ESTTRES DE FA DETTE
Après trente-six heures, il survient autre chose qui se discute avec la même effervescence.
Et de janvier à décembre, les potins vivent et meurent mais rarement sans laisser de traces. On a connaissance de rares accalmies pendant lesquelles, hélas !il ne se passe rien. Rien... on interroge, on regarde, on fluire, rien...
Imaginez de quel élan éperdu l'on se jette sur le premier indice d’une nouvelle possible. C'est pendant ces mortes-saisons, peut-être, que l'on combine les mariages :
les vraisemblables deviennent probables dès qu’une personne d'imagination a accolé deux noms. Du probable au certain, il n'y a qu'un pas, vous savez, et de là à fixer la date de la bénédiction, un tout petit bond que l'on fuit allègrement, à l'ahurissement des deux intéressés, qui ne peuvent que rire de l'invention sans pouvoir remercier l'inventeur qui s'appelle « tout le monde ». Chacun y a mis son mot, sa remarque, un elignement d'yeux, un sourire entendu, et les coupables sont insaisissables.
C'est un peu ennuyeux, paraît-il, mais l’on s'y fait, comme à la poussière et à la pluie.
L'instinct L'instinct féminin est un don incompara-
ble et qui nous rend de fameux services. Si j'étais un homme, je dirais que cet instinct
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nous tient presque toujours lieu de raisonnement et nous guide avec une sûreté et une rapidité prodigieuses Ià où toute la réflexion masculine avance à tâtons.
Mais ce serait aller bien loin, et je dois à mes sœurs de reconnaître que l'instinet féminin s'ajoute souvent à la raison et à la réflexion. Cependant les femmes n'aiment pas ce mot... l'instinct... fi done ! — Vous parlez de notre instinet comme de l'instinct d'un enfant ou d'un chien, me disait une amie, une intellectuelle, qui est un peu humiliée par mes observations, je erois.
Et puis après? Oui ou non en avons-nous de l'instinct, vous, moi, et toutes les femmes ?
Mais entendons-nous d’abord sur la chose, c'est le mot qui vous choque. Quand j'aurai expliqué ce qu'est notre instinct, toutes les Deus. petites et grandes souriront, ravies, car elles aiment les discours flatteurs, cette faiblesse date du paradis terrestre et du serpent astucieux qui parlait si bien. Je dirai done que l'intelligence féminine a le flair plus délicat que celle de l’homme; qu'avec ses yeux, la femme voit en un clin d'œil, sans presque regarder, ce qu'un homme n’a pas remarqué après cinq minutes d'observation. Là où les hommes raisonnent et ergotent, les femmes devinent :
elles pressentent et même prophétisent avec une si merveilleuse exactitude, que si les hommes se fiaient davantage à l'instinct des femmes, ils éviteraient bien des erreurs.
Admettons cet avantage tout simplement, et ne nous fâchons pas d'avoir une arme si utile. Ne méprisons ni le mot, ni la chose, et rendons-la admirable en cultivant l'esprit d'observation, le raisonnement, la tendance A ne négliger aucun détail, mais surtout, ayons confiance dans notre instinct. Comment voulez-vous qu'il nous serve bien, si nous le tenons en défiance ?
Il nous avertit souvent saus que nous en tenions compte. Par petits coups, il nous répète les mêmes conseils, il nous met en garde contre telle personne, il essaie de vous rapprocher de telle autre... il nous suggère telle démarche, mais distraites et inattentives nous attendons souvent qu'il soit trop tard pour nous écrier : «Ça me le disait pourtant.» Oui, et vous ne vouliez pas entendre.
A propos d'instinet, le mien me dit de me défier d'une science nouvelle qui s'appelle l'Onomatologie, un grand mot qui désigne une chose incroyable. En effet l’onomatologie prétend tout simplement voir le caractère entier dans le prénom d'une personne.
C'est hardi, nouveau et absurde, quelles chances de succès, chères sœurs! L'auteur, un ex-graphologue, traître à sa science, affirme que les prénoms subissent : 1. Les lois de l’atavisme: 2. Les lois de l’hérédité; 3. Des fatalités, vieilles quelques-unes de deux mille ans, d'autres, plus vieilles encore, comme les noms de Joseph et d'Hélène. Un Fernand ne pourrait done ressembler à un
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Paul, un Pierre À un Louis, une Julie à un Marthe, ete.
Mais, me direz-vous, cette science est très indiserète puisque notre nom est connu de tous ceux qui veulent le savoir, elle est surtout cruelle, puisque nous ne pouvons changer ce nom fatal choisi par nos parents.
Vous avez bien raison, mais qu'y faire ?
Ce que j'en pense? Et vous?
L'ami
Quand on est très jeune, on dévore les livres, on leur communique sa hâte de courir et de connaître les dénouements; Îles mots importent peu, les cadres, pas du tout : on veut une histoire, une histoire de guerre ou une histoire d'amour, mais des faits.
On ignore l'âme du livre, la pensée qui a inspiré à l'auteur ces pages que l'on feuillette comme on effeuilerait des fleurs :
après avoir respiré leur douce et vague odeur, on laisse glisser à terre les pétales froissés, et après avoir fermé le livre, on oublie Île titre et le nom de l’auteur.
Mais on vieillit : les jours gris viennent qui paraissent longs, ou les journées encombrées où l'on vit dans le chaos: on lit alors plus lentement, en cherchant l'écho de son ennui ou le repos de ses agitations, et on commence à faire un choix parmi les auteurs.
Les histoires nous intéressent moins que la
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personnalité des héros, leurs sentiments et lour caractère Nous nous cherchons nousmêmes en eux, ot parmi les auteurs, nous préférons ceux qui nous semblent répondre à nos questions et comprendre un peu notre cœur.
Ils sont nos amis; quand ils nous offrent un ‘ivre, nous sommes presque sûrs que nous pourrons les en remercier. Ils #ont nos amis, et chacun leur tour, nous les admettons dans notre vie, pas bien loin de notre cœur.
Mais parmi ces choisis, il arrive qu'avec l'un d'eux, un jour, on descende plus profond dans son âme. Il nous révèle le secret de nos impressions les plus intimes, et alors dans chacune de ses phrases nous voyons un reflet de nos pensées et de notre sensibilité, et nous sommes 6émerveillées d'être ainsi comprises et décrites par un inconnu qui écrivait pour nous avant que nous fussions nées quelquefois. Nous le lisons, nous le relisons et nous aimons à nous le représenter vivant, afin de pouvoir mieux le comprendre encore; nous l’aimons.
Et parmi les livres de cet ami, il #n est un que nous préférons : c'est notre livre.
Le livre que l'on aime ainsi, j'y pense souvent, n'est pas toujours un livre remarquable qui suscite l'admiration générale et que l'on trouve beau avee son goût un peu exercé. Non, il paraîtrait peut-être gauche et incomplet à des eritiques avertis, il n déplu à notre meilleure amie. 1l est bieo notre livre pourtant, fait pour nous, compris par nous, et quoique nou® puissions
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expliquer à peu près d’où vient notre attachement pour lui, nous sommes davantage portées à dire : «je l'‘aime parce que je l’aime ». C'est la meilleure, sinon la seule raison de l'amour.
On juge toujours bien ce que l’on aime, on a la conviction d’avoir trouvé une beauté ignorée des autres, et le livre comme l'ami, d’ailleurs, sont peut-être plus À nous par le fait qu'ils restent plus mys.érieux pour les autres. Enfin, si vraiment notre re est ce que je viens de raconter, nous n'en parlons pas, nous ne le vantons pas, nous n’avouons pas tout ce qu'il rep-ésente pour nous, car ce serait faire note confession, dire l’histoire et le résumé de la vie de notre cœur, et c’est un secret que nous gardons, bien, n’est-ce pas ?
Voilà les réflexions que je mo faisais en classant les livres de ma bibliothèque. En vraie femme j'ai mes petites fantaisies, et je me disais, sans désirer être riche, que si je l’étais, j'aurais du plaisir à faire relier mes livres de la nuance qu’ils communiquent à mon âme, ou pour être plus exacte, à les revêtir de la nuance que mon âme retrouve constamment en eux.
Les prisons
Le Soleil a enfin conquis l'hiver, et sous la force et la persistance de ses rayons, la glace qui recouvrait la rivière se laisse envahir par l'eau qui essaie d'échapper à sa prison. Sur les bords c'est un émiettement. et des morceaux commencent à se détacher, pendant que le travail invisible prépare la grande débâcle, où les vagues, enfin libres, charrieront avec grand fracas les énormes blocs brisés qui fondront dans le torrent.
Joyeuse et étincelante, la rivière reprendra sa course caressée par le soleil libérateur.
Sous sa couvertu”… blanche, elle était dans l'obscurité, et quelle prison est plus redoutable que la prison obscure. C'est pour échapper à l'obscurité que le grain sort de terre, que le bourgeon devient fleur, et je pense, ce matin, que c’est pour échapper à l’obscurité que nos idées cherchent sans cesse l'occasion de s’extérioriser dans l’action.
L'âme enveloppée dans le brouillard des vérités vagues, à peine perçues, cherche la clarté dans l'action et c’est ainsi qu'elle devient libre. L'âme inerte est toujours captive et retenue dans les ténèbres où elle dépérit, l'âme active cherche d’instinct la lumière. et ses erreurs même l'y conduisent.
Je vois toutes nos qualités au fond de nous, s’agitant pour se faire jour, comme la
rivière lutte pour briser la glace, et c'est le soleil de la vérité qui libère notre intelligence, notre bonté, notre activité, et plus le champ d'action qu'elle leur ouvre est vaste, plus notre âme est heureuse.
Ceux qui ayant compris la nature et les besoins de leur âme, lui donnent la liberté de vivre profondément et largement, ne se plaignent pas de la tristesse de la vie et de l'esclavage où les tient le devoir. Ils aiment la vie de toutes les forces de leur être, et leur âme l'accepte tout entière avec ses larmes et ses sourires. L'épreuve peut les blesser mais ne saurait les érraser : on n’est écrasé que par le poids de son propre cœur.
Leur énergie leur donne la joie de vivre et elle est à l’unisson de la joie de la nature qui sans cesse construit, démolit et rabâtit dans l'univers. La joie de la lumière du soleil, la joie de l’air pur se mélent à la joie de leur vie qui également éclaire et vivific, et l'harmonie règne dans leur cœur comme dans le monde extérieur.
Cette joie de vivre est donc celle de l'effort et du travail, de la difficulté vaincue, du devoir rempli, de la certitude de faire ce que Dieu veut, de l'emploi de nos facultés qui veulent sor:' de prison, c’est-à-dire s'exercer librement.
Si l’activité n’était pas un besoin de notre nature, l’homme se serait contenté de trouver sa subsistance et les nécessités de la vie. Mais il n’a pas cessé de chercher, de dé.ouvrir, d'inventer, de créer, et si la vie est
devenue si compliquée c'est pour répondre à ce besoin d'activité qui se décuple en s'exerçant.
Délivrons-done notre âme en la laissant vivre magnifiquement. Libérons notre bonté, libérons notre pitié, libérons notre amour que nous teno::s enfermés en nous et laissons-les se prendre à des œuvres précises et prochaines.
« Vouloir faire du bien, » c’est si vague, ça n'engage à rien; et cette bonne volonté chimérique nous entretient dans l'illusion que nous sommes bons. Mais faire du bien à son foyer, aider au salut de cette âme, soulager la misère de telle famille, consoler ce chagrin qu’on a deviné, voilà des buts que l'on voit, vers lesquels on marche sûrement.
Et il ne faut pas trop compter sur les résultats visibles, et demeure” conveineus que rien ne se perd de notre action bienfaisante puisqu'elle fait notre âme meilleure et que la bonté crée la bonté.
Des ombres passent
Il y a des jours indécis où le soleil n'arrive pas à percer les nuages, le vent déplace les vagues grises, sans cesse remplacées par d’autres vagues grises : le soleil, en arrière, argente leurs contours, mais il ne réussit pas à les traverser. La journée passe sans pluie et sans soleil, dans l'attente du triomphe de la lumière.
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11 y a des jours semblables dans l'amitié :
des ombres passent qui étendent entre les amis du gris où tremblent des frissons : un silence, un mot injuste, une défiance que l'on sent, et voilà tristes des heures que l’amitié devait illuminer.
Le grand Artiste nous a créés vibrants, sensibles aux plus légères nuances, et il ne faut jamais nous en plaindre. De la même source viennent les angoisses sourdes et les joies radieuses, les souffrances aiguës et les bonheurs profonds. Notre esprit perçoit vite et notre cœur répond instantanément, semblable à la harpe éolienne que le plus léger souffle fait vibrer, et ce qui rend la vie belle c'est d’avoir tuutes les cordes de son âme d'accord et bien tendues.
Que ce soit une journée sombre ou une journée de lumière, le soir vient toujours, et il absorbe les rayons et les ombres.
Et c'est bon, quand on est las, d'entrer dans les églises dont les portes grandes ouvertes vous attirent comme des bras protecteurs.
Dans l'air parfumé d’enceus et de lilas, il palpite encore des prières, et l’on va tout près de l'autel déposer le fardeau de la journée. Les heureux même ont besoin de ce repos : certaines joies sont si lourdes à porter! Et quand dans un soupir, On & laissé tomber son âme devant Celui qui la sait faible, on n’a plus qu’à se taire ou à murmurer son nom dans le grand silence des piièree muettes.
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On dit: « Mon Dieu !» sans d’autres mots, sans une autre intention que celle de l'appeler, comme le petit enfant dit cent fois dans la journée « maman». Il ne sait que ce mot et il le répète sans cesse sur tous les tons avec l'instinct que sa mère le comprend bien.
Cette fin de jour dans l’église sombre et silencieuse me représente si bien les dernières heures de notre vie. Nous serons las, seuls au milieu des êtres les plus chers, nous ne parlerons plus, et nous ne saurons que murmurer : mon Dieu!
J'aime à croire qu’au soir de notre vie comme aux soirs de nos journées, nous sentirons la douceur d’être venus tout près de Dieu, d’avoir déposé à ses pieds tous les fardeaux de notre vie, de lui avoir rendu nos âmes que la vie humaine ne retient plus.
Et ce sera bon comme dans l’église, je crois.
Les heures de silence du soir font plus pleines les heures d'activité de la journée et leur font acquérir une importance qui les pare de beauté, même si elles sont remplies par de pauvres petites occupations.
C’est: parce que nous ne les voyons pas de haut que nos petites actions nous fatiguent et nous écrasent. Si nous pouvions enfin comprendre et sentir que rien n’est perdu, que tout notre devoir est nécessaire dans le plan divin, et que nous servons en étant fidèles même à ce qui nous semble insignifiant. Le service de la sentinelle, du soldat qui aplanit la grande route, de celui qui
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donne à manger aux bêtes, n'est-il pas aussi nécessaire au bon fonctionnement de l’armée que le service du soldat qui se bat à la baïonnette ?
Dans les églises désertes, le soir, on pense à ces choses...
Nos soldats
Hésitant et capricieux, notre printemps est arrivé avec sa succession de journées douces et frileuses, de caresses alternant avec des bourrasques rudes. Il est charmant quand même a vec ses couchers de soleil roses, et ses promesses de résurrection dans les bourgeons frêles qui se recroquevillent par les nuits glacées.
Il est charmant comme tout ce qui est jeune, frais et palpitant de vie. Nous l’aimons après avoir eu froid si longtemps, nous l’aimons par ce besoin immense de croire à ce qui ne meurt pas, à ce qui recommence, nous qui sommes si cruellement blessés par ce qui est éphémère. Chaque printemps nous apporte le même message, la même assurance que la vie ne meurt pas, que c’est la mort qui meurt dans les résurrections.
Écoutons bien ses voix innombrables :
elles parlent à tous d'amour, d'activité, d'énergie et de joie. Le printemps apporte au monde la joie même de Dieu, la joie créatrice : il crée et renouvelle tous les coins de
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terre nus où il passe léger et fleuri, semant la vie. J'entends le cri désolé des mères :
« Vous parlez de joie, et nos fils s'en vont et nos cœurs sont déchirés ! » Comment pouvez-vous croire que j'oublie la tristesse des départs prochains, de cet arrachement que nous n'avons pas voulu et auquel il faut consentir ! Et je dis pourtant que le printemps apporte la joie divine même à celles qui pleurent. Faites un grand silence en vous-mêmes, regardez au profond de votre cœur, vous l’y découvrirez, cette joie profonde d’avoir fait à vos fils une âme qui s'élève dans l'épreuve et qui l’accepte; ils vous étonnent par leur fermeté, vous sentez qu'ils feront honnêtement et bravement le devoir dur mais grand et beau qui leur est imposé. Tout ce qui est généreux et viril en eux grandira dans l'oubli d'euxmêmes, et vous serez fière de votre soldat, pauvre mère qui cachez vos larmes afin de donner tout votre courage à votre petit qui compte sur vous.
Nos petits ! Sont-ils autre chose à vingt ans? Et ne les sent-on pas davantage, nos petits, lorsqu'on nous les prend? Et ils nous sont toujours pris par quelqu'un ou par quelque chose. Ils ne sont bien à nous que lorsque nous leur faisons un berceau de nos bras et qu’ils ne peuvent se passer de leur maman. Plus tard, ils sont de nous, faits de nus tendresses, de nos sollicitudes, de la sève de nos âmes, et notre suprême consolation, c'est de les découvrir un jour des hom-
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mes sincères, énergiques et bons. Cet orgueil des mères bénies dans leurs fils est l’une des joies douloureuses que chante ce printemps : sûrement vous l'entendez.
Un officier m'a dit : « Ils sont merveilleux, nos petits conscrits, énergiques et gais. » Je sais : ils sont courageux et fiers, et ils feront payer cher aux Allemands les larmes de leurs mères.
Ils partiront sans amertume et sans récriminations. A l'appel du devoir impérieux ils ont répondu : Présent ! — Et pendant que nous prierons pour eux, que nous travaillerons pour eux, ils feront honneur au Canada, honneur à la race française que les soldats de France reconnaissent en nos s0]dats canadiens.
Ils s'en vont dans le grand bouleversement qui ensanglante le monde, ils rêvent de victoire et ils se sentent dans les mains de Dieu qui est leur père où qu'ils soient. Ils n’ont pas peur et ils se battront bien, et si hélas ! quelques-uns ne reviennent pas, ils n'auront pas 6t6 des vaincus, car ils seront partis avec la certitude que Dieu c'est la Vérité, que le Bien et la Justice c’est la vérité, que l’accomplissement de son devoir c'est la vérité, et qu'il n’y a pas de mort, mais « une porte qui s'ouvre », pour les admettre dans la meilleure vie où il n'y a plus ni guerre, ni angoisses.
PS
Précurseurs
Vous connaissez, n'est-ce pas, ces heures de lucidité, où l'âme, comme affranchie des mille liens qui l’attachent aux choses de la terre, s'élève, légère et ailée, au-dessus des petits intérêts, des petits soucis, des petites occupations ordinaires pour regarder la vie de haut et de loin, éclairée, par en dedans, d'une lumière qui se reflète sur tout ce qu'elle observe? Quelques instants, elle vit pleinement sa vie spirituelle et magnifique, et même les secrets de Dieu lui laissent deviner un peu de leur mystère.
C'est durant une de ces heures rares et bénies que j'ui cru comprendre, qu'après avoir donné notre blé, notre argent, nos soldats pour le salut du monde, nous n'avons rien fait si nous gardons une âme mesquine, sourde aux grandes voix qui appellent l'humanité à une vie plus haute et plus surnaturelle.
Je me suis souvent plu à évoquer saint Jean-Baptiste parcourant la Judée, et criant sur les routes à ceux qui le suivaient : « Préparez les voies du Seigneur, car le royaume de Dieu est proche. » Il me semble que les anges, aujourd’hui, comme le prophète, autrefois, passent et repassent au-dessus de l'humanité en disant à tous : « Préparez lea voies, car l'Esprit de Dieu vient re-
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nouveler le monde, et son royaume est proche. » Bien avant nous, la France a entendu les anges. L'Esprit s'y est réveillé, ardent et merveilleux, et les vertus sublimes ont fleuri dans des milliers d'âmes que le poids des choses matérielles écrasait. Soulevée par le danger, l'indignation sainte, l'amour de la patrie, la douleur purificatrice, l'âme de la France a ébloui le monde et ses ennemis ont dû avouer qu'ils l'avaient méconnue.
Et pendant que s'opérait ce réveil miraculeux, là-bas, que devenaient nos âmes, ici? Ont-elles eu la générosité qui fait le sacrifice régénérateur ? Je m'inceline avec admiration et attendrissement devant les mères : aussi bravement que les mères de France, elles ont donné le sang de leur cœur en souriant à leur petit qui s’en allait. Mais en dehors d'elles, je vous le demande, qui a compris que l'Esprit annoncé par les anges, l’Esprit qui doit renouveler le monde devait d’abord s'établir dans les âmes ?
Hélas ! hélas! ne semblons-nous pas ignorer, même en face de la grande misère de la guerre qui ruine l’Europe, que l’aisance, la sécurité, le luxe sont des biens secondaires qu'on peut légitimement désirer, mais pes au point d'oublier dans leur poursuite, ou notre inquiétude de les perdre, le grand drame qui se poursuit là-bas et qui affecte l'humanité entière? Notre égoïsme est si étroit et s'étaie de façon si huimiiiante que bien d’autres avec moi ont dû en rougir.
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L'Esprit qui plane au-dessus du monde et qui fait si belles les âmes dans lesquelles il souffle, c'est l'esprit de solidarité, l'esprit de sacrifice qui élève les individus au-dessus de ce qui leur est personnel et qui demande aux peuples d'être au moins aussi humains que patriotes. Est-ce l'esprit qui nous anime ?
Pendant que le sang de la jeunesse du monde ensanglante les champs de bataille que les villes s'écroulent sous les obus, que les populations affamées meurent de douleur et de misère, nous gémissons parce que le pain est gris et que la vie coûte cher. Ce n'est pas qu'il ne faudrait pas s'apercevoir de nos épreuves, mais n'oublions pas que jamais il n’y eut de guerre si terrible et tant de souffrance sur la terre.
Nous ne comprenons pas encore ce qui se passe et que Dieu ébranle le monde en l'attirant à Lui. Absorbes tout entiers par nos soucis immédiats nt étroits, nous ne soupçonnons même pas la beauté divine acquise par ceux qui ont retrouvé leur âme en permettant à l'Esprit de régner en eux et parmi eux.
Et pourtant c’est à nous aussi que les anges annoncent le royaume de Dieu et qu'ils disent de préparer les voies du Seigneur. Pour qu'il «’établisse, ce royaume, il faut que nos âmes soient délivrées de leurs petitesses, de leur égoïsme, qu'elles deviennent à la fois plus humaines et plus spiri-
RO RTE EN ten.
tuelles, plus croyantes et plus généreuses; ce sera alors le monde régénéré, et pour nous, un Canada conscient de la Beauté supérieure et qui marche vers un Idéal splendide qu'il aura appris À désirer.
Chimères
Les arhres en dentelle verte, bruissent doucement en frôlant les vieux toits, les saules de Ia rive trempent leur chevelure fine dans la rivière étincelante qui court en bavardant; dans les vergers, les arbres fleuris ressemblent à d'érormes bouquets de mariées dont le parfum grise et attendrit, et sur la route qui dégringole en pente raide, les érables flambent, roses au-dessus + du chemin blanc. Je le ‘“lescenda lento- Al ment, faisant ma petite revue intérieure, ni | évoquant des souvenirs, appelant des pen- : V s6es, cherchant une page pour vous, mos È amis inconnus et lointains.
{l Au bas de la côte, sur le perron d'une
di : maison pauvre et laide, j'aperçois de loin une petite fille qui berce en fredonnani, un objet qu'elle tient bien serré dans ses bras arrondis. Sa poupée sans doute, ou un petit chat ? Son air de sollicitude pique ma curiosité et je veux savoir. — Veux-tu des fleurs ? fs-je en lui tendant une zerbe fleurie cueillie en chemin. — Elle met un doigt sur sos lèvres 6t sans parier lève sur
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inoi se4 veux graves et doux. — Ton bébé dort ? — Oui, il est malade ! — Laisse voir, je oconuais ça, moi, les bébés malades.
lu sn à puis voyant que je ne plaisante Dee, ‘évouvre, non une poupée, maix ur ‘: e de bois tordu entourée d'un
if «1 elle manie avec des délicatesnos an de petite maman. Je me garde ourire en donnant la consultation,
ei n éoigne après avoir fait une caresse
u pate fille rose et au b6bé6 de bois.
Et vilà que j'aurzi beaucoup de choses
vou: dire et que je vous ferai admettre avec moi que nous ressemblons tous à cette enfant : nous berçons dans nos âmes des chimères et des illusions que nous cachons bien à tous, mais dont nous vivons et qui, «i peu substantielles, pourtant, alimentent nos forces morales.
O petite fille sage ! En berçant cet objet informe auquel tu prêtes ta petite âme d'enfant aimante, tu oublies que ta mère est pauvre, que d'autres fillettes ont de belles poupées qu'e:es aiment moins peut-être que tu n'aimr: ce bout d: branche trouvé au bord du fo. ….
Et nous, eu donnant à nos pauvres chimères la vie de nos grands espoirs, nous oublons le vide que laissent toutes les déceptions. Combien de cœurs blessés verraient en eux s'éteindre toutes les lumières si l'illusion rec.$ée, qui ne demeure pr mais revient toujours, n'acvrochait, au-dessus des cendres du passé, tour Î+s espoirs de
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l'avenir, gardant au cœur sa chaleur et à l'âme sa vie ardente.
Et c’est dans les cœurs restés jeunes, dans les âmes bien vivantes que vit l’adorable confiance dans les choses de la vie que donne aux âmes le culte de la beauté. Tôt ou tard, prises par ce besoin de beauté, elles sont emportées d'un vol puissant vers la Vérité plus belle que les chimères, vers l'Espérance divine qui recule les illusions comme de vains jeux d'enfants, qui ont eu leur utilité à leur heurt, puisqu'elles entretenaient la flamme et préparaient la vie intérieure qui n’éclôt jamais dans les cœurs atrophiés.
Ces pauvres cœurs ont accepté sans luttes le vide et la désolation, ils se sont trop resserrés, trop attristés sans résultat pour personne, ils n'ont jamais su comme les enfants de bois sont bienfaisants et secourables !
Le clocher de Saint-Pierre les Becquets
Je ne viens pas à Saint-Pierre les Becquets sans retomber sous le charme de sa petite église d’un style si harmonieusement simple.
Ici rien de heurté, rien de tarabiscoté : elle est une prière et elle est un chant. Elle se dresse fière et fine au-dessus du grand fleuve, et elle semble une âme en extase dans un