PARA LEE VENESNMNES SENS
Tout en s’élevant contre la culture intellectuelle des femmes, elle se laisse voir tellement pénétrée de l'esprit de son siècle, qu'on ne peut s'empêcher de sourire de la contradiction qui s'impose entre cette intellectuelle et ses théories simplistes. Mais sa psychologie est remerquable, et jamais la femme et les femmes n’ont été analysées avec une telle pénétration. Rien n'échappe à sa finesse et à sa perspicacité. Elle le dit elle-même et c'est vrai: « Je les ai toutes vues, interrogées et lues, comme nul homme ne les voit, ne les interroge et ne les lit. J'ai reçu de ces confidences qu'on n'’échange que de femmes à femmes et dont la portée s'étend encore sous ce regard maçonnique avec lequel nous nous considérons les unes les autres et déchiffrons cette écriture secrète, intelligible aux savantes comme aux ignorantes, dans laquelle les plus bête- comme les plus fines expriment leurs impressions intimes, tandis que devant ces signes mystérieux, les hommes les plus intelligents demeurent ahuris avec le même visage stupéfait. Je les connais toutes, avec les détails de leur histoire, ceux qu’elles m'ont racontés, ceux qu'elles ne m'ont pas confiés et ceux qu'elles m'ont présentés sous un jour faux :
car je suis femme comme elles, et fille de la même époque. »
Elle à raison, son observation tient du prodige et son livre est l’un des plus captivants que je connaisse. Il donne le désir de lire ceux qui le suivirent et que maiheureusement je n’ai pu me procurer.
Le grand accordeur
Dans l'église où je suis entrée, hier, on accordait l'orgue, et avant d'arriver à la note limpide qui n'hésite ni ne tremble, l'instrument gémissait et criait comme un être torturé. Et j'ai pensé que nos âmes ressemblent étrangement aux orgues, et que la vie est chargée de nous accorder et de nous harmoniser. Pour nous amener au point exact où toute notre âme donne la note juste, un long travail se fait, et une à une, chaque corde de notre cœur est travaillée et tendue, pendant que nous vacillons et faussons, jusqu’au jour, où grâce à l’action de la vie et à notre bonne volonté qui accepte de se mettre dans la volonté du grand accordeur, rien ne détonne et l'harmonie est atteinte.
Car pour les âmes comme pour les orgues, la perfection ne s'obtient qu'à travers les imperfections. Notre volonté et notre caractère ne progressent qu’en luttant constamment contre le mal et le désaccord qui existent en nous et hors de nous.
Si nous comprenions mieux ce travail de la Vie, nous accepterions plus doucement d'être montés par elle au diupason voulu, et prêtant le concours de notre volonté à la persévérance de l’accordeur, nous deviendrions plus rapidement des instruments
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supérieurs qui oublient dans l'harmonie sereine toute la souffrance qui l’a précédée.
Dans les réflexions qui suivirent ce rapprochement, je voyais le rôle tout puissant de la volonté dans notre coopération au grand travail de la Vie en nous. La volonté, nous ne pouvons rien sans elle, et combien de faibles croient la posséder! C'est qu'ils la confondent avec l'impulsion ou la passion, élans aveugles que leur véhémence même fait passagers et nuisibles.
Pour savoir vouloir il faut certainement savoir réfléchir et raisonner, mais suffit-il d'être intelligent et d'avoir du jugement peur avoir de la volonté?
A ce compte, quand nous connaîtrions la vérité, nous serions assurés d’y conformer notre vie et, ce n'est pas, hélas! ce qui arrive. Nous pouvons raisonner admirablement et agir très mal. Nous le constatons en nous avec tristesse, et chez les autres avec une satisfaction amère qui nous console de la contradiction évidente entre nos beaux discours et notre vie médiocre.
Que d'êtres intelligents ont la nostalgie du bien et du beau et voient s’écouler leur vie vide, stérile, triste de toute leur impuissance à réaliser leurs aspirations, et cette impuissance vient de la faiblesse de leur volonté.
Elle est rare la volonté éclairée et forte qui se possède elle-même. Sile caprice et la légèreté ia détruisent chez les femmes,
n'est-ce pas la lâcheté qui empêche les hommes de la laisser régner en eux ?
Ils prétendent à plus de connaissance et de jugement que nous? Cela leur sert-il à avoir plus de volonté éclairée et forte ?
Savent-ils plus énergiquement dire non à ce qui est défendu, oui à ce qui est commandé?’ Comprenant mieux la vérité, y confo:ment-ils davantage leur vie ?
Pas plus que les femmes ils ne savent vouloir, et même, plus que les femmes, ils ne veulent pas vouloir! La plupart se laissent aller au gré de leurs passions sans lutter contre les courants mauvais. Et voilà pourquoi dans le monde, il y a tant de vies médiocres et manquées. Ce sont les faibles qui laissent commettre les injustices criantes sans s’émouvoir et sans piotester; ce sont les faibles, qui sans être méchants, agissent cruellement, et déçoivent tant ceux qui ont le droit de compter sur eux. Ils laissent faire les autres, ils se laissent faire, et les ruines s'accumulent autour d'eux. Dans leurs moments de repentir, ils ne peuvent que murmurer :
«c'est plus fort que moi ! je n'ai pas pu frire autrement ! »
S'ils étaient sincères ils avoueraient qu'ils ne l’ont pas voulu.
Au hasard de la vie ?
«Que voulez-vous ! je vis au hasard de la vie.» Ces mots dits avec tristesse, par cet ami, dans le tramway, m'obsédèrent quand il fut parti. Ils étaient tombés dans ma propre tristesse à la manière d'une pierre lancée dans l'eau dont les cercles vont s'étendant toujours plus loin, et, tout le long de cet interminable parcours, je pensai à nos vies si remplies d'inconnu et de hasard.
Nous allons quand même, comme si nous étions maîtres de notre destin, faisant sans nous lasser des projets inutiles et des rêves jamais réalisés, nous heurtant et nous meurtrissant aux grands murs de l'impossible.
Nous rencontrons également des joies imprévues, et nos heures tristes sont traversées soudain par de grands rayons lumineux qui éclairent le chemin et relèvent le courage.
Nous marchons ainsi vers un but et nous en atteignons un autre, observant avec surprise autour de nous des faiblesses inexplicables et des héroïsmes insoupçonnés, des mesquineries déconcertantes et des générosités admirables; nous subissons les égoismes, et nous acceptons les dévouements, toujours étonnés de l'inconnu que nous rencontrons dans ces âmes Puis un jour vient, où nous nous étonnons nous-mêmes. En
nous penchant au-dessus des abîimes que nous n'avions jamais sondés, nous y voyons des sentiments si étranges, que nous ne nous reconnaissons plus : nous cédons à des impulsions si nouvelles, nous faisons des actions qui ressemblent si peu à nos pensées habituelles, que nous avons l'impression angoissante d'être vraiment les jouets du hasard de la vie qui nous pousse, nous mène et nous domine.
Avoir éprouvé une seule fois cette détresse de nous juger inférieurs à nous-mêmes, c'est avoir touché le fond de la :nisère humaine, car, autant nous nous pardonnons aisément les fautes où nous entraînent nos penchants naturels, autant nous sommes humiliés de nous être démentis, d’avoir été différents et au-dessous de ce que nous croyions être.
Perdre confiance en soi, c’est infiniment triste mais cela peut toutefois être un bien. Car toucher le fond de sa misère et la repousser vigoureusement du pied, c'est remonter d'un bond vers la lumière, et à cette lumière nous saurons mieux regarder la vérité : la vérité de notre âme et la vérité de la vie.
Ce n’est pas vrai que nous sommes les jouets du hasard. Nous ne choisissons ni notre milieu, ni le cadre où nous évoluons; nous dépendons d'événements et d'accidents incontrôlables, mais il y a une part de notre vie qui dépend uniquement de nous, et toutes nos erreurs, explicables par ces choses qui ne dépendent pas de nous, sont cependant imputables aux défaillances de nos volontés.
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Cette admission faite une fois pour toutes nous arme contre les surprises et contre l'illusion si chèrement entretenue de l'irresponsabilité due au hasard qui gouverne notre existence.
Notre faiblesse trouve son compte dans cette doctrine, mais l'admettre c'est croire à l'injustice et à la dureté de Dieu qui nous jetterait avec insouciance sur la terre pour être menés par les forces aveugles, bonnes ou mauvaises, parmi lesquelles le hasard nous fait vivre.
Croire cela et endurer certaines heures d’agonie est impossible et fait comprendre les pires désespoirs.
Comme c'est bon et plus simple de croire à l'Amour qui gouverne le monde, au mystère que nous comprendrons un jour, au commandement divin, le seul, celui qui sauve : le commandement de l'Amour qui embrasse et comprend tous les autres.
Protestation
« Ah ! madame Fadette, c'est facile quand on est tranquillement assise à son bureau, de prodiguer les bons conseils aux jeunes femmes : «souriez à vos maris grognons; ne vous croyez pas mulheureuses parce que vous avez beaucoup d'enfants: soyez économes et travailleuses; que votre mari ne s'aperçoi-
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ve pas de vos ennuis; sacrifiez-vous sans cesse. ..et vous serez heureuses ! » O madame, il est bien chimérique le bonheur que vous créez, avec votre plume active, au moyen de devoirs accumulés les uns sur les autres ! Mais n'avez-vous jamais pensé qu'il finit par y avoir tant de devoirs, et de formes si disparates, que l'équilibre est rompu, et qu'ils s’écroulent en écrasant celle qui a eu la présomption de les accepter tous ?
Vous dites des choses sages : à les lire, elles paraissent la vérité facile à vivre, mais la réalité est plus vraie encore, et aucune jolie phrase ne l’empêchera d'être dure et, dans certains cas, d'une injustice révoltante. La réalité, c'est ma vie et celle de tant de jeunes femmes sacrifiées à la légèreté, à l'égolsme et à l'immoralité des hommes qui nous ont épousées par caprice et qui nous délaissent pour satisfaire de nouveaux caprices.
Ils viennent à la maison pour y manger et quelquefois pour y dormir; ils fréquentent leur club, les buvettes, et autres lieux encore moins respectables. Leur travail leur donuerait de quoi faire vivre leur famille dans l'aisance, mais ils prennent la part du lion pour leurs plaisirs, et ils crient ensuite à l'extravagance quand il leur faut pourvoir aux nécessités de la famille. Leur femme travaille plus qu'aucune servante ne consentirait à le faire même pour un salaire élevé, mais elle n’a jamais un sou à elle, et il faut qu'elle mendie de son mari l'argent qu'elle doit au boulanger et au laitier. Du matin
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au soir elle travaille, et elle passe bien des nuits sans sommeil À prendre soin de ses petits enfants; elle ne se trouverait pourtant pas malheureuse si elle était aimée et si son mari était bon pour elle. D'ailleurs, elle ne se plaint pas, c'est lui qui est la victime. Sa maison est mal tenue, son argent est gaspillé, les enfants crient le jour et la nuit parce qu'ils sont ral élevés et mal soignés! etc., etc.
Et ce féroce égoïste devient si fatigué de toute la lassitude de sa femme qu'il sort sans cesse pour se distraire et qu'il voyage pour se reposer. Sa femme maigrit et s'épuise; il ne le voit pas, ou plutôt, oui, il remarque qu'elle enlaidit et il le lui fait entendre. Quand, par hasard, ils sortent ensemble, il ne la trouve pas chic, et il lui signale madame X, qui est élégante et jolie, elle. Notez bien qu'il ne décolère pas quand sa femme lui demande de l'argent pour sa toilette, et que celle qui vous écrit n'a rien acheté pour s'habiller depuis dix-huit mais. Elle ne s’en plaindrait pas, si son mari ne lui reprochait pas son manque d’élégance. Ce que je vous demande, chère madame Fadette, c’est que les hommes aient leur part de vos bons conseils. Dites-leur donc que la jeune fille dont ils ont fait leur servante était heureuse et choyée chez elle, qu'elle a eu confiance en eux quand ils promettaient de la rendre heureuse. Elle accepterait joyeusemont les ennuis inévitables de la vie conjugale si elle était la com-
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pagne protégée et respectée et si de bonnes paroles remplaçaient les g’ogneries perpétuelles. Dites-leur done qu'il ne suffit pas à une femme d'être logée, nourrie et pas battue pour être heureuse. Dites-leur donc qu'ils ne supporteraient pas un mois la vie qu'ils font à leur femme depuis des années !
… Me croyez-vous une révoltée? Vous vous tromperiez... j'endure, j'endure, et quand je n'aurai plus la force d'endurer, je me laisserai mourir avec un grand soulugement. Mes enfants?... ce sont des garçons, ils se tireront d'affaire... comme leur père ! Il ne se fait pas de misère, allez !
Vous pensez que je déteste mon mari? Il n'en vaut pas la peine : je le méprise pour sa lâcheté, sa veulerie, ses mensonges, sa mesquinerie. Il n'a ni cervelle, ni cœur ; c'est un mannequin bien mis qui fait la roue sur les boulevards pour se faire admirer des femmes qui lui ressemblent.
Madame, ce n’est pas de la littérature ce que j'écris là, c’est mon cœur qui vous crie son indignation et sa misère : c'est la première fois et probablement la dernière, qu'il prend une si grande liberté, il faut l'excuser et en avoir pitié pendant qu'il retourne s'enfermer dans sa coquille. »
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La poignée d'argile
Le vent furieux et fou, dont les longs crescendos emplissent la cheminée de plaintes lamentables, ressemble à d'autres vents de mars lointains, ils évoquent l'image d'une petite fille, pelotonnée en rond, comme une chatte paresseuse, dans un fauteuil immense, elle lit de vieux contes anglais, et l'un d'eux pénétra un jour dans sa mémoire et #'y blottit dans un coin d'où il surgit, aux heures grises, où lasse, mécontente de soi ou de son sort, on est disposée à critiquer les dispositions de la mystérieuse Providence.
Ce conte que je n'ai pas inventé, est devenu mien cependant par l'usage que j'en ai fait. Je veux vous le dire, et plaise à Dieu, que pour vous comme pour moi, il éclaire parfois les parties sombres de votre âme où se groupent en murmurant les questions angoissantes.
Sur les bords d'une rivière, il y avait une poignée d'argile : c'était de l'argile commune et lourde, mais elle était remplie d'orgueil, et elle rêvait d'emplir le mone de sa gloire. quand on aurait découvert sa valeur. Elle vivait dans cette attente. Elle avait vu si souvent les arbres secs se garnir de feuillage, les plantes se couvrir de fleurs, la terre noire se parer de verdure ! Muette et désolée, la poignée d'argile avait assisté à
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ces transformations, elle avait entendu ces voix triomphantes chanter duns le soleil, et elle se ronsolait en se disant : « Mon heure viendra... je deviendrai balle aussi un jour !»
Il arriva que l'argile fut prise vt em portée dans un tombereau rempli d'autre urgile.
Après un voyage pénible, on la jeta dans un immense mortier où elle fut roulée, pétrie et écrasée. Au milieu de cette torture, elle était soutenue par la pensée qu'une beauté sortirait de sa souffrance. Mais elle pensa mourir quand elle fut saisie par une meule qui la faisait tourner si rapidement qu'elle avait la sensation de s'éparpiller er atomes. Mais non, un pouvoir étrange la muintenait, la façonnait, et à travers son étourdisseme at elle sentit qu'elle se modifiait, qu'elle prerait une forme.
Hélas, à peine cet espoir était-il né, qu’une main brutale la glissa dans un four où la chaleur pénétrante, horrible, était plus intense que toutes les chaleurs de tous les étés réunis qu'elle avait endurées au bord de la petite rivière fraîche où elle s'était trouvée si à plaindre !
Elle ne perdait pas courage cspendant, et elle éprouvait une confiance grandissante dans sa gloire future : « Puisqu'on se donne tant de peine pour moi, c'est que je deviendrai belle, »
La cuite terminée, elle fut sortie du four et déposée sur une planche, au bord d'u ruisseau ni profond, ni limpide, mais assez
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clair, toutelois, pour refléter les objets qui s'y miraient.
Et ale : la poignée d'argile s'aperçut dans sa for: « nvuvelle la récompense de sa patie *, ,n on nee, le terme de son ambition ct de 3 da espoirs ! — Elle 6tà n: ,tu erre! Un misérabl: ic et bête !
Indie & de ñré elle cria à son créa-
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Lez jour p. crc: t, des jours de tristesse amère : -hvoite, et un soir, le pot à fleur fui ni d: terre humide, et une
vilaine petite boule, sèche comme une chose morte, fut placée avec soin au milieu de cette terre noire et collante. Nouvelle indignation aussi vaine que ies autres.
Bientôt, porté dans une serre, il fut récon- {orté par le bon soleil, et il vit qu'on s’occupait de lui avec sollicitude... et peu de jours après, il son.it frémir en lui comme un espoir de vie nouveile : il ne comprenait pas ce que c'était, mais il était moins malheureux.
Les jours passèrent, et ‘s poignée d'urgile, sentant toujours l'ét.r1ge palpitation savait qu'enfin elle vivait.
Un matir, elle vit autour d'elle des figures émerveillée:; des murmures d'admiration la tirèrent de sa bfate tranquillité. Se penchant vers un autre pot à fleur elle lui dit : « Pourquoi me regarde-t-on avec tant de
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que la neige et son cœur brille comme un or pur. Cette fleur est une merveille et sa racine est dans ton cœur. »
Alors la pauvre poignée d'argile fut heureuse. Elle avait subi tant d’humiliations et de douleur qu’elle n'avait plus d'orgueil. Elle n'était pas la Beauté, mais elle avait contribué à la faire croître et fleurir... et elle comprenait son utilité. Détachée d'ellemême, elle se complaisait dans la magnificence de la fleur royale sortie de ses propres abjections.
« Tout est pour l'Amour »
En cette saison, le crépuscule qui se prolonge sur la terre glacée est d’une tristesse étrange. Cette fin de jour eu cette fin d’hiver, qui semble interminable, donne comme un frisson de mort, et l'ombre qui envahit la maison se répand aussi dans nos âmes, et toutes enténébrées elles ont la sensation d'un vide immense qui ne peut être comblé.
Dans cette angois: e qui passe, si une amie arrête à notre porte, on la bénit de nous avoir tirée en haut dans la lumière qui réchauffe et rassure.
Et hier, je bénis, dans mon cœur, la chère visiteuse qui m'apportait son âme claire et forte.
Toujours en mission charitable, elle ne parle guère que des détresses secourues, et
de toutes celles, hélas! qui attendent de l’aide.
Par quel miracle, alors, fait-elle renaître le courage et réveille-t-elle l'activité en faisant défiler devant nos yeux la lamentable procession des misères, des abandons, des déchéance: et des désespoirs ? — Comme l'une des plus douces héroïnes de Dante, elle est «une dame aux yeux de pitié »; elle sait communiquer non seulement sa compas: on, mais le désir de contribuer avec elle à soulever les fardeaux qui écrasent les malheureux. En primitive que je suis, je pense en images, et pendant qu'elle me parlait, j'ai vu on âme habitée par la Pitié et la Bienfaisance qui la tiennent toujours occupée et ne lui permettent jamais de savourer sa tristesse, et j'ai vu, presque aussi distinctement, d’autres âmes inquiètes, remplies de fantômes, regrets, souvenirs, rêves fous : ils errent sans but, apparaissent et g'évanouissent au caprice des heures, en leissant les cœurs las et désemparés.
J'ai dit à mon amie : — « J'envie votre sérénité; comment pouvez-vous avoir tant pitié de ces misères sans vous en affiger ?
Elle me répondit ces mots étonnants : « Parce que je sais la joie qui en sortira...» et elle continua presque L. :: « Autrefois j'ai lu la vie d’une sainte à qui Dieu dit un jour : « Tout est pour l'Amour... ne t'inquiète « pas, tout finira bien.» C'est devenu ma devise et mon acte de foi. »
76 LETTÉHES DE FADETTE
Simple et douce, elle ignore sans doute qu'elle m'a révélé une sainteté que je ne soupçonnais pas, car vivre cette devise c'est accepter et bénir les pires épreuves.
J'installai ma sainte au coin de mon feu, et pendant que nous devisions, je cherchais l’auréole dorée au-dessus de sa jolie tête pensive.
Vaguement j'avais espéré pénétrer un peu l'intimité de son âme entrevue une seconde À travers ses paroles merveilleuses, mais je n'osai questionner et elle ne paraissait occupée que des grandes flammes qui dévoraient le bois.
Elle est partie mais sa devise a laissé un sillage lumineux que rien n'effacera de mon ciel. Il ne faut qu’un mot parfois pour éclairer la voie et réveiller les anges endormis.
Ce mot de mon amie est un trésor inconnu encore, mais en en cherchant le secret et les richesses, peut-être les longs crépuscules blafards n’auront-ils plus le pouvoir d'assombrir mon âme !
En cage
C'était sa plus récente fantaisie, cette volière, où sept petits oiseaux effarouchés passaient par toutes les phases du désespoir. Pris dans les bois, par des gamins bien peyés, ils n'étaient pas encore revenus de leur
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effarement. Les uns, tout renflés dans leur plumage, ne bougeaient pas de leur perchoir, pendant que les autres voletaient éperdument, se meurtrissant, perdant leurs plumes ou se cramponnant désespérément aux barreaux de la cage.
Toute souriante, elle montrait son acquisition et je regardais avec tristesse, sans parler; devinant ma pensée, elle s’écria :
« Oh ! ils s'habitueront... ils ne seront pas malheureux longtemps...» Quelques-uns peut-être, mais les autres y perdront leur vivacité, leur chant et leur joie d'oiseau libre.
Et pendant que se déroulait le verbiage sonore et vide de la jeune femme aux oiseaux, j'avais des visions d'âmes humaines prisonnières dans les cages qu'elles se sont faites ou dans lesquelles on les à enfermées.
Il yen a... et je ne parle pas ici de celles qui sont heureuses de leur captivité, mais des autres, des pauvres autres !
Par leur nature, ces âmes sont faites pour terdre vers tout; elles n’aboutissent à rien, parce qu’elles se heurtent sans cesse aux parois de leur prison. (Comme les pauvres petits oiseaux de la volière, elles s'épuisent en révoltes stériles ou s’assoupissent dans une morne résignation.
Elles comprennent tout, elles sentent tout, mais elles ne peuvent ni dire ce qu’elles ont vu, ni crier ce qu'elles ont entendu, ni reproduire ce qu’elles ont senti.
Elles aiment tout : les humbles brins d'herbe, les grands lys fiers, les fleurs de
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pourpre et les fleurs d'or, la mer qui fredonne dans le soleil ou la mer qui se lamente dans la tempête, les nuages mobiles aux couleurs toujours changeantes. Elles aiment l'humanité : les petits à cause de leur faiblesse, les souffrants à cause de leur douleur, Îles égarés et même les méchants, à cause de leur âme qui peut toujours sortir de son erreur et se délivrer de son péché. Elles aiment tout, et à leur amour, grand comme l'univers et comme l'humanité, ni la nature, ni l’humanité ne savent répondre.
Elles sont capables de tout, même d’héroïsme, et n'importe qui accomplit mieux qu’elles la moindre besogne pratique rend plus facilement Je moindre service et supporte plus allègrement la moindre contrariété.
Comme elles sont malheureuses les âmes prisonnières ‘ Qu'elles soient enfermées dans l'enceinte étroite des sciences et des philosophies tout humaines, ou captives de leur égoïsme ou de celui des autres; qu’elles soient enchaînées par leur timidité ou gardées par des volontés despotiques, comine elles sont à plaindre !
Des rêves trop grands pour que jamais ils puissent devenir réalités, obsèdent sans la vouloir jamais quitter, leur âme qu'ils torturent de douloureux frissons. La hantise du mieux les étreint d'une inlassable emprise. La vie a beau leur crier : «Tu n'iras pas plus loin, contiens ton ambition,
ta tendresse, ta soif de savoir, ta frénésie de
vivre, » leurs désirs refusent de s'arrêter en route : vaincus dès qu'ils essaient de se traduire, vaineus une fois, dix fois, cent fois, ils ne cessent pas d'affirmer leur puissance, mais leurs défaites répétées paralysent Les énergies mises à leur service et usées à d'impossibles luttes.
Le dégoût de l'effort s'installe alors en eux pour y consommer son œuvre de ruines, et une douleur accablante pèse sur leur existence. Ils passent inutiles, grands quand même, et douloureux, faisant les gestes de la vie ordinaire, et sans mourir de la torture qui les ronge au dedans d’euxmêmes.
Madame, donnez la liberté à vos oiseaux, et que le bon Dieu délivre les âmes captives.
Les Mères
Dans l'église sombre, je suis entrée transie, triste de toutes les tristesses rencontrées et partagées. Je me suis approchée de l'autel de la Vierge. Douce et blanche, elle élevait dans la lumière l'Enfant divin, et elle semblait se pencher sur les femmes agenouillées devant elle. Quelques-unes pleuraient et à chaque instant un cierge nouveau, allumé par une main pieuse, joignait sa flamme à celles qui s’élevaient en grésillant. « Gardez nos fils ! » Je devinais ce cri 6perdu des
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tendresses désolées : l'église était remplie de ce désespoir si longtemps contenu, caché, et qui jetait enfin sa plainte là où l'on peut pleurer librement,
Pourtant, une à une, elles s'en allèrent, laissant leur cierge prier en brûlant, et leur prière pleurer devant la Vierge: elles s'en allèrent, le cœur lourd mais prêtes à sourire afin de laisser à leurs aimés tout leur courage. Et presque seule dans l'ombre du temple, je ne pouvais que répéter ces mots :
« Mère! Mère! Aie pitié des Mères ! »
[1 y en a tant à qui l'on prendra leur fils pour les jeter dans la mêlée horrible. Elles frissonnent déjà du froid que leurs petits endureront, de la terreur qu'ils connaîtront, elles ont peur de la haine qui les jettera.
enragés, sur les ennemis; elles les voient blessés, seuls sur les champs de bataille abandonnés, ou tués et enterrés si loin d'elles.
Cette désolation, d'autres mères l'ont connue et acceptée généreusement. C'est vrai... mais une force qui nous manque Îles animait, les grandissait : l'amour de la patrie attaquée et envahie.
Ici on demande aux mères ul héroïsme désintéressé que n'aide pas même la conviction que notre sacrifice soit nécessaire.
On nous force à donner ce que nous avons de plus précieux Sans même nous dire merei !
Au contraire, on s'étonne et on se scandalise de notre peu enthousiasme pour aider la puissante, la riche et l'arrogante Angle-
terre. Et notre souffrance s'empreint d'une amertume qui fait saigner notre cœur.
Et cependant, dans ce désarroi où nous jettent les circonstances tragiques actuelles, il faut nous ressaisir, être courageuses et généreuses, oublier les causes immédiates du malheur qui nous frappe et voir le but de nos grands renoncements, du don cruel du sang de nos cœurs.
C'est un honneur pour nous d’avoir préparé nos fils aux tâches viriles, de les avoir accoutumés à l’idée de l'effort, de la lutte, des sacrifices héroïques, Ils comptent sur nous qui les avons faits généreux et braves, pour les aider à demeurer fermes au moment de l'épreuve : ne les désappointons pas.
O mères qui pleurez, les anges recueillent vos larmes et elles retomberont en bénédictions sur ceux qui s'en vont, après tout, combattre pour la bonne cause, sur la terre bénie de France où ils se sentiront un peu chez eux. Votre courage augmentera leur bravoure et ils soutiendront l'honneur du nom canadien déjà couvert de gloire avec ce que vous avez de meilleur et de plus fort dans vos âmes de femmes.
Balançoire Je donnais des sous à un mendiant, et
ma compagne me dit: Vous encouragez la paresse. — En êtes-vous certaine ? Moi,
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… : RC + de de Manet
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je suis sûre qu'il a faim. — Elle me fit un petit discours odieux et sage, et dès que je le pus, je m'empressai de la quitter et je revins toute seule en méditant sur son point de vue qui n'est pas le mien.
C'est qu'il n'y a presque pas d'actions, — en dehors de celles que la morale réprouve absolument, — qui ne puissent se réclamer d'un devoir. Si l'on donne un sou à un pauvre, on satisfait à la charité, si on le Jui refuse, c'est pour ne pas encourager la paresse, et l'avare se retranche avec bonheur derrière l'intérêt public. Le désir de la paix mène aux plus lâches complaisances; le désir de justice remplit une maison de réclamations, de querelles, de l'insupportable tumulte d'une conscience perpétuellement indignée. Combien de gens font du mal en faisant le bien hors de propos, et combien se retranchent derrière une vertu inflexible et austère pour manquer à toutes les lois de la charité.
Toutefois il est évident que souvent un devoir paraît s'opposer à un devoir, qu'il y a un choix embarrassant à faire et que s'il est fait sans discernement, nous agissons mal avec la meilleure intention du monde.
Ce sont là des erreurs communes dont nous souffrons nous-mêmes, dont nous faisons peut-être souffrir les autres, parce que, pour faire le bien, il ne suflit pas de le vouloir et d'être bon, il faut avoir assez d'intelligence pour comprendre toute la portée de nos paroles et de nos actes et pour prévoir
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les conséquences de rotre zèle souvent inter pestif.
A côté de ceux qui sont sincères et inintelligents, et par conséquent excustbles, il y a ceux qui couvrent leurs actions laides du nom de Devoir.
Et c'est au nom de la morale et par !'inflexible rigueur de leur conscience si pure que sont perdues à jamais des réputations jugées d'après des apparences et des racontars.
O les honnêtetés féroces et les vertus sans pitié, qui font plus de mal que les vices qu'elles condamnent! — Quelle hauteur d’orgueil établit souvent, entre deux femmes, toute la distance qui séparait le pharisien du publicain!
Comme ils rougiraient, ces hypocrites, drapés dans leurs fausses vertus, si nous découvrions dans leurs vilaines âmes, le mélange de sentiments bas, coalisés avec le mot de Devoir, qui fait pencher la balance contre le devoir infiniment plus simple de la charité!
Ne semble-t-il pas qu’une justice qui fait tort à la justice ne soit qu'une iniquité?
La justice, qui contredit à une autre justice, ne peut plus être lu justice, il me semble.
Et lorsqu'un devoir est vraiment en conflit avee un autre, ne faudrait-il pas, pesant le pour et le contre, se décider pour l'accomplissement de celui d'où résuite le moindre mal pour autrui? Nous le devinons d'instinct, notre lâcheté en a peur, et notre choix est généralement dirigé par notre égoïsme.
84 LETTRES DE FADETTÉE
Je philosophais ainsi, À ma façon, pendant que les feuilles tombaient dans l'ombre envahissante et douce de cette fin de jour, et je me disais que c'est bien difficile de vivre, d'être content de la vie et de soi !...
Causer
La longue journée de dimanche se traîne...
je voudrais pousser sur le temps pour le faire avancer, et c'est fou, puisque avec tant d'autres, j'ai peur de ce que nous réserve lu fin de la semaine.
Sur la table s'empilent revues et journaux :
il y en a de toutes les couleurs, ils renferment les opinions les plus opposées, et chacune prétend être l'unique bonne ! Nous lisons ceux qui reflètent nos propres idées afin de nous prouver encore que nous pensons juste.
Nous lisons les opinions adverses pour rager un peu, savoir de quoi il retourne, et pouvoir mieux discuter à l’occasion.
Trop de lecteurs pensent que ces articles écrits par des professionnels payés pour dire ceci ou le contraire, remplacent avantageusement la peine qu'il faudrait prendre pour remuer ces mêmes idées entre personnes qui en ont étudié tous les côtés. Et pourtant, rien ne vaut la conversation de gens renseignés, sincères, assez respectueux de la liberté des autres pour permettre l'expression d'idées différentes des leurs sans