PREFACE U
()I)tenu l'autorisation du comte Waldsteiii, qui me donna aimablement l'hospitalité, l'été dernier, pendant plus d'mi mois, dans son spleudide château, j'eus tout loisir de faire (Ks études approfondies et de très heureuses recherches; j c me persuadai ainsi que ces innombrables documents — (loiit mie infime partie seulement est connue — méritaient d'être jDubliés et commentés.
Parmi eux, les lettres, qui sont fort nombreuses, attirèrent tout naturellement mon attention, comme l'expression la plus sincère de la pensée qui les a dictées, et comme l'exposé le plus véridique des faits auxquels elles se rapportent.
Cette préférence fut certainement prévue par Casanova, qui a écrit : « Oest ime chose certaine qu'après mon départ pour l'éternel repos, quelqu'un prendra mes vieilles frusques, et que tous mes carnets seront soigneusement examinés par un héritier de rencontre, et principalement les lettres que fatirai conservées... Aujourd'hui, moi vivant, je puis sans vaine gloriole tne consoler en pensant qu'au moins après ma mort justice me sera rendue par mes contemporains qui n'ont jamais voulu me la rendre de mon vivant. »
Je ne sais pas, en vérité, si la justice invoquée par Casanova lui sera rendue précisément maintenant, après la publication de ces lettres de femmes que je suis le premier à donner au public; mais je crois que, grâce à ces lettres, on jugera au moins comment ce type exceptionnel d'homme — exceptionnel pour n'importe quelle époque et n'importe quel pays — devait posséder quelque chose de plus et de mieux que la prestance physique et l'habileté séductrice
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élevée à la hauteur d'une earricre, pour s'attirer, suit quand il était jeune lioninie, soit quand il fut devenu vieux, non seulement l'amour matériel, mais aussi l'affection, l'estime, la sympathie, le dévouement des femmes, jeunes ou vieilles, pauvres d'esprit ou intelligentes, ignorantes ou lettrées.
I^a figure stéréotypée du Casanova libertin, amateur et exploiteur de femmes, synonyme de Don Juan, que connaissent même les lecteurs de romans populaires, en souffrira quelque peu, c'est vrai; et cela pourra déplaire aux âmes timorées et pudibondes, habituées à tonner contre l'immoralité de l'aventurier et contre la corruption de son siècle, comme cela déplaira aussi aux dilettantes de la littérature graveleuse, qui seront trompés dans leur attente du scandale. Mais, en revanche, la vérité historique y gagnera, et aussi la connaissance de la psychologie féminine du xviii^ siècle, plus compliquée peut-être qu'on ne le croit, et enfin la biographie de Casanova, si obscure encore aujourd'hui, spécialement pour l'époque qui s'étend de 1774 à la mort, époque non comprise dans les Mémoires.
Nous n'avons pas cru devoir publier toutes les lettres de femmes qui existent dans les archives Waldstein, mais seulement celles qui nous ont paru avoir ime valeur littéraire ou biographique ou de simple curiosité; nous nous sommes efforcé de leur conserver leur caractère original et n'y avons ajouté que les notes nécessaires pour éclairer les faits ou les personnages, et des renvois aux passages correspondants des Mémoires. Nous dirons enfin quel but nous nous sommes proposé en entreprenant ce travail : offrir aux érudits des documents inédits qui méritaient d'être mis en lumière, et faire connaître aux casanovistes quelques
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lettres de personnages intéressants par leur intimité avec le grand aventurier.
Obligé de faire souvent des recherches dans les archives italiennes ou étrangères, j'ai été utilement aidé par d'aimables et distingués érudits qui m'ont prêté de très bon coeur leur concours et qui ont droit à ma sincère reconnaissance; parmi eux, et en première ligne, le très savant M. G. Gugitz, de Vienne, fut mon précieux collaborateur.
Aldo RavA.
Venise, Octobre 1911.
Jacques Casanova
MANON BALLETTl
CASANOVA, arrivant à Paris après sa fuite miracideuse des Plombs, le 5 janvier 'L'j^y, dit qu'il se rendit aussitôt chez ses amis Balletti, les fameux acteurs de la Comédie-Italienne, plus connus sous les noms de Silvia et Mario, auxquels, dès l'année 1750, lors de son premier voyage à Paris, il avait été présenté par leur fils Antonio; il fut accueilli à bras ouverts : « La foie fut dans toute la maison dès qu'on sut que fêtais arrivé. Je n'ai jamais été plus sincèrement aimé que par cette intéressante famille. J' embrassai avec transport le père et la mère que je retrouvai à tous égards tels que je les avais laissés en 1752; mais je fus vraiment frappé à la vue de leur fille, que j'avais laissée enfant, et que je rétro u^ vais grande et bien formée. iVPie Balletti avait quinze ans (i), elle était devenue belle, et sa mère, l'ayant élevée avec soin, lui avait donné les meilleurs maîtres et tout ce qu'une mère pleine d'esprit, de grâces et de talents peut donner à une fille chérie et douée de dispositions excellentes' : verttts, grâces et talents, et ce savoir-vivre qui dans tous les états est, avec le tact des convenances, le premier des talents... »
(i) Elle en avait en réalité dix-sept, étant née en 1740; baptisée le 4 avril, elle fut tenue sur les fonts baptismaux par I^ouis-François- .Marie de Verton, autrefois maître des cérémonies du roi et de la dauphin»;, envoyé cxtraordinaiie prés du czar.
16 MANON bALLDTTI
Casanova, à qui sa longue détention sous les Plombs avait peut-être donné une nouvelle virginité sentimentale, confesse, dans ses Mémoires, qu'il n'essaya même pas de résister au charme qui émanait de cette délicieuse enfant; mais il ne sut pas, d'autre part, concentrer toute son affection sur elle, en disciplinant ses pensées, en mettant ses faibles sens à l'abri des mille désirs que Paris devait réveiller chez un jeune homme peu porté, comme il l'était, et par nature, et par habitude, aux chastes amours platoniques. Il continua cependant à fréquenter assidûment la famille Balletti, sans négliger pour cela d'autres relations plus positives, confiant dans son étoile qui l'avait déjà tant de fois aidé, et se laissant aller, selon ses propres paroles, « comme un corps inerte qu'un filet d'eau entraîne ».
« La fille de Silvia m'aimait, et elle savait que je l'aimais, quoique je ne le lui eusse jamais dit; mais la femme a le sentiment si fin! Au reste, elle se gardait bien de me le faire connaître, car elle aurait craint de m' encourager à exiger des faveurs et, ne se sentant pas sure d'être assez forte pour me les refuser, elle appréhendait mon inconstance. Ses parents l'avaient destinée à Clément qui, depuis trois ans, lui enseignait à jouer du clavecin; elle le savait, et rien ne l' empêchait de consentir à devenir sa femme; quoiqu'elle ne l'aimât pas, elle le voyait avec plaisir... M. Clément était visiblement amoureux de la jeune Balletti, et celle-ci était ravie que je m'en aperçusse, car elle ne doutait pas que cette certitude ne me forçât à me déclarer, et elle ne se trompa pas... Je m'en suis repenti; car, après ma déclaration, Clément fut congédié, et 'je me trouvai à pire condition. L'homme qui se déclare amoureux d'une femme autrement qu'en pantomime a besoin d'aller à l'école. »
Je ne m'étendrai pas ici sur tous les événements qui suivirent cette déclaration d'amour, puisgu'aussi bien mon but
MANON" RAT.r.F.TTI 17
;/'(.s/ pas de résumer les Mémoires, mais de les expliquer, de les commenter, et au besoin de les corriger sur certains points; au surplus, les faits que Casanova expose dans les chapitres suivants n'ont rien à voir avec Manon qui, par la suite, est si rarement nommée, et toujours pour des choses s/ peu importantes, que sa petite figure disparaît presque effacée par des épisodes bien plus retentissants.
Il me suffira, uniquement pour fixer certaines dates, de rappeler les trois voyages que fit Casanova pendant cette période.
En mai 1757, grâce à la protection de l'abbé de Bernis, sni! ancien compagnon d'orgie, il fut chargé d'une mission sl crête à Dunkerque, où il y avait à surveiller quelques navires de guerre; cette mission lui rapporta cinq cents louis qu'il s'empressa, à son retour, de manger avec des actrices ou avec les filles les plus à la mode.
Quelque temps après, Casanova obtint une mission bien plus importante : il s'agissait de négocier en Hollande un emprunt pour le compte du gouvernement français. Casanova dit qu'il partit pendant l'automne de la même année (1757) muni d'une recommandation du duc de Choiseul pour M. d'Affri, ambassadeur de France à La Haye, et d'un passeport signé de Berkenrode, ministre de Hollande à Paris. Cette seconde mission aussi lui réussit admirablement : et le 10 février 1758, toujours d'après les Mémoires, Casanova revint à Paris chargé d'honneurs et d'argent — gagné en partie dans une affaire qu'il avait traitée pour la fameuse marquise d'Urfé — et rapportant de splendides cadeaux pour la famille Balletti : « Je surpris agréablement Silvia en lui disant que j'avais travaillé pour sa fille, et Manon rougit et baissa les yeux d'une manière assez significative ».
Casanova eut alors l'idée d' entreprendre une spéculation, en fondant une grande fabrique de soieries imprimées :
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idée malheureuse s'il en fut, qui d'une part finit par le conduire en prison, et, d'autre part, lui amena les reproches de Manon, justement jalouse des vingt jeunes ouvrières qui travaillaient dans l'usine.
Entre temps, la pauvre enfant avait été frappée d'un coup terrible : « Sa mère mourut étique dans nos bras. Dix minutes avant d'expirer, elle me recommanda sa fille, et je lui promis bien sincèrement de l'épouser... » Animé de cette excellente intention, Casanova, à qui l'insuccès de son entreprise industrielle avait procuré un procès et quelques heures de prison, tandis que ses maîtresses l'avaient mis totalement à sec, pensa sérieusement à retourner en Hollande. « Je me décidai d'abord à me défaire de tout à Paris, d'aller une seconde fois en Hollande pour me remettre en fonds, dans l'intention de les placer en rente viagère sur deux têtes et de vivre dès lors à l'abri de tout souci importun. Les deux têtes devaient être celle de ma femme et la mienne; ma femme devait être Manon Balletti, et ce projet, que je lui communiquai, aurait comblé ses vœux si, comme elle le souhaitait, j'avais commencé par l'épouser... »
Casanova dit qu'il partit de Paris le i^'" décembre 1759, après s'être rendu, cette fois encore, chez le duc de Choiseul qui lui promit une lettre de recommandation pour l'ambassadeur, M. d'Affri; il ajoute qu'il s'arrêta deux jours à Bruxelles et qu'il se rendit ensuite directement à La Haye, d'oii, après quelque temps, il passa à Amsterdam...
C'est ici que nous interrompons le récit des événements, et nous allons essayer de refaire le chemin parcouru, depuis 1757, en nous servant comme guide non plus des Mémoires, mais des lettres écrites par Manon pendant la même période. Ces lettres, au nombre de quarante et une, se trouvent aux archives Waldstein, à Dux, et c'est un hasard providentiel que Casanova les ait conservées, parce qu elles nous per-
MANON BALLETTI l'J
iihifent de redresser la chronologie de cette partie si impor- Litite des Mémoires qui a été, comme on le verra, entièrement iiltérée. Entendons-no lis bien : je ne crois pas que les erreurs icnt imputables à un défaut de mémoire de Casanova, iisque, de toutes façons, ayant sous les yeux ces lettres, C'nnme nous les avons, il lui eût été facile de se corriger en les relisant et en ravivant ainsi le souvenir confus de ces ■cJiements lointains; je pense plutôt qu'il aura peut-être :ilu délibérément altérer la vérité, pour des raisons qui m échappent, à moins que Laforgue {le rédacteur des Mémoires), coupable déjà de tant d'autres erreurs, en ait commis une ici aussi. La question ne pourra être tranchée qu'après la publication, tant de fois réclamée, du manuscrit vriginal.
Les lettres de Manon sont donc très importantes comme
cument irréfutable pour corriger la chronologie des Mé-
lires de Casanova; mais ce n'est pas là leur seul, ni leur
us grand intérêt : en dehors de toute considération relative
la personne de Casanova, oubliant même qu'elles furent
tlcrites par une fiancée du célèbre aventurier autour duquel
fi harnent les recherches des érudits, elles ont une valeur
intrinsèque, absolue, exceptionnelle, par la sincérité de la
pensée, la fraîcheur des sentiments, la variété des images, la
vivacité du style. Manon Balletti, déjà immortalisée par le
pinceau exquis de Nattier (i), vivra désormais parmi les
figures féminines du xviii® siècle grâce à ces lettres oii elle
a mis tant d'elle-même (2).
Un premier groupe se compose de plusieurs lettres que
(i) Ce tab eau, dont n us donnons li reproduc:io 1 en frontispice, appartient à la galerie Krœnier, à Paris.
(2) Cf. Mémoires, édit. Gamier, II, cliap. 13 et 14 — III, cliap. 15 à 20 — IV, chap. I à 6. — A. AdemoUo, Una famiglia di comici italiani nel secolo XVIII. Firenze, 1885.
•JU MANON BALLETTI
Manon écrivait à Casanova secrèlement, le soir, pour lui communiquer tout ce qu'elle n'avait pu lui dire pendant le jour, en présence de ses parents et de ses frères. Aucune n'est datée, mais vraisemblablement elles embrassent une période d'environ cinq mois, d'avril à août 1757.
Illettrés eu français dans roriyiual. |
Ah ! que M. mon frère m'ennuie ! Il est excédent et l'on ne peut pas être plus gauche qu'il ne l'est, à sa garde; mais ne parlons pas de lui, car il m'a cosi mis de mauvaise humeur, que je ne veux point du tout l'être avec vous.
Je vais répondre exactement à votre dernière lettre. Vous commencez par m'exagérer beaucoup votre amour, je le crois sincère, il me flatte, et je ne désire autre chose que de le voir durer toujours. Durera-t-il? Je sais bien que vous allez vous révolter contre mon doute; mais enfin, mon cher ami, dépend-il de vous de cesser de m' aimer? ou de m'aimer toujours? Mais, passons, car je crois que ces craintes ne vous plaisent pas beaucoup. I^a crainte que vous me marquez sur l'incertitude de la réussite de vos projets me flatte, parce qu'elle me prouve votre amour, et l'envie que vous auriez de me rendre heureuse en tout point. Je vous assure que je me la trouverai si je puis être à vous et si vous me conservez toujours cette tendresse que vous me devez pour accompagner la mienne. Mais je ne veux point que vos craintes vous fassent me dire de tâcher de vous oublier. Moi, vous oublier ! moi, cesser de vous aimer, quand j'ai osé vous le dire ! Ah ! vous ne me connaissez pas ! Si vous saviez les efi'orts que j'ai faits pour vaincre le penchant que je me sentais pour vous quand j'ai commencé à l'apercevoir ! A présent je puis vous le dire, puisque heureusement ou malheureusement je n'y ai pas réussi.
Miiiscela m'a donné bien de la peine inutile. J'ai commencé par croire que la complaisance que je m'apercevais avoir ])c)ur vous, n'était qu'une simple amitié, mais des plus simples; je m'amusais avec vous plus qu'avec qui que ce M)it, mais je me disais ;«I1 est gai, il a de l'esprit, cela n'est pas étonnant»; mais enfin je me trouvais inquiète ; quand \ous passiez un jour sans venir au logis, j'étais triste, sérieuse, et je trouvais qu'en rêvant, je ne pensais qu'à \()us. Ah ! j'ai frémi, je me suis aperçue du penchant que je prenais pour vous, et l'épouvante s'est emparée de moi. uOue fais-je? me disais-je; sur le point d'épouser mi homme (i) à qui l'on m'a promise, auquel je me suis aussi l)r()mise moi-même, je vais prendre de l'mclination pour un homme que je ne verrai peut-être bientôt plus, qui ne m'aime pas»; car alors je croyais de bonne foi que vous ne m'aimiez pas; «que deviendrai-je? Que je suis imprudente, ridicule ! aimer quelqu'un qui n'a que de l'indifférence, c'est se rendre malheureuse. Mais quelquefois je me figurais que vous pourriez peut-être m'aimer aussi, que vous n'osiez me donner des marques de votre amour à cause des circonstances qui ne vous le permettaient pas. Les choses sont changées ; il y a eu im disgracié qui vous a fait tout à fait connaître (2) ; je vous ai démasqué et cela ne vous a pas fait du tort dans mon cœur ! Puisse cette tendre amitié que nous avons l'im pour l'autre être heureuse ! Elle peut faire notre bonheur ou notre malheur ; quelle dure alternative ! Il est cosi fâcheux d'aimer ! Mais bonsoir, mon cher ami, je me meurs de sommeil ; ma plume tombe de mes mams,
(i) I<e fiancé de Manon, comme on le voit aussi par les Mémoires, était Charles- François Clément, maître de musique et compositeur, né en Provence en 1720. On a de lui deux opéras et quelques ouvrages théoriques.
(2) Ce fut la rivalité de Clément qui détermina Casanova à déclarer son amour. {Mémoires III, 421.)
__ MANON BALLKTTl
mes yeux se ferment; mais comme ce n'est point tout cela qui vous écrit, je vais toujours; mais il n'y a pas moyen, je dors tout de bon. Bonsoir, bonsoir, mon bon ami, aimezmoi toujours bien. Si vous vouliez me rendre bien contente, vous brûleriez mes lettres ! Je rêve que je vous dis que je vous aime !
[Paris, fin d'avril 1757?]
Pendant que vous êtes là à jaser, mon cher ami, je vais vous écrire, moi. Je suis très aise que vous ne doutiez plus de mon amitié pour vous (vous auriez grand tort au moins si c'était autrement) ; mais je voudrais que cette persuasionlà ne vous servît qu'à m'aimer davantage et ne vous rendît si sûr de ma tendresse que vous négligiez de conserver mon cœur : mais je crois que vous n'avez pas besoin que je vous dise tout cela; si vous m'aimez bien, vous tâcherez sans doute de faire que je vous aime aussi toujours.
Je suis impatiente au moins en ce que ]\I. Rodrigo ne s'en va pas; à la fin, c'est horrible ! Il ne lui manque plus que la guitare. Dépêchez-vous donc, mon cher ami, si vous voulez me voir.
Oh ! mon Dieu, vous ne m'aimez guère puisque vous ne vous pressez pas plus.
Oh ! non, je ne sais ce que je dis; vous m'aimez bien, mon cher; mais je suis impatiente, parce que je prévois que si vous venez si tard, je vous verrai moins; et je suis très aise de vous voir les soirs, parce que je vous vois un peu plus librement... Mais j'entends remuer; eh! bien... oh! ce n'est encore rien... Je m'impatiente.
Oh ! Sià lodato quel che diceva la signora zia! Ils partent, ils partent ! Et j'en suis ravie, car je vais vous \'oir bientôt.
A .l\r()UES c\s\\ov\
Mais quoi! M'"^ Jules ne s'eu va pas?... Ah! si fait, la voilà partie ! Ah ! Dieu soit béni !
Je vous attends à présent, vous. Ah ! si vous lambinez, vous devez sentir, mon cher ami, autant d'impatience que moi; si vous m'aimez, arrivez donc ! Je quitte la plume à chaque moment pour vous attendre!... Ah! vous voilà!
[Paris, commencement de mai 1757?]
Oh ! pour aujourd'hui, exactement un mot, car je meurs de sommeil, mais si je ne vous écrivais ce mot, je croirais n'avoir pas bien passé ma journée, et comme je l'ai trouvée fort satisfaisante et fort agréable, puisque je l'ai passée avec vous, je veux qu'il n'y manque rien. Mais comment l'avez-vous trouvée, vous? Cela m'inquiète, et je crains que vous ne l'ayez trouvée longue. Pour moi, elle ne m'a duré qu'xm moment. Je suis contente de votre lettre; je vous exhorte, mon cher ami, à faire tout au monde pour hâter votre bonheur autant que vous le dites. Vous devez être aussi empressé que moi. Je suis très aise de ce que notre aimable maman vous a dit ce matin; cela prouve qu'elle ne songe plus qu'à ce qui peut nous rendre contents l'un de l'autre; je lui désire autant de santé que vous, et l'achèterais volontiers de la mienne si cela était possible.
Bonsoir. Je m'endors, et vous voyez bien que j'écris encore plus mal qu'à mon ordinaire. Enfin, je serai contente si vous pouvez lire que vous êtes mon cher ami et que je serai toujours la même pour vous. Bonsoir. Demain vous serez mon compagnon. Si vous pouviez l'être toujours ! Bonsoir, bonne nuit, je dors.
MANON' HAI.I.rTTt
Ayez soin de mes lettres, je vous prie. vSongez que cela est de la dernière conséquence.
Ce lundi à minuit [mi-mai 1757?]
Mon frère n'est ])as encore parti de chez papa, mon cher ami, et nous aurions pu nous dire encore mille choses. Mais puisque nous ne l'avons pas fait, il faut que je vous en écrive une partie. J'ai un plaisir infini à m'entretenir avec vous de quelque façon que ce soit, et cela sera toujours de même. Vous m'avez dit une chose aujourd'hui, de laquelle je veux vous désabuser absolument. Vous prétendez que dans un mois je changerai d'objet dans mon amour. Est-il possible que vous m'estimiez assez peu pour croire une telle chose de moi? Non, persuadez- vous que je ne changerai jamais, que puisque je vous aime et que j'ai pu me déter- ■ miner à \'ous le dire, je me détesterais moi-même si je me croyais capable de changer. Et qu'est-ce qui vous peut faire croire que je suis prête à changer? Mon humeur, dites- vous? Oui, j'en conviens, et j'en ai, et beaucoup même; mais elle ne prouve rien de ce côté-là. Je vous aime tout de même dans le moment de ces humeurs et je souffre davantage du chagrin que je vous cause que de celui que je me forme. Mais, mon cher ami, elles sont causées par quelque chose; n'imaginez pas qu'elles partent toutes de caprices. J'ai à présent un motif de chagrin qui me donne tous les jours de l'humeur, et ce n'est pas vous qui le causez assurément. Mais vous me direz :« J'en souffre pourtant quelquefois.» Il est vrai et je m'en veux un mal infini; et ce qui me déplaît encore plus dans ceci, c'est que vous vous formez de mon caractère l'image la plus désavantageuse pour moi; et à en juger par le présent, vous n'avez pas tout
A .lACQÎTRS r\SANOV\ 2.»
à fait tort. Mais je n'ai jias toujours eu ces humeurs, ces inégalités; vous le savez vous-même, et j'espère assurément ne les avoir pas toujours, car elles me font souffrir infiniment moi-même, et je ne puis pas m'en défaire dans les circonstances présentes. J'ai beau me secouer, me parler raison; je crois que cela empire au lieu de diminuer. Mais je veux que vous qui m'aimez, que j'aime de même, vous me rameniez par votre tendresse à cette égalité qui fait le bonheur de tous ceux qui la connaissent et qui la pratiquent. \'ous le pouvez, vous, car je ferais presque tout pour vous, je le sens : et vous, mon cher ami, feriez- vous tout pour moi? Oui, je le crois, vous m'aimez, et je veux que vous soyez certain que je vous aime de même, et que je ne changerai, que lorsque je pourrai être sûre de votre infidélité (ce qui n'arrivera jamais, j'espère), et quand même, je crois que je ne pourrais jamais cesser de vous aimer. Adieu, bonsoir, mon cher, mon très cher ami. Relisez cette lettre quelquefois, vous trouverez ce que je ressentirai toujours. Ayez un soin particulier de mes lettres, vous voyez la confiance que j'ai en vous et le tort que cela me pourrait faire, si par malheur on pouvait les découvrir. Ce n'est pas vous que je crains, mon tendre ami; je vous estime trop pour cela; mais la moindre négligence, un oubli, vous sentez combien cela est de conséquence pour moi. Mais vous m'aimez, m'estimez, cela me rassure. Bonsoir encore, bonsoir. Aimez- moi bien et je vais m' endormir en pensant à vous et en vous souhaitant une bien bonne nuit. Adieu, mon cher ami, faites de jolis rêves, et puis contez-les-moi.
LÎO MANON BALI.ETTI
I heure passée [Paris, fin mai 1757.]
Mamaii, à ce que j'ai pu voir, n'a pas parlé à la personne chez qui nous avons dîné de rien qui puisse nous chagriner l'un et l'autre; l'occasion ne s'en est pas présentée. Mais je vous dirai que mes craintes sont beaucoup diminuées de ce côté-là, en examinant un peu le caractère de la personne que l'on veut charger de me trouver un mari. M. J... (i) est un vieux garçon qui trouve toujours les filles trop jeunes pour les marier, et imagine le joug du mariage un peu trop pesant pour une jeune personne de quinze à dix-sept ans qui ne pense qu'à la bagatelle. D'ailleurs il prétend que c'est les sacrifier et qu'elles doivent profiter mieux du bel âge : par rapport à moi, je trouve qu'il pense trop bien ; mais je ne sais pas si toutes les filles à marier le voudraient de même. Ainsi cette précipitation de me trouver un mari ne m'inquiète pas infiniment, parce que c'est quelqu'un qui en est chargé qui n'est pas fort pressé de m'en voir un. Ah ! si c'était M^^ de M... (2) ! Ah ! j'aurais grand peur : car elle sait faire l'impossible, cette aimable dame-là, et je crois que je ne tarderais pas à me trouver fort embarrassée; mais cela n'est pas ainsi, Dieu merci ! Et puis maman ne voudra pas me donner à quelqu'un qu'elle ni moi nous ne connaissons; et d'ailleurs, quand elle me met sur ce chapitre-là, lorsque nous nous trouvons seules, je lui fais sentir le plus que je peux que je n'ai aucun goût pour le mariage, que je me trouve très heureuse, et que s'il fallait absolument que je prenne un mari, je voudrais, avant de me
(i) Probablemetit ce même M. Janel ou Jonel plusieurs fois nommé dans ces lettres.
(2) M'"^ Mauconseii, assez som-ent nommée par Manon; je parlt-rai d'elle longuement, en commentant la lettre de Silvia.
donner à lui, le conncître r.scez pour l'aimer, et pour pouvoir espérer d'être heureuse avec lui.
Ce n'est donc plus cela qui m'inquiète infiniment; mais, vous le dirai-je? il est vrai que je crois votre amour diminué. Je ne vous en fais point un crime, non; j'ai mille défauts, je le sais, et plus l'on me connaît, et plus l'on m'en découvre; mais comme la tendre amitié que j'ai pour vous n'est diminuée en aucune façon, je me trouve à plaindre de vous l'avoir fait connaître, et je crains même quelquefois que cet aveu n'ait servi qu'à vous détacher plutôt de moi, et cela me donne occasion d'avoir beaucoup de reproches à me faire. Mais vous me rassurez d'une façon trop tendre dans votre lettre, pour que je puisse douter de votre fidélité. Oui, vous m'aimez, et je veux le croire, pour votre honneur et pour ma satisfaction; je souhaite même que vous ne doutiez pas non plus de mon attachement pour vous.
Il ne faut pas parler encore à maman; laissons aller les choses tant qu'elles vont calme, et ne réveillons pas le chat qui dort.
J'ai une chose à vous demander, mon cher ami, qui, à ce que j'imagine, ne vous coûtera pas infiniment; ce serait (ne vous fâchez pas, ce n'est pas que je me méfie de vous) de brûler toutes mes lettres, car je me meurs de peur que vous n'en égariez quelqu'une ou que vous n'en laissiez traîner quelque part, où mon frère allant chez vous puisse la trouver. D'ailleurs, je ne me flatte pas qu'elles puissent vous être bien chères et que vous trouviez autant de plaisir à les relire que j'en ai eu à les écrire. Et par conséquent vous ne devez pas beaucoup insister pour les garder. Ainsi je compte, mon cher, que vous m'accorderez ma demande, et je réparerai celles que vous n'avez plus, en vous en écrivant le plus souvent que je pourrai de nouvelles (que vous brûlerez aussitôt lues), ])our\ii que \-ous m'nssuriez; qu'elk'S
MANON BALLETII
VOUS sont très agréables. Mais bonsoir; je ne m'aperçois point que mon griffonnage est fort long et le sommeil si loin de moi, que j'écrirais jusqu'à demain sans m' apercevoir que je suis au lit, et que j'y suis pour dormir. Adieu, bonsoir, aimez-moi bien et dites-moi ce qu'il faut faire pour que nous so^'ons toujours bons amis; j'y souscrirai de tout mon cœur. Bonsoir, bonsoir, je veux que vous dormiez le mieux du monde; adieu, mon cher ami.
[Paris, premiers jours de juin 1757?] r heure.
En vérité, mon cher ami, vous devenez très plaisant, et vous le devenez presque autant que moi; c'est ce qui me fait prendre la résolution de ne plus l'être. Comment donc ! nous nous écrivions les choses du monde les plus agréables, et nous nous querellons toujours ! Oh ! cela n'est pas du tout bien, et il ne faut plus que cela soit ainsi, mon cher ami. Nous nous sommes fâchés ce soir aussi mal à propos qu'il se puisse; je dis : nous, quoiqu'en vérité je ne le sois pas, moi; non, je n'ai point du tout de rancune, et je pense à vous sans aucune sorte de ressentiment. Mais pourquoi, mon cher, vous qui m'aimez tant (à ce que vous dites) vous rancuner pour rien? Est-ce l'excessive bonté (le terme de M. Poinsinet va fort bien là) que j'ai eue pour vous aujourd'hui, qui vous a fait prendre une certaine sorte d'humeur? Cela serait bien mal, car enfin elle ne devrait faire autre chose que vous donner plus d'amour pour moi et vous prouver ce que vous ne savez que trop peut-être. Mais brisons là. Je vais très bien doruur cette nuit, mon cher; l'on vient de m'apporter un fort bon lait de poule qui me fera du bien. Je souhaite que vous dormiez bien aussi, et je ferai une bonne nuit, pensant que vous la faites
aussi et que vous vous êtes endormi en pensant à votre petite amie avec plaisir et sans rancune. Si vous m'aimez, cela doit être comme cela au moins. Mais à propos, je veux vous proposer une chose pour que nous soyons toujours bien ensemble, car se brouiller toujours, cela me désespère et me désole; je ne le veux plus; non, non, non ! Ainsi il faut, mon cher ami, que nous fassions de part et d'autre des articles par lesquels nous nous dirons naturellement ce qu'il faut éviter pour ne nous pas choquer réciproquement ; je souscrirai à tout ce que vous me direz, et je veux que vous commenciez. Alors, quand nous aurons une liste, nous nous réglerons, et si quelqu'un manque au traité, on s'en fera quelques petits reproches, mais par écrit, et il sera dit qu'il ne faudra jamais qu'il y paraisse par le refroidissement des parties. Aussi, par cet arrangement, nous serons toujours bien ensemble, et si nous avons quelque discussion, nous la viderons par écrit, et nous nous défendrons le mieux que nous pourrons. Voulez-vous, mon cher ami, que cela soit comme cela ? Répondez-moi au plus vite ; car je suis anxieuse de savoir si mon projet vous plaît. Adieu, bonsoir, je dors quasi. Ne m'en voulez pas au moins, car je sens que je ne le mérite pas du tout ce soir; pour moi, je vous souhaite tout plein de bonheur, de plaisir, une bonne nuit et une bonne journée demain. Je voudrais être à demain au soir, car j'espère que vous viendrez au logis.
Adieu, adieu, aimez bien votre petite amie.
[Paris, mi-juin 1757?] Minuit.
Votre tristesse de ce soir m'a donné beaucoup de chagrin : j'en imagine les causes et c'est ce qui le fortifie. Nous ne sommes pas heureux, mon cher ami, je commence
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à m'en apercevoir. Mais à propos, que dites-vous de B... [Balletti],qui s'est avisé de venir ce soir si mal à propos? Vous a\dez l'air fort déconcerté, et votre mouchoir ne vous a pas mal tiré d' affaire. Il est resté tout exprès pour me demander si je vous avais effectivement caché quelque chose et je lui ai assuré que oui avec assez d'indifférence pour lui faire croire que c'était vrai; il faut convenir qu'il est bien importun. Je vous exhorte à ne pas vous chagriner, ou du moins à ne pas prendre d'humeur, car cela nuirait à vos affaires et ne les avancerait pas du tout. Si ces démarches que vous faites vous déplaisent, il faut penser à leur but et, sans me regarder en rien là-dedans, il faut vous regarder vous-même et voir quel avantage vous tirerez de ces mêmes démarches, si elles vous réussissent et vous donnent un état qui vous mette dans le cas de vivre aisément et sans inquiétude. D'ailleurs, si vous m'aimez, comme j'ai lieu de le croire, elles doivent vous paraître moins fâcheuses, puisque vous les faites pour obtenir ce que vous aimez. Pencez bien à tout cela, mon cher ami; et ne vous découragez pas, c'est moi qui \-ou'3 en prie. Il faut demander plus d'une fois pour obtenir; ainsi prenez patience; tenez, j'ai un heureux pressentiment que nous serons heureux (car mon cœur n'est pas un mutin comme le vôtre). Bonsoir, mon cher, dites-moi naturellement, je vous prie, si mon griffonnage vous ennuie. Quelque peine que cela puisse me faire, si cela est, j'aime mieux la sentir une fois que de m'y exposer davantage (en cas que cela fût). Bonsoir; bonsoir; je vous aime bien, aimez-moi de même. Dormez bien, mon cher ami.
A jACoiiE*; CASWOVA 3i
[Paris, fin juin 1757?] Minuit et demi.
Votre dernière lettre, qui est pleine d'amour et de sentiment, mon cher ami, m'a comblée de joie. Elle m'a convaincue parfaitement de votre amour pour moi, et jamais persuasion ne peut m' être plus agréable que celle-là. Mais cela ne doit pas faire le sujet de ma petite lettre. Je suis dans la plus vive inquiétude; ce qui est arrivé ce soir avec mon frère me chagrine sensiblement. Je vous en prie en grâce, mon cher Casanova, soyez plus circonspect; ne lui dites rien qui puisse le choquer, car il est stronsegosse (sic) ; vous êtes d'une vivacité sans bornes et une querelle entre vous deux est ce qui pourrait m' arriver de plus fâcheux. Si vous m'aimez, aj-ez plus de modération. B. . . [Balletti] est quelquefois pointilleux, je l'avoue, mais vous êtes aussi im peu trop persifleur sur un sujet qu'il trouverait lui-même fort ridicule, s'il se donnait la peine d'y penser. Je tremble que toutes ces misères-là n'arrivent aux oreilles de maman. Nous avons déjà perdu le moyen de nous voir le soir, ce qui me donne bien du chagrin en vérité : que serait-ce, mon cher, si nous allions être encore plus séparés ! Oh ! mon cher ami, j'en serais désolée; tâchons donc d'éviter cela, si nous pouvons; et aimons-nous toujours, quelque chose qu'il arrive. Bonsoir, mon cher ami. Je voudrais bien être à demain, pour nous voir, pour vous donner ma lettre et pour juger comment vous êtes avec mon frère. Bonsoir; je vous souhaite tme bonne nuit; aimez bien votre petite amie.
MANON RAI.T.ETTl
[Paris, commencement de juillet 1757?] i heure et demie.
Ah ! mon cher ami, que je me trouve coupable de vous avoir causé du chagrin ! Votre lettre, que je relis encore, me fait voir tous mes torts et éclipse ceux que j'imaginais que vous aviez. Je suis seule blâmable, mon cher ami; m'excuserez-vous? Je n'aime que vous et je veux toujours vous aimer; si j'ai de l'humeur vis-à-vis de vous, c'est parce que je me figure sottement que vous n'avez plus pour moi cette même tendresse qui fait mon bonheur et qui est la seule chose que je désire.
Mais je n'imaginerai plus des choses aussi fausses et vous me verrez toujours la même. Mais que je vous ai causé de peines ! Je me les représente à présent et je m'en veux un mal infini. Ah! mon cher ami, m'aimez-vous toujours? Que je crains que non ! Mais votre lettre est tendre, ainsi j'espère que vous l'êtes aussi.
Mais avez- vous pu songer, mon cher ami, que j'aie changé après la marque que je vous ai donnée de mon amour pour vous, après ce que je vous ai dit, ce que je vous ai écrit? Non, il n'est pas possible; je serais la plus méprisable du, monde si j'en étais capable. Mais vous avez été plus loin, mon cher ami : vous avez cru que je vous haïssais. ]\Ioi, vous haïr! moi! Allez, mon cher Casa (sic), j'ai pour vous un sentiment tout contraire ! Il y a dans votre lettre un endroit qui me flatte au dernier point : vous ne pouvez viv^e sans ma tendresse, dites- vous; eh ! bien, mon cher cœur, vivez, car vous la possédez tout entière; elle n'est point partagée, elle est toute à vous !
Si vous m'aimez, mon très cher ami, comme je n'en puis] douter, oubliez entièrement toutes nos mésintelligences et] vivons désormais ensemble comme les deux tendres amis; ayons l'un pour l'autre cette complaisance qui naît de la
tendresse, et soyons toujours bien ensemble. Je ferai tout pour éloigner absolmnent cette maudite humeur qui vous afflige et qui me donne du chagrin. Bonsoir, mon cher ami, je me meurs de sommeil. ly' autre nuit j'étais déjà si fâchée de vous avoir causé de la peine que je n'en ai pas dormi et votre lettre m'a achevé de peiner; mais elle me prouve votre tendresse et elle m'est bien chère par là. Adieu, mon cher ami, bonsoir, je vous souhaite une bonne nuit; pensez à moi, mais pas comme hier, et soyez persuadé de l'infinie tendresse de votre
Petite amie B...
Aimez-moi bien au moins.
[Paris, fin juillet 1757.] Minuit et demi.
Je me veux tout plein de mal d'avoir été tant de jours sans vous écrire, mon cher ami, et surtout après votre dernière lettre qui m'a comblée de plaisir. Je me suis couchée assez tard tous ces jours-ci et je me suis toujours trouvée remplie de sommeil, de sorte que j'ai pensé à mon cher ami très exactement (si je voulais, je pourrais ajouter quelque chose de plus flatteur, et qui n'altérerait pas la vérité; mais je crois qu'il vaut mieux que je vous le laisse de\âner) et que je ne lui ai pas écrit. Mais n'ayez aucune crainte que ces délais-là arrivent souvent ; oh ! non, car je vous assure que je prends autant de plaisir à vous écrire, que vous en prenez à me lire; je souhaite même que vous en preniez autant. Il me semble que je suis plus à mon aise en vous écrivant qu'en vous parlant. Ce n'est pas pourtant <lue je ne trouve encore plus de plaisir à vous entretenir; car rien n'est égal au plaisir qu'on a de se trouver avec ce que l'on aime, et par conséquent je dois en trouver beau-
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coup avec vous. Votre dernière m'a satisfaite à l'infiiii; d'abord elle me rassure sur votre amour (que je trouve beaucoup mieux portant qu'il y a quinze jours au moins); ensuite elle me fait espérer toute sorte de bonheur. Je me croirais très heureuse, mon cher ami, si tout ce que vous voulez pouvait réussir, car alors je croirais tous mes désirs remplis et votre bonheur serait le mien.
Que cela ne peut-il s'éprouver ! Mais je ne désespère de rien; vos espérances me donnent du courage. D'ailleurs, votre ouverture à maman, qui ne m'a pas parlé de vous, me fait bien augurer du tout. Alors, mon cher ami, nous serons heureux; mon cœur m'en assure plus que tout cela, et mon cœur est un petit oracle. Croyez-le, mon cher, afin de vous donner, par l'espérance de réussir, plus de zèle, afin de faire mouvoir tous les ressorts qui peuvent nous conduire à une heureuse fin. Je vous recommande toujours mes lettres, mon cher ami. Vous voj-ez avec quelle confiance je vous écris et combien peu de réserve j'ai pour vous. C'est pourquoi, ayez-en un soin extrême. Je ne crains pas de faire connaître mes sentiments pour vous, parce que je crois que les vôtres pour moi ne leur cèdent en rien; c'est ce qui est cause que je laisse à mon cœur le soin de conduire ma main; et quelquefois il dit plus qu'il ne devrait; mais il se repose sur votre amour pour moi et sur la délicatesse de vos sentiments.
Bonsoir, mon cher ami, il se fait tard et je me sens toute prête à dormir; mais comme vous savez que ce n'est pas tout à fait moi qui vous écris, je dormirais tout à fait que je vous écrirais encore et mon cœur veille toujours pour vous. Bonsoir, mon cher cœur, dormez bien; et écrivez-moi bien vite si vous êtes plus content de cette lettre que de la précédente. Adieu, je dors au moins.
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Peu de temps après avoir reçu cette lettre, exactement à la fin d'août, Casanova partit pour Dunkerque. Les Mémoires, au contraire, placent ce départ au déhut de mai, mais ils se trompent, et voici pourquoi.
De la lettre suivante il résulte clairement que Casanova est déjà en route pour sa mission; la seconde porte la date dit i^r septembre; et la troisième, dans laquelle on /îÏ;« Voilà quinze jours que vous êtes parti », doit avoir été écrite le samedi lo septembre, en tout cas pas avant le g, puisque, dans cette lettre, Manon déplore le départ de son frère et dit qu'elle a lu une certaine réponse de sa mère à Casanova. Eh bien, cette lettre de Silvia, que nouspublions plus loin et qui annonce elle aussi le départ du 'jeune Balletti, est précisément du 9 septembre (qui tombait un vendredi).
[Paris, fiii août 1757?] Dimanche an soir à minuit.
Je m'aperçois plus que jamais de la tendre amitié que j'ai pour vous, mon cher Casanova; l'occasion présente me le persuade plus que jamais. Votre éloignement me cause ime douleur que je ne puis vous peindre; l'accablement où je suis ne m'en donne pas la force. Je ne peux pas me faire à la triste idée que vous êtes éloigné de moi, que je serai detix mois entiers sans vous voir et sans pouvoir même recevoir de vos nouvelles. Ces tristes pensées m'accablent, me navrent le cœur de douleur. Je ne puis y penser. Hélas ! mon cher ami, je serai bientôt privée moi-même de vous donner des assurances de mon amitié : mon frère va partir (i); toute consolation m'est enlevée; représentez-vous
(i) I/5uis- Joseph, le second des fils Balletti, né en avril 1730. Il devait partir pour Stuttgart, où Casanova le rencontra en 1760, et en 1767, acteur au théâtre de la Cour. (Cf. Mémoires, IV, 255 — VII, 321.)