LE DERNIER AMANT
vis : c'était le spectre de la jeune femme que j'avais connue vivante et vibrante, amoureuse et aimée. Je poussai un cri de désespoir; je tombai dans les bras d'Alfred. Il m'y serra passionnément, et posant sa bouche sur mon oreille, il y glissa ces paroles qui descendirent en moi comme un baume :
— Tu es toujours belle, toujours jeune, toujours désirable... Je t'aime!
Ce fut notre vrai jour de noces...
Que te dirai-je de plus, Mathilde?... La reconnaissance, le chagrin, l'émotion des nerfs m'avaient rendue à mon mari : il sut me garder et me retenir. Après vingt ans de tête-à-tête indifférent, je m'aperçus tout d'un coup qu'il était jeune, dévoué, intelligent, amoureux et charmant. Quant à lui, il ne mentait pas quand il me disait : a Tu es toujours belle. » N'ayant jamais adoré que moi, il me voit aujourd'hui telle que j'étais à vingt ans, au temps de notre mariage... Ainsi, pour l'un et pour l'autre, l'amour et la jeunesse sont revenus en éclosion tardive, comme à ces
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lilas qu'on voit parfois, à l'automne, repousser des feuilles et des fleurs. . .
Et je ferme ma porte sur cette joie d'arrièresaison : en grâce, j'ai demandé à mon mari de ne plus amener entre nous les débris de sa promotion. De même, sur mon désir, nous avons changé de docteur : c'est un bon vieux médecin tout blanc, tout blanc, qui me soigne.
Que si, parfois, des échos mal asssoupis tentent de se réveiller dans mon cœur, — ou si devant mes yeux se jouent des silhouettes de militaires, ou certain profil de noble conquérant, je sais un moyen infaillible pour me ramener à la réalité et à la raison. Je cours à ma psyché; je m'y regarde attentivement; je compte mes premières rides, mes premiers cheveux blancs; et j'entends une voix mystérieuse qui me dit très bas :
— Prends garde ! Cette fois, c'est la fin de la fin... Après ce panier-ci, vendanges seront faites... Garde bien ton mari, — ton dernier amant!
e-^^^gr^^
Wagnérienne
Wagnérîenne
iMddame veuve Vuchârelier à madame d*Oissy
E suis convertie, ma chère. Wagner n'a pas, désormais, de disciple plus fervente que moi. J'adore ses contes de nourrice; j'adore la musique qu'il met dessus; je l'adore lui-même. Tout cela depuis vingt-quatre heures. Il a suffi pour opérer ma conversion d'un voyage à Rouen et d'une audition de Lohengrip L*histoire vaut la peine d'être écoutée.
Tu connais le petit Frédéric de Berge, qui passe pour me faire la cour. Souvent tu as essayé
de m'arracher des aveux. Je n'ai jamais voulu convenir que je fusse sa maîtresse, ce Un flirt innocent, » te disais-je. Eh bien, chère, je mentais. J'ai appartenu à Frédéric six mois juste après la mort de mon mari. On n'est pas plus correcte, n'est-ce pas? Maintenant, pourquoi t'ai-je caché l'événement, à toi, ma vieille amie, pour qui je n'eus jamais de secrets? Ne m'en veuille pas. Il y avait une raison à mon silence, une raison grave. Elle n'existe plus depuis Lohengrin, et tu vois que je ne tarde guère à me confesser...
Comment trouves- tu Frédéric? Moi, il me plaît. Il possède, extérieurement du moins, tout ce qui manquait à mon pauvre mari. Il est à peine plus âgé que moi, il est joli garçon, il est élégant, il est très « d'attaque » en amour. Lorsque je me rencontre avec lui au théâtre, je m'amuse à passer la revue des plastrons, dans les loges, et je me dis toujours : oc Décidément, c'est moi la mieux partagée... » Et puis, nos relations sont amusantes. Nous ne pouvons pas nous voir la nuit, bien entendu, parce que je demeure avec ma belle-mère, qui veille sévèrement
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sur l'honneur posthume de son fils. Nos rendezvous ont lieu de quatre à sept — chez Frédéric. Il habite un gentil rez-de-chaussée rue Chambiges; j'arrive en fiacre, j'entre avec des airs de mystère; je sors à la nuit tombée, lui parfois me donnant le bras... J'éprouve ainsi la sensation de faire quelque chose d'un peu défendu, qui ne me donne pas de remords, puisque je ne trahis personne, et qui, divulgué, pourrait se réparer tout de suite par un bon mariage. Car, je l'avoue, j'ai beaucoup pensé au mariage; et voilà pourquoi j'étais si discrète. Je me disais : a Frédéric n'est pas riche : — un poste d'attaché aux affaires étrangères qui ne lui vaut pas un sou, et environ huit mille de rente; — mais ma fortune suffira bien au ménage. Il est gentil, il est doux, il m'aime... et c'est ennuyeux d'être toute seule dans un grand lit. »
Oh! cette question du lit pour deux, où l'autre vient à manquer, c'est toute la psychologie des veuves, vois-tu! Certes, mon mari n'excitait pas outre mesure ma sensibilité, et le devoir conjugal, qu'il avait la discrétion d'exiger rarement, n'a jamais cessé d'être un devoir pour moi. Mais n'im-
porto : il était là; je me réchauffais à la chaleur de son corps de brave homme; j'avais conscience d'une tendresse, d'une protection toutes proches de moi; les quelques paroles que nous échangions le soir et le matin résumaient ou préparaient la journée dans un affectueux recueillement... Quand il n'a plus été là, le pauvre ami, j'ai souffert de mon isolement comme je souffrirais du froid, si, l'hiver, on m'ôtait mon édredon : une vraie peine physique se mêlait à mon chagrin de cœur. Puis, quand je suis devenue la maîtresse de Frédéric, l'agitation nerveuse de cette reprise d'amour m'a valu de longues insomnies où je pensais : « S'il était là, pourtant, près de moi, contre mon cœur, le cher aimé! Quelle douceur de dormir entre ses bras, de prolonger le baiser du soir jusqu'au baiser du matin! » Il me semblait que le sommeil à deux, avec lui, serait une caresse nouvelle, ignorée, la seule qu'il ne m'eût pas donnée encore.
Lui aussi trouvait longues ses nuits de célibataire, ou du moins, il me le disait. Non qu'il me parlât mariage : sa discrétion fut toujours parfaite. Mais il ne négligeait aucun moyen de
rendre plus difficile la séparation quotidienne. \ Il fallait vraiment de l'héroïsme pour quitter la rue Chambiges à l'heure du dîner... ce Restez, murmurait-il. N'êtes-vous pas libre?... Je vais faire porter à dîner ici... Après dîner nous irons faire un tour au Bois... Nous reviendrons nous coucher de bonne heure... Au moins nous pourrons causer un peu!... » Pouvoir causer, c'était son grand argument. De fait, j'en étais honteuse : nous employions nos entrevues à tout autre chose et nous n'avions jamais eu, en tête-à-tête, une conversation de quelque durée.
Aussi acceptai-je joyeusement la proposition que me fit l'autre jour Frédéric d'aller entendre Lohengrin à Rouen avec lui : « La pièce, vous comprenez, me dit-il, je ne m'en soucie guère... Mais nous partirons un matin pour revenir le lendemain seulement... Nous aurons donc vingtquatre heures de liberté... » C'était parfaitement calculé. J'usai de ton nom, ma chère Lucie, sans te prévenir. Je persuadai à ma belle-mère que je faisais le voyage avec toi. Comme elle te tient en haute estime, elle objecta peu de chose, et finalement, permit.
Nous quittâmes Paris samedi, par l'express du matin. Le temps, jusqu'à Rouen, passa vite : un j oli soleil, un peu pâle, souvent voilé de nuages, argentaitla campagne; nous lisions les journaux en face l'un de l'autre, en nous faisant le pied,comme des amoureux. Parfois, l'un de nous se penchait vers l'autre et lui murmurait à l'oreille cette confidence : ce Je t'aime! » Enfin deux heures adorables.
Le déjeuner à Rouen fut médiocre, mais assaisonné par la gaieté de notre escapade. Une chose me déplut : il me sembla que Frédéric cherchait à réaliser de légères économies dans la combinaison du menu. Un exemple. J'avais exprimé le désir bien naturel de manger du caneton, du fameux caneton local. Le maître d'hôtel fit observer qu'il fallait prendre le volatile entier : dix-huit francs. Immédiatement Frédéric, après m'avoir, pour la forme, consultée du regard, renonça au caneton... Je sais bien que ce n'est rien, et que d'ailleurs il n'est pas riche... Mais n'importe; je n'ai pas pu m'empêcher de penser à mon pauvre Duchâtelier, si généreux! En voilà un qui n'aurait pas renoncé au caneton !
On servait le café quand, tout d'un coup, le
temps se gâta, et des torrents de pluie commencèrent à tomber. Nous avions commandé un landau pour nous mener à Bon-Secours. Frédéric le décommanda (comme le caneton), et il me parut que ce n'était pas sans une joie secrète. Je mis cette joie au compte de la tendresse : effectivement, il était très tendre, il me pressait de remonter dans notre chambre. Je dus céder... (Ici, j'ouvre une parenthèse que je referme, si tu le permets, à Fins tant où Frédéric et moi, appuyés aux vitres de Thôtel d'Angleterre, nous regardons mélancoliquement la pluie tomber sur la Seine et sur ses quais.)
Frédéric. — C'est bien ennuyeux, cette pluie, n'est-ce pas, chère amie?
Moi, un peu énervée. — Oui, cher ami.
Frédéric. — Qu'est-ce que nous allons faire?
Moi. — Eh bien, mais... Causons... Vous vous plaignez toujours que nous n'avons pas le temps de causer... Je vous écoute.
Frédéric, /t^w*^. — Vous savez bien qu'il n'y a qu'à dire ce que vous dites là pour arrêter une conversation...
lAo\, gentille. — Allons, ne vous fâchez pas.
monsieur, on plaisante. (Je V embrasse dans le cou.,. Petite scène tendre.)
Frédéric, aprh un silence, timidement. — Je vais VOUS demander quelque chose, chère amie... Si cela vous ennuie, dites-le-moi.
Moi. — Parlez, cher.
Frédéric, avec explosion. — Voulez- vous faire un bésigue?...
... Javoue que je ne m'attendais pas à celle-là. Me faire venir de Paris à Rouen pour employer notre première après-midi de liberté à jouer au bésigue! J'ai été prise d'un fou rire nerveux qui a duré une bonne minute. Mais, au fond, j'avais plutôt envie de pleurer.
Frédéric n'a pas insisté... Nous avons traîné une heure en vague causerie. Ce garçon, qui n'est pas plus bête qu'un autre dans le monde, ne trouve pas trois phrases à mettre bout à bout dans le tête-à-tête... Le vide de notre entretien, en face de la pluie, devenait sinistre.
Tout à coup Frédéric s'est frappé le front. Il venait de se rappeler qu'il connaissait un conseiller à la préfecture.
WACNÉRIENNE 2J\
— Voulez-vous me permettre de l'inviter à dîner pour ce soir, chère amie?
— Si vous le désirez, mon ami.
— Je vais aller à la préfectuFe tout de suite, n'est-ce pas?... Sans cela je risquerais de ne plus trouver personne?...
— Comme il vous plaira.
Et il est parti! Et il m'a laissée seule dans cette chambre d'hôtel, jusqu'à l'heure du dîner! Ah! j'en ai fait des réflexions, pendant ces deux heures de solitude! Égoïste, avare, sans conversation : tel je voyais Frédéric... Je dois dire que depuis j'ai en partie révisé ces jugements... xMais c'est égal. Mon pauvre Duchâtelier ne se serait pas comporté ainsi; il ne m'eût pas abandonnée deux heures, même pour le préfet, lui!
... Nous avons dîné avec le conseiller, un boulevardier entré par mégarde dans l'administration, — très beau garçon, très spirituel, très gai. Comme c'était lui qui nous invitait (Frédéric avait accepté cela!), nous avons, cette fois, mangé le fameux caneton, bu du Champagne, etc.. Notre amphitryon s'est montré plein d'égards pour moi; il a été très aimable, très significan-
vement aimable... Moi, je l'avoue, bien aise de prendre ma revanche, j'ai peut-être accueilli ses avances avec un peu de coquetterie. Mais rien dans ce flirt innocent ne justifiait l'absurde scène de jalousie que Frédéric me fit quand nous remontâmes dans notre chambre prendre nos manteaux pour le théâtre... Une scène avec menaces, avec tapage, avec larmes!... C'était flatteur, au fond; je me suis dit, cependant, que jamais mon pauvre Duchâtelier...
La moitié de Lohengrin a passé durant cette dispute. Ce qui restait m'a suffi. L'électricité n'a pas encore ses entrées au théâtre des Arts; la chaleur y est horrible; et puis, moi, je ne suis pas, tu le sais, plus musicienne qu'il ne faut... Quant à Frédéric, il n'a pas tardé à s'endormir doucement, et les cuivres de la marche nuptiale ne l'ont même pas réveillé.
Nous avons regagné l'hôtel vers minuit, lui, boudant toujours, moi (c'est bizarre, n'est-ce pas?), assez surexcitée. J'ai compris qu'il fallait faire des avances, j'en ai fait. Frédéric a fini par sourire, par redevenir gentil; il eût certainement souhaité l'être jusqu'au bout; mais il paraît que
minuit n'est pas son heure. Il a dû me souhaiter le bonsoir et s'est endormi pour ne s'éveiller qu'à l'appel du garçon de l'hôtel, au grand jour. Nous avions tout juste le temps de nous habiller et de courir à la gare.
Le retour a été mélancolique. Nous sentions, l'un et l'autre, que notre voyage avait été un incident fâcheux dans l'histoire de notre amour...
Quand je me suis retrouvée chez ma bellemère, seule dans ma chambre, je me suis mise h sauter de joie comme une pensionnaire... Enfin, j'étais délivrée de Frédéric I Dire que j'avais rêvé un instant de l'épouser! Mais jamais, jamais de la vie ! Même comme amant je n'en voulais plus! Il pouvait m'attendre désormais, dans son rez-dechaussée, le lendemain et les autres jours...
Eh bien, ma chère, malgré tout, je suis retournée lundi rue Chambiges... Et Frédéric a été charmant... Et j'ai senti qu'il m'aimait vraiment le cher ami, et que moi aussi je l'aimais... Seulement, voilà : c'est un garçon pour rendez-vous d'après-midi, rien de plus. Il ne marche que deux heures et demie environ, comme certaines petites montres de style. Mon erreur fut de lui demander
vingt-quatre heures... que dis-je? toute une vie!
Sans Lohengrin, l'irréparable s'accomplissait. Au lieu d'être la mieux partagée des maîtresses, je devenais la plus malheureuse des femmes...
Comprends-tu maintenant que je sois wagnérienne?...
Expiation
Expiation
Sœur Louise-de-(5^arie à monsieur de Vauhert, lieutenant au i8^ chasseurs.
ETTE lettre, écrite de ma première cellule de religieuse (j'ai terminé mon noviciat aujourd'hui), où vous trouvera-t-elle, mon ami? Séparée du monde depuis un an, je ne sais pas où vous êtes : j'ai fermé mes oreilles à tout écho du dehors; j*ai vécu sans nouvelles de mon père, de mes sœurs, et de vous, mon cher Hector, que j'ai tant aimé! Maintenant, les voeux irrévocables sont prononcés. Je
puiserai dans ce nouvel état la force de vous écrire quelques lignes d'explication et d'adieu, qui vous sont dues... Je n'y mettrai pas d'autre adresse — n'en connaissant pas d'autre — que le numéro de votre régiment. Si Dieu le permet, elle vous parviendront.
Je vous ai bien aimé, Hector; je vous ai aimé, certes, plus passionnément et depuis plus longtemps que vous ne le croirez jamais. Vous rappelez-vous l'époque où nous étions deux enfants, jouant aux mêmes jeux chez vos parents ou chez les miens? Ils disaient de nous, en riant et sans l'espérer eux-mêmes : ce On en fera un gentil couple plus tard!...» Eh bien! ces mots que vous n'entendiez pas, vous, ou que vous compreniez à peine, moi, je les recueillais; ils pénétraient profondément mon esprit et ma sensibilité plus vifs de petite fille. Oui, dès lors, vous devîntes le pôle de mon cœur. Si vous ne vous êtes pas aperçu alors de ma tendresse soumise, de mon trouble heureux auprès de vous, c'est que vous m'avez mal regardée.
Nous grandissions, cependant. Nos jeux, communs naguère, se séparaient. Puis le collège
VOUS prit et moi le couvent. Éloigné de moi, Hector, avouez que vous ne m'avez guère donné de pensées? Moi, loin de vous, je ne pensais qu'à vous. Tout m'était une occasion d'orienter mon rêve vers votre souvenir. Si quelqu'une de uos aînées quittait le couvent pour se marier, je me disais : ce Un jour, moi aussi je partirai d'ici pour épouser Hector! » Chaque fois que revenait le mot ce amour » dans un cantique ou dans ces romans naïfs qu'on laisse entre nos mains, — je sentais mon cœur frémir délicieusement; car l'amour, cher, c'était vous pour moi, vous seul : le mot n'avait aucun sens hors de votre souvenir. Ah! combien de communions j'ai consommées en implorant cette grâce unique : ce Mon Dieu! faites que j'épouse Hector! » Vous épouser, pour moi, c'était seulement demeurer près de vous, liée à vous durant toute la vie!
Et des années passèrent ainsi, où nous nous revîmes peu : vous, toujours élégant et charmant, me semblait-il, sous votre petite casquette et votre dolman bleu d'élève des jésuites; moi, déformée par la croissance et fanée par la claustration, honteuse de me sentir, quand vous me je-
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tiez un regard, si laide, si gauche, si sottement timide... Comme vous commenciez votre seconde année de Saint-Cyr, je quittais le couvent et je faisais mon entrée dans le monde.
A présent que je ne suis plus qu'une pauvre religieuse, déchue de toute élégance et de toute vanité féminines, je peux bien le rappeler : cette entrée dans le monde fut un triomphe et un enivrement. Je ne me souviens pas d'avoir fixé mes yeux sur des yeux de femme sans y avoir lu l'admiration et la jalousie, — ni sur des yeux d'homme sans y avoir vu briller une flamme... J'étais fière, j'étais joyeuse de tous ces témoignages de ma beauté, — mais seulement à cause de vous, mon cher Hector, et parce qu'ils me rassuraient. Je pensais : ce Lorsque Hector me reverra, il me trouvera belle, et il m'aimera. » Devant Dieu, je vous jure que les succès du monde ne me donnèrent jamais d'autre joie.
L'hiver s'acheva, puis le printemps. Au mois de juillet, — quinze jours après votre sortie de Saint-Cyr, — vous vîntes au château de Brière, chez mon père, chez nous!
Ah ! mon aimé ! Dieu m'a donné la force de
rompre avec la vie, de renoncer à être votre femme, à être la mère d'enfants nés de vous : il ne m'a pas encore donné celle de haïr (comme je devrais haïr la source de mon péché) ces heures, ces jours qui suivirent notre réunion. Malgré moi, mon souvenir refait les étapes de ce pèlerinage de tendresse. Je revis l'instant où j'entrai, tremblante, dans le salon, où je vous reconnus, tout poudreux encore de la route, causant avec mon père. J'évoque votre surprise en m'apercevant, ce trouble de votre geste, de votre voix, de votre regard, qui me rassura, qui fit jaillir en moi ce cri de victoire : a II me trouve belle? Il va m'aimer! »... Je revois les douces journées qui vinrent après, où, pour ainsi dire, nous explorions nos âmes en des causeries indécises, tandis que nos yeux retrouvaient peu à peu nos traits d'enfants sous le masque mis par les années. Puis les premiers balbutiements d'aveux, ces mots inachevés où nos voix se mouraient, ces effleurements de nos doigts qui suffisaient à altérer le battement de nos cœurs... Hélas! je vous aimais trop! Parmi ces tendresses encore innocentes, je vous appartenais
déjà. Pouvais-je ne pas souhaiter ce qui vous rendrait le plus heureux? Pouvais-je imaginer que céder à un de vos désirs ne fût pas ce qu'il y avait de meilleur au monde? Ainsi nous étions sans arme Tun contre l'autre, — vous jeune, inexpérimenté, fou de désir; — moi ignorante, confiante, d'avance vaincue.
Ce qui devait arriver arriva. Qui fut coupable ? Vous, qui, impatient du souvenir de mes lèvres effleurées l'instant d'avant, vîntes, par cette nuit d'août, frapper à ma chambre close? Moi, qui vous ouvris la porte, rien que pour avoir entendu ces mots : « Louise! c'est moi!... » Ou bien cette nuit complice qui nous enveloppait, qui, par les fenêtres entr'ouvertes, nous envoyait les haleines du parc, le bruissement des feuilles, le gémissement des étangs, toutes ces voix de l'été dont chacune nous rappelait un mot de tendresse, une pression de nos mains, un baiser. Ah! certes, j'ai péché : mais pas plus à cette minute de délicieuse angoisse où vous m'avez possédée, que la veille, que les jours précédents, que depuis cette lointaine enfance, où, d'avance, je vous appartenais !
... Ce fut seulement lorsque, peureux du jour qui pâlissait les vitres, vous eûtes quitté ma chambre; lorsque je me retrouvai seule, — ce fut alors seulement que les écailles tombèrent de mes yeux et que je vis clair dans ma faute.
Je dis tout haut, passant ma main sur mon visage : — « Je suis sa maîtresse, sa maîtresse ! » Et ce mot grandit, luisit comme une torche, illumina toutes les choses que je ne savais pas avant, tous les mystères de Tamour humain que l'on cache aux jeunes filles. Oui, j'étais votre maîtresse, c'est-à-dire quelque chose de définitif, au delà de quoi je ne pouvais être rien de plus pour vous, quelque chose de contraire à ce que je rêvais d'être depuis mon enfance : votre femme. Il m'apparut nettement que je venais de briser mon rêve, de le rendre pour jamais irréalisable. « C'est fini, pensai-je. Maintenant je ne puis plus l'épouser. » Oh! comprenez-moi bien, Hector. Pas un instant je ne conçus de doute sur votre loyauté; j'étais certaine, je suis certaine encore que vous n'eussiez pas cherché à vous dérober à votre devoir et que vous-même m'eussiez dit : « Soyez ma femme! » Mais c'était cela jus-
tement qu'il ne fallait pas. Moi qui vous aimais, je n'avais jamais formé qu'un vœu : vous donner en moi la plus belle, la plus tendre et surtout la plus chaste des épouses. Et voilà que ce n'était plus possible, depuis que je m'étais livrée à vous. Je ne pouvais vous offrir qu'un corps défloré et qu'une âme défleurie, je ne pouvais être pour vous qu'une épouse moins pure que les autres!...
Je me rends ce témoignage que ma résolution fut immédiate et ferme : — « Je ne serai pas la femme d'Hector. » Restait un autre parti : j'en demande pardon à Dieu et à vous, je m'y suis arrêtée un instant : être votre maîtresse. Ce n'est ni ma conscience, ni la pensée du chagrin que je causerais aux miens, ni la peur de l'opinion du monde qui me retinrent : c'est encore une pensée qui allait à vous, la pensée qu'un jour, cher, vous auriez quelque mépris pour moi. J'étais bien sûre qu'à l'heure présente vous ne me condamniez pas, car vous m'aviez prise ignorante et désarmée; c'était à vous, je le savais, que vous adressiez maintenant des reproches. Mais, plus tard, — quand je vous aurais cédé une seconde fois, quand ce qui avait été une surprise serait de-
EXPIATION aSf
venu une habitude, un état de vie délibérément accepté par moi?...
Alors, par une suprême miséricorde, Dieu m'inspira, me fit voir la vérité claire comme ce jour qui, déjà haut, dorait les arbres du parc. Il fallait fuir; il fallait ne plus vous revoir; il fallait que la seule faute excusable, — la première, — demeurât pour toujours la seule.
Vous savez le reste, mon ami : ma fuite de Brière, à l'aube; ma séquestration volontaire au couvent; l'inutilité des efforts tentés auprès de moi pour me faire revenir sur ma décision...
... Une année entière a passé sur ces événements. Aujourd'hui, tout est fini, fini sans retour. Rien ne demeure de la Louisette d'autrefois : vous me verriez, que vous ne me reconnaîtriez plus, tant ces épreuves m'ont ravagée. Ma vie s'achèvera ici, paisiblement et tristement: je prierai Dieu qu'il vous donne bientôt la femme pure, aimante, belle, que j'avais rêvée d'être pour vous. C'est afin d'obtenir cette grâce que j'expie ici notre faute commune : car je vous aime toujours, mon adoré ! Je ne vous reproche rien ; vous n'avez pas été plus coupable que moi-
même... Lorsque vous penserez à moi, — plus tard, — près de votre jeune épouse et de vos enfants, je ne veux pas que vous ayez de remords... Ayez seulement un souvenir tendre pour celle qui vous a donné tout son être, cœur et corps ; qui n'a pas su se refuser à vous, parce qu'elle vous aimait trop, — et qui ne s'est pas cru le droit de devenir votre femme, encore parce qu'elle vous aimait trop !
Tablô
Table
Un Confesseur i
Au Cabaret 15
Grâce! 39
Dévouement . . , j9
Nouveau Printemps 51
Vingt-huit jours 65
Le Choix d'un Amant 77
Deux Innocentes 89
La Blaffue 10 j
Au Feu ! 115
Journal de Simone. . 125