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Lettres de femmes

cMadame la baronne douairière de Carnoules à monsieur l'abbé Jobin, de la confrérie des (^Missions d'oifrique, à Taris,

Nice, 1$ décembre.

cher abbé, vous êtes un saint, c*est ine affaire entenjue, et j'ai le plus grand respect pour vous, encore que vous soyez un jeune homme et que je sois, moi, une très vieille femme, mère et grand'mère. Personne n'est mieux instruite que moi de vos mé*

rites et de vos vertus; c'est moi qui vous ai fait entrer au séminaire, voilà tantôt dix ans; c'est moi qui vous ai présenté et recommandé aux Missions d'Afrique, quand il a été constant que votre idée fixe était de vous faire martyriser le plus tôt possible.

Je vous ai suivi attentivement, — grâce à vos lettres et aux cAnnales de la Tropaganon de la Foi, — dans votre campagne de Madagascar et dans celle du Dahomey; vous avez été admirable, — ah! il n'y a pas d'autre mot, admirable! A moitié scalpé, tailladé, roué, brûlé, il a fallu l'ordre formel de vos supérieurs pour vous ramener à Paris, où vous ne consentez à demeurer que le temps de guérir vos fièvres, et encore, malgré vous.

Je sais tout cela, et, je le répète, je vous respecte et je vous admire comme missionnaire. Mais je viens d'apprendre, non sans surprise, que, comme confesseur, vous êtes le dernier des maladroits.

Comme confesseur de jeunes femmes, du moins. Moi, vous m'avez confessée deux ou trois fois, et tout s'est fort bien passé : mais qu'est-ce que

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la confession d'une vieille de mon âge?(( Avoir eu des distractions pendant les offices; avoir dit du mal de ma bonne amie M'"^ d'Escoubres ; avoir fait enrager mon gendre Laroche-Desnoyers; etc.. » Je ne peux jamais trouver autre chose à vous raconter, et n'y ai pas grand mérite : le temps n'est plus (j'allais dire a hélas! » oubliant que je parle à un saint) le temps n'est plus pour moi des vrais gros péchés féminins.

... Vousattendiez-vous, par hasard, à recueillir des confidences aussi anodines quand je vous adressai ma petite-fille Lucienne, récemment mariée au vicomte Luc de Lafaille? Espériez-vous mes radotages inoffensifs sur ces lèvres de dix-neuf ans, — et, dans ce petit cœur si neuf, si vivant, si palpitant, mes pauvres froides vertus de pénitente sexagénaire? On le croirait vraiment : car vous avez si cruellement morigéné la chère enfant qu'en sortant de votre confessionnal elle n'a pas osé affronter de nouveau cette intimité conjugale dont vous lui avez dépemt les périls. Elle a pris le premier train pour Nice et elle est venue se jeter, toute troublée, toute pleurante, dans les bras de sa vieille grand'mère...

Je l'ai baisée, caressée, calmée de mon mieux; je croyais d'abord à un événement d'importance, à une frasque prématurée de ce scélérat de Lafaille, surprise par Lucienne.

Quand ma chérie s'est un peu apaisée, je l'ai questionnée très délicatement : nous autres vieilles femmes, nos paroles, comme nos doigts, savent effleurer les blessures sans les froisser.

D'abord, je n'ai obtenu que des exclamations vagues... c( Ah! grand'maman, quel malheur!... Je ne savais pas que c'était mal, moi!... On m'avait dit qu'une femme doit obéissance à son mari!... Mon Dieu! mon Dieu! comment vivre auprès de Luc, désormais!... » Peu à peu, cependant, je voyais plus clair dans la pénombre de ce petit cœur houleux. Je comprenais à merveille le cas de Lucienne; vous, mon cher abbé, j'ai le regret de vous le dire, vous n'y aviez rien entendu. Laissez-moi donc vous l'expliquer.

Lucienne s'est mariée à dix-neuf ans, après deux années de cette vie de bals, de rallyes, de tennis, de plages et de villes d'eaux, qui est, paraît-il, le sport nécessaire à nos filles, maintenant, pour les préparer au mariage. Tout cela entre-

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mêlé de beaucoup de fadeurs dites par de jolis messieurs, de beaucoup de paroles scabreuses entendues d'une oreille, mal comprises à coup sûr, mais éveillant dans l'âme cependant une certaine inquiétude, — enfin, la meilleure éducation du monde pour exaspérer les curiosités d'une vierge en la laissant, en somme, ignorante.

Quant à Luc de Lafaille, son fiancé, c'avait été, depuis sa sortie de chez les Bons Pères jusqu'aux trente ans qu'il atteignait presque, un de nos plus enragés /^r^wr^, comme ils disent aujourd'hui à Paris. Des coups de tête, des coups de cœur et des coups d'épée, voilà le résumé de sa vie de garçon. Il me séduisit justement par là et me rassura. Ne faites pas la mine, l'abbé. Un fêteur dégoûté de la fête, s'il est encore robuste et gai (le cas du vicomte, justement), est tout préparé pour rendre une honnête fille heureuse en ménage. Il vient bien de le prouver, le brigand !

Luc, qui me plaisait fort et qui (j'ai la faiblesse de le croire) ne s'ennuyait pas en ma compagnie, m'avait, bien avant son mariage, exposé la conduite qu'il comptait tenir avec la future vicomtesse.

— Je veux, disait-il, que nulle de mes maîtresses passées n'ait été aussi toquée de moi que ma femme; et réciproquement, je veux n'avoir jamais été emballé sur une femme comme sur la mienne.

Ce sont ses expressions que je vous cite. Moi, je riais et, regardant du coin de l'œil ce vigoureux garçon, si brillant, si en train, je pensais : — « La vicomtesse ne s'ennuiera pas ! » Quand j'ai vu le vicomte tourner autour de ma petite Lucienne, quand j'ai vu celle-ci flattée de la cour qu'il lui faisait, puis rêveuse, puis gentiment amoureuse, j'ai jeté les deux jeunes gens dans les bras l'un de l'autre et je leur ai dit : — « Mariezvous, mes enfants, et donnez-moi vite des petits Lafaille. J'ai une grosse envie d'être bisaïeule. »

... Luc de Lafaille n'a pas plus tôt été marié qu'il a mis en pratique ses résolutions de célibataire... Ah! non, la vicomtesse n'a pas eu le temps de s'ennuyer pendant le voyage de noces. Vous a-t-elle tout raconté, l'abbé? J'en doute. D'abord, c'est bien plus difficile d'expliquer ça, même derrière une grille de bois, à un jeune missionnaire comme vous qu'à une vieille mère-grand comme

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moi. Et puis, moi, pendant qu'elle me faisait sa petite confession, je l'encourageais, je la caressais, je Tembrassais, et... cela venait tout seul. Tandis que vous, mon cher abbé, il paraît que vous poussiez des "exclamations, que vous tapiez sur la grille, et que vous inventiez des pénitences ! Quel péché a-t-elle donc commis, la chère mignonne? Elle s'est laissé adorer par son mari, elle l'a adoré de tout son cœur; elle lui a appartenu âme et corps, comme une maîtresse. Tout ce qu'il a demandé d'elle, elle le lui a donné; elle n'y a pas eu de répugnances, parce que Luc lui plaisait infiniment; elle n'en a pas eu de remords, parce que c'était son mari et qu'on lui avait dit : « Laisse-toi guider par ton mari! » Même, elle ne vous aurait point soufflé mot de tout cela si vos questions bizarres ne lui eussent arraché son secret, lambeau par lambeau...

Vous rendez-vous compte, à présent, de TefFet produit sur cette âme sincère et toute naïve par votre indignation d'apôtre, mon cher abbé?... Lucienne est entrée dans votre confessionnal, la conscience en repos, convaincue qu'elle était une parfaite honnête femme... Elle en est sortie épou-

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vantée, ne sachant plus ce qui était permis ni ce qui était défendu entre époux, adorant encore Luc et en ayant peur, à tel point qu'elle n*a trouvé d'autre refuge contre ses terreurs et son chagrin que raffecrion de son aïeule... Si je n'avais pas été là, pourtant?...

Vos théories en matière conjugale, mon bon abbé, n'auront pas aussi facilement raison de moi que de ma petite-fille, je vous en préviens : — car j'ai beaucoup vécu et je suis fort entêtée. Vous ne me persuaderez jamais que deux jeunes gens tels que Luc et Lucienne doivent s'acquitter de leurs fonctions d'époux avec autant de gravité guindée que si M. le maire les surveillait encore, ceint de son écharpe.

Ma parole, je ris toute seule en pensant à la scène que vous rêvez entre deux jeunes mariés :

— c( Madame, s'il vous plaît, nous allons donner le jour à un chrétien, ou du moins nous y efforcer.

— Monsieur, je suis votre servante obéissante... Quand il vous plaira.

— Avant d'unir nos efforts, madame, rappelez-vous bien, je vous prie, qu'ils n'ont d'autre

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but que la perpétuation de notre espèce. Pour moi, je me propose, au cours de cette œuvre commune, de fixer mes réflexions sur les diverses carrières que pourra suivre notre fils, dans quelques années, — si toutefois Dieu nous accorde un fils.

— Moi, monsieur, tout en coopérant de mon mieux avec vous, je me remémorerai quelques propos de Fénelon sur l'éducatian des filles, que j'ai relus ce matin. »

Tel serait, n'est-ce pas, mon cher missionnaire, la conversation idéale entre deux époux qui vont accomplir ce que vous nommez d'un nom si vilain, si brutal : l'œuvre de chair?... Vous ajoutez même (m'a dit Lucienne) que toute lumière doit être soigneusement éteinte, que les lèvres doivent être closes et ne pas se chercher, que les mains doivent demeurer chastes et inoccupées... Abandonner les vêtements légers de la nuit vous semble une affreuse indécence; vous en conseillez même de particuliers, très épais, avec des dispositions spéciales : il paraît qu'on fabrique de pareilles horreurs dans certains ouvroirs!... Quant aux familiarités tendres, à tout ce qui est l'enjolive-

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ment, l'enguirlandement de l'amour, le seul récit en excite chez vous la fureur de Moïse devant le veau d'or...

Et ma pauvre mignonne Lucienne avait tant de ces familiarités-là à confesser!

Eh bien ! l'abbé, quoique vous soyez un saint et moi une pécheresse, je vous déclare que vous vous trompez au point de vue de la nature et de la morale, entendez-vous? et je suis sûre d'avoir raison. Lorsqu'un ménage s'adore à la façon de Luc et de Lucienne, c'est pain bénit : et vous devriez vous en réjouir, car un pareil exemple prêche contre l'adultère mieux que le plus éloquent de vos sermons. Quant à la « foôôrme » de cet amour, peu importe, à mon avis. Depuis que le monde est monde, l'amour existe et ses lois ne changent guère; les bras cherchent les tailles, les lèvres cherchent les lèvres, avec tant de spontanéité que c'est évidemment la faute au bon Dieu, et qu'il aurait mauvaise grâce à s'en fâcher...

Voilà ce que j'ai dit à ma petite-fille, mon cher abbé; et comme elle a confiance en sa mèregrand, j'ai eu la joie de la renvoyer ce soir même,

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rassurée et joyeuse, à son mari déjà inquiet. Ne vous étonnez pas si elle ne se confesse plus à vous désormais; je Tadresse à un père jésuite de mes amis qui a la spécialité des jeunes femmes et qu'on dit rempli d'indulgence. Moi, je vous reste fidèle, et vous pourrez, revenue à Paris, me gronder et me damner à votre aise.

Jusque-là, méditez les conseils que votre vieille pénitente se permet de vous donner. Ce qui vous perd, comme confesseur, j'en suis bien sûre, c'est d'avoir été missionnaire. Vous vous imaginez toujours avoir affaire à vos négrillons d'Afrique : de pareils singes dans les moments de passion, ça doit être horriblement répugnant, je l'avoue, et, à votre place, je leur défendrais même de se reproduire...

Mais Luc et Lucienne, mon cher abbé! si gentils tous les deux! ils doivent être à croquer dans ces moments-là I...

Au Cabaret

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Au Cabaret

^Mademoiselle Cécile Lhcrîder à sœur cAIbanîe, au couvent des Vames UrsulineSy à Châteîlerault.

Paris, 2y février.

h! chère sœur Albanie! que d*imprëvu dans ma vie depuis hier matin, — depuis l'heure où vous m'avez accompagnée à la gare de Châteîlerault, installée dans le compartiment des dames, embrassée et quittée! Figurez-vous que je suis toute seule à Paris, dans le grand hôtel triste de la rue Vaneau!... toute seule avec les domestiques, bien entendu. Mais

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ni papa, ni maman, ni tante Luce. Il paraît qu'une tempête de neige a bloqué les trains du côté d'Annecy, sur la route qu'ils avaient prise en revenant d'Italie. Deux dépêches détaillées m'ont renseignée et rassurée. J'assisterai donc sans eux au mariage de ma cousine d'Herbly, pour lequel ils devaient rentrer à Paris en même temps que moi : premierimprévu. Mais l'imprévu bien plusimprévu encore, c'est mon aventure d'hier soir... Faut-il vous la raconter? Oui. Vous êtes la meilleure, la plus indulgente des mères... Vous ne me gronderez pas trop si j'ai mal fait, — ce que j'ignore.

... Vous rappelez-vous, ma chère sœur, qu'au moment où je suis montée dans le compartiment des dames seules, une seule personne s'y trouvait : une voyageuse blonde, très simple et très élégante : robe bleu de fer, jaquette d'astrakan, petite capote grise, voilette épaisse... Elle semblait sommeiller dans son coin, tenant du bout des doigts un mignon livre relié en maroquin brun; nous jugeâmes que c'était un livre de prières, et je me souvins que vous me dîtes :

— Vous allez voyager avec une personne pieuse... Faites comme elle, mon enfant, et tirez

votre eucologe de votre valise... Le voyage passe vite quand on prie.

Jusqu'à Tours, nous demeurâmes en tête-à-tête, l'inconnue et moi; elle continuait à dormir. A Tours, une dame âgée monta, portant un panier : des cris rauques sortaient de ce panier, qui contenait un vieux perroquet blanc. L'inconnue parut se réveiller, regarda autour d'elle... Nous échangeâmes un sourire discret. Elle releva complètement sa voilette : je constatai qu'elle était très jolie, trop pâle, cependant, à mon goût, avec des yeux extraordinairement brillants. Elle se mit à lire son petit livre : sur le plat de droite, j'aperçus une couronne de comtesse.

La vieille dame au perroquet descendit à Blois , aussitôt la comtesse (je la désignerai ainsi, faute de connaître son nom) ferma son livre et engagea la conversation avec moi... Que me dit-elle? Rien de bien notable. Nous causâmes de la température, de la vitesse du train, de la dame au perroquet. Après une heure de silence forcé, j'étais bien aise de me délier un peu la langue. Cela ne vous surprendra pas, chère sœur Albanie, qui me reprochez si souvent mon bavardage!...

Me voyez-vous allant de Châtellerault à Paris sans dire un mot? J'en serais morte, bien sûr.

Au bout d'une heure, ma compagne de voyage et moi, nous étions les meilleures amies du monde. Elle me dit qu'elle habitait Paris, environ trois mois par an, d'avril au grand prix. L'hiver, elle allait à Nice; l'été, à la campagne, à la mer. Moi, je dis comment je m'appelais; je racontai que ma cousine d'Herbly se mariait, que j'étais sa demoiselle d'honneur, qu'à Paris je trouverais mes parents, rentrés sans doute depuis la veille.

La comtesse parut s'intéresser vivement à tout cela; elle me questionna sur le couvent, me demanda si j'y avais de bonnes amies, si elles étaient jolies, commeot les dortoirs étaient installés, si les grandes et les petites étaient ensemble : je commençais à croire qu'elle dirigeait un pensionnat, tant elle voulait de détails... En même temps, elle me regardait dans les yeux, si fixement que cela me faisait un peu peur. Mais, à un moment, je ne sais quelle parole en l'air que j'avais dite la fit rire aux éclats; elle se pencha sur moi, et m'embrassa si gentiment, que je vis bien que c'était une bonne personne.

Nous descendîmes aux Aubrays pour coUationner. Je fus heureuse d'avoir une compagne qui entrât dans le buffet avec moi, s'assît près de moi, parlât aux garçons : toute seule, je n'aurais jamais osé, et vraiment, je mourais de faim... Elle voulut absolument payer. Quand nous eûmes regagné le train, elle me fit asseoir à côté d'elle. Nous nous serrâmes bien l'une contre l'autre pour ne pas avoir froid, nous donnant le bras. Quelques personnes étaient montées dans notre compartiment, aux Aubrays; nous ne pouvions plus causer librement, comme avant... D'ailleurs, j'avais sommeil; je m'endormis, la tête appuyée sur l'épaule de la comtesse.

C'est à Paris que je me réveillai... Vous vous figurez aisément ma surprise et mon ennui en ne trouvant sur le quai de la gare ni papa, ni maman!... Enfin j'aperçus Victor, notre maître d'hôtel, qui me faisait des signaux désespérés à travers les grilles des salles d'arrivée. Je courus à lui, accompagnée par la vicomtesse. Il me remit la dépêche annonçant l'accident d'Annecy. Que faire?... Ma compagne prit immédiatement son parti.

— Emportez les bagages de Mademoiselle, ditelle à Victor d'un ton d'autorité. Mademoiselle dînera avec moi; je la ramènerai ce soir chez elle.

Je baissais les yeux : Victor obéit après un instant d'hésitation. Je suivis la comtesse; je l'entendis jeter au cocher du fiacre où nous montâmes cette adresse : — « Chez Voisin!... » et vingt minutes après, nous nous trouvions dans une petite salle carrée, très éclairée, ornée de glaces et de divans; j'étais assise devant une table servie, à côté de la comtesse qui donnait des ordres au garçon.

... Ne me faites pas les gros yeux, chère sœur Albanie... Il me semblait bien, à ce moment, que j'avais eu tort de suivre si aisément cette dame inconnue. Elle avait ôté sa capote et sa jaquette d'astrakan; je la voyais maintenant vêtue d'une sorte de veston avec un gilet, un plastron empesé, un col; de plus, ses cheveux blonds étaient coupés courts et tout frisés : elle avait un air singulier^ pas féminin, mais très élégant et très distingué tout de même. Moi, la glace me renvoyait l'image d'une pente pensionnaire assez gauche, en robe noire, en corsage noir : et quelle robe! quel cor-

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sage! Ce n'est pas pour dire du mal de la couturière du couvent, sœur Albanie! mais vraiment on ne devrait pas nous laisser sortir ainsi fagotées... La comtesse me vit toute triste; elle devina probablement la cause de mon ennui, car elle m'attira dans ses bras, me dit que j'étais jolie, que j'avais des yeux charmants, la plus mignonne bouche et les plus beaux cheveux du monde... Enfin elle fut si aimable, si maternelle, que je rougis de ma maussaderie, que je renfonçai mes larmes, tout près de couler, et que je commençai à dîner de bon appétit.

A partir d'ici, je suis obligée d'avouer que je ne me souviens plus très nettement... Était-ce l'énervement causé par une demi-journée de voyage? Était-ce l'effet d'un dîner plus copieux qu'au couvent, — du Champagne remplaçant l'abondance habituelle?... Je ne sais. Il est certain que je fus vite très gaie, que je bavardai comme une pie; que j'embrassai à mon tour la comtesse comme si je l'avais connue depuis dix ans... Je dus faire mille autres extravagances, dont je n'ai pas gardé le souvenir... Grondez votre fille, sœur Albanie : elle s'est un peu grisée hier soir...

La comtesse, au contraire, paraissait de plus en plus préoccupée à mesure qu'avançait le repas... Elle me regardait, m'écoutait parler. Sans doute elle s'inquiétait de voir la paisible petite pensionnaire devenir peu à peu si folle.

En effet, au dessert, quand elle eut renvoyé le garçon en lui disant : « Laissez-nous!... » elle alla fermer le verrou de la porte, et, revenant à moi :

— Vous êtes bien rouge, ma chère enfant... N'êtes-vous pas souffrante?...

J'avouai que j'étais un peu oppressée.

— Mettez-vous à l'aise, poursuivit-elle; nous sommes seules. Personne ne nous dérangera.

Et, s'asseyant auprès de moi, l'excellente femme se mit à déboutonner mon corsage; puis elle m'enleva mon corset, et cela avec de gentilles paroles, avec des caresses; une vraie sœur de charité... Je me sentais mieux, ainsi débarrassée; je m'appuyai contre la poitrine de ma compagne, en murmurant:

— Comme vous êtes bonne!

Elle s'amusait à regarder ma chemise d'uniforme, disant :

— Peut-on faire porter à des fillettes des chemises aussi grosses et aussi montantes!... Jamais je n'en souffrirais de pareilles sur la peau...

Comme ses doigts tâtaient l'épaisseur de la toile, ils rencontrèrent le lacet au bout duquel j'attache mes petites dévotions. Elle le tira, avant que j'eusse pu l'en empêcher. Elle amena les deux médailles que vous m'avez données : Notre- Dame de Lourdes et le Sacré-Cœur, avec mon scapulaire bleu...

Quelque temps elle les garda dans sa main ; elle semblait pensive. Elle me demanda :

— Vous ne les ôtez jamais?

— Non, répondis-je... J'ai fait vœu de ne jamais les ôter.

— On fait ces vœux-là au couvent, dit-elle... Et puis un jour vient où on n'ose plus... où on ne peut plus... Moi aussi, j'ai porté le scapulaire bleu...

Et elle ajouta, d'une voix toute changée :

— Même, je voudrais bien le porter encore. Nous restâmes une bonne minute sans parler.

Puis, tout d'un coup, elle se leva.

— Rhabillez-vous! fit-elle brusquement...

Étonnée, je remis mon corset, je reboutonnai mon corsage, je repris mon chapeau et mon manteau. Pendant ce temps-là, mon amie me tournait le dos, appuyée à la fenêtre, le front contre les carreaux. Elle revint, se vêtit à son tour, sonna le garçon, paya la note... Tout cela sans parler.

J'avais un peu peur de ce silence. Nous quittâmes le restaurant, nous montâmes dans un fiacre qui stationnait devant la porte. Je ne commençai à me rassurer que quand la comtesse me dit :

— Donnez votre adresse au cocher.

Tant que dura le trajet, elle ne parla pas. Malgré le froid, elle avait ouvert une des vitres, et tendait son visage à l'air glacé. Moi, je me tenais immobile dans mon coin, me demandant intérieurement: c( Pourquoi est-elle fâchée? Que lui ai-je fait? »

Arrivées rue Vaneau, la comtesse descendit avec moi, sonna, me remit aux mains de Victor^ qui m'attendait, assez inquiet. Avant de s'éloigner, elle m'embrassa légèrement sur les joueSj et me dit :

— Ma chère enfant, continuez à porter le scapulaire bleu : cela est fort bien. Seulement, dites

à VOS parents de ne plus vous laisser voyager seule. On fait parfois en wagon des rencontres dangereuses.

... Elle s'éloigna sur ces mots, remonta en voiture et partit, me laissant très interloquée... Malgré ma fatigue, je n'ai presque pas dormi cette nuit, tant le souvenir de cette aventure me hante. Ce matin, je suis plus calme. J'examine ma conscience; il me semble que je n'ai rien fait de mal : et pourtant, j'ai comme un remords sourd. Voilà pourquoi j'ai voulu me confesser, tout de suite et très sincèrement, à ma chère sœur Albanie, qui m'éclairera, qui me dira ce qu'il faut penser de cette dame et si j'ai été bier< coupable en dînant avec elle.

...Ah! un renseignement que j'oubliais! Le petit livre de maroquin brun est bien un livre de piété. La vicomtesse, en ôtant sa jaquette, l'a laissé tomber par terre, au restaurant; j'ai regardé le titre, en le ramassant. C'est sans doute l'histoire d'un saint frère convers. Cela s'appelle : le Tortier des Carmes, je crois, ou le Tortier des Cordeliers..,

Grâce I

Grâce !

tMadame Dufresne à monsieur Jacques de Lalaube,

ON Dieu! comme j'ai hésité à vous écrire, monsieur Jacques! Combien de lettres j'ai déjà commencées, puis déchirées, avant celle-ci, que je ne mènerai probablement pas jusqu'au bout... D'abord, je vous préviens que je fais des fautes d'orthographe, pas des petites fautes sans conséquence : des grosses, des fautes de participe... Et des fautes de français aussi, sans doute; mais celles-là, c'est

p LETTRES DE FEMMES

moins grave, il me semble?... Et puis, vous m'intimidez tellement, monsieur Jacques! Quand vous me regardez en face avec vos grands yeux (ils sont bien beaux, vos yeux!), je ne sais plus du tout ce que je dis, je n'ai même plus de pensée : je suis heureuse d'être près de vous, et pourtant je voudrais me sauver, disparaître dans un petit coin noir où vous ne me verriez pas... Je vous en prie, ne vous moquez pas de moi en lisant cette lettre!

Voyez-vous, monsieur Jacques, j'y ai bien réfléchi : c'a été un grand malheur pour mon mari, — mon pauvre Louis, — et pour moi aussi, que vous vous soyez rencontrés tous les deux à Calais pendant vos treize jours. Là-bas,, vous n'aviez que lui avec qui causer; et il est si bon, si complaisant, et il vous admire tant! Forcément vous deviez faire amitié ensemble. Et puis, des sous-lieutenants de territoriale, c'est tous de la même condition pendant le service, n'est-ce pas? Seulement, quand les treize jours sont finis, quand chacun reprend sa vie civile, dame! on s'aperçoit qu'on n'est pas de la même société, qu'on n'a pas la même fortune, etc.. Oh! je ne suis qu'une

grâce! 33

petite bête, mais j'ai bien vu que vous étiez surpris de notre position modeste, quand vous êtes venu dîner chez nous, la première fois. Nous avions fait de notre mieux, cependant: il y avait huit jours que nous ne cessions pas de parler de ce dîner avec Louis. Malheureusement, nous ne pouvions pas changer l'appartement, les meubles, la bonne, bien entendu! Et Louis n'a que quatre mille francs au ministère, vous savez !

J'ai bien souffert ce soir-là, je vous assure. Il me semblait qu'en sortant de chez nous, vous alliez rire de Louis et de moi, et du dîner, et de l'appartement, et de la bonne. Louis craignait cela aussi; nous n'osions pas nous le dire Tun à l'autre, et nous étions tristes; nous pensions : a II s'est ennuyé ; il nous a trouvés trop petites gens, lui qui est tous les jours avec des ambassadeurs!... Il ne reviendra pas... »

Et voilà que vous êtes revenu, au contraire, et souvent même. Nous avons été bien contents, tous les deux. Louis surtout, parce que, dans les commencements, j'étais si fort intimidée par vous que cela me faisait mal, presque... Mais ensuite,

quand j'ai été un peu habituée, je crois bien que c'est à moi que vos visites faisaient le plus de plaisir... Je ne pouvais pas comprendre comment vous, qui allez dans le monde, qui allez au Bois, qui voyez probablement tant de femmes spirituelles, instruites, belles, vous consentiez à perdre des heures d'après-midi près de moi si ignorante, si peu élégante... Quand, un jour, vous m'avez pris la main, quand vous m'avez dit des choses douces, — que vous me trouviez jolie, que vous pensiez à moi, que vous m'aimiez, — vraiment j'ai cru rêver et mon rêve était si beau que j'aurais voulu ne jamais m'éveiller... Vous me parliez si tendrement! Vous disiez que vous me respectiez, que vous saviez bien que j'étais une honnête femme; que pour rien au monde vous ne voudriez me faire tomber, et que, du reste, vous aimiez trop Louis pour lui prendre son honneur. Seulement vous me demandiez de vous permettre de m'aimer... Comment vous aurais-je refusé, moi? Je croyais que cela se pouvait, d'être raisonnables tout en s'aimant, parce que nous aimions bien Louis l'un et l'autre.

Et, tout doucement, sans me brusquer jamais,

grâce! 31"

vous avez obtenu de moi des choses que je n'aurais jamais accordées la veille. Ah ! comme vous connaissez les femmes, monsieur Jacques ! Entre vos mains, je sens que je ne suis plus moi : je suis un pauvre petit être dépourvu de volonté; dès que vous n'êtes plus là, au contraire, je suis folle de remords... Ai-je encore le droit de dire que je suis une honnête femme ? Il me semble que non, tant je me juge coupable pour toutes mes complaisances; mais du moins je n'ai pas commis la dernière faute, celle après laquelle je n'oserais plus regarder Louis. Et je viens vous demander en grâce de m'épargner, de ne pas me déshonorer tout à fait...

Il ne faut plus revenir me voir, monsieur Jac^ ques, voyez-vous. Je suis trop amoureuse de vous; je n'ai plus de force, et je sens que je vous appartiendrais maintenant, la première fois que vous essaieriez de m'avoir... Et ce serait si mal! Mon pauvre Louis m'aime tant, il vous aime tant aussi! Il est si bon; il travaille tant pour moi! Qu'est-ce que je suis pour un homme comme vous ? Un caprice, une fantaisie à laquelle vous ne tenez pas beaucoup, au fond : tandis que je

suis tout pour Louis, qui n'a que moi à aimer. Même s'il ne devait jamais savoir, je mourrais de chagrin de l'avoir trompé; et s'il savait la vérité, c'est lui qui en mourrait, bien sûr, — et nous l'aurions tué tous les deux.

Et puis, écoutez-moi, monsieur Jacques : en ce moment-ci vous avez un peu de goût pour moi, je le crois; mais ce serait tout de suite passé après, j'en suis sûre ; vous vous en iriez bien vite et cela me ferait trop de mal. Les grandes dames que vous aimez vous redennent parce qu'elles sont élégantes, parce qu'elles causent bien, parce qu'elles savent toutes sortes de choses, m'a-t-on dit, que je n'ai jamais apprises... Moi, je suis une petite maladroite, qui ne sais que bien vous aimer...

Savez- vous ce que je me dis, la nuit, quand je ne dors pas et que je pense à ce que vous me demandez? Je me dis: « M. Jacques ne m'aime pas vraiment : seulement, comme je lui résiste un peu plus que les autres femmes qu'il a poursuivies, dès qu'il m'aura eue aussi, il sera content. Il me veut par amour-propre. » C'est l'idée que vous me voulez pour cela qui me

graceI 37

donne la force de résister, de vous écrire aujourd'hui...

Eh bien! si c'est par amour-propre que vous me désirez, soyez content : n'est-ce pas comme si je vous avais appartenu, puisque c'est moi qui vous demande grâce aujourd'hui, et que mon honneur est entre vos mains? Épargnez-moi, monsieur Jacques, épargnez-nous... Vous serez toujours aimé et toujours heureux, vous: nous n'avons, Louis et moi, qu'un pauvre petit bonheur qui nous vient de ce que nous nous aimons. Songez comme ce serait mal de le détruire, et faites ce que je vous demande !

Vous le ferez, j'en suis sûre, parce que vous êtes très loyal et très bon... U n'y a qu'une chose dont j'ai peur; je vais vous la dire, si vous promettez de ne pas rire de moi : j'ai peur que tout de même, au fond, vous ne m'aimiez un peu, et que cela ne vous fasse un peu de chagrin de ne pas me revoir... Oh! ne m'en veuillez pas, mon cher ami ! La peine que je vous cause me désole plus que tout; mais je ne puis que vous demander pardon, en souffrant moi-même bien fort... Je vous en supplie, gardez tout de même à votre

petite amie un souvenir affectueux : elle vous aimait bien, elle aurait bien désiré vous appartenir, et elle pensera encore à vous, allez! longtemps, longtemps après que vous l'aurez oubliée...

Dévouement

Dévouement

c/înwinene, femme de chambre^ à madame la baronne de "R^semond,

OMME Madame la baronne me l'avait ordonné, et comme c'était convenu entre elle et M. le baron, j'ai accompagné M. le baron à Rouen, dans son voyage pour la succession de M"^^ la chanoinesse de Varangeville.

Madame aurait tort de croire que j'ai oublié ce qu'elle m'avait recommandé : de lui envoyer une dépêche si Monsieur changeait la date de

son retour, surtout s'il devait rentrer de nuit à Paris. Madame me permettra sûrement de le lui dire, puisqu'elle a confiance en moi : je pensais bien qu'elle profiterait de l'absence de M. le baron pour aller voir M. le capitaine à Fontainebleau : Madame a si peu de liberté!

Seulement tout ne s'est pas passé comme on croyait; je n'ai pas pu être informée à temps des projets de départ de Monsieur, et alors il est arrivé des choses qu'il faut que je raconte à Madame. Que Madame n'ait pas d'inquiétude, du reste, ni M. le capitaine non plus; M. le baron retarde son retour à Paris et il m'a dit ce matin : ce On est bien ici; j'ai envie de rester encore deux ou trois jours. »

Il faut d'abord que Madame sache, pour qu'elle s'explique tout, que M. le baron me poursuit depuis longtemps, à la maison. Je ne l'ai pas dit à Madame, parce qu^une femme de chambre comme moi, ça ne tire pas à conséquence; du reste, ça n'est pas mon habitude de rapporter sur les maîtres; enfin, je ne me suis jamais rien laissé faire. Madame peut me croire. Pourtant, M. le baron était joliment ardent! Tellement que, quand je le

voyais dans une des pièces de l'hôtel, je n'osais plus y entrer. Il me prenait la taille, il m'embrassait, derrière Madame. Le soir que Monsieur et Madame m'avaient fait monter avec eux dans le coupé pour aller à la gare, à cause de la valise qui était près du cocher, si Madame savait toutes les peines que j'ai eues à m'empêcher de crier! Avec ça que je suis très chatouilleuse, Madame le sait bien !... Enfin, c'est pour dire qu'il y a des fois où la place de femme de chambre est bien difficile, surtout quand on est dévouée aux maîtres. Aussi, c'est pour obliger Madame que j'ai fait le voyage de Rouen. Je me doutais bien que Monsieur allait profiter de ce que j'étais seule avec lui pour recommencer ses bêtises. Cela n'a pas manqué. D'abord il a voulu me faire monter en première classe avec lui; mais je m'étais précautionnée de prendre mon billet la veille au Terminus, et, pendant qu'il prenait le sien, je suis montée en seconde tout droit. Alors c'est lui qui est venu me retrouver. J'ai été obligée de batailler pour me défendre jusqu'à Mantes, parce que nous étions seuls dans le compartiment, Monsieur et moi. A Mantes, heureusement, il est

monté des religieuses, et Monsieur m'a quittée pour rentrer dans son compartiment.

Mais, à Rouen, dans la voiture que nous avons prise à la gare pour nous conduire à la maison de défunte M"^^ la chanoinesse, M. le baron s'est rattrapé... Je peux dire à Madame que je n'ai eu un peu de tranquillité que quand nous avons été rendus; devant les deux vieux domestiques de la défunte, Joachim et Ursule, M. le baron n'osait plus me taquiner. C'est qu'ils n'ont pas bonne figure, les deux vieux domestiques : on croirait un bedeau et une sœur converse. Je suis toute mal à l'aise de manger avec eux. Et M. le baron a eu tout de même bien raison de m'emmener, parce qu'ils n'ont pas l'idée de ce que c'est que le service d'une personne comme il faut. Madame croirait-elle qu'ils ont été tout étonnés que je porte de l'eau chaude à Monsieur, ce matin, pour son mb ?

J'ai servi Monsieur de mon mieux, naturellement; mais je me suis fait bien du mauvais sang à me défendre contre ses taquineries. Il voulait que je l'habille le matin, comme François l'habille à Paris, et que je lui verse l'eau, parce qu'il

n'y a pas d'appareils à douches dans la maison. Madame pense si c'était convenable pour moi!... L'après-midi je respirais un peu, parce que les affaires occupaient M. le baron qui ne rentrait guère que pour dîner. Mais voilà que dès la seconde nuit il m'a commandé de coucher dans la chambre à côté de la sienne, disant que parfois il avait des insomnies, qu'il avait mal à l'estomac, et qu'alors quelque chose de chaud lui faisait du bien... Il fallait voir la tête des vieux quand j'ai installé mon lit! Ils ne se retenaient plus, même en présence de M. le baron. Joachim grommelait: ce C'est une horreur!... » Et la vieille : ce C'est honteux qu'une traînée vienne coucher ici, près de la chambre de Madame, qui était une sainte. » Je faisais semblant de ne pas entendre; mais c'est dur tout de même d'être appelée traînée quand on est une honnête fille, comme Madame sait.

Je me doutais bien des intentions de M. le baron : aussi, la nuit, j'ai barricadé ma porte. Je dormais tranquillement, quand du bruit m'a réveillée : c'était lui qui frappait, qui essayait d'ouvrir. Je n'ai pas bougé. Il m'a appelée :

ce Antoinette! Antoinette! » J'ai répondu : ce Monsieur! » — c< Antoinette, j'ai mal à l'estomac; faites-moi donc une tasse de camomille, mon enfant! » Je me suis dit : ce C'est peut-être pas l'estomac qui tourmente Monsieur; mais je dois faire ce qu'il me commande. » Une demi-heure après, la camomille était prête. Il a bien fallu ouvrir la porte pour la donner à Monsieur. Comme j'entrais, Monsieur a encore voulu me taquiner, et il m'a tant tourmentée que la tasse m'a échappé et que toute la camomille est tombée à terre. Alors, comme j'avais envie de pleurer, Monsieur m'a pris les mains, m'a embrassée, m'a dit qu'il m'aimait depuis longtemps, qu'il se chargerait de mon avenir si je voulais être gentille avec lui, qu'il me meublerait un petit appartement tout près de son hôtel; que j'étais trop jolie fille pour rester femme de chambre, etc.. J'ai remercié; j'ai dit que je ne pouvais pas.

— Sacrebleu ! a répliqué Monsieur, qu'est-ce qu'il te faut donc? Est-ce que je te déplais?

— M. le baron sait bien que non; M. le baron est très bel homme, et il me plaît beaucoup, comme à tout le monde-

— Eh bien, alors ! Qu'est-ce que tu attends, si je te plais ?

— Monsieur oublie M"^^ la baronne; et puis je suis une honnête fille.

— Madame n'en saura rien, petite bête ; etquant à être honnête fille, je ne te demande pas de rouler, au contraire; quand tu auras ton appartement, il faudra y res ter bien sage, comme tu es à présent. . . Je te trouverai une petite occupation chez toi.

Et alors, Monsieur a encore été plus pressant. Mais il a bien vu que je ne me défendais pas pour rire, et qu'on n'a pas une honnête fille les fois où elle ne veut pas.

A la fin, il s'est fâché; il m'a dit des sottises; il m a renvoyée dans ma chambre et il a fermé la porte à clé, de son côté. J'étais ennuyée de l'avoir mécontenté, mais bien aise tout de même de pouvoir me coucher. J'ai barricadé encore ma porte, pour plus de sûreté; Madame sait comment sont les hommes !... Du reste, il ne m'a plus dérangée de toute la nuit.

Le lendemain — c'était lundi — il m'a boudée; il avait l'air furieux; il ne m'adressait même pas la parole. J'aurais voulu lui demander s'il comptait

toujours partir mardi matin : mais vraiment, que Madame m'excuse; il paraissait si fâché que je n'ai pas osé lui parler la première. Il s'est absenté toute l'après-midi, comme à l'ordinaire; il n'est pas rentré pour dîner. Huit heures et demie venaient de sonner quand je l'ai vu arriver dans ma chambre. Il m'a dit:

— Antoinette, préparez vos affaires et les miennes, nous partons par le train de dix heures.

— Demain matin, monsieur?

— Non; ce soir : tout à l'heure... J'ai fini mes affaires et je n'ai pas envie de passer une nuit de plus dans cette sale ville...

Madame devine si j'étais ennuyée! Plus de télégraphe, à cette heure-là, pour prévenir Madame; et puis je me doutais bien, comme j'ai déjà dit, que Madame serait avec M. le capitaine. Je nous voyais arrivant à l'hôtel, passé minuit, et ne trouvant pas Madame..., ou bien trouvant M. le capitaine...

M. le baron s'est aperçu que j'étais ennuyée. Il m'a dit :

— Eh bien ! Antoinette, vous n'avez pas compris... Qu'est-ce que vous avez? Pourquoi faitesvous cette mine-là ?

Le bon Dieu m'a soufflé une idée. J'ai répondu :

— J'ai peur que M. le baron parte si vite parce qu'il est mécontent de moi... Je n'ai pas voulu déplaire à M. le baron... Si j'avais su que nous partions ce soir...

La figure de Monsieur s'est détendue:

— Eh bien! qu'est-ce que tu aurais fait si tu avais su ?.. . Tu aurais été moins mauvaise tête, dis ?

Et il me prenait le menton... Dame! cette fois, je n'osais pas me sauver; il valait mieux tout, n'est-ce pas, plutôt que d'arriver à temps pour le train ? Quand il a vu ça, il est redevenu comme la veille, il m'a pressée, pressée. Je ne le repoussais pas trop; je riais; je disais :

— Que Monsieur prenne garde! Monsieur va manquer son train !

— Je me fiche bien de mon train! répondait Monsieur.

Enfin, comment dire à Madame?... Je n'ai pas pu tout le temps rire et plaisanter... Il a bien fallu en passer par où voulait M. le baron. Je puis assurer à Madame qu'il n'y avait plus d'autre moyen de lui faire manquer le train...

Je ne raconterai pas à Madame comment la

nuit a fini. Naturellement, M. le baron ne m'a pas laissée fermer la porte de ma chambre : et, du reste, ça n'avait plus d'importance. Je pensais que ce matin nous prendrions le train de huit heures ; mais voilà que Monsieur ne veut plus partir; il déclare que Rouen lui plaît; il veut m'emmener faire des parties à la campagne...

J'ai été franche avec Madame ; elle peut se dire qu'elle sait toute la vérité, et que j'ai agi pour lui rendre service. Si le vieux et la vieille écrivent autre chose à Madame, ce sera autant de menteries. Seulement, je voudrais que Madame me dise ce que je dois faire. Si elle me l'ordonne, je reviendrai tout de suite à Paris. Si elle préfère avoir encore un peu de liberté, je suis sûre de pouvoir retenir Monsieur ici...

Monsieur est très exigeant, et, avec le service du jour, c'est bien fatigant pour moi. Mais si Madame désire que je reste, je le ferai volontiers par amitié pour Madame, en pensant que Madame est heureuse ainsi que M. le Capitaine.

Nouveau Printemps

Nouveau Printemps

La marquise de *Beaiichamp à madame d'oiscq.

A chère Noémi, j*ai aujourd'hui quarante-deux ans; un peu plus que toi qui as à peine dépassé la quarantaine.

J'ai quarante-deux ans; je suis deux fois mère et une fois grand'mère; me voici, comme toi-même, à cette étape de la vie où chaque mot qu'on lit ou qu'on entend, chaque regard jeté sur les êtres ou les objets qui nous entourent semblent nous avertir que c'est fini des heures illusion-

nantes, qu'il faut faire résolument retraite dans la charité et dans la dévotion.

Cependant, je ne suis ni triste ni chagrine; cependant, je salue le premier soleil de mars avec la même joie qu'il y a trente ans, lorsque, les mains enlaçant les tailles, nous allions ensemble guetter les bourgeons dans le parc du couvent. C'est que j'ai vraiment trente années de moins, vois-tu; c'est que je viens de redevenir jeune, plus jeune même qu'en ce temps-là. C'est que j'aime.

Oui, j'aime. Oh ! je t'en supplie, ne me raille pas de cette confidence, toi la seule à qui j'ose la faire, à qui j'ai besoin de la faire; toi la chère amie qui, si longtemps, as rêvé, souffert, aimé cœur à cœur avec moi ! J'aime sérieusement et follement, j'aime avec la chaleur de tendresse et la fougue de désir que peuvent apporter le cœur et les sens les plus neufs à la première passion de jeunesse. Faut-il le dire ? Je m'aperçois que je n'ai jamais aimé qu'aujourd'hui.

Cela s'est fait insensiblement et brusquement; il me semble que cela date de jours très anciens et qu'en même temps cela a éclaté comme un

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orage, tout d'un coup. Certes, la première fois que j'ai vu ce jeune homme — c'était l'an dernier, au commencement des vacances, il arrivait à Beauchamp pour préparer mon fils à son examen de Saint-Cyr, — l'on m'eût bien étonnée en me disant qu'un jour l'adolescent délicat, timide et grave que j'avais sous les yeux, me bouleverserait l'âme rien qu'en me regardant ou en me frôlant la main. Et, cependant, dès cette minute de la présentation, j'ai senti qu'il existait entre l'étranger et moi une affinité secrète, un besoin de se connaître l'un et l'autre et de se pénétrer l'âme, pour ainsi dire; j'ai eu la certitude que nous serions amis, tendrement amis. Jamais alors je n'aurais pensé: amants. Car j'étais encore ce qu'on est convenu d'appeler une honnête femme; tu le sais bien, toi!

Oh! Noémi! ces journées de vacances de juillet à septembre brillent dans mon passé comme des lumières. Nous avions vite fait connaissance, Robert et moi; j'avais désarmé sa timidité parles menues paroles douces dont nous savons le secret, nous autres femmes, comme aussi nous connaissons les mots brefs qui glacent le courage

des plus hardis et brisent les tentatives au premier effort. Dix ans plus tôt, j'aurais sans doute joué la coquetterie avec cet enfant inexpérimenté : j'aurais cherché à allumer son désir, puis à le surexciter par de brusques froideurs et des refus savants, à l'amener à cet état de folie et d'exaspération qui nous donne à nous-mêmes la preuve de notre pouvoir. Je ne fis rien de tout cela, ma chère. Il me paraissait que le temps m'était mesuré, trop court pour en perdre les précieuses minutes à des feintes inutiles. Je manifestai avec abandon au précepteur de mon fils, que je me plaisais auprès de lui; je ne lui dissimulai point que son visage, son esprit et le son même de sa voix m'étaient aimables; je l'engageai à me consacrer les instants que lui laissaient libres les leçons qu'il donnait à mon fils et les études qu'il poursuivait lui-même. S'il eût eu moins d'inexpérience ou plus de perversité, vingt fois en ces trois mois il eût pu me prendre, et je me serais abandonnée avec reconnaissance. Il se contenta de se laisser aimer, indécis, pensif, heureux en somme. Alors je l'adorai*

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Je l'adorai, et ce fut moi qui devins inquiète, presque timide. M'aimait-il, lui? Certainement il se plaisait à mes côtés, il avait de la reconnaissance pour l'affection que -je lui témoignais. Mais, est-ce qu'il m'aimait comme doit aimer un amant; me désirait-il, enfin? J'interrogeais^ quand je me trouvais seule, tous les miroirs du château. J'essayais de juger mon visage avec indifférence et sincérité, comme on juge un visage étranger. Hélas! je me rendais compte que j'étais belle encore, mais d'une beauté meurtrie par les années, par la maternité, par les chagrins et les désillusions. Pourquoi ces meurtrissures nous marquent-elles d'abord au visage, ma chère? Pourquoi vieillissons-nous d'abord par cette portion de notre corps que les yeux des autres voient sans voile, tandis que nous sommes contraintes de cacher tout le reste, tout ce qui demeure parfois désirable, jeune, jusqu'au seuil de la vieillesse? Ces mots t'étonnent, dits par moi, par une femme demeurée rigoureusement honnête jusqu'à quarante ans passés, et qui, jusque-là, s'est jalousement voilée, même aux yeux de son mari? Eh bien! telle était ma peur de ne point

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sembler jeune à Robert, tel était mon désir d'être désirée que je souhaitais un hasard lui découvrant ce que cache le mystère des robes et des corsages, ce corps qui, lui, n'avait pas vieilli, j'en étais sûre! qui, de la gorge aux chevilles, était plus souhaitable, plus fait pour l'amour que le corps incertain d'une vierge! Oui, moi, moi honnête femme, moi mère et grand'mère, j'ai usé d'artifices de courtisane pour dévoiler à Robert mes épaules, mes bras, ma poitrine... Je me suis laissé voir, sortant de l'eau, la flanelle claire du vêtement de bain collée sur ma chair et devenue transparente... Que m'importe d'avouer cela! Je l'aimais !

Cependant, ces jours de vacances coulaient arec une rapidité effrayante; déjà septembre s'achevait. Mon fils venait d'être reçu à Saint- Cyr: Robert ne restait plus à Beauchamp que comme invité, — comme ami; il allait nous quitter, et aucun aveu n'avait été échangé entre lui et moi. Quand je pensais que bientôt je ne le verrais plus, que cette vie un instant vécue près de la mienne allait se continuer ailleurs, que bientôt d'autres femmes tiendraient cet enfant

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adoré dans leurs bras, auraient ses confidences et ses baisers, il me semblait que ma propre vie était près de finir, que je voyais mon cercueil ouvert devant moi. Je me consumais à chercher un moyen de le garder ou du moins de le revoir. Mais je ne trouvais rien...

Eh bien! ce moyen existait; il était simple entre tous; mais ce fut mon mari qui le trouva.

Le 22 septembre, le marquis, qui se présentait à la députation dans notre arrondissement, par pur dévouement monarchique et par nécessité de situation, fut élu, contre toute attente. Le premier contentement du succès amorti, quand nous en vînmes aux projets de vie à Paris, il me prit à part et me dit :

— Ma chère amie, me voilà nommé, c'est fort bien. Je ne compte pas faire de bruit à la Chambre, ni rivaliser avec nos amis Mun et Freppel. Mais, tout en se tenant à l'écart, le mandataire d'un arrondissement est forcé d'accomplir une certaine besogne : ne fût-ce que les travaux de commission et les relations avec ses électeurs. Or, je yeux bien être député, mais je ne veux point, à mon âge, commencer à travailler dans

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des paperasses. Il me faut un secrétaire. Que diriez-vous du jeune Robert? Il est intelligent, laborieux; il n'a point encore de position; celle que je lui offre peut lui être udle, en lui créant des relations, et je suis sûr qu'il s'en tirera parfaitement.

Il est des grâces d'état. Je fis bonne contenance. J'opposai même quelques objections. Le marquis les leva toutes et finit par me dire en me quittant :

— Vous connaissez ce garçon mieux que moi. Parlez-lui la première de ce projet, et tâchez qu'il accepte.

Il était alors dix heures et demie du soir. J'avais le cœur si plein et si bouleversé que je ne pus tenir au château. Je jetai un châle sur mes épaules, je descendis dans le parc, tout obscur, tout silencieux. Dès que je fus dehors, je levai les yeux : une lumière brillait derrière les vitres de la chambre habitée par Robert; il ne dormait pas encore. Brusquement une idée me vint, et, tout de suite, elle me posséda : monter jusqu'à cette chambre, voir le cher enfant sans retard, lui soumettre le projet du marquis, obtenir son

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