A SON PÈRE
Paris, 12 novembre 1831.
Ne vous fâchez pas, je vous en prie, mon bon père, si je prends si souvent la liberté de vous écrire ; mais il faut bien que je vous tienne au courant de mes affaires, et j'en ai une fort importante à vous communiquer.
Jeudi j'allai rendre une visite de politesse à M. Ampère, membre de l'Institut, que j'avais vu à Lyon avec M. Périsse. Après m'avoir fait un accueil très cordial, il m'adressa quelques questions sur ma situation à Paris , sur le prix de ma pension ; puis, se levant tout à coup, il me conduisit dans une chambre très agréable, occupée jusqu'à présent par son fils; et là : « Je vous offre, me dit-il.
la table et le logement chez moi au même prix que dans votre pension ; vos goûts et vos sentiments sont analogues aux miens, je serai bien aise d'avoir l'occasion de causer avec vous. Vous ferez connaissance avec mon fils, qui s'est beaucoup occupé de littérature allemande; sa bibliothèque sera à votre disposition. Vous faites maigre, nous aussi; ma sœur, ma fille et mon fils dînent avec moi; ce vous sera une société agréable : qu'en pensezvous? » J'ai répondu qu'un pareil arrangement m'agréerait fort et que j'allais écrire pour avoir votre avis...
Paris, 7 décembre 1831.
... Aujourd'hui je suis bien mieux, puisque me voici fixé depuis deux jours chez M. Ampère. Je suis installé dans une belle et bonne chambre planchéiée et boisée, ayant deux portes sur le jardin, une bibliothèque pleine de livres allemands, italiens, voire même suédois et espagnols dont je n'use guère, et quelques bons ouvrages de littérature française en petit nombre. C'est la bibliothèque de M. Ampère fils. J'ai un bon poêle de faïence où je ne fais que peu de feu par économie; une cheminée en marbre ornée d'une amphore antique, mais vide depuis bien des siècles de ce bon falerne mousseux dont parle mon ami Horace.
Je vous envoie le plan géométrique de ma chambre. Elle est chaude, claire et gaie.
Vous allez peut-être vous moquer de moi; cepen-
dant je parie que ce gribouillage amusera maman : elle se figurera me voir assis devant ma table, me couchant dans mon lit, allant de ma table à mon bûcher et du bûcher au poêle.
On déjeune à dix heures, on dîne à cinq heures et demie tous ensemble, M. Ampère, sa fille et sa sœur. M. Ampère est causeur, sa conversation est amusante et fort instructive; j'ai déjà appris bien des choses depuis que je suis auprès de lui. Sa fille parle assez bien et prend part à ce que Ton dit. M. Ampère m'a paru très caressant pour elle, mais il l'entretient habituellement de science. Doué d'une mémoire prodigieuse pour tout ce qui est scientifique dans quelque ordre de connaissances que ce soit, il est oublieux pour toute affaire de ménage. Il a appris le latin tout seul. Il ne fait de vers latins que depuis deux ans et les fait très bien. Il possède l'histoire à merveille, et lit avec autant de plaisir une dissertation sur les hiéroglyphes qu'un recueil d'expériences de physique et d'histoire naturelle. Tout cela chez lui est instinctif. Les découvertes qui l'ont porté au rang où il est aujourd'hui lui sont venues, dit -il, tout à coup, sans savoir comment. Il termine en ce moment un grand projet d'encyclopédie.
Eh bien, voilà l'homme excellent chez lequel je me trouve installé : n'en êtes-vous pas bien aise, mon bon père? J'oubliais de vous dire qu'un ton parfait de politesse règne dans la maison. J'oubliais aussi de vous donner mon adresse : rue des Fossés- Saint- Victor, n« 19.
Je ne suis point encore retourné chez M. de Ghaleaubriand, j'attends la lettre de M. de Bonnevie \ qui me fournira une nouvelle raison de m'y présenter. J'avais vu M. de la Mennais la veille de son départ pour Rome, j'ai beaucoup causé avec lui. Tous ces savants de Paris sont pleins d'affabilité.
J'ai entendu le cours de M. Lherminier, l'un des plus célèbres professeurs du Collège de France. Savant homme et fort éloquent, mais très maladroit de geste et d'éloculion. Il professe un cours de législations comparées.
J'ai vu hier M. Serullas; c'est un excellent homme, mais doué au plus haut degré de la distraction scientifique. Je l'ai trouvé occupé à des manipulations chimiques, qu'il s'est bien gardé d'interrompre tout en m'accueillant fort bien et en me régalant de temps en temps, comme il le disait luimême, de l'inflammation de quelques fragments de potassium. Mais il n'était point en veine, et son expérience n'a point réussi; il m'a emmené dans son cabinet, m'a beaucoup parlé de vous, mon père,
1 M. l'abbé de Bonnevie, chanoine de Lyon, avait suivi le cardinal Fesch à Rome comme chapelain de l'ambassade française, et avait beaucoup connu M. de Chateaubriand. « C'était, dit le Père Lacordaire, un homme de ce grand air sacerdotal que j'ai vu à plusieurs membres de l'ancien clergé français et qui annonçait tout ensemble la distinction de la nature et l'élévation de la grâce. Il aimait les jeunes gens, il les accueillait bien, et la mémoire de son cœur lui a survécu plus que ses sermons. » On a cependant conservé le souvenir de son goût pour les périphrases. Un jour qu'il prêchait dans la cathédrale de Saint-Jean, un chien étant entré, il interpella le suisse en ces termes : « Enfant de l'Helvétie, chassez hors du temple cet importun symbole de la fidélité. »
auquel il paraît fort attaché, et m'a cfTert ses services ^
Cet homme est très vif, il vous ressemble en ce point; mais il est tout absorbé dans son affaire et ne connaît aue sa chimie.
C'est singulier comme tout le monde est instruit ici. Yous voyez qu'aujourd'hui je suis optimiste; dans ma dernière lettre, le souci m'avait rendu pessimiste, et tout me paraissait mal. Maintenant que les affaires de Lyon sont calmes, que j'ai une société, une chambre à ma fantaisie, et devant moi l'espérance d'avoir des livres, du feu et de l'argent, que me manque- 1- il? Vous, mon bon père, vous et toute ma famille ; oh ! voilà ce qui me manque et que je brûle de revoir. Gomme il fera bon nous embrasser dans huit mois d'ici ! Pendant que j'écris, minuit approche, je ne saurai bientôt plus si c'est le bonjour ou le bonsoir qu'il vous faut dire. Que voulez -vous! quand le cœur et la main sont en train, comment les arrêter?
Adieu, mon père.
La maison où la Providence avait conduit Ozanam avait été achetée en 1818, par M. Ampère. Le 18 mai, il écrivait à M. Bredin : « Gomment se fait - il , cher ami , que je sois depuis une douzaine de jours propriétaire d'une maison à Paris et que je ne t'en aie encore rien écrit? Elle est située entre l'École Polytechnique et le Jardin du roi, rue des Fos-
1 Charles Serullas, membre de Tlnstitut, professeur de chimie à l'hôpital du Val-de-Grâce, connu par de célèbres découvertes de chimie.
s ''S-Saint- Victor , n» 19. Cette rue est large, claire, toujours propre, mais en pente assez rapide, en sorte que les voitures ne peuvent y monter quand il gèle. La maison est d'origine patrimoniale, bâtie très solidement en pierre de taille... J'aurai un jardin avec six tilleuls, trois pruniers, quelques espaliers de vigne. Ce terrain est plus haut que la cour, et au niveau de l'entresol, par un petit escalier de bois, bien commode, je réunirai une des pièces de l'entre -sol au premier étage, où je logerai. Cette chambre isolée, domiant sous les tilleuls du jardin, sera une habitation charmante, que je destine à Jean- Jacques. La pareille au-dessus, tout aussi agréable, sera celle de ma sœur et d'Albine. »
M. Arago a complété cette description par ses souvenirs : « Peu de temps après avoir reçu son nouvel hôte, cette maison si modeste devenait tout à coup célèbre. Des visiteurs, accourus de tous les points de l'Europe, s'y donnaient rendez-vous, l'estimant d'un prix supérieur aux plus fastueux palais de la capitale ; c'est là qu'Ampère a réalisé son immortelle découverte ; c'est dans cette petite chambre du premier étage, ombragée de six tilleuls, qu'il avait installé sa fameuse Table, et les plus grandes illustrations scientifiques du monde entier gravirent avec émotion les marches de l'escalier en bois, bien commode, conduisant au premier étage.
« C'est en effet dans cette chambre que les savants, surpris, étonnéi, souvent incréduies, accouraient à l'envi pour voir par eux-mêmes l'instrument de la découverte, et pour demander à l'inventeur de répéter une fois de plus devant eux ces admirables expériences. »
Le séjour d'Ozanam chez M. Ampère fut un bienfait inestimable : il dura deux ans, pendant les voyages de Jean- Jacques Ampère, dont il occupait la chambre. Ce séjour contribua singulièrement à agrandir les horizons de son esprit et aussi à fortifier sa foi. André-Marie Ampère était chrétien fervent. Plus d'une fois Ozanam le vit dans un coim retiré de Saint -Etienne -du -Mont, humblement agenouillé sur le pavé et comme abimé dans une ardente prière.
Bientôt il s'établit une grande intimité entre le savant illustre et le jeune étudiant, qui avait alors dix -huit ans. Il conversait volontiers avec lui, le prenait dans son cabinet, lui exposait sa philosophie et le faisait même travailler à sa classification des sciences et à ses vers latins. Ces conversations
se terminaient presque toujours par un retour vers Dieu, auteur de toutes choses. Alors Ampère prenait sa large tête dans ses mains et s'écriait : « Que Dieu est grand! Ozanam, que Dieu est grand ! et que nous ne savons rien ! »
Il reste dans les papiers d'Ozanam de grands tableaux, où il a écrit au revers : « Ces tableaux ont été remplis en partie par M. Ampère (le père), en partie par moi sous sa dictée. Ils me sont précieux comme un souvenir du temps que j'ai passé près de ce grand homme. »
Voici en quels termes affectueux et pressants André-Marie Ampère conviait son jeune ami à venir travailler avec lui :