‹ Lettres de Frédéric Ozanam, 1831-1853. --Chapitre 9 sur 44 · FRÉDÉRIC OZANAM A SA MÈRE · texte numérisé non relu

FRÉDÉRIC OZANAM A SA MÈRE

Paris, 7 novembre 1831.

Vous me permettez bien, ma bonne mère, de vous faire payer une somme de quatorze sous pour vous faire savoir des nouvelles de ce pauvre Frédéric que vous et moi connaissons si bien et qui ne se croit pas oublié à Lyon, bien qu'une distance de cent lieues l'en sépare.

Ma gaieté passagère a totalement fait naufrage. A présent que me voilà seul, sans distraction, sans consolation extérieure, ie commence à sentir toute la tristesse, tout le vide de ma position. Moi, si habitué aux causeries familières, qui trouvais tant de plaisir et de douceur à revoir chaque jour réunis autour de moi tous ceux qui me sont chers , qui

avais tant besoin de conseils et d'encouragements, me voilà jeté sans appui, sans point de ralliement dans celte capitale de l'égoïsme, dans ce tourbillon des passions et des erreurs humaines. Qui se met en peine de moi? Les jeunes gens de ma connaissance sont trop éloignés de mon domicile pour que je les puisse voir souvent. Je n'ai pour épancher mon âme que vous, ma mère, que vous et le bon Dieu... Mais ces deux-là en valent bien d'autres! J'ai mille choses à vous dire; mais par où commencer? Vous dirai -je ce que j'ai vu? Non; vous désirez savoir tout d'abord où et comment je me trouve Le voici : je suis établi depuis samedi soir dans ma pension, dans ma petite chambre au midi, sur les jardins, fort près du Jardin des Plantes. — « Tu tu trouves donc bien? » allez-vous dire. Pas du tout, je suis fort mécontent, et mes griefs sont nombreux. Je suis éloigné de l'École de droit, des cabinets de lecture, du centre des études et de mes camarades de Lyon; puis ma maîtresse d'hôtel a l'air d'une rusée commère; ses paroles et ses manières m'ont fait présumer qu'elle est fort affectionnée pour la bourse des jeunes gens. Enfin, et c'est ma grande raison, la compagnie n'y est point bonne. Il y a des dames et des demoiselles, aussi pensionnaires, qui mangent à table avec nous, tiennent le haut de la conversation et dont les discours et la tournure sont extrêmement communs; de ma chambre je les entends pousser de gros éclats de rire, car il faut que vous sachiez qu'il est d'usage ici de se réunir le soir pour jouer aux cartes, et l'on me presse de prendre

part à ces jeux. Vous pensez bien comme j'ai refusé. Ces gens-là ne sont ni chrétiens ni turcs, je suis le seul qui fasse maigre, et par là même exposé à mille quolibets. Il est fort désagréable de se trouver en pareille société. Vous me direz ce que vous en pensez et ce qu'en pense mon père, et si vous jugez que je prenne d'autres arrangements.

Je commence à connaître un peu Paris, malgré la pluie qui est continuelle. J'ai vu le Panthéon, singulier monument, temple païen, au milieu d'une ville dont tous les habitants sont chrétiens ou athées, coupole magnifique, veuve de la croix qui la couronnait si bien, superbe façade dont la couleur sombre indique une origine bien antérieure à son extravagante destination. Que signifie, en effet, un tombeau sans croix, une sépulture sans pensée religieuse qui y préside? Si la mort n'est qu'un phénomène matériel qui ne laisse après lui aucune espérance, que veulent dire ces honneurs rendus à des os desséchés et à une chair qui tombe en pourriture? Le culte du Panthéon est une véritable comédie, comme celui de la Raison et de la Liberté. Mais le peuple a besoin d'une religion, et, quand on lui a ôté celle de l'Evangile, force est bien de lui en fabriquer une autre, fût-ce au prix de la folie et de la bêtise.

J'ai été amplement dédommagé de ces tristes réflexions parla beauté de l'église Saint-Étienne-du- Mont, ma paroisse, la pompe des cérémonies et la magnificence du chant des orgues. Un frémissement général agitait tous mes nerfs en entendant retentir

SOUS la voûte gothique cet instrument aux mille voix, qui toutes s'unissent pour glorifier le Seigneur et chanter ses louanges, comme disait David, sur la harpe et sur la cithare, sur la flûte et les trompettes. Que la puissance de la musique est grande et que le catholicisme qui l'inspira est sublime et beau ! Je n'ai jamais rien éprouvé de pareil.

YI

A. M. ERNEST FALGONNET

Paris, 10 novembre 1831. ♦

Mon cher Falconnet,

Maman me dit qu'en entendant lire ma lettre, tu te comparais à un frère qui entend lire une lettre de son frère. Voilà une comparaison qui part du cœur et qui m'a bien touché, je t'assure. Oui, mon ami, nous sommes frères^, frères de foi et d'études, frères d'âge et de projets, destinés à parcourir la même carrière ; nos deux vies seront sœurs, elles marcheront ensemble se tenant compagnie Tune à l'autre et tendant vers le même but. Fils d'un même sang, une même pensée remue nos jeunes âmes, nos regards se portent vers un même avenir. N'as-tu pas épanché en moi tes sentiments, tes joies et tes douleurs? et moi, ne t'ai-je pas révélé mes plaisirs, mes tristesses, mes espérances? Oui, Dieu nous fit frères,

il mit en nous la sainte fraternité de l'esprit, il l'a bénie, il en a fait la condition de nos destinées, qui seront belles peut-être.

Ne dis donc pas que je t'oublie. Moi, j'oublierais ce bon Ernest, ce cousin, cet ami de mon cœur, avec lequel j'ai passé des heures si douces, des journées si pleines ! Oh ! ne le crois pas : bien souvent tu es présent à mon esprit ; bien souvent, en causant avec Henry Pessonneaux, avec nos amis lyonnais, ton nom se mêle à nos discours, nous faisons mémoire de toi.

Puisque tu me demandes mon avis sur tes idées, je t'avoue que je crois qu'il y a confusion de ta part sur un point. Je vois une grande différence entre l'école patriarcale et l'époque théosophique. Chez le patriarche il y a foi; héritier de la croyance pure et sans mélange, il adore le Dieu esprit, il est monothéiste; son culte est aussi peu compliqué que sa religion. Les sacrifices humains lui sont inconnus. Le patriarche représente la société tout entière à laquelle il préside. Mais vient un âge où les hommes plus nombreux ont aussi plus de besoins, où les peuples se forment, où les conditions se dessinent, se limitent, où chacun prend état. Alors, préoccupés par l'exercice de leurs fonctions spéciales , renfermés dans les bornes de leurs travaux, les hommes laissent le soin de prier et d'enseigner à ceux que leur génie appelle plus spécialement à cette fonction, le sacerdoce s'élève : de domestique il devient public; ii devient à son tour un état, une profession, quelquefois une caste.

28 LETTRES DE FRÉDÉRIC OZAxNAM

A cet instant la religion cesse de pénétrer dans les familles et de s'asseoir au foyer, elle s'enferme dans les temples; elle ne s'exprime plus comme une instruction familière par la bouche du père, elle est enseignée par initiation, elle parle par la voix des pontifes. Le patriarche, occupé du soin de sa maison et de la nourriture de ses fils, priait dans la simplicité du cœur, sans avoir le loisir de méditer la doctrine. Mais le prêtre, seul avec ses pensées, attaché par devoir à l'enseignement théologique, sans autre soin, sans autre inquiétude, pourrat-il s'abstenir de méditer, de contempler ce qui est devenu l'objet de sa vie tout entière? Puis l'imagination et la raison s'emparant tour à tour du dogme pour le commenter et l'embellir, pour l'approfondir, ou même pour le déguiser aux yeux vulgaires, ne finiront-elles pas par élever à frais communs l'immense édifice de la mythologie? Ceci s'applique à toutes les castes, à tous les collèges de prêlres : Druides, Shamanéens, Brahmes, Scaldes, Sibylles, initiateurs de toutes les contrées, de Samothrace, de l'Egypte et de la Grèce. En Israël, c'est la tribu de Lévi, dépositaire des traditions à partir de Moïse; Moïse et Aaron, prêtres et législateurs, succèdent à l'époque patriarcale d'Abraham et de Jacob, à l'instant où les Hébreux devenaient peuple.

Ainsi le patriarche, c'est l'homme primitif, c'est l'homme qui croit. Il y a synthèse dans sa pensée. Le théosophe, sagesse, science, c'est l'homme de la seconde époque, celui qui réfléchit, c'est l'homme de l'analyse qui isole les faces diverses de la réalité.

les assimile à son imagination, à tort le plus souvent, à raison quelquefois.

Voilà une dissertation bien longue : tu en feras ce qu'il te plaira et tu me diras ce que tu en penses. J'attends avec impatience ton manuscrit, et je l'annoterai avec sévérité. MM. de Chateaubriand et Ballanche m'ont bien accueilli. M. Ballanche m'a dit dans la conversation : « Toute religion renferme nécessairement une théologie, une psychologie et une cosmologie. » N'est-ce point là ce que nous disions un jour ensemble? N'est-ce point là cette triade mystérieuse dans laquelle toute science vient se résoudre? N'est-ce point là la métaphysique transcendantale dans laquelle viennent se résumer toutes les connaissances humaines? Et n'estce pas une manière d'entendre l'apôtre saint Paul, quand il énonce que toute science est renfermée dans la science de Jésus crucifié?

Je t'engage à soumettre toutes ces idées pêlemêle avec les tiennes à M. Noirot et à me rapporter son avis. Vois-le souvent, présente-lui mes respects et assure -le que je vais prochainement l'importuner de mes lettres.

Je verrai M. de Montalembert, et peut-être M. de la Mennais, demain ou après-demain, avant leur départ pour Rome^

* M. de la Mennais demeurait alors rue de Vaugirard , 98. Il avait suspendu, le 15 septembre, la publication de V Avenir, et le 31 décembre 1831 il arrivait à Rome, accompagné de l'abbé Lacordaire et du jeune comte de Montalembert. Ozanam ne devait parler à M. de la Mennais qu'une fois , et n'en avait pas gardé un souvenir sympathique.

Jusqu'ici Paris ne m'a point enchanté ; j'ai pourtant beaucoup vu. Je n'ai point de grandes facilités pour travailler, vu mon inexpérience, mon ignorance des ressources et l'état provisoire où je me trouve. J'espère parvenir à fonder la réunion dont je t'avais parlé, fai déjà des données pour cela ; Pessonneaux partage nos projets et me tient volontiers compagnie. Adieu, mon bon ami, que Dieu bénisse nos efforts !

Page 1