PREFACE
LE destin réservait aux Mémoires de Casanova une fortune aussi aventureuse que celle de leur auteur; dérobés, comme l'on sait, pendant longtemps, à la curiosité du public qui, tout en en connaissant l'existence, les considérait comme définitivement perdus, ils furent publiés, quelques années après la mort de Casanova, par les soins d'un professeur français et d'im érudit allemand, qui en altérèrent le texte dans deux éditions successives. Ainsi travestis, ils é\eillèrent cependant un grand intérêt et les éditions s'en multiplièrent; en revanche, ils eurent moins de chance avec la critique la plus autorisée qui les jugea apocryphes et les considéra comme la production fantastique d'un écrivain de génie.
lycs temps et les idées changèrent; on connut le désir, le besoin d'étudier les personnes et les faits directement, sans transpositions intermédiaires; c'est alors que les mémoires en général acquirent une importance de tout premier ordre dans la littérature. Ceux de Casanova, si étendus, si détaillés, furent examinés avec un intérêt tout particulier et, somnis à des recherches minutieuses, apparurent de la plus indiscutable authenticité.
11 arriva que ces Mémoires, qui, jusque-là, avaient été la lecture de prédilection des débauchés, qui y cherchaient les passages scabreux et les scènes erotiques, furent par la suite très souvent consultés et cités par les historiens désireux de mieux pénétrer l'intimité de la vie et des mœurs du xviii^ siècle. Aussi Casanova, tout en demeurant le tj^e de l'aventurier, trouva-t-il peu à peu quelques juges moins sévères qui lui reconnurent des qualités précieuses d'historien, d'observateur, de lettré. D'un côté, sa vie, témoin smcère et caractéristique du siècle où il vécut, fut étudiée et commentée; d'autre part, on chercha à mieux mettre en lumière les personnages nommés dans les Mémoires et à contrôler, à documenter et à compléter les faits qu'il racontait. On arriva finalement à comprendre — et pourtant les incrédules ne manquent jDas, encore maintenant — que le Casanovisnie n'est pas un tribut d'hommage exagéré à un coquin de génie, et encore bien moins ime stérile curiosité de ses faits et gestes, mais le désir d'approfondir la connaissance de tant de figures secondaires, de tant de petites anecdotes qui, rapprochées de personnages plus importants et de faits plus notoires, servent admirablement à compléter le tableau de la vie du XVIII® siècle.
Convaincu depuis longtemps de cette vérité, poussé par cette floraison toute récente d'études sur Casanova (qui, j'ose l'espérer, décideront la maison Brockhaus à permettre au moins, sinon à entreprendre directement un jour la publication du fameux manuscrit original des Mémoires, jusqu'à présent inédit), j'eus l'idée d'aller consulter les papiers laissés par Casanova à Dux. Après avoir