Lettres de Fadette [microforme]
Le ciel d'un bleu très pâle se fondait à l'horizon en une longue barre grise, les feuilles roses et les feuilles d'or pleuvaient autour de nous, la rivière colorée de nuances de pastel courait avee un petit murmure bavard, et l'auto filait et nous emportait, doucement engourdis par le mouvement, l'air frais et le bor parfum des sou+-bois humides.
Je ne sais à quoi pensaient les autres, moi je me laissais vivre dans une quiétude reposante et rare : je regardais et j'admirais, sans dire les mots qui troublent et ennuient le silence.
La route longeait le Richelieu, nous passâmes le long des vergers, et les pommiers brillaient au soleil, Des hommes et des femmes cueillaient les beaux fruits, mais, parce que nous allions vite et qu'ils étaient loin, nous ne les entendions pas parler et ils étaient les personnages du ravissant tableau !
Puis il fallut traverser un village où l'on remuait tout de même un peu : la cloche de l'église sonnait un baptême, les gens sur leur porte nous saluaient, des gamins de l'école se poursuivaient en se bousculant, des chiens aboyaient, des poules voulaient
ns me. te
absolument se faire écraser sous les roues de l’auto et tout cela rompit le charme!
Mais les instants de paix merveilleuse s'imprimèrent en moi, souvenir charmant que je retrouverai quand je serai bien lasse de m'agiter.
Nous serions vraiment très malheureux s'il fallait toujours parler et répondre.
Et vous trouvez peut-être, comme moi, que l’une des me‘lleures joies de la vie c'est d'être seul quelquefois. et de sentir alors que nous sommes libres. Ce n'est évidemment pas l'avis de ceux qu'un courant entraine sans cesse à la suite des autres, et qui sont si en peine quand rien d'extérieur ne vient les distraire com.ue ils disent !
Tout étant pou: le mieux dans le meilleur des mondes, ces personnes si sociables sont utiles, et c'est grâce à elles que tant d'initiatives charitables de forme monñaine, ont un si grand succès. Thés, ventes de charité, parties de cartes, soupers, cercles divers sont organisés au prix de grandes fatigues quelquefois, mais le travail préliminaire fait par les personnes charitables marche ensuite sur des roulettes avec le concours et l'assistance de toutes celles qui adorent être ailleurs que chez elles et qui ont un besoin insatiable de s'amuser.
Et de cette façon l'argent tombe dans les caisses de secours comme les feuilles d'automne sur les routes blanches, et beaucoup d'aide ira aux blessés de là-bas, aux pauvres
d'ici, à tous les malheureux pour qui l'on s'amuse avec tant d'entrain.
Nous sommes trop portés à critiquer ceux dont les goûts et les habitudes diffèrent des nôtr. . Chacun pourtant, avec son esprit, sa nature, son éducation, remplit son petit rôle, et il le remplit bien parce qu'il est lui.
Les uns sont faits pour précher, d’autres pour s'amuser; les uns donnent sans cesse, et les autres reçoivent toujours: il y a les sages et il y a les fous : les critiques sont utiles et ceux qui sont critiqués le sont également.
C’est une erreur de vouloir tout le monde dans un même moule. Une chose importe davantage, c’est de nous aimer et d'essayer de nous entendre, tout différents que nous soyons les uns des autres.
La criée pour les âmes
Je causais un jour avec un voyageur français qui se plaignait de n'avoir pas vu au Canada assez de «couleur locale ».
C'est évident qu'on n’en rencontre pas beaucoup sur la rue Sainte-Catherine, mais on peut en entendre et je lui dis aussi un mot des choses et des usages curieux bien propres au pays. Il n’avait pas vu d’aurore boréale, ni entendu mugir de wowarons, — il croyait même que les mugissements de ces grenouil-
les était une fable! Je lui parlai des « épluchettes de blé d'Inde », de « La passée de Monseigneur », « Des Sucres », de la « Criée pour les âmes », et il avoua un vif désir de connaître la vie des campagnes canadiennes. C'était quelques semaines avant la guerre : il partit dès le premier appel : il se bat maintenant en brave, en vrai français.
Hier, au sortir de la grand’messe, je pensai à lui en voyant la foule endimanchée se diriger vers le « husting » de la place de l'église, et le crieur de la paroisse, un type de Canadien, sans gêne, bavard et spirituel, monta sur la plate-forme au milieu des plaisanteries et des interpellations familières. Et la « Criée pour les âmes » commença. Mon ami eût été réjoui par cette scène très « couleur locale » !
Didas, c'est ainsi que l’appelaient ses amis, faisait l’article avec une verve endiablée qui plaisait évidemment à l'auditoire.
Il offrit à l'enchère successivement des volailles et des lapins, des cochons et des pommes fameuses, des choux et des sacs de patates, puis des lés de catalogne, de la laine, des tricots. La vente allait bon train, et les produits de la ferme, donnés généreusement par les uns, étaient rachetés généreusement par les autres, et je pense qu'une jolie somme fut versée au curé qui dira beaucoup de messes pour les morts pendant le mois de novembre.
C'était d’un comique irrésistible ce « pour les âmes », accolé eux offres du bonhomme.
« Messieurs et dames, v’la une volaille dépareillée ! C'est gras, pleumé, ben vidé ttou ! Une poule pour les âmes! Une bonne offre pour la poule !» Et il l’agitait en recommer.Ççant à décrire d’autres beautés de la bête. Et le « petit goret rose et tout en soie », et les pommes fameuses « chacune de ‘a make de la celle qui tenta si fort notre grand'mère Êve ! »
Au sourire qu’amène le souvenir de la scène pittoresque se mêle une émotion attendrie. Elle est si belle la pensée qui a créé cet usage répandu dans le pays.
Simple, naïve et généreuse, cette pensée associe ceux qui sont partis à la vie de ceux qui sont restés. Longtemps ils travaillèrent et peinèrent ensemble, il est juste qu’une part soit faite aux morts de la richesse que chaque fin d'année apporte aux vivants.
Ils préparent leurs dons à l’avance et ils offrent ce qu'ils ont de mieux; tous les voisins rivalisent de générosité, et c'est d'autant plus admirable que nous savons que les campagnards ne sont pas « donnants » comme ils disent.
Cette coutume nous est-elle venue de la Normandie riche et fertile, dont l’automne, comme ici, remplit les greniers et les bourses ? Ou bien de la Bretagne pieuse où l’on a un culte si fervent pour les morts? Est-ce un usage essentiellement canadien, et nos anciens l’établirent-ils au temps où chaque
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disparu était un lutteur de moins contre la forêt mauv. ise et les sauvages féroces ?
Ce soir, je l'ignore, mais je cherchera, et un jour, Fadette, fière de sa science toute neuve, vous dira l'origine de cette curieuse « Criée pour les âmes ».
La légende de toujours
Dans une jolie Légende Védique, j'ai lu que le dieu Iwastri, après avoir créé l’homme, Constata qu’il s’ennuyait à mourir au milieu des plantes et des bêtes de son paradis terrestre. Il imagina de lui donner une Compague. Maisl’homme s'en fatigua bientôt, il se plaignit au dieu de cette petite créature vive, impulsive, curieuse et bavarde qui le déroutait, et il pria le Maître de l’en débarrasser.
Iwastri considéra avec intérêt la femme si dédaigneusemernt ramenée par l’homme, et la questionna :
— Tu /e regrettes, peut-être ?
— Peuh! — et son petit nez de primitive se releva drôlement, dans un mouvement caractéristique reproduit fidèlement à travers les siècles,- -franchement, Seigneur, il n’en vaut guère 1 peine ! Sous prétexte de m'aimer il me tyrannise:; parce qu'il est arrivé le premier, il se croit supérieur à moi : il décrète et décide comme s’il comprenait tout, et pourtant, il ne comprend que
ne
ce qu'il voit et ce qu'il touche ! Il ne sait rien pressentir, rien imaginer, rien deviner ! Il faut tout lui expliquer! Ah! Seigneur !
Vous lui avez donné un gros corps, mais quelle petite âme et comme il s’en sert peu ! C’est un grand enfant raisonneur, gourmand, inconstant et exigeant. Il m'en voulait si je n'avais pas faim, il me grondait quand j'avais l'humeur folâtre, et il était stupéfait quard je savais sa pensée avant qu'il ne me l'eût dite.
Le dieu, amusé, la trouvait bien jolie et il continua son enquête :
— Alors, tu n'es pas malheureuse de son abandon et tu ne l’aimes pas?
Rougissante, un peu éinue :
— Pardon, Seigneur, je n’ai pas dit que je ne l'aime pas...
— Tu m'as dit qu'il ne vaut pas la peine d'être regretté.
— Hélas ! c’est bien vrai.
— Alors ?
— Je le regrette tout de même, et je l'aime de tout l'amour de mon cœur.
— Quels êtres étranges, ai-je donc créés là? s’écria le dieu exaspéré qui s'était toujours gouverné à coups de syllogismes.
Après avoir réfléchi longuement il reprit doucement :
— Ce que j'ai fait est bien et tu ne dois pas agir suivant les lois inflexibles de la pure raison. C’est ton cœur qui te gouverne et c'est bien. N'’aime pas uniquement les belles choses, mais aime ce qui est beau dans
les êtres et dans les choses. L'homme reviendra te chercher : suis-le et porte avec toi de la lumière, de la gaieté et de l'espérance. Sans toi la vie l'écraserait ! Laisse-lui le monde extérieur; toi, gouverne le monde de l'âme et du sentiment. Adovcis les instincts brutaux, relève la nature masculine que le labeur matériel retient à ras de terre. Là où il met son orgueil, mets ta douceur; là où il apporte son égoïsme, prodigue ton dévouement. Sois généreuse et bonne afin qu'il t'aime. Plus il t'aimera meilleur il sera; plus il te mettra haut, plus il s'élèvera lui-même. Il se croit très fort ? Le pauvre homme ! Sa force est plus faible que ta faiblesse ! Quand il sera las de tourner dans le cercle étroit et vain du raisonnement, appelle-le afin que, près de toi, il ravive son âme dans la foi et dans l'amour. Quand tout l'aura blessé, qu'il se confie à toi qui es pitoyable et qui l’aimes. Tout le trahira, mais il croira encore en toi qui détestes instinctivement ce qui l’abaisse et le rend méchant. Va, sois sa compagne, son aide, plus tu le sers, mieux tu règnes sur lui.
Elle écoutait le dieu avec une flamme nouvelle dans les yeux : elle avait compris sa mission, la nature de l’homme et son propre cœur.
Et quand l’homme revint la chercher, elle le suivit, modestement triomphante mais ayant deviné que cette victoire n'était pas définitive, et qu'inlassablement il lui faudrait conquérir son maître.
Entre chien et loup
Fin de jour... une tristesse s’est glissée avec l'ombre dans le joli salon où nous cousons pour les pauvres. Et le silence peu habituel n'est même pas remarqué par los bavardes que nous sommes ! Avons-nous parlé, ici, tous les vendredis, depuis tant d'années et sur tous les sujets imaginables ! Dans le petit cercle intime nous avons appris à déposer le masque obligatoire, et nous risquons nos opinions sans compromettre notre réputation de personne raisonnable !
Le soleil ou la pluie, les chansons ou les plaintes du vent ont nuancé ces conversations intimes, où plus d’une, exprimant d’un air détaché une idée générale, laissait apercevoir, sans s’en douter, les propres mystères de son cœur. Aujourd’hui nous étions silencieuses et chaque essai de conversation retombait comme un oiseau dont l'aile est brisée.
L’horloge égrenait les minutes lentement, et la première neige, dans un frôlement délicat, se plaquait sur les vitres avec un petit bruit d’insecte qui gruge; l'ombregrandissait, les ouvrages glissèrent sur les genou: des travailleuses, pendant que leurs doigts fins jouaient distraitement avec les dés et les ciseaux qui jetaient des lueurs claires quand un rayon du foyer les touchait. — « Comme
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nous sommes bien ici! Mais j'ai peur, moi, de ce qui vient. Et l'année prochaine, à cette même date, nous serons peut-être dans l'angoisse de l'inquiétude. ou dans le deuil ! »
Ce spectre de la conscription était tapi au fond de nos cœurs, et de l'en sortir avec des mots conjura le silence qui avait pesé sur nous.
Nos langues se délièrent et dans la demiobscurité de la pièce qu'on refusa de faire éclairer, nous laissâmes nos cœurs déborder, et il se dit bien des choses dans mon petit salon !... bien des choses tristes, libertaires, amusantes; généreuses et charitables aussi, bonnes gens, rassurez-Vous !
Car il y a les gens qui vordraient qu'on ne soit bon qu'à leur façon, qu'on n'entende les choses que de leur oreille, qu'on ne soit charitable que pour leurs œuvres, et qu'on fasse table rase de toutes nos Opinions pour adopter les leurs, en les remerciant gentiment de nous enlever la peine de penser par nousmêmes.
Ceux-là auraient peut-être un peu dressé les oreilles en entendant nos petits discours et ils n'auraient pas manqué une si belle occasion de nous crtiquer.
Mais aucun de ces fâcheux n'était là, et je vous prie de croire que personne ne se gêna pour dire sa façon de penser. J'ajoute modestement que si notre façon de penser a ses audaces, elle demeure raisonnable,
et nous aurions certainement étonné nos
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détracteurs qui prétendent que les femmes ne sont pas logiques. Notre animation avait chassé la tristesse du commencement de l'après-midi, et quand vint l'heure de nous séparer, ce fut au milieu de joyeux bonsoirs, que se dispersèrent, dans la neige toute fraîche, les « fidèles » de notre vendredi.
Le Grand Maître
La Bruyère voulait probablement dire une grande méchanceté aux femmes en affirmant « qu'elles guérissent de la paresse par la vanité et par l'amour.» Ilest bien charmant ! Plût au ciel qu'on pût dire des hommes que l'amour les guérit de leurs défauts !
N'en déplaise à La Bruyère, ce serait plutôt à l'éloge des femmes qu'un de leurs défauts pût se guérir par le sentiment, et que la femme qui aime fût susceptible d'une transformation totale.
Hélas ! l'expérience est là pour démontrer lamentablement que l'amour qui prétend tout transformer et renouveler dans les âmes n’a pas un règne assez long pour que ces changements à vue soient durables. J'ai une tendance irrésistible à donner des figures aux choses abstraites, et je me réprésente les âmes habitées par des esprits bons et mauvais qui conseillent, suggèrent, entraînent
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discutent et sont À tour de rôle moralistes et séducteurs. Quand l'Amour entre dans l'âme, tous ces petits esprits se taisent, s'inclinent, car il a grande allure, ce Vainqueur, mais je leur vois une ironie discrête : ils attendent... et chacun garde sa place. C'est qu'ils savent parfaitement que leur effacement est temporaire et qu'il n'est pas d'amour assez grand pour empécher un caractère humain de se manifester.
Que le grand amour dure ou qu'il passe en étoile filante, les petits esprits intérieurs, un instant 6blouis et étourdis, recommencent bientôt à s’agiter dans les pauvros âmes que le plus parfait amour ne peut refaire !
Je conseillerais done aux jeunes filles qui croient fermement que lours défauts dépendent de leur entourage et que le mariage fera 6panouir leurs perfections, de se guérir vite de cette illusion, et de chercher à se bien connaître afin d’être en garde contre leurs tendances fâcheuses.
Oh ! je ne médis pas de l'Amour, c'est un grand maître et qui les aidera certainement à trouver le meilleur de leur âme, mais qu'elles ne se flattent pas de devenir des anges sous son empire; elles seront ce qu’elles sont, et peut-être un peu pires, car elles auront plus de contrariétés et plus de causes d'énervement.
L'Amour qui transforme — car il existo — est de qualité précieuse et rare et on le chercherait en vain dans les petites âmes fri-
voles et légères : elles ont surtout besoin d'adulations et elles ignorent In grandeur du don absolu de soi que met dans un être humain l'étincelle qui accroît les facultés, fait rayonner la vie et donne de l'intérêt aux choses les plus banales.
On a vu des petites filles vaines et égoiïstes devenir des femmes dévouées et sérieuses parce qu'elles aimaient... mais c'est l'exception, comme tout ce qui est très beau. es petites filles avaient conservé un cœur pur qui ne s'était pas éparpillé duns les flirts et les jeux de coquetterie :t c'est pourquoi l'Amour y devint le sc ain et sut commander aux esprits inte eurs qui se soumirent et furent ses esclaves.
Une création féministe
Les amusantes initiatives que peuvent avoir les femmes quelquefois ! Heureusement, il faut regarder au delà des mers ou par-dessus la frontière pour voir les véritables extravagances qui font rire les gens qui ne #e piquent que d'être ordinaires et raisonnubles.
Dans le Texas, une Américaine — Miss Mary Hayden, — a acheté cinq mille âcres de terre pour y établir une colonie agricole à l'usage exclusif des femmes qui ne veulent ni de la compagnie ni de l'aide des hommes.
Ai-je besoin de vous dire que cette création
a germé dans le cerveau d'une romancière, célibataire et d'âge mûr? Il faut toutes cex conditions réunies pour avoir pris en telle aversion les pauvres hommes qui attendent rhilosophiquement les résultats de l'entreprise.
L'appel de Miss Hayden à «toutes les femmes 6prises de liberté et d'exercice », elles en auront, c'est sûr, — ext typique.
Elle demande aux candidates l'apport d'un petit cupital et le concours de leur travail pour les travaux extérieurs ou intérieurs de la colonie; et elle assure que toutes celles qui désrent s'affranchir du joug masculin seront les bienvenues. »
Ces « colons » nouveau jeu ne s'effrayent d'aucune tâche et ne reculent pas devant les plus rudes labeurs : elles prétendent labourer, semer, faucher, moissonner, soigner les animaux et bien démontrer que lu femme peut se passer des hommes sur la ferme comme partout ailleurs.
Mais voici que nous arrivons à une ciause réjouissante et qui fera sourire ceux dont ces enragées féministes se gardent si fort !
Prévoyant le cas où le retour à la vie de la nature les engagerait à sortir d'un isolement faror “he, elles disent, que s'il en est parmi elles qui désirent se marier, elles auront le droit d'établir leur époux sur le territoire colonial, mais il demeurera exclus de l'1dministration .. Non! mais les voyez-vous, ces princes consorts !
C'est À donner envie d'être homme pour aller voir ce qui se passe dans cette singulière colonie de vicilles filles, qui, je me l'imagine, ressemblent aux hommes qu'elles prétendent détester. Je dis « prétendent », paree que leur dernière elause me paraît louche, et dan< dix ans, lu colonie pourrait fort bien être peuplée rormalement, et ce sera la fin d'un rêve ! Ilest évident que ces femmes s'isnorent elles-mêmes quand elles croient sincrement préférer se passer des hommes. Elles commenceront leur vie nouvoile avec ardeur, mais outre lu faticue physique, l'ennui € naîtrn de l'uniformité », ou peut-être aussi, --tout est possible, du peu d'entente entre ces femmes qui ne seront pas plus disposées à céder À leurs compa#nes qu'aux hommes qu'elles fuient, et sans conecssions réei roques, on sait que lex communautés comime les ménages deviennent des enfers.
C'est après quelques combats à la fourche et au ratcau que nos lermiîres se diront que la vie normale, malgré ses inconsénicnts, est peut-être encore la plus heurcuse !
SI jamais j'apprends quelque chose sur leur sort, j'aurai du plaisir à vous le communiquer,
En attendant, voyons qu'ilva de on dans le projet de ces Aiméricainess ect am our de Ja vie awricole devrait être en: ouragé dans nos campagnes qu'abandonnent tant de jeuncs femmes et de jeunes filles pour venir dans les villes faire un travail d'esclave
dans les usines malsaines : pour un peu d'argent elles consentent à perdre leur indépendance et à compromettre leur santé physique et morale, et on comprend diffcilement qu'elles aient fait volontairement un choix si désavantageux.
Il serait bien utile de faire connaître à la campagne tous les éléments de bonheur et de bien-être que comporte la vie agricole:
ce serait une œuvre nécessaire même, et cette prédication aux femmes devrait être faite par des femmes qui ont pu faire des comparaisons et qui ont vu gâchées et empoisonnées des vies qui eussent été saines et heureuses.
Avant le féminisme
Vers 1633, les Jésuites avaient bâti leur « Résidence de Saint-Joseph » à Ihonatiria, importante bourgade des Hurons, à mi-chemin entre Québec et les Trois- Rivières. Ils n'y étaient que depuis peu de temps et leur influence était considérable sur ces sauvages de mœurs plus douces et moins vagabondes que celles des autres tribus.
On était aux premiers jours d'octobre :
la belle saison se mourait doucement dans la gloire rutilante qu’apportent aux arbres canadiens les premières atteintes de la gelée. Après quelques ioure de froid, la
sm à ho
chaleur avait ramené l'été des sauvages, doux, voilé, d'une grâce mélancolique si profondément belle ! Le village silencieux paraissait dormir dans cette fin de jour :
le départ de tous les chasseurs pour la grande saison rendait la bourgade singulièrement tranquille. En pays sauvage ou en pays civilisé, on accuse volontiers les femmes d'être bruyantes, mais là ou ici, que les hommes disparaissent et on n'entend plus rien. Je n’essaiv pas d'expliquer le phénomène, je le constate.
Ces réflexions ne préoccupaient pas Ourontinouconeu (Petite Lumière), qui, d'un pas lassé, revenait à la bourgade en longeant le fleuve. Une inquiétude voilait ses yeux sombres; elle marchait sans voir, ne regardant qu’en elle-même, indifférente aux grandes vagues murmurantes, au vol des mouettes, à la chanson des arbres qu’un vent léger balançait avec un froissement doux de feuilles sèches qui tombent. Elle était si absorbée qu’elle passait, sans le voir, près du Père Richard qui l’arrêta pour lui demander de quel côté chassait son père.
— Par là, fit-elle brièvement en étendant le bras vers le nord, et elle continuait son chemin, mais le vieux prêtre posa légèrement la main sur son bras pour la retenir : — Qu'as-tu, mon enfant? On t'a fait du chagrin?— Et la voix cassée s'était faite si paternelle pour prononcer les mots de l'idiome étranger, que la jeune fille releva la tête et une expression ardente fit étinceler ses
beaux yeux. Elle eut une seconde d'hésitation, puis elle dit moins sèchement : — Regarde dans ton cœur, Robe Noire, tu y trouveras mon chagrin. -- Je ne comprends pas, ma pauvre petite, explique-toi, que puis-je faire pour te rendre service ?
Farouche, elle secoua la tête, refusant de répondre. Le bon Père reprit : — Tu us que le bon Dieu, mon Manitou à auoi, entend mes prières, je lui demanderai de te consoler. — Elle haussa les épaules, froidement dédaigneuse, puis, un éclair méchant dans les veux, elle murmura passionnément :
— Ton Manitou, je le déteste... et toi aussi ! — Et elle s'enfuit si rapidement que le religieux, interloqué, resta planté là, la regardant disparaître en se demandant ce qui pouvait bien se passer dans cette petite tête de primitive qui lui rappelait en ce moment les mystérieuses complications de ses sœurs de France.
Pendant ce temps, la jeune indienne poursuivait sa course : elle traversa la bourgade, et s'engageant dans un sentier de la forêt, légère et rapide, elle continua son chemin sans souci de l'ombre qui descendait et des branches qui accrochaient ses cheveux.
Elle s'était. sauvée afin de ne pas céder au désir de se plaindre à la Robe Noire.
Non, elle ne s’humilierait pas jusqu’à le prier de lui rendre celui qu’elle aimait, le beau Nitahokan !
Ii lui avait dit, quand les pommiers étaient en fleurs, qu'eiie iui plaisait, que ses yeux
ressemblaient à des étoiles: hélas ! maintenant, attiré par la Robe Noire, ensorcelé par une chose qu'il feuillette en marmottant.
il n'a plus pour elle ni regards, ri sourires.
La Robe Noire lui à jeté un sort : il n'a méme pas suivi les chasseurs, cette année, il reste à la bourgade, comme une femme !
Ces odieux petits signes noirs sur les feuilles blanches, ont-ils donc le pouvoir de l'empécher de voir que les yeux de son amie sont toujours beaux et que son cœur est rempli d'amour? Reprise par son grand chagrin, lasse de sa course folle, elle se laisse glisser sur la mousse, et solée, elle regarde le ciel où, une à une, ies étoiles s'allument.
Mais, comment n'y a-t-elle pas songé, encore ! Elie interrogera les esprits, ils lui diront, eux, ce qu'il faut faire pour reprendre la pensée de son ami !
Et dans je sentier sauvage, elle attend le pessage des âmes pour les questionner. Car tout le monde sait que la voie lactée, appelée par les 4f. ns le « Chemin des Ames », est la route suivi par les esprits des morts se rendant à leur dernier repos, là-bas, très loin, où le soleil se couche.
.. Enfin paraît dans l’azur profond la voie blanche où les étoiles innombrables brillent de plus en plus attirantes. Petite Lumière de la terre interroge, anxierse, les petites lumières du ciel, âmes d'ancêtres qu'elle appelle à son secours. Soufflent-ils de l'espoir dans le cœur de l'enfant désolée ? Qui peut savoir... mais voici qu'un bruit