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LE DERNIER AMANT

de rCcéanie m'étonne : en ce temps-là il me paraissait tout naturel, et je ne te demandais même pas d'explications... Le cher temps de folie! Moi, j'avais décidé dans ma sagesse que je ne me marierais jamais qu'avec un officier, et de cavalerie, encore !

Dieu sait si je songeais en ce moment-là à ce petit Le Coutelier, à peine plus âgé que moi, à peine émoulu de l'école des Ponts-et-Chaussées, l'air si timide, le geste si gauche! Quand papa me déclara, un soir, que c'était lui qui allait être mon mari, — je me mis à rire, puis à pleurer. Mon mari, ce gamin!... Moi qui ne regardais les hommes qu'à partir de trente-cinq ans, s'ils étaient civils, et du grade de capitaine, s'ils étaient militaires!... N'importe, je me résignai, comme toujours nous nous résignons au mariage, — pour le mariage, — pour la corbeille, la cérémonie, le voyage, les visites, les cartes avec zM. et cM^'X.,» Pauvres petites cruches I

Mon mari, avec un air extraordinairement jeune, était gentil garçon; il avait quelques rentes à lui, de sa mère ; de plus, c'était un ce sujet » d'avenir brillant, sorti troisième de s<^n cours^

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déjà bien placé aux Chemins de fer d'Orléans. Enfin, il m'adorait. Mais que veux-tu? Après notre mariage comme avant, il m'a été impossible de le prendre au sérieux; plus impossible après qu'avant. Le pauvre garçon avait rempli ses fonctions d'initiateur avec une maladresse si ingénue ! Je me suis laissé dire, depuis, qu'ils sont souvent comme ça, les premiers élèves des grandes écoles.

Tant pis pour eux : ils ont ainsi deux raisons pour être trompés par leurs femmes. L'autre raison est que, dans la vie, ils rencontrent et fréquentent forcément beaucoup d'officiers, qui ont été leurs camarades d'école, et qui les tutoient tout de suite.

A Bourges, où Alfred fut nommé inspecteur de la traction deux mois après ce mariage, r Arsenal et l'École de pyrotechnie m'ont perdue. Tous les deux jours, Alfred amenait à la maison quelque grand garçon à moustaches, à dolman reluisant et à sabre sonnant, en me disant :

— Ma chère Albertine, je te présente Un Tel, mon camarade de promotion (ou mon ancien, ou mon conscrit, cela variait), — un de nos plus brillants officiers d'artillerie.

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Et ils se tutoyaient à qui mieux mieux... Or, quand on tutoie si vite le mari, — on est naturellement enclin à tutoyer bientôt la femme...

Ce fut le temps de ma jeunesse vraiment folle, de vingt à vingt-huit ans. Tout ce temps-là, je ne puis pas dire que j'aie aimé. Je me suis laissé prendre par qui me plaisait, sans réflexion, sans calcul, indifférente à la profondeur des sentiments que j'inspirais comme à leur durée probable. Ai-je besoin d'ajouter qu'Alfred ne vit rien, continua à m'amener ses anciens, ses camarades, et ses conscrits, avec la même sérénité?... Ah! pendant ces huit années, je t'assure, l'Arsenal et 4'École de pyrotechnie ont été très appréciés par les armes spéciales! ^

J'avais donc tout près de trente ans, et j'avoue que je descendais une assez dangereuse pente, quand j'eus le bonheur de rencontrer Pierre Delavau, qui me fixa et me sauva. Pierre avait quarante ans, une beauté mâle d'Espagnol; médecin de province, il était célèbre dans les quatre ou cinq départements dont Bourges est la capitale. Il vint à la maison, mandé près de moi pouf des crises nerveuses que je commençais

à subir, trop fréquentes déjà; et tout de suite je l'aimai.

J'insiste sur ce tout de suite, » car la brusquerie de ce coup de passion fut inouïe. Et lui aussi m'aima. Pour la première fois, je me sentis l'objet d'un sentiment ardent, profond, exclusif; pour la première fois, je fus maîtrisée par une volonté plus haute que la mienne, — je fus dominée, délicieusement. Alfred eut beau me présenter désormais des échantillons de toutes les promotions de l'École Polytechnique, je n'y prêtai plus d'attention. Lui-même, ce pauvre Alfred, dont j'avais jusqu'alors toléré les tendresses, je dus l'éloigner de mon lit : Pierre l'exigea, et j'obéis bien volontiers. Pour justifier cette éviction, je simulai une affection indme qui obligeait aux plus grands ménagements. Pierre la décora d'un nom scientifique qu'il révéla à mon mari.

Et les années se succédèrent, les meilleures de ma vie, de pures années d'amour au cours desquelles ni la passion de Pierre ni la mienne n'eurent de défaillance. Ce fut le rachat de mes années d'avant, celles du désordre sentimental. Tout ce qui n'était pas mon amant m'importait

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peu : je lui fus d'une fidélité qui pourrait servir d exemple historique. Alfred connut-il son déshonneur? J'inclinerais à le penser, si le caractère élevé de mon mari ne démentait pas l'hypothèse d'une complaisance. Sans doute, il a deviné notre amour. Mais la maladie qu'il m'attribuait lui semblait une sauvegarde, — et d'ailleurs, son estime, son respect pour moi (il me l'a dit bien souvent) l'empêchaient de me croire capable d'une chute. Quoi qu'il en soit, s'il a vu, s'il a souffert, — il s'est résigné et s'est tu.

Le rêve finit aussi brusquement qu'il avait commencé.

Un matin (oh ! ce froid marin d'avril, comme je me le rappelle) une lettre de Paul m'annonça qu'il se mariait. Il épousait, à Paris, une jeune veuve de vingt-sept ans. Mais lui en avait cinquante, diras-tu? Il les avait, bien sonnés, et pourtant je te jure que c'était toujours le même beau cavalier, à tête de conquistador, qui avait subjugué mon cœur dix ans plus tôt : l'âge n'a pas de prise sur ces masques de parchemin.

Je passai tout un jour et toute une nuit dans un état d'hébétude qu'aucune pensée ne traversa : puis la fièvre me prit, et, durant des semaines, je fus, réellement, oc entre la vie et la mort ». Quand les sens me revinrent, j'aperçus à mon chevet mon mari, qui m'avait veillée, me dit-on, avec une sollicitude de mère. Cette sollicitude ne se démentit pas un instant pendant ma convalescence; et, quand mon corps et ma tête furent hors de péril, ce fut lui encore qui soigna ma pauvre âme meurtrie, qui la pansa par de douces paroles, par mille délicates tendresses... Moi, je pleurais, je pleurais sans cesse, sans vouloir même espérer qu'un jour je ne pleurerais plus : je réfugiais mon chagrin et ma faiblesse dans cette affection indulgente, toujours ouverte pour moi... Véritablement, sans Alfred, je n'aurais pas eu le courage de vivre.

... Le jour où je crus mes forces tout à fait revenues, j'osai tenter une épreuve qui, jusque-là, m'avait épouvantée. Appuyée sur le bras de mon mari, je marchai jusqu'à la grande psyché Louis XVI qui est au bout de ma chambre, et je m'y regardai... Ce n'était plus moi, ce que j'y

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