‹ Lettres de Fadette [microforme]Chapitre 15 sur 17 · LETTRES DE FADE ÎTE · texte numérisé non relu

LETTRES DE FADE ÎTE

arnélioration est une pensée délicate pour celui-ci qui admire tant les belles gravures, ou celle-là qui a toujours aimé les jolies porcelaines,

Elle est touchante, et je ne la vuis jamais sans être émerveillée du charme d: grâce et de force qui émane d'elle. Je me ‘:emande si cile est consciente de la Puissance mystérieuse qui s'échappe de ses paroles, de ses gestes, de son expression où Passe lant de bonté intelligente et perspicace,

En attendant ses enfants, elle a adopté tous ceux qui souffrent: les Pauvres qui n'ont pas de pain et les pauvres dont le coeur crie la faim. Elle les attire par sa douceur et les éclaire par sa sagesse: au contact de sa séré. nité, de son jugement si sûr, de l'idéal qui est son atmosphère, les faiblesses et les lassitudes se dissiper...

Elle ne vieillit Pas, la chère vénérable amie, elle monte, elle s'élève vers le ciel, s’en rapprochant chaque année un peu plus. Elle est un lien vivant et d’or entre le passé et l’avenir; elle prend toute l'expérience dont s'est embellie son âme pour la mettre au service de ceux qui se révoltent parce qu'ils n'ont pas encore compris. Elle est une toute-puissance de miséricorde et de résurrec” ‘on, et pour réaliser une merveille comme e coeur de ceîte Sainte, il fallait le Bon Dieu, ciselant à sa fantaisie, depuis plus de trois-quarts de siècle, un coeur de femme.

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Broyeurs de noir

Les moralistes — et à l’occasion je me fais leur écho, — nous disent que la souffrance ennoblit et élève l’âme humaine.

C'est vrai quand l’âme est belle à l'origine, et qu'elle accepte l'épreuve avec résignation. Mais dans combien de cas, la souffrance physique ou morale rend l'âme amère, y engendre l’égoisme et la révolte, et les malheureux sont doublement malheureux et répandent autour d'eux le malaise et le mécontentement. Ils ont renoncé si absolument à la possibilité d’être heureux, qu'ils ne reconnaissent pas les Joies de leur destinée venant à leur rencontre: ils détournent la tête et disent, amers : “Il ne m'arrive jamais rien de bon à moi!”

Ils sont tellement pénétrés de l’idée de la malveillance humaine, que les bons procédés qu’on a pour eux passent inaperçus, ou bien ils les croient intéressés.

Si aucun effort d'imagination ne peut leur faire voir l'épreuve dans leur vie actuelle, ils se morfondent à s'inquiéter de tout ce que l'avenir leur réserve.

Le plaisir des autres leur fait mal, le bien qui leur arrive est considéré comme une injustice qui leur est faite à eux; la confiance, l'espoir, le courage des autres les exaspèrent.

Ils ressemblent à celui qui, s'étant abreuvé

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de poison, tendrait son verre à ses voisins et voudrait les forcer à s’'empoisonner aussi.

J'ai commencé par en vouloir beaucoup à ces semeurs de noir, mais je les ai vus tant souffrir, être si sincères dans la conviction qu’ils sont nés pour le malheur, que la pitié me les fait aimer et me porte à me rapprocher d'eux pour essayer de leur prouver que tout n’est pas si désolé et si désespérant dans la vie.

Si seulement on pouvait les amener à apprécier ce qu’un prédicateur anglais appelait “the blessings of life”, Et c’est ?

Mon Dieu, de n'être ni aveugle, ni manchot, ni infirme, c’est déjà quelque chose! De pouvoir emplir ses yeux et son âme de la beauté des choses, de respirer le parfum de ce printemps un peu frisquet mais délicieux, de donner à un plus pauvre que soi, de lire un beau livre, de recevoir une bonne lettre, de rencontrer un regard sympathique, de caresser un petit enfant, d’entrer dans l’église solitaire où Dieu nous attend toujours...

Je ne finirais pas d'énumérer ces petites joies qui sont semées dans la vie comme les étoiles sont piquées dans le ciel: pour voir les étoiles il ne faut pas marcher le nez à terre en refusant d'admettre qu’il puisse en exister!

Deux choses importantes devraient être enseignées aux petits enfants.

Il s’agit de leur montrer à accepter bravc-

ment l’inévitable, à faire courageusement et sans rechigner ce qui est ennuyeux, à ne pas s’apitoyer sur leurs petits maux et leur faire voir de véritables malheureux. Leur enseigner à être heureux est nécessaire aussi. Nous sommes portés à les combler, ils sont disposés à croire que ioutes nos bontés leur sont dues. Doucemsnt et avec tendresse, il faut leur fair remarquer qu'ils sont privilégiés et qu’ils seraient bien ingrats de ne pas se rendre dignes de tant d’amour et de tant de sollicitude. Et là encore, la vue des petits orphelins, des pauvres petits mendiants, des enfants malades dans les hôpitaux leur fera “voir” que nous leur disons la vérité.

Qu'ils sachent que tout ce qu’ils ont, tout ce qu'ils reçoivent, est un don gratuit de Dien à qui ils doivent témoigner leur reconnaissance, non seulement en étant bons mais en jouissant de ces dons divins. Car il y a, parmi les enfants comme parmi les grandes personnes, des mécontents, des broyeurs de noir, des jaloux et des amers.

L'éducation peut les corriger et les parents seraient bien <oupables qui ne les rendraient pas aptes à être heureux comme il faut l’être pour avoir une vie utile.

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Nos morts

Voici revenue l’époque des longues promenades sous les ciels gris si doux, dans les sentiers perdus que l'automne fait plus larges et plus éclairés. Sur les buissons rouges, les feuilles tiennent à peine: un frisson du vent, une caresse de la main, et elles se détachent une à une, et tombent tout doucement, On n'entend qu’un léger froissement, et cependant... ne perçoit-on pas comme les pas d'un être invisible qui marche avec nous!

C'est le p: de l’Automne qui avance grave et triste, enlevant aux arbres tout vestige de vie, portant avec lui dans son parfum de feuilles fanées, tant de Souvenirs qui tressaillent et remontent des profondeurs de notre âme, formant des tableaux successifs où toute notre vie apparaît comme dans un merveilleux cinématographe.

Voilà nos jeux d'enfants, nos plongeons à 48 les amas de feuilles roses et or qui sentcnt bon, nos 1 etours d'école, et nos récoltes de senelles et de noix dans les sacs de cuir où les livres disparaissent sous nos trésors; voilà les rêveries de la fillette prise par la griserie de l’automne et sentant sur ses joies d’enfant de petits brouillards vagues rui la charment et l’ensorcellent. Voici les heures d'ombre lourde, et les heures de grands bonheurs radieux! Tant d’espoirs, d'amour, de regrets, de

en

wélancolie ont pris ce parfum doux des feuilles qui meurent en octobre! Et cette fantasmagorie nous suit, nous enveloppe, et nous allons comme dans un rêve, toujours plus loin sur la route et plus profond dans notre coeur.

Tout ce passé remué nous rend vivants nos chers disparus, et pour les retrouver, leur parler de très près, nous allons dans le grand cimetière sc’ nnel et silencieux, nous nous agenouillons sur les tombes où dorment nos aimés, et c’est là un bonheur, un bonheur voilé d’une tristesse mystérieuse et chère, où notre coeur vit, parle et balbutie comme lorsque, tout petits, nous étions bercés dans les bras qui se sont glacés. Nous entendons fredonner les berceuses et l’écho des contes qui nous ont charmés... un profil fin s’estompe vaguement dans un geste de caresse au-dessus de notre petit lit d'enfant... puis tout s’afface, car les yeux d'étoiles se sont fermés, les lèvres aimées se sont tues... et il y a de cela si longtemps, si longtemps! Les feuilles qui tournoient dans l'air amolli ont tant d’années recommencé leur ronde de mort depuis que la mère couchée là, sous le gazon, s’est endorrie pour toujours! Le- petits ont grandi, ont souffert, ont compris un jour de quelle tendresse .a mort les a privés, mais ils sentent, aux heures graves de la vie, que dans leur âme, il en est resté quelque chose de très bon qui les pousse au bien, qui les garde du ma.

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Mais il faut se relever, laisser les morts dormir, et revenir vers la Vie, la Vie mieux aimée, peut-être, malgré ses duretés et ses tristesses. Car on apprend des morts le prix de la vie, et ils nous disent bien éloquemment qu'il faut vivre pleinement et mieux.

Quand nous serons partis à notre tour, notre souvenir devra être un principe d'activité et de force pour ceux qui nous suivent. Ils seront forts de notre courage, bons de notre charité, rayonnants de l’amour que nous leur aurons prodigué; mais pour cela, il ne faut pas laisser flotter notre vie au caprice des heures, sans direction sage et sans but utile.

Ayons donc le Courage d’embrasser notre tâche quotidienne à pleins bras, et pensons que c’est l’enchainement de nos innombrables petits devoirs qui fait l'unité, et la beauté des vies de femmes dignes de ce nom.

Aimons nos morts; et pensons souvent à ceux dont l’exemple plane comme une lumière au-dessus de nos vics.

Leur secret

La caresse douce de ce précieux et rare soleil d’octobre précipite le départ des oiseaux. Les retardataires s’affairent en rangs pressés sur les fils de télégraphe, ils s’attendent et s'appellent. Il en est parti des millions, et il en part encore... je les envie de s’en aller

très loin, loin du froid qui transit, des tempètes qui hurlent, et de la neige qui ensevelit si lamentablement toute la vie radieuse que nous aimons.

Je pense, en voyant le nombre incalculable de leurs petites armées si bien organisées, qu'ils sont venus en plus grand nombre encore, et qu’il a dû en mourir sur les bords des toits, dans les gazons des jardins, sur la mousse des bois... ils sont riorts, mais nul ne sait ce que deviennent leurs petits squelettes. La curiosité de votre amie Fadette a bien cherché, et depuis des années, à découvrir au moins un de ces petits morts emplumés. Inutilement... et quand il fait un temps velouté, et caressant comme aujourd'hui, j'imagine des fantaisies que je ne vous demande pas de croire... mais, qui sait, si, affolés par une souffrance inoule et inconnue, ils ne s’élancent pas éperdûment dans l’azur, toujours plus haut ,si haut qu'ils ne reviennent pas et sont recueillis par la Bonté Suprême dans un paradis d’oiseaux où tous leurs maux sont finis?

Les oiseaux cachent leur agonie comme certaines femmes cachent la douleur qui remplit leur coeur.

Elles ont déjà été heureuses, éblouissantes de grâce et de jeunesse: le bonheur est perdu, mais elles ne cessent de se parer, de sourire, de faire des petits gestes vifs et charmants, de semer de la lumière sur leur route, au point

que les passants se disent : “Est-elle hcureuse, celle-là!”

Cependant Ja souffrance mortelle est en- «rée dans son âme, et tapie bien au fond, elle ronge toutes les forces vives: confiance, espoir, amour, courage, tout s’effrite, tout s'en va, le coeur se crispe, se tord, voudrait crier sa détresse, mais la loi, l'inexorable loi du silence qui clôt tant de lèvres de femmes, lui ordonne de ne rien laisser voir de ses déceptions, de ses regrets, de ses amertumes, de son infinie lassitude.

La loi qui rend introuvables les petits cadavres d'oiseaux lui ordonn dans le mystère

sât pour elles. Si d'u la douleur féminine s

vin, je croi

es âmes acca-

rmerait, et si elle doit,

Pour le mieux, revenir dans l’âme éprouvée, ce serait pour la vivifi. et non pour l’'écraser.

Heures ailées

Les heures ont des ailes et s'élèvent vers l'auteur du temps pour lui raconter l'usage que nous en faisons. Toutes nos prières ne peuvent persuader à l’une d’elles de revenir ou de ralentir son vol. Les gaspillages de chaque minute sont des témoignages accumulés contre nous là-haut. Sûrement, «i nous pensions à cela, nous ne les laisserions partir qu'avec de meilleures nouvelles; et nous ne leur permettrions pas de s'envoler les mains vides, ou chargées de dangereux renseignements.

Cette jolie pensée n’est pas d’un prédicateur ni d’un moraliste, mais de Milton, qui, pauvre et aveugle, écrivait un poème immortel qui a traversé les siècles en élevant les esprits et en rafraichissant les âmes par sa beauté.

Il ne nous faudrait qu’un très faible effort d'imagination pour nous représenter l’essaim des heures montant sans cesse, légères ou chargées, blanches ou noires, vers le ciel où elles seront classées, et il me semble que cette évocation aurait sa grande utilité, si nous nous arrêtons à réfléchir sérieusement.

Vous iviez dix-huit ans quand, vous échappant de la cage où vous avicz grandi, vous avez pris votre essor.

Vous avez maintenant vingt-cinq, vingthuit ans? Vous demandez-vous quelquefois ce que pèsent toutes vos heures dans la balance du bon Dieu?

N'avez-vous Pas, par hasard, le sentiment d'avoir pris votre jeunesse, votre ardeur, votre activité, tous ces trésors dont il ne Vous reste qu'une partie, et de les avoir versés dans le vide? Indécise près du gouffre béant qui garde ce qu'on y jette, vous vous disposez à y précipiter encore des heures qui feront des jours, des jours qui feront des années. Et Je temps passe! Vous êtes un peu moins fraiche, un peu plus vieille, mais ni plus cultivée, ni meilleure qu'il y a huit ans. Vous vous en allez vers quoi?

De toutes ces heures jetées follement, la liste, en haut, s'allonge... les jours vains et vides ne reviendront plus! Au moins êtesvous heureuse et satisfaite? Laquelle d’entre vous, belles flâneuses, oserait me l’assurer? Vous sentez bien, vaguement, que la Vie ne vous a pas été donnée pour d’efreuiller comme on effeuille les marguerites.

Continuerez-vous longtemps à tourbillonner sur place? Mais, pensez un peu: ce qui était -xcusable dans la griserie de vos dixhuit ans, ivres de liberté et de plaisir, est sur le point de devenir ridicule. Des jeunes folles... passe encore, mais des vieilles folles! Mais quoi faire?

Cherchez bien, et là, à votre portée, vous trouverez à vivre une vie raisonnable et

utile, vous toucherez du doigt les devoirs que vous avez refusé de voir.

Pendant que vous émiettez votre vie, ceux que vous aimez achèvent de vivre la leur...

ils s'en iront bientôt, les bons parents, et désolée, vous vous direz peut-être : “Je n'ai même pas pris le temps de les aimer et d'en avoir soin!”

Conseil

J'ai écouté le vent qui rôde lamentablement autour de la maison comme s’il cherchait une issue pour y entrer et se reposer, j'ai regardé le feu qui s'éteint lentement, et la cendre grise sur laquelle les tisons refroidissent; j'ai flatté le chat qui ron: .«nne en rèvant les yeux ouverts, j'ai interrogé les ombres qui se poursuivent fantastiquement dans les coins sombres du salon, et j'ai demandé aux choses et aux fantômes des choses, ce que je pouvais bien vous dire d’utile par ce temps triste et sans couleur qui pèse sur notre âme... et il m'a semblé que la réponse surgissait du debors et du dedans: “Dis-leur d’être simples et d’être sincères!”

A quel mobile étrange obéissons-nous donc, quand nous cssayons de réprimer et de déguiser nos meilleurs élans de sympathie, de générosité, de pitié et même d'affection? Nous semblons avoir honte de ce qui est beau en

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nous, et après avoir soigneusement caché les trésors de nos âmes, nous nous indignons d’étre mal jugés et incompris.

Nous nous sommes fixé certaines limites étroites que nous nous interdisons de franchir dans la crainte de paraitre exagérés, et pour échapper à ce reproche, nous nous donnons les apparences d'êtres secs et froids.

Le monde est rempli d'enfants qui ont faim des caresses de leurs mères, de parents qui gémissent de l'indifférence de leurs enfants, de malades qui sont blessés du manque de sympathie de ceux qui les soignent, pendant que ces derniers n'aperçoivent au- Cuns signes de reconnaissance chez les malades pour lesquels ils se dévouent,

Et tous ces gens s’aiment au fond, ils ont de la sympathie les uns pour les autres, mais un sot orgueil, une réserve ridicule leur ferme la bouche, et au lieu de laisser s'épanouir et s'exprimer les sentiments de leur âme, ils les dérobent si bien que personne ne soupçonne leur existence !

C’est une grande erreur et la source ordinaire de la plupart des malentendus.

S’il est vrai que nous ne valons que par ce qu’il y a de profond dans nos âmes, il est évident que nous ne serons appréciés que si nous laissons ces sentiments se réfléter dans nos parole et nos actions.

Rien n'est aussi mesquin et aussi laid que la perpétuelle comédie que jouent les hu-

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mains! Ils passent le coeur palpitant et les yeux secs devant des douleurs qui se désespérent, ils disent des paroles de haine et de ranc” + quand le pardon est au fond de leur ©. ir; ils affirment ne pouvoir aimer, quand leur coeur est affamé de tendresse, et voilà pourquoi tout est confusion inextricable: la déflance habite les foyers et les coeurs sont tristes, e: les malentendus subsistent Jusqu'à la mort qui éclaire enfin les coeurs de sa funé. bre lumière; mais il est trop tard, et la douleur de perdre les êtres aimés s’augmente du regret de ne pas leur avoir laissé voir assez comme nous les aimions!

Les voix dans la nuit

Si vous n'avez jamais habité dans une sapinière quand il fait de la tempête, vous ne pouvez avoir une idée de l'étrange concert gue nous entendions dans la petite maison bâtie sur la lisière du bois, le soir dont j'ai si bien gardé le souvenir.

Réunis devant le feu, nous nous taisions, saisis, incapables de soutenir une conversation interrompue si souvent par les voix furieuses des sapins tordus par le vent. Pendant que les plus hautes branches balayaient le toit, les branches inférieures, comme de grands bras menacants, heurtaient les vitres, et de partout, d'en haut, d'en bas, de très loin comme de tout près,

es mers

leurs voix s'élevaient, &émissaien!, hurlaient et le sang se glaçait dans mes veines.

J'ai entendu des sapins pleurer comuie des petits enfants perdus, crier comme des femmes torturées, sangloter et gémir comme de pauvres âmes humaines désemparées, et je crois que rien n'est plus impressionnant que ces voix dans la nuit, innombrables, variées à l'infini: on les croirait de l’autre monde et on a Peur quand elles s'unissent en ce choeur affolé.

Et elle est bien mystérieuse et invincible la peur que nous avons de tout ce qui viendrait de l'autre monde... cle est lâche puisque nous aurions veur même de ceux que nous aimons s’il leur était donné de nous apparaître. C'est une des tristesses de la mort, de penser que lorsque nous serons disparus à notre tour, personne ne désirera plus nous voir, et que la pensée que notre ombre pourrait les approcher, ferait frémir de terreur ceux que nous aimons si tendrement!

Dans nos âmes, quand la tempête gronde, il y a aussi des voix, les voix de notre passé qui est notre autre monde peuplé d’ombres dont quelques-unes nous appellent et nous troublent, d’autres nous font trembler, toutes nous font pleurer quand leurs voix s'élèvent et que de l’abime de nos âmes les souvenirs surgissent pour nous torturer.

Le passé, n'est-ce pas, r àst l'irréparable, “lirretrouv-ble”, et lors ue les joies per-

dues, les bonheurs brisés, les remords qui ne veulent pas se taire, les regrets dése :n.. rés des séparations définitives se mette::. :. crier, l’âme est bientôt affolée par la clameur grandissante et elle souffre, elle agonise, Elle se sent lâche et elle a si peur parce qu’elle se sent une très petite chnse menacée et écrasée par tant de forces terribles. Quand sa solitude lui paraît trop cruelle, que sor angoisse a brisé son orgueil et a atteint le fond de son être, c’est l’heure de Dieu. L'heure de Dieu, c’est pour l’âme humaine celle où elle sent et sait enfin use Dieu seul peut la sortir de l’horreur de ces ténèbres hurlantes, que Lui seul est le secours et l’appui qui ne se dérobe jamais.

L'heure de Dieu ne vient pas dans la joie et la sérénité des bonheurs épanouis. Nous nous passons si bien de Dieu quand notre vie est douce que nous oublions même de l’en remercier. Heureusement que Lui n’oublie pas de venir quand nous l’appelons dans la détresse des heures terribles.

Fadette directeur

Mais savez-vous, chers lecteurs, que l’amie Fadette tournerait au directeur de conscience si elle répondait à toutes vos demandes de conseils, et si elle donnait son opinion sur les différents “états d'âme” que vous lui soumettez avec une confiance si déconcertante?

Or, je ne vous cache pas que ce rôle me semble assez ingrat dans tous les cas, et dans le mien il est impossible, Il faut tant de sa- 8esse pour diriger les autres... et au moins faudrait-il avoir un semblant d'autorité et je manque de l’une et de l’autre!

D'ailleurs, sans douter de votre sincérité, ce qui serait vraiment très vilain, je sais qu’en me faisant vos confidences, vous êtes surtout entraînés par le besoin de parler de vous, de plaider d’avance les Causes que vous sentez vaguement mauvaises, Vous m'exposez vos petites affaires sentimentales en les enguirlandant, pour moi comme vous le faites pour vous, et au fond, rien ne vous déplairait tant que de me voir les tirer au clair et vous dire: “Elle n’est pas jolie! Il faut la sortir de votre coeur !”?

Ah! ces mystères que l’on trouve au fond des coeurs de femmes: elles cultivent, sans Savoir d’où elles viennent, de petites plantes inconnues qui peuvent devenir bien encombrantes avec le temps... et l'ombre!

Moi, je me défie de tout ce que l’on ne veut Pas regarder en face, de tout ce que l’on refuse de définir clairement, de tout ce qui flotte en vapeurs fines et insaisissables dans les âmes féminines et dont elles font leurs délices.

La plupart de nos fautes et de nos erreurs sont faites de nos indulgences inavouées, mais réelles, pour ce qui n’est pas bien, de nos sen-

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jÉ 5e

timents m. ! définis et caressés les yeux fernés, de nos révoltes sourdes contre ceux qui veulent amener la réalité sous nos yeux, et mettre une barrière infranchissable entre notre faiblesse et ce qui la séduit.

Il vient une heure, où notre habitude d’excuser les défaillances des autres nous fait trouver les nôtres dignes d’indulgence et d’excuses, et où l’habitude de reculer ce qui gêne notre liberté devient une révolte ouverte contre les résistances de notre conscience.

Et je pense que voilà en quatre mots l’histoire des déchéances qui nous surprennent chez les femmes que nous avions crues si droites, si pures et si religieuses.

Elles ont éte tout cela un peu vaguement; leur foi floue, leurs principes élastiques, leurs sentiments mal définis étaient jetés pêle-mêle dans une âme faible qui ne voulait pas voir le fond des choses, et qui vivait dans l'illusion d'elle-même et des autres.

La réalité a toujours son heure, et à bien soigner les petites plantes, elles poussent de si solides racines que lorsqu'il s’agit de les arracher, elles emportent un morceau du coeur!

On entend souvent critiquer les personnes à principes fixes et qui refusent tous les compromis.---Une barre de fer, dit-on, elle n’a aucune largeur d’esprit et sa sévérité est exagérée!

Quoique les moralistes rigides et les cen-

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seurs de profession me déplaisent infiniment, je comprends très bien que si l’on veut conserver une barre droite, il ne taut pas la plier bien souvent pour qu’elle refuse de se redresser complètement, et les austères rigides sont des vertueux et des sincères qui ne se payent pas de m°ts et qui conforment leur conduite à leurs principes.

Rien n'est plus rare que de trouver une femme sincère avec elle-même. Généralement, elle s'arrange pour croire ce qu’elle désire, et elle y réussit trop bien pour ne pas avoir des réveils brrisques qui la laissent désarmée.

Et à toutes celles qui veulent mes conseils, et qui ne ies mettraient pas en pratique s'ils allaient contre leur sentiment, je ne puis que recommander la recherche vraiment honnête et sincère de tou: c: qui $erme et pousse dans leur âme. Voyons bien d’où cela vient et surtout où cela vu... et défions-nous prudemment de tout ce que nous ne pouvons classer franchement: le bien ou le mal. Défionsnous de notre amour de la guirlande et des jolis voiles, et adorons la lumière qui visite tous les coins et qui ne favorise pas l'illusion, cette éternelle ennemie des femmes qui les blesse en les caressant.

Solitude et souvenirs

Une de mes amies inconnues m'’écrit qu’elle croit maintenant que je suis une fée, une fée qu’elle veut connaître et elle me cherche partout, dit-elle, Pour lui éviter des démarches inutiles, je lui conseille de ne pas me chercher en ville, ces jours-ci; la pluie laide m'en a chassée et les fées de mon espèce endurent mal la laideur.

Où je me suis réfugiée, la pluie est fine et douce, la boue est si loin qu’on peut oublier son existence.

Dans l’intime recueillement du jour gris, derrière les vitres à petits carreaux, je vois le gazon tout vert: les feuilles rousses y dansent des sarabandes folles, enlevées par le vent qui rythme leur ronde d’un sifflement à la fois lugubre et gai: c’est qu'il accompagne une danse, mais une danse de mortes! Deux vieux saules, tout près, balancent de-ci de-là leurs énormes têtes encore touffues et vertes... ils doivent songer à toutes les choses qu’ils diront encore avant d’être dépouillés et noirs comme leurs pauvres voisins... dans le lointain, des montagnes mauves se profilent sur un ciel maussade que chaque minute rend plus menaçant.

Mais qu’importent ici les vents furieux ct le déluge?

Dans la grande maison bien close, quand

les bûches flamberont dans l’âtre, que le silence sera moëlleux, que je me sentirai si doucement à l’abri, ce sera une volupté d'entendre se déchaïner la tempête dehors!

En attendant, avec l’ombre qui envahit la chambre, entrent les souvenirs: ils ne pressent, se poussent, chuchotent en 3e bousculant. Chacun veut être celui qui m'absorbe, et pour attirer et retenir mon attention, il réveille un froissement familier, un parfum léger, un rien... mais ce rien me remet dans de passé avec une autre âme, la première, celle que ma mère palpait et dépliait délicatement pour mieux connaître sa petite fille!

Vous le savez, n'est-ce pas, que nous avons plusieurs âmes, et c’est quand je regarde la flamme se tordre en léchant les pierres noircies que je les évoque toutes, et qu’elles m’apparaissent si distinctes que je leur donnerais à chacune leur âge!

La première qui vient danser devant mes yeux éblouis, c’est une petite âme toute neuve, curieuse de tout, d’une hlancheur qui rayonne: elle s'ouvre confiante à la joie d'exister et elle s’épanouit dans les belles tendresses familiales. Bientôt, à cette âme il a poussé des ailes qui l’enlevérent dans l’azur des rêves jeunes...

Puis à mesure que da Vie s’approchait, voulait être regardée en face, arrachaïit les voiles, chargeant le coeur des devoirs qu’elle imposait, les ailes devenaient trop

faibles pour porter l’Âme au-dessus de ce qui pouvait la heurter et la meurtrir: bientôt elles devinrent une gêne et tristement il fallut les replier.

Pauvre âme! ce qu'elle perdait en envolée elle le gagrait en profondeur; elle devenait un abime mystérieux: moins confiante et moins simple, peut-être, mais plus humaine, plus grave, plus tendre...

Elle se transformait doucement, et quand la Vie se fit très dure, lui arracha des êtres aimés, la fit solitaire parmi les foules, la pauvre âme broyée crut entendre la Vie lui dire: — Enfin! tu pleures! Avant de savoir pleurer, une femme n’est pas une vraie femme. Tous les chemins que je t’ai fait suivre t’amenaient à l’inévitable, à la bienfaisante souffrance!”

I1 semble, en effet, qu'avant d’avoir souffert nous ne sommes ni compatissantes, ni indulgentes, c’est pourquoi notre dernière âme est la meilleure. Pas la plus pure, pentêtre, mais la plus belle qui saura mieux se donner et faire plus de bien.

C’est avec cette Ame-là qu’il faut rêver le soir près des chenêts. Elle seule trouve du bonheur à évoquer les tristesses, et demeure douce en pensant à toutes les trahisous et à tous les abandons de la terre.

C'est qu’elle sait... elle sait la faiblesse humaine et la force des tentations, elle sait la misère des coeurs oublieux, l’aveuglement et l’inconscience ées uns, la folie et l’im-

prudence des autres, et elle a une pitié :rfinie de tous, car el'e sait aussi qu’ils ont souffert, que souvent ils ont cru bien faire ou n’ont pas voulu faire si mal!

Elle sait que pour juger il faut être parfait, et c’est difficile, tandis que pour plaindre et pardonner {] suffit d’avoir déjà été faible et de ne pas être bien méchant....

c'est bien plus facile!

Vieilles filles

A la campagne, les préjugés persistent, indéracinables, et l’un d’eux, c’est qu’une fille de vingt-cinq ans, est une vieille fille! Aussi à partir de vingt et un ans, les jeunes filles comptent les années, les mois et les jours qui les séparent du terrible anniversaire, et je connais des mariages hâtifs et malheureux qui n’eurent pas d’autre cause que l'approche je cette date fatidique.

Combien de vies de femmes ont été assombries et éteintes par ce ridicule préjugé!

“Vieille fille!” Ce mot provoque tant de dédains, surtout à la campagne, que même la “vieille fille” de vingt-huit ans (1) porte en elle comme le sentiment d’une déchéance féminine: elle est celle qui n’a pas su plaire, celle que l’amour a oubliée: on le dit tant autour d’elle, on le croit si pien qu’elle finit par ie croire elle-même, et ce n’est pas l’âge qui

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la fait “vieille fille”, c'est sa propre tristesse et l'isolement qu'on lui impose.

£e mot vous surprend et cependant il est vrai: elle est tenue à l’écart par les jeunes filles qui ne l’invitent jamais à leurs parties de plaisir; les “dames” ne l’admettent pas davantage dans leur intimité, et peu à peu, lu voilà solitaire et délaissée sans l’avoir désiré: elle a été mise de côté par tous, excepté peutêtre par ceux qui peuvent profiter de sa complaisance, et la conscience de son inutilité commence à crier en elle. Parfois, elle essaie de l’étouffer sous d’humbles sacrifices et elle se dépense en dévouements obscurs payés d’ingratitude.

Le plus souvent, la pauvre méconnue se renferme dans le mépris affecté des joies que la vie lui a refusées, et ceux qui l'entourent chantent à l’unisson qu’elle est envieuse et amère quand elle n’est que blessée, la pauvre! On dit: c’est une égoïste, et pourtant, c’est «1 bien qu’elle ne peut faire qu’elle souffre tant, qu’elle en dépérit.

Mais que l’amour vienne à passer, qu’un brave coeur d'homme s’avise de la bêtise de ceux qui ont ignoré cette âme de femme tendre et meurtrie, et voilà que la vie terne se colore, ct le coeur en s’épanouissant fait resplendir la figure. Est-ce bien la “vieille fille” qui est devenue cette femme à qui on reconnaît maintenant le droit d'être jeune, jolie et heureuse?

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Célibataire, c'était une nullité; mariée, elle fera, au village, si elle le veut, la pluie et le beau temps! Y a-t-il au monde rien de plus stupide que ce préjugé et comprenez-vous que des gens sensés le partagent et en fassert souffrir les victimes sans se douter de leur cruauté---mille pardons---de leur inintelligence?

Dieu merci, on a fait justice de cette fausse conception dans les villes, et ce n'est pas dans la vingtaine qu'une femme est appelée une vieille fille, et surtout qu’elle est traitée comme telle,

Si elles sont nombreuses, les jeunes filles, qui passé vingt-cinq ans hésitent à se marier, c’est justement parce que leur vie est si agréable qu’elles redoutent le sacrifice d’une liberté et d’une indépendance qui leur sont chères.

La fille de trente ans, surtout si elle est cultivée, exige beaucoup plus qu’elle n'eût demandé dans sa première jeunesse. Ses années d'illusions sont passées, elle a moins confiance dans les hommes qu’elle a appris à connaitre et les misères conjugales lui font un peu peur. Rien de plus curieux que de faire la Comparaison entre les vies si différentes des célibataires de la ville et celles de la campa- 8ne, et ces dernières puiseront peut-être dans mes observations le courage de relever la tête, de lutter pour conserver les privilèges et les droits qu’on leur enlève prématurément en obéissant à un préjugé idiot.

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Manquer sa vie

Si l'Idéal moral me semble être de “remplir sa vie”, la plus douloureuse des impuissances n'est-elle pas dé “manquer sa vie?”

Manquer sa vie, c'est-à-dire laisser blanches des pages où l’on aurait pu écrire des poèmes de beauté, laisser froid un coeur qui aurait pu aimer, laisser vide une vie qui aurait pu être remplie de générosité et de dévouement, Et pourtant la pauvre âme qui a peut-être passé près du Bonheur sans le voir était, comme d’autres, capable de bien : elle avait en elle des ressources qui restent inemployées et qui eussent pu lui donner une belle vie scus le soleil du Bon Dieu.

Que lui est-il arrivé? Elle erre au hasard, dépaysée dans sa propre existence, ne trouvant nulle part la joie et la paix qui ne manquent pas à ceux qui sont dans leur voie, même si cette voie a ses calvaires.

Elle n’a pas su se connaître elle-même, ni comprendre le sens profondément sérieux de la Vie, et elle s’est jetée dans l’irréparable; ou bien, elle flotte indécise entre des résolutions qu’elle ne prend jamais, malheureuse, inquiète, imputant son mal à tous ceux qui l’entourent, se croyant la victime, quand cependant, elle est bien l’auteur de sa vie médiocre.

Et celle qui a tenu le Bonheur dans ses mains, et qui avec l’insouciance de l’enfant brisant un jouet, l’a détruit par sa faute?

Un homme lui avait donné son coeur ct sa vie; en échange, elle lui avait donné son coeur et sa vie. Elle a repris son coeur, pour le prèter à d'autres; elle a dédaigné le Coeur de son mari et désolé leurs deux vies.

Ne remplissant pas ses engagement, elle a fait faillite; une faillite morale plus douloureuse que toutes les autres: et le Malheur impitoyable réclame tout d'elle, lui arrache tout ce qui rendait sa vie supportable. Oui!

sa vie est bien manquée et par sa faute!

Je me souviens d’avoir lu un poème norvégien qui m'avait profondément impressionnée. Le héros, vagabond capricieux et fantasque qui a erré Par le monde sans s’'attacher à une tâche, se trouve dans une forêt de son pays natal, je crois. “Alors autour de lui tout s’anime, tout parle... il entend des voix et ces voix ressemblent étran- &gement à celles du remords.

Et les fleurs fanées disent: nous sommes les joies que tu n'as Pas cueillies. Et les feuilles qui tombent murmurent: Nous sommes les pensées que tu n'as Pas eues, Et le bois mort crie: Nous sommes le travail que tu as dédaigné.

Et les oiseaux chantent: nous sommes les tendresses que tu n'as pas comprises, les reconnaissances que tu n’a pas offertes. 11 est accâblé par le reproche des choses qui auraient pu être, des oeuvres qui auraient dû être et qui n’ont pas été”

Pour échapper à cette cruauté des cho-

een, fs nor” LUE mi AE 4 si:

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ses, la première condition n'est-elle pas de bien se rendre compte de sa vocation: c'està-dire, de comprendre où et comment l'on fera mieux son Devoir.

Combien d'âmes, pour l'avoir ignoré, meurent comme la graine égarée parmi les cailloux... sans avoir même germé,

Les timides

A côté des gens qui se vantent, qui se donnent pour ce qu’ils ne sont pas, qui font de belles phrases pour exalter la noblesse et la délicatesse de leurs sentiments, illustrés d’ailleurs par les actes les plus mesquins, il ya des êtres timides, moralement recroquevillés, qui se défendent d’être sensibles et aimants: ils affectent de la froideur quand l'émotion les fait trembler, et ils s'immobilisent dans une inaction prudente en résistant à l'impulsion qui les porterait à se dépenser pour les autres.

Ils sont comme les plantes poussées dans les caves: leurs tiges blanches et molles sont à peine vivantes, parce qu’elles ont vécu dans l'obscurité: ces âmes dont je parle ont vécu aussi sans soleil: elles n’ont pas rencontré, dans leurs familles ou en dehors, le sympathie qui les eût rendues vigoureuses en leur donnant l'assurance et je courage nécessaires pour être bon, car il en faut.

Les >ersonnes molles et trop timides peu-

vent avoir en réserve des trésors de bonté, mais elles ne savent pas l'exercer: leur vie se passe entre le désir de faire du bien aux autres et le regret de ne l'avoir pas osé.

C'est Macterlinck qui nous dit de ne pas laisser la Bonté, vivre en nous comme une prisonnière à qui l’on défend d'approcher des barreaux de sa prison. La comparaison est saisissante; elle nous permet d’apercevoir, en une vision rapide, tant d'êtres qui refoulent leur sensibilité, et cachent, comme si elle était laide, la Bonté repoussée au fond d'euxmêmes.

Cette timidité de ce qui est meilleur en nous est une infirmité morale dont les parents sont très trouvent responsables. Ils n'ont pas su créer dans les Âmes qui leur étaient confées la confiance qui s’élance, la pitié qui Pleure, la bienfaisance qui veut soulager, la simple complaisance qui est heureuse de se gèner pour rendre service, D'un mot sec, d'un geste brusque, ils ont repoussé l'offre timide, l'avance discrète ou la caresse tremblante, et sans souci de blesser la petite âme transie, ils n’ont pensé qu’à eux, à leurs soucis, à leur difficultés! Ils se sont répandus en plaintes si amères sur la dureté de leur vie, que les enfants ont cru que leurs parents leur reprochaient d'exister, et leur coeur s’est replié, rapetissé et quelquefois durci.

Lis sont sortis de la famille ayant perdu confiance en eux-mêmes, habitués à se dé-

Ro

fendre à coups d'égoïsme contre l’égoisme ambiant. Seront-ils donc toujours des solitaires, et des faibles parce qu'ils ont peur d'être bons? Peut-être ne comprennent-ils pas la raison de leur malheur,et qu’en y réfléchissant ils découvriraient que la bonté appelle la bonté comme l’amour appelle l’amour. S'ils savaient surmonter leur réserve, donner la liberté à leur “âme enchainée”, ils iraient, les mains tendues, vers tous ceux qui les attendent depuis si longtemps et qu’ils ont désappointés... et après, tout leur paraîtrait clair et facile; leur âme au lieu de se traîner en gémissant serait portée et soulevée par son propre élan qu'aucun lien ne retiendrait.

Les séparés

Il faut croire que l’on me suppose de la sagesse, puisque si souvent on me consulte au sujet ües complications qui surgissent à tous les tournants des vies de femmes.

Si cette confiance me flatte et m'’honore, la responsabilité dont elle me charge m’effraie bien un peu, et devant certains points d’interrogation, je me dis qu’une questicu est plus facilement posée que résolue.

Je sympathise avec ceux qui cherchent toujours à comprendre et à savoir les “pourquoi” de toutes chases, mais c’est une disposition qui nuit au repos de l'âme, et il m’ar-

rive d’envier la quiétude de la bonne et confortable grosse dame dont le principal souci se borne à faire “bien manger son monde”.

Trois des dernières communications reçues expriment la même curiosité en des termes qui se nuancent à la tournure d'esprit des questionneuses.

Posée en boutade rieuse par la petite personne gaie, tristement par la délicate que la vie meurtrie, tragiquement par celle que la souffrance affole, la question, dans toute sa simplicité apparente, est celle-ci: Pourquoi, entre des personnes qui s’aüuent réellement et qui se veulent du bien, y a-t-il des barrières morales infranchissables qu'aucune bonne volonté ne peut démolir? Tout au plus, aux très bons jours, est-il donné aux séparés de s’apercevoir par-dessus le mur et au prix d’une gymnastique spirituelle qui ne peut durer longtemps! ---Cette impossibilité de se comprendre se révèle dans les silences qui glacent, dans les réponses “à côté”, dans les interprétations qui blessent; on a beau faire d'un côté et de l’autre, l'entente rapide et spontanée est impossible, et le danger des explications décourage souvent de les tenter. “A quoi bon? se dit-on, il ne peut comprendre! elle ne peut savoir, c’est inutile!”

Et l’on se tait, ou l’on parle froidement quand il faudrait convaincre et persuader, et l’on échoue misérablement.

Ces “séparés” sont des éternels étrangers!

Ils ne nous connaissent pas comme nous sommes, mais comme nous nous faisons pour eux, à cause de leur éloignement deviné et senti si douloureusement.

Qu’y a-t-il à faire? Rien. Quand vous n’avez pas appris l’hébreu, vous ne vous étonnez pas de ne pas comprendre ces Juifs qui causent près de vous? Eh bien, cette âme etla vôtre parlent chacune une langue inconnue à l’autre... et vous ne pourriez même l’apprendre! Résignez-vous,soyez douce à l’“autre” qui souffre comme vous, et n’essayez pas des rapprochements impossibles. Surtout, n’en voulez jamais à ceux qui ne sont pas plus coupa-

bles que vous “de ce qui est”, en dehors de leur volonté,

Le refuge

En ces courtes journées de novembre, l'ombre, en s’appesantissant sur la ville, semble en chasser la joie et faire sortir toute sa lassitude et toute sa misère! On va dans la nuit, accâblée soi-même de la fatigue de ces pauvres gens qui se bousculent aux coins des rues et les grappes humaines accrochées aux tramways nous font soupirer: “Jamais, jamais on ne réussira à transporter chez eux tous ces travailleurs qui n’en peuvent plus!”

Elle paraît si dure la vie de ces pauvres

êtres dont la journée, commencée avant le lever du soleil, se continue dans les fabriques, les ateliers, les magasins pour se terminer dans cette bousculade affolée de six heures,

Hier soir, j'étais haletante de les voir tant courir! Notre-Dame, à deux pas, m’ouvrait la sérénité de son abri, je m'y réfugiai.

Un parfum d’encens flottait encore dans l’air; à la clarté diffuse des lumières isolées qui pignaient l'obscurité de petites étoiles, on apercevait les groupes dispersés dans la vaste nef, et dans le silence recueilli on percevait le bruit des pas amortis, et comme un murmure de prières, de glissement

de chapelet, de soupirs, et, tout près de moi, je distinguai des sanglots.

Si près, que je saisis la silhouette de la jeune femme élégante dont le bruissement

soyeux avait attiré mon attention dès son entrée.

Elle pleurait désespérément, comme on pleure devant l’irréparable. Elle n’était pas en noir, mais n’y a-t-il pas des morts plus tristes que celles qui nous revêtent de deuil?

Et je pensais, remplic de pitié, que parmi les affairés et les fatigués que je plaignais tout à l’heure, plusieurs peut-être avaient jeté un regard d’envie sur cette jolie femme riche, qui passait légère à travers leurs groupes pressés. Dans un instant elle sortirait d'ici, la tête haute, cachant sous un masque serein le chagrin refoulé dans les

140 LETTRES DE FADETTE ntm ne

profondeurs de son âme. Car il lui faut parader, tenir son rang, jouer la comédie du bonheur, et sa vie est probablement plus compliquée et plus difficile que celle de la petite employée qui s’est exclamée: ‘“Estelle chanceuse, celle-là!”

Et dans l’église, de plus en plus déserte, je restai longtemps, triste de tant de douleurs coudoyées, mais singulièrement illuminée de la conviction que tout est bien ainsi, et que toutes les vies seront endurables aussi longtemps que nous jetterons nos angoisses et nos désespoirs aux pieds de Dieu qui les attend et qui veut que nos âmes ne puissent être profondes et belles qu’à la condition d’être creusées par les larmes et transformées par le travail et la souffrance.

Retour de théâtre

Conime elle est divertissante et fine cette comédie de “La Mègère apprivoisée”, que la violence systématique de son mari réduit à une obéissance si aplatie.

Je m'en suis franchement amusée, en me disant que les méthodes shakespeariennes, impossibles à employer de nos jours, avaient du bon. Jamais il ne nous sera donné de voir une mégère devenir aussi suave, nous sommes trop civilisés! J’ai eu la simplicité d’expriner cette opinion devant d’autres femmes,

et je fus écrasée sous le poids de leurs protestations indignées : “Cette pièce leur gâte tout le grand auteur! Il pose en héros un grossier et brutal personnage, il avilit la femme et prétend établir que l’homme a le droit de la traiter en esclave, et patati et patata!”

Quand elles n’eurent plus le souffle, j’eus mon tour. Entre femmes on a toujours son tour; s’il nous est refusé, nous parlons toutes ensemble, c'est une des manières d’avoir son tour, et elle vaut les autres! J'ai eu beau jeu à défendre contre ces avocates de la dignité féminine, ce grand Shakespeare dont l’oeuvre presque entière est la glorification des vertus féminines. A une époque, où, surtout en Angleterre, la femme était considérée comme une inférieure et traitée comme telle, Shakespeare l’a élevée à un idéal qui demeure PIdéal. Beauté, pureté, courage, tendresse, générosité, il a célébré toutes ces vertus fémines et les a immortalisées dans ses héroïnes auxquelles le temps n’enlève rien de leur charme, de leur noblesse et de leur éternelle jeunesse. Dans la femme le poète a vu la chercheuse des idées élevées, des sentiments délicats et désintéressés, des pensées nécessaires au bonheur; il a vu l’esprit et l’âme fémirinc..idénlisées et il leur a accordé "ne influence bienfaisante et toute puissante.

Je ne vois pas pourquoi les femmes lui en

sudraient d’avoir créé “une” mégère et son )mpteur, --- celui-ci recueille toute leur hai-

ne! --- quand elles lui doivent également toutes ces héroïnes gracieuses, pures, aimantes, courageuses, qui seront éternellement admirables. Les mégères sont de très vilaines exceptions, et si celle de Shakespeare fut un peu malmenée, n'oublions ni l’époque où la dureté était générale, ni surtout les bons résultats obtenus!

Le fond des âmes

En ce temps de l'Avent, la parole évangélique est distribuée dans toutes les églises et les prédicateurs rivalisent de zèle pour répandre la vérité et tirer les âmes en haut.

Mais pour tirer en haut les pauvres âmes terrestres, il faut de bonnes cordes solides, et de l’adresse afin de ne pas les heurter aux obstacles, et certains sauveteurs voient avec stupeur, au bout de leurs ficelles, les âmes menues s’agiter, se débattre dans le vide et retomber à leurs vanités, leurs petits plaisirs, et leurs gros péchés.

C'est que le démon est un fin compère:

au lieu de détourner la troupe de ses bonnes petites amies d’aller entendre les sermons de l’Avent, il fait des sermons d’Avent de belles occasions de travailler pour son compte. Il met en avant des raisons de mode, de snobisme, de vanité et il va même jusqu’à choisir l’église pour y faire rencontrer des gens qui feraient beaucoup mieux

de ne pas se voir! Il enlaidit et déforme l'intention, puis il pirouette en disant: “Va à l’église tant que tu voudras: tu m'y sers parfaitement.”

Ah! nos intentions! Le fin fond du ressort qui nous fait agir, comme il faut descendre loin en nous, parfois, pour le voir clairement. Nous sommes si habituées à nous mentir, à nous payer de monnaie de singe.

Oh! Pas vous, madame, dont les yeux indignés me font sourire. Mettons que vous êtes l’exception... mais toutes les autres et moi.

Nous biaisons, nous subtilisons, nous

jouons au plus fin avec nos obligations et notre devoir, et quand nous sommes forcées par l'évidence d'admettre nos torts, nous trouvons toujours quelqu'un qui en est la cause et qui est bien plus coupable que nous!

Sommes-nous donc incapables de sincérité et de droiture? Non, certes! Mais comme nous devons nous défier de tous les petits esprits de ruse, de dissimulation, d’hypocrisie qui nous guettent à tous les tournants, qui nous accompagnent en nous entourant de leurs fantasmagories! Pour peu que nous nous laissions guider par eux, nous perdons la notion juste de ce que nous sommes et de la route que nous suivons,

Si je généralise ainsi au risque de vous scandaliser un peu, c’est que je sais que si

la femme sincère avec les autres est moins rare que ne le disent nos détracteurs, la femme sincère avec elle-même est presque introuvable.

Nous avons un talent merveilleux et déplorable pour enguirlander nos faiblesses, voiler nos lâchetés, excuser nos petitesses, mettre nos responsabilités sur le dos des autres, faire toutes les sottises imaginables et crier comme les enfants: “Ce n'est pas ma faute, je ne l’ai “pas fait exprès”.

Aussi, quand les femmes vont entendre les sermons, c’est trop souvent pour les appliquer à leurs amies, et à la sortie de l’église, je me figure parfois les voir secouer

leurs plumes et laisser tomber dédaigneusement: “Dieu merci! tout ceci ne me regarde pas, moi!”

Le démon adore ces belles pharisiennes!

Mes Noels

La ronde des mois a ramené Noël, le Noël d’aujourd’hui où chacun met un peu des Noëls passés: il semble que pour en revoir les lumières et les ombres, il soit nécessaire d’être dans une intimité qui rende le recueillement possible, et je bénis la solitude de ce soir qui r'est pas de l'isolement, puisque dans le salon voisin on est à faire la parure de l’a bre de Noël. De grands enfants, frères, cousins et cousines, préparent la surprise des petits, et

autour du sapin vert, ils sont redevenus gamins et ils font un grand vacarme joyeux.

Une légère entorse me dispense d'aider aux préparatifs: étendue sur le divan, au creux d’un coussin, je regarde le feu et à force de chercher des formes fantastiques dans la flamme dansante, il me semble que je m'endors.

Le foyer s'est agrandi: il est maintenant lurgement ouvert sur un ciel étoilé qui s’incline en pente jusqu'aux bûches qui crépitent, et voilà que sur cette glissoire étrange des anges mystérieux descendent; ils approchent et je les reconnais. Ce sont mes Noëls, tous les Noëls de ma vie qui glissent sur le chemin bleu, touchent du pied les fagots et passent devant moi légers et insaisissables. Je les reconnais tous: les premiers, tout petits, en robes de nuit très longues, où leurs pieds roses s’embarrassent: les yeux extasiés, les boucles emmèlées, ils tiennent dans leurs bras frêles des hochets d'argent, des boules qui brillent, des bébés gris en caoutchouc, des poupées roses aux cheveux d’étoupe.

Les jouets se transforment à mesure que grandissent les anges: ils sont maintenant chargés de balles multicolores, de volants emplumés, de raquettes, de livres coloriés, de maisons, de poupées, de ménages complets.

Ils défilent par rang de taille, comme les bébés anglais dans les albums de Christmas.

Leur procession est lente et ininterrompue.

Ils semblent sortir du feu et disparaissent dans l'ombre... derrière le piano, je crois...

Les voilà devenus plus longs, plus un peu gauches, avec la timidité de l’âge ingrat, et ils emportent les détestables cadeaux utiles: plumiers, cartables, patiences gtographiques, abrégés de sciences à l'usage des enfants. Ils sont un peu tristes: leur coeur capricieux et froissé paraît dans leurs yeux chercheurs.

Et voici les Noëls charmants de la jeunesse:

ils sont fins, sveltes, rieurs et rêveurs: ils portent des fleurs, des écrins, des perles satinées, des dentelles fragiles, des fourrures blanches; ils marchent environnés de musique et de chimères, ils ne touchent la terre que du fin bout du pied, leurs ailes frémissent et voudraient s'ouvrir très grandes: vers les anges de ma jeunesse, je tends les mains pour les retenir, mais ils s’évanouissent dans le noir et d’autres Noëls leur succèdent. Quelques-uns ont des yeux de saintes en prières:

ils glissent avec un parfum doux d’encens; d’autres, fleuris, parés, semblent revenir de la danse. Quelques-uns ont les mains vides, d’autres portent un flambeau allumé, d’autres encore, un sablier gris où le temps coule...

coule... il y en a plusieurs dont les voiles sont tout noirs, et qui pleurent...

Ils ont tous passé, et celui de cette année n'est pas venu...

Inquiète, je lève la tête: sur le chemin bleu

il pleut des étoiles, mais aucun ange n'est visible, N'y aurait-il donc plus de Noëls pour moi?

Un appel joyeux m'éveille: “O la paresseuse! Elle dort! L'arbre est splendide... viens voir!” et tout bas : “Tu sais, il y a trois petits paquets pour toi!”

Le rêve est effacé, et il y aura encore des Noëls pour FADETTE.

La bonté vivante

“J'ai vu disparaître la vieille année: elle s'était fait si jolie sous sa parure de frimas, si douce et si émue, que de toutes les forces de mon être j'ai voulu la retenir; inexorable, elle a glissé dans le passé, en emportant de mon coeur, de ma vie, tant de choses précieuses qu'il me semble être au seuil de la nouvelle année avec des mains vides, sans but, désemparée, détachée, désintéressée de tout, comme une étrangère dans un pays qui lui déplaît.”

Je relève seulement ces lignes de la petite lettre bleue reçue dans l’agitation d’un départ; mais je l’ai lue à tête reposée dans le train qui ne voulait plus arriver, et où il faisait si froid, que je comprenais toutes les lassitudes et tous les découragements. Oui, ma petite amie, il y a des heures où l’on se sent les mains vides, le coeur vide et la tête

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vide; des heures oï tous les efforts semblent trop pénibles quand on entrevoit les résultats probables, des heures où le cher pussé vous tire en arrière, vous force à le regarder, et vous détourne du présent, de la tâche quotidienne, du devoir qui vous attend.

Car, vous pouvez bien me dire que vous n'avez pas de but, que personne n'a besoin de vous, que vous vous sentez si inutile que cela vous décourage: vous croyez que tout cela est vrai, mais vous vous trompez; vous ne savez pas voir et vous n'avez pas encore compris qu’il n°y a pas d'êtres qui ne soient au monde pour un but bien déterminé. Notre mission est modeste parfois, notre ambition et aussi notre bonne volonté nous porteraient à faire des actions importantes et qui comptent, et nous dédaignons trop le petit programme discret qui nous est assigné.

“Si j'avais un mari, des enfants, une maison à diriger, je saurais que je suis bonne à quelque chose!...” Soyez bonne autrement; aidez votre amie à soigner son bébé malade; elle ne peut sortir, faites ses commissions: ce vieux parent s'ennuie, allez lui lire ses journaux tous les Jours.

Et la misère de cet hiver! Y avez-vous pensé! Croyez-vous que cela ne vous occuperait pas d'essayer d'aider quelques pauvres?

Dans votre maison luxueuse et chaude,

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vous vous ;'laignez d'être inutile, et il y a près de vous des êtres humains qui ont froid et qui ont faim!

Tous, ma pe:.:e amie, nous avons des heures de faiblesse où notre égoisme voudrait ne penser qu'à soi: faisons-le taire et occupons-nous des autres, c’est le grand remède de toutes les maladies morales, toutes les iristesse, les déceptions et les regrets.

Macterlinck appelle “bonté morte” celle qui n'est faite que du passé: ayons la bonté vivante qui “transforme en beauté les petites choses qu’elle touche”.

Simple réponse

“Veuillez me dire, madame Fadette, quelle femme, selon vous, convient au savant, à l'artiste, à l'écrivain, et plus simplement à tou‘ homme instruit ?”

Ceci est le résumé d'une très jolie lettre d'un lecteur-ami inconnu qui me fait l’honneur de me demander mon opinion.

Tout d’abord, mettons de côté la femme savante, la femme supérieure, celle qui serait capable de partager les travaux de son mari, et susceptible, par conséquent, de nuire à son prestige. Il ne doit pas risquer d'avoir une Rivale à son foyer. Colette Yver, dans “Les dames du Palais”, analyse très finement ce senti ‘nt de jalousie d’ab-rd inconscient,

qui grandit, se développe et domine, enfin, au point de séparer le mari de la femme, le premier étant jaloux des succès d'avocat de la seconde. Dans notre pays, une rivalité de cette nature ne saurait se produire, --- et pour cause,---mais n’y a -t-il pas des artistes, peintres ou musiciens, n'y a-t-il pas des professeurs, qui veulent être les seuls flambeaux qui brillent au foyer? c’est de l’égoisme masculin, c’est un sentiment mesquin, c’est tout ce que vous voulez, mais puisque ça existe, il faut en tenir compte et vous Jéfier, O hommes supérieurs, des femmes supérieures.

Devrez-vous, alors, vous contenter d'une bonne ménagère? L'exemple de quelques illustres parmi vous semble vous le conseiller... mais leur expérienc: vaut d’être étudiée avant que vous vous décidiez à vous choisir une femme dont le plus grand talent soit de surveiller le rôti ct de repriser les chaussettes.

Une bonne servante est fort utile... dans lu cuisine! Mais l’homme supérieur ne vivant pas seulement de soupe, je doute fort qu’il se contente longtemps du bonheur qu’il trouvera dans un intérieur où il ne saura à qui parler sa langue.

Et que je dise en passant comme je les plains, celles que leurs grands hommes appellent des “bonnes femmes!” D'ailleurs, je suis tentée de plaindre aussi les grur.ds hommes eux-mêmes s’ils souffrent de leur choix

étrange... et de les mépriser s'ils sont heureux de ce qu'ils reçoivent et de ce qu'ils donnent.

Mon humble opinion, c'est que l’homme d’étude doit choisir pour compagne une femme assez sage pour diriger sa maison, assez sérieuse pour bien élever ses enfants, assez intelligente et instruite pour s'intéresser à ses travaux et à ce qui se passe dans le monde de l'esprit, assez fine et charmante pour savoir le reposer de ses fatigues en emb-Ilissant sa vie.

Quand l’homme supérieur aura découvert cette perle, qu’il s’en fasse aimer et après l'avoir épousée qu’il “continue” à s’en faire aimer... c’est ce que peu d'hommes savent réaliser. Ils s’imaginent, quand ils sont mariés;" avoir conquis pour toujours l’amour dévoué d’une femme :rop heureuse de leur sacrifier ses goûts, ses petits habitudes, sa chère indépendance... et ils laissent nonchalamment s’éteindre le grand amour qu’il eût fallu au contraire alimenter pour qu’il communiquât à leur femme, la force d’être la femme idéale qu'ils ont rêvée.

Messieurs, la cause de l’échec des bonnes volontés féminines est souvent votre étrange prétention d’être aimés même si vous êtes indifférents, exigeants, et désagréables.

Trop d'hommes croient avoir rempli tous leurs devoirs, quand ils ont assuré l’existence de leur femme et satisfait sa vanité: ils ne

s'occupent ni de son esprit ni de son coeur; absorbés par leurs affaires, ils oublient de l'y associer, et ils ne songent pas que son esprit et son coeur vont manquer de santé et de force, qu'ils deviennent, par le fait même, ouverts à toutes les tentations, et Dieu sait que les tentations et les tentateurs se trouvent toujours sur la route d’une jeune femme qui commence à moins aimer un mari qui la traite en quantité négligeable!

Ils ne connaissent ni l’un ni l’autre l’intimité réconfortante qui met tout en commun, les peines et les joies: leurs vies parallèles ne se fondent pas, et leur commune sécurité, faite de fatuité, d’insouciance et d’indifférence n’est trop souvent qu'une illusion. Quand elle se dissipe, l’un ou l’autre ou l'un et l’autre cherchent loin du foyer le bonheur qu'ils n’y trouvèrent pas: c’est l’histoire de tant de dr2mes intimes, et l’expérience des victimes ne semble pas servir de leçon à ceux qui les suivent.

Les hommes supérieurs ont encore plus que les autres, l'illusion que leur femme n’aurait jamais le mauvais goût de leur préférer un homme... ordinaire. Ils oublient qu’une femme a surtout besoin d’être aimée et que l’amour comme le feu a besoin d’être surveillé et attisé pour éurer.

T able des matières

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