amie pour le soutenir, d’un abri où se recueille sa pensée, d’un nid chaud où pouvoir réfugier son coeur. C'est en vous, sa femme, qu’il doit trouver cela; si vous lui faites défaut, il cherchera ailleurs... pensez-y!
Professeurs de Joie
Vous connaissez, mes amies, le soulagement éprouvé à se retrouver seule au bout d’une journée très remplie et un peu bousculée; seule dans le recueillement de la petite pièce
intime où le silence est si parfait que l’on croit entendre le glissement d’un rayon sur le tapis.
Dehors, il fait froid et le vent agite les ombres du jardin; dedans, il fait tiédie et le crépuscule fond toutes les nuances en un gris où les formes se détachent en masses sombres.
On ferme les yeux, mais sans les voir, on se sent entourée par les objets familiers qui ouatent d’accoutumance douce notre lassitude de corps et d’âme!
Finie la journée où il a fallu tant parler, tant courir, tant prévoir, tant sourire! La chaîne des devoirs quotidiens est entière, nulle lâcheté n’en a détaché un anneau; chacun représente un effort: il a vaillamment été fait, et on a enfin le droit de ne plus bouger, de ne plus répondre, de ne plus s’agiter! C’est le repos enfin! Les idées éparpillées vont se remettre en place. . . Tout le jour, les autres nous ont empêchées de penser: leurs questions et leurs commentaires nous arrachaient nos pensées comme si l’on nous arrachait un livre des mains.
Et maintenant dans la pièce où la lumière s’éteint, notre âme s’éclaire et se rasséréné. Quand on est aux prises avec les détails fastidieux d’une journée difficile, on s’énerve et on s’exaspère, mais on se calme quand on en voit l’ensemble d’un peu loin et d’un peu haut. O certes! dans ce coup d’oeil, on ne se juge pas sans reproches, et nos explora-
tions au fond de notre âme ne nous révèlent ni beaux héroïsmes, ni grandes vertus I
Mais, ne soyons pas trop dures pour nousmêmes. Si nous avons eu la bonne volonté et si nous avons fait notre possible, goûtons la paix permise et promise! C’est une erreur de se juger trop sévèrement, c’en est une autre d’apprécier nos efforts par leurs résultats immédiats.
Demain nous aurons besoin de tout notre courage pour recommencer avec joie les petites choses qui font la trame de notre vie. La joie! Quel élément nécessaire dans la vie des femmes. Comme les fleurs, il leur faut ce soleil de l’âme pour s’épanouir dans tout l’éclat de leur beauté morale.
On enseigne tout maintenant, même à respirer, pourquoi n’y aurait-il pas des professeurs de joie? Cela devient urgent. Les petits hommes de vingt ans, les fillettes de seize ans se plaignent des amertumes de la vie, de la vie dont ils n’ont connu que la douceur!
11 faudrait enseigner à ces enfants que, parce que la joie est nécessaire à la vie, elle est à la portée de tous, elle est le bien propre à chacun. Trop de pauvres êtres l’ignorent, ne savent pas la voir près d’eux, en eux, indépendante des choses et des événements. Elle peut nous quitter ou nous visiter sans que rien ait changé autour de nous; c’est donc qu’elle réside dans notre âme, et ceux qui le savent la font vivre en l’alimentant;
aux autres, il faudrait des professeurs de joie! Mais où les trouverions-nous?
Les hommes, pris par leur vie positive et matérielle, connaissent peu cette joie de lumière et de force intérieure: ils l’attendent pourtant et la cherchent. . . C’est chez les femmes qu’on trouve de ces âmes limpides, vibrantes, ardentes, faites pour recueillir en elles le reflet de la beauté des êtres et des choses: elles en font de la lumière et de la chaleur pour les autres. En effet, la joie demeure et rayonne et ceux qui les entourent trouvent la vie meilleure.
Ces rayonnantes, ne les cherchons pas parmi les privilégiées de la fortune. Elles ont trop de biens extérieurs pour se soucier de ce grand trésor intérieur, et à la recherche des bonheurs impossibles, elles ont perdu la joie douce des vies plus modestes. Cherchons nos professeurs de joie parmi celles quü ont deviné, dès leur enfance, que la vie est un bieùfait, et qui ont compris, plus tard, que tout s’use et s’efface et que de nos pauvres petits gestes de bonheur et de souffrance il ne reste rien. Un seule chose dure, c’est l’oeuvre tirée de soi, c’est le bien qui continue après soir, c’est l'amour donné sans mesquinerie à ceux qui y ont droit et qui continue après soi, et qui à son tour crée de la bonté.
De nos jours
Il n’y a pas à dire: nous sommes dans une ère de liberté sans précédent. Malgré la latitude dont jouissaient les jeunes filles il y a dix ans, la liberté qu’elles étalent aujourd’hui ne peut lui être comparée.
Est-ce un bien?
Si vous le voulez, nous examinerons les résultats.
Si les jeunes filles d’aujourd’hui sont plus sérieuses, plus cultivées, plus distinguées de ton et de manières que celles d’il y a dix ans, la cause est jugée. En est-il ainsi? Hélas, trois fois hélas, et malgré ma répugnance à gémir sur les temps actuels, je suis bien forcée d’avouer qu’elles s’éloignent de plus en plus de la jeune fille idéale. Remarquez bien, que par là je n’entends pas le petit type niais et bouché qu’on a qualifié d’oie blanche.
Non, pour moi, la jeune fille idéale, est celle qui est fortement préparée à son rôle de femme et qui saura le remplir à son honneur, cette femme fût-elle ou non appelée au mariage et à la maternité.
Je suis bien de mon époque et je ris un peu des sempiternels louangeurs des temps anciens. Nous marchons, nous courons vers le progrès, et c’est naturel: les fleuves ne remontent pas vers leur source.
Mais je ne vois pas de progrès dans la liberté sans limites conquise par les jeunes filles, avec ou sans l’assentiment des pauvres parents qui sont aussi étourdis que leurs enfants, ou que l’on berne à coeur que veux-tu!
“Mais nous ne faisons rien de mal, pourquoi nous juge-t-on si sévèrement?” me disait, hier, une de ces jeunes affranchies.
Ecoutez, ma belle enfant: vous ne faites rien de mal . . . vous, peut-être, et c’est miracle ! mais comment pouvez-vous m’assurer que tous ces beaux papillons jouant dans le feu ne s’y brûleront pas au moins les ailes? Admettons que vous soyez toutes des anges de candeur et de pûreté, savez-vous que vos allures, vos attitudes, votre ton, votre costume créent une impression malfaisante? Car, il ne faut pas l’oublier: l’influence rayonnante du mal, ou si vous voulez, le scandale, ne vient pas toujours du mal même, mais aussi de tout* ce qui en a l’apparence. Le Monde si large dans ses inspirations, si dur dans ses jugements classe et range parmi les femmes douteuses, toutes celles qui sont un peu libres d’allures, et bien des honnêtes femmes ont perdu leur réputation pour un flirt un peu audacieux.
De là vient l’autorité légitime des convenances qui vous paraissent puériles et inutiles et dont vous commencez par rire, avant de les mettre de côté comme étant surannées.
on
Soignez donc un peu les apparences si vous voulez qu’on vous juge bien: n’affectez pas des allures de gamin, encore moins des allures de femmes qui n’ont plus rien à perdre. Serez-vous moins heureuses si vous n’appelez pas par leur prénom tous les jeunes gens de votre connaissance, si vous ne les tutoyez pas, si vos sorties nocturnes sont protégées, si votre toilette est décente, si vous ne parlez pas à tort et à travers de tant de sujets dont vous ne voyez pas le fond?
Ce qui est stupéfiant, c’est que la jeune fille actuelle fasse souvent une bonne mère de famille malgré son éducation à la diable! Mais prenons garde!... nous nous éloignons trop du “ bon type ”. . . ne tentons pas la Providence!
Le ciel aux simples
“Jamais ils ne se comprendront! Ils diffèrent comme le jour et la nuit!” — J’entendais cela sans avoir à y répondre, et je laissai mon esprit vagabonder à son aise dans les petits sentiers que ces mots lui ouvraient.
Le jour et la nuit... l’un tout clair, l’autre toute noire. . . il y a pourtant un point où ils se rejoignent, et ces deux qui désirent s’entendre, arriveraient, en allant à la rencontre l’un de l’autre, à ce point où l’un se confond avec l’autre.
Ils n’y ont pas pensé sans doute; il leur manque peut-être beaucoup de bonne volonté et plus de simplicité? Elle est bien nécessaire aux fusions d’âme cette belle simplicité!
Plus j’y pense, plus je comprends pourquoi le royaume des cieux est promis aux simples d’esprit; et certes, je ne range pas parmi eux ceux qui manquent d’esprit! Il semble qu’étant toujours dans la clarté, ils aient moins à lutter que les autres et ils évitent ainsi les tiraillages en tous sens des gens compliqués.
Leur vie se déroule droite, régulière et il est possible, un peu routinière... et ils vont au ciel en trottinant paisiblement dans la poussière du seul chemin qu’ils connaissent, résignés à la poussière et aux inévitables obstacles qu’ils acceptent sans murmurer.
Avec ceux qui ne sont pas simples, c’est une autre histoire!
Ils dédaignent les chemins battus, et par les sentiers de traverse, ils cherchent le pittoresque et l’inédit! Remplis de désirs contradictoires, ils se blessent au moindre mouvement qu’ils font pour se retourner. Ils ont en eux tous les vouloirs, mais ils manquent du seul vouloir qui les ferait des êtres logiques et “raisonnables!”
Ils voient une chose, et derrière elle, l’ombre de celle qui la contredit ou la modifie; ils aiment ce qui leur fait mal, et repoussent ceux qui leur veulent du bien . . .
Etonnons-nous, après cela, qu’ils soient arrêtés et empêchés sur le chemin du para-
dis... le chemin des simples qu’ils dédaignent !
Moi-même n’ai-je pas eu une nuance de dédain en parlant des simples que j’admire tant?
Au moins, ils ne sont ni des escargots roulés sur eux-mêmes ,ni des parapluies au fourreau!
Ils peuvent s’étendre, se déployer, parler avec leur coeur, penser avec leur esprit dans la lumière de tout ce qui est bien déterminé et bien clair!
Ce qui est compliqué est bien près de la fausseté, propre à induire les autres en erreur et à torturer celui qui en est victime habituellement.
Avez-vous remarqué comme les personnes simples ne sont pas susceptibles? C’est qu’elles admettent les erreurs des autres aussi facilement qu’elles reconnaissent les leurs, et devant une explication ou une excuse, elles n’ont aucun doute et elles ne cherchent pas à deviner d’intentions cachées.
Ne nous contentons pas d’envier ces simples qui ont sur la terre la possibilité de trouver la paix et à qui le royaume des cieux est promis par surcroît, mais simplifionsnous! Ne confions notre coeur qu’à de rares choisis, ayons des curiosités d’esprit, de l’indépendance dans la vie et les idées, mais ayons aussi de l’ordre dans notre vie, afin d’éviter les agitations et les complications inutiles. Avec cela, on m’a assuré qu’on se
fait une belle existence qui profite aux autres et à soi.
Que chacun ajoute à ce petit programme ce qui lui est personnel, en ayant soin d’en exclure les puérilités et les exagérations, et il ne restera plus qu’à le mettre en pratique... c’est peut-être possible. . .
Leur tort
Quelques femmes très intelligentes, d'une valeur morale supérieure, aimables sans coquetterie, sages sans austérité, ont un grand tort que je leur reprocherai aujourd’hui.
Elles se sont totalement retirées du monde où elles laissent oublier même leur nom: plus de visites, plus de ces relations qui forment un lien léger, mais un lien, tout de même, entre les femmes du monde de tout un pays et qui constitue ainsi ce qu’on appelle la société d’un pays. Entre le monde et elles s’élève un mur qu’elles veulent infranchissable, au grand détriment du monde qui perd ainsi un élément sain qui lui manque, et, — je vais bien les étonner, — à leur propre détriment.
Me pardonneront-elles si je leur dis, que sans qu’elles s’en rendent compte, il se mêle à leur exclusivisme un peu d’égoïsme et un peu de paresse: par le fait, elles bornent volontairement leur horizon, et vous savez bien,
qu’à une intelligence large, il faut que la vie apparaisse variée, entière, humaine enfin, la vraie vie.
Or, c’est dans les livres presque uniquement que ces femmes dont je parle cultivent les sentiments et les idées: elles ne s’aperçoivent pas de l’écart qui se fait, très grand, entre leur conception idéale de la vie, des relations sociales, de l’éducation, et la réalité de ce qui se pratique dans leur pays et dans leur monde. La vérité leur arrive comme un choc, et leur surprise se change en indignation souvent justifiée, je l’admets, mais stérile, puisque, renfermées dans leur tour d’ivoire, elles ne savent que condamner et ne songent pas à réagir par leurs paroles ou, ce qui est infiniment plus efficace, par leur exemple.
Pour exercer toute son influence une femme doit vivre parmi les femmes, vivre dans leur vie et vivre de leur vie.
— Mais, m’objectent-elles, je ne puis endurer la niaiserie, la futilité, les mesquineries de la vie sociale.
— Je le comprends un peu, et je ne vous demande pas de devenir des mondaines, mais seulement de subir quelquefois ce qui vous ennuie, de ne pas vous désintéresser complètement de la vie ordinaire des gens ordinaires, de ne pas vivre à part, comme vous le faites, dans un dédain superbe qui ne vaut rien et ne rapporte pas davantage.
J’ai vu quelque part “qu’un peu de bana-
lité est nécessaire à l’hygiène morale comme l’exercice à l’hygiène physique. La vie sédentaire ankylosé et débilite. La vie solitaire rend entier, vous dresse et vous étiole en une attitude tendue plus que nature. On y oublie les bruits humains, on y désapprend à les supporter. . . on y devient difficile et intransigeant. La banalité nous invite à ne pas devenir assez singuliers pour cesser d’être humains. Elle nous rappelle aux façons communes universelles de sentir et de penser, au bon sens, à la bonne humeur; elle a du boa. . .”
Ces lignes sont vraies et s’appliquent à celles dont je parle, à qui je reproche en somme de vivre en étrangères, dans uin monde qu’elles refusent de voir et qui est le leur, où elles auraient leur place et une influence bienfaisante. Condamner est facile et ingrat: ce qu'il faut c’est réagir contre les courants mauvais, et dans ce monde plus léger que méchant, qui le fera, si les femmes sérieuses et sages se retranchent dans leur vie familiale si fermée?
Décrochaur d’étoiles
“Décrocher des étoiles”, ce n’est pas un métier banal, et gardez-vous bien d’être confus quand on vous lance d’un air narquois que vous n’êtes bon qu’à cela! Un décrocheur d’étoiles est toujours plus délicat et
plus spirituel, — dans tous les sens que comporte ce mot, — que ceux qui ne savent pas regarder plus haut que leur nez et qui critiquent d’instinct les tendances idéalistes.
Au fond, ce qu’on vous reproche, c’est de vivre trop au-dessus des réalités et de ne pas vous contenter de “l’ordinaire” des communs mortels. Ce n’est pas moi qui vous en blâmerai! Pour ce qu’elles sont drôles les réalités et les choses faciles à atteindre!
Je suis plutôt tentée de vous dire ce qu’écrivait Emerson à une de ses amies: “Attelez votre charrette à une étoile”. On ne réussit pas à les décrocher, cela vaut mieux de s’y attacher.
Notre charrette, vous l’avez bien compris, c’est notre vie fruste, banale, dont l’allure lourde, pour être transformée, à besoin d’être entraînée vers les régions supérieures et de s’attacher, même de loin, à un centre de lumière.
Je sais bien qu’il ne faut ni ignorer, ni mépriser les réalités; mais ce danger n’est vraiment pas bien à craindre! Que nous le voulions ou mon, elles s’imposent, les réalités, et bon gré mal gré, il faut les subir. Je vous l’assure, personne ne les endure plus aimablement que les idéalistes qui s’en reposent dans un monde à eux: des étoiles qu’ils aiment pleuvent des rayons qui embellissent même la banalité.
Atteler sa charrette à une étoile, ce n’est pas ignorer l'existence de la laideur et de la
méchanceté, c’est s’exercer à ne pas les voir partout, c’est surtout savoir s’en garder soimême, c’est vivre pure et fière à travers ce qui amoindrit les âmes vulgaires, c’est marcher, même quand la boue inonde le chemin, c’est monter sans se lasser, puisqu’on est tiré en haut par une force supérieure.
Il arrive que notre charrette s’enlize, qu’elle cotoie les abîmes, parfois elle y tombe, mais toujours retenue par ce lien mystérieux qui l’attache au ciel, elle sort de tous les périls et se remet en marche après toutes les chutes.
Laissons rire les blasés, les matérialistes, ceux qui veulent mener tout seuls leur charrette, et accrochons la nôtre à l’étoile; elle nous conduira tous, jeunes ou vieux, pleins d’illusions ou meurtris par la vie, elle nous élèvera au-dessus des petitesses pour nous faire voir, de très haut, sa valeur et la nôtre, ce que Dieu a voulu et ce qu’il attend de nous.
De retour!
Non, voyez-vous, pour demeurer volontiers en ville quand vient la fin d’avril, il ne faut pas avoir commis l’imprudence d’aller goûter le printemps dans les bois!
D’avoir vu le soleil caresser les bourgeons irêles, d’avoir entendu chanter les grives
et bavarder les corneilles, cela dégoûte des tramways, des autos empestés, de la foule courante, et la tentation de partir définitivement m’a saisie, emportée si vite, que me voici rendue ici sans avoir eu le temps d’y penser!
“Ici”, c’est dans une grande vieille maison, un peu en désordre pour le moment, mais par toutes les fenêtres ouvertes entrent des flots de soleil, des gazouillis d’oiseaux, un petit vent frisquet parfumé de senteurs vagues et exquises. Que je vous plains, mes amis de la ville!
Vous ne viendrez à la campagne que lorsque tout sera reverdi et fleuri: ce sera l’été. Moi, j’assisterai aux fêtes du printemps: je regarderai les feuilles se déplier, les bourgeons gonfler et éclater, les oiseaux bâtir leurs nids, la terre brune fumer au grand soleil quand elle aura été retournée par la charrue.
Et quand la pluie vous désolera dans la ville boueuse, moi, je la bénirai, et ce sera si joli de la voir reverdir les gazons et fleurir les lilas!
J’arrive à l’époque du “Breda”! Mes voisines sont très affairées. Les maisons se vident. Dehors les matelas, les tapis et les meubles! Tout est brossé, battu, secoué, peint, vernis! C’est une débauche de propreté, et les ménagères se démènent avec un entrain contagieux.
C’est qu’il s’agit de ne pas lambiner...
le jardin attend: il faut le bêcher, le semer, le planter, tirer les allées au cordeau, tailler les haies. Aussi, la bourgeoise gronde si les jeunesses, grisées par le printemps qui leur fait de l’oeil, ne portent pas à ce remueménage tout l’intérêt qu’il faudrait.
Je les laisse à leurs occupations et je me promène. Pair lie chemin qui monte, j’ai marché jusqu’au petit lac où les nuages pressés se mirent en passant. Les érables autour sont déjà tout roses et les vieux pins ont un air rajeuni: le vent, qui les traverse, chante en me voyant la petite complainte que j’aime. . . c’est bon d’être là encore, comme l’année dernière, comme les années précédentes, depuis toujours, presque!
La douceur du décor familier me pénètre de douceur: j’oublie là les faux décors de la grande comédie humaine, où, trop souvent, hélas, je joue avec ennui mon petit personnage. Devant l’insaisissable infini, je sens profondément que lui seul est réel et que nous sommes fous de l’oublier.
Plus et mieux que jamais, je comprends qu’une seule chose importe: “Laisser grandir son âme et y habiter”.
La maison fermée
Loin du chemin, presque appuyée sur les deux gros pins qui lui servent de dossier,
la petite maison fermée se dresse muette, sans regards, sans vie... et pourtant non! fermée et muette, soit, mais tragique et vivante, elle a une âme que l’on sent encore vibrer de sanglots. C’est qu’elle a contenu d’inexprimables douleurs, la petite maison qui avait été installée avec tant de sollicitude aimante pour recevoir le jeune couple qui semblait l’incarnation du bonheur humain.
Six mois d’un bonheur très doux, puis une chute fatale du jeune homme causa une lésion grave du cerveau: il flotta entre la vie et la mort: il ne mourut pas;, ce fut pire, il perdit la raison et il fallut l’emmener un jour, car la jeune femme allait accoucher. Elle mourut, en dormant naissance à un petit être frêle qui s’éteignit aussi, peu après. Et l’on ferma la maison.
Toute leur histoire tient dans ces quelques lignes! Leur grand bonheur et leur grand malheur a tenu aussi dans si peu de jours et dans si peu d’espace! Et tout cela, on le sent quand on passe devant la maison fermée. A l’écart des autres, dans le mystère des grands arbres qui la couvrent de leur ombre, elle a bien la tenue discrète, l’attitude douloureuse et farouchement silencieuse de la jeune femme dont le coeur a saigné, là, jusqu’à en mourir.
Ce beau printemps me rappelle le jour de leur mariage. Ils étaient radieux et beaux, on avait envie de joindre les mains devant leur extase. Et après un an, il ne reste d’eux
que le souvenir enfermé dans la maison close où ils ont tant aimé et tant souffert.
Ce souvenir est plus poignant dans ce renouveau du printemps qui ressuscite les choses mortes et laisse dormir les pauvres morts ! Hier, je m’arrêtai émue devant la maison : un couple d’amoureux passait ... le rire clair de la jeune fille me remplit les yeux de larmes. Je pleurais sur l’autre que j’ai connue, et sur celle-ci que je ne connais pas!
Je pleurais sur notre aveuglement et notre ignorance à tous.
Je suivais des yeux ces jeunes qui s’en allaient dans la lumière, interrogeant l’avenir et l’appelant dans un désir éperdu d’être plus heureux encore.
Et le bonheur qu’ils rêvent les empêche probablement d’apprécier à sa valeur celui qu’ils tiennent; et ils comptent pour rien, ou si peu, d’être jeunes, amoureux, de croire à la vie et au bonheur, parce qu’ils ne veulent penser qu’à demain, ce demain qui peut être la mort de leur belle confiance, ou la fin de leur vie!
Et c’est l’Humanité entière qui marche ainsi, pressée, mécontente du présent, inquiète, tendant les bras vers un lendemain chimérique et délaignant l’aujourd’hui 1 lumineux et serein.
Et il fallait peut-être qu’il en fût ainsi, afin / que, leurrés par l’appel du lendemain, nous allions inlassables, d’un espoir à un désappointement, d’une joie à un deuil, toujours
confiants dans un avenir que nous atteignons pour en appeler un autre qui semble préférable. Et la vie se passe dans cette hâte vers le demain qui est la mort... la mort prochaine ou éloignée, mais la mort inévitable. Nous sommes fous!
Etoiles filantes
La soirée est douce et claire: des myriades d’étoiles se détachent sur le ciel, bleu malgré la nuit, et elles dansent à nos pieds sur les vagues frissonnantes de luimère du fleuve qui sommeille. Au loin on aperçoit le gros oeil du phare qui s’ouvre et se ferme régulièrement, et tout près, trois yachts glissent et leur voiles blanches ont des reploiements d’ailes.
Le silence nous enveloppe et nous pénètre, soudain, une étoile, en une longue fusée d’or, décrit un sillon lumineux, et paraît tomber dans l’eau, et la voix aiguë d’une fillette crie: “Oh! l’étoile s’est décrochée! l’as-tu vue, ma tante?”
Une voix grave répond: “Ca, ma fille, c’est une étoile filante... quand on fait un souhait à leur passage, on l’obtient toujours!”
La petite personne a-t-elle souhaité des poupées merveilleuses, et en rêvera-t-elle cette nuit?
Il se peut, car nous qui sommes de très
grandes personnes, nous attendons les yeux fixés sur le ciel, qu’une autre étoile file dans l’espace, et je suis sûre que chacun formule intérieurement le souhait “toujours exaucé”, a dit la vieille dame!
Mais il ne tombe plus d’étoiles ,et nous rêvons aux éblouissements éphémères, véritables étoiles filantes qui laissèrent dans nos vies des traînées lumineuses si tôt absorbées par le noir, le grand noir de la vie.
Mais, éternels enfants que nous sommes, après une étoile décrochée et disparue, nous en cherchions une autre, et les chimères vivantes remplaçaient les chimères mortes. Et rien ne nous corrigera... nous voulons oublier, si peu que ce soit, la vie plate et si lassante parfois!
Et alors nous berçons nos âmes fatiguées aux contes bleus, aux formes illusoires, aux émotions fugitives, et nous sommes heureux, si nous échappons quelquefois à la monotonie toujours prête à nous rouler dans ses plis sombres.
Est-ce un bien, est-ce un mal? Qu’importe! La louange ou le blâme ne serviraient de rien, car nous n’avons pas le choix. Nous sommes ainsi faits: avides de rêves et victimes faciles du mensonge.
Depuis la pauvre Eve chimérique et vaine, tous les humains ont été trompés par les apparences parce que la réalité ne leur suffisait pas.
Et les étoiles qui tombent en s’éteignant ne
ressemblent-elles pas lamentablement aux âmes déçues qui s’engloutissent dans le néant de leurs rêves, quand la force qui les retenait fixées dans leur ciel les a soudainement et nonchalamment laissées tomber dans le vide!
Leur charité !
Elles sont parties... La table à thé en déroute, les petites assiettes vides, les chaises et les fauteuils dispersés au hasard des causeries me rappellent les propos variés, frivoles et méchants, entendus cet après-midi, et je suis un peu triste... car je les avais réunies pour que nous organisions ensemble une couture de charité pour l’hiver, et jamais la charité ne fut plus offensée que par toutes ces femmes qui ont passé l’après-midi à croquer des bonbons, des gâteaux et leurs amies!
Autrefois, quand on disait devant moi : “Personne ne juge plus sévèrement et plus injustement une femme qu'une autre femme”, je protestais, je niais, je criais à la calomnie. Maintenant je fais moins de tapage devant ces accusations. C’est, qu’à les observer* j’ai reconnu que les femmes ne s’aiment pas entre elles, et qu’elles se critiquent avec un acharnement rageur qui les rend laides!
En général, les jeunes filles sont moins méchantes: elles sont plus insouciantes, plus
absorbées par leurs plaisirs, moins réfléchies, et elles causent plutôt pour s’amuser ensemble que pour s’amuser aux dépens les unes des autres.
Mais dès qu’elles sont mariées, c’est une autre histoire!
Avez-vous observé que lorsqu’une femme s’en prend à une autre, elle vise d’abord la figure comme font les chats; puis c’est la toilette: la jeune écervelée décrète que celle qu’elle débine dépense trop ou lésine pitoyablement; puis elle entre dans le détail de la tenue de maison, de l’éducation des enfants, des relations familiales, et on jurerait à l’entendre, qu'elle a vécu avec ce ménage tant elle sait illustrer tous ses dires. Et la pauvre malheureuse peut s’estimer heureuse si la vilaine bavarde ne l’accuse pas de coquetteries et d’intrigues mystérieuses et coupables !
Cet après-midi, on a commencé au moins trois récits, tendant à révéler des petits scandales, et j 'intervenais sans me lasser, pour ramener mes dames à “nos moutons”, c’est-à-dire à notre société de charité. O ironie !
Dernièrement, je faisais remarquer à une de mes amies qu’elle devenait un peu méchante avec sa manie de critiquer et de condamner à l’aveuglette. — Mais je ne fais que répéter ce que tout le monde dit: — Mais, ma pauvre enfant, “tout le monde” dit peut-être une chose fausse! Qu’une femme malveil-
lante invente une méchanceté, qu’elle la dise à trois ou quatre qui la répètent comme vous, sans preuves, parce qu’elles l’ont entendue. . . et voilà que “tout le monde” dit un mensonge qui peut être une infamie. Et le “tout le monde” qui a colporté, est le “tout le monde” qui croit, sans hésiter, toutes les vilenies courantes... C’est ainsi que se perdent les réputations, et n’allez pas croire que vous n’avez pas votre part de responsabilité quand se déroulent les conséquences de ces calomnies; j’en ai connu de terribles, et une des victimes de ce que “tout le monde dit” a perdu sa réputation, la confiance de son mari, le respect auquel elle avait droit, grâce à cet odieux dicton “qull n’y a pas de fumée sans feu”. Ses amis avaient beau nier l’accusation et la défendre de leur mieux, l’ombre mauvaise ne s’est pas dissipée, et aucune des mauvaises langues qui lui ont si lâchement nui n’a de remords probablement, et si on leur racontait la lamentable histoire de leur victime, elles diraient comme vous: “Oh! je n’ai fait que répéter ce que tout le monde disait!”
La mauvaise humeur
Nous étions une quinzaine à la gare du village: une jonchée de confetti s’étalait aux pieds de la petite mariée comme un tapis de
fleurs d'amandier. Elle était rose, émue et charmante; lui avait à la fois l’air glorieux et ennuyé du vainqueur qui trouve qu’il y a tout de même trop de monde pour contempler sa gloire.
Et ils sont partis... ce petit voyage, symbole du long voyage de la Vie qu’ils entreprennent ensemble, a été commencé dans le bonheur du rêve réalisé, dans l’espoir et l’amour de deux jeunes coeurs qui sont sûrs de l’avenir.
Nous sommes revenus silencieux, vaguement tristes. L’angoisse au coeur, la mère s’est dit: “Sera-t-elle heureuse?” Les petites amies: “S'occupera-t-elle encore de nous ?” Les jeunes gens: “Encore un de casé!... Sera-t-il mieux que nous?”
C’est le temps qui répondra à tous, et le temps commence à parler quelquefois dès les premiers mois; si le petit ménage ne roule pas au commencement sur une belle route égale, il y a des risques que le chemin devienne de plus en plus raboteux, et le Bonheur qu’ils ont atteint est un bien fragile trésor: s’il est trop secoué, manié avec brusquerie, promené par trop de cahots, il peut se fêler... gare! il ne résiste pas longtemps, après la première fêlure. Au risque de m’attirer les critiques des lectrices émancipées qui n’admettent pas qu’il y ait une hiérarchie dans la famille et que le père en soit le chef, je parlerai aux jeunes femmes de l’un des obstacles de la route conjugale qu’elles peu-
vent aplanir: Cet obstacle, c’est la mauvaise humeur. Laquelle? La leur et celle de leur mari.
Qu’est-ce au juste que la mauvaise humeur? Presque toujours, c’est le mécontentement de soi dont on accable ceux qui sont à sa portée. Comme ce que l’on dit et ce que l’on fait, sous l’empire de la mauvaise humeur, n’est pas pour nous rendre fiers, plus on manifeste son humeur plus elle revient détestable et agressive, et si la mauvaise humeur de l’“autre” répond à l’appel, on en arrive vite à l’exaspération.
Je ne ferai pas ici d’insipides comparaisons entre les femmes et les hommes: les deux sont sujets à la maladie, mais je ne cesse de m’étonner que la finesse des femmes ne les avertisse pas de la gaucherie d’augmenter le mal, — quand c’est leur mari qui est “pris”, — soit en prenant des airs de victimes, soit en relevant la balle au bond pour la lancer à toute force, au risque de tout casser.
Il y a un troisième procédé à employer. C’est le moins compliqué, mais non le plus facile: c’est de se taire tout simplement.
Car une femme a bien des manières de se laire, et mon “tout simplement” qui n’a l’air de rien, est précisément la nuance du silence à observer vis-à-vis une mauvaise humeur. Le silence d’une femme peut être conciliant, aimable .résigné, douloureux, indigné, révolté, méprisant, insolent. .. oui! Et il y a des etc.! Vous concevez, alors, qu’il y a un choix à
faire, et que le “tout simplement” est le silence bon enfant et paisible, qui sait, que la bourrasque passée, le soleil reparaîtra, et qui endure la mauvaise humeur comme on endure la pluie, sans se croire pour cela une victime de l’homme! Ce silence fait éviter les discussions, et il faut écarter les discussions dans la vie de famille! Elles ne servent ni à éclairer les questions, ni à améliorer les gens: elles .énervent et aigrissent: elles
posent en adversaires deux amis qui sont presque forcés de s’égratigner et qui en conservent les marques.
J’aurais bien à dire encore, mais il fait grand soleil et j’ai à promener ma bonne humeur.
Son secret
Une émotion profonde bouleverse le village depuis que l’on a trouvé, hier matin, dans les pelles du moulin, le corps d’une jeune fille que nous avions vue au mois de Marie la veille. Elle fut trouvée au petit jour, avant même que les parents se fussent doutés de sa disparition. Un mystère plane sur cette triste affaire. L’hypothèse d’un erime semble être écartée, un accident n’est guère admissible, la nuit, quand ses parents la croyaient endormie chez eux. Il reste donc qu’elle se serait suicidée: c’est l’opinion générale et je la partage, malgré la dif-
ficulté d’imaginer qu’une jolie fille de vingt ans ait “voulu” mourir.
On en parle généralement à l’aise de quitter la vie, mais, grands comédiens que nous sommes, nous avons tous peur de mourir, et dès que la mort s’approche un peu, nous oublions nos discours de blasés et nous nous accrochons à la vie.
Je n’ai pas voulu voir la petite noyée, car je désire conserver le souvenir intact du visage fin et des grands yeux inquiets qui faisaient involontairement penser à ceux d’une petite bête traquée et affolée. Pauvre enfant! Elle a eu peur de la vie... la sienne n’était pas douce entre un père ivrogne et une belle-mère rude et exaspérée par l’inconduite de son mari. . . Tout de même, se tuer, à vingt ans, parce que sa vie de famille est pénible, cela paraît excessif, hors de proportion, et je me demande s’il n’y a pas là un chagrin d’amour? C’est bon genre, de hausser les épaules et de rire des chagrins d’amour, c’est cependant le chagrin qui tue le mieux une femme, et peut-être le seul qui fasse de ces désespérées qui haïssent la vie.
La pauvre! Quoi qu’il en soit, vivante, elle a bien gardé son secret, et la mort sera aussi discrète... nous ne saurons jamais quelle angoisse a tordu son coeur avant qu’il cesse de battre.
Ah! mes petites amies, vous qui parlez d’aimer comme de danser, vous qui jouez à aimer et dont la coquetterie peut blesser si
douloureusement un coeur de brave homme, vous qui riez de tout et qui croyez rire toujours, je voudrais que vous vous fissiez de l’amour une idée sérieuse et vraie. Sachez que la souffrance vient toujours avec l’amour, que c’est elle qui l’affine et le plante aux profondeurs du coeur, et préparez-vous à accepter sans lâcheté toute la douleur de l’amour, Elle l’accompagne sournoisement et quand elle se montre, il faut lui faire face, et ine désirer ni se tuer, ni tuer l’amour dans son coeur. Ce serait y tuer la vie de Pâme et c’est un suicide aussi!
Le Bon Dieu passe
La soirée très douce est éclairée par les étoiles et un fin croissant de lune: je regarde les nuages courir sur le ciel, voiler les lumières puis les découvrir: je n’entends que le vent dont la plainte est basse et continue comme un grand chagrin de femme qui pleure... mais, du fond de la vallée, un son bien connu s’élève et monte, de plus en plus distinct, dans le grand silence de la campagne.
Mon coeur se serre! Le Bon Dieu va passer et la petite clochette l’annonce.
Quand le Bon Dieu passe si tard, c’est qu'un pauvre mourant l’appelle et l’attend avant le grand Départ, le Départ qui jette les
hommes dans l’inconnu, et dont nous avons peur, comme les petits enfants ont peur du noir!
La clochette s’agite et les sons se rapprochent, comme s’ils couraient un peu haletants: des maisons closes, les gens sortent et se crient: “Est-ce le vieux Michel?” “Peutêtre la petite Mélanie?”
Ils se prosternent pendant que la voiture passe rapidement, emportant le Bon Dieu, le curé, et la lanterne qui dessine sur le chemin blanc des zigzags fantastiques.
On les entend encore quelques secondes, puis plus rien que notre angoisse, à nous qui restons, pendant que l’autre, là-bas, s’en val
C’est le silence encore, mais un silence profond, solennel, peuplé de questions engoissantes qui ne reçoivent pas de réponses.
La vie passe rapidement, et nous amène chacun notre tour, chacun à notre heure, devant le pont redoutable jeté entre les deux mondes, et qu’il faut traverser tout seul, ne sentant plus les mains amies nous encourager, ni les coeurs aimants battre avec les nôtres.
Moi, pauvre ignorante, je ne sais rien du mystère de la mort, mais les savants et les philosophes n’en savent pas davantage. Depuis des siècles, les hommes ont voulu savoir ce que deviennent leurs morts et comment ils les reverront, mais Dieu garde ses secrets pendant que les chercheurs font des
suppositions, et personne n’a jamais su ce qui se passe de l’autre côté du pont mystérieux !
Une pensée tout de même devrait tout adoucir: c’est que Dieu ne nous demande pas de comprendre, mais tout simplement de l’aimer et de croire qu’il nous aime. Peut-être un soir comme aujourd’hui, dans la nuit lumineuse et pure, la clochette d’argent tintera et nous préviendra, de loin, que le Bon Dieu vient à nous, pour nous accompagner et nous aider à passer le grand pont. Il sera avec nous quand toutes les affections humaines ne pourront rien pour nous, et nous trouverons peut-être que ce n’est pas si dur de mourir? Qui sait?
Inquiétude
Depuis une grande heure j’attends... Mes yeux sont fixés sur la nappe d’eau tranquille où se mirent les fines branches de saule; au-dessus, le ciel très pur, très vaste, enveloppe la rive et l’eau d’une lumière bleue, tendre comme une caresse... et j’attends quoi? Des idées, mes amis, tout au moins une idée à mettre dans cette lettre qui serait tout simplement exquise si elle pouvait réfléter la douceur des choses qui m’environnent.
Et pourtant, je ne suis ni calme, ni joyeuse; mes pensées vivent et bruissent autour de moi
en vol d’insectes agités; si j’essaie de les saisir elles m’échappent... et au bout de mon crayon qui tente de les fixer, je ne trouve qu’un désappointement.
Hélas, c’est à cela qu’aboutissent tant de nos désirs, tant de nos efforts, qu’à n’en regarder que leur résultat visible, on se découragerait d’agir et de travailler sans relâche.
Mes amis, tous nous les connaissons, ces jours tristes, où il nous semble que notre dépense d’énergie, d’amour et d’activité s’en va à l’insuccès, à la lente et inévitable destruction de tout. Mais ce n’est pas vrai, et cette tentation de tristesse découragée est dangereuse, et doit être repoussée- Nous devons nous forcer à croire que le désappointement n’est pas la fin de l’effort, il est l’obstacle qui retarde mais qui ne doit pas nous arrêter.
Arrêter, c’est lâche... c’est se coucher à mi-côte, dans la poussière du chemin; c’est non seulement refuser d’avancer, mais encombrer la route de ceux qui montent en même temps que nous. Non, notre courage, c’est notre trésor précieux: tenons-le ferme quand tout va mal et que notre âme s’amollit: la bourrasque passera: il s’agit de ne pas s’avouer vaincus, de recréer l’espoir qui s’éteint, de ne pas cesser d’agir et de nous intéresser à tout, de vivre absolument comme si tout était bien; et, sans révolte, sans faiblesse, d’attendre doucement que les choses s’arrangent... car elles finissent toujours
par s’arranger, si nous n’y mettons obstacle par nos propres impatiences et l’amertume qui nous rend incapables de profiter des éclaircies dans notre ciel.
Je ne connais rien de plus efficace pour nous faire honte de nos lâchetés que de regarder les plus malheureux que nous. Songez qu’il existe de pauvres êtres qui n’ont ni foi, ni amour! Ils souffrent comme les bêtes, sans savoir pourquoi; ils vivent en haïssant la vie et leurs semblables; ils meurent en désespérés, sans savoir où il vont . . .
Ceux-là sont à plaindre qui ont l’âme vide de Dieu et de tendresse humaine, et nous qui ne leur ressemblons pas, n’avons pas le droit de nous laisser abattre par le découragement.
Qu’y a-t-il de plus admirable que le courage ferme, patient et doux que rien ne déracine? Il habite les âmes grandes et quand je le rencontre, je m’incline: il est fait de tant de vertus!
La “ Croche ”
J’ai une nouvelle amie, une pauvre fille boiteuse, difforme, qu’on appelle “la Croche” au village, sans soupçonner qu’elle a une âme d’une beauté exquise qu’elle cache sous des dehors froids et un peu fiers qui tiennent à distance les pitiés maladroites.
Son histoire est simple, navrante comme
tout ce qui est humain, lumineusement belle comme tout ce que touche le divin. Je l’ai entendue bribe à bribe, j’en ai vu passer l’angoisse dans les yeux sombres et ardents, j’en ai conservé la douceur surhumaine, et pour vous qui souffrez, et pour vous qui ne pensez pas à ceux qui souffrent ,je veux l’écrire très simplement comme elle me fut confiée.
On l’a toujours appelée “la Croche”, et elle n’a jamais entendu sans tressaillir le sobriquet cruel. Elle a commencé à avoir peur des autres à l’âge où les petits ne soupçonnent pas la méchanceté: les enfants se moquaient d’elle, les grandes personnes discutaient brutalement son infirmité devant elle; et sa pauvre petite âme délicate apprit à souffrir avant même de connaître la signification des mots tristes.. Elle chercha donc la solitude, les endroits où personne ne pouvait la voir ou l’entendre. Quand elle eut appris à lire, elle lut tout oe qui lui tombait sous les yeux, sans choix, sans discernement, avec une ardeur qui augmenta avec les années: là seulement, dans les livres, elle oubliait sa misère et elle sortait de la vie qui lui semblait si monotone et si dure. Elle affina ainsi son esprit, exagéra une sensibilité déjà un peu maladive, se donna, malgré le décousu et l’inopportunté de ces lectures, une personnalité et une culture qui, pendant de longues années, ne firent qu’augmenter sa souffrance morale.
Celle-ci grandissait avec les années et lui
fit traverser, vers la vingtaine, une crise de révolte dont le récit me fit pleurer.
Souffrante et aigrie, ne rencontrant que l’indifférence, sentant profondément l’injustice qui l’isolait même dans sa famille, où ses soeurs avaient “honte d’elle”, et où régnait une belle-mère dont l’autorité était dépourvue de douceur et d’affection, elle en vint à accuser Dieu de cruauté, et tous les soirs, “quand il n’y avait personne à l’église pour me voir pleurer, j’allais lui crier ma souffrance et la lui reprocher. Que lui avais-je faits pour mériter une vie nue et vide, sans beauté, sans jeunesse, sans tendresse, sans intérêt d’aucune sorte? Pourquoi moi plutôt que mes voisines? Et il faudrait vivre ainsi toujours, sans changement en moi et autour de moi! Je serais toujours “la croche”, et les autres seules seraient belles, aimées, heureuses? Et on dit que vous êtes le bon Dieu? Vous ne l’êtes pas pour moi!”
Tous les soirs, dans l’église déserte la plainte de l’infirme montait désolée et rien ne lui répondait que le pas lourd du bedeau qui préparait l’autel pour la messe matinale... et quand les pas se rapprochaient, elle savait qu’il venait fermer l’église, et l’âme lourde, elle s’en allait, en boitant, vers la maison où les rires et les jeux des réunions jeunes la faisaient se réfugier dans sa chambre, et jamais personne n’était venu lui dire bonsoir.
Les mois passaient, et les années, et aucune
douceur n’arrivait à cette âme farouche et révoltée qui se défiait des sympathies humaines et refusait de chercher la sympathie divine.
Une après-midi de printemps ou le bonheur était dans l’air... pour les autres, la jeune fille vint, après vêpres, s’écraser dans l’église, lasse à mourir! Non de la lassitude physique qui lui était familière, mais d’une affreuse désespérance qui la faisait crier d’angoisse.
Elle regardait en avant d’elle. . . c'était toujours le même isolement, les mêmes humiliations, la même vie végétative qui l’étouffait: en arrière, chaque souvenir qu’elle évoquait était une blessure qui saignait à y toucher. . . elle aurait voulu ne plus se souvenir, ne plus penser, s’enfoncer dans le néant... ne plus vivre!... Et voilà qu’une tentation monta des profondeurs obscures de son âme, se fit insidieuse et douce, lui présenta la mort comme un repos... ce serait facile... dans le lac profond... on ne douterait jamais de la réalité d’un accident... Personne n’avait besoin d’elle... et Dieu sait si elle n’avait pas besoin de la vie, elle!... La mort ne lui faisait pas peur... bien moins que la vie! Et l’âme troublée, frémissante, elle se laissait griser, aveugler par la tentation qui la soulevait.
Soudain un coup puissant de la cloche remplit l’église d’un frisson solennel, puis un second, un troisième, et les tintements se suc-
cédèrent, se répondirent, devinrent le carillon joyeux des baptêmes. — Une pensée amère vint la distraire de l’obsession de la mort désirée: — “Encore un pauvre petit être qui vient souffrir sans savoir pourquoi et que le prêtre vient de bénir!” — Bénir! Le mot très doux lui suggère un Dieu penché sur le monde, le bénissant, le protégeant, l’aimant: elle tressaillit... et l’aimant, elle, la pauvre croche?
Et la cloche continuant à chanter, peu à peu enveloppait, caressante, l’àme douloureuse, et lui disait des choses merveilleuses: “qu’on n’a pas besoin de savoir pourquoi on souffre, qu’il suffit d’accepter doucement ce que Dieu veut: et qu’il nous aime, cela il n’en faut jamais douter! Puisque nos âmes Lui ont été données dans le baptême, qu’il les a acceptées, qu’elles sont bien à Lui, il n’est pas possible qu’il nous abandonne, indifférent à la douleur qui nous fait mal: Il voit plus loin que nous, plus haut et mieux aussi. Si au lieu de L’accuser de dureté nous nous jetions comme des petits enfants dans Sa tendresse, nous serions consolés, nous serions aimés... infiniment . . .
Les cloches se taisent et l’infirme écoute encore les secrets ineffables que lui murmure la voix: elle commence à entrevoir que, de sa souffrance, peut naître de la sérénité pour elle, du bien pour les autres; elle va comprendre qu’il est possible qu’elle devienne heureuse du sacrifice volontaire et accep-
té de la beauté et de la jeunesse ensoleillées qui lui sont refusées... “En voyant la profondeur de ma détresse, conclut-elle, le bon Dieu n’a pas voulu que le démon profitât de ma faiblesse: il s'est approché de moi, Il m’a parlé Lui-même, et ma vie est transformée, éclairée par en dedans, surveillée et gardée par la Bonté et l’Amour en qui je crois.
“Je suis encore “la Croche”, mais une croche douce et patiente qui sait qu’au ciel elle sera belle, et qu’ici il n’est pas nécessaire d’être belle pour être aimée de Dieu plus que celles qui sont droites et jolies. Je sais beaucoup de choses qu’il m’a -dites. . . et j’attends tout ce qu’il me promet”.
Incomprises
Elles sont légion les femmes qui se disent “incomprises” de leur mari, et qui ont tellement compliqué le bonheur qu’elles l’ont rendu impossible à elles-mêmes et aux autres. Je ne nie pas qu’un certain nombre d’entre elles n’aient pas eu de chance, mais quelques-unes ont fait absolument tout ce qu’il fallait pour manquer le bonheur. Et c’est à leur sujet que me revient souvent à l’esprit certain petit conte d’Emile Gebhart qui remet au point leurs erreurs. Cela s’appelle: “Comment un troubadour devint moine”, et c’est l’histoire de la petite Viola. “La
petite Viola ne pouvait se résigner à aimer d’amour son mari, le baron Thierri, sire de Bouxières. Cette misère était, paraît-il, fréquente au treizième siècle. Viola était toute mignonne, vive comme une hirondelle, rieuse et songeuse: on l’appela Viola à cause de ses yeux couleur d’améthyste claire. Lui, le baron, un géant, toujours dans sa ferraille, cuirassé, casqué, aimait vivement Viola.
Mais il aimait aussi les grands coups d’épée, les aventures armées sur les bords de la Moselle, soit contre l’évêque de Toul, soit contre l’évêque de Metz, oncle et tuteur de sa femme.
S’il bataillait sur les terres des évêques, c'était, disait-il, pour s’entraîner à la croisade, où son grand-père, son père et ses frères avaient laissé leurs os.
Ce qui divisait le plus les époux, c’était la littérature. Thierri était ignorant comme une carpe. Viola avait lu tous les romans de la Table-Ronde”.
Je ne puis continuer à citer, ce serait trop long: vous y perdrez le ton délicieux que l’auteur emploie à conter et cette joie ironie qui n’égratigne qu’à fleur de peau, mais vous attraperez la morale, et c’est ce qui importe à Fadette quand elle se mêle d’en faire!
Ecoutez donc ce qui arriva à ce ménage mal assorti. Viola n’avait pas de plus grand plaisir que d’écouter un troubadour qui lui racontait et lui chantait toutes les aventures d’amour imaginables.
Un jour, le mari partit pour les Croisades et il emmena Claudins, le troubadour en question, et après quelque temps, Viola apprit que son mari était prisonnier. “Elle s'en fut sur une nef le chercher. Elle rencontra le vaisseau qui lui ramenait Thierri. Ils revinrent donc ensemble et Claudins avec eux, et ils furent assaillis par des pirates”.
Le baron se battit comme un lion, tua les pirates et sauva sa femme, tandis que le beau Claudins grimpait comme un chat au sommet d’un mât pour être à l’abri des coups. Ce jour-là Viola put juger le troubadour et aussi son mari!
Car les maris si calomniés gagnent quelquefois à être appréciés dans des circonstances où les troubadours font triste figure.
Et de nos jours comme au moyen-âge, la littérature, ou plutôt le roman, divise nombre de ménages qui s’entendraient à merveille, si, au lieu de vivre parmi les chimères, la femme s’occupait tout simplement à élever beaucoup de petits enfants.
Rien de tel pour sortir une femme des rangs des “Incomprises” et la faire rentrer dans l’armée des “Comprises” et qui comprennent la vie, leurs devoirs, et leur mari par-dessus le marché.
A propos des familles nombreuses, j’ai entendu une amusante boutade de femme: on citait la phrase d’une Française dont le fils était à la guerre et qui regrettait de n’avoir pas trois ou quatre fils à donner à la Fran-
ce: — “Elle aurait dû y penser d’avance. Des fils, ça ne se fait pas sur commande, à l’heure de la guerre!”
De grâce, chères lectrices, n’allez pas tirer des conclusions extrêmes de ce qui précède, et comprendre qu’il ne faut pas lire de romans ou qu’il faut avoir douze enfants en treize ans!
Méditation
l)e vivre à la campagne un peu seule, et plus en communion avec les choses qu’avec les gens, me rend attentive et peutêtre naïvement crédule. Je m’habitue à écouter le silence et je cherche à pénétrer son mystère... puis à tant écouter, je distingue partout des voix, et je trouve un sens à tous les mouvements. Il y en a tant de voix! Voix qui chuchotent dans les herbes hautes courbées par la brise, et voix qui chantent dans les hautes branches des arbres; voix qui rient dans les vagues coiffées d’écume qui se poursuivent et viennent s’abattre sur les pierres de la grève, et voix qui soupirent dans les vieux pins toujours verts. Et les nuages ont une physionomie si expressive que je comprends ce qu’ils ont à dire, et les fleurs et la lumière et l’ombre me racontent aussi leurs secrets, et leurs secrets ressemblent si étonnamment aux
miens, que j’ai enfin découvert qu’ils nie redisent mes propres confidences!
Et ce qui fait le charme de ces entretiens merveilleux, c’est la mémoire de la nature qui emmagasine mes secrets depuis si longtemps, qui ramène mes confidences de si loin, qu'elles me semblent d’abord des étrangères que j’accueille avec réserve, puis, peu à peu, je les reconnais et je revis ainsi des heures d’autrefois, charmantes, douces et oubliées.
De revoir le passé me rend bonne parce que cela me rend plus vivante et plus heureuse. Dans la clarté fraîche et lumineuse des bois de mai, il me semble que je me baigne dans la force et la pureté. Croire à la laideur paraît impossible dans toute cette beauté, et je me dis qu’il y a plus d’ignorants que de vicieux, plus d’inconscients que de méchants, et que si tous ceux qui errent étaient plus aimés, ils seraient meilleurs.
On m’a souvent dit que j’avais le grand tort de croire au bien trop facilement et que j’étais désarmée ainsi devant le mal?
C’est possible, mais si c’est un défaut, il n’est pas “laid” et il ne nuit qu’à moi.
Car mon défaut, en somme, consiste à deviner sous les actions vilaines, des motifs, qui, en les expliquant, excusent un peu celui qui les a commises, et à trouver si à plaindre les méchants, qu’à force d’en avoir pitié, je les aime un peu.
Savez-vous ce qui arrive quand on témoi-
gne de la bienveillance, et qu’on paraît croire à la valeur morale d'un individu que tout le monde méprise?
Ceci, — et je l’ai vu: que le pauvre homme s’efforce de mériter la confiance dont vous lhonorez. Relever un homme dans sa propre estime, — et vous le faites en paraissant l’estimer, — c’est un moyen puissant de le relever en réalité. Et par contre, croire en la méchanceté de quelqu’un, lui laisser voir que vous y croyez, c’est le rendre en général plus méchant qu’il ne l’est.
Il faut bien réfléchir à cette vérité en élevant les enfants. Que de belles petites âmes ont été gâtées par les maladroits sévères et soupçonneux qui leur ont suggéré le mal qu’ils prétendaient corriger et qui n’existait pas encore!
C’est ce que Guyau a voulu dire quand il proposait aux éducateurs cette règle importante: “Autant il est utile de rendre conscients d’eux-mêmes les bons, autant il est dangereux de rendre conscients les mauvais lorsqu’ils ne le sont pas encore”.
Le phénomène
Il est arrivé un phénomène au village!
Vieux et jeunes sont aux aguets pour suivre ses évolutions et il est agité le phénomène! Vous n’en douterez pas quand je vous aurai
dit que c’est une jeune citadine “dernier cri” dont les jupes molles et étroites se moulent sur les formes rebondies, au grand scandale de notre honnête population à qui elle a procuré bien d’autres surprises! Je pense que la plus horrifiée est l’hôtesse de la jeune fille, sa tante, une bonne dame antique et dévote, qui n’ose plus regarder ses voisines de crainte d’apprendre quelque nouvelle incartade de son extravagante nièce.
Cette jeune fille est de l’espèce des flirts vulgaires qui font de l’oeil à tous les hommes, et nos hommes sont en ébullition! Jusqu’à notre vieux notaire qui a arboré un noeud de cravate flamboyant, qui renifle le vent, tête haute et allure conquérante, dès qu’il voit venir de loin la pimpante jouvencelle qui lui lance des oeillades meurtrières. Madame... Notaire a l’humeur sombre, et ses critiques à l’adresse du petit démon ne sont pas frappées du sceau de la charité chrétienne!
Nos écoliers en vacances n’ont jamais été à pareille fête! Chacun d’eux a trouvé en lui un petit poète, et la maîtresse de poste, par qui passent les “billets doux”, est devenue mélancolique depuis que tant d'amour lui glisse entre les doigts sans qu’elle puisse en retenir une parcelle. Et les potins vont leur train, les histoires sont brodées et surbrodées, et la pauvre petite folle est devenue un personnage, le personnage!
Ses toilettes, sa démarche, l’argot qu’elle
emploie, ses coquetteries, sa vulgarité tapageuse, tout devient le sujet de discours vertueux, de leçons de morale et de protestations indignées. . .
Le personnage ne vaut pourtant pas la peine qu’on y attache tant d’importance! Vous reconnaissez le type: c’est la petite écervelée, déhanchée, décolletée, déchaînée qui encombre nos boulevards: elle n’est ni bien méchante, ni bien dangereuse: elle est mal élevée, vulgaire, bruyante; pour nos bonnes gens, elle incarne le monde et le mal. Elle ignore probablement qu’elle scandalise notre population et attire la pitié des gens sensés. Elle se croit un modèle d’élégance quand elle n’est qu’un échantillon de juvénile inconvenance. Pour elle, flirter est un jeu comme le tennis: elle n’a jamais cru possible de passer devant un groupe d’hommes sans leur faire de l’oeil. Que n'entend-elle les réflexions qui la suivent!
Je regrette de dire que si ce type est unique à X., il se rencontre fréquemment dans les campagnes à la mode, et qu’il appartient plus souvent qu'on ne le croit à ce qu’on dénomme la “Bonne Société”. Je me demande si l’intérêt de la dite Bonne Société ne serait pas de faire visage de bois à ces petites folles qui sont en train de devenir des femmes légères ... et pires !
Je ne saurais trop mettre les jeunes gens en garde contre ces flirts et toutes les flirts, qu’elles soient distinguées ou vulgaires. Tou-
tes perdent à ce jeu la fraîcheur de leur esprit, et le velouté de leur coeur... comme les papillons dont la poudre d’or reste aux doigts de ceux qui les touchent.
Les flirts me diront que leur coeur reste libre et qu’elles s’amusent innocemment. J’en doute beaucoup, j’ai vu trop d’hommes se prendre à leur gluaux... et il est rare qu’à jouer dans le feu on ne se rôtisse pas un peu.
L’art de s’accorder
Faites le tour du monde, et partout vous entendrez les femmes dire que la présence d’un homme à la maison y complique et y augmente le travail étrangement: qu’il disparaisse une semaine, c’est un repos, un congé: il semble qu’il n’y ait plus rien à faire! Toutes ces remarques se résumeraient dans celle-ci: Qu’il est assez difficile de vivre paisiblement avec les hommes: ils sont exigeants, égoïstes, si préoccupés de leurs affaires qu’ils n’ont aucune notion de ce qu’ils demandent aux femmes de temps et d’attention.
Voilà ce que presque toutes les femmes disent: se demandent-elles parfois, si c’est toujours bien facile de vivre avec elles? Voilà deux grosses questions qui n’en font qu’une et sur laquelle quelques réflexions jetteraient peut-être un peu de lumière.
Dans la lutte pour la vie, l’homme est habitué à chercher inlassablement son propre intérêt et à batailler pour faire triompher son opinion; cela le prépare mal à déguiser ses impressions et à réprimer ses exigences chez lui où il se sent le maître.
Aussi, la vie avec lui ne peut être facile, que si sa maison lui plaît, et s’il approuve ce qu’on fait pour lui, depuis le dîner qu’on lui sert jusqu’aux sourires qu’on lui dispense.
Ce qui revient à dire, me crient les femmes indignées, qu’il ne sera aimable et facile que si nous sommes parfaites! A peu de choses près, c’est cela! Et je ne vois là rien d’impossible à atteindre, car la perfection dont il s’agit n’est pas la vertu transcendante réservée aux saints, mais l’exercice de la bonté et de la finesse féminines dont tant de femmes ont des trésors en réserve. L’homme raisonnable ne demande, en somme, que d’avoir la paix chez lui, de ne pas dépenser plus qu’il ne gagne et de jouir matériellement de l'argent qu’il confie à sa femme pour les dépenses familiales.
Les femmes sont-elles bien préparées à rencontrer ces trois demandes si justes? Si elles le sont, la vie devient facile et roule doucement. Si elles ne le sont pas, il est possible que deux bonheurs soient brisés avant que l’accord se soit fait.
Quand j’entends parler d’un couple heu-
reux, je sais qu’il y a de fortes et de bonnes qualités chez l’un et chez l’autre.
Les belles choses de ce monde ne s’obtiennent pas sans effort: vivre en paix et heureux avec un autre, c’est très beau: ne nous étonnons pas si c’est un peu difficile! Il y faut l’effort patient, le sacrifice de soi, la réflexion, la volonté constante d’être agréable à l’autre. Quelques êtres ont ce “don”, mais comme pour le génie, ce sont des êtres exceptionnels. En général il faut apprendre l’art de vivre bien avec les autres; on y arrive après l’avoir gagné, mais n’oublions pas que le résultat en vaut la peine puisque c’est notre bonheur qui s’assure avec celui de l’autre.
Je ne vous apprends rien, n’est-ce pas, en vous disant que pour s’entendre et vivre heureusement ensemble, il ne suffit pas de s’aimer, il faut se comprendre.
Comprendre un être humain, pénétrer le mystère de cette âme qui ne se connaît peutêtre pas elle-même, n’allez pas croire que c'est tout simple! Nous sommes aussi maladroits à nous exprimer qu’à deviner les autres! Nous sommes à la merci du hasard, de nos nerfs, de nos intentions secrètes, et il est si rare que nous nous sentions assez en confiance pour parler en toute sincérité, qu’il n’est pas étonnant, étant donnée notre légèreté, que nous jugions inexactement et injustement ceux avec qui nous vivons. Dans ce cas, plus d’entente possible.
A tous les malentendus, il n’y a qu’un remède: essayer de se comprendre, sans parti-pris, sans préjugés, sans arrière-pensée, mais honnêtement et loyalement.
Fin du Jour
Dans le vieux jardin paisible et parfumé, après une journée bien remplie, j’aime à me réfugier dans un coin charmant où deux gros pommiers s'étendent en dôme de verdure audessus des bons vieux fauteuils rustiques si accueillants pour mes amis.
Ils y viennent souvent, et nous causons de tout ou nous nous taisons, avec le sentiment, qu’à parler ou à nous taire, nous nous comprenons bien.
Là nous arrivent les murmures des petites vagues agitées et ceux de la brise, des bruits d’ailes accompagnent les énormes contrebasses des “waworons”, et si la lune vient se mirer dans le lac, c’est une féérie!
Ce sont les bonnes heures, ces heures de fin de jour, et malgré les déclamations pessimistes à la mode, il m’arrive rarement de trouver que ma journée ne valait pas la peine d’être vécue.
Ma vie est pourtant bien simple et je ne fais jamais rien autre que de la voir dérouler chaque jour son simple programme de petits devoirs immédiats qui s’imposent à ma bonne volonté.
Et les devoirs s’enchaînent les uns aux autres avec une régularité un peu monotone qu’anime, heureusement, le grand flambeau intérieur qui fait voir plus haut et plus loin que les menues besognes journalières...
En elles-mêmes elles sont insignifiantes, mais elles tirent leur importance de ce qui les détermine, et quand c’est l’affection et le besoin de faire avec notre activité du bonheur et du bien-être pour ceux que nous aimons, chaque petite tâche devient une oeuvre grande et absorbante, qui remplit si bien notre vie, qu’il n’y a plus place pour l’ennui et la lassitude morale.
JU’est dans la douceur des soirées silencieuses et éclairées par les étoiles, qu’on s’étonne parfois de la stabilité des choses et de l'inconstance des coeurs humains 1
Hier nous causions de séparation à l’amiable d’un jeune ménage, de leurs brouilles et de leurs rancunes irréductibles, et je me disais que ces adversaires d’aujourd’hui furent des amoureux, qu’ils s’aimèrent beaucoup dans la solitude étoilée qu’ils recherchaient pour mieux se le dire.
Peu d’années ont suffi pour les aigrir et les animer l’un contre l’autre, et sous les mêmes étoiles ils font des projets pour ne plus vivre ensemble jamais! C’est que trop d’êtres s’aiment à fleur de coeur: ils ont des affections-champignon, tout en surfaces et dont les racines sont des fils.
Donnez-moi des âmes profondes, où l’ami-
tié croît en s’enfonçant avec les années, et dont les racines atteignent le fond même de l’être, si bien, que rien ne la détruit: la négligence, les séparations, les abandons font pleurer peut-être, mais ces larmes elles-mêmes alimentent l’affection qui vit quand même.
Ces fidèles partiront pour l’autre monde avec leurs amis dans leur coeur: ils y sont installés pour l’éternité.
Après un Voyage
Hélas! Il a fallu redescendre des hauteurs, remettre le collier, et recommencer à tourner dans le petit cercle de la petite vie de mon petit village charmant et que j’adorais autrefois, mais cette année, il a été envahi par les “gens de la ville” qui, au lieu de se plier aux habitudes rustiques, implantent chez les campagnards leurs moeurs citadines. C’est une épreuve, allez!
On voit sur la grand’rue des toilettes mirobolantes, jupes extra-collantes et décolletés exagérés; on rencontre des joueurs de tennis qui décapitent à coup de raquettes les petites fleurs curieuses qui essaient de regarder par-dessus le trottoir; les jeunes gens et les jeunes filles se sifflent pour s’appeler d’un coin à l’autre, et rient bruyamment des
airs scandalisés et dignes des bonnes dames bien élevées qui les prennent pour des acteurs tout au moins!
Le bon curé est tout effarouché et nous a recommandé, au prône, de ne pas ‘imiter les gens qui n’ont rien à faire et qui devraient bien profiter de leurs loisirs pour enseigner le savoir-vivre à leurs enfants...
Enfin, tout va cahin-caha, et pour comble, voilà la “société” du village prise de la maladie des “thés”!
Il y en a tous les jours, même le dimanche, et pas moyen de s’en sauver. Si on en a accepté un, on est flambée, tous les autres y passent. Voilà comment je me trouvais, hier, chez Madame X. Dix autres victimes partageaient les gâteaux et l’embêtement. A dix, nous aurions pu nous distraire en causant intelligemment! On s’est contenté de parlotter sur les chapeaux: ceux de l’hiver dernier, ceux de l'hiver prochain! Oui, deux heures durant, j’avais envie de trépigner!
Quand j’ai pu me sauver, j’ai couru chez la bonne-femme Novelle... une vieille protégée que je vais voir souvent, car elle est paralytique et passe ses journées seule, sa fille étant en service, quelques heures par jour, chez “du monde de la ville”. Quand j’entre, elle égrène toujours entre ses longs doigts secs un vieux chapelet de bois qui ne la quitte pas. Elle sourit en m’apercevant, baise la petite croix et roule le chapelet autour de son poignet. Elle a une figure paisible,
elle ne se plaint jamais et me prend en pitié, moi, quand je viens au soleil!
— Vous devez vous ennuyer, pauvre madame Novelle, toujours seule, sans autre chose à faire que de dire votre chapelet? — Primo, ça m'ennuie pas de dire mon chapelet, pi, faut pas crère que j’suis si seule que ça! — J’ouvre des yeux curieux. — Ecoutez, c’est un secret, mais vous êtes bonne pour moë et j’vas vous le dire. J’ai perdu, dans le temps, un beau petit gas de quatre ans. Vous n’avez jamais vu de si beau et de si fin . . . et la preuve, c’est que depuis que je peux pu grouiller, y vient, là, tous les jours, su l’pied du litte, et y m’raconte ben des nouvelles et des histoëres du paradis: comme y est ben, comme c’est beau, qu’y m’attendra à la porte pour me mener au père Eternel, pi qu’y me recommandera comme ane bonne mère. . .
Non, j’m’ennuie jamais! — Et ses pauvres yeux éteints souriaient.
Cela m’a reposée des chapeaux, des toquets et des toquées.
La guerre
La terrible nouvelle nous attriste tous. La guerre est déclarée, et là-bas, “chez nous”, en France, on a commencé à se battre. Je ne saurais vous parler d’autre chose, nous
sommes et nous serons obsédés par cette idée qui nous poursuivra partout.
Comme, aux heures tristes, nous nous sentons bien français, et dans notre amour pour la France et dans notre haine pour la déloyale Allemagne qui a voulu que son attaque soit un geste de traître!
Ici nous nous inquiéterons et nous prierons, c’est hélas! tout ce que nous pouvons faire pendant que des milliers de Français partiront avec l’armée pour organiser les secours et se dévouer pour leur patrie.
Il y aura là des femmes et des jeunes filles, non pas en régiments d’amazones, mais en légion d’anges de dévouement.
On ne peut s’empêcher de comparer l’élan magnifique des dames françaises de la Croix- Rouge aux extravagances des suffragettes anglaises, et on se demande si celles qui revendiquent le seul droit de soigner les blessés et d’ensevelir les morts, appartiennent à la même espèce humaine que celles qui ne songent qu’à détruire et à tuer pour établir leurs prétendus droits. Ces dames de la Croix-Rouge qui, si nombreuses, s’offrent à servir la France, appartiennent réellement à l’armée: elles sont entraînées par une discipline sévère, une science réelle d’infirmière, une habitude de “servir”, dans le sens noble du mot, qui vont les rendre des collaboratrices puissantes dans l’oeuvre de sauvetage nécessité par les horreurs de la guerre.
La dame de la Croix-Rouge est “embriga-
dée et en service commandé”. En même temps que les soldats, elle reçoit un ordre lui assignant tel ou tel service dans un endroit plus ou moins éloigné, et elle a vingtquatre heures pour s’y rendre.
Je ne puis proposer à l’admiration féminine rien de plus beau ni de plus touchant que cette levée en masse de femmes françaises prises dans les rangs des classes nobles ou bourgeoises, mais nécessairement instruites; elles réalisent dans sa perfec, tion le rôle patriotique de la femme: un rôle de bonté et d’abniégation où elles prodiguent leur courage, leur force, leur habileté, leur âme tout entière.
Leurs pères, leurs maris, leurs fils, leurs frères se battront avec toute la bravoure traditionnelle, et elles suivront, fortes et sublimes, traquant la mort, recueillant la vie et la conservant partout où elle gît encore après le courage. Saluons-les, nos chères soeurs françaises, elles nous donnent une leçon admirable: sachons la comprendre en apprenant à n’être jamais des écrasées mais des généreuses et des vaillantes.
La “petite âme’’
Un proverbe lombard dit : “La femme a sept âmes et une petite âme”. Est-ce dans cette petite âme oubliée et dédaignée que
les suffragettes ont enfin trouvé l’étincelle qui leur inspire la déclaration qu’elles viennent de faire au roi d’Angleterre?
Elles renoncent à leurs luttes et à leurs revendications, parce que leur “petite âme” s’est émue de compassion pour les familles des braves soldats en guerre. Il faut dire que, préalablement, le roi leur avait accordé un pardon général; — la reine Marie a dû lui suggérer ça! — les suffragettes ont répondu à la générosité par la générosité, et je leur dois réparation d’honneur, moi qui les ai honnies la semaine dernière. Comme elles vont se sentir heureuses de redevenir bonnes et de redevenir de vraies femmes! De celles qui prêchent l’amour par la bonté, de celles qui répandent la lumière de vie et de joie autour d’elles, provoquant chez tous ceux qui les approchent un épanouissement de l’âme.
C’est une impression de femme que je vous dis là, mais il me semble que maintenant, nous verrons l’Angleterre plus lumineuse et plus attirante... l’ombre mauvaise des femmes révoltées et haineuses est disparue, et l’Angleterre a donné la main à la France! Dans notre pays on respire mieux, la bienveillance générale dilate les coeurs, et si la guerre nous attriste, elle a cependant fait sortir des âmes humaines tant de beauté, que chacun individuellement en devient meilleur.
— Je viens de lire que la fabrique d’armes de Herstal, un des faubourgs de Liège, a été attaquée par les Allemands cherchant à s’en
emparer, et défendue par les ouvrières qui parvinrent à repousser l’ennemi.
Tous les ouvriers en état de se battre étaient partis pour la défense de Liège: il ne restait à la fabrique que des femmes et quelques vieillards.
Elles s’armèrent de fusils et de pistolets, et deux fois, repoussèrent les soldats allemands en tirant sur eux. Les munitions venant à manquer, elles s’organisèrent pour verser de l’eau bouillante sur les assaillants qui abandonnèrent la partie, perdant 200 hommes, morts ou blessés. Dans la “petite âme” de ces ouvrières se réveilla, devant le danger, ce courage qu’elles ne soupçonnaient pas elles-mêmes peut-être?
Cette “petite âme”, vous le comprenez comme moi, ce sont les réserves mystérieuses de vertus peu pratiquées, mais dont le germe est en nous, héritage d’ancêtres, résultat caché d’efforts méritoires, et si, dans le courant ordinaire de la vie, les “sept âmes” diverses, complexes et fantasques de la femme, font et défont les prévisions masculines et souvent les désappointent, dans cette dernière petite âme, les homimes trouvent au jour et à l’heure où Ils en ont besoin, les trésors qui sauvent, les forces qui aident, tout ce qu’ils .appellent quand ils n’en peuvent plus et qu’ils se réfugient dans notre faiblesse pour ne pas désespérer.
Ayons confiance dans cette petite âme
si bien cachée dans les profondeurs, et ne jugeons pas sévèrement sur des apparences superficielles.
Qui a jamais regretté de croire à la Bonté? Et ne savez-vous pas que le seul fait d’y croire la crée?
Encore la petite âme
Un calme ravissant m’entoure, rien ne bouge et toutes les ailes semblent repliées: mouches, abeilles, insectes bourdonnants qui emplissent l’air des pelouses ensoleillées sont peut-être intimidés par la demi-obscurité du bois touffu où je fuis la chaleur. Seules, les fourmis et les araignées courent sur leurs longues pattes, à travers le dessin mobile qu’esquissent sur le sol brun les taches brillantes de la lumière filtrant à travers le feuillage.
Je les observe, actives et affairées, piquant au plus court pour atteindre leurs fourmilières ou leur toiles: inaccessibles au caprice et à la fantaisie, elles ne dévient pas de leur but, et pour un peu, je les envierais!
O mes petites soeurs, nous ne sommes pas aussi sages qu’elles, et nous ne nous défions pas assez du caprice et de la fantaisie, ces ennemis de la pauvre âme humaine toujours en quête d’imprévu, si vite lassée de ce qu’elle possède, si avide de ce qu’elle ne peut
atteindre. Et pendant qu’indécise et molle, elle néglige ce qu’elle doit faire pour rêver à ce qui l’attire, le temps s’en va, mobile comme les nuages, instable comme les flots; il s’en va avec nos jours et nos années, et toujours dans l’attente vaine, dédaignant ce qui est, l’âme humaine sommeille sans voir que bientôt le temps n’existera plus pour elle...
Voilà à quoi je pense en regardant zigzaguer les petites bêtes pressées qui ne se doutent pas qu’elles sont mes professeurs de sagesse, comme d’ailleurs le bon silence et l’isolement bénis de la forêt.
Quelle délivrance nous éprouvons à dépouiller l’être artificiel que nous devenons s'i facilement en ville! Fini d’entendre mentir les autres et de mentir soi-même par bienséance, complicité, dédain d’entrer en lutte, lâcheté de dire sa pensée!
Echapper à l’atmosphère de vanité et de médisance où le scandale est le plaisir des conversations, c’est reprendre possession de son âme, de son âme droite et sincère qui laisse arriver à elle la vérité et ose la regarder en face. Regarder en face la vérité de sa vie, qui le pourrait au milieu des grelots, des fanfreluches et des potins mondains? Et pourtant, quoi de plus nécessaire pour nous sortir de la somnolence où nous berçons notre illusion d’être bons et d’être utiles.
La bonté est essentiellement active, et trop souvent nous sommes satisfaits de ne pas
être méchants. Ah! ne laissons pas dormir la “petite âme” dont je vous parlais l’autre jour, alors que s’agitent nos sept autres âmes qui font mille embarras et lient si bien nos volontés et nos bonnes volontés.
Vous vous souvenez du géant Gulliver, immobilisé par les nains minuscules qui courent sur ses bras, sa poitrine, ses jambes, et sa tète, en l’entourant de liens si fins qu’on les voit à peine, et si solides, que le géant devient prisonnier de ces diablotins.
Nos sept âmes, remplies de forces mauvaises font auprès de nous la même besogne, quand notre “petite âme” rêve au lieu de penser, de vouloir, d’aimer et d’agir. Ce sommeil est le péché des braves et honnêtes gens qui respectent la loi et ne vivent que matériellement. Us ne font pas de grandes fautes; ils en font une infinité de petites qu’ils n’effacent jamais, faute de les voir: elles finissent par former une couche épaisse qui ternit le cristal de leur âme, empêche toute lumière d’y tomber et tout rayonnement reflexe d’en sortir.
Souvenir
Le soir tombe tôt en septembre, et déjà le riant aspect des montagnes s’est transformé: elles se profilent menaçantes et noires sur le ciel un peu couvert, et dans le fleuve que
le vent agite. L’incessant balancement des eaux amène sur les flots une clarté intermittente: cueillie par la houle des vagues, cette clarté gagne, par lentes ondées, les futaies légères du bois, puis elle monte et se mêle à la houle du feuillage, pour s’accrocher enfin aux murs du couvent posé comme un grand oiseau blanc sur l’extrême pointe qui s’avance en dominant la rive.
J’ai l’impression que ce couvent fut bâti pour la mission expresse de recueillir la tranquillité et le silence des environs, et de les transformer en paix sereine et profonde pour l'offrir en don aux âmes craintives qui s’y sont réfugiées. La cloche tinte... et à travers les rideaux baissés, des ombres glissent, observant les distances et toutes semblables.
Je m’imagine les voir entrer dans la chapelle où vacillent les lampes du sanctuaire: des vapeurs d’encens flottent sous la voûte mêlées au parfum des fleurs, et les voix pures et chantantes des Soeurs psalmodient les dernières antiennes et elles terminent dans la prière la journée commencée dans la communion.
Pendant qu’elles prient, un vent froid s’est élevé; il fouette les vagues, secoue les arbres, tourne en sifflant autour des murs, mais tout est bien clos: ni le vent ni le diable ne pénètrent dans l’asile béni où les vierges reposent dans leurs dortoirs blancs.
Je reviens dans la tourmente, vers ma mai-
son dont les fenêtres éclairées m’apparaissent au haut de la côte et me rassurent contre toutes les traîtrises du noir. J’aperçois encore le petit couvent et un souvenir me frappe et s’impose ; celui de l’imposante et splendide abbaye du Mont Saint-Michel qui m’a laissé une impression très profonde: elle révèle une vie étonnante, et elle pourrait illustrer à elle seule l’histoire du Moyen Age. En parcourant ces cryptes d’aspect saisissant, ces salles immenses, ces galeries du cloître, ces escaliers interminables, ces couloirs sombres, les cachots, les oubliettes, les chemins de ronde, il est facile d’y faire revivre ces moines-soldats, ces abbés-capitaines, qui, de leur citadelle imprenable, défiaient les éléments et les hommes, n’inclinant leur front altier que devant Dieu dans leur église merveilleuse, en dentelle de pierre, si vaste, si élevée, si gracieuse dans sa magnificence et malgré sa nudité désolée d'aujourd’hui!
Et à côté de ces dures figures, voici une vision de beauté féminine; l’image de Tiphaine de Raguenel, dont les soyeuses robes blanches caressèrent les pierres rudes, s’est levée devant moi pendant que je visitais les chemins de ronde.
Tiphaine de Raguenel était l’épouse de Bertrand du Guesclin, elle s’enfuit de Pontorson où les Anglais voulaient la retenir prisonnière et elle se réfugia au Mont Saint-Michel
pendant que son mari combattait les Anglais... Je me demandais quel coin mystérieux de ces galeries suspendues eut ses préférences, quand, dans la nuit, elle s’attardait avec le vieil abbé astrologue, à consulter les étoiles et à scruter le mouvement des ondes et des astres, pour deviner le sort de celui qu’elle aimait. Elle avait vingt-cinq ans et elle adorait son soldat qui se battait si loin! Fidèle et aimante, elle mêlait l’astrologie à la prière pour mieux le suivre et mieux le protéger.
Il me semble que la présence de cette jolie Tiphanie, pure et frêle devait semer une douceur étrange dans ce donjon où tout ne disait que la force et la dureté...
Et voilà comment rêve votre amie Fadette quand, dans la nuit, le vent furieux veut l’emporter comme les feuilles qui tournoient affolées.
X L 1 1 1 Aidom-les !
J’ai marché longtemps dans la campagne sous le joli soleil pâle,. . . la rivière, soulevée par le vent, courait très vite, et les dernières feuilles, comme des petits oiseaux blessés, y tombaient légèrement et s’en allaient au fil de l’eau.
Longtemps je regardai les feuilles glisser dans Peau et l’eau glisser sous le pont. Le
tableau était charmant et le silence apaisant, et cependant, une étrange angoisse en sortait, et des larmes de fond d’âme, de celles qui brûlent les paupières, m’empêchaient de voir la beauté parfaite autour de moi.
Comment ne pas penser que ce même soleil si doux éclaire des champs de bataille et des scènes de désolation, et que sur les feuilles mortes de là-bas, au même parfum sauvage, des morts, par centaines, sont couchés, avec de grands yeux ouverts qui regardent le ciel sans le voir!
Dans l’automne de France, aussi charmant que le nôtre, les voix des mères emplissent l’espace de leur douleur, pendant qu’agonisent leurs fils dont le sang ensanglante le sol!
Et il y a des semaines que dure cette horreur, et elle continuera des mois encore!
Oppressés par cette angoisse grandissante, il semble que nous soyons immobilisés dans l’attente... l’attente d’une victoire lointaine, l’attente d’une défaite possible... et toujours ils se font tuer, là-bas, dans l’automne gris et doux!
Mais perçant la tristesse accablante, une voix claire s’est élevée dans mon âme: elle prie et commande, elle blâme et pardonne, et son accent impérieux et touchant fait cesser les larmes inutiles pour indiquer le devoir qui s’impose à vous, à moi, à nous toutes!
Les Françaises ont donné à la Patrie tous
ceux qui pouvaient la défendre; les soldats sacrifient leur vie sans hésiter, et nous ici, nous nous contenterions de pleurer? Ce serait lâche...
Il faut travailler, il faut nous priver afin de donner tout le superflu, il faut étouffer en nous la futilité, l’égoïsme, la vanité, l’extravagance, afin qu’en nous ne vive que la bonté pitoyable et active. Un grand nombre de femmes, parmi nous, ont répondu à l appel de la charité, et généreusement, elles donnent et travaillent. Mais toutes n’ont pas compris encore. . . et il y a tant de misères là-bas, tant de misères ici!
Nous pouvons travailler pour les soldats qui combattent, pour les blessés des ambulances, pour les réfugiés ruinés, pour les bébés qui naîtront dans cette tourmente, pour les familles sans chefs, pour les sans-travail, tous nous crient leurs besoins et implorent notre aide.
Ne soyons ni muettes ni inactives; au lieu de pleurer sur tous ces maux, essayons de les soulager.
Non! ne nous immobilisons pas devant l’eau qui court en emportant les feuilles mortes, mais donnons au temps qui passe de bonnes actions à emporter. Prenons nos aiguilles, ouvrons nos bourses et surtout notre coeur à tous les malheureux. Si chacune de nous fait sa part généreusement, notre secours sera efficace.
Jamais, il n’y eut plus belle occasion de
nous montrer bien femmes, bien Françaises et bonnes Canadiennes.