XLI V
L’ angélus
Dans l’ombre qui s’étend et enveloppe d’un même voile la beauté mourante du ciel et la boue de la terre, les Angélus, de tous côtés, se sont mis à sonner.
Messagers de repos, leur voix lente et rythmée à délivré les esclaves du travail: par centaines, hommes et femmes sortent des fabriques, des magasins et des bureaux, et pendant que les sons graves vibrent dans l’air glacial, ils se pressent, frileux, vers la chaleur et la liberté du “Home”.
Aux âmes lasses aussi, les angélus apportent l’apaisement, une promesse de repos, et peut-être, le souvenir de jours enfuis où le sommeil paraissait nous voler du bonheur, et où les journées, toujours trop courtes, passaient trop vite! Hélas, on apprend parfois très jeune la bienfaisance des nuits qui apportent l’oubli, et des enfants même ont soupiré d’aise quand l’angélus leur annonçait la fin des journées tristes.
Quels amis sûrs que les Angélus! Jamais oublieux, jamais en retard, ils sont fidèlement aux rendez-vous, et leur âme sympathique se fait également l’écho de nos joies et de nos désolations.
On les aime toujours, en y pensant peu, — comme font parfois les amis, — mais que les jours seraient vides s’ils cessaient de sonner, et quelle catastrophe annoncerait leur silence!
Toujours ils ont commencé et clos nos journées et que de morts leurs tintements tristes nous annoncèrent ! Et quand notre tour sera venu de partir, un soir, à l’Angelus, les glas le diront à ceux qui restent, et, comptant les coups, ils murmureront: “C’est une femme”! Ils ne sauront pas si vous étiez jeune ou vieille, les morts n’ont pas d’âge, mais ils prieront peut-être pour la morte inconnue dont les glas pleurent dans le soir.
O chers Angélus, je vous aime dans les villes, quand vos voix, s’envolant des hauts clochers, se croisent au-dessus de nos petites agitations! Vous essayez de nous rappeler aux seules réalités, mais si peu vous entendent et comprennent votre langage!
Je vous aime davantage encore loin de la fièvre et du tapage. Je vous aime à la campagne, quand nos voix adoucies nous arrivent des montagnes voisines, et qu’à chacune on peui: donner son nom. C’est celle de Piémont qui chante en bas, et celle de Sainte- Adèle si haut perchée, et dans le lointain, au nord, celle de Sainte-Marguerite reconnaissable encore... et, des clochers très éloignés, une rumeur harmonieuse nous avertit que là comme chez nous, c'est l’heure de l’Angelus.
Et à la campagne, mes amis, ce n’est pas
“passé de mode” de dire l’Angelus, et j’ai vu quelquefois interrompre une conversation animée par ces simples mots: “C’est l’Angelus”, et tous debouts, nous disions les belles paroles de la merveilleuse histoire. C’était simple et touchant et vous eussiez été émus comme moi, de voir ces belles âmes pratiquer ce qu’elles croient, sans hésitation ni respect humain. J’ai eu souvent la même impression émue au sujet de la prière du soir en famille. Les veillées commencent tôt au village, et pour peu que vous devanciez l’heure, vous trouverez la famille à genoux dans la grande salle: le père dit la prière du soir, un des petits, le chapelet, et votre arrivée ne dérange rien, on ne vous regarde même pas: vous vous joignez à eux et vous les aimez tant d’être croyants, simples et pieux!
Les âmes douces
On rencontre beaucoup de mécontents de la vie, et à force d’entendre leurs lamentations et leurs critiques, notre âme se nuance à la couleur de leur âme et notre marche en avant en est ralentie. Quelle bénédiction, quand, à un tournant, nous faisons la connaissance d’une âme douce envers la vie.
De sa sérénité et de sa joie émane une grande force pour les gens ordinaires, portés à voir l’envers des choses et à souffrir plus
des défauts d’autrui qu’à jouir de ses qualités.
Les âmes douces ont une perception très fine de la Beauté: elles la devinent, elles la trouvent, elles savent la faire sortir des choses qu’elle rend vivantes, et des £ens qu’elle rend aimables. ^
On entend les amers reprocher aux bienveillants de vivre dans l’illusion! Voyons qui, réellement, vit dans l’illusion! Est-ce celle qui permet à l’amertume d’empoisonner sa vie, et à la défiance d’arrêter les élans de son coeur, dans la croyance qu’elle connaît la fausseté humaine? Ou, est-ce celle qui devine, que sous des apparences défavorables, il peut y avoir des trésors cachés qu’elle s’ingénie à mettre au jour?
“Quand on a beaucoup souffert par les autres”, m’objecterez-vous, “on perd confiance dans l’humanité entière, et si l’on s’est senti très mal dans la vie, il est naturel de n’en pas dire de bien”.
Voilà où nous ne sommes pas d’accord.
Ce n’est pas parce que deux, quatre ou six personnes ont abusé de ma confiance ou trompé mon attente, que je ne puis espérer trouver des amis loyaux et dignes de toute ma confiance. Et tout en reconnaissant que la vie a des jours cruels, je serais ingrate et je manquerais de sincérité, si je ne savais admettre qu’elle garde aussi en réserve de beaux bonheurs graves, et des joies exquises, pour ceux qui ne perdent pas leur temps à
crier après les bonheurs impossibles et à dédaigner les joies quotidiennes.
Ceux qui dénigrent la vie souffrent d’une infirmité morale qui les empêche de la voir sous tous ses aspects. Ils se mettent de niveau pour la regarder: le seul moyen d’en avoir une idée exacte, c’est de monter et de la regarder de haut.
Les plus grands aveugles ne sont pas ceux qui ne peuvent pas voir, mais ceux qui ne veulent pas voir. Les mécontents et les amers se plaisent surtout à se voir euxmêmes: ils ne s’écartent jamais de leurs soucis, de leurs déceptions et de leurs rancunes. Ce n’est pas la vie cela! C’est leur vie, la vie qu’ils se font, car, en mettant dans leur âme plus de douceur et plus d’énergie, ils la transformeraient totalement.
Se sont-ils déjà demandés, ces désappointés, ce qu’ils ont été dans la vie des autres, de ces autres qu’ils jugent avec tant de sévérité?
Ils se disent négligés et mécontents, mais comment se sont-ils révélés à ceux qui ne les comprennent pas?
Ils désirent rencontrer de la bienveillance, et de l’indulgence pour eux-mêmes: est-ce bien de cela qu’ils font preuve avec ceux qui les désappointent?
Il me semble qu’à travers les âmes douce» envers la vie, la lumière de la vérité pénètre, comme passent les rayons du soleil dans un ciel limpide, et quand elles sont bonnes pour
tous, ce n’est pas parce qu’elles vivent dans l’illusion mais parce qu’elles voient plus clair dans le mystère des âmes.
Elles ne sont pas très exigeantes, car elles se voient elles-mêmes à la lumière qu’elles dégagent: en jugeant les autres elles n’oublient pas leurs lacunes et leurs défaillances.
Pourquoi êtes-vous charmantes et bonnes avec quelques êtres? dures et égoïstes avec d’autres? — “Parce que ces derniers sont détestables”, me répondrez-vous peut-être. — Pardon, ils ne sont pas détestables; vous ne les aimez pas, ce qui est bien différent!
Aimez toutes les âmes, et le contact d’aucune ne vous rendra méchantes. C’est facile à dire!
Oh! je sais que c’est moins facile à faire, mais croyez-moi, c’est moins la faute des autres que la nôtre.