PRINCESSE LOBKOWITZ
l'apprécier tant que je le devrais; j'ai toujours peur, pensant à l'illustre donatrice, de manquer d'égards pour ce petit animal, que V. A. n'a différé à m'envoyer que pour me l'envoyer élevé. Finette, Madame, a de l'éducation; elle est gentille, jolie, et sensible au point qu'il suffit que j'élève un peu ma voix rauque pour la voir obéissante; et c'est ce qui me déplaît un peu, car je voudrais qu'elle m'aimât sans la moindre ombre de crainte; mais si cela est impossible entre deux individus raisonnables, ce doit l'être encore davantage vis-à-vis d'une petite créature que Dieu n'a douée que d'un heureux instinct.
Malgré cela, V. A. peut être sûre que si Finette me rend heureux quelques quarts d'heure, je lui rendrai en revanche heureuses toutes les heures du jour et de la nuit. Malheur à qui osera lui manquer de respect ! lya biche de César n'aura pas eu de plus grands privilèges. Il me tarde de la mettre devant vos yeux dans le futur autonme : V. A., j'en suis sûr, verra dans ses gestes la reconnaissance avec plus d'évidence, peut-être, que la mienne, car je ne saurai jamais trouver des expressions propres à vous l'expliquer. Hélas ! je trouve que je dis très peu ne disant autre chose, sinon que je suis, avec le plus profond respect,
GiAC. Casanova.
A cette lettre, V aimable donatrice répondit en ces termes :
vienne, ce i6 janvier 1795.
Monsieur,
Je suis enchantée de la charmante réception que vous avez faite à cette chienne que je vous avais destinée aussi-
tôt que j'appris la mort de votre bien-année levrette (i), sachant bien qu'elle ne serait soignée nulle part comme chez vous. Monsieur. Je souhaite de tout mon cœur qu'elle ait toutes les qualités qui pourraient en quelque façon vous faire oublier la vôtre défunte.
Vhiver, cette année, est très rude; je crains qu'il ne retarde un peu la belle saison; rien n'engage le comte de \\^aldstein de venir en ville comme il le promet toujours et ne le tient pas de même.
J'ai l'honneur d'être, avec beaucoup de considération, Monsieur,
Votre très humble servante
Caroline Lobkowitz (2).
(i) Cf. la lettre de Pietro Zaguri (19 mars 1794) publiée par P. Molmenti : « Je prends beaucoup de part à la peine que la mort de votre petite chienne vous a causée; il faut eu guérir comme j'ai toujours fait : conie d'asse si trae chiodo con chiodo (un clou chasse l'autre). Ayez tout de suite un autre petit chien, et tout est fini. »
(2) lya princesse Caroline Schwarzeuberg, née le 7 novembre 1775, épousa en 1792 le prince Joseph- ^Nlaximilien I^bkowitz. Très connue pour ses œuvres humanitaires, elle fonda la Société de bienfaisance, entièrement composée de dames, qui existe encore aujourd'hui. V,\\c mourut à \'ienne, le 24 janvier 1816.
HENRIETTE DE SCHUCKMANN
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PARMI les innombrables figures de femmes dont la complaisante faiblesse donna matière à un épisode des Mémoires, l'une des plus sympathiques et des plus délicates est, sans aucun doute, Henriette, l' inconnue mystérieuse qui, après s'être donnée à Casanova, après avoir vécu quatre ans avec lui dans le phis heureux abandon, se déroba à son amour, lui laissant un souvenir et un regret que ni le temps ni les aventures ne réussirent à effacer, reparut deux fois à l'improviste dans sa vie, sans lui permettre de reprendre le roman interrompu, mais commençant, seulement après trente ans, avec son ancien amant, un échange de confidences épistolaires qui dura jusqu'à la mort.
Casanova s'était promis de joindre ces lettres aux Mémoires (dans ce septième volume qui devait renfermer les documents, et qui, selon moi, ne fut jamais écrit) dans le cas où il lui aurait survécu. Le destin voulut, au contraire, qu'il la précédât dans la tombe, et les lettres d'Henriette, si Casanova ne les avait pas détruites ou fait détruire par des mains fidèles, auraient dû se trouver à Dux au milieu des très nombreux manuscrits qu'il laissa après lui.
Le bonheur de les découvrir et de faire connaître le précieux dossier, auquel tous les lecteurs des Mémoires ont certainement pensé avec envie et curiosité, était réservé à un lettre
HENRIETTE DE SCIIUCKMAXM 279
anglais, A. Symons, qui, s' étant rendu à Dux en 1899, publia nn intéressant récit de sa visite dans la North American Review {septembre 1902).
Nous reproduisons ici un extrait de cet article, en utilisant la traduction française parue une année après dans le Mercure de France {octobre 1903). « Je fus assez heureux pour découvrir le paquet de lettres que je cherchais anxieusement : les lettres d'Henriette, dont la perte a été déplorée par tous ceux qui se sont occupés de Casanova... J'en ai retrouvé un grand nombre, quelques-unes signées de son nom de femme tout au long, Henriette de Schnetzmann (sic), et je suis porté à croire qu'elle survécut à Casanova, car une des lettres est datée de Bayreuth, 1798, année de la mort de Casanova. Elles sont particulièrement charmantes, ces missives, avec un mélange de malice et de distinction. » Après avoir cité quelques lignes, M. Symons poursuit imperturbablement : « Casanova avait vingt-trois ans quand il rencontra Henriette; et, alors qu'il en a soixante-treize, elle lui écrit, vieille aussi, comme si les cinquante années qui se sont écoulées étaient effacées de sa mémoire fidèle. Combien d'amants plus discrets et moins volages ont eu, malgré les changements^ une constance pareille à celle dont témoigne cette correspondance? Et ne suggère-t-elle pas un aspect de Casanova qui n'est pas tout à fait celui du monde? Selon moi, elle révèle l'homme réel, qui, peut-être, entre nous, comprit le mieux ce que Shelley voulut dire quand il parle de « l'amour véritable qui diffère en ceci de l'or oit de l'argile que, divisé, il n'est pas séparé. »
Eh bien, je sens que je n'appartiens pas à cette catégorie d'historiens qui éprouvent une volupté particulière toutes les fois qu'ils réussissent à renverser, par la force invincible du document ou la subtilité inattaquable du raisonnement, une légende amoureusement caressée et devenue presque
•J80 llENRIliTTL; DE SCHUCKMANN
une tradition; mais je ne me sens pas davantage le courage de perpétuer, par ma complicité, une grosse équivoque, — pour ne pas dire plus, — dans laquelle est tombé ingénument M. Symons, entraînant derrière lui, tout récemment encore, ceux qui l'ont cru de bonne foi sur parole.
Henriette de Schuckmann (et non Schnetzmann) naquit, comme elle le dit elle-même, dans le Mecklembourg, et elle était vraisemblablement apparentée à ce baron Schuckmann, qui naquit lui aussi dans le Mecklembourg, à Môlln, et qui fut ministre d'Etat prussien. Elle vit mie seule fois Casanova, dans l'été de 1786, au château de Dux qu'elle était allée visiter, et dix ans plus tard, séjournant à Bayreuth, elle échangea quelques lettres avec lui, sous les auspices de leur commun ami Kœnig.
Kœnig écrivait à Casanova, le 13 février 1796 : « M^^^ de Schuckmann va vous prouver combien elle a été enchantée de voire lettre par sa prompte réponse. C'est elle que vous avez vue à la Bibliothèque avec M. de Heinitz, à ce qu'elle assure, l'an 1786. Alors M. le comte de Waldstein n'y était pas. Je 7i' ajouterai rien à la description morale déjà faite; elle dut vous être satisfaisante; quant au reste, pour ce qui regarde la partie physique, je ne me sens pas assez habile pour vous contenter. Différents traits d'après Lavater désignent différents caractères. Souvent, par un jugement trop hasardé, on risque de porter atteinte au talent, et comme je préfère celui-ci à tout autre don de la nature, pour converser, qu'importe que la physionomie soit plus ou moins régulière? Je ne veux pas examiner de si près. Je me vante, en attendant, de vous avoir donné une grande preuve de mon amitié, en vous procurant un commerce épistolaire avec elle. . , )>
Il y a cinq lettres en tout et elles sont toutes de 1796.
A JACOUF.S CASANOVA '2^1
[Lettres en français dans l'original.^
' Bayrcuth, ce 13 février 1796.
Monsieur,
Comme je ne suis vaine qu'autant qu'il le faut, je ne trouve rien de plus naturel que de m'oublier. et si même vous me disiez de savoir encore l'année, le jour où vous m'avez vue, tenez, Monsieur, je ne vous en croirais pas le mot; mais voilà ce que vous ne faites pas, et je vous en sais bon gré. Nous autres femmes, qui n'avons pas les têtes remplies de sciences occultes, nous nous remplissons la mémoire de choses visibles et animées, et c'est bien à l'homme de fournir la plus haute et grande partie. Voyez, Monsieur, pourquoi je me suis parfaitement rappelée l'an 1786 où, au mois de juillet, je fis, à Dux, dans la bibliothèque du comte Wallenstein votre connaissance. vSi je ne me trompe, le comte était dans ces temps à Vienne (i). J'étais dans la société du chambellan Heinitz de Freiberg (2), et je fus vivement touchée, tant de votre couA'ersation, comme de votre bonté qui me fournit une belle édition de Metastasio bien élégamment vêtue dans tm maroquin rouge. Après dix ans, me voici où le Kœnig (3), qui, dans ses promenades, me parle fré-
(i) I<e comte Joseph Waldstein était en réalité à Paris pendant l'été de
(2) Frédéric-Antoine, baron de Heynitz, ministre d'État prussien, fut directeiu: de l'Académie des mines à Freiberg, en Saxe, et occupa d'autres charges importantes; il mourut à Berlin en 1802.
(3) lyC 6 mai 1785 on découvrit à Venise ime loge maçonnique qui se réunissait au Palais Contarini, Rio Marin; à la suite d'un procès, beaucoup d'adeptes furent chassés du territoire de la Répubhque et parmi eux le secrétaire de la I<oge, Carlo Kœnig. Il se fixa à Baj-reuth et, en 1794, renoua cormaissance avec Casanova, en allant, lui aussi, le voir à Dux, à l'occasion de sa saison annuelle à Karlsbad et à TœpUtz, et en entretenant avec lui une active correspondance, publiée par O. Uzanne (le Livre, 1889).
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queniment de vous, me jette dans l'immense abîme des probabilités si encore vous vous souviendrez de moi, si non. Ma curiosité ne s'arrête pas là et je deviens importune.
Oui, Monsieur, oui, il est vrai que je m'ennuie et même je m'ennuie beaucoup. Comment échapper à ce meurtre moral qui me poursuit depuis que je suis ici? Je n'ai ni l'âme ni les opinions qui tiennent pied ferme et je me sens faible contre mi certain abrutissement d'esprit. On ne cultive ici que la bonté du cœur, on ne demande que ça et c'est absolument le passeport qu'on produit dans chaque société.
N'allez pas croire que je suis méchante; je ne voudrais même pas l'être; mais je ne me prosterne que devant l'esprit libre, je n'adore que le bon sens, tandis que le soi-disant bon cœur, sans l'accompagnement de mes idoles, me glace, me donne une indifférence que je ne saurais cacher.
Je suis peut-être dans le tort et c'est à vous, Monsieur, de me dissuader de ces travers. Comment voulez-vous que, sans appui, je m'y prenne? Je sens l'aliénation de ma petite dose d'esprit, j'envisage ma mort intellectuelle, le désespoir s'en mêle et je domie dans le scepticisme. Depuis que je suis ici, je me doute de tous {sic), je ne vois rien de bon. Venez m'éclairer. Monsieur, montrez-moi comment faire pour échapper à ces précipices sans que mon pauvre individu sanctionne les superstitions mortelles, mais régnant d'ici (sîc). Ne m'accusez pas d'indiscrétion, quand je souhaite que vous soyez mon guide, ne me nommez pas importune quand je vous supplie d'être mon Apollon. Le moyeu de vous défaire de moi est de me dire que je n'ai qu'à cultiver le bon cœur aussi, pour que je m'assimile à mes compatriotes. Mais non, voilà ce que vous ne voudrez pas; un
aimable vieillard connue vous acceptera Ion jours avec indulgence les honuuages que vous porte Votre très dévouée servante
Hknrikttr dic vSciiuckmann.
Bayreuth, ce lô"'® d'avril 1796.
N'allez pas croire, monsieur, que vous perdez votre temps, que je ne suis et ne serai toujours bien docile à vos leçons. Tout de bon, j'ambitionne de vous faire honneur, de gagner votre estime, d'avoir un jour votre approbation et de m'acquérir le nom de votre amie. Je n'aime pas l'oisiveté, je ne l'ai jamais aimée et j'ai même eu assez d'application à des choses qui généralement n'intéressent pas mon sexe; mais cette transplantation subite dans ce climat froid et pour le physique et pour le moral, mon attente si cruellement frustrée, tout ceci m'a fait perdre la tramontane. Le désœuvrement dans lequel je fus jetée, la superstition bien grande d'ici et qui sûrement produit dans cette triste végétation des plantes vénéneuses, m'a fasciné tellement ma raison, que je fus maltraitée, que je fus même inhérente au fléau qui gouverne ici.
Frédéric second disait : « ly' ennui est un siècle, la mort n'est qu'im moment. » J'ai senti bien vivement cette vérité, mais j'espère ma reconvalescence grâce à vos bontés ! Vos conseils sont les fruits de l'expérience, monsieur, et je suis vaine d'en être honorée; j'acquiesce à tous, mais pas à celui : « Communiquez et ne désespérez pas; vous réussirez à vous former des caractères analogues. »