LETTRES DE FAI ETTE
grands poètes anglais et qui fut ia femme d'un poète, Robert Browning : il l'adora et reconnut sa supériorité avec une générosité peu banale.
Monsieur Barrett, le père d'Elisabeth, perdit sa femme quand ses enfants étaient jeunes : Elisabeth était l'ainée de plusieurs filles. Elle était maladive et fut souvent immobilisée sur une chaise longue. Elle acquit une forte culture classique, et elle se mit à écrire des vers en le cachant à son père vieillard sévère, froid et irascible, dont ses enfants avaient grand peur. Ce père tyrannique leur défendait de sortir, de recevoir des visites, de prendre leur part des plaisirs de leur âge, et il leur avait signifié sa volonté de les empêcher de se marier.
I avait donc banni l'amour de chez lui, mais l'amour, en tapinois, s’y introduisait, Les fiançailles s'y nouaient en cachette: les mariages étaient des fuites accomplies avec la complicité aveugle et muette des sœurs qui attendaient dans leur prison la venue de leur libérateur.
Une à une, les petites sœurs s'en allèrent, et El‘sabeth devenait célèbre dans le monde des lettres, pendant que sa vie s’écoulait solitaire et monotone dans la maison de son père. Un jour, elle envoya un recueil de ses vers à un poète qui se mit à l'aimer d'amour sur la foi de sa poésie doni il était enthousiaste. Ils se rencontrèrent ct la vieille et belle et toujours nouvelle histoire réecommença. is s’aimèrent d'un bei amour
qui ne devait mourir qu'avec eux. Pendant vingt mois ils se virent et s'écrivirent en grand mystère, puis ne pouvant vaincre l'opposition du vieux toqué qu'était Monsieur Barrett, ils s'épousèrent clandestinement, le 12 septembre 1846.
La correspondance des deux amoureux fut publiée en 1899, et jamais je n'ai lu de plus exquises lettres d'amour que celles d'Elisabeth : elles suffiraient à l'illustrer : elles renferment des trésors de tendresse délicate et douce et elles sont en même temps si spirituelles, si gracieuses, si judicieuses que chacune est un petit chef-d'œuvre.
Lui est un peu lourd, un peu prétentieux, mais on lui pardonne ces défauts de style on faveur de l'amour profond et sincère qu'il ne cessa d'avoir pour sa charmante femme.
Elle mourut en Italie où ils s'étaient fixés après leur mariage et c'est à Florence qu'ils reposent tous les deux sous une colonnade de marbre blanc.
Les perles
Lie perle, dit la poésie orientale, c'est une goutte de rosée solidifiée, c'est une larme imbibée d’un rayon de soleil.
Cela semble faire venir de bien loin le préjugé qui fait regarder les perles comme un sinistre présage, comme un cadeau de mauvais augure.
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Pourquoi cette signification a-t-elle domié quand il y en a tant d'autres? Les peries, dans l'Évangile, sont présentées, là, comme emblèmes des choses saintes, ici, comme emblèmes du bonheur éternel :
« Un homme cherche des perles, de bonnes perles. Il en trouve une, il reconnaît qu'elle est bonne, qu'elle est précieuse: il s'en va, il vend tout ce qu'il possède et il l'achète ...@t il ne l'a pas payée trop cher, car la perle précieuse c'est le ciel, c'est Dieu même... »
« Et le vrai prix de cette perle, dit saint Augustin en commentant ce texte, ce n'est pas seulement tout ce que nous possédons, c'est nous-mêmes: car c'est seulement quand on s'est donné soi-même, qu'on ne peut pas donner plus. »
Il est étrange que malgré leur éclat chatoyant, leur grâce, leur beauté délicate et fine, on hésite tant à donner des perles à une fiancée.
Elles sont des symboles de larmes... mais est-il besoin d'une bague ou d'un collier de perles, pour présager que la fiancée pleurera dans sa vie nouvelle? Vous le savez bien, vous tous qui vous obstinez à lui chanter l'éternel mensonge. Donnez-lui des perles, et laissez-lui soupçonner les larmes possibles, donnez-lui des perles. car elles sont aussi un symbole de pureté par leur blancheur, leur éclat translucide, leur facilité à s’altérer et les précautions qu'exige leur
parfaite conservation, En donnant À la
petite flancée des perles blanches et douces comme elle, ne lui laissez pas trop ignorer la réulité vers laquelle elle marche, les yeux bandés et le cœur joyeux. Dites-lui d'être heureuse, parce qu'elle aime, mais diteslui d'être forte parce que toute sa noblesse, toute su grandeur consistera dans l'acceptation simple de sa vie telle que Dieu la veut, et Dieu la veut, bien souvent, hélas!
remplie de larmes, et il faut croire que les larines ennoblissent les vies et embellissent les âmes.
Il faut bien le croire, puisque les femmes qui n'ont pas pleuré ne sont ni bonnes, ni indulgentes, ni compatissantes comme celles qui ont souffert. N'ayons pas peur, pour les petites fiancées que nous aimons, des larmes qui feront d'elles des mères dont la tendresse est inépuisable, et des femmes qui savent tout comprendre. Et donnons-leur des perles, et souhaitons que leurs larmes ressemblent à des perles, et que, suivant la définition orientale, elles soient imbibées d'un rayon de soleil.
Le mystère
Certains moments de notre vie se détachent en relief sur la trame tout unie des jours tous paroils. Il ne s'est rien passé... si ce n'est rien, de voir vivante, une vérité
vague qu'on laissait indolemment flotter autour de soi.
L'heure que j'évoque ce soir m'apparait comme l'heure de ces semaines passées dans les montagnes où la vie était si douce.
Je revois tout : la voix des choses qui ne dorment pas la nuit était très distincte, ce soir-là. Des aunes du rivage, le cri triste des grenouilles, alternant avec le dernier appel des oiseaux, perçait le silence qui se reformait plus profond, et où je percevais le bruissement des insectes, les frôlements d'ailes des papillons de nuit, toute l'activité de la vie que rien n'interrompt. Et peu à pe! , j'étais envahie par l'impression d'être perdue dans l’immensité de cette nuit peuplée de mondes innombrables, dont quelquesuns paraissaient se désagréger, filaient lumineux et rapides et s'éteignaient dans l'espace.
Derrière la montagne, la lune apparut soudain, rouge, ardente, énorme et tragique, une lune qui avait vu des choses terribles :
la trabison de Judas, l'agonie du Christ, tous les crimes de l'humanité. Je fermai les yeux pour mieux créer ce rêve de la lune qui se souvient... et pendant ce temps, elle s'éleva blanche, claire, et si loin de nous, pauvres de la terre!
Dans le sillon qu'elle projetait sur le lac, l'eau grésillait comme du métal en fusion, et de chaque côté de ce pont lumineux, les étoiles resplendissaient dans l'eau immobile et sombre.
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Les montagnes semblaient d'énormes murailles noires qui fermaient l'horizon et le sentiment de solitude s'accentua, devint une angoisse : des voix humaines ne l'eussent pas dissipée... je la sentais, cette solitude, comme une vie en dehors des choses extérieures et des meilleures amitiés, c'était vraiment l'isolement de l'âme qui n'est pas d'ici, que Dieu nous prête, qu'il attend pour la reprendre, et que rien d'humoin ne peut posséder longtemps. J'ai souvent lu et entendu cette vérité; ce soir-là, je la vis, et je compris peut-être un peu ce que nous ne nous résignons pas à accepter, et dont nous souffrons tant : l'impossibilité de nous révéler complètement et de pénétrer le mystère des autres. Aucune confidence, aucune confession, aucune intimité ne peuvent ouvrir l'âme assez grande pour qu'un œil humain y lise tout ce qui s'y passe, Et c'est peut-être parce que, passées les zones accessibles aux sentiments et aux émotions de la terre, il Y a un point central, le cœur de notre âme, où habite Dieu qui nous donne la vie, et où I] garde jalousement ce qui est plus profond, plus précieux et plus digne de Lui en nous.
Pendant que se précisait en moi cette pensée, les mots d'un chant oriental, entendu il y a longtemps et jamais oublié, se formulèrent en moi avec leur accent plairt:, :
(€ Nul autre que Dieu et moi ne pôut savoir ce qu'il y a dans mon cœur. »
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C'est vrai, tragiquement vrai, quand on paie avee son bonheur l'impossibilité de faire co.aprendre l'indicible. C'est eruellement vrai quand certains silences de ceux que nous aimons nous font douter d'eux.
Mais toute cette douleur née des silences inquiétants et inexplicables, ne serait-elle pas allégée, si nous avions la conviction que ce qui n’est pas dit est le plus pur, le meilleur des âmes, leur divin ?
Christine de Pisan
Cela intéressera peut-être mes sœurs de faire la connaissance de la première fenime qi vécut de sa plume, «la p'emière professionnelle de l'effort littéraire ». Beaucoup de grande: dames avant elle avaient écrit et s'étaient même illustrées, mais elles écrivaient en grandes dames, et elles se seraient “rues déshonorées par une rémunération. Christine de Pisan était ellemême une grande dame. J'ai vu son portrait à la Ribliothèque Nationale à Paris.
Coiffée d’un hennin, vêtue d’une lourde robe à traîne, elle osst assise dans un fauteuil ogival... en la regardant, il faut un grand effort d'imagination pour se la représenter dans son rôle de femme ue lettres professionnelle.
Elle vivait à Paris au quinzième siècle.
Italienne de naissance, elle était venue en
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France quand elle était petite enfant, avec son père qui était astrologue et médecin de Charles V. Le savant instruisit sa fille avec soin, Car il la voulait « aussi savante qu'elle était belle », et il « n’opinait pas que les femmes fussent pires pour apprendre ».
Et dire que dans notre vanité de modernes, nous nous prenons pour des novateurs !
Christine épousa, à quinze ans, un gentilhomme picard, Étienne du Castel qui était notaire du roi.
Devenue veuve à vingt-cinq an:, elle se trouva avec trois enfants, — son père était mort, — dans une situation de fortune fort embarrassée.
Elle se mit à composer alors quelques petites pièces de poésie, lais et ballades, qui eurent du succès à la cour. Elle avait une plume alerte, gracieuse et fine, et afin de faire vivre sa petite famille elle se livra d'abord à maintes besognes plutôt ennuyeuses : Correspondances amoureuses en prose et el. vers, rimes pour célébrer les joies, les deuils ou les amours d'autrui. Malgré son courage, il lui arriva d’être bien lasse de ce rôle de secrétaire à la mode, et elle laissa échapper un jour ce soupir de détresse :
«Je chante par couverture. »
Mais elle plaisait, et peu à peu elle devenait célèbre. Le comte de Salisbury voulut l'attirer à la cour d'Angleterre, le due de Milan lui fit des offres analogues : elle refusa les unes et les autres. Française de cœur,
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elle ne voulut pas quitter son pays d’adoption dont elle était déjà une des gloires, nouvelle et étrange. A la demande du duc de Bourgogne, elle écrivit une vie de Charles V, et à la suite, une quinzaine de volumes qui ne l'enrichirent pas mais lui procurèrent l'aisance.
Une jeune veuve très jolie, qui composait des vers et faisait profession d'écrire plutôt que de filer la laine au logis, devait nécessairement attirer la calomnie, et on ne la lui épargna pas. Mais la malice de ses accusateurs nous paraît être une vengeance de littérateurs licencieux qu’elle eut le rare courage de condamner au nom du respect dû aux mœurs, et du respect dû aux femmes.
Il est joli ce geste de la femme, ayant à compter avec lu sympathie du public lettré pour gagner sa vie, et qui ne craint pas cependant de protester avec indignation contre « L'art d'aimer », d'Ovide, et le « Roman de la Rose », si répandus alors dans le grand monde où elle vivait.
Il fallait pour faire une telle critique, une indépendance d'esprit et un courage moral donéi toute sa vie d'ailleurs est l’illustration.
Cette charmante Christine de Pisan est un joli type d'intellectuelle très féminine qui n'eut rien du bas-bleu stigmatisé plus tard par Molière, rien non plus de la féministe moderne. Sa vocation d'écrivain fut créée par l'amour maternel, ct sa grâce de femme égala son talent d'écrivain. On
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l'admira beaucoup pour sa beauté et pour son esprit, et ses détracteurs se trouvent parmi ceux que flagella sa vertu.
Elle eut la gloire d'être la première femme auteur qui devina et comprit l'âme de Jeanne d'Arc et les vers qui exaltent l'Héroïne française furent parmi les derniers et les meilleurs qu’elle composa.
Nos « petites personnes »
Les petits enfants sont de grands philosophes et des peintres merveilleux. Après avoir observé avec une rare finesse, ils nous présentent leurs idées en images si précises que nous les voyons aussi bien que nous les entendons.
Voici un délicieux exemple de ces illustrations enfantines : mon histoire est courte, et il se peut qu’elle vous fasse rêver et même réfléchir sérieusement.
Mon héros a 6 ans : il a été très malade et il paraît encore bien fragile dans son petit lit où on l’a assis dans des ore‘llers. Deux fois, sa mère lui a offert du lait, mais le petit homme, absorbé, n’a pas répondu. — Enfin, Pierrot, oui ou non, veux-tu du lait ? — Mais, maman proteste-t-il en larmoyant, laisse-moi le temps! Il faut que je le demande à mes petites personnes. — De qui parles-tu, mon chéri ? — Mais, de toutes les petites personnes dans mon cœur qui veu-
eme à
lent des choses différentes. L'une dit :
j'en voudrais, moi, du lait. — L'autre :
je n'en veux pas. — Une troisième grogne :
cela m'ennuie de me remuer pour le boire...
Il faut que tu me donnes le temps de les écouter ! — Et à laquelle obéiras-tu ? — A celle qui veut plus fort que les autres. N'astu pas tes petites personnes, maman, dans toi ?
Oui, petit Pierre, et Dieu sait si elles sont raisonneuses, turbulentes et tourmentantes, nos petites personnes. J'en sais même, qui, tout en se contredisant, paraissent avoir également raison...
Heureux sommes-nous, encore, quand toutes nos petites personnes sont bien éveillées et que les meilleures n'ont pas été réduites au silence par les autres.
Dans notre monde intérieur, comme dans le grand monde extérieur, les voix les plus fortes cherchent à dominer les autres et à tout conduire. 1l ne faut pas s’en laisser imposer par leur tapage, et il est sage de voir en chacun de nous, à quelle idée, à quel sentiment ou à quel caprice nous abandonnons la direction de notre vie.
Ne laissons-nous pas paresseusement nos petites personnes discuter, se quereller et régler nos affaires sans nous inquiéter de leurs qualités de directrices ?
Petit Pierre a raison d'entendre ce que dit chaque voix avant de se décider, mais il a tort de céder à celle qui crie plus fort que les autres : c'est ordinairement la plus vulgaire.
Ce n’est que lorsque nous faisons taire les voix tapageuses, que nous percevons les voix discrètes et douces que le vacarme effarouche. Interrogeons-les, permettonsleur de s'exprimer librement et d'avoir droit de conseil dans nos conflits intérieurs. C'est cela vivre avec son âme, et à cette condition seulement, nous sommes des êtres intelligents et libres qui choisissons notre voie.
Nous nous plaignons des jours monotones, des heures vides de notre vie... il dépend de nous d'y mettre de la grandeur. Laissons notre âme vivante rejoindre Dieu au moyen de la chaîne des petites actions que nous avons le grand tort de faire machinalement.
Besoin de solitude
Dans la grande ville, l'atmosphère lourde d'anxiété, de défiance et de haine, rend l'air irrespirable, et j'entrevois comme une délivrance l'éloignement de cette agitation inquiète. J'ai la nostalgie de la petite maison plantée dans le bois, si loin, si loin de tout, que les journaux n’y arrivent pas tous les jours.
Tant désirer se réfugier dans le silence quand on est 4érouragé de son impuissance, et triste de l’an. ‘tume qui remplit son cœur, est bien une preuve que la vraie vie est celle de nos âmes, et que tout ce qui nuit à notre
nee
vie intérieure finit par créer en nous une lassitude infinie.
Il faut quelquefois s'éloigner du mouvement et du bruit des petites actions et des vaines paroles, afin de retrouver son âme qui n'ose se montrer, comme si elle avait honte d'être belle au milieu de ceux qui oublient qu'ils ont une âme.
Hélas! c’est vrai, pourtant, que nous défendons à notre âme d'être belle, que nous avons peur qu'elle soit trop sensible, trop généreuse ou trop sincère.
À vivre dans l’artificiel et le mensonge du monde, nous devenons si timides et si pusillanimes que nous rougissons d'être autrement que les autres, même si cet autrement est meilleur.
Mais « dès que les lèvres dorment et que les âmes se mettent à l’œuvre », toute cette comédie cesse.
N'’avez-vous pas le souvenir d'heures de solitude qui vous ont ouvert un coin de ciel, et qui resteront dans votre vie comme des échelons que vous avez gravis vers plus de vérité ?
N'avez-vous pas éprouvé par moments, l'impression délicieuse d'être allégés de tout fardeau, d’avoir les bras libres pour les tendre vers les choses sereines et pures où vous sentiez Dieu lui-même ?
Ces heures bénies, je les ai vécues, plus d’une fois, dans la solitude des bois où chaque âme d’arbre me parlait avec une voix distincte. En les écoutant, j'ai sou-
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vent pensé à ce que Dante dit des âmes des violents qui sont emprisonnées dans certains arbres. A côté de leurs colères, que de plaintes douces et de murmures caressants ont plus fait pour calmer mes agitutions que les discours et les livres les plus sages.
S'en aller dans les belles solitudes, c'est laisser loin de soi les hommes, et leur sagesse courte, et leur malveillance, et leur égoïsme, et leurs calculs et leurs mesquineries. C'est prendre possession des trésors de Dieu et l'entrevoir Lui-même tellement plus près de nous dès que nous avons le loisir de penser à Lui.
C'est dans la splendeur des journées éblouissantes où tout fleurit et embaume, c'est dans la douceur des soirs recueillis où tout prie et bénit, que l’on fait de ces examens de conscience qui évoquent toute une vie...
Depuis toujours nous avons prié et prié pour demander non seulement «le pain quotidien », mais tant de choses inutiles.
« Encore ! Encore ! » disions-nous sans cesse. Avons-nous jamais remercié Dieu en trouvant que nous avions tout ce qu'il nous fallait? Jamais. Et Lui, magnifique et bon nous prodiguait ses dons. Nous nous saisissions des uns, et négligemment nous laissions les autres glisser de nos mains.
Avec des choses précieuses nous faisions des jouets que nous brisions quand ils cessaient de nous plaire.
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Les dons se sont accumulés, notre vie a 6t6 comblée de bienfaits, mais sans cesse, la main tendue, nous disons encore : « Donnez encore ! Nous sommes malheureux, nous sommes pauvres, nous sommes seuls ! »
Et c'est vrai. Nous sommes misérables parce que nous avons gaspillé le temps, dédaigné nos bonheurs, négligé les affections, arrêté nos bons élans, perdu les occasions d’être bienfaisants. Nous avons toujours demandé et jamais rien donné.
Oh oui! Allons bien loin dans le silence regarder au fond de nos âmes, et dans la retraite des grands bois, brisons les liens qui compriment nos âmes et les empêchent de grandir et de vivre en beauté.
Au Château du Rêve
Tantôt, à l'heure indécise qui n’est plus le jour et qui n’est pas encore la nuit, nous avions laissé tomber tricots et broderies.
Le grésil crépitait dans les vitres, le vent passait en grandes rafales rage’ises, et l'ombre s’amassait dans les coins de la vaste pièce, pendant que la clarté mourante du jour faisait des carrés de lumière dans les fenêtres, et que les bûches embrasées brûlaient en s’amortissant.
En silence nous enfoncions dans ia douceur de cette heure charmante lorsqu'on
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réclama une romance promise, et j'avoue que je fus contrariée de la diversion qui rompait le charme exquis de notre recueillement.
C'est que je ne savais pas... Le murmure vague du prélude se précisa pour accompagner une voix pure comme un cristal, grave et douce, qui paraissait venir de ce passé mystérieux évoqué par la jeune fille frêle, dont l’ombre blanche se détachait sur le fond sombre du piano.
Et ce «Château du rêve» d’Augusta Holmès fut une réalité durant quelques minutes exquises.
« Dans un château d'autrefois, Perdu dans les nues,
Perdu dans les bois,
Fleuri de fleurs inconnues,
Une princesse aux grands yeux, Chante à sa fenêtre,
Sous les vagues cieux :
Mon Prince viendra,
Mon Prince viendra... peut-être !
Sous la gloire des vitraux,
Elle écrit un livre,
Où les vieux héros
Pourront combattre et revivre !
Sa robe est couleur de ciel,
Et de clair de lune,
Sa lèvre est de miel,
Tout bruit humain l’importune !
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ne ce manne anmaorernnen — ms
Cet être si loin d'ici,
C'est moi, c'est mon âme;
Contre le souci,
J'ai trouvé le pur dictame,
En mon esprit, pour jamais
L'aurore se lève;
Sur les blancs sommets,
Je chante, je chante, je chante Au Château du rêve ! »
La mélodie s'insinue à travers l'accompa- &gnement léger où passe le frisson des feuilles, le murmure des sources, toute la confuse rumeur des lointains crépusculaires. Fascinés par le rêve chanté qui réveille les rêves ensevelis, nous sommes bien loin, quand les vibrations des dernières notes s’éteignent lentement. Pour moi qui vois les sons, le dernier accord, effleuré à peine, me paraît une question en suspens, lasse d'avoir cherché le mystère impénétrable.
La petite chanteuse immobile est pensive, ses yeux sont tout embués du rêve qui dure... L'éternel rêve qui berce les humains et dans lequel ils puisent l'inspiration, l'espoir et la vaillance. Le rêve qui est le seul bonheur de quelques-uns.
Laissons-la rêver, la petite princesse.
Hélas ! au sortir du songe heureu:, elle sera étreinte par la Réalité. Il viendra peut-être, le Prince... Mais... Mais ! Prendra-t-i] tout le cœur tendre et pur et lui donnerst-il une pierre en échange ?
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L'homme en s'emparant de la vie de la femme la fait toujours descendre du château « perdu dans les nues » ! Les blancs sommets, elle ne les apercevra qu'en levant les yeux jusqu'au ciel !
Et si, pourtant, le rêve se réalisait, si l'amour apportait le bonheur? Hélas !
Hélas ! La mort peut venir et jeter dans les abîmes, dans la désolation où il fait noir et où l’on est seule !
Rêve tout de même, petite Princesse.
Par le rêve tu échappes à la terre, tu recules les dures réalités, quand elles te reprendront, — elles n’y manquent jamais, —- ton rêve irradiera ta vie d'un reflet d'idéale beauté.
Il sera le souvenir que rien ne ternit, puisque rien ne le touche : tu pourras toujours y revoir ton âme toute blanche qui chantait sl délicieusement « au Château du Rôve ».
Une antiféministe
Ne semble-t-il pas que l'agitation de tant de féministes rût dû faire naître beaucoup d’antiféministes? Il n’en est rien, cependant, et celles-ci sont plutôt rares. En y réfléchissant, je m'’avise d’une raison qui donnera à penser à ceux qui prétendent que les femmes ne sont pas logiques. Cette fameuss raison, c'est que jes femmes opposées à la vie si mouvementée des féministes
reculent devant la lutte dans laquelle les autres s6 jettent avec tant ‘'e hardiesse.
Retirées dans leur vie de famille, elles laissen? hurler les loups, et ayant fermé portes et fenêtres, elles jouissent en sécurité d'être personnellement hors d'atteinte.
C'est peut-être parce que si peu de femmes combattent publiquement le féminisme, que le livre de Laura Marlholm m'a tant frappée.
Elle est une antiféministe qui combat ses adversaires avec leurs armes, la parole et la plume. |
Elle est suédoise avec des origines allemandes et son ouvrage : Le livre des femmes fut traduit dans toutes les langues et fit en Europe beaucoup de tapage, ce qui veut dire qu'autour de lui les femmes firent un grand tapage,
Dans sa croisade antiféministe, l'auteur s'en prend aux deux livres également fameux qui ont servi de bases aux rovendications féministes : Le servage des femmes, de Stuart Mill, et La femme et le socialisme, de Bebel. Elle dit qu'en se modelant sur les écrits de ces deux écrivains, les femmes se sont transformées en non-femmes. « Car les deux grands écrivains n'avaient oublié qu'une chose dans leurs courageux ouvrages, et par malheur cette chose est la principale, c'est la femme elle-même. Chers guides et maîtres, vos livres sont d'excellents, i::structifs et progressifs ouvrages: il est seulement dommage que vous ne saehiez rien de nous.
Il y a de tout ans vos écrits: il n'y manque
que l'étincelle qui révèle | homme à la femme, et la femme à l'homme. » -— Et plus loin, À propos de la maternité, ‘« 1n dépendance des femmes, de la nécessité d'une vie retirée et familiale, elle apostrophe encore les deux fameux féministes : «Ce que vous considérez comme le bonheur pour nous, ce n'est pas notre bonksaur, et ce que vous croyez notre malheur ne fait pas notre malheur. »
Dans ces citations, on voit s'esquisser le programme de sa campagne contre les féministes, et ce programme pourrait se résumer ainsi : Les féministes ne connaissent pas la vraie nature de la femme et ils travaillent à sa déchéance et À son malheur. Les femmes soumises d'autrefois trouvaient plus facilement le bonheur que les révoltées d'aujourd'hui. Elles étaient plus influentes et plus utiles parce qu'elles demeuraient femmes avant tout, confinées, mais souveraines, dans le domaine de leurs attributions naturelles. Devoirs conjugaux, devoirs maternels, telles sont les seules fins que madame Marlholm paraît assigner à l'activité des femmes. Elle a des pages saines, fortes, d'une délicatesse exquise sur les bonheurs à créer et Jes âmes d'enfant à faire épanouir.
En résumant ce beau programme, j'en ai extrait le bon, le vrai et le modéré, mais notre auteur est une polémisie ardente, une critique impitoyable qui a un style mordant et étincelant: elle pousse ses déductions jusqu'au paradoxc et ses livres soulevèrent de grandes colères chez les féministes qui
voyaient cette femme, toute désignée pour combattre à leur côté, tourner sa vaillance contre elles, et passer armes et bagages dans le camp masculin.
Tous d’ailleurs, hommes et femmes, amis et ennemis, ne pouvaient refuser à l’auteur une pensée originale, un style merveilleux, une grâce souple et attendrie qui n’emptchait ni la vigueur, ni même la dureté au moment voulu.
Les critiques les plus bienveillants fai saient leurs réserves, cependant, car les exagérations sont nombreuses, et les contradictions abondent dans ce singulier plaidoyer. Madame Marlholm est une réactionnaire. Or les réactions ont toujour:
des conséquences utiles et saines, car elles naissent d’un excès, et leur premier soin est de sigualer les abus, Mais d'ordinaire aussi, la réaction dépasse le but, exagère à son tour et risque d'arrêter les progrès qui ont été réalisés dans le sens opposé. Notre auteur étant réactionnaire-femme échappe moins que d’autres à ce travers : elle nie tous les bienfaits d'un féminisme modéré, elle affirme « que la femme n’a pas besoin de lire mais de vivre, et qu'elle doit tirer cette vie, non de son intelligence, mais de son admirable sensibilité. » Elle s'efforce en toutes choses de rendre les femmes dociles à la voix de l'instinct qui lui paraît devoir «être le conseiller naturel de son sexe », ce qui est un peu bien païen !
On le voit, elle n'a pas toujours ia note juste.