‹ Lettres de femmes à Jacques CasanovaChapitre 3 sur 16 · MANON RAT.LETTI · texte numérisé non relu

MANON RAT.LETTI

mon état, mou cher ami. Je vous aime, je ne puis le nier (que cet aveu vous servie à m' aimer davantage et non pas à vous en glorifier, car, qu'}- gagneriez-vous?). Je vous aime donc, enfin. Je vous ai vu partir avec le chagrin que ressent un cœur, lorsqu'il est au moment de perdre ce qu'il aime; il a fallu contraindre ma douleur, ne la pas montrer à mi tas de gens curieux qui semblaient m' examiner avec une pénétration barbare. Ah ! quel terrible moment, que la nuit est venue à propos ! Je me suis couchée, moins pour dormir que pour penser à vous tout à mon aise, et donner libre cours à mes pleurs que je n'avais que trop longtemps retenues; elles n'ont pas tari. J'ai lu et relu votre chère lettre. Vous m'y recommandez de la gaieté. Eh ! puis-je en avoir, vous sachant loin de moi? Si vous m'aimez, mon cher, vous n'en devez pas ressentir et vous devez juger que je suis dans le même cas. Que vous avez bien raison de ne me pas soupçonner d'inconstance ! Je ne me sens pas portée à l'être, et surtout avec vous.

Si vous saviez combien votre lettre m'est chère ! Je la relis le plus souvent que je puis; elle ne me quitte ni jour ni nuit; elle est enfin mon compagnon de tristesse, comme je veux que mon cœur soit celui de votre voyage. Puisse-t-il vous être toujours cher, votre petit compagnon, comme tout ce qui vient de vous me le sera éternellement ! Puissiez- vous m'aimer toujours ! J'ose dire que vous le devez. Ne serait-ce que par reconnaissance ! Adieu, mon très cher Casanova; je vais passer peut-être une nuit moins douloureuse que l'autre, car je vous ai écrit, et c'est du moins une petite consolation. Mais, hélas ! quand je pense que vous ne me répondrez pas, que je ne saurai seulement pas si vous avez reçu ma lettre, et que bientôt même la consolation de vous écrire me sera ravie, tous mes chagrins renaissent, mes pleurs recommencent à couler, et je me

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retrouve tout aussi à plaindre qu'auparavant. Oh ! Dieu, pourquoi ai- je le cœur aussi sensible !

Ecrivez, je vous prie... à la maison et faites-moi savoir équivoquemeut si vous avez reçu ma lettre. Adieu, mou seul ami; adieu, aimez-moi toujours. Songez que je ne changerai jamais et que votre retour pourra seul me rendre contente.

Il me semble qu'il y a déjà un mois que je ne vous vois pas. Adieu ; ayez soin de votre petit compagnon ; chérissezle toujours; il est tout à vous,

Je vous écrirai mercredi à Dunkerque.

[Paris] I" septembre [1757], jeudi au soir et minuit.

Je suis dans la plus grande inquiétude, mon cher Casanova, de ne pas entendre parler de vous. Qu'êtes- vous devenu? où êtes- vous? nous avez- vous oubliés? n'aimezvous plus la pauvre petite B[alletti]? Oh! Dieu, que je suis inquiète ! Je vous avais prié dans ma dernière lettre d'écrire au plus tôt à la maison; pourquoi ne l'avez- vous pas fait? N'auriez- vous pas reçu ma lettre? Oh! mon cher ami, éclaircissez ces doutes, ou je meurs. J'espère que vous recevrez la présente; je vous l'adresse à Dmikerque, où vous m'avez dit que vous deviez être, et je vais vous apprendre que j'ai trouvé le moyen de recevoir de vos nouvelles directement. Il faut, mon cher Casanova, que vous écriviez et que vous adressiez vos lettres à Obert, sous enveloppe. Soyez sûr d'elle, puisque j'en suis sûre, moi. Si vous m'aimez, donnez- moi au plus tôt de vos nouvelles; elles me rendront la vie et elles me sont abso-

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luineut nécessaires. Vous me direz si vous avez reçu mes deux lettres, et quand vous partirez de l'endroit où vous êtes; parce que, comme mon pauvre Cadet va partir, je ne vous écrirai que lorsque vous serez dans un endroit où vous voudrez bien que l'on sache que vous êtes. Vous me direz aussi, ô mon cher Casanova, si vous m'aimez toujours, si vous pensez à moi aussi souvent que je pense à vous. Ah ! je crois que cela n'est guère possible, car vous ne me sortez pas un moment de la mémoire; je vous désire toujours; je ne vois l'heure de pouvoir vous revoir et de vous assurer que je suis et serai toujours la même pour vous. Que le temps me paraît long ! que les soirées me paraissent insipides et maussades ! Quelle différence avec celles que je passais avec vous, ô mon cher Casanova ! Elles me paraissaient toujours trop courtes, et les présentes me semblent éternelles. Quand reviendrez- vous? Hâtez ce moment, si vous avez toujours pour moi cette tendresse que vous m'avez jurée et qui sera mon bonheur, si vous me la conservez. Je vais languir jusqu'à votre réponse, que je vous prie de faire au plus tôt. Je vous prie encore de contrefaire un peu votre écriture en mettant le dessus à Obert, parce qu'il n'y a personne dans la maison qui ne connaisse votre écriture, et si l'on voyait une adresse à notre femme de chambre, de vous, cela donnerait des soupçons, et il faut les éviter.

J'ai vu votre frère (i) hier un moment; il se porte bien. Voilà tout ce que je puis vous dire d'intéressant à son sujet.

(i) François Casanova, peintre, qui, après avoir véai quatre ans à Dresde, était arrivé à Paris au mois de février 1737. {Mémoires 11,373.)

A JACQUES CASANOA A IJU

[Paris, 10 septembre 1757.] Ce samedi an soir, lu heures.

Votre lettre me rend la vie, mon cher Casanova. J'étais dans une inquiétude qui ne peut s'exprimer, et je commençais même à vous soupçonner d'indifférence; mais votre lettre m'a mis du baume dans le sang, et je respire.

Vous m'aimez donc toujours? Si vous saviez combien les assurances de votre amour me rendent contente ! Mais, hélas ! durera- t-il toujours? Oui, je ne puis en douter sans vous faire injure, après les sentiments que vous me montriez.

Maman a reçu hier une lettre de vous, mon cher ami, et cette chère maman, qui s'aperçoit fort bien de ma tristesse et de mon ennui (qui est toujours le même), se contente d'en deviner la cause, et cherche à l'adoucir par mille bontés; elle m'a fait lire votre lettre et même la réponse qu'elle vous a faite (i).

Elle s'est imaginée avec raison que cela devait me faire plaisir. Je voudrais bien que sa santé fût aussi parfaite que son cœur. J'ai eu bien du chagrin cette semaine, mon cher; mon pauvre Cadet est parti, et vous n'ignorez pas la tendre amitié que j'ai pour lui; ainsi il est inutile que je vous dépeigne la douleur que j'ai ressentie de son départ. D'ailleurs, j'étais inquiète de vous; l'on ne recevait pas de vos nouvelles; j'imaginais ou qu'il vous était arrivé quelque chose ou que vous ne pensiez plus à moi, chose aussi cruelle pour moi que la mort.

Votre lettre m'a consolée; je l'ai déjà lue quatre fois; il me semble de m' entretenir avec vous lorsque je la lis. ]\Iais cependant, ce n'est pas aussi vivement que vous, car il me semble dans \-otre lettre que vous pouvez fort

(i) Voir plus loiu cette lettre de Silviu, . .

il) MANON BALLLTTI

bien vous passer de moi, puisque vous me faites vous dire des choses beaucoup plus tendres que je ne vous les dirais si j'étais près de vous. Ce n'est pas peut-être que je ne les pense bien, mais enfin je ne croirais pas pouvoir vous les dire; mais je ne puis vous empêcher de les penser; ainsi, mon cher Casanova, pensez tout ce qu'il vous plaira, et quelque jour peut-être, si la fortune le veut, je confirmerai toutes vos idées.

Voilà qumze longs jours que vous êtes parti; savez- vous bien qu'ils me paraissent s'allonger tous les jours? Ah! je vous prie, mon cher ami, si vous m'aimez autant que vous le dites, hâtez votre retour. Je ne puis être contente que lorsque je vous reverrai, et surtout écrivez-moi souvent, cela me fait supporter plus patiemment votre absence et en même temps désirer votre retour. Adieu, mon cher ami; j'ai un mal de tête effroyable depuis trois jours, — si vous étiez ici, j e me porterais bien, — ce qui m'empêche de vous dire mille choses que j'ai encore à vous écrire; mais je réparerai cela, car je compte vous écrire encore bientôt. Adieu, mon cher ami, adieu, souvenezvous bien que vous devez m'aimcr toujours; au moins vous me l'avez promis, et je compte mériter votre amour par la tendre amitié que je conserverai toujours pour vous. Adieu, je suis tout à vous.

// m'a été impossible de dater avec quelque précision les lettres suivantes, parce qu'elles ne rapportent, malheureusement, aucun événement qui se prête à une détermination exacte. Cependant, elles furent certainement écrites, selon moi, entre la fin de 1757 et le milieu de 1758, pendant un long séjour de Casanova à Paris, Ce séjour n'est pas

mentionné dans les JMénioires; d'après ce qu'on y lit, il serait déjà parti pour la Hollande pendant l'automne de 1757, ce qui, comme nous le verrons, est absolument faux.

Dans ces lettres chaudes, passionnées, pleines de sentiment, débordantes de tendresse, Manon nous révèle les anxiétés, les accès de jalousie, les inquiétudes, les douleurs qu'elle eut à souffrir dans son amour pour Casanova; tandis que sa passion devenait tous les jours plus forte, plus intense, lui négligeait la pauvre enfant, se montrant froid, indifférent, injustement jaloux, quelquefois même grossier. Qui sait quelles aventures, quelles complications, quelles pensées le tinrent éloigné de ce trésor qui aurait pu être à lui, le seul qu'il aurait voulu, ou pour mieux dire, qu'il n'était pas en situatio)i de posséder, quelque cas qu'il en fît?

[l'aris, fin 1757.] Samedi 7 heures.

l/'on nie laisse libre un luoiuent et j'en profite pour m'entreteuir avec vous. Car, quoi que vous eu disiez, j'y trouve cent fois plus de plaisir qu'à toute autre chose. Je n'ai pourtant rien de flatteur à vous dire, non; je dois vous gronder; et je suis en vérité ^■iven^eut offensée des soupçons que je ne puis m' empêcher d'entrevoir en vous. Devezvous en a\-oir vis-à-vis de moi? Ne vous ai-je pas exposé mille fois ma façon de penser, et si vous croyez ce que je vous dis, comme vous le devez assurément, ne me faitesvous pas un tort indigne d'oser me dire que j'ai beaucoup de plaisir lorsque je ne vous vois pas? Beaucoup de plaisir ! Mais y pensez- vous? Si je pouvais n'être qu'avec vous, ne vivre que pour vous, mes désirs seraient remplis, et vous verriez, par ma gaieté et ma bonne humeur continuelles, que vous seul faites mon bonheur. Combien de fois

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ne vous ai-je pas dit la même chose? Kh ! bien, cejjeiidant, m vous paraissez ne pas vous en souvenir ou n'en être pas persuadé. Car vous prenez des ombrages qui font tort à ma tendresse. Oh ! mon cher ami, aimez-moi donc comme (j'ose dire) je mérite que l'on m'aime et comme je vous aime, moi ! Car, un peu de réflexion sur votre façon d'être depuis que vous êtes de retour : je comptais vous trouver remi^li d'amour, impatient de me voir et saisissant avec avidité tous les moments de pouvoir nous assurer récipro- ■ quement de notre amitié. Mais point ! A peine vous vois- je un moment le soir, et vous avez l'air occupé de tout autre chose que de votre amie (soi-disant) et moi je vous désire tous les jours. Je m'occupe de vous; je fris des réflexions qui tendent à me persuader que vous ne m'aimez que faiblement; vous me trouvez de l'humeur; cela vous fâche, je le sais bien, mais qui n'en prendrait pas?

J'aime, je le dis, je le prouve même. ly'on m'aimait, l'on me le disait, et à présent l'on ne me le dit plus, l'on me donne, pour ainsi dire, des preuves du contraire, et l'on joint à cela des soupçons qui offensent et ma délicatesse et mon amour. Ah ! mon cher, que dois- je penser? que dois- je espérer? que dois- je craindre? O Dieu, quel état est le mien ! Je sais parfaitement que vous allez dire, en lisant cette lettre : «Oh ! j'ai mes affaires, moi, ma présence y est nécessaire... » etc., etc.. Cela est vrai. Puissent ces aô'aires vous être avantageuses ! Mais moins, rendu à l'amitié, faites donc voir que vous avez, et ne mettez pas mon cœur dans de perpétuelle entraves. Par exemple, aujourd'hui, vous m'avez fait une peine sensible; j'ai passé la nuit fort fâchée contre vous, et j'ai de la peine à dire que je le suis encore, cependant c'est vrai. Je conij)te au moms vous voir demain au soir. Ne m'apportez pas un air glacé, je vous en prie;

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£ela me ferait conjecturer qu'im aueieii amour a repris force dans votre cœur, et m'en a chassée impitoyablement. Cela serait indigne, et je ne puis vous en croire capable.

On revient; je suis bien fâchée d'être obligée de vous quitter, car malgré tous les motifs de chagrin que vous me donnez, je n'aime et ne veux rien aimer que vous ! Je vous souhaite le bonsoir, une nuit agréable, et je n'ose dire que vous pensiez à moi. Car je crains d'être fort loin de vous quelquefois. Adieu, adieu.

Le frère de la demoiselle qui est chez moi n'3^ est pas; il est à Versailles et je ne regrette que vous. A Monsieur Casanova, à Paris.

[Paris, début de mars 1758?] Samedi à minuit.

J'ai tant de choses à vous dire que je ne sais par où commencer. Je vous ai chagriné ce soir; ah! si vous saviez que j'en ai plus pâti que vous ! Et puis j'ai cru avoir raison. Ne m'aviez-vous pas promis hier de me voir aujourd'hui? Point du tout, vous allez vous divertir ailleurs; vous vous ressouvenez à peine le soir que vous avez promis à quelqu'un (que vous dites aimer) de la venir voir et vous arrivez avec un air indifférent que j'ai cru vous trouver et qui m'a choquée, ah ! terriblement, aujourd'hui. J'aurais trouvé le moyen de vous parler un moment sans tous ces importuns qui m'excèdent et qui examinent jusqu'à mes regards. Nous avions un argus de moins, mais à quoi cela nous a-t-il servi, puisque vous n'en avez pas profité? Et avec cela vous voulez que je sois gaie, contente ! — Ah ! je suis dans une agitation

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qui ne se comprend pas. Jamais je ne puis vous dire un mot, jamais vous n'en cherchez même les occasions. Mon âme est agitée de toute sorte de sentiments; je ne saurais les dépeindre tant je suis bouleversée ce soir ! Je ne me connais pas. Et ce qui me donne la mort, ce qui m'anéantit, c'est qu'à présent, oui, à présent que je vous écris, vous vous voulez du mal de m' aimer, vous vous dites que je suis capricieuse, que je ferai votre malheur, si vous persistez à m' aimer. Ah ! cette idée me fait mourir. Pouvez- vous bien penser cela, mon cher Casanova? Pouvez- vous le penser? Ces caprices font-ils rien à ma tendresse pour vous? N'est-elle pas la même, hélas! Ils partent d'elle, c'est elle qui les cause, et vous les condamnez ! En avais-je avant cette malheureuse amitié? Elle seule me cause ces défauts qui vous épouvantent, qui font que vous me reprochez peut-être votre tendresse, et qui me font perdre votre cœur. Ah ! je ne puis vous en dire davantage. lya douleur m'accable. Il faut que je m'y livre tout entière; je ne puis supporter l'idée de croire que vous pensez ne plus aimer qui vous aime et qui a pu vous le dire. Que je suis à plaindre ! Adieu. Je vous souhaite une meilleure nuit que celle que je vais passer. Je me veux un mal que vous ne sauriez comprendre. Ah ! que je vous venge bien du chagrin que je vous ai donné ! Je vous écrirai demain et je répondrai à la lettre que vous m'avez donnée hier. Je suis trop agitée aujourd'hui pour y répondre. Mon cher ami, pensez-vous à ne plus aimer la pauvre petite

BAIJ.IvTTI ?

A JAf'QUF.S f'ASWOVA f\T\

[Paris, nii-mars 1758?] Minuit.

Je lie veux pas que vous me taxiez de négligente, et, ])our que cela ne soit pas, je me hâte de répondre à votre lettre, qui me fait plaisir, puisque je vous y trouve amoureux; mais cependant il y avait quelque petite restriction. Dispensez-moi, cher ami, de vous rappeler tous nos différends, pour vous apprendre ce qui les a causés. Non, oublions tout cela, je vous en prie, et une autre fois je ne laisserai pas prendre d'empire sur moi à des soupçons qui sont tous très mal fondés. Mais je suis bien fâchée, mon cher, que vous vous imaginiez que je me trouve bien où vous n'êtes pas, et que je désire d'être où vous ne désirez pas paraître; rien de si faux, mon cher ami, rien de si faux. Je ne suis bien, en vérité, que lorsque je suis avec vous; mais il faut que vous soyez dans tm jour heureux où nous nous aimions réciproquement, sans nous faire mutuellement de la peine. Quoi qu'il en soit, je suis toujours bien avec vous, quoique nous nous boudions; car lorsque je ne vous vois pas mon cœur et mon esprit travaillent, et cela ne leur vaut rien. Je vais vous dire bonsoir, mon cher ami, car j'ai un sommeil que vous ne sauriez imaginer, et c'est parce que je vous aime bien que je vous écris ce soir. Je trouve la fin de votre lettre que trop vraie. Hélas ! nous sommes bien extravagants, car nous nous aimons, je crois, de trop bonne foi pour nous soupçonner; mais... mais... Ah! bonsoir, mon ami, bonsoir; je vous souhaite que vous passiez ime miit aussi bonne que je le désire. A demain !

4B MANON BILLETTI

[Paris, début d'avril 1758?] Minuit.

Je n'ai pu répondre, ii n'y a qu'un quart d'heure, à tout ce que vous m'avez dit de dur pour un cœur tendre, Monsieur, et je veux essayer de me justifier un peu à présent de toutes les mauvaises qualités que vous m'attribuez. Vous m'avez percé le cœur; je n'en puis plus; et il m'a fallu bien de la force pour vous cacher les larmes que vos reproches me font verser. Il m'est bien dur que l'homme que j'aime le plus dans le monde me traite avec si peu de ménagement, connaissant mes sentiments pour lui. Si j'ai paru mécontente de votre conduite, sûr, c'est parce que je ne la trouvais pas assez tendre pour répondre à ce que je ressens pour vous. J'ai eu des soupçons que quelqu'im ne cherchait pas à détruire et qui m'ont fait croire mille choses qui peut-être ne sont pas, mais qui n'ont pas laissé que de me faire beaucoup de peine, et ont occasionné la mésintelligence où nous sommes aujourd'hui. Mais avez-vous oublié, mon cher Casanova, que vous m'avez aimée (car je n'ose plus me flatter que vous m'aimiez encore), pour me dire tout ce que vous m'avez dit ce soir ? Moi, un mauvais caractère, et tel que vous l'avez dépeint ! Oh ! Dieu, cela me fait mourir, et vous le croyez à présent; vous vous entretenez dans cette idée; vous vous dites à vous-même mille choses à mon désavantage. Ah ! que je suis malheureuse ! Mon état est bien différent, à moi, car je suis encore plus désolée de tout ce que je vous ai dit que de tout ce que vous m'ave;^H répondu; quoique j'en aie été touchée jusqu'au fond de^^ l'âme, je me plains.

Je voudrais vous voir, vous prouver que je vous aime et que les fautes que je fais ne viennent que de l'âme. Je suis désolée; je suis sûre que cela ne vous touche point.

A .IA(.'nUI:;S CASANciNA \1

que vous vous repentez de lu'avoir aimée et que vous voulez l'oublier. Ali ! si cela était ! Ne nie l'apprenez pas, au moins, car j'en mourrais.

Si vous ne voulez pas me désoler absolument, mon cher Casanova, venez, je vous en conjure, dîner au logis demain. Je vous en supplie, faites-moi dire un oui par le porteur de ma lettre, et vous dériderez un peu mon front, qui le sera sûrement jusqu'à ce moment.

Si vous aviez un peu plus de condescendance pour votre trop faible amie, quelquefois, vous vous informeriez plus promptement et un peu plus tendrement de ce qu'elle a; vous ne lui trouveriez pas tant d'humeur; mais quelquefois vous ne faites seulement pas attention, et ça m' enrage. Mais n'en parlons plus. Si vous m'accordez ce que je vous demande et que vous m'aimiez encore, je vous écrirai sincèrement ce qui a donné lieu à ma méchante humeur; mais il faudra prendre cela comme le récit d'mie histoire que je vous conte et qui ne doit point vous causer d'impatience. Je vous dirai tout, et cela me justifiera un peu. Bonsoir, mou cher ami. — je veux encore vous donner ce titre, et je désire qu'il vous soit aussi cher qu'à moi; mais, hélas ! à présent vous pensez bien différemment. Est-il possible, Casanova? vous ne m'entendez pas? Que je vais passer une triste nuit ! Votre venue au logis me prouvera que vous m'aimez encore. Ah! pourriez- vous ne plus m' aimer?

A Monsieur, Monsieur Casanova,

Rue des Petits-Champs, à Pans.

4^i MANOxM' BALLIiTTI

[Paris, uii-avril 175S?] 5 heures.

Vous me demandez comme vous devez vivre à présent avec moi? Hélas ! je ne saurais vous le dire; je me rappelle seulement qu'il y a quatre ou cinq mois je me trouvais plus heureuse. Vous dites que vous m'aimez sincèrement et imiquement; si j'en étais bien persuadée, je la serais encore et j'éviterais le chagrin qui me dévore. Je ne vous imposerais sûrement pas la dure loi de ne parler à qui que ce soit, lorsque vous êtes avec moi; non, sûrement, et jamais je n'aurais une pareille faiblesse. Je ne veux m'ennuyer, ni être haïe; mais je trouve dur que vous ayez plus d'égard et d'attention pour une personne qui ne m'aime, ni ne vous aime, que pour moi; créature qui est ravie de notre mésintelligence et qui ne l'entretient que trop par ses discours et ses regards étudiés; elle ((ui se sert des moments où je suis le mieux avec elle (du moins à apparence) pour jeter dans mon âme trop susceptiljle nulle soupçons qui la déchirent. Je la remarque vous faire des mines, des œillades, ricaner, et tout cela me tue; j'en vois peut-être plus qu'il n'y en a, et elle en est ravie et fait tout ce qu'elle peut pour me le persuader. Hier encore, hier que vous dites que je vous ai boudé, elle m'a tuée mille fois. Et son air empressé à vous suivre quand nous sommes revenus de l'Opéra ! Tout ce que j'ai imaginé et que j'ai cru voir m'a anéantie et m'a fait passer la plus mauvaise nuit que j'aie jamais eue. Vous me promettez que vous ne comparez (sic) pas ici mardi, et je vous réponds, peut-être à ma honte, que j'en suis aise. A l'égard du plaisir que vous vous figurez que j'aurai, moi, vous vous trompez beaucoup; je n'en espère pas du tout; je vous ai, déjà dit que je n'en avais que lorsque je le partageais avec vous. ^la dernière lettre n'est i)oiut du

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tout ce que vous la représentez, et je vous jure cj^ue je ne prends jamais la plume pour vous sans que mon cœur la conduise : c'est une chose que je vous ai répétée tant de fois que vous devriez en être persuadé. Je vous aime, et si je ne vous aimais pas, je ne souffrirais pas de vos préférences. Ce que mon frère a écrit me cause une inquiétude que vous ne sauriez imaginer; je compte, ma lettre finie, lui écrire; mes j^eux sont si loin du sommeil qu'ils se prêteront à mon envie. Aimez-moi, mon cher Casanova, et aimez-moi uniquement, et je serai heureuse ! Je ne sais si je vous verrai demain; je le désire bien, et si vous avez quelque tendresse pour moi, cela doit être. Bonsoir dormez mieux que moi et soyez siîr de toute ma tendresse. J'espère que mercredi nous nous verrons un peu. Je me sens malade comme vous ne sauriez croire. Je ne sais si je pourrai écrire à Cadet. Ah ! bonsoir, mon cher ami, n'oubliez pas que je suis toujours votre petite et chère, mais pas impitoyable amie. Adieu, je vous aime comme je voulais que vous m'aimassiez.

[Paris, mai 1758.]

Je vous écris, Monsieur, pour vous dire combien je suis indignée contre vous, pour vous dire combien je suis persuadée de votre peu d'amour pour moi. Vous m'avez fait ce soir la plus cruelle offense, non pas tout à fait par ce qui s'était passé à souper, mais par votre indifférence après. J'imaginais que vous reviendriez dans ma chambre, et que vous ne voudriez pas partir sans une espèce de réconciliation avec quelqu'un que vous prétendez aimer si tendrement; mais non, vous ne m'aimez pas, et si vous m'avez aimée, cela a été par caprice. Est-il

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possible, après ma lettre d'hier qui était pleine de senti ments, qui ne ressemblent guère aux vôtres, est-il possible de me marquer si peu d'égard et si peu d'amour ! Je suis dans le plus cruel chagrin; vous m'allez faire passer une nuit terrible. Mais c'est le moindre de vos soucis, car c'est vous qui l'avez voulu. Je n'ai pas encore pu lire votre lettre et je ne la lirai sûrement pas aujourd'hui, car je ne pourrais pas imaginer que c'est vous qui l'avez écrite, et cela me rendrait encore plus triste. Ah ! Dieu, que je suis en colère contre vous, encore plus contre moimême ! Je suis persuadée que vous ne vous embarrassez guère de mes ressentiments et si... Ah! Dieu, je ne veux plus rien dire, car je suis trop outrée !

Je ne relis pas ce que j'écris, car je craindrais d'y rien changer; je veux que vous soyez persuadé du déplaisir que vous m'avez fait, quoiqu'il ne vous importe guère; mais en tout cas vous seriez le plus ingrat des hommes. Adieu, Monsieur.

[Paris, juin 1758?] Vendredi à minuit.

Je ne puis m'empêcher de vous écrire ; c'est l'unique consolation qui me reste; il faut que j'en profite. Cependant ma lettre ne sera pas longue, car la tête me fend, et comme je n'ai point dormi l'autre nuit et que j'ai beaucoup pleuré ce matin, je n'y vois presque plus. Votre lettre m'a un peu rapatriée avec vous. Elle m'a consolée, elle m'a fait connaître que je suis et serai toujours la même pour vous. Que je suis fâchée d'avoir augmenté vos chagrins par mes reproches ! Mais ne les méritiez- vous pas un peu? Enfin ne, parlons pas de ce malheureux moment qui nous rendra l()ngtcni])S ninlheurcux. Tl ni'e;;t toujours

A JACQUKS CASANOVA 51

présent, malgré tous les efforts que je fais pour l'oublier, car il fait mon tourment. Mais que j'ai une adorable none (sic) ! Elle m'a parlé aujourd'hui avec toute la douceur et toute la bonté imaginable. Que je l'aime et qu'elle mérite d'être aimée ! Je vous vois presque aussi triste que moi; calmez votre chagrin, mon cher ami, il augmente encore le mien. Que la journée d'aujourd'hui ressemble peu à toutes celles que nous avons passées ensemble ! Quelle tristesse, quelle circonspection, quelle apparente froideur ! Comment pourrons-nous vivre comme cela? Ah ! qu'un moment nous a causé de peines ! Mais savezvous bien que ce matin j'ai pensé mourir de douleur, lorsqu'après la cruelle nuit que j'avais passée, Obert vient me dire, en me rapportant la lettre que je lui avais donnée pour vous porter : « Il est parti, ISIademoiselle ! — Parti? repartis -je avec effroi. — • Oui, parti à trois heures du matin. » Je n'ai pu prononcer une parole. Obert s'est en allée et j'ai donné mi libre cours à ma nouvelle douleur; je criais, je sanglotais, j'étais hors de moi. « Il m'a abandonnée ! il me laisse en proie à la ])lus cruelle douleur ! ... Où est-il allé? Pourquoi laisse-t-il quelc^u'un qu'il doit aimer encore, de qui il connaît les sentiments, et dans un moment aussi fâcheux? Ah! il ne m'a jamais aimée véritablement, s'il est parti ! Cela n'est pas possible ! » J'ai rappelé Obert, je lui ai redonné ma lettre, je lui ai dit qu'il n'était [ pas possible] que je crusse ce qu'elle me disait, qu'elle s'était trompée sûrement et qu'elle reporte encore ma lettre. J'étais dans une inquiétude si grande que si elle avait tardé davantage à me venir dire que tout cela n'était qu'un malentendu, je crois que vous n'auriez plus votre pauvre et affligée petite amie. Ah ! je soupire encore et je suis bien désolée, — un cœur tendre est un mauvais présent du ciel !

•yJ. MANUX BALLETII

Bonsoir, mon cher ami. Allez ! je ne vous en veux plus; soyez tranquille et tâchez de me faire oublier par vos lettres tous les agréables moments que nous passions ensemble et qui ne sont plus les mêmes. Bonsoir, mon cher; v'ous verrai-je demain? Songez qu'un jour d'absence augmenterait encore mes douleurs. Adieu. Aimez-moi toujours !

[Paris, juillet 1758?]

Je quitte leur ennuyante mélodie pour vous écrire. Monsieur, et pour décharger mon cœur; il est si plein qu'il n'en peut plus : il faut qu'il déborde. Vos mépris, que j'essuie depuis quelques jours et que je ne mérite en aucune façon, me remplissent de douleur. Je ne les mérite ni ne les veux souffrir de qui que ce soit au monde, et encore moins de vous qui me devez (si vous avez un cœur) tout autre sentiment. ExpHquez-moi, je vous prie, l'énigme de votre conduite avec moi ; elle me paraît bizarre et même, si j'ose dire, outrageante, de la part d'tme personne qui, il y a quinze jours, me faisait voir et m'assurait la plus fidèle tendresse. Mais enfin, je ne peux guère comprendre comment quelqu'un qui a aimé puisse trouver du plaisir à faire et à voir souffrir quelqu'mi pour qui il a eu la plus tendre affection ? Car vous vous en apercevez bien que je souffre !

Pourquoi m' accabler d'indifférence? et même plus? Pourquoi?

Que vous ai-je fait? Hélas ! c'est la persuasion où vous êtes que j'ai pour vous tout autre sentiment qui fait que vous me traitez comme vous faites, et c'est ce qui prouve votre ingratitude et votre insensibilité. Oui,

A JACQUES CASANOVA o'ii

tout autre honuuc que vous, après les marques que je vous ai données de ma confiance et de mon amitié, m'aurait traitée tout différemment, sinon par amour, du moins par reconnaissance. Mais, hélas ! pourquoi vous fais- je des reproches ? Sont-ils de saison ? Ah ! non ; en commençant une lettre, je m'étais proposé de ne vous en faire aucmi ; mais mon cœur saigne et il vous montre ses plaies. Qu'il est faible, ce cœur ! Mais ma raison et votre indifférence sauront lui donner la force.

Je vous demande, Monsieur, pour votre dernière preuve d'amitié, que vous me rendiez mes lettres, qui doivent avoir très peu de prix pour vous et qui sont pour moi de la dernière importance. A quoi vous seraient- elles bonnes, sinon qu'à vous reprocher un peu de dureté et à vous faire voir combien peu je la mérite? Vous aurez donc la bonté de me les rendre. Il vous sera plus facile alors d'oublier totalement la pauvre et faible créature qui les a écrites. Si vous avez encore quelque ménagement pour moi, vous me les donnerez dans im moment où nous ne serons pas aperçus; je crois que ce soir après souper sera le moment le plus favorable. J'attends de vous. Monsieur, cette dernière complaisance, et je vous aurai une sincère obligation. Vous me direz ou vous m'écrirez ce que vous prétendez dire à maman pour justifier votre changement, qui ne doit pas manquer de lui paraître étrange. Mais il faut qu'elle le sache, car je sais qu'elle est disposée à parler de vous à M"i^ de M[onconseil] la première fois qu'elle ira; et il ne serait pas avantageux pour moi d'en parler, vos sentiments n'étant plus les mêmes. Je vous prie vous-même. Monsieur, d'être le juge de cela et de disposer de quelle façon vous vous y prendrez; je vous en laisse absolument le maître. Adieu, Monsieur, il y a assez longtemps que vous vous ennuyez à lire ma triste

bï MANON BALLETTI

lettre (si vous avez eu la patience de la lire) ; ainsi je finis en attendant ce que je vous ai demandé et en vous assurant de la reconnaissance que j'en aurai. Adieu... Vous ne vous souviendrez bientôt plus si vous m'avez aimée; et moi, je m'en souviendrai toujours!

D'après cette dernière lettre, on pourrait croire imminente une rupture définitive entre Casanova et Manon. Mais ce ne fut en réalité qu'une brouille toute passagère, et leurs rapports ne tardèrent pas à redevenir, comme par le passé, tendres et affectueux.

Casanova, comme je l'ai déjà dit, place son premier voyage en Hollande pendant l'automne de ly^y, et affirme être revenu à Paris leio février 1758 (i). Malheureusement, tl est démenti non par un, mais par plusieurs documents, d'où il résulte que ce voyage doit se placer une année plus tard.

Les lettres de Manon, par exemple, adressées à La Haye et à Amsterdam, nous offrent quelques indications précises pour fixer même la date de son départ : j'en citerai une. du 18 novembre 1758, où l'on lit : « Que je désire votre retour/... c'est pour le commencement du mois : savez- vous bien que ce sera deux mois (octobre et novembre) ([uc vous êtes absent.... »

Casanova resta en réalité encore quelques semaines en Hollande : le 7 décembre, il signait à Amsterdam, devant un notaire public, un reçu de 18.000 francs qu'il avait obtenus du banquier Benjamin Samuel pour le compte de la marquise d' Urfé. Et Manon, dans une lettre non datée, mais qui est certainement de la mi-décembre, lui écrivait:

(i) Mémoires, IV, 36.

A JArQURS CASANOVA 55

Je me flatte absolument que voilà la dernière que je votis écris à Amsterdam; vous partirez donc le 22/ »

Le 23 décembre 1758, Casanova était déjà parti d'Amsterdam, puisque M. de Kauderbach, résident du roi de Saxe dans la capitale de Hollande (nommé aussi dans les Mémoires, III, 490J, le prévenait dans un billet, à La Haye, iiii nom aussi de l'ambassadeur d'Affri, qu'il n'y avait pas besoin de passeport pour aller jusqu'à Paris, et lui souhaitait bon voyage (i).

Ainsi Casanova doit être revenu à Paris de son premier voyage en Hollande, non pas le 10 février 1758, comme l'affirment les Mémoires, mais à la fin de l'année, et même peut-être dans les premiers jours de l'année 1759.

Il n'est donc pas possible qu'à son retour il ait apporté (comme il le raconte dans les Mémoires, IV, 42 j des cadeaux à Silvia, puisque la célèbre actrice était morte le 17 septembre 1758, très probablement avant son départ.

[Paris, début d'octobre 1758.] I,iindi. Lettre n" i.

Ail ! mon cher ami, que le temps me paraît long ! Je ne puis plus résister à l'envie que j'ai de vous écrire, quoique je sache bien que vous n'aurez ma lettre que lorsque j'en aurai reçu une de vous. Tout mon bonheur est de vous voir et de vous parler; comment renoncer à l'un et à l'autre? Au moins, vous é')erivant, je me figure vous parler, et cela diminue un peu ma peine, qui est extrême. vSi vous saviez combien j'ai pleuré, mon cher ami! Je n'ai pas cessé depuis votre départ; j'ai bien peur qu'à

(i) Cette lettre, ainsi qu'une copie, régularisée par notaire, du reçu an ))anf|uior Benjamin Samuel, furent retrouvées par moi h Dux.

"lO M WOX l;\l.I.ETTI

votre retour vous ne me trouviez si enlaidie que vous ne m'aimiez plus. Ce matin, je me suis trouvé le \dsage tout enflé et piqué de rougeurs, comme si j'avais eu la petite vérole; cela me démange considérablement, mais je crois que cela n'aura pas de suites, car c'est l'effet ordinaire que me font les larmes (quoique plus violent). Elles ne se tariront un peu que lorsque j'aurai de vos nouvelles que j'attends avec la plus vive et la plus tendre impatience. Tout m'ennuie, tout m'afflige, vous absent. Au moins, lorsque vous êtes à Paris, j'ai la consolation de penser, dans le jour, que le soir je vous verrai, et le soir, j'ai celle de vous entendre dire que vous m'aimez, et cela me fait oublier tout autre sujet de chagrin. Mais à présent, mon cher, ils se représentent tous à votre pauvre amie : le couvent m'effraie, votre inconstance me fait trembler, j'ai peur que dans votre voyage vous ne trouviez des objets plus aimables que moi, qui ne vous fassent oublier combien je vous suis chère et combien vous me l'êtes. Tout cela me désespère et je ne vivrai pas jusqu'à | ce que j'aie reçu de vous des assurances de la plus vive tendresse. J'espère que vendredi je recevrai une lettre, mais cela ne m'empêchera pas de vous écrire tous ces jours-ci pour vous dire tout ce qui m' arrivera d'heureux ou de fâcheux; et j'enverrai le tout ensemble lorsque je saurai où. Hier, mon frère me conseillait de prendre la résolution d'aller à Saint- Denis, si l'on ne trouvait pas ici de couvent qui me convînt, et que l'on pourrait exiger des religieuses de me laisser sortir tous les mois une fois. Quel est votre sentiment sur cela? Pour moi, je ne suis guère de ce sentiment-là. Car, surtout dans l'hiver, qui voudrait, pour l'amour de moi, faire deux lieues pour me voir ou me venir prendre? Et vous surtout, mon cher ami, quand vous verrais-je? — Oh ! non, cela ne me plaît point

(lu tout. L'abbé Clément (i),qui m'est venu voir aujourd'hui, m'a dit qu'il parlerait à son prévôt, qui est frère de la supérieure du couvent de Bellechasse (2), et qui, à tous égards, me conviendrait beaucoup mieux. Ditesmoi votre sentiment sur cela, mon cher ami: je voudrais ])ien que vous ne fussiez pas de l'avis de Saint-Denis, toujours. A propos, il vous est venu aujourd'hui un paquet de lettres de Studgard que l'on vous enverra probablement lorsqu'on aura reçu de vos nouvelles; ainsi je pourrais bien me passer de vous le dire, car ma lettre n'arrivera pas plus tôt. Adieu pour aujourd'hui, mon très tendre ami. Demain je vous écris, après-demain encore et tous les jours enfin; je veux que vous n'oubliiez jamais que je vous aime; mais je veux aussi que vous vous ressouveniez toujours de votre amour. Adieu, dormez bien, et pensez à qui vous aime. Peut-être que mercredi j'aurai quelque chose d'intéressant à vous mander; je vais chez M. G... Bonsoir.

Mardi au soir.

Je suis tout à fait laide, mon cher ami; mon échoboulure (sic) est augmentée, et je suis toute rouge; aussi je ne \'is pas. Mon sang s'échauffe et je crains bien de devenir plus sérieusement malade. Qu'il y a longtemps que vous

(i) Peut-être un parent de son ancien fiancé. Il ne faut pas oublier, toutefois, qu'à cette époque vivaient à Paris deux prêtres du nom de Clément : F'rançois, bénédictin (i7i4-i793),et Auguste- Jean, chanoine et trésorier de la cathédrale d'Auxerre (171 7-1 804).

(2) Ce couvent fut élevé en 1635 par les Augustines ou Dames Chanoinesses du Saint-Sépulcre, sur une propriété nommée précisément Bellechasse et située dans le faubourg Saint-Germain. Agrandi peu à peu, jusqu'à occuper une grande partie du quartier, il fut plus tard détruit.

'•8 M.\\0\ HALLrTTI

êtes parti, cher ami ! que cela augmente mon affliction ! lyCS heures me paraissent des années et les jours des siècles. Hélas ! que je voudrais être à vendredi ! Je vous entendrais dire que vous m'aimez, et c'est ce qui peut seul calmer ma douleur. J'ai reçu aujourd'hui une lettre de ]\,jme (Je Mon[conseil], qui me marque qu'elle est presque sûre du couvent de Bellechasse. Ainsi, quand vous reviendrez, vous trouverez votre pauvre petite amie qui vous aime, toute cloîtrée (et peut-être pour longtemps, ce qui me fait mourir de chagrin); j'éluderai pourtant le plus que je pourrai pour y entrer, et je tâcherai de mener jusqu'à la Saint-Martin. Rien n'est si affligeant pour moi que de penser que je ne vous verrai plus librement; et vous, cher ami, si vous m'aimez, ne devez- vous pas sentir combien cela est dur? Mais vous me direz peut-être que c'est moi-même qui l'ai proposé, et c'est vrai. Je l'ai pensé la première. Je me suis admirée même; j'ai trouvé le projet beau, héroïque; mais alors j'en voyais l'exécution de loin; la douleur dont j'étais possédée dans le temps que je formais cette résolution, m'empêchait de penser à mon amitié pour vous, qui est le point qui m'afflige le plus dans ce moment-ci. Je n'y voyais que l'estime et la considération que je m'attirais. Mais qu'il est douloureux de se sacrifier, pour devenir estimable ! Mais n'en parlons plus, cela ne fait qu'augmenter mes peines.

Bonsoir, je vous aime toujours; à demain.

AFercredi au soir.

J'ai resté trop tard dans mon lit aujourd'hui, mon cher ami, et n'ai point été chez M. Gonel, comme je me

l'étais proposé. Mes rougeurs vont uii peu mieux ce soir, mais mon cœur non. — Je m'ennuie à mourir et je ne puis me consoler de toutes les pertes que je fais à chaque moment, ou étemelles ou momentanées, de ce que j'ai de plus cher. Je suis cosi tentée de vous demander quand vous reviendrez; car il me semble qu'il y a mille ans que je ne vous vois pas. Mais vous, mon cher ami, pensez- vous autant à moi? Oh! non, tenez, cela est impossible ! D'ailleurs, vous êtes distrait par tant de choses agréables : une ville charmante que vous ne connaissez pas, des gens aimables qui seront ravis de vous avoir. Ah ! tout cela fait bientôt oublier en partie une pauvre petite affligée qui ne fait que se lamenter. Que mon état est différent du vôtre ! Rien ne me distrait de mon amitié pour vous; elle seule même me fait quelque plaisir ; toujours seule, toujours à moi-même (ou bien plutôt à vous), je ne réfléchis, je ne pense qu'à la tendresse que vous m'avez promise, qu'à celle que je vous ressens (sic) et qu'aux suites incertaines que cet amour peut avoir.

Que cette incertitude m'effraie ! qu'elle me cause de tourment ! Ah ! mon cher, quand finiront mes peines, et quand mon cœur (ce cœur qui est tout à vous) s'unira-t-il au vôtre dont il désire miiquement la possession? Si jamais cela arrive, rien ne sera si heureux que votre petite amie, et vous le serez, vous, mon cher ami, oui, je vous l'assure ! Tout mon soin ne sera que celui de faire votre bonheur, et je ne serai contente que lorsque vous le serez parfaitement. Que ne suis- je dans le cas de vous prouver que c'est mon cœur qui parle, joint avec ma raison? On a fini aujourd'hui la levée du scellé, et j'ai encore eu la mortification d'apprendre qu'un contrat de rente, que papa croyait sur ma tête, n'y est pas effecti-

6<> MANUX l:.\t.LKTTI

veiueiit et qu'un autre doit être à la succession (i).

Je vous assure que je suis ravie que cela soit fini, car je crois que si les gens de justice venaient deux jours de plus, je ne me trouverais plus rien du tout. A chaque vacation, ils m'annonçaient toujours quelque chose de fâcheux.

Mais je ne sache rien qui ne le soit tant que votre absence !

Bonsoir, mon cher ami, mon tendre ami, que j'aime tmiquement. Pensez et repensez que mon amour durera toujours ! Bonsoir !

[Paris, octobre 1758?] Dimaiiclie au soir. I,ettrc n" 2.

Je vous ai écrit ma lettre bien impertinente, mon cher ami, mais vos folies la méritaient. Je suis pourtant bien aise de vous voir gai, cela me donne un bon augure et me fait espérer que vos affaires vont bien. J'espérais rece- | voir aujourdhui mie lettre, mais j ai ete trompée et j en suis bien fâchée; je m'ennuie, m'ennuie tout plein. Je me porte pourtant mi peu mieux que ces jours passés. Moi, je vous aime toujours de même. Réellement votre lettre m'a enchantée; je n'osais me flatter de la recevoir si tôt, et lorsque je l'ai lue, j'ai pleuré, mais je ne saurais vous dire si c'est de plaisir ou de peine; car je ressentais l'un et l'autre, sans savoir à qui donner la préférence.

J'étais ravie de vous connaître si tendre, désolée de vous savoir absent, enchantée des espérances que vous

(x) Ces détails prouvent que la lettre a dû être écrite peu de temps après la mort de la mère de Manon.

A JACgUES CASANOVA 61

me donnez et désespérée de leur incertitude; voyez, cher ami, c'était bien compensé. Je n'ai aucmae nouvelle de ce qui regarde ma pension, mais pour le couvent, je crois très sûrement que j'y serai avant votre retour, et cela me fâche bien; on se presse infiniment et j'y entrerai sûrement avant qu'il soit quinze jours. Oh ! quel hiver je vais passer ! il me fait trembler ! je ne vous verrai que très rarement, au travers d'mie fort étroite grille et peut-être devant une religieuse... quel plaisir! Mais cela ne vous ra\'it-il pas? Il faut pourtant que je prenne mon parti. Vous devez me le conseiller même. Mais si je pouvais être sûre au moins qu'à Pâques (voyez comme je suis raisonnable) je puisse en sortir (de ce bienheureux couvent) pour être à vous, et que cette union fît la satisfaction de mes chers parents, ah ! je serais la plus aise, la plus gaie, la plus heureuse de toutes les créatures ! Je ne m'ennuierais pour ainsi dire point dans mon attente parce que tout le jour je penserais que je vous serais bientôt unie, que je retournerais dans peu dans le sein d'une famille qui, jointe avec tm mari que j'aimerais à la folie, ferait tout le bonheur de ma vie ! La nuit, oh ! la nuit, je dormirais, et si je rêvais par hasard, je ferais les plus jolis rêves du monde.

Voyez, mon cher ami, ces ceuls châteaux eu Espagne me peuvent distraire de mes chagrins, et quand je pense que ce ne sont que des châteaux en Espagne, le noir me gagne et tout me désole. Ah 1 que je voudrais vous voir de retour ! Adieu, mon bon ami. Je crois que je ne risque rien à vous envoyer cette lettre-ci à La Haye, vous y serez probablement encore lorsqu'elle arrivera. Écrivez-moi donc souvent, cela doit-il vous coûter si vous m'aimez? Pour moi, je vous assure que, si je ne craignais de vous être à charge et de vous ennuyer, je vous écrirais tous les jours

62 MANON UALLETTI

encore plus longuement; pour tous les jours, jusqu'à présent je l'ai fait.

Je vais demain chez M. G. et je vous écrirai mardi tout ce qui se sera passé. Que je crains l'histoire du mariage !

Mariane m'a dit de vous remercier tout particulièrement, et elle vous dira de quoi [dès que] vous serez à Paris. Bonsoir, bonsoir; aimez-moi bien; et point d'infidélité! Prenez mon exemple de loin. Ce n'est pas que je me défie de vous au moins.

A Monsieur,

Monsieur Casanova, à la poste restante, à La Haye.

[Paris, octobre 1758?] Mardi au soir. Lettre n" 4.

Je reviens de Bellechasse, mon cher ami. M.^^ de Monconseil est venue à Paris exprès pour m'y conduire. Ah ! qu'est-ce que c'est, un couvrent ! Cela m'a fait reprendre toutes mes mélancolies. ]\Iais, mon cher, les moines, y pensez- vous ?

En tout cas, ne pensez que pour vous en divertir, car je ne veux être qu'à qui j'aime, et sûrement ce n'est pas eux. Que cela ne vous fasse pas même hâter vos affaires là-bas, si cela peut y nuire; faites-les de façon que vous puissiez revenir en état de me rendre heureuse, non pas par la fortmie que vous me pourriez faire, mais par le plaisir d'être à vous. Moi, je ne désire que vous, mais malheureusement il faut penser à d'autres qu'à soi dans un établissement, et vous l'avez bien dit vous-même, cher ami. ]\Iais soyez sûr que peu de bien avec vous me rendra plus riche que la j)lus grande fortune avec un autre. Soj-ez tranquille

A JACQUES TASANOVA V)?,

sur tous ces partis que l'on me propose; je saurai répondre, et de façon à gagner du temps, — à bout du temps, pouvoir dire : « Cela ne me conxaent pas. » ^i™^ de Mon Fconseil], à qui j'ai dit toutes ces propositions aujourd'hui, m'a bien mise à mon aise. D'abord, pour celui de province, elle a haussé les épaules, et c'est réellement la seule réponse que l'on puisse faire à une semblable proposition. Jugez donc mon cher ! l'on enverrait votre pauvre petite dans un ballot par la douane, avec mon clavecin, ma guitare (car cela entre dans le marché); j'arriverais, ou plutôt je déballerais; et l'on dirait à cet homme : « Voilà une femme que l'on vous envoie. — Eh ! bien, dirait-il, qu'elle soit la bien venue; elle m'apporte ime direction. » Après cela, le mariage se ferait, etc., etc. Cela m'impatiente, cela n'a pas le sens commun, et je ne peux pas comprendre comment quelqu'un pour — disons — me vouloir du bien, puisse trouver cela un établissement avantageux pour moi. Mais, pour en revenir à ce que M"^® de Me. m'a dit, après lui avoir expliqué tous ces beaux avantages, j'ai passé au second, et elle m'a dit avec un air de vérité amicale : « Mais, ma chère petite, cela ne me paraît pas bien tentant. — Oh ! pour cela non. Madame, lui ai-je dit, je ne le trouve point du tout tel et mon projet n'est point de me donner à quelqu'un que je ne connaîtrai pas. » Ainsi, mon bon ami que j'aime luiiquement, ne craignez rien, car si l'on me presse d'rm côté, j'ai de quoi me retourner. Écrivez-moi donc, car voilà trois jours que je ne reçois rien de vous. Vous me direz que vous attendez ime lettre de moi pour me faire réponse; mais est-ce que j'attends, moi?

Prenez exemple de votre petite femme ; oui, \'otre petite femme, je veux l'être moi. Tenez, mon cher ami, si vous ne me donnez pas quelques bonnes nouvelles, je serai désolée, car mon cœur est toujours dans uti dontc (pii me tour-

bi M\\U\ BNT.TETir

mente perpétuellement. Oh! quand cessera-t-il? Dites-moi à peu près le temps où vous comptez revenir pour que je puisse m' arranger de façon à être encore ici quand vous reviendrez; je ferai dire aux ouvriers qu'ils ne peuvent travailler, me meubler, que la semaine d'après les fêtes, et cela me donnerait toujours du temps. Oh ! je ne risque rien de faire cela, car déjà je n'aurai réponse de celle-ci que dans six jours. Encore, si vous me répondez exactement. Et je vous avouerai que je vous trouve l'âme un peu trop tranquille; car, être quatre jours sans m'écrire, je ne l'aurais jamais pu, moi; surtout si je vous avais laissé dans une position pareille à la mienne. Ce n'est pas que je vous gronde au moins, mon cher ami; oh! non, vos affaires peut-être vous occupent entièrement. Mais enfin, n'en parlons plus; demain peut-être je recevrai une lettre. Pour moi, vous en devez avoir reçu tous les jours (je compte aussi celle de famille). Ah çà ! bonsoir. Ne vous fâchez pas de mes petits reproches; c'est mon cœur qui les fait, et cela ne doit que vous prouver sa tendresse. Adieu, mon bon ami, mon tendre ami, pensez souvent à moi, et croyez que je ne serai jamais en reste. A propos, M"^^ Toscani et sa fille (i) ont dîné ici aujourd'hui; la mère a dit de vous tout le bien possible et je l'aimais de tout mon cœur dans ce moment-là. En vérité, oh ! qu'il est doux d'entendre louer ce que l'on aime ! cela fait réellement plus de plaisir que si l'on vous louait vous-même. Bonsoir, bonsoir; je

(i) M™s Toscani, la mère, était actrice. Sa fille, I^ouise, danseuse, fut engagée une première fois au théâtre de Stuttgart en 1757, devint la maîtresse du duc Charles-Eugène de Wurtemberg, et alla avec lui à Venise en 1766. Elle eut une grande influence à la cour, jusqu'à 1775, année où elle fut congédiée; elle avait épousé précédemment un certain Messiéri. Casanova, qui l'avait connue à Paris, quand elle prenait des leçons de danse avec le célèbre Vestris, la rencontra avec sa mère à Coblentz en 1760 et l'accompagna jusqu'à Stuttgart, où il la revit en 1767. {Mémoires, IV, 248 — VII, 319.)

crains qu'à la fin vous ne vous ennuyiez de mon barbouillage, et je ne sais poi:it si vous le lisez aisément. Mais mon cœur fait aller si vite ma plume ! Taton \'ous fait ses compliments.

[Taris, octobre 1758?] Jeudi au soir. I,ettre n" 5.

Oh ! pour cela, Monsieur Casanova, je suis fâchée et très fâchée. Il est fort mal que vous m'oubliiez assez pour être huit jours sans m'écrire, surtout m' ayant laissée aussi affligée que je le suis, et dans de perpétuelles épreuves. Vous me trouverez peut-être ridicule; mais concevoir que l'on aime comme cela ! Il me serait presque impossible, moi, de passer huit jours sans vous écrire, quand je ne vous vois pas, et vous, c'est la moindre de vos inquiétudes; et vous voulez que je sois sûre de votre cœur? Oh ! vous me permettrez d'en douter uu peu, s'il vous plaît. Vous n'avez pas les mêmes reproches à me faire, toujours, car je ne vous laisse pas deux jours sans vous donner de mes nouvelles; mais puisque vous n'avez pas le même empressement, j'imagine qu'il ne vous flatte pas beaucoup ; ainsi, si vous n'y trouvez pas de plaisir, c'est un signe évident que vous ne m'aimez guère. Je suis désolée que cette lettre arrivera trop tard, car je me flatte que demain ne se passera pas sans que j'aie des nouvelles; ou,si je n'en ai pas — eh ! bien, je vous aimerai encore, et je ferai fort mal, oui ! Vous me devez réellement plus d'attention; ma tendresse pour vous le mérite bien. Cela me donne toutes sortes d'inquiétudes; je crains d'abord ou que vous soyez malade, ou que vos affaires n'aillent pas aussi bien que vous le souhaiteriez, chose qui me désespérerait; j'ai peur encore (mais vous me gronderez si je vous le dis), j'ai donc peur... mais non, je ne veux pas vous le dire, vous le devinerez

66 MANON BALLETTI

bien. Ah ! ça, je ne veux pas vous gronder trop, pourtant, car ma lettre arrivera, j'espère, quand vous ne le mériterez plus. Et puis, si j'étais bien méchante, demain il faudrait faire des excuses et cela serait perdre du temps. Ainsi il est plus prudent de vous dire, mon cher ami : écrivez plus souvent à votre petite femme; car sans cela vous alarmez sa tendresse et elle en a trop pour vous; vous ne lui en marquez pas beaucoup aussi. Adieu, aimez-moi sans partage, je vous prie; songez combien je vous suis fidèle et combien je suis tourmentée pour ne pas l'être. Soyez sans inquiétude, je le serai toujours, et avec satisfaction. Bonsoir, mon cher ami, je vous souhaite toutes sortes de félicités; je me flatte que j'entre dans ce souhait-là ! Mon frère a dû vous écrire les propositions que l'on m'a faites; ditesmoi en gros et connue il vous les a faites et comme vous y répondez.

Adieu, adieu, aimez-moi bien !

A Monsieur,

Monsieur Casanova, à lu poste restante, à La Haye.

[L,i\ lettre est marquée de cette devise : Amour trouve moyen.]

io« lettre. ^aris] Ce 14 octobre 1758.

Oh ! quelle lettre je viens de recevoir de vous ! Mais estelle bien de vous ? Kn vérité, mon cher ami, vous êtes bien violent et vous me connaissez bien peu, puisque vous osez me dire que je suis sans amour, (|ue je vous donne votre congé et que je serais bien attrapée si vous le preniez. Mais dites-moi vous-même, est-ce là des propos d'un

A .IACQUr;S CASANOVA 07

amant? Oh ! point du tout assurément; mais j 'espère qu'à présent vous avez une justification à moi et je trouve la vôtre dans les lettres précédentes que vous m'avez écrites. Mais, en vérité, cette dernière me mortifie, tout au plus, et il est bon de vous dire, mon cher ami (car j'oublie votre lettre à présent et veux l'oublier), cependant il faut encore que je vous assure en y répondant que lorsque nous en serons à une démarche sérieuse (que je désire peut-être plus que vous), je ne vous planterai jamais là ! Non, non, Monsieur ! (Voilà le dernier Monsieur que je vous dirai; ne parlons plus ni de fâcherie ni de bouderie; elles ne nous vont pas en vérité.) Pour en revenir à ce que je disais à mon cher Casanova, il faut que je l'instruise que sa petite femme est malade; j'ai depuis huit jours vomi deux ou trois fois, je suis toujours malingre, ou mal à l'estomac ou au cœur, ou coliques, enfin toujours quelque chose. Mais ce n'est point par ma faute, au moins; je suis réellement ce que l'on appelle un petit emplâtre, et je ne sais comment vous pouvez m'aimer; ne prenez pourtant pas cela pour mi avis, au moins, mon cher. Dès que je vous verrai, je ne serai plus malade. Aussi point de mauvaise humeur; je vous désire, je vous désire, oh ! l'on ne peut plus. Que je vous crains fâché ! Cela serait bien mal; car je ne le suis point, moi, et convenez, mon bon ami (ah ! je vous en prie), que j'en ai autant de sujet que vous ! Oh ! quand je pense que vous me dites que je ne suis qu'auteur des lettres aimables que je vous ai écrites ! Oh ! c'est horrible ! Je vous prie d'être sûr que mon cœur seul est capable de vous dire tout ce que je vous écris; mon esprit, quoique j'en aie une très petite dose, gâterait tout s'il voulait s'en mêler; et d'ailleurs, il gênerait ce cœur qui se fait peut-être trop connaître et qui est bien aise de se dire tout à vous. Pour me dire que je connais mon pouvoir sur vous, vous vous trompez

68 MAXON BALLETTI

pleinement; car jamais je ne m'en suis cru aucmi. Mais vous avez voulu vous venger, je vous ai un peu chagriné et vous avez cru être obligé de me le rendre; n'en parlons plus, mon Dieu ! je me l'étais promis au commencement de ma lettre.

Dites-moi comment vont vos affaires; car dans ce jol^ billet doux il n'en est pas question. Que je voudrais vous voir de retour, mon cher ami ! (pas pour lire la lettre qui vous a fâché, au moins !)

]yjme (jg Monconseil m'a répondu au sujet du refus de ce respectable couvent, qu'elle s'en trouve fort offensée, comme vous devez le croire, puisqu'elle m'y a présentée elle-même et m'a recommandée de toutes ses forces, a Mais, me dit-elle le plus agréablement du monde, comme à quelque chose malheur est bon, cela vous évitera un grand ennui en vous laissant tout le mérite d'avoir voulu y atterrir», et elle me conseille de n'en point du tout cacher la raison. Elle est aimable tout au plus, au moins. Oh ! mon cher ami, ne me faites donc point la mine (j 'extravague au moins). Tenez, il me semble que vous êtes là à côté de moi, que je vous conte mes petites affaires et que vous les écoutez et y répondez avec une froideur. . . cela à cause de la lettre. Mais, sac à papier (s'il est vrai que vous m'aimez), vous seriez bien attrapé si je boudais aussi. Oh ! \-ous avez bon jeu et vous connaissez trop votre pouvoir, n'est-ce pas? n'est-ce pas? Que je voudrais recevoir une autre lettre de vous, qui m'assure que vous n'êtes plus si courroucé ! Dans quatre jours, n'est-ce pas?... Oh! oui, j'y compte!

A Monsieur,

Monsieur Casanova, au Parlement d'Angleterre, â La Hâve.

A ,T.\rQUES CASANOVA 69

II» lettre. [Paris] Ce i8 novembre 1758.

Si VOUS a\4ez reçu toutes mes dépêches, vous sauriez que je ne vais plus an couvent et que j'aurai le plaisir de voir mon cher ami avec plus de liberté. Mais, hélas ! ce n'est qu'au commencement du mois prochain, et ce retard est un nouveau tourment pour moi. Si vous saviez combien je m'ennuie, mon cher ami, et surtout de ne point vous voir, vous me plaindriez réellement. Lorsque j'ai lu votre missive qui m'a d'abord chagrinée, puisque dans la première ligne il y a une Mademoiselle qui est aussi déplaisante pour moi qu'un Monsieur pour vous; mais à l'endroit où vous me dites que vous ne serez ici que le mois de décembre, j'ai été pour ainsi dire plus fâchée (même sans pour ainsi dire); car je me flattais que je vous verrais la semaine prochaine et cela me faisait supporter mon ennui; mais encore du délai ! Ah ! je ne stiis pas encore heureuse; vous me dites que nous le serons l'un et l'autre, si ce que vous traitez prend im bon pli; mais dites-moi si vous jugez qu'il se dispose à le prendre, car c'est tout ce que je désire; et si vous croyez trouver votre satisfaction avec moi, elle doit augmenter avec la certitude de faire parfaitement la mienne. Oui, mon bon ami, vous êtes le seul qui puissiez rendre mon sort heureux et me faire envisager ma vie comme ime source de félicités ! Mais si nous sommes l'un à l'autre, m' aimerez- vous toujours? Ne vous lasserez- vous pas d'une femme qui, quoique tendre et qui fera tout pour vous paraître aimable, sera toujours la même? Ah ! mon cher ami, pardonnez-moi de vous avoir fait ces questions; je les rétracte, ne m'y répondez pas, je m'en charge moimême. Oui, vous m'aimez toujours; cela ne dépendra que de moi et je l'aurai trop à cœur pour ne pas savoir les moyens de conserver votre tendresse qui fera tout mon bien.

70 MANON BALLETTI

Non, je ne vous ennuierai pas et ma tendresse vous paraîtra toujours nouvelle, puisqu'elle prendra journellement de nouvelles forces ! Que j'étais injuste de vous faire de pareilles questions, qui sûrement vous offensent ! Car penseriez-vous à m'épouser, si vous ne vous sentiez pas assez d'amour pour ne pas vous ennuyer de moi? Ah ! cette proposition n'avait pas le sens commun. Ainsi, mon cher ami, ne m'en voulez pas, car je l'ai rétractée. Que je désire votre retour ! que je le désire ! Mais, mon cher, dites-moi, c'est pour tout le conuuencement du mois. Savez-vous bien que ce sera deux mois que vous êtes absent, et que pour une petite femme qui aime, ce sont au moins deux siècles ! Que je v^oudrais que vous eussiez ma lettre ! J'espère, mon cher, que la réponse à celle-ci (que je ne vous compte que vendredi) m'instruira et du jour de votre départ et du jour de votre arrivée ici, et c'est celui-là que je nommerai un jour heureux. Je voudrais tant qu'il vienne ! Vous me dites, à la fin de votre lettre, que vous espérez que notre dernière brouille sera absolument la dernière Ah ! je le crois bien, allez ! Je ne veux plus jamais, jamais vous en vouloir un quart d'heure; vous le voudrez aussi, j'espère. Ainsi, comment voulez-vous que nous nous brouillions encore? Pas possible, mon cher.

i6« lettre. [Paris] Ce dimanche au soir, 3 décembre [1758].

Ah ! mon cher, que j'ai eu peur ! Vous savez bien, mon cher, que je devais aller dîner demain chez M. G [ouel]. Eh ! bien, hier l'on m'a envoyé dire que l'on désirerait me parler avant que j'y allasse dîner. D'abord je me suis imaginé qu'il avait décacheté les lettres que je vous écris, et (^u'il m'envoyait chercher pour me reprocher une incli-

nation qui nie fait résister à ses offres. Kuliu j'étais dans une inquiétude affreuse. Mais ce n'est point du tout cela. Savez- vous ce que c'est? Mais oserai- je vous le dire? Il veut m'avoir seule chez lui, parce qu'alors il s'imagine qu'il me fera consentir plus aisément à ce bienheureux mariage qui me pèse comme vous ne sauriez croire. Kt comme mon frère un jour lui a dit un peu nettement que ce mariage ne me convenait pas, il est très fâché contre lui; je crois que tout est dit et que je n'irai plus chez lui. Mais, mon cher mari, que dites- vous de tout cela? Pour moi, je n'ose vous dire tout ce que j'en pense. Revenez donc proniptement; car, en vérité, je me meurs de peur qu'il n'arrive quelque chose à mes lettres et que cela ne me cause bien du chagrin. En tout cas, pour me consoler, je songerai au plaisir que j'ai eu à les écrire, car il est certain que je n'en ai jamais tant que lorsque je peux vous exprimer tous les sentiments de mon cœur. Hélas ! je devrais dire le voire, car il est tout à vous et ne veut jamais avoir d'autre maître. Qu'il vous soit aussi cher que vous le lui êtes, mon bon ami ! cela seul fait toute son ambition.

J'espère ime lettre demain et j'espère encore plus que voilà la dernière semaine que je vous écrirai; je me flatte encore que vous m'aimez bien et que l'année prochaine je n'aurai pas toutes les transes auxquelles je suis sans cesse exposée celle-ci.

C'est aujourd'hui le 3; dans dix jours je vous re verrai, n'est-ce pas? Ah! ami, oui! — Adieu, je dors presque; mais je n'oublie ni en dormant ni eu veillant que j'aime tout plein mon cher ami.

72 MANON liALLETTI

iS^ lettre. [Paris] Ce 9 décembre 1758.

Vous vous ennuyez donc bien, mon cher ami, avec vos Hollandais qui sentent le fromage? A vous dire bien vrai, je n'en suis pas fâchée, parce que cela vous engagera à ne pas retarder d'mi moment votre départ qui sera sûrement le 16; car je compte fort que ma lettre vous arrive le 15. Ainsi, tenez votre parole, mari.

Je suis enchantée de tout ce que vous me dites dans votre lettre, mais elle augmente encore l'envie qtie j'ai de vous revoir, pour être instruite de nulle choses qui piquent ma curiosité. Déjà je ne puis vous répondre à tout plein de questions que vous me faites, qu'en vous voyant. Vous me demandez si nous quittons notre maison à Pâques; vous savez bien que cela était décidé avant que vous partiez; pour tous les autres arrangements dont vous me parlez, je remets au 21 à y répondre. Mon estomac va mieux, sans le secours ni de votre déjeuner ni de médecin; je tâcherai de me porter très bien afin que cette figure, que vous prétendez qui vous plaît beaucoup, ait toujours le même avantage.

Vous me faites une espèce de petit reproche sur mes lettres; cependant, mon beau Monsieur, vous en recevez une tous les ordinaires assurément, que voulez- vous de plus? Vous m'avez vous-même prescrit cette loi. Mais j'espère que vous ne me gronderez plus pour cela. Oh ! mon bon ami, que je désire vous voir ! que j'ai de choses à vous dire ! que j'ai de questions à vous faire ! Mais le pourrai-je? Enfin je vous verrai toujours et c'est mon premier souhait.

Oui, l'on me persécute (mais de loin, car je ne vois plus M. G [onel]) pour ce bienheureux mariage. Il n'est plus que: -ion de Brunetti; mais M. 0., pour me donner des torts vis-à-vis de tout le monde, a parlé de l'établissement (J.ti'il

iiiL* propose à M. le duc d'Aumoiit et M. le due de Duras (r) (|ui ont paru s'intéresser à mon sort dans l'affaire de la pension; et ces Messieurs, sachant l'intérêt que M'^*' de Monconseil prend à moi, lui en ont fait compliment comme d'une chose faite (ainsi qu'elle me l'a écrit ce matin). Voyez jusqu'où va sa malice, à M. G. ! Il instruit ces gens-là en leur disant que c'est la chose du monde la plus avantageuse, pour ensuite me faire passer i)()ur bien difficile de refuser des partis de cette sorte ! Ah ! mon Dieu !... Je vais lundi chez M'"*^ de M. Si je puis, je m'ouvrirai à elle sur \-otre chapitre, et j'aimerai même beaucoup mieux attendre \-otre retour, parce qu'alors j'aurais plus de choses à lui tlire sur vos affaires; car à présent je n'aurais d'autre ouverture à lui faire que celle de notre inclination, et cela ne suffirait pas pour elle. Je juge donc, moi, (j^u'il sera plus à propos de vous attendre, mon bon ami, et je vous ferai faire connaissance avec elle et m'éviterai beaucoup de confidences qui coûteraient mi peu à ma façon de penser. Ne vous offensez pas de cela, cher ami, je vous en supphe; c'est parce que je vous aime bien que je veux vous aimer en secret, tant que les circonstances le voudront. Mais lorsque rien ne nous obhgera au silence, vous verrez comme tout le monde s'en apercevra. Adieu, mon très tendre ami; revenez au plus tôt afin que je n'aie plus ces adieux à vous faire ! Vous m'instruirez sans doute, dans la lettre (jue je recevrai lmidi,si je dois vous écrire à Bruxelles. Que cela soit la dernière au moins, ou sans cela je me fâche. Bonsoir, mon cher ami, souvenez- vous toujours que vous

(i) I,e duc d'Aumont et le duc de Duras étaient deux gentilshommes de la Chambre du roi, préposés le premier à la surveillance de la comptabilité et des magasins, le second à la direction des théâtres, moins l'Opéra. I^ protection de ces deux courtisans, de qui dépendaient aussi les menus plaisirs du roi, était plutôt conipronieltatite poin une jounc fille.

MANON BALLETTI

avez une petite feiiiiiie très tendre et qui exige de son nuiri la plus grande fidélité. Adieu !

A Monsieur,

Monsieur Casanova, dans la Douleerstrat au Rondeel. à Amsterdam.

If)" lettre. [Paris, ini-déccmbre 1758]

Huit jours de plus, — mie page de moins, — oh ! tout cela me déplaît beaucoup, et je serais quasi tentée de vous appeler Monsieur. Vous êtes toujours pourtant mon bon ami, et je vous aime bien, malgré la petite htimeur (|ue me donnent \-os retards perpétuels. Réellement, toutes les fois que je reçois ime lettre, je tremble de l'ouvrir, dans la crainte d'y trouver toujours du délai. Je vous avais dit, dans ma dernière, que j'étais chez M'"'^ de Mon... lundi; je n'ai pu y aller; il m'a pris, la nuit du dimanche, une très considérable fluxion qui m'a rendu im œil fort rouge et fort enflé; je souffrais beaucoup et je n'ai pu sortir ni même lire votre lettre qui m'est arrivée ce jour-là. Vous vo5"ez bien qu'il fallait que je fusse bien mal pour être obligée de me pri\-er de ce qui fait tout mon plaisir. Mais cela va bien, bien mieux.

J'ai vu hier M. Renard, qui m'a ordonné un petit régime qui rendra la santé de votre petite femme telle que vous la \oulez. Mon frère, qui a été m'excuser chez M°^6 de Mon., m'a rapporté ime plaisante nouvelle. vSavezvous, mon cher ami, quel est le projet brillant du duc d'Aumont, qui me connaît, je ne sais comment, qui dit s'intéresser pour moi, je ue sais le pourc^uoi? — Ah ! \'ous allez bien

rire. Il prétend que ce serait uue merveille de me faire (K'butc-r aux Français. — Aux Français ! c'est uue préférence au moins ! — Eh ! bien, ne riez- vous pas? Pour moi, je vous assure que je n'ai pu m'en empêcher lorsque l'on me l'a dit. Mais avouez pourtant que ces gens-là m'aiment bien ! Il faut un peu de reconnaissance, après tout, et je vous assure qu'une pareille proposition en mérite. Ah ! ça, mon cher ami, je me flatte absolument que voUà la dernière que je vous écris à Amsterdam, car après je ne réponds pas que je ne prenne de l'humeur tout de bon.

J'ai fait rendre votre lettre à mon frère; j'ai paru très curieuse de savoir si vous arriviez, et fort de mauvaise humeur en apprenant que vous partiez le 22. Pour l'humeur, je ne l'ai point contrefaite, j'en étais toute possédée. Vous voyez bien, si vendredi je trouve encore un retard, je me couche sans souper, je ne vous écris point, et je... Ah! vous verrez, Monsieur ! Vous me dites de ne point user de représailles et de vous écrire au long ! Mais vous le mériteriez pourtant bien, et d'ailleurs cela m'irait, à moi qui ai mal aux yeux ! Mais vous voyez comme je me venge, et je n'aurai jamais pour vous d'autre vengeance que celle que ma tendresse m'inspirera; elle sera donc toujours conforme à celle-ci. Ah ! ça, adieu, pourtant ! vSouvenez-vous de tous mes ennuis pour les abréger et comptez que je vous en saurai le plus grand gré du monde. Peut-on rester près de trois mois avec des gens qui sentent le fromage, des fumeurs, des buveurs de thé, sans chaise, sans lit, ou du moins fort mauvais. Oh ! mou cher ami ! Enfin revenez, je vous ai déjà dit que c'est là ma devise ! Taton vous fait ses compliments et elle me recommande toujours de ne pas l'oublier. Voyez ce que c'est; lorsque j'ai commencé ma lettre, j'étais de mauvaise humeur, j'avais mal aux yeux, je voulais vous gronder, et à présent je suis quasi gaie;

76 MANON BALLETTI

je ne sens plus de mal et je suis votre femme qui vous aime tendrement.

Nous arrivons maintenant au second voyage de Casanova en Hollande.

Dans les Mémoires (IV, 1^6), il dit qu'il partit de Paris le i^^ décembre 1759 pour Bruxelles et La Haye et rapporte même un détail qui devrait donner plus de crédit à l'exactitude de la date : « Le froid était assez sensible, mais j'étais prémuni contre ses rigueurs. » En réalité, Casanova commet encore ici une erreur d'au moins deux mois.

Dès le 1^^ octobre, en effet, Manon lui annonce qu'elle a reçu de lui une lettre de Gand; donc, entre le voyage de Casanova pour se rendre dans cette ville et le voyage de la lettre de Gand à Paris, quelques jours déjà s'étaient passés, assez tout au moins pour pouvoir fixer le départ de Casanova au 21 septembre environ. Il est vrai qu'un billet de recommandation du duc de Choiseul pour l' ambassadeur d'Affri (publié par Baschet) (i) porte la date : Paris, 29 septembre; mais ce billet, comme nous l'établirons par une lettre de M™e du Rumain (page 122) lui fut envoyé par la poste, et non remis à lui-même.

Voici un autre document : le 15 octobre 1759, l'ambassadeur d'Affri, qui, lors du premier voyage de Casanova en Hollande, l'avait accueilli avec une grande cordialité et la plus sincère confiance, mis en garde sur son compte par deux Vénitiens de passage à La Haye, communique ses soupçons au duc de Choiseul, l'avertit que V aventurier est déjà venu

(i) I.e Livre (1881).

A JACQUES CASAXOVA. 77

lui rendre visite, et lui demande de nouvelles instructions. (Lettre publiée par Baschet) (i).

Mais il y a plus : Manon, qui, dès le 23 octobre, adresse ses lettres non plus à La Haye, mais à Amsterdam, écrit le 13 décembre : « Il y a tout à l'heure trois mois que vous êtes absent »; calcul confirmé dans la lettre du 7 février 1760 par ces mots : « Nous sommes presque au sixième mois... »

Ces documents sont assez sûrs et proviennent de sources assez diverses pour que toute contestation semble vaine.

[Paris] Ce i'"'' octobre 1759.

Je suis encore à la Petite Pologne (2), mon cher ami, fort contente d'y être, et plus encore de recevoir des assurances de votre amour, qui est tout ce que j'ai de plus cher. Vous me faites espérer que dans novembre je vous re verrai? Mais je n'ose me livrer au plaisir que cela me cause, car peut-être votre absence durera-t-elle davantage. Enfin, partout où vous soyez, aimez toujours sincèrement votre pauvre amie, et soyez sûr que mauvais discours, rapports, calomnie, — rien ne pourra changer mon cœur, qui est tout à vous et qui ne veut pas changer de maître. Je vous dirai, mon cher Giacometto, que je suis très lasse; aujourd'hui, j'ai été dîner à Paris, et, ne vous en déplaise, j'ai été et je suis revenue à pied. Cela doit vous faire connaître que je me porte très bien. Je n'ai que de l'appétit, et je suis des plus contentes de

(i) Ibidem.

(2) I<a Petite Pologne était située derrière l'église de la Madeleine, à la hauteur de la rue de l'Arcade. ly'origine de ce iioiu est assez contestée : il semble provenir de l'enseigne d'un cabaret A u Roi de Pologne; l'enseigne aurait été composée en l'honneur du duc d'.'Xnjou, roi de Pfilogne, devenu plus tard Henri III.

78 MANON BALLETTI

M"^<^ Saiut-Jean, qui est pleine de bonne volonté et d'at-^ tcntion pour moi, et qui fait ma petite cuisine mieux que ne la ferait le cuisinier d'un prélat. Saint- Jean va mieux. Vos lettres me sont rendues très exactement; l'on m'a apporté la première ici et celle d'aujourd'hui je l'ai reçue à Paris. Papa ne dit mot absolument de me voir votre première correspondante.

]\jme la Dauphine est accouchée d'une fille, qui est morte quelques heures après. I^'on n'en est ni triste, ni affligé (i). Je ne compte pas aller cher M"^^ de M..., car je me flatte de rester ici quinze jours au moins; car j'y suis si bien que je ne saurais trop prolonger ma petite satisfaction; je crois que c'est vous qui êtes cause que je m'y trouve si bien.

Je ne me suis point aperçue que votre lettre de Gand finît si mal; elle m'a fait grand plaisir, c'est dont je me sou\deus très bien, car j'attendais de vos nouvelles avec impatience; je ne fais nulle attention, mon bon ami, à vos pardons; tenez peine perdue d'en faire; ils sont tous -dans mon cœur. Quand vous m'avez chagrinée un peu (cela arrive quelquefois), mes réflexions vous font la guerre, voudraient se gendarmer, mais aussitôt ce cœur, qui ne peut se séparer de vous, prend votre parti, mais le prend tout au mieux; les réflexions ont beau faire, le cœur a toujours raison. Mais lorsque vous me dites .des choses agréables et que vous me montrez vos sentiments, mon cœur, ma raison, et par conséquent les ré-

(i) Marie- Joséphine de Saxe, femme du dauphin, fils de I/)uis XV, accoucha en effet, le 23 septembre 1759, à Versailles, d'une fille, Marie- Adélaïde, cjui devait épouser en 1775 Charles- Emmanuel IV, prince de Piémont, futur roi de Sardaigne. I,e bruit de la mort de l'enfant était faux, et Manon elle-même le démentit dans sa lettre du 28 octobre, regrettant que Casanova, en le ré])andant en Hollande, ait fait assez sotte ligure.

Jkxious, tout est d'accord Siuis dispute, et tout est pour

\'i)US.

Je tâcherai de redevenir grassouillette connue vous le désirez. J'ai déjà beaucoup meilleur visage que lorsque vous m'avez quittée, et j'espère que moyennant la Petite Pologne et les soins de M"*^ Saint-Jean, vous me trouverez en fort bon état.

Du l;i " l'ctitc l'i)logiie », 23 octobre i75y, pour la <lcniiOic fois.

Je suis, mon cher ami, dans une colère, une indignation, un chagrin qui ne peuvent se décrire — (mais pas contre vous, soyez sans crainte). Je viens de Paris où j'ai eu la douleur d'entendre dire que l'on publie dans le monde que je suis ici avec vous et que vous vous y tenez caché. Cela n'est-il pas indigne, affreux, et la plus horrible calomnie? Quel monstre assez noir peut avoir inventé une pareille fausseté? Tenez, mon cher ami, je me meurs de chagrin, j'en ai de tous côtés, je ne puis plus y tenir; il faut y succomber, le cœur navré, l'honneur que l'on veut me dérober (i) ! Enfin tout contribue à me rendre à plaindre; si je ne vous aimais autant que je fais, j'irais me fourrer dans un couvent et n'en sortirais plus. Que le monde est mauvais ! et que je suis malheureuse ! Oh ! mon cher Casanova, vengez-moi, vengez-vous de ces indignes imposteurs en faisant en sorte de pouvoir m'éj)ouser malgré leur jalouse méchanceté. Et consolez-moi; car je meurs si vous ne me donnez quelque espérance. Je suis seule au milieu du monde, sans amis, sans consolation;

(i) Étant donnée ki réputation dont Casanova jouissait à Paris et le bruit des aventures (ju'il avait eues à la l'etite Pologne, cette calomnie était très explicable.

80 MANON BALLBTTI

eu butte ;i toutes les impertinences que vos ennemis et les miens tiejment sans cesse. Oh ! avoue^ donc que je connnence de bonne heure à souffrir les épreuves les plus dures pour quelqu'un qui a des sentiments. Pardonnez, mon cher! J'exhale ma bile; je n'en puis plus et je pars demam de la « Petite Pologne », étant encore obligée de regretter les plaisirs solitaires que j'y ai goûtés. Ce n'est point de mes parents que je tiens ce que je viens de vous écrire; aussi ne leur en parlez pas, je vous prie. Ils ont été on ne peut pas plus émerveillés que vous ne leur ayezpas écrit dans la lettre que je reçus de vous, il y a deux jours, mais je leur ai dit qu'arrivant et ayant quasi fait naufrage, il n'était guère étonnant que vous ne leur ayez pas donné de vos nouvelles, et je n'ai point fait part de la lettre d'aujourd'hui afin de ne pas augmenter leur inquiétude. Ils vous écriront à Amsterdam.

Je n'ai pas manqué d'envoyer votre lettre dans la rue de Richelieu, mais il n'en est point venu à Paris pour vous d'Italie; ainsi vous pouvez être sûr qu'aussitôt qu'il en viendra je vous l'enverrai. Je suis fâchée de votre mal d'estomac, mais ne fumez donc pas tant. Vous êtes bien heureux de pouvoir vous guérir avec des huîtres; je voudrais être dans le cas d'être guérie aussi de la même manière. Je n'en ai pas encore mangé et j'ai quelque impatience de juger de leur bonté. Vous ne devez pas être inquiet de l'interruption des leçons de Bijou; ma maladie l'avait commencée. Ht comme ce n'était que pour la fête qu'il était question de guitare, la suite n'aura pas fait de peine.

Adieu, mon cher ami, pensez à votre Nena qui a le cœur plein de tendresse et de douleur. Ne vous choquez pas de mon ton lamentable; plaignez-moi et aimez-moi toujours; le comble de mes meilleur;. ; er; it ; i nous urabaii-

A .lACOUES CASAXOVA 81

donniez. Mais non, vous n'en êtes pas capable; vous m'aimez et je suis sûre que vous ferez tout ce qui est en votre pouvoir pour vous assurer ma possession. C'est la seule consolation que j'aie; ne me l'ôtez pas, mon cher, et rendez-moi heureuse en vous unissant pour toujours à votre tendre et affligée Nena.

Celle-ci sera datée, et mallieiireiisement, de Paris, ce 28 octobre 175g.

^le voilà à Paris, mon cher ami, et y-y ai reçu hier votre lettre.

Elle m'a un peu consolée de tous mes chagrins qui ne diminuent point, bien au contraire. Vous me donnez bien quelque espérance; mais j'ai trop appris par mie triste expérience à ne m'y plus livrer. Je me meurs de regrets lorsque je pense que je suis dans le cas de me repentir d'avoir été à la « Petite Pologne » par les indignes bruits que l'on a fait courir; c'est toujours dans mon esprit : je n'en dors point; et je me trouve la plus malheureuse de toute la terre : du côté du cœur, du côté de l'honneur, des sentiments et même de l'intérêt. Vous m'exhortez à m' égayer; mais je vous jure que toutes les occasions m'en sont enlevées; je n'ai des motifs que pour me chagriner. Vous vous ennuierez peut-être de m' entendre toujours lamenter; mais, mon cher, vous êtes le seul qui ayez ma confiance et à qui je puisse découvrir mon cœur, qui, après l'amour qu'il a pour vous, ne ressent que douleur et affliction. Même la tendresse dont il est rempli lui en donne, parce que je crains ses suites; elle ne m'en est cependant pas moins chère, et je veux vous aimer malgré tous les malheurs passés, présents et à venir.

82 MANON BALLETTI

J'ai été très aise de trouver des lettres pour mes parents dans la mienne, car ils commençaient à s'ennuyer de votre silence. Moi, je n'ai point à m'en plaindre et je vous loue de votre exactitude. Vous me faites rire, lorsque vous me demandez des nouvelles politiques. En vérité, mon cher, à la « Petite Pologne », je n'étais entourée que de petites gens qui ne se mêlent aucunement des affaires d'Etat. Je suis très fâchée que ma nouvelle se soit trouvée fausse. Mais si j'avais su qu'elle dût aller jusqu'à l'ambassadeur, je vous aurais fait la princesse très malade, et si après elle fût revenue, la nouvelle n'en aurait pas moins été reçue. Je suis fâchée que cela vous ait fait perdre votre réputation; mais ne me croj^ez jamais que lorsque je vous dis que je vous aime et que je vous aimerai toujours; rien n'est si vrai, ni si positif.

Adieu, cher et tendre ami; et souvenez- vous de la plus tendre de vos amies, qui vous aime mieux qu'elle-même, puisqu'elle désire votre bonheur plus que le sien.

Adieu, adieu, mari; je vous embrasse comme tel. Ainsi soit-il.

A Monsieur,

Monsieur Casanova.

Poste restante, à Amsterdam

[Paris] Ce 4 décembre 1759.

Votre lettre, mon plus cher ami, est des plus tendres et m'a causé la plus sensible joie; mes désirs se bornent à souhaiter que vos sentiments pour moi soient toujours les mêmes. Je suis très sûre de votre cœur, mais je crains quelquefois votre esprit.

Pardonnez-moi ce petit trait Me méfiance en faveur

(le celui do jalousie que je vous passe. lyorsque le bonheur fera que je sois à vous, je vous défierai bien d'en avoir, et vous n'apercevrez en votre femme qu'envie de vous plaire et tendresse excessive.

J'ai vu M. de Vannuccini hier; il part vendredi sans faute, à ce qu'il m'a assuré; je voudrais bien qu'il ne fut déjà plus ici, car ces retards éternels me font appréhender que vous ne soyez pas à Paris le mois de janvier, comme vous me le faites espérer. Oh ! cela, mon mari, cela m'ennuie au moins, car je trouve comme vous qu'un portrait n'est pas assez. Vous nous promettez bien de la joie, cher ami, à votre retour. Pour moi, celle que je ressentirai à vous revoir sera au comble, mais il me semble que ma famille n'en est guère susceptible. J'en de\'ine à peu près les raisons. Je vois tout le monde triste et je ne le suis guère moins. Vous me donnez des espérances qui flattent mon cœur et mon imagination. Mais malheureusement ma situation me fait faire de tristes réflexions qui détruisent souvent la tranquillité que vos lettres portent dans mon âme. Ne croyez point, trop cher ami, que ce soit manque de confiance, non; c'est manque d'expérience, faiblesse d'esprit, enfin timidité analogue au caractère de femme. Cependant l'espérance prend toujours le dessus et votre lettre d'hier l'a fortifiée beaucoup. J'ai passé ime nuit délicieuse et j'ai fait mille rêves... Oh ! mon cher mari, je vous les conterai lorsque vous serez de retour; mais revenez vite au moins, car je pourrais bien les oublier. A propos, il est arrivé une virtuose, la Imer (i), sœur de votre antique maîtresse, qui est des plus laides, des plus babillardes. Et malgré cela, bon

(i) Marianne Imer, sœur de cette Thérèse, qui devint plus tard M"« Cornelys, et dont Casanova eut une fille, Sophie; elle chanta aussi dans les théâtres de Venise.

84 MANON BALLETTI

enfant. Elle est venue me voir, mais je ne l'ai encore entendue chanter. Ainsi je ne puis vous rien dire de ses talents. Mais vous devez en savoir plus que moi, car elle vient de la HoUande. Elle y a fait un concert en faveur de la parenté; vous y avez été sans doute.

J'ai vu cette pauwe Ruggi et elle m'a fait pitié; elle est très mal, ne sort point du lit. Il est bien dommage qu'une femme jeune et aimable soit réduite à se \'oir mourir à petit feu; car je crains bien que cela n'en vienne là.

Nena.

[Paris] Ce 13 décembre 1759, à uiiiuiit.

Je redoute M. de Vannuccini là-bas. Je crains qu'il ne retarde votre retour; je le voyais si peu disposé pour que \-ous revinssiez ici, que j'ai grand peur qu'il ne vous persuade. Cependant vous savez mieux que lui, mon bon ami, que vos affaires vous y rappellent et que vous y avez une femme qui ne soupire qu'après vous, qui vous désire avec une ardeur incroyable et qui mourra d'ennui si \-ous laissez passer le mois de janvier sans la voir. Savez- vous bien qu'il y a tout à l'heure trois mois que vous êtes absent, et que moi sans vous je suis un corps sans âme? O mon âme, revenez donc ! ]\Iais bonsoir, mon cher ami, je n'en puis plus de sommeil et de froid. Je suis même enrhumée. Bonsoir, bonsoir. Je \'ais m'endormir remplie de \'otre idée, vous caressant, vous donnant les noms les plus tendres, m'imaginant, pour flatter ma tendresse, que vous les entendez et que vous y êtes sensible. Adieu, mon seul ami, je vous embrasse de tout mon cœur.

Bonsoir, Jacques, soyez sage et aimez toujours un peu cette pauvre Neua (i).

[l'arisj Ce n'est encore que le i6 décembre 1759, c'est bien long !

Quoi, mon cher ami, j'ai été capable de vous écrire une lettre de glace ! Et qui a pu vous faire penser un moment que j'étais refroidie? Oh! mon cher ami, ce n'est pas là moi !

J'étais assurément dans im furieux accès de mélancolie, lorsque je vous ai écrit cette indigne lettre; je m'en veux un mal incroyable. Mais, mon cher Casanova, ne vous ai- je pas assez prouvé que mes sentiments sont invariables? Pourquoi donc me croire changée si subitement ? Pourquoi me faire l'injustice de penser que la calomnie est capable de refroidir la tendresse infinie que j'ai pour vous? Oh ! mon cher Giacometto, vous aviez un peu de tort de vous être livré à la douleur avec si peu de raison. Ma lettre peut vous avoir donné quelques inquiétudes, si elle est telle que vous me la dépeignez; mais en vérité elle ne devait pas vous faire soupçonner que votre Nena pût manquer de tendresse. Je ne veux pas, pour cela, ne pas m'avouer coupable au moins; je le suis dès que j'ai pu vous chagriner un moment. Je suis prête à vous faire toutes les réparations que vous \-oudrez; mais, encore une fois, la mélancolie a été l'auteur de ma lettre et point du tout moi; et vous qui êtes mou tendre mari, qui connaissez ma façon de penser vis-à-vis de vous, qui ne devez non plus douter de mon amour que d'un article de foi, vous deviez dire : « Ma femme était triste lorsqu'elle m'a écrit et je m'en ressens. » Tenez, l'exposi-

(i) Cette dernière phrase est en italien dans le texte.

86 MANON liALLETTI

tion de votre chagrin m'a empêchée de dormir cette nuit et a augmenté mon rhume de façon que j'ai été obHgée de garder le Ht aujourd'hui. Voyez ce que vous faites, mari ! Il faut être marri ! De cela, au moins. Mais, mon cher Casanova, mon cher Giacomo, amant, mari, ami, — ce qu'il vous plaira, — croyez donc une bonne fois que je vous aime de toute mon âme, que vous êtes tout mon bien, que je ne veux vivre que pour vous ! que la calomnie, la médisance, l'en^de ne pourront parvenir à diminuer le moins du monde les tendres sentiments que je vous ai voués ! que j'attends le moment de vous être miie avec ime impatience qui ne peut être égalée que par mon amour même ! que le premier moment de ma vie ne sera daté que de celui où j'aurai le bonheur de vous donner ma foi ! que je ne regretterai cette vie que parce qu'elle me sépare de ce que j'aime plus qu'elle ! heureuse encore de mourir entre vos bras, sûre de votre tendresse et vous ayant donné mille preuves de la mienne, emportant le regret de ne pouvoir vous en donner encore ! Oh ! mon cher ami, croyez donc tout cela ! Si je laissais parler mon cœur autant qu'il le voudrait, je ne finirais pas et je vous ennuierais peut-être, et c'est ce que je ne veux pas. Mais votre expérience, mon cher ami, doit encore vous assurer de ma constance. Vous êtes ma première véritable passion; je vous ai aimé longtemps, ne croyant avoir que de l'amitié, et pendant ce temps-là (où vous étiez beaucoup plus amant qu'ami), votre image s'est si bien gravée dans mon cœur, et votre tendresse l'a si bien cimentée, que mes efforts seraient inutiles pour vous en arracher.

Je crois même que quand vous me feriez quelques infidélités, quelque injure sanglante, même en vous disant mille injures, vous accablant de reproches, mon cœur les désavouerait. C'est pourquoi je serais plus à plaindre qu'un

A JACQURS CASANO\A 87

autre, si vous me manquiez. Mais non, mon cher Giacomo lie veut aimer que moi, j'en suis sûre; il veut me rendre heureuse, et avec sa tendresse je le serais indubitablement. M'en voulez-vous encore, mon cher ami? Vous ressouvenezvous toujours de cette malheureuse lettre? Briîlez-la, je vous en prie; elle n'est pas digne d'aller de pair avec les autres. Cependant, n'en faites rien, je veux en faire le sacrifice moi-même, lorsque vous serez de retour.

Mais, mari, revenez le mois de janvier! En grâce! Si vous sa\dez combien je souffre de ne vous pas voir ! Il me semble d'être dans les limbes, je ne vis pas. J'engraisse pourtant beaucoup, mais c'est mon sort lorsque j'ai du chagrin et de l'ennui; cela est assez plaisant, c'est pourtant très vrai. Car, au couvent, où je m'ennuyais à la mort, où je pleurais sans cesse, j'engraissais à vne d'oeil et j'étais devenue une grosse jouflflue. Mais je n'en suis pas encore là. Je suis toute rondelette, vous verrez, mon ami, m'aimerezvous comme cela? Adieu, mon cher ami, sans rancmie au moins; la paix est faite; je vous donne deux baisers pour le sceau de notre réconciliation; je vous souhaite une bonne santé sans rhumes et sans hémorroïdes !

Bien de l'amour pour votre Nena et ime ferme croyance qu'elle ne peut aimer que vous. Adieu, mon unique et tendre ami.

[Paris] Ce 20 décembre i759-

Mon cher et mille fois cher ami, je vous aime plus que ma vie et je ne saurais trop vous le rappeler pour que vous n'en doutiez jamais. Je suis enchantée que vous vous soyez trouvé un peu de tort sur les reproches que vous m'avez faits... me croyant (avec beaucoup d'injustice)

88 MANOX BALI.RTTI

refroidie pour vous. Ne vous arrêtez jamais à une si mauvaise pensée, mon très cher ami, et croyez que Nena ne peut jamais cesser d'aimer tendrement son trop cher Giacometto. La nouvelle de mon prétendu mariage avec un conseiller, qui a été jusqu'en Hollande, m'a paru assez ridicule. Désabusez Norchi en lui faisant les compliments de la pauvre Balletti qui ne cessera de porter ce nom que pour prendre celui de son cher Casanova. La Imer fait un concert samedi; je lui ai acheté deux billets, et je compte y aller, moi et ma tante. C'est une bonne enfant, je souhaite qu'elle trouve ici un peu de profit; mais j'en doute, car tout Paris est triste et ne songe pas du tout à dépenser de l'argent (dont on n'a guère) pour se procurer des plaisirs.

La Ruggi va mieux. Vous vous intéressez à sa santé et vous avez raison. C'est une très aimable femme et qui est bien faite pour le monde.

J'ai été un peu malade, moi; je suis restée deux jours au lit avec du rhume, un torticolis et beaucoup de mal de tête, dont je ne suis pas encore quitte. Pour vous, mon mari, vous ne me parlez pas, dans votre dernière, ni d'hémorroïdes ni de rhume; ainsi je me flatte que tout ceci est passé et que vous jouissez d'une santé parfaite. Conservez-la pour moi et revenez bientôt, mari, car je me meurs sans vous; trois mois passés sans vous \'oir et n'être pas encore au bout est en vérité trop long. Si vous me manquez pour le mois de janvier, je ne sais si le chagrin que j'en aurai ne me mettra pas dans le cas de ne vous plus écrire; je serais si fâchée que mes lettres pourraient s'en ressentir et m'en attirer de fort sèches de la part de mon Giacomo. Ainsi, cher ami, pour n'avoir point de querelles, revenez.

L'on parle beaucoup de paix à Paris, mais je ne vous donne pas cela pour nouvelle certaine, car je n'en suis instruite que par bricole. M"^^ jg -^i ^ q^j jg pourrais me

A lACouES ca<;a\ova 89

fier mieux, n'est puiiit ù l'uris. lyC maréchal de Ci)gui (i) est mort et elle est fort occupée du chagrin de cette perte, et empressée pour en consoler la famille. Von dit que le roi d'Espagne est le médiateur de cette paix et qu'en Hollande l'on en sait beaucoup plus. Ainsi, vous êtes à portée d'être mieux instruit que nous (2).

A Monsieur,

Monsieur Casanova, poste restante, à Amsterdam.

[Paris] Ce 3 janvier 1760.

Je ne veux point, mon cher ami, que vous soyez triste, comme vous vous dépeignez dans votre dernière; ce morne qui occasionne la tristesse est si éloigné de votre caractère que je vous craindrais réellement malade si vous persistiez dans votre tristesse. Cela m'inquiéterait ; ainsi, mari, de la gaité ! Je crois que je vous aime encore davantage cette année que l'autre; ce qu'il y a de très sûr, c'est que je vous désire tous les jours davantage et que je ne vois l'heure de vous embrasser. Vous me promettez que c'est pour ce mois-ci. Oh ! mon Dieu, que je voudrais en voir la fin ! Je suis très fâchée que M. de Vannuccini vous fasse tant

(i) P'rançois de Franquetot, comte de Coigny (1670-1759), promu maréchal en 1737, gagna avec de Broglie les batailles de Parme et de Guastalla; commanda les armées d'Allemagne en 1735 et en 1743; devint duc en 1747.

(2) Ferdinand VI d'Espagne était mort le 10 août 1759; son successeur, Charles III, ami de la France, offrit sa médiation pour mettre fm à la guerre de Sept ans qui avait mis aux prises l'Angleterre et la Prusse contre la France et l'Autriche. I,es conférences préliminaires, conunencées en aoiit 1759, continuèrent pendant tout l'hiver suivant, mais l'Angleterre ne voulut pas adhérer à la médiation espagnole.

90 ^rA^•()^• balletti

attendre; cela est très mal et je le trouve d'autant plus que cela sera peut-être cause que je vous reverrai plus tard. Oh ! je vous assure que je lui en voudrai toute la vie. Vous me parlez de votre solitude, mon cher mari ; mais la mienne va au point que je ne fais presque point de visites de jour de l'an; excepté M.^^ de M. que je fus voir mardi et M. de Duras que l'on veut que je voie, je n'irai chez personne. J'ai été à la Comédie lundi; l'on y donnait une parodie nouvelle qui a passablement réussi; — ils en avaient bien besoin, car les affaires vont bien mal. Dites-moi, mon cher, si Norchi fait bien des écolier es. Je crois vous avoir dit que je n'ai point été au concert de la Imer; aussi je ne peux vous rien dire de son talent. ly'on dit ici, ainsi qu'où vous êtes, que M. le maréchal de Richelieu doit être mandé ambassadeur... Je ne sais si cela aura lieu (i). Cependant, depuis deux ou trois jours, l'on dit les cartes plus brouillées que jamais.

Moi, mon très cher mari, je me porte assez bien depuis la nouvelle année. Il ne me manque qu'une chose qui m'est bien essentielle, c'est mon très cher ami, que j'aime plus tendrement cent fois que je ne saurais dire. Ne vous attendez pas dans toutes mes lettres à autre chose qu'à une exhortation continuelle de hâter votre retour.

A Monsieur,

Monsieur Casanova, poste restante, à Amsterdam.

(i) Il s'agit probablement d'un bruit qui coiuait alors dans Paris : le nom du maréclial de Richelieu avait dû être mis en avant en qualité de ministre plénipotentiaire au congrès pour la paix qui devait se tenir à la fin de 1759, mais qui ne fut pas tenu en réalité.

A JACgUES CASANOVA 91

[l'arisj Ce 20 janvier 1760.

Vauiiucciiii est donc arrivé, Dieu soit loué ! P'aites-lui mes compliments. Je le remercie de ses éloges, quoique outrés, et si je suis bien aise que l'on me trouve aimable, ce n'est que parce que cela vous persuadera mieux que je la suis — à vous, mon cher Casa, à vous, à qui seul je veux plaire, et qui serez à jamais l'unique possesseur de mon cœur ! Il ne faut pas me dire, mon bon ami, que je suis lasse de vous écrire, non, mais je crains de vous ennuyer par des répétitions. Mon cœur aime, il vous l'a dit cent fois et le ressent toujours; mais pour vous le redire, il faut tourner la chose, ajouter, enfin y mettre de l'esprit (j'en ai si peu), et puis le cœur ne vaut-il pas bien mieux? Or, mon cher Giacometto, quand je vous dis : je vous aime, senza i fioretti, il faut croire que je vous ai écrit d'aussi bon cœur que si j'avais employé ime feuille de papier a pettegolisar per dir, o Giacomo mio, cosa, che te voglio hen?

J'ai été hier à la Comédie. 1,6 jeune comédien de province y a débuté et a assez bien réussi; il danse, chante, etc. Rochard en est fort jaloux. Je crois vous avoir conté son accident dans mie dernière lettre, mais il faut que j'y ajoute cette bonne ou mauvaise plaisanterie que l'on en a faite, comme il devait jouer dans la pièce où Lejeime a débuté, et qu'il s'est donné cet effort mal placé deux ou trois jours avant. Des mauvais plaisants ont prétendu que, jaloux du mérite que peut avoir le jeu dans le chant, il s'était fait musicien italien pour conserver sa voix. Eh ! bien, riez-vous ou ne riez- vous pas (i) ?

fi) Ce jeuue comédien de province était Jean-François I,ejeune, cjui débuta précisément le lo janvier 1760 au Théâtre-Italien dans la comédie de Boissy, Les talents à la mode, et fut reçu le zù février 1760 à trois i|uarls

92 MANON UALLElTl

Autre histoire : l'abbé de lya Coste (i), que vous avez connu et nous aussi, est à la Bastille et pourra, dit-on, être pendu; cela est sérieux, par exemple. ly'on dit qu'il était double espion et, qu'outre cela, on a su mille histoires fâcheuses qui le conduisent enfin à cette exécrable cérémonie. Voilà-t-il pas des nouvelles, mon bon ami? et ne suis-je pas exacte à vous informer de ce qui peut flatter un moment votre curiosité?

Vous dites très bien; la sœur de la Imer est fort laide et fort babillarde; pour la méchanceté, je n'en sais rien. I^a chanteuse n'a sûrement pas de charmes, quoi qu'en ait dit Balletti; mais je me la figure assez bonne enfant. Je ne sais comment se porte M™^ Ruggi; je ne l'ai pas vue depuis le jour où je vous écrivis qu'elle se portait mal. Mercredi, Balletti a sa chambrée (2) et j'irai lui donner mon

de part, au même théâtre, comme second amoureux et reiiiplav"ant, dans les rôles cliantants, de l'acteur Rochard. Il épousa Maria-Anna Cortini, ancienne danseuse de la Comédie- Française, admise au Théâtre- Italien en 1760. 1,ejeune mourut en 1769. »Son succès excita la jalousie de Charles- Raymond Rochard de Bouillac, qui joua au Théâtre- ItaUen de 1740 à 1764, année où il prit sa retraite. (Cf. Campardon, Les comédiens italiens.) (i) Cet abbé, qui s'appelait Emmanuel- Jean de I<a Coste, était un ancien Célestin, marié deux fois. Accusé de vols, de libelles diffamatoires, de vente de faux-billets de loterie, il fut emprisonné à la Bastille le 5 janvier 1760 et condanmé le 28 août suivant aux galères à perpétuité; mais il mounit avant d'y arriver. On voulut attribuer à Voltaire l'épitaphe suivante :

Lm. Coste est mort ! Il vaque dans Toulon (c'est-à-dire aux galères)

Par cette mort un emploi d'importance.

Ce bénéfice exige résidence

Et tout Paris y nomme Jean Fréron.

ly'abbé de l,a Coste, en 1757, voulut aussi tromper Casanova, qui raconte dans ses Mémoires (III, 379) qu'il apprit sa mort survenue aux galères précisément trois ans plus tard.

(2) Je n'ai pu découvrir au bénéfice duquel des Balletti fut donnée cette représentation. Peut-être est-il question du père, le fameux Mario, qui avait alors 68 ans ; ce serait alors sa représentation d'adieu. Peut-être encore s'agit-il du fils Antonio-Stefano qui, en jouant le 13 septembre' 1^59 dans Camille Magicienne, avait été blessé.

A lACyUES CASANOVA 03

petit écu avec ma tante qui vous salue et qui est un peu indisposée. Adieu, mon tout aimable mari. Soyez toujours comme votre dernière lettre et vous serez aimé de Nena, Nenotola Ballettina à la folie.

Addio, viscère mie, coré, coré, coré [accorrete].

[Paris] Ce 7 février 1760.

Enfin, mon cher mari (i), il est donc décidé que je vais passer encore un fort long temps sans vous voir ! Je vous a voile que je commence à me lasser furieusement de cette longue abssence ! Nous sommes au rixième mois et je vois bien par votre calcul que je ne puis espérer de vous revoir que dans deux mois, heureuse encore si cela n'est pas plus long.

Je suis très fâchée que vous soyés retombé dans votre mélancolie. Ce n'est pas ce que vous m'aviés promis. Divertisses vous, mon cher ami, conservés de la gayté pour vous et votre cœur pour moi. M. Vannuccini vous parle donc souvent de moi, je crois pourtant que le sujet prête peu. Vous ne sçavés pas, mon cher ami, que je vais jouer chès moi une petite comédie pour me divertir. Cela sera détestable, car ma troupe est plus mauvaise encore que celle où Ragotin brillait (2). Je vais ^'ous nommer mes détestables acteurs; premièrement une certaine M^i^ I^ambert, fille de M. lyambert commis de la poste, dont j'ai connu la femme chè ^I. Janel autrefois

(i) Dans toutes les lettres de Maiiou Balletti, nous avons rétabli l'orthoi graphe correcte ; pour- cette dernière lettre, nous donnons, à titre de curiosité, l'orthographe originale, si caractéristiciue.

(2) Ragotin, personnaye du fameux Roman comique de .Scarron, était devenu synonyme d'honnue contrefait et ridicule.

MANON tîALLETTI

et qui demeurait au premier chès ma gran tante j'ai renoué connoissance sans m'en soucier beaucoup, ce sont de bonnes gens, mais un peu « gouzi ». La fille en question est laide, épaisse, maussade et remplie de ces petites gentillesses qui font ausser les épaules. Ma petite cousine que vous avés \'ue sans doutte est ime de nos actrices, médiocre talent, mais pas aussi maussade que le comun de la trouppe. Voilà les femmes en me contand. Les hommes sont un certain M. Le Brim (i), peintre, que je connois d'encienne date, qui a fait pour maman im portrait de M"* de Monconseil. Il est neveu de Vanlô (2), a assés de talents pour son métier, mais très peu pour jouer la comédie. Je pense que vous vous recriés : ho ! la bonne trouppe ! Notre second rolle est M. Lambert fils, digne frère de sou aimable sœur. Il y a encore un autre acteur qui n'est pas meilleur que les précédents, qui est le préttendu de l'accomplie demoiselle. Nous jouons Nanine (3) l'Epreuve (4) et Bastien et Bastienne. Et bien, qu'en dittevous? Superbe! Je suis l'héroine des trois pièces et je crois que je ne serai guerre moins maussade que mes dignes camarades. J'aurai très peu d'assistants et j'en ferai le choix pour qu'il n'y en ait pas de trop grecs (5). Ma salle sera le théâtre où nous étaUerons tous ces beaux talents. Je ne puis vous dire quel jour se fera ce magni-

(i) I^uis-ilichel Le Brun, fils de Michel Le Brun, peintre en miniatures,

et de Catherine Van Loo, soeur des célèbres peintres Jean-Baptiste et Charles Van Loo. Louis- Michel Le Brun, qui se faisait appeler écuyer et eut le titre de peintre du roi, vivait encore en 1768.

(2) Charles- André Van Loo (i7c5-i765).né à Nice, fut à Paris professeur de peinture et directeur de l'Académie, premier peintre du roi.

(3) Nanine ou le Préjugé vaincu, comédie de Voltaire, représentée pour la première fois en 1749, ^t qui, comme la Pamela nubile de Goldoni, est mspirée du roman de Richardson, Pamela ou la Vertu récompensée.

(4) L' Epreuve, comédie de Marivaux, représentée au Théâtre-Italien en 1740.

{5) Grecs doit être entendu ici dans le ^ais d'esprits délicats, eUtiqui^.

A .IACQUE.«! CA'^WOVA 95

fique spectacle, car la luémoiie (k- nos comédiens empruntés fait que je ne compte sur rien.

Je voudrois, mon cher ami, quoi qu'un peu plus grec qu'il ne nous faudroit, que vous fuissiés spectateur de ces très jolis pièces qui paraîtront des farces, quitte à essuier touttes vos risées; mais je n'ai pas tent de bonheur, ho, si vous étiés ici j'enverois paître la comédie. Je n'aurai vraiment pas besoin d'une mauvaise drogue comme cellelà pour me divertir. — A propos vous estes inquiet sans doute de sçavoir comment je me porte ! I^e rhume est casi passé, et vous devés vous en appercevoir à la longueur de ma lettre où j'ai peut être abusé de votre patience en vous détaillant trop au long les démérites de ma sotte troupe.

Enfin c'est fait. Si cela vous ennuie je serai désolée, si cela vous fait rire mon plan est rempli. Vous vous souvenés bien que je vous aime n'est-ce pas? Et bien, ne l'oubliés jamais, cher ami. Adieu, je vous embrasse de tout mon cœur et pense continuellement à vous, même en étudiant mes rolles. 3 hasi per jiacomo.

Cette lettre termine la correspondance de Manon, telle du moins qu'elle a été conservée dans les archives Waldstein. Mais on peut avoir recours de nouveau, à défaut d'autres documents, aux Mémoires, si l'on est curieux de connaître le dénouement de cette intrigue entre Casanova et Manon.

Les Mémoires, depuis que Casanova a quitté Paris, le i^'' décembre 1759, selon son propre témoignage, ne parlent plus de Manon jusqu'au 25 décembre; à cette date, Casanova nous fait savoir, sans autre préambule, qu'il reçut de son amie cette Jettre stupéfiante :

ï)0 MANOX PALLETTl

« Soyez sage et recevez de sang-froid la nouvelle que je vous donne. Ce paquet contient toutes vos lettres et votre portrait. Renvoyez-moi le mien, et si vous avez conservé mes lettres, faites-moi la grâce de les brûler. Je compte sur votre honnêteté. Ne pensez plus à moi. De mon côté, le devoir va m'imposer l'obligation de faire tout mon possible pour vous oublier, car demain à cette he^tre je serai V épouse de M. Blondel, architecte du roi et membre de son Académie. Vous m'obligerez beaucoup si, à votre retour à Paris, vous avtz la bonté de faire semblant de ne me point connaître, dans le cas où le hasard vous ferait me rencontrer, y^ (Mémoires, IV, 203.)

Casanova, en recevant cette lettre, fut pris d'un accès de fureur et de haine contre ce rival qui lui avait enlevé sa fiancée; il songea un moment à le tuer; il tenta d'écrire une lettre de reproches et de menaces à la belle infidèle; puis il fut pris du délire, divagua, s'évanouit. Mais à l' exaltation succédèrent bientôt l'abattement, le découragement, au découragement la tristesse, puis le calme, la résignation... le tout, dans l'espace de quarante-huit heures! Trois jours après, il s'était déjà consolé auprès de la blonde Esther, à laquelle même il prétend avoir fait cadeau des lettres de Manon.

Il faut reconnaitre que ce chapitre est un des plus beaux, des plus mouvementés des jMémoires, grâce à l'habileté avec laquelle Casanova décrit successivement ses divers états d'âme en présence de cette trahison inattendue. Mais si ces pages nous émeuvent, elles ne nous convainquent pas. La rupture de ces longues fiançailles se produit si brusquement, d'une manière si imprévue, qu'on ne peut l'accepter, ne trouvant pas dans les pages qui précèdent le moindre détail qui puisse la faire prévoir. Et non seulement dans les Mémoires, mais même dans les lettres de Manon où, jusqu'à la dernière, se lisent toujours les mêmes phrases affectueuses »

MANON RALI.ETTI 97

les mêmes déclarations d'amour, les mêmes hriiUmles promesses de fidélité, les mêmes projets d'avenir :

« Mon cher Giaconio, amant, mari, ami — ce qu'il vous plaira — croyez donc une bonne fois que je vous aime de toute mou âme, que vous êtes tout mou bien, ([ue je ne veux vivre que pour vous... que j'attends le moment de vous être unie avec une impatience qui ne peut être égalée que par mon amour même ; que le premier moment de ma vie ne sera daté que de celui où j'aurai le bonheur de vous donner ma foi; que je ne regretterai cette vie que parce qu'elle me séparera de ce que j'aime plus qu'elle... »

Est-il possible qu'une jeune fille bonne, honnête, intelligente, loyale, la fille de Silvia, ait écrit ces mots à la veille presque d' abandonner un fiancé pour en épouser un autre ^ et devons-nous croire que les choses se sont passées comme nous le racontent les Mémoires?

Recherchons d'abord quand aurait pu être écrite la cruelle lettre de rupture, oit tout au moins — la recherche sera plus aisée — quand Casanova pourrait l'avoir reçue. Ce n'est certainement pas le 25 décembre 1759, comme l'affirment les Mémoires, puisque la correspondance de Manon s'est prolongée tout au moins jusqu'au 7 février 1760; en tout cas, elle serait antérieure au départ de Casanova de Hollande, si l'épisode d'Esther est réel (i). Or, le 1^^ mars 1760, Casanova était déjà passé par Bonn, se dirigeant vers Cologne — comme nous l'apprend une dépêche du Résident de France, publiée par A . Baschet (2) ; — du y février (dernière lettre

(i) Ce qui semble très discutable : en effet, l'érudit D' Tage E. Bull nous fait aimablement savoir que par l'initiale d'O., père d'iîsther, Casanova entend désigner certainement le grand b:\n<iuier d'Amsterdam, Thomas Hope, lequel n'avait pas de filles.

{2) Le Livre, iSSi. .....

98 MANON rtALLETTI

connue de Manon) au i^'»" mars 1760, il y a à peu près le même intervalle de trois semaines qu'entre les i*''" et le 25 décembre 1759, intervalle trop court pour expliquer la brusque rupture de Manon et, ce qui est plus grave, son mariage imprévu avec Blondel.

Ce mariage a-t-il été réellement aussi précipité? Ademollo, s' étonnant que Jal, chercheur tenace et attentif, n'en ait pu trouver la trace en compulsant les registres des mariages dans les archives de l'état civil à Paris, regrettait que leur destruction rendît vaine désormais toute recherche.

Eh bien ! l'acte de mariage, au contraire, existe bel et bien et la découverte qu'en a faite récemment., aux Archives Nationales de Paris, M. Ch. Samaran, qui a bien voulu nous le communiquer avec une rare amabilité, vient fort à propos à notre aide dans l'étude de cette question.

Nous publierons l'acte iu-extenso en appendice à cette correspondance; mais nous dirons sans plus attendre qu'il porte la date du 20 juillet 1760, cinq mois après la dernière lettre connue de Manon.

Que s'est-il passé à cette époque? Nous ne saurions le dire, et, il serait téméraire de faire des hypothèses. Toutefois, il est certain que la trahison de Manon, si trahison il y eut, et si elle en est seule responsable, après la découverte de ce document, semble peu vraisemblable.

Il n'est pas inutile d'établir en outre quelques points de fait : l'erreur de date pourrait être imputée aux éditeurs des Mémoires; mais précisément la maison Brockaus, que nous avons consultée, nous fait savoir aimablement que les événe^ ments et les dates du manuscrit original, pour cet épisode^ sont exactement respectés dans les éditions von Schutz et Laforgue; — d'autre part Casanova ne peut avoir ignoré la d^e du mariage de Manon, puisque, à la fin de mai 1760, il était encore en rapports amicaux et en correspondance avec

MANON BAr-LETTI 99

le frère de son amie, qui se trouvait à Paris, comme il résulte de documents et de lettres que nous avons découverts à Dux (i) ; — on ne peut pas invoquer davantage une erreur ou un oubli, puisque Casanova avait sous les yeux^ à Dux, les lettres de Manon, grâce auxquelles il lui aurait été facile de se corriger; — enfin la lettre de Manon, citée dans les Mémoires, n'existe pas à Dux avec les autres qui ont été religieusement conservées; cela pourrait être un hasard, mais un hasard qui fait douter fortement de son authenticité.

Il faut donc admettre, ou tout au moins supposer, que Casanova a sciemment altéré la vérité, pour des raisons qui nous échappent aujourd'hui, mais que Von pourra peutêtre découvrir un jour; raisons certainement très sérieuses et supérieures à l'amour pour la vérité qui le guida, sinon dans sa vie, du moins dans la rédaction des Mémoires et qui lui fit dire : « Comme je n'écris pas mi roman, je veux que rien que de vrai ne se trouve dans mes écrits... Pourquoi ne serais-je pas vrai? On ne se trompe jamais soi-même, et maintenant je n'écris que pour moi... (2) » // est fort étrange, cependant, que l'imagination fertile dont il était doué, ne lui ait pas suggéré quelque invention plus flatteuse pour son amour-propre d'homme, plus logique et plus digne de son talent littéraire peu commun.

Manon Balletti épousa donc François Blondel, architecte du roi, homme déjà mûr (il était né à Rouen en 1705 j, déjà veuf d'une première femme (3). Casanova se trouvant l'année suivante (1761) à Paris et ayant été rendre une visite à M™" Van Loo, fut prié de rester à souper; mais à peine

(i) Un certain D. C..., notamment, dans une lettre à Castmova du 24 mai 1760, écrit de Paris : « Votre lettre, qve m'a remise twlre ami BaleUi, m'a console... »

(2) Mémoires, III, 504 — VU, 497.

(3) Il avait été admis à l'Académie d'architecture en i73''; '' niniinit le 9 janvier 1774.

lOU MANON BALLETTI

sui-il que M' "^ Blondel était également invitée, qu'il se hâta de se retirer, en s' écriant — du moins, c'est ainsi qu'il le raconte — au milieu de la stupeur générale : « En homme d'honneur je crois ne devoir jamais me trouver volontairement dans un endroit où sera M""® Blondel... » Et il poursuit :

« Le lendemain, j'allai voir M"^^ van Loo, qui me dit que M"i® Blondel l'avait chargée de me remercier de ce que je n'étais pas resté; mais que son mari l'avait priée de me dire qu'il était bien fâché de ne fn' avoir pas vu pour m' exprimer toute son obligation.

« — Il a apparemment trouvé sa femme toute neuve; mais ce n'est pas ma faute, et il n'en doit l'obligation qu'à Manon Balletti. On m'a dit qu'il a un joli poupon, qu'il demeure au Louvre et qu'elle habite dans une autre maison.^ rue Neuvedes- Petits-Champs.

« — ■ C'est vrai, mais il soupe tous les soirs avec elle!

« — C'est un drôle de ménage!

« — Très bon, ^e vous assure. Blondel ne veut avoir sa femme qu'en bonne fortune. Il dit que cela entretient l' amour , et que n'ayant jamais eu une maîtresse digne d'être sa femme, il est bien aise d'avoir trouvé une femme digne d'être sa maîtresse. »

// n'y a pas à dire : si les choses étaient vraiment ainsi, pour un veuf de cinquante- cinq ans, M. Blondel, comme l'observe finement Adcmollo, avait des goûts fort à la Casanova !

MANON BALLKTTI iHl

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