‹ Lettres de femmes à Jacques CasanovaChapitre 16 sur 16 · HENRIETTE DE SCHUCKMA.NN · texte numérisé non relu

HENRIETTE DE SCHUCKMA.NN

Non, monsieur, non, je me garderai bien d'en faire l'essai. Tout ce monde natif d'ici est absolument sans énergie; ils n'en ont même pas assez pour être méchants. I,e tempérament général, qui peut être le produit de Fichtelgebirge est un quiétisme, une vie passive, inactive, qui ne leur laisse ni les forces pour le crime ni pour la vertu. Il me paraît à moi que c'est une inaction qui épouvante à quiconque n'a pas la maturité de votre esprit, et qui s'est accoutumé à chercher partout la prodigalité de la nature. Vous voyez, monsieur, que je m'accuse sincèrement et que pour aujourd'hui je suis bien éloignée de ce singulier désespoir; je l'ai secoué et je compte regagner mon chemin; j'espère de vous en être plus aimable et de vous turlupiner avec des ouvrages de ma boutique. Voilà une preuve que mon âme est assez bonne; elle s'élève de son abrutissement; mais, mon cher monsieur, toujours elle veut votre appui; aidez-moi, envoyez-moi des livres, les lettres de Winkelmann, les voyages pittoresques de ^I... Non, etc., etc. Dirigez mes occupations, charmez mes ennuis et soyez mon pastor fido.

J'irai probablement au Carlsbad, mais si à Tœplitz? hélas ! j'en doute. Les gens avec lesquels je vis ne sont pas en unisono avec mon goût et c'est bien triste pour moi de faire cette résignation. Le comte Kœnig, qui est de mes amis et que j'estime à juste titre, sera plus heureux que moi; il vous verra, car je crois qu'il retournera par Tœplitz. Encore je voudrais que vous connaissiez M'"^ de Borch qui peut-être fréquentera aussi ces bains. Elle est femme de l'ambassadeur de Hollande en Suède et demeure dix-sept mois à Baj^reuth; j'ai fait sa connaissance depuis que j'ai eu l'honneur de vous écrire. C'est une femme d'un esprit orné, même du savoir, un caractère ferme et réfléchi, discrète et sans prétention, enfin aimable. Je

A JACQUES CASANOVA 2f^5

suis bien heureuse par sa société et je le serais plus encore si elle n'était pas toujours souffrante, (i)

Adieu, mon bon et digne Esculape; ne me privez pas de vos soins, acceptez que je vous dresse un autel et plaisez-vous d'entendre le parfum pur et sincère que vous offre votre très humble et dévouée servante

Henriette de Schuckmann.

A BayroiUh, ce 28 mai 1796.

Mais certes, mon bon ami, vos lettres me donnent beaucoup de plaisir et c'est avec satisfaction qui va crescendo que je dévore tout ce que vous me dites. J'aime, j'estime, je chéris votre franchise, et, ce qui est encore plus, je m'en crois digne. Cette conviction qui n'est pas, à ce que j'espère, im effet de syllogisme trompeur, mais le résultat d'un examen assez sincère, vous dira que je pence en fait de conscience exactement comme vous. Non, monsieur, je n'aime pas les directeurs de conscience; je n'en ai pas, — c'est-à-dire de directeur, — et comme un être qui se croit libre et qui jouit avec plein savoir de cette faculté, je ne tiens compte qu'à moi seul du clair et de l'obscur qui entrelace ma vie; encore je sais que c'est absolument moi seule qui éclaira ou fascina ma vue et que ce n'est que de moi que je puisse attendre ma paix ou inquiétude. Voici ma confession, monsieur, que vous devez peser; je l'ai fait {sic) sans craindre le reproche d'égoïsme, mais si vous me le feriez, encore je défendrais ma cause.

(i) M"'«deRorck, feniine à la mode, mais d'humble extraction, devenue veuve de l'ambassadeur suédois \'attel, épousa en secondes noces le diplomate de Borck, ambassadeur on Suède (vers i7'jo) et en Saxe.

286 HENRIETTE DE SCHUCKMANN

De bonne foi, monsieur, votre façon de me parler m'est bien claire, et s'il n'y entrait pas trop d'amour-propre, je dirais qu'elle est analogue à ma façon de penser.

Mais tout de bon je vous comprends parfaitement bien et j'aime à la folie la manière vive et énergique avec laquelle vous vous exprimez.

Eh bien ! les occupations de ma vingtième année furent Shaftsbur)', I^ocke, Hume et Helvétius; j'entrai avec chaleur dans leurs idées, je les étudiai, mais pourtant je fus assez heureuse de continuer à être femme. Quelques années plus loin, je m'engouai de nos Allemands; Mendelsohn, Hemsterhuis, etc., faisaient mes héros; mais, monsieur, je vous avoue que mon cœur resta vide; ils ne me rendirent pas heureuse et il n'y avait que Rousseau et Montesquieu qui me donnèrent un calme, une joie assez pure.

Je repris ma gaieté, je me rapprochai de la nature et je pris du goût à son étude. J'ai emploj'-é trois années à la botanique, et j'ose le dire que je n'ai point embarbouillé ma mémoire seulement de nomenclature; j'ai vu, j'ai senti la physiologie des plantes et enfin j'ai cherché à m'acquérir quelque peu de connaissance dans la physique. Dans le temps d'à présent où on entre presque dans l'atelier de la nature, où on lui vole, pour ainsi dire, ses secrets, je suis avide de chaque découverte et j'en sais assez pour les comprendre. Voyez, monsieur, ma franchise; je vous parle comme à moi-même, je vous ébauche ce que je suis. Vous avez voulu que je vous parle de moi, je l'ai fait, je le ferai encore et vous jugerez si je n'ai pas raison de dire que je me suis appliquée à bien des choses qui généralement n'intéressent pas mon sexe. Ma patrie est le Mecklembourg ; c'est en quelque sorte une république ;"on y est bien libre et la fertilité du glèl)e

y donne une générosité de sentiments. L/'hospitalité et la candeur sont deux bonnes qualités primaires de mes compatriotes. Ce n'est pas que je n'aie trouvé bien des fâcheux aussi chez moi, mais la grande différence d'eux à ceux que je vois ici !

Mes habitants étaient sots sans prétention; ici on est sot et bouffi d'arrogance, malin sans le don d'amuser, mielleux et âpre dans sa fausseté, enfin les couleurs et le tableau, tout est hideux. Oui, monsieur, je vous avoue que j'ai été assez inconséquente de moutrer combien tout ce monde-ci est hétérogène à moi; aussi je suis à l'heure plus vis-à-vis de moi-même; je n'ai précisément qu'une amie, M™^ ^q Borch, et je vois quelques hommes, par exemple le comte Kœnig. Je lui veux du bien, je le crois discret, honnête, sensible aux distinctions que je lui fais. Il est décidé qu'il viendra à Tœplitz, mais, hélas ! pas moi. Non, monsieur, je ne possède pas l'italien, je ne fais que répeler, mais j'aime le Pastor fido et le sais presque par cœur. J'aime la poésie, j'aime beaucoup les poètes allemands, italiens, français et anglais. Pour cette dernière langue, je la comprends assez bien. Sans faire des vers, j'ai quelque idée de la prosodie.

Ah ! monsieur, reprenez haleine ! Je vous ai excédé, mon ami, vous en aurez pour être suffoqué, mais grâce à votre pénitente, qui n'a été que trop obéissante à vos ordres. Encore pardonnez-moi ce griffonnage, je suis pressée et la poste me hâte.

Continuez vos bontés, votre bienveillance p(jur moi; mon cœur vous en tient compte et c'est Ijien sincèrement que je vous suis dévouée.

Hknkietti': de Sciiuckmann.

288 HENRIETTE DE SCHUCKMANN

A Ba3icuth, ce 30 septembre 1796.

Vous lire/., s'il vous plaît, aujourd'hui une lettre assez eniiu5^euse; car votre silence, monsieur, m'a donné beaucoup d'humeur. Une promesse est une dette, et dans votre dernière lettre vous m'avez promis de m'écrire au moins douze pages. Je peux donc de droit vous nommer mauvais créancier; je pourrais \'ous sommer devant une cour de justice; mais tous ces actes de vengeance ne réparent point la perte que j'endure par mon espoir et mon attente frustrés. Il Ji'est pas aisé de me procurer de la gaieté, et \-ous qui me donnez ce bon avis, vous ajoutez vous-même à me rendre morne et silencieuse.

vSi vous voulez que je lise des choses que vous me croyez utiles, il ne faut pas m'adresser au comte Kœnig; il n'a pas de livres, et il n'aime pas la lecture. Sans lui, je connais Condorcet, que j'ai lu au mois de janvier avec plaisir; oui, monsieur, avec plaisir, et je vous prie de ne pas vous en étonner, car j'aime quelquefois à lire des discussions, et même s'il était mi peu sec, pourvu qu'il y ait des pensées.

Que vovdez-vous faire à Carlsbad, vous qui avez puisé dans la source de Jouvence, que ferez-vous à la fontaine boulante [bouillante?]? En tout, je ne viendrais pas dire que je me suis déplue à Carlsbad. Il y avait des femmes aimables et très aimables, mais les hommes l'étaient tant moins et je vous avoue que généralement je me trouve mieux, je m'accorde mieux avec votre sexe qu'avec le mien propre.

Si M™e (le la Reck (i) est encore à Tœplitz, dites-lui

(i) Sur M""-^ de la Rccke, cf. p. 310. ' .,1 i

bien de bonnes choses de ma part, parlez-lui de mes vœux de la revoir et de mes souhaits pour sa santé.

C'est assez vous punir que de lire une page tri\-iale comme celle-ci; mais quoique j'aie la tête vide, mon cœur ne l'est pas, et il \'ous porte tme bien vive amitié.

Henriette de Schuckmann.

Dites-vous bien des bonnes choses de la part de M'"^ la baronne de Kriidener (i), et retournez, s'il vous plaît, ses tendres souvenirs et recoimaissance à l'aimable famille de Clary (2).

Bayreuth, ce 6"'*^ décembre 1796.

Non, il CGt impossible de bouder avec vous ! J'en avais tout de bon l'envie, mais une ligne de votre main vaut toute mie lettre de ma part; je ne puis et n'ose pas calculer avec vous, mon ami, non, je n'ose pas. Knvoyeznioi bientôt votre réfutation; je brûle d'envie de lire ce morceau; j'aime à rire et j'aime tout autant votre plume. Il me paraît que je suis même destinée à sentir le sel que vous mettez dans vos accords; il me semble que j'ai goûté à fond votre Silvia allô spechio; je vous prie, monsieur, ne tardez pas à me faire parvenir votre pièce,

(i) Il s'agit saus doute de Julie de VVittinghof, femme du baron de Kriidener, gentiUiomme livonien, qui mourut en 1802. Très connue pour SCS aventures romanesques, elle préconisa une réfonuc religieuse qui réunit un grand nombre d'adeptes, s'occupa de littérature et publia un roman, Valérie, et quelques autres ouvrages en langue frani;aise.

(2) Ea lille du prince de Eigue, ami de Cas;uiova, Maria Cristina, épousîi ou 1775 le comte Jeun-Népomucéne Clary; la famille Clary possédait et possède encore aujouril'hui un superbe château à Toeplitz.

290 HENRIETTE DE .S( HUCKMANN

sans vous soucier si Condorcet m'a plu ou uou. Pourquoi ue pourrais- je pas aimer un long jour et ime nuit également longue? Pourquoi pas? Il y a des jours qui devraient avoir le double, et il y a des nuits où peut-être on regrette le Jupiter de l'ancien monde. Mais enfin j'aime vous rendre hommage, j'aime vous voir dissiper des nuages, j'aime voir comme tout en riant vous allez dire des vérités. Mon impatience devance votre charmante promesse.

Oui, j'ai vu quelquefois M^^ Birmingham et ses filles; je les ai trouvées aimables; mais j'ai vu beaucoup plus M'ïi^ Reck. La richesse de philosophie n'a point tenté mon envie; pour moi ce serait tm embarras; je vis pour mes amis, mais aussi pour moi-même, et comme je n'ai pas cette flexibilité qui se prête, qui va au-devant de tout le monde, il s'en suit aussi que mes demandes sont plus prononcées. M"'" de Miinster doit être d'un autre coloris que Mn^e (Je Reck.

Dans ce moment je ne sais pas si M™^ de Kriidener est à Vevey, lyausanne, ou si elle a passé le Saint- Gothard; car il y a trois semaines que je n'ai pas eu de ses lettrer.; mais il est sûr qu'elle soit où elle veut, toujours je dirai, moi, que cette place de la terre où elle est, contient une des plus rares mortelles que j'aie jamais connues. L,' esprit le plus orné guidé par des sentiments sublimes, de l'énergie avec un cœur tendre et aimant, la figure intéressante soutenue par de justes appréciations de soi-même, et tout ceci assaisonné avec tout ce que les arts ont de beau et de ravissant, voilà l'esquisse de M^^^^ de Kriidener. Oui, monsieur, jamais femme n'a écrit comme elle, mais tout ça dort dans ses cassettes; je voudrais le tirer au jour, mais elle se refuse à l'admiration.

Vous le voulez, et je cours les sociétés, je me plante aux tables de jeu, je paie de mon argent l'écot, car on ne veut

pas de mon esprit. Si je deviens vicieuse, c'est vous, mon Mentor, qui me rendez ainsi, et je jette mes péchés sur vous; encore si j'étais danmée je serais Votre très dévouée amie,

Henriette de Schuckmann.

C'est la dernière lettre de Henriette de Schuckmann qui existe aux Archives de Diix. Le 25 mars 1797, Carlo Kœnig écrivait à Casanova : « M^^^ de Schuckmann, quoiqu'elle en fait un mystère, je sais de bonne main qu'elle ira rejoindre Mme dff Krûdener à Lausanne, vers la fin du mois prochain, pour n'en revenir plus, à ce que je crois. » — Et le 29 mai, il donnait cette autre nouvelle : « M^^^ de Schuckmann nous a quittés au commencement de ce mois; on dit qu'elle est de retour en Mecklemhniirg, chez son père. »

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Giov.^ NNi Casanova, frère de Giacomo, mourut, comme Von sait, le lo décembre 1795, à Dresde, où il occupait depuis plusieurs années le poste de directeur de l'Académie de peinture. Sa mort subite laissa sa famille dans des conditions pécuniaires très peu florissantes. Une femme qui se disait sa maîtresse, une certaine Rossi, se prétendait des droits à la succession. Du mariage qu'il avait contracté à Rome, en 1762, avec Teresa Roland, fille d'un hôtelier d'Avignon, morte en 1772, étaient nées deux filles, Teresa et Augusta, et deux fils, Carlo et Lorenzo, qui n'ont été mentionnés, sauf erreur, par aucun biographe. Dans notre commentaire aux lettres de la Buschini, nous avons eu l'occasion de parler de Carlo, qui fut à Venise l'hôte de son oncle Giacomo; quant à Lorenzo, il semble bten avoir été un écervelé tout autant que son frère.

Le fait est qu'à la mort du père, celle qui prit la direction de la famille pour régler une situation plutôt embrouillée, ce fut précisément Teresa , une jeune fille intelligente, sérieuse, énergique, douée de sentiments exquis, comme il apparaît par ces lettres affectueuses à son vieil oncle Giacomo (qui, du reste, lui rendait bien son affection), recherchée par la meilleure société de Dresde, et adorée de tous ceux qui l'approchaient.

Le baron de^Sellentin écrivait, par exemple, de Dresde, à

Giacomo Casanova, en 1791 : « Quand vous serez ici, cher ami, je vous prierai de me présenter à M^^^ voire nièce, qui est le bijou de la ville; tout le monde me dit qu'elle est bien aimable et toute remplie d'esprit. » Et l'année suivante, Teresa étant allée à Vienne avec les princes Beloselscki, la princesse Clary chantait ses louanges au même Casanova en ces termes : « Elle est charmante à tous égards, jolie comme un cœur et tout à fait aimable; elle a le plus grand succès. Le prince Kaunitz l'aime aussi à la folie. » Et le ministre octogénaire, autrefois ambassadeur à Paris au temps de la Pompadour, devait s'y connaître. f

Il ne faut donc pas s'étonner, étant donné ces témoignages flatteurs, si Teresa Casanova, bien qu'elle ne fût plus tout à fait de première jeunesse, put faire un bon mariage. Voici en quels termes Carlo Angiolini annonçait la nouvelle à r oncle Casanova, le i^^ mars 1798 : « Ce soir aura lieu le mariage de M^^*' Teresa Casanova avec M. le Chambellan de Veisnicht (von Wessenig) (i) que vous connaissez bien; les futurs époux sont partis ce matin pour la terre du chambellan, avec Augusta, sœur de la mariée. Je l'ai appris par son curateur Rossi, qui s'est trouvé hier à la lecture du contrat. Je lui ai souhaité de loin tousles bonheurs et bénédictions, et f espère que V S. en fera de même. » (Casanova^ comme l'on sait, était déjà en proie au mal qui allait l'emporter trois mois plus tard) .

Ce mariage recevait même V approbation du second oncle, Francesco Casanova, qui écrivait : « Je suis bien charmé du mariage de Thérèse, quoique cela ne devrait pas m'intéresser, n'ayant pas jugé à propos de m'en faire part. Un Courlandais qui te connaît de Dux, m'a assuré que son mari

(i) Rudolf Augiist von Wessenig auf Dclzsdiau était chambellan au service du duc de Courlande. (Cf. O' Bjrn, Camillo Graf Murcolini, 1X77.)

était un fort honnête homme. » J'ai dit même, parce que, entre Francesco Casanova et sa nièce Teresa, les rapports n'étaient pas très tendres, probablement pour des raisons d'intérêt provenant de la succession. On verra d'ailleurs comme elle parle de lui dans une, de ses lettres; voyons en attendant ce que l'oncle écrivait de la nièce : « Eh bien! tu as donc à te plaindre de la jadis aimable et adorable Thérèse; j'en suis bien aise, et pourquoi ne pas me croire lorsque je te disais dans la sincérité de mon cœur que c'était une coquette, enfin qu'elle ne valait rien. Elle m'a coûté de cinq à six cents ducats, et par reconnaissance elle m'a joué les tours les plus infâmes, elle s'a perdue (sic) de réputation et a presque compromis la mienne. Lorsque je serai dans ma retraite, où, j'espère avoir des loisirs, je t'en ferai l'histoire détaillée avec la sincérité la plus croyable, et si après cela, si elle se rencontre sur tes pas, je suis bien sûr que tu la régaleras d'une paire de soufflets. Son frère Laurent est pourtant à Vienne, il a raison de ne pas venir me voir, car s'il l'osait, je le mettrais dehors à coups de pied dans le c... (i) ».

Ce jugement sur le compte de la pauvre Teresa est à la vérité bien sévère et bien violent, pour ne pas le croire injustifié et dicté par la rancune.

Teresa Casanova, devenue baronne de Wessenig, occupa une place importante dans la meilleure société de Dresde; son salon, très fréquenté, devint une espèce d'académie où se réunissaient les esprits les plus distingués de la ville et les étrangers les plus en vue.

Elle mourut le 26 décembre 1842, et fut enterrée au cimetière catholique de Dresde, auprès de son père.

(i) I^ettre de Vienne, de Franceico Casanova il son frt're Ciacoino, en date du 8, janvier 1797. (Archives de Dux.)

[Lettres en français dans l'original, |

Dresde, ce 20 de mars i/Oy L'7y*'J-

Juste ciel! Vous manquiez périr ! Hélas ! comment? pourquoi? de quelle manière? En vérité, c'est bien cruel de votre part de me renvoyer à Marianne (i) pour en savoir les détails et le genre de danger dont vous étiez menacé. Me pouvez-vous croire si peu intéressée à vous, à ce qui vous regarde, pour me mettre en suspens jusqu'à la fin du mois? Non, mon cher oncle, c'est de vous que j'en veux savoir la relation du fatal événement qui presque m'aurait privée d'mi si cher parent; oui, mon cher oncle, c'est à vous de me le dire, vous me le devez non seulement à moi, mais aussi à tous ceux qui ont eu la satisfaction de vous connaître et qui depuis votre départ me demandent avec empressement de vos nouvelles.

J'ai reçu un billet de la part de M^^^ la comtesse de Baereusdorf. Elle me mande d'une manière bien honnête et sensible d'avoir reçu ime lettre de sa mère, laquelle malheureusement n'était pas bien consolante pour elle, ayant déjà choisi ime personne laquelle elle aurait désiré de voir remplacer par moi, etc., etc.; de cette façon je peux nourrir l'espérance de voir peut-être l'adorable princesse Clari (2) à Toeplitz, car si nos affaires ne m'empêchent point, je pourrai aller avec vous, mou cher oncle, pour quelques

(i) Marianne, que Teresa appelle familièrement Manon, était fille de la sœur de Giacomo Casanova, Maria Maddalena, et de Peter August; femme de Carlo iVngiolini depuis 1787, et mère de ce Carlo Angiolini qui céda les Mémoires à la maison Brockhaus en 1821. (Cf. sur ce sujet mon étude : Corne furono pubbliccUe le Mémoire di Casanova, Marzocco, u° 46, 13 novembre 1910.)

(2) Maria Cristina Clary, lillc aîuée du prince de I,igne.

296 TERESA t'ASANcjVA

semailles à Dux, et ensuite à Toeplitz. Oh ! je me réjouis déjà d'avance quand je pense à l'heureux moment où je verrai ma charmante princesse Clary ! Que cette entrevue me sera sensible ! Elle j^leure un frère chéri (i), et moi un père, dont la mémoire ne s'effacera à jamais de mon souvenir.

Mon frère Charles (2) a reçu une lettre de mon frère lyaurent (3) ; mais le premier n'a pas eu l'honnêteté de me la communiquer; ainsi j'ignore ce qu'il écrit. Vabbé I^ena (4) vient tous les jours me voir, nous parlons souvent de vous. lycs soirées, depuis que \-ous n'y êtes plus, me paraissent plus longues; je n'ai plus revu l'aimable Monte- \'ecchio (5), mais j'ai appris de l'abbé I^ena qu'il est incommodé; sans cela je lui préparais une bonne querelle de m'avoir laissée ainsi après votre départ dans l'abandon. Ma sœur Augusta (6), Mons. Miksch et Mons. de Vietti (7) m'ont chargée de vous présenter leurs tendres

(i) Charles de I,igne, tué le 14 septembre 1792 à la bataille de CroLxaiix-Bois.

(2) Carlo Casanova, fi s de Giovanni. Voy. p. 196, note i.

(3) lyorenzo Casanova, second fils de Giovanni; en mars 1796, comme nous l'apprend une lettre de Francesco Casanova, il était à Presbourg.

(4) Vabbé Eusebio Délia l,ena, I^ucquois (1747-1818), lettré et bibliophile, vécut à Venise, mais plus longuement à Vienne. Il entretint des rapports d'amitié avec Casanova et alla deux fois le voir à Dux, en 1792 et 1796. Trois lettres de Casanova à Délia I,ena ont été pubUées par P. Molmenti [Carteggi Casanoviani, 2'^ partie, 1910) et une par Gamba {Biografia di G. C, dans les Biografie del Tipaldo, 1835). C'est Gamba qui domia cours à la légende, acceptée par beaucoup sans contrôle, d'après laquelle Délia Lena aurait présenté Casanova au comte Waldstein en 1784, à Paris, pendant un dîner chez l'ambassadeur de Venise; or Casanova a\ait quitté Paris dès novembre 1783 et il n'y revmt jamais.

(5) l,e lieutenant Pompco di Montevecchio, au service de Saxe, était lié avec Casanova, qu'il alla souvent voir à Dux.

(6) Maria Augusta Ctisanova, née en 1774, mourut iillc en 1848; elle est enterrée près de sa strur à Dresde.

(7) Frédéric de Vietto était un excellent amateur dans l'art de dessiner des portraits au crayon.

compliiiieuts ; nous sommes tous en très bonne santé, excepté ma personne, qui se trouve de nouveau accablée d'im gros rhume. Adieu, mon cher oncle, portez-vous bien, continuez votre bienveillance à votre dévouée nièce

Thérèse Casanova.

Dresde, ce 25 avril 1796.

Mon très aimable, mon très cher oncle.

Il faut cependant, pour ne point mettre trop en jeu le sentiment, chercher de varier un peu mes lettres. Ma dernière, sur laquelle j'ai reçu votre charmante réponse samedi soir, était remplie des prières, celle-ci le sera de reproches. Comment ! c'est ainsi qu'une nièce écrit à son oncle? Sans doute; je crois du moins que c'est mon devoir de ne rien dire aux dépens de la vérité. Ainsi je commence par vous assurer, mon très cher oncle, que votre lettre m'a fait un bien sensible plaisir, et cela par plusieurs raisons essentielles; mais si je disais que j'en étais entièrement contente, cela serait un petit mensonge; car si vous aviez la bonté de m' accorder mes prières et la générosité de me corriger, il faut aussi en avoir de le faire avec ménagement pour mon caractère, ma façon de penser et ma sensibilité; un mot expressif de votre part ne m'aurait que trop convaincue de mon tort, — et je suis presque tentée de croire que ces reproches qui remplissent les trois quarts de votre lettre ne sont point de vous, mon cher oncle, — vous connaissant le beau talent et l'art peu comumn de dire

et beaucoup et bien eu peu de mots (i), au lieu que cette fois-ci vous vous arrêtez un peu sur une l^agatelle. Basta. Revenons aux articles qui en les apprenant me faisaient bien du plaisir; le premier est celui que vous jouissez d'une bonne santé, le second que vous n'allez plus à Vienne (2). Oui, mon cher oncle, j'en suis enchantée, ce voyage ne pouvait m'être indifférent; connaissant le caractère de mon oncle François, je ne prévoyais que des désagréments et des o^ierelles; vous qui êtes vrai, — lui faux, — vous franc, - lui dissimulé; — vous parlez raison, — il radote; — vous êtes historien fidèle, — et lui sûr menteur; — vous jDOSsédez cet amour-propre que tout lionune honnête et sensible doit a^'oir, — et lui n'est qu'un égoïste. Voyez si deux caractères pareils puissent jamais se convenir, et si je n'ai pas raison de m'en féliciter que vous n'alliez point chez lui. — Mon frère Laurent n'est pas encore arrivé, mais il a encore écrit à mon frère Charles qui, à son ordinaire, ne m'a point communiqué la lettre; je sais par là qu'ils sont très d'accord, et c'est d'eux que l'on peut dire que cette liaison est fondée sur l'harmonie et de leurs sentiments et de leurs rares qualités. Adieu, mon très cher oncle; toute ma petite société, ainsi que ma sœur, vous présentent leurs tendres compliments.

Je me porte à merveille, c'est-à-dire aussi longtemps que je me trouve dans les bonnes grâces de mon aimable oncle Jacques, duquel je serai pour la vie sa très obéissante nièce

Thérèse Casanova.

P. -S. — Votre bijou ^Ionte\'ecchio et le Don Antonio sont à lycipsic.

(i) Cf. ce qu'écrit k priuce de I^igne : « Casanov^a, cet esprit saus pareil, dont chaque mot est un trait et chaque pensée ini U^re. »

(2) Casanova avait réellement eu l'intention d'aller à Vienne et aussi à Venise, au printemps de i7y6, mais il rcuon^a à sou projet.

Dresde, ce 5 de mai 1796.

Avant de vous remercier pour \'otre charmante lettre, mon tout aimable oncle, il faut que je vous annonce la sortie de notre pension de cent soixante écus par an, c'est-àdire quatre-vingts écus à chaque; j'en suis très contente, car je n'espérais pas en recevoir autant. J'ai reçu enfin une lettre de mon frère Laurent en réponse sur une que je lui avais écrite; il me mande qu'il savait par tme lettre de mon frère que nous \d\dons séparés sans en savoir la raison, que cette disharmonie l'inquiétait, et qu'il était persuadé de ma droiture et de mon honnêteté et qu'en conséquence il se reposait entièrement sur moi. Attendant son retour à Dresde, je devais prier M. de Vietti d'être son curateur ahsentis. L^e reste de cette lettre est très honnête et il ne paraît pas qu'il soit d'intelligence avec mon frère Charles ; car il me dit qu'il avait reçu secrètement une lettre de lui, etc., etc. A l'égard de ce que M. Torenti (i) vous écrit d'un Anglais et de 50 guinées, il n'y a pas mi mot de vrai. — J'ai le plaisir de voir tous les jours Don Antonio chez moi; c'est un charmant homme, et je préfère et lui et son aimable entretien à celui de bien des jeunes gens, car il possède toute la gaieté et l'amabilité de la jeunesse accouplées avec l'esprit mûr et la raison de son âge. Il m'a chargée de vous dire mille choses de sa part; il ira à Tœplitz vous voir et il m'a promis que lorsque vous viendrez me chercher il sera de la partie. Il a eu la galanterie d'apporter à ma sœur et moi une très jolie foire de Leipzic; cette attention de sa part m'a fait bien du plaisir.

Il faut que votre bijou soit malade, car depuis son retour

(i) I,e chanoine Fortunato Jlaria Torrenti, iinlat doniestitiue de S. S. Il y a anssi quelques lettres de lui à Dux.

à Dresde, je ne l'ai vu qu'une fois; il est de retour depuis dix à douze jours. Il m'avait présenté le marquis de Rangoni (i) avant son départ, et il n'est point retourné avec lui. — Je ne vois que très rarement ma chère cousine Angiolini; la cause en est nos affaires; comme je suis la seule qui en prend soin, il ne me reste pas le moindre temps pour mon plaisir; mon frère ne s'occupe de rien, je ne le vois jamais, et moi je suis toute la journée chez moi pour ne manquer personne, tandis que Monsieur va se promener et s'amuser; il n'y a d'après mes occupations autre plaisir dont je jouis que celui de ma petite société.

Dresde, ce 6 de juin 1 796.

Mon très cher, mon tout aimable oncle.

Je me porte médiocrement bien — car j'éprouve souvent des chagrins par rapport à nos affaires. A votre arrivée à Dresde je vous en dirai davantage. Vous ne me dites rien, mon cher oncle, sur ce quand vous viendrez pour sûr à Dresde — mon Dieu, je voudrais que cela fût demain ! C'est déjà si longtemps que je désire vous revoir, qu'un mois me paraît un siècle.

M. de Vietti était bien flatté du passage de votre avantdenaière lettre; lui, ainsi que M. Miksch et Rossi, v^ous présentent leurs tendres compliments. — Ma petite Augusta vous baise les mains. Elle désire extrêmement d'aller aussi avec vous à Tœplitz, car elle aime bien son oncle Jacques; nous nous sommes déjà disputées sur cet article, car je lui ai dit qu'elle pouvait vous aimer tant

(i) I<e marquis Rangoiii était cousiu de Moiitevecdiio.

qu'elle voudra, elle n'arriverait jamais au point de vous aimer mieux que moi. I^e comte Montevecchio se porte bien, j'ai eu deux fois le plaisir de le voir. Don Antonio (i) vient plus souvent que Montevecchio; je crois que tous les deux ont raison, car Montevecchio sent trop bien qu'un jemie homme peut devenir, par des visites trop fréquentes, dangereux; et Don Antonio n'ignore pas qu'un aimable vieillard est toujours le bienvenu.

Thérèse Casanova,

Dresde, ce 14-19 de juin 1796.

Mon très cher oncle,

Oh ! que cela me coûte, mon très cher oncle, de vous répondre sur tous les articles que vous me faites envisager ! car alors il me paraît entrevoir l'impossibilité d'aller à Tœplitz. Dites-moi, mon tout aimable oncle, si dans le cas que je ne puis espérer de vous voir chez vous, me priverez-vous du bonheur de vous voir à Dresde? Oh ! ne vous refusez point à mes prières ! Pensez que par un pareil refus vous renversez mes plus douces espérances. N'est-ce pas assez triste de ne point voir l'aimable princesse de Clary? F'aut-il encore que je sois privée de l'unique satis

(i) Ce Don Antonio, que Teresa appelle un aimable vieillard, n'était autre que le fameux Antonio Délia Croce, de Milan, si souvent nommé dans les Mémoires, aventurier, joueur de profession, tricheur, chassé de Venise en 1753 pour des fautes inavouables. Casanova le rencontra un peu imrtout : à Reggio, à Padoue, à Venise, à Spa et linalenicnt à Dresde où le prince de I^igne le connut aussi. « Votre lettre, écrivait Délia Croce à Casanova le 3 août 1795, m'a fait ini sensible plaisir par le doux souvenir de notre ancienne amitié, uni(iue et fidèle pendant le cours de cinquante ans. » .Sur ce personnage, cf. IC. Maynial, Casanova et son temps, 191 1, p. 280.

faction qui me reste de vous baiser les mains et de vous assurer de bouche de mon respect et mon sincère attachement ? Oh ! venez ! venez, mon cher oncle ! Il ne me reste d'autre espoir de vous voir, car dans ces moments nous sommes occupés de vendre plusieurs de nos efïets, et ma présence devient indispensablement nécessaire, surtout comme mon frère ne prend pas cet intérêt qu'il faut pour que tout aille en ordre; je ne veux pas qu'on puisse me faire le même reproche et en conséquence je sacrifie mes plaisirs pour le bien de ma famille.

Dresde, lundi le ::o de juin i/OG.

Mon très cher oncle,

Je vous disais hier, mon cher oncle, que j'irais dîner chez ma tante, mais j'en fus empêchée par une rencontre que j'eus la satisfaction de faire chez le comte Marcolini (i), auquel j'allais porter mes remerciements à cause de notre pension ; cette rencontre était le conseiller premier bibliothécaire de la Bibliothèque électorale. Son nom est Adelung (2). Kh bien ! nous étions dans l'antichambre en parlant de plusieurs choses, lorsque le discours tomba sur l'ouvrage de feu mon père (3), et comme il ne comiaissait

(i) I<e comte Camillo Marcolini di Fano (1739-1814), occupa à partir de 1780 la charge de directeur des Beaux-Arts à Dresde, et sou œuvre fut très appréciée par la cour et par le pays. Il devint ensuite ministre de Napoléon, toujours à Dresde, et mourut à Prague. Il fut l'ami et le protecteur de Casanova, et c'est à lui tout d'abord que furent offerts en vente les Mémoires.

(2) Joliaun Cristian Adelung (1733-1806), grammairien allemand, conseiller de cour du roi de Saxe et Bibliothécaire en chef. Il mourut à Dresde.

(3) Il s'agit. probablement des Monumenti cDitichi, œuvre ])our la(|uellc Giovanni Casanova exécuta des gravures.

pas tout à fait réteiuluc de cet oiuaage, et comme il désirait de me rendre ([uelque service, il s'offrit de venir chez moi pour voir le tout. Il m'a fait es])érer que peutêtre il trouvera quekpi'un (^ui l'achète. « Ainsi, dit-il, je viendrai chez vous vers les trois heures », et moi je ne voulais pas le remettre à un autre jour; de cette manière je fus obligée de renoncer au dîner chez ma chère Manon. Je vous assure, mon très cher oncle, que je fus très touchée de l'honnêteté du conseiller d'Adelung et de l'intérêt qu'il semblait y prendre. « Je ferai, me dit-il, tout mou possible pour vous être utile, et moi je souscris à trois exemplaires, un pour la Bibliothèque, l'autre pour S. A. l'Electeur et le troisième pour moi. » Je commence, mon cher oncle, d'en tirer bonne augure et peut-être que je pourrai vendre cet ouvrage tout entier; il m'a promis que sitôt qu'il aura quelque réponse, il me la communiquera. Tout cela sont des choses qui m'empêchent de m'éloigner de Dresde et vous avez très raison, mon tout aimable oncle, de dire que ce petit voyage à Tœplitz est mie affaire d'importance et qui peut avoir des conséquences. Vous me demandez, mon cher oncle, qui sont les personnes qui me chagrinent. Est-ce que vous vous rappelez encore d'une certaine M™*^ Rossi chez laquelle nous fûmes en pension? Cette femme fait des prétentions énormes à cause d'ime liaison entre mon père et elle. Cela suffira pour vous donner une petite idée de la peine et du chagrin que j'en ressens. Je vous raconterai tout cela en détail lorsque vous viendrez à Dresde.

o04 TERESA CASANOVA

Dresde, ce 30 juillet 1796.

Mon très cher oncle.

J'ai reçu pour ainsi dire vos deux lettres à la fois. De grâce, mon cher oncle, ne me blâmez pas des plaintes que je vous ai portées contre les Angiolini; non seulement que je vous aime, que je vous chéris comme un père et que je me livre entièrement à votre jugement, mais aussi vous possédez toute ma confiance, je vous parlerai toujours comme à un père, avec la différence que cela sera sans crainte; et si je crains quelque chose, ce n'est que de vous déplaire; mais je me soumets tout à fait à vos excellents conseils, et j'agirai toujours de manière de mériter l'approbation de mon cher oncle Jacques; du moins je ferai tout mon possible pour y parvenir. Si j'ai tort de me plaindre contre les Angiolini, pardonnez-le moi, mon cher oncle, ce n'est que mon extrême délicatesse qui en est la cause. Je ne saurais recevoir des honnêtetés des personnes lesquelles se croient offensées de moi; j'abhorre de recevoir des politesses que l'on me fait plus par humanité que par mon peu de mérite; je n'aime pas qu'on m'oblige avec insensibilité. M. Angiolini sait très bien que ce n'est pas moi qui l'ai offensé; pourquoi donc me fait-il endêver les imprudences d' autrui? Ah! mon cher oncle, les injustices font toujours de la peine, mais elles deviennent plus sensibles encore, lorsqu'on doit les éprouver de ses parents. Non, mon cher oncle, vous me direz là- dessus tout ce qu'il sera possible de dire pour excuser les Angiolini; je le respecterai, mais je n'eu serai pas persuadée; je vois qu'il n'y a que vous, mon cher oncle, qui m'aimez véritable-

A JACQUF.<5 CASANOVA 30-')

meut, c'est-à-dire de tous mes pareuts. C'est vous qui uie rendrez tous les services possibles sans avoir aucun intérêt que celui de me savoir heureuse et contente. Ne croyez pas que, malgré tout ce que j'aurai à dire contre les procédés des Augiolini, que je les aime moins; non, certainement pas, je ne leur ferai jamais de reproches: il ne faut jamais que la douceur abandonne mie jeune personne, c'est son plus bel ornement.

J'irai pour une huitaine de jours demeurer à la campagne chez M"ï° la comtesse de Stolberg; comme c'est si près, je n'ai point pu me refuser à ses invitations. La comtesse de Berensdorf a été chez moi pour prendre congé. Elle m'a chargée de vous dire bien des choses de sa part; nous avons beaucoup parlé de vous, mon cher oncle; je lui ai dit combien vous désiriez la voir à Tœplitz mais elle ne peut pas passer par là, ce qui lui fait bien de la peine.

Pardonnez - le - moi, mon tout aimable oncle, que je vous écris si rarement; mais je vis actuellement dans d'éternelles dissipations que les dames me procurent avec bien de la bonté, pour me distraire et me dédommager de tous les chagrins que j'ai essuyés. Ma santé va à merveille, je commence à prendre meilleur visage, ce qui vous fera du plaisir d'apprendre. Ne vous étonnez pas. mon cher oncle, si vous trouvez cette lettre datée plus tôt que vous ne la recevez; je l'avais commencée et j'avais cru l'achever. Adieu, mon tout aimable oncle; portez-vous bien et ne devenez plus malade, comme don Antonio m'a dit; mais Dieu soit loué, vous vous portez bien à présent; mais je vous en supplie, ayez soin de votre santé; la tranquillité de mes jours en dépend. Adieu, je vous baise les mains, ainsi ([ue ma sœur Auguste et M. Miksch et M. Rossi. C'est le même Rossi ([ue vous avez connu autrefois; il s'en ressou-

vient encore parfaitement bien. Adieu, à jamais votre obéissante nièce

Thérèse Casanova.

Dresde, ce 8 de septembre 1796.

Mon très cher oncle,.

Je l'ai vue, cette aimable comtesse de Miinster (i), et c'est à vous que j'en ai toute l'obligation, mon cher oncle, de dire que c'est une beauté sans fard ! Car je puis assurer que je n'ai jamais vu une beauté plus intéressante et mieux ornée que la sienne. Bile m'accueillit avec tant de bonté qu'il me paraissait de la connaître depuis bien longtemps et sa charmante physionomie me parut me dire que je ne lui déplaisais point; enfin, c'est une femme charmante, et je vous porte, mon très cher oncle, mes plus sincères remerciements de m'avoir procuré l'occasion de faire sa comiaissance. Elle m'a priée que lorsque nous voudrons aller la voir, de l'avertir par mx petit mot; car, comme elle pense de faire un petit \'oyage à Holstein, elle ne voudrait pas que nous fassions mi chemin de trois lieues, au risque peut-être de la manquer. A présent, im petit mot sur un endroit de votre lettre que je ne comprends pas : qui sont ces immortels qui avec leurs longues ailes me feraient mourir de peur? Je ne les connais pas même par renommée et je vous supplie, mon très cher oncle, de m' expliquer cette énigme pour mon faible et.prit. J'espère que vous vous portez bien, que vous êtes heu-

(i) lyC célèbre poète allemand Jean- Paul écrivait à Dresde, en 1798 : (I Mon bonlieur dura seulement de vendredi à mardi, à Konigsbriick, près de la comtesse Miinster. . . »

reusement arrivé à Dux sans aucmi danger et que vous avez eu la satisfaction de voir le même jour de votre départ de Dresde l'aimable princesse Clary. Quand vous la verrez, cher oncle, baisez-lui bien ses mains de ma part, car c'est à elle que je dois toute la reconnaissance de vous avoir \ai quelques jours parmi nous; c'est elle qui vous a décidé d'entreprendre ce voyage.

A^^ez seulement soin de votre santé, mon cher oncle. Je suis im peu en peine; aucim de vos amis ne reçoit de vos lettres, ni Angiolini, ni Montevecchio, ni votre compère Antonio; cela nous donne de l'inquiétude; tirez-nousen par tm petit mot. J'espère de m' acquérir votre approbation sur ce que j'ai sui\d votre sage conseil de renvoyer l'enfant, le pauvre enfant de cette malheureuse créature, M"^^ Rossi (i); — il est arrivé comme je l'avais prévu ; il pleurait amèrement, et moi, pénétrée au fond de l'âme, mes larmes se mêlèrent avec les siennes ! Ah ! que le devoir d'agir ainsi contre cet innocent m'en coûtait, à mon pau\Te cœur, et que j'en trouvais difficile et pénible de ne pouvoir écouter que la raison ! Et rien que la promesse, que je vous avais faite, mon oncle, m'a enfin décidée de vaincre les sentiments de mon âme. Oh ! si jamais cette indigne femme allait mourir, je dédommagerais ce pau\Tre petit de la peine que j'étais obligée de lui causer; je lui tiendrais lieu de mère et je ferais mon possible pour réparer les torts que j'ai dû avoir envers lui. — Adieu, adieu, mon tout cher oncle, continuez-moi votre bienveillance, et soj-ez persuadé du fameux attachement que vous porte votre sincère nièce

Thérèse Casanova.

(i) Certainement un enfant né des rapiwrts de Giovanni Casanova avec cette dame Rossi.

Dresde, le 0 de mais I7ij7.

Mon très cher oncle,

Soyez indulgent, et calmez l'amertume qui se trouve depuis bien longtemps dans votre âme; hélas ! mon très cher oncle, vous êtes encore le seul parent qui m'ait sincèrement aimée. J'étais maltraitée de mon oncle, votre frère; ma tante, votre sœur (i), est plus attachée (et cela est très juste) à sa famille qu'à la mienne; mon père, votre frère, hélas ! il n'existe plus; il n'y a donc que vous, de trois frères, que vous, mon cher, mon bon oncle, sur l'amitié duquel je puisse encore compter ! Et si, grand Dieu ! aussi vous pouviez retirer vos bonnes grâces à une nièce orpheline de toutes façons, pensez, mon oncle, quel sujet d'éternels chagrins que vous me donneriez par cela ! par cela... Non! non! votre cœur m'est garant, il est incapable d'outrager un cœur avec des sentiments aussi justes et décidés comme le mien l'est pour vous; non, vous ne me chagrinerez pas, ou pour mieux dire plus, car je peux bien vous assurer, mon très cher oncle, que ces yeux, lesquels vous plaisaient tant, ont bien répandu des larmes, et cela à cause de vous. Je me suis trop bien aperçue que vous aviez mi ressentiment contre moi; cela m'a causé du chagrm infini. O cher oncle, mon bien cher oncle, vous qui êtes la justice même, rendez-la aussi à moi; ne me condamnez pas avant de m' avoir entendue. Vous voir si changé, vous qui étiez la bonté même envers moi, c'est surnaturel; je crains, et peut-être avec raison, que l'on ait cherché de me détruire dans votre bonne opinion

(i) Maria Maddalena Casauova, sœur de Giacomo, née ù Venise le 25 décembre 1732, fut danseuse, toute jeune, au théiitre de la Cour à Dresde, épousa l'organiste Tcter August et mourut le 10 janvier 1800.

A JACnUES CASANOVA 309

et (le me dérober vos bonnes grâces. Ah ! cher oncle, qu'une de vos lettres nie rassure votre bienveillance, qu'elle tranquillise mon âme, et de coeur et d'âme je vous baiserais les mains pour ce bénéfice. Revenons à quelque chose de plus gai. J'ai eu le plaisir de parler [avec] M. de Elliot (i), charmant homme de toute façon, avec son aimable fille; il m'a tout de suite demandé de vos nouvelles et avec bien de l'empressement, si nous aurons le plaisir de vous voir bientôt à Dresde; il m'a chargée de bien des compliments pour vous, ainsi que la comtesse chanoinesse d'Els (2). Tous désirent vous voir; tenez votre parole et venez, mon très cher oncle; soyez si aimable de (quitter votre vilain Dux, et venez à Dresde, où vous êtes aimé et bien reçu de tous, et particulièrement de votre sincère et très dévouée nièce

Thérèse Casanova.

(i) Ilugh lilliot, houmie c-miin.'ul, était luiiustrc d'Angle tcirc à Dixs'li". {2) Irisez : d'Eltz; elle était la sœur de l'ambassadeur d'Autriclie, comte d'Eltz, qui vécut à Dresde de 1793 à 1801.

^:§o cf» <:^

A Casanova, aventurier et affligé d'une manie presque morbide pour la littérature, le destin réservait comme consolation, sur ses vieux jours, un type curieux de femme, exaltée, nerveuse, éprise d'indépendance, avide de passer pour lettrée et de pénétrer dans l'intimité des lettrés.

Charlotte- Elisabeth- Konstantia von der Recke, sœur adultérine de la duchesse Dorothée de Courtaude, naquit comtesse de Medem, dans la terre de Schônberg, le i^'" juin 1756. Très jeune, en 1771, elle fut mariée au gentilhomme de Cour von der Recke et toute jeune encore se sépara de lui après dix ans de mariage. Libre ainsi de satisfaire ses goûts, elle se mit à voyager avec son amie Sofia Becker et visita les hommes les plus .célèbres de V Allemagne. Elle fit de longs séjours à Karlsbad et à Tœplitz, stations balnéaires très fréquentées dès cette époque; dans cette dernière ville, qui n'est éloignée de Dux que d'une demi-heure, elle dut rencontrer Casanova, qui s'y rendait souvent pour rendre visite aux princes de Ligne, qui allaient tous les ans passer l'été à Tœplitz. En 1795, Elisa von der Recke se rendit à Saint- Pétersbourg, oii elle sut si bien se faire aimer de Catherine II, que la généreuse et puissante impératrice lui fit don de la terre de Pfalzgrafen, en Courlande.

En 1801, elle fit la connaissance du poète Tiedge (1752-

RLISE VON DF.a RECKE A JACQUES CASAN-OVA 311

1841), avec lequel elle voyagea en Italie de 1804 à 1806; elle ne l'abandonna jamais, et elle mourut entre ses bras, le 13 avril 1833. Elle eut Jine certaine renommée comme écrivain et certaines de ses poésies religieuses furent favorablement jugées (i).

Comme nous l'avons déjà dit, et nous croyons que c'est un détail tout à fait ignoré, Elise von der Recke réconforta moralement et matériellement Casanova pendant la grave maladie qui l'emporta; peut-être était-elle poussée par la vanité de pouvoir le dire et le faire savoir plus que par une véritable et sincère charité; le vieux bibliothécaire du comte Waldstein (chose étrange, mais en présence de ce vieillard déchu et malade, l'habituel qualificatif d' aventurier ne me vient pas sous la plume) lui rendit la monnaie de sa pièce, en lui montrant clairement qu'il goûtait plus les bouillons et le bon vin que la compagnie de l'officieuse poétesse.

Mieux que par n'importe quelle biographie, le caractère, la psychologie curieuse de cette femme se révèlent dans ses lettres, doublement intéressantes parce qu'elles nous font assister aux derniers moments de Casanova, sur lesquels nous chercherions vainement ailleurs quelques détails.

[Lettres en français dans l'original.']

Tœplitz, le 28 mai 1797.

Vous avez bien raison de vous aimer, car vous êtes très intéressant et aimable ! Mais vous avez tort de croire qu'on ne vous aime pas, car je vous veux du bien du fond de mon cœur. lya pluie et le tonnerre me sont venus fort mal à propos hier, car ils m'ont empêchée de donner le congé à la prmcesse russe jusqu'à Dux. J'espère qu'elle vous aura

f i) (id-'cjccke, Grundriss der deutschen Dichlung, 2" cd., vol. V, p. 456.

fait pan'^enir mon petit billet. Le beau bouquet que l'Inspectrice (i) m'a fait parvenir par votre main m'aurait été encore beaucoup plus agréable si votre main me l'avait remis.

Si vous voulez lire de très beaux \'ers du prince de Tyigne (2), venez, je vous les montrerai; et vous trouverez on même temps qu'ils ne rendent pas fière celle à qui ils sont adressés. Car je sais que les poètes cherchent à instruire en disant des choses flatteuses. Mais c'est de quoi je voudrais être bien sûre que, — ni vous, — ni l'aimable et intéressant prince de Ligne fussiez poètes, quand vous me dites que vous me voulez du bien.

Élise.

Après un long intervalle, pendant lequel, vraisemblablement, Elise von der Recke séjourna loin de la Bohême et n'eut aucune nouvelle de Casanova, elle revint à Tœplitz, et apprit par son vieil ami lui-même son mauvais état de santé (3) ; alors elle se hâta de lui répondre par la lettre suivante :

Tœplitz, ce 20 avril 1798.

Votre lettre, mon ami, m'a profondément attendrie ! Quoique bien malade moi-même, le premier beau jour m'amènera encore dans ce monde à vos côtés ! — L'espérance que nos facultés d'âme ne nous sont pas seulement

(i) Sophie Steltzl, femme de Dominique Joseph Stelzl, intendant du comte Waldstein.

(2) Charles- Joseph, prince de Ligne (1735-1814), soldat, diplomate et lettré, fut l'ami de Casanova dont il parle longuement dans ses Mélanges historiques et littéraires, vol. IV.

(3) Casanova tomba malade vers la mi- février 1798; il eut des troubles de la vessie très douloureux et mounit après trois mois et demi de souffrance. On trouvera des détails sur sa maladie dans les lettres de Zaguri^ publiées par P. M(jlmenti, et dans celles, encore inédites, de son neveu Carlo .Ajigiolini, >iui semble l'avoir assisté jusqu'au dernier moment.

données pour ce court espace de vie, soutient mon courage, quand la mort me sépare de mes amis ! Cette espérance que ma raison adopte de plus en plus, doime nu air serein à la sombre nu)rt, qui tranche la vie des jeunes personnes comme des vieillards. Depuis (pielques mois ma nature combat avec cette destructrice du genre humain. Encore il n'est pas décidé si mon âge et ma bonne nature échapperont cette fois à sa faux. Mais je me trouve heureuse que la vie et la mort ont des attraits pour moi. Car ma faculté de sentir les beautés du globe, la douceur de l'amitié et le bonheur inébranlable de la vertu, ne s'éteindront jamais. J'espère vous revoir dans ce bas monde où la joie et la douleur exercent nos facultés intérieures. J'aimerais vous savoir encore bien longtemps mon contemporain, mais si vous rejoignez mon incomparable Catherine (i) avant moi, vous lui direz qu'elle n'a jamais été aimée plus tendre — et plus purement que par votre amie Élise. Depuis hier, l'aimable Milady Clarke (2) embellit Tœ-

(i) Catherine II, impératrice de Russie, bienfaitrice d'Élise von der Recke, morte le 9 novembre 1796.

(2) Marianne Clarke, amie d'Élise von der Recke, fut, comme sa sœur vSophie, ime des aventurières politiques qui fiorissaient au xvni^ siècle. l'Ule épousa, en 1794, Wilhelm Clarke, duc de Feltre (1763-1818), général des armées de Napoléon; mais, après une seule armée de mariage, elle se sépara de lui. Se faisant passer pour veuve, elle noua ime intrigue avec le duc d'York, commandant en clief des Anglais dans la troisième guerre de la coalition, et sut le dominer au point de lui arracher quelques secrets d'État. Ayant découvert sa supercherie, le duc l'abandonna, en lui refusant tout secours; alors elle dévoila les secrets dont elle lui avait arraché la confidence, et il dut donner sa démission de général. Cela se passait en 1809. On ne sait ensuite ce qu'elle devint. Casanova parle de Marianne Clarke dans la lettre adressée le 27 avril au comte Marcolini, publiée par Ottmanu (Jacob Casanova, 1900, p. 191) : « J'ai connu ici, j'est-à-dire à Tœplitz, une jeime dame anglaise très intéressante. Elle porte le nom de Clarke, en qualité de femme de ce général qui devait aller à Vieime négocier la paix... Elle a pris un quartier chez le traiteur pour quatre mois et elle pense d'aller passer quinze jours à Dresde qu'elle n'a jamais vu. J'ai pensé un moment à lui donner imc lettre pour vous; mais je ne me suis \n\^ décidé. Je la crois dangereuse pour un seigneur convalescent... «

plitz. Nos vœux sont pour vous. Sitôt que la pluie cesse, et que les rayons du soleil adoucissent l'air, nous viendrons vous voir. Bien des compliments à M."^^ l'Inspectrice de votre fidèle amie

ÊUSE.

Pour M. Casanova, à Diix.

Tœplitz, le 29 avril [1798?]

Depuis hier, mon respectable ami, ma santé va beaucoup nueux. vSi vous me permettiez de venir vous voir, ce serait une véritable médecine pour votre amie Elise. Je trouve que vous avez raison de ne plus vouloir former de nouveaux liens, mais c'est dur de priver vos anciens amis de la satisfaction de voir comme vous savez supporter les maux de la vie, et comme vous vous acheminez sur cette route que nous avons tous à faire. Je vous avoue que l'idée de la séparation de vous coûte à mon cœur, mais ce noble courage avec lequel vous vous avancez vers les sombres portes de la mort élève mon âme. Ces facultés, que même votre douloureuse maladie ne peut assoupir, vous sont données pour former votre éternel bonheur. Comme un beau papillon s'élève de la triste enveloppe d'une chenille, notre être pensant reparaîtra sous d'autres formes, en quittant ce corps qui a été donné pour im court espace à un être qui est susceptible d'éternel bonheur. Mon ami, ne me refusez pas la seule prière que je vous adresserai dans ce bas monde, c'est que vous me permettiez de venir vous voir aussi souvent que possible; ce serait un bénéfice chéri que vou-3 me ferez pour le reste de mes jours, si vous m'accomplissiez ces vœux. Je ne vous gênerai en rien, mais il me sera doux de vous soigner en tendre amie et de lire

jusqu'au dernier moment de votre existence subalterne dans cette âme, qui par ses forces intérieures me fortifie ma douce espérance d'une vie étemelle, où les facultés d'une tendre amitié augmenteront notre bonheur. L'aimable Clarke joint ses prières aux miennes pour jouir des mêmes prérogatives. Soyez sûr, nous ne vous gênerons en rien, et une reconnaissance éternelle vous sera due. Si nous étions vos nièces, vous ne nous refuseriez point nos prières. Eh bien ! mon ami, ne croyez- vous pas au parentage d'âme? J'ai la fierté de me croire votre proche parente. Mi°« et M. de Montboisier sont attendris sur l'état où ils vous savent; ils vous disent leurs tendres remerciements pour le cadeau que vous venez de leur faire (i).

La nouvelle que vous me donnez du prince de Wurtemberg (2) me frappe. Mais je suis bien sûre qu'il saura rendre heureuse celle qu'il aime.

N'est-ce pas, vous ne me renverrez point, quand je me présenterai dans ces jours devant votre porte?

Élise de la Recke.

Tœplitz, 6 mai 1798.

Mon ami,

Votre pauvre amie a été fort malade ces jours, mais cela a mieux. Ce qui m'a été plus désagréable que ma maladie,

(i) Sans doute Casanova avait-il envoyé à Montboisier sou dernier livre, la Lettre à Snetlage, imprimée qucUiues mois auparavant.

(2) Sans doute Frédéric, premier roi de Wurtemberg (1754-1816), dont la première femme, Augusta de Brunswick, fut enterrée vive, à ce ciu'il semble, le 27 septembre 1788; Catherine II n'était pas étrangère à cet événement. Il se remaria le 18 mai 1797 avec la princesse Mathilde d'Angleterre. La même année son frère Ludovic épousa Heuriettc de Nassau- Weilburg.

c'est que je ne suis pas encore en état de vous envoyer une soupe aux écre visses (i). Fanny et moi nous faisons notre possible pour vous procurer cette soupe, mais les paysans qui nous promettent des écrevisses disent que les petites rivières sont trop inondées d'eau pour pouvoir attraper dans ces jours-ci des écrevisses; les premières seront pour vous. Iva famille de Montboisier, IVIilady Clarke, mes enfants et moi, nous tous ensemble formons des vœux pour votre convalescence. Je vous prie, mon respectable ami, de dire au digne grand écuyer de Dux (2) que je sens profondément sa façon obligeante d'en agir envers moi et que je lui suis bien redevable pour la bonté qu'il a eue de m'envoyer mes paquets. Je suis de bien bon cœur votre fidèle amie,

Élise.

lyC petit secrétaire se recommande au souvenir du respectable Casanova et lui souhaite une parfaite reconvalescence et à soi le plaisir de le revoir bientôt.

I^OUISE DE BEHRENIIORST.

TuL'plitz, ce S iii;ii 179S.

Depuis deux jours je suis moins souffrante ! et ce qui adoucira toujours mes maux, c'est si je suis en état d'être

(i) A propos de cette soupe aux écrevisses que Casanova moribond désirait si ardemment, ixjur prouver combien il est véridiquc jusque dans les moindres détails, nous rappellerons que, dans le Précis de ma vie, il écrivait : « Ma mère me mit au monde à Venise, le 2 d'avril, jour de Pâques de l'an 1725. Elle eut la veille une grosse envie d' écrevisses. Je les aime beaucoup. »

(2) Il s'agit sans doute de M. île l'anersberg, qui à la mort d'Anton l'alni, fut choisi par le comte Waldstein pour lui succéder en qualité de Leibhusar, ou grand écuyer. Anton Palm mourut le 31 décembre 1794. (Communiqué aimablement par JI. Marr, de Dux.)

Utile à mes amis. Je vous envoie encore des bouillons et en fais cuire de nouveaux. Quand vous me renverrez cette carafe vide, alors je partagerai de nouveau mon reste de Madera avec vous, mon ami ! Que l'Inspectrice arrivera en peu de jours, ceci me fait un double plaisir de la revoir. Il m'est doux de savoir que vous avez votre neveu avec vous (i). Si le comte Walstein arrive pendant mon séjour ici, cela me fera un vrai plaisir. Si je devais quitter la Bohême sans avoir fait la connaissance de cet original intéressant, je le regretterais bien.

Ma Louise a été enchantée de votre cadeau. Toute notre société prend l'intérêt le plus vrai à votre santé.

Aujourd'hui, j'attends la visite d'amis bien chéris, qui viennent me voir de Berlin, pour passer quelques jours chez moi. Le conseiller Parthey (2), qui depuis ma dixhuitième année fut la chatouille de mon âme, et qui depuis quelque mois est l'époux heureux de ma plus chère amie, passera quelques jours avec sa femme et sa belle-sœur chez moi. S'il me sera possible, nous viendrons vous voir. Et vous verrez eu Parthey et Élise des amis qui, pendant vingt-deux ans qu'ils se connaissent, n'ont jamais eu un

(i) Carlo Aiigioliiii.

(2) Friedrich Parthey, né le 26 décembre 1745, était fils d'un tisserand, et dans sa jeunesse il exerça le métier paternel. Mais s'étant adonné en même temps à l'étude de la musique, il devint bientôt, sous la direction du maître de chapelle Hiller, de I,eipzig, un excellent musicien. En 1774. il se rendit à Mitau, reconmiandé par Hiller au comte von Medem, qui le nomma maître de chapelle et professeur de ses filles Dorothée et Élise, celle-là même qui devint plus tard baronne von der Recke. Il accompagna ensuite leur frère l'riedrich dans ses voyages, et l'tissista à son Ut de mort ^ à Strasbourg, en 1778. Dans une biographie de ce jeime von Medem, publiée peu après, on parlait en ternies si louangeurs de l'arthey, que la fille du fameux libraire de Berlin Nicolai, WiUielmuie, tomba amoureuse de lui, et quand il eut été nonnné directeur des finances en Prusse, il put l'épouser. Sti maison fut célèbre pour son hospitalité, et Élise von der Reckc elle-même y fut reçue souvent, pendant l'hiver. Parthey mounit en 1S2?. (Cf. le livre de son fi's, Gustave Partlicy, I ugcnderinnerungcn.)

moment de mésintelligence, et je puis dire que depuis je n'ai rien senti et pensé de conséquence, sans que mon ami n'ait été le dépositaire de mes sentiments, réflexions et actions. — Adieu ! — au revoir ! — Si nous recevons des écrevisses vous recevrez pourtant la soupe.

Élise.

Du vin et des bouillons accompagnent cette lettre.

Un mois plus tard, Casanova n'était plus; espérons, comme Va dit finement P. Molmenti, qu'il était en route pour une vie meilleure.

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