‹ Lettres de Fadette [microforme]Chapitre 1 sur 17 · EN GUISE DE PRÉFACE · texte numérisé non relu

EN GUISE DE PRÉFACE

Malgré les plus vives instances de ma part et le sentiment du public dont Je me croyais volontiers l'écho, Fadette a constamment refusé de paraître en face de l'oblectif. Par surcroît de malheur el, sans doute, pour racheter ma présomption, me voici contraint d'offrir à ce même publie, si profondément déçu, un vague profil d'àme au lieu d'une frimousse authentique, ou, si l’on veut, un trois-quarts littéraire au lieu du solide portrait en pied, lequel, mieux que des pages et des pages, eût expliqué le caractère de l'oeuvre et le succés de l'écrivain. Et pour mieux corser la sentence, on m'impose, au cours de cette ébauche, la vertu la moins familière aux gens de mon métier: la discrétion. Qu'au moins le lecteur, — de nouveau condamné aux mêmes recherches, aux mêmes disputes, aux mêmes gageures autour d'un nom, — ménage au préfacier son plus bénévole accueil, Je suis assez puni.

Cependant, l’'énergique refus de Fadette me facilite la tâche, en ce qu'il me révèle un trait dominant de son caractère. Homme ou femme, ange ou..... » Vétéran de nos lettres canadiennes ou recrue de la veille, l'admirable artiste qui nous apporte cha-

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que semaine sa prose enchanteresse, à l'abri du Pseudonymat, appartient à la lignée des modestes et ce n'est pas là sa moindre originalité. Etonnerai-je le lecteur en disant que cette obscurité voulue et recher.

chée fait un peu le secret de sa constante réussite?

“Le ciel n'est plus le ciel, quand il n'a plus [d'étoiles."” Au contraire en va-t-il de notre Fadette, C'est dans la paix de l'ombre, loin, très loin du scintillement de sa gloire littéraire, que l'écrivain paratt se sentir véritablement lut. méme. C'est au coeur d'une villa mystérieuse, fréquemment visitée, même en hiver, qu'il nous adresse la plupart de ses lettres. Et cela lui permet de faire de la vie, de li. vrer son âme sans souci de pose à adopter, de rôle à assumer, de Personnes à ménager, Ne songeant alors qu'à produire son rêve intérieur et sa Philosophie, (je puis risquer le mot) peu lui importe la matière ou le point de départ: il suffira d'un propos vil.

lageois, d'une sentence remémorée de ses amis les psychologues, d’un vieux conte de fée reproduit et condensé en douze lignes, d'un fugitif aspect de la nature, d'imperceptibles nuances dans la couleur et le parfum des jours, pour qu'il parte à l'instant vers les hauteurs et nous emporte au vol de sa méditation. En vérité, Pourquoi lut tenir rigueur de se dérober sans cesse et de votler obstinément son nom et son visage, puis.

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que nous avons ainsi sa personnalité toute vive emprisonnée dans les phrases?

La modestie chez Fadette me parait s'allier à une autre vertu réputée aube de siècle el pompeusement louée par les écrivains modernes: la bonté. Elle date de plus loin!

Mais il est possible que l'homme d'aujourd'hui, reconnaissant enfin l'inutilité où les bas motifs de tant de luttes fratricides, se soit subitement résolu à plus de bienveillance envers son semblable. Ce serait la première fois que le monde eût profité de la formidable expérience des âges. En tout cas, la bonté est une vertu nécessaire au moraliste. Et si l’on observe chez Fadette la connaissance minutieuse des différentes classes sociales, jointe à une perception très aigue de nos travers de race, il con:

vient d'ajouter que son grand coeur atténue les effets de sa clatrvoyante tronte. Que de choses elle a su dire dans cette page fémtnine du Devoir où tout le monde, à tour de rôle, se sent att-int, mais où personne ne 3e croit visé! Ce moraliste possède en propre une façon de parler et une façon de se taire véritablement apostoliques. Il accompagne un instant le coupable sur la route des ré- [lexions sages, puis bientôt se retire: le coupable, aiguillé de la sorte, continue seul l'âpre chemin: et parvenu au terme, il peut savourer secrélement sa honte. Voilà, je pense, une grande leçon offerte aux sempiternels censeurs dont la maladroîte insis-

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lance n'éveille les bons désirs que pour les élouffer l'instant d'aprés, O Fadette! Allez toujours, Versez, versez sans cesse votre douceur sur nos plaies, car nous n'avons rien à attendre de ces coeurs durcis, conlournés, repliés et distillant l'amertume comme les coquilioges de l'océan,

Un certain nombre de lecteurs sont d'avis que l'écrivain du Devoim Possède un cerveau d'homme et un Coeur de femme. Cela n'avance guère le problème de son {dentifi.

calion..., mats peut nous aider à caractériser son style où se révèle, en effet, un salutaitre mélange de poésie et de raison, d'in. tuttion et d'analyse. Tous s'accordent à vanter l'abondance et la netteté de ce style tri. butaire de tous les genres, admirablement diversifié suivant le thème entrepris, mats foujours conforme aux exigences de la let.

tre. Tel jeudi, l'auteur nous offre un poë.

me, lel autre, une anecdote, plus tard, une épigramme et la semaine suivante, {l nous arrive avec un plan de tragédie, Mais sans cesse l'aimable épistolier nous parle et se raconte. Chacun de ces morceaux ressemble à un jardinet de campagne exigu, plan.

lureux, sarclé, ratissé et de toutes parts bien clos. Un sage U trouverait néanmoins sa subsistance, car le suc el la vertu de l'étendue voisine y Pénètrent et le vaste ciel y verse fous ses rayons!

Le principal tort du recueil, à mon avis, c'est d'être le résidu d'un choix auquel pré-

PRÉFACE [A sida la main impitoyable de l'auteur. Je veux bien croire que tout ne fut point d'é.

gale venue dans sa Correspondance hebdomadaire. Mais il avait une si drôle façon de le dire et de s'en a{[liger, en boudant l'inspiration, que le précieux déchet pourra peul-étre nous manquer. En tout cas, ce lé.

ger défaut, uni aux autres imperfections de l'ouvrage, est infiniment plus excusable que les lacunes de cette Préface. Que voule:.

vous? Pauvre tâcheron mécanique, habile tout an plus à capter les attitudes et emprisonner le regard, j'aurais dù refuser jusqu'au bout cette incursion périlleuse à travers les replis de la pensée et de l'âme rt les nuances de beauté littéraire, Je me suis laissé vaincre, et le m'en accuse.

Le PHOTOGRAPHE,

Feuilles mortes

Il y a du bonheur épars dans la douceur de l'air: les feuilles d’or L euvent, c’est la fin de la saison, mais rien n’est triste dans la lumière voilée, et nous aimons à aller par les chemins où les passants sont rares et où l’on garde pour soi, sans l’éparpillèr, la joie de cette beauté resplendissante qui se meurt.

Je vous dirai une de mes petites faiblesses parmi toutes les grandes moins louables que je ne vous dirai pas. C’est une pitié tendre pour les feuilles encore si jolies et si fraîches que le vent jette scus nos pas; je les relève et j'en apporte des paquets à la maison.

Hier soir, j'en avais une collection étendue sur la table : sous le large abat-jour, elles semblaient de fines mosaïques incrustées dans le chêne brillant.

J'en cherchai inutilement deux semblables.

Le bon Dieu les a faites toutes différentes, comme nos âmes dont quelques-unes sont ardentes comme les feuilles empourprées de l’érable, d’autres lumineuses comme les feuilles d’or de l’orme, il y en a des grises comme celles des chênes, des blanches comme celles des trembles, des vivantes comme les feuilles vertes que la gelée a épargnées.

Toutes différentes et si ressemblantes, pourtant, que lorsqu'on parle de nous en disant

“les femmes”, chacune se sent atteinte par la louange ou la critique, et les plus dissemblables s'unissent pour sourire ou protester, avec une arrière-pensée qu’on a pourtant dit bien vrai !

C’est que rien n’est moins simple qu’une âme de femme. Dieu tout seul n'y avait mis que de la Beauté, mais lorsque le Diable, sur l'invite de notre Pauvre grand'mère Eve, y voulut mettre la main, les contradictions, les complications, les subtilités surgirent, au grand plaisir du Malin qui voyait où mènent les chemins de brouillard.

“Bonne affaire! se disait-il, j'ai donné des vices aux hommes, des faiblesse:: aux femmes et beaucoup de jolis voiles pour les leur cacher, Ça ira bien !”

Mais il y a un bon moyen d'attraper ce Grand attrapeur ! C’est de n'avoir jamais peur de tirer au clair les affaires qui ne sont pas claires. C'est d’aller au fond des petits problèmes qu’on préférerait ne pas résoudre.

C'est de faire une lumière impitoyable sur les choses imprécises de son âme : ses intentions,

ses désirs, ses tristesses, ses affections. est de savoir toujours où aboutiront nos démarches, nos gestes, nos initiatives. Enfin, c’est de ne rien confier au hasard et de ne s’aveugler sur aucune de nos arrière-pensées : elles sont souvent nos pensées directrices.

Et tous ces beaux conseils à propos des feuilles !

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