A M. DE LA NOUE
Lyon , 24 novembre 1835.
Mon cher ami,
Votre petite visite épistolaire m'a été bien douce. Votre souvenir est un des plus chers souvenirs qui m'accompagnent chaque année au départ et qui ne me quittent point pendant mes longues vacances. C'est bien aimable de votre part, élégant Parisien, gracieux poète, de venir ainsi frapper à la porte d'un lourd provincial, de vous risquer à travers la brumeuse atmosphère et les rues boueuses de notre cité commerçante. Il faut, pour une si généreuse démarche, qu'il y ait en vous autre chose que la politesse du monde, autre chose que la poésie, il faut qu'il y ait de la charité. Je vous en garde une sincère reconnaissance.
Après les remerciements, les excuses. Vous avez dû vous plaindre de ma lenteur à vous répondre. Si vous voyez du Lac ou Lallier, ils vous en auront dit la cause. Au moment où je reçus votre charmante épître, j'étais enfoncé dans les profondeurs du moyen âge; j'achevais celte Vie de saint Thomas de Gantorbéry que j'avais tant promise et tant fait attendre. Avant- hier seulement j'ai terminé ce travail, et à l'heure qu'il est, mon saint court la poste se rendant à Paris pour passer par les mains des
imprimeurs de la place Sorbonne. Or, mon cher ami, quelque respect que je professe pour vous, j'ai cru devoir en finir avec un personnage aussi grave que saint Thomas avant de m'occuper de vos propositions. Maintenant je vous donne audience et suis tout à vous.
Vous venez donc m'annoncer que vous avez bien voulu accepter pour moi un titre, et vous me demandez ma ratification. En même temps vous m*apprenez la fondation d'une société dont le but est de glorifier la religion par les arts, et de régénérer les arts par la religion. Voici bientôt cinq ans qu'une pareille idée s'est emparée de moi et ne m'a point quitté, La puissance d'association est grande, car c'est une puissance d'amour. Au siècle passé une réunion d'hommes jura d'écraser V infâme y et ils conduisirent le christianisme jusqu'aux portes du tombeau : jusqu'aux portes seulement, car depuis que Notre -Seigneur est sorti du sépulcre, il n'y peut plus rentrer. En même temps ils avilirent la philosophie, l'éloquence, la poésie et tous les arts; car ils leur mirent de la boue dans les mains pour la faire jeter sur le christianisme, et leurs mains ont gardé trace de cette souillure. Il me paraît qu'à notre époque une alliance d'hommes chrétiens pourrait travailler avec succès à la réhabilitation de toutes ces choses saintes déshonorées. Ce but serait rempli par la fondation d'une société qui embrasserait dans un triple cadre : les artistes , et dans ce nombre je comprends tous ceux qui aiment les arts; les gens de lettres, et sous ce titre je réunis tous
ceux qui, par goût ou par état, s'occupent d'études religieuses, philosophiques, historiques, littéraires; elles savants, et je rassemble dans cette catégorie tous ceux qui se livrent à l'investigation de la nature. Une société pareille aurait pour but général de développer Fintelligence humaine sous les auspices et pour la gloire du christianisme, et pour buts spéciaux : |o de réunir tous les croyants qui s'occupent d'arts, de lettres, de sciences dans une encourageante fraternité ; 2° de procurer par des fondations de prix ou par d'autres moyens la composition d'un grand nombre d'ouvrages beaux et religieux; 30 de soutenir les jeunes artistes, littérateurs et savants en leur fournissant les moyens de cultiver les talents que Dieu leur a départis , et de les empêcher ainsi de se précipiter dans de fausses routes; 4^ d'assister ceux qui tombent dans la misère ou l'affliction, afin qu'on ne voie plus des Gamoëns, des Gilbert mourir à l'hôpital; afin de sauver du suicide quelque nouveau Chatterton ou quelque nouveau Léopold Robert; 5^ d'exercer un prosélytisme actif sur toutes les âmes qui se présentent jeunes et bonnes dans la carrière et d'attirer ainsi sous l'étendard catholique l'élite intellectuelle; 6** enfin quand une législature plus large le permettra, établir des collèges, des académies, des universités catholiques. — Mais, quelque beaux que ces rêves aient été, je n'ai jamais eu la prétention de les réaliser moi-même et j'ai toujours espéré que Dieu se chargerait de faire l'œuvre, pourvu qu'on y aidât. Je crois fermement que les
institutions solides ne sont point celles que l'homme fait à sa guise, de propos délibéré, avec les éléments de sa création; mais celles qui se font toutes seules avec des éléments qui existent déjà. Ainsi, quand j'ai vu se former nos petites sociétés d'histoire, de droit, et notre petite société de charité, je me suis réjoui, espérant que de cet humble noyau sortirait peut-être un jour un grand arbre. Je me réjouis également de la nouvelle que vous m'annoncez, et la formation d'une association religieuse pour les arts m'est le garant d'une association semblable pour les lettres et pour les sciences.
Je concevrais des espérances encore plus grandes si je voyais à la tête de cette institution un homme très capable. Mais qu'importe? Dieu se sert souvent d'instruments faibles et fragiles pour exécuter de grandes choses. Il faut être appelé à une mission providentielle, et alors les talents et les défauts disparaissent pour faire place à l'inspiration qui guide. Mais, d'vm autre côté, s'il y a eu présomption, si l'on est venu sans être appelé, si par sa faute l'œuvre manquait, ce serait un grand malheur. Une œuvre manquée est souvent discréditée pour toujours ; il est plus facile de bâtir sur un terrain neuf que sur des ruines.
Je crois donc qu'il faut réfléchir mûrement et voir si l'œuvre naissante a des garanties de durée et de succès. Il faut voir surtout si elle se propose un but pratique. Car il ne suffit pas de réunir un certain nombre de noms et de dresser un tableau divisé en six sections. Ce n'est même point assez de fonder un journal : il y a tant de journaux et ils
vivent si peu! Y aura-t-il des réunions entre les membres, des conférences, quelque lien de charité? Sera-ce une 'association simplement religieuse dans le sens le plus étendu, ou positivement chrétienne, orthodoxe? Soyons sûrs, mon cher ami, que l'orthodoxie est le nerf, la force de la religion , et que sans cette condition vitale toute association catholique est impuissante. Il est doux de rêver; mais quand on rêve on dort, et quand on dort on n'agit point. Pour agir, il faut voir d'un œil imperturbable, d'une conviction assurée, le but sacré vers lequel on marche.
Voilà des généralités : maintenant parlons de moi, puisque c'est de moi qu'il s'agit dans votre bonne lettre. Je pars dans huit jours pour Paris. Cette année sera la dernière de mon séjour, et mon temps sera pris tout entier par les épreuves que j'aurai à subir pour prendre les grades de docteur en droit et de docteur es lettres. J'ai calculé d'avance que, pour remplir mes plans, il faudra un travail opiniâtre et de longues veilles : il ne me restera donc guère de loisir pour satisfaire aux obligations de la société dont vous me parlez, encore bien moins pour y remplir une charge de vice -président. Il n'y a rien de si triste que d'être membre mort. Ensuite, dans sept ou huit mois, je repartirai pour ma province, dont peut-être je ne sortirai plus. Dès lors à quoi vous serai -je bon? Enfin, j'aime beaucoup les arts, mais je les connais bien peu : à peine suis -je initié à ces études difficiles désignées sous le nom d'esthétique.
En somme, mon cher ami, vous avez trop bien présumé de moi en acceptant en mon nom la dignité dont vous me parlez. Il faut vous dédire. Vous avez agi sans mandat; savez- vous que moi, avocat, je pourrais vous faire un mauvais procès? Quand je serai à Paris, nous causerons de cela; et, si je ne suis pas trop occupé, j'accepterai volontiers le titre de simple membre, pour avoir dans les réunions de cette société un point de contact de plus avec vous.
Mais, dites-moi, pourquoi cette retraite à Auteuil et dans la rue de Boileau? Serait-ce un symbole de retour à la vie classique? Étes-vous allé chercher des inspirations dans les jardins du ci-devant législateur du Parnasse? Ou bien avez-vous résolu de vous séparer de vos amis et de les éloigner de votre porte par la longueur des distances? Pour moi, je suis très casanier, surtout pendant Thiver, et je ne sais trop comment je pourrai aller vous voir si vous ne m'envoyez votre Pégase, ou si le génie de l'amitié ne me porte légèrement sur ses ailes jusqu'au seuil de votre Ermitage. Allons, je compte sur le génie de l'amitié, et je pense que cet hiver nous ne vivrons pas étrangers l'un pour l'autre. Vous êtes si bon, que je ne doute pas de votre affection pour moi, et vous êtes si aimable, que vous ne pouvez douter de celle que j'ai et que j'aurai toujours pour vous.
Adieu, souvenez -vous de moi dans vos pensées, dans vos rêveries et dans vos prières.
A M. DUFIEUX
Paris , 8 février 1836.
J'ai reçu, il y a peu de jours, votre bonne lettre et je vous en remercie de grand cœur. Ces quelques lignes, tracées par une main amie, viennent si bien renouer la chaîne entre deux âmes que la distance des lieux a séparées ! Quand deux hommes cheminent ensemble, c'est assez leur coutume de marcher du même pas : ils partent en même temps du pied gauche, et, pendant un certain temps, ils gardent d'une façon instinctive ce mouvement égal ; cependant, peu à peu, l'un se ralentit ou bien l'autre se presse; et alors il faut que d'un regard ils se remettent en harmonie et que de nouveau ils régularisent leur marche. Il en est ainsi de deux âmes sœurs qui s'avancent ensemble dans le chemin de la vie ; il faut que de temps à autre une parole , un regard échangé harmonise leurs mouvements et rétabhsse leur concert. Surtout si de ces deux l'une est moins forte et plus facile à décourager, plus impatiente des aspérités de la route, elle a besoin d'un appui charitable, et tel est celui que je trouve, mon cher ami, dans votre correspondance. Que je voudrais pouvoir m'en montrer digne en vous écrivant, comme vous le demandez, fréquemment
et longuement. Mais je suis écrasé sous le fardeau de mes devoirs de cette année, je désespère presque de pouvoir accomplir la tâche que je me suis prescrite; le temps s'échappe et me trahit, il ne m'en reste point assez pour satisfaire à la fois aux devoirs de l'étude et aux devoirs de l'amitié.
Si j'avais une volonté énergique, elle parviendrait aisément à marquer les heures et les jours en laissant à chaque occupation sa place naturelle, à faire se succéder les travaux et les jouissances; je trouverais une place pour l'étude et une place pour le plaisir. Mais bien des fois je vous l'ai dit, mes résolutions les meilleures sont toujours restées inaccomplies, jamais je n'ai pu réahser celte économie du temps si nécessaire pour un bon emploi de notre vie passagère. Aujourd'hui je trace une règle, demain je vais l'enfreindre. Je travaille par élans, par efforts, en réunissant toutes mes forces sur un seul point. Je ne sais point agir avec méthode, avec calme, mener de front deux ou plusieurs études; et c'est surtout là ce qui me désole.
Autrefois je me berçais de l'idée consolante que ma vie se pourrait diviser en deux parts : l'une pour l'action, l'autre pour l'étude; l'une pour le tumulte des affaires, l'autre pour la paisible culture des lettres; et maintenant je me vois fatalement poussé dans la douloureuse alternative d'abandonner l'un ou l'autre de ces deux avenirs que j'avais pensé pouvoir joindre. Ma pauvre tête n'est pas
assez vaste pour qu'une pensée y loge sans expulser toute pensée rivale. Voici environ un mois que j'ai travaillé quelque peu, soit à un examen de droit, soit à ma thèse de littérature que je prépare, et cependant pour avoir voulu me partager de la sorte j'ai fait très peu de chose.
Jamais les letîres ne pourront m'être un délassement : vous avez vu par vos yeux ce qu'il m'en coûte pour écrire. Et cependant, soit amour propre, soit tout autre motif, je ne puis me résoudre à dire un éternel adieu à ces amies si sévères, qui me font payer si cher leur familiarité. D'un autre côté, je considère que si j'eusse consacré à l'étude exclusive du droit les facultés que Dieu m'a données, et les cinq années de séjour à Paris que m'ont données mes parents, j'aurais pu acquérir au barreau un rang que maintenant je ne puis espérer d'atteindre. Toutes ces réflexions m'agitent et me tourmentent, et la prochaine nécessité où je vais me trouver de prendre une position définitive m'accable. J'ai peur de causer bien des peines à mes chers parents, et cependant vous savez s'ils méritent d'être aimés. Ici bien des gens qui me veulent du bien semblent par leurs suggestions vouloir redoubler mes agitations et mes ennuis. Il est certain que je quitte Paris pour toujours dans cinq ou six mois. Mais que ferai -je à Lyon? Voilà le point sur lequel portent toutes mes incertitudes. On voudra me faire beaucoup plaider, et pourtant il me paraît qu'il me serait bien dur de rester confiné dans l'étroite sphère du forum. Est-ce orgueil?
Est-ce vocation? Est-ce inspiration d'en haut ou tentation d'en bas? Tout ce que j'ai fait depuis cinq ans, est-ce raison, est-ce folie? 0 mon cher ami, priez pour que le bon Dieu réponde à toutes ces questions que je m'adresse chaque jour. Il me semble que je suis résigné à faire sa volonté, quelque humble rôle, quelque douloureuse mission qu'il me prépare. Mais que cette volonté me soit connue! que je ne sois plus, comme je le suis depuis cinq ans, divisé contre moi-même, c'est-àdire faible, impuissant, inutile. Hélas! il m'a été fait des grâces si nombreuses, qu'elles me sont un sujet d'effroi; chaque année de ma vie a reçu du ciel plus de bienfaits que d'épreuves, et cependant je vous l'assure, si ce n'était le sentiment de mon indignité morale, je désirerais beaucoup que cette vie finît bientôt, et que le jour succédât à ce crépuscule nébuleux dans lequel je marche enveloppé sans savoir sur quelle pierre mon pied se pose ni vers quel but ma course se dirige.
Pardon si je vous ai entretenu de mes tristesses. C'est que vous avez connu des tristesses semblables, c'est que vous avez traversé ce brûlant désert dans lequel je fais mes premiers pas. Pour vous la vie s'explique, et je vois avec joie quelle solution vous allez donner à ce dangereux problème. Oui, vous serez heureux de tout le bonheur qui se peut connaître sur la terre; oui, vous serez récompensé de tant de sacrifices et de tant de résignation. Vos belles facultés vont pouvoir se développer en paix et en liberté; elles reviendront fortes parce qu'elles
ne seront plus esclaves. Vous comprenez admirablement la poésie qu'il faut aux hommes de nos jours; vous la sentez mieux encore. Ce ne sont plus des chants intimes, solitaires entretiens de Fâme avec la nature et avec Dieu. Ce ne sont plus des soupirs stériles et des plaintes sans échos. Ce sont des hymnes fraternels, intelligibles, populaires, tout imprégnés des couleurs de l'histoire, tout vivifiés par le souffle intérieur de la tradition, tout remplis de ces trois grandes choses : Foi, Espérance, Charité. Quand l'homme s'est abandonné aux séductions du monde extérieur, le premier mouvement que la grâce lui inspire, c'est un retour sur lui-même. Mais ce mouvement n'est point le dernier ; si l'homme s'oubliait dans la contemplation de soi-même, il ne serait jamais qu'un philosophe, c'est-à-dire peu de chose. Il faut que de soi il remonte à Dieu, et que de Dieu il redescende à ses semblables. De l'amour du Créateur émane l'amour chaste et vertueux des créatures. Le second commandement est pareil au premier. C'est pourquoi les religieux contemplatifs eux-mêmes, tout exilés qu'ils sont de nos sociétés bruyantes, ne se croient point seuls. De la méditation paisible de leur cellule ils sortent pour prier, et quand ils prient, ils prient pour tous, ils répètent les prières que nous répétons ici; ils ne disent point à Dieu : Mon Père, ils lui disent : Notre Père. — La poésie doit faire de même. Au milieu des orgies païennes auxquelles elle s'était abandonnée, un rayon "d'en haut l'a frappée , elle a rougi , elle s'est retirée pour
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gémir au désert. Vous avez entendu, dans les Méditations et dans les Harmonies^ ses mélodieuses douleurs. Mais dans cet isolement elle s'est complue en elle-même, elle a cru pouvoir communiquer avec Dieu sans interprète et sans voile; elle est devenue individuelle, rationaliste, et nous l'avons vue avec chagrin s'arrêter à moitié chemin sur la voie de la vérité. Il faut cependant qu'elle se remette en marche, que quelqu'un la prenne par la main, qu'il la ramène dans la société des hommes, dans la société des croyants, qu'au baptême qui la fit chrétienne se joigne la communion sainte qui la fasse catholique, et que, s'appuyant sur la Religion, elle s'avance à la tête des générations nouvelles et les guide par ses chants vers une glorieuse éternité.
Je ne sais trop ce que je vous écris, car j'ai la tête fatiguée. Au reste, nous causerons de tout cela ensemble lorsque nous nous verrons ici. Tâchez que ce soit au mois d'avril. Venez avec les fleurs, poète. Je suis allé chez M. de Lamartine, il y a peu de temps. Entouré d'hommes politiques, il ne m'a presque rien dit; mais, en revanche, M^e de Lamartine m'a témoigné une extrême bonté. Mes visites à Montalembert n'ont pas si bien réussi; je n'ai pas encore pu le rencontrer : quand je le verrai, je ne vous oublierai pas.
Je vous prie de nouveau de vouloir bien m'envoyer vos observations et toutes celles que vous pourrez recueillir sur mes deux articles, surtout les critiques qui pourraient porter sur des points de
religion. Saint Thomas avant d'être archevêque n'était pas prêtre, il est vrai, mais il était diacre, archidiacre même; engagé par conséquent dans les saints Ordres et dans la hiérarchie ecclésiastique. Cependant il est bien probable que la grâce du sacerdoce et de l'épiscopat opéra dans cette grande âme. J'essayerai d'insister là- dessus.
Notre ami Lallier va bien et vous fait ses compliments. Nous sommes ici une troupe de Lyonnais qui vous aimons tous.