A M. DE LA NOUE
Paris, 11 juin 1836.
Mon cher ami,
Je suis bien reconnaissant de la confidence poétique que vous voulez bien me faire. Votre idée me paraît fort belle, et je crois que vous avez tout ce qu'il faut pour la développer d'une manière puissante. Quant à moi, je ne pourrai vous donner des lumières sur le point obscur que vous me désignez. Outre ma propre insuffisance, il y a là des ténèbres que nul œil n'a jamais sondées. On ne sait rien, je crois, sur le monde antédiluvien, hormis ce que révèle la Genèse. Les deux races de Gain et de Seth, leurs luttes primitives, leurs unions fatales, une
nature plus vigoureuse et plus grande, des vies de plusieurs siècles, l'alliance de la force, de la science et du péché, tous trois à un état gigantesque : voilà les images qui se pressent imposantes entre la porte fermée de l'Eden et les cataractes ouvertes du déluge. Évoquez ces images, poète, et elles vous obéiront; elles se poseront lumineuses sur la scène que vous leur avez préparée. Le silence de l'histoire est la liberté de la poésie.
J'irai vous voir dans quelques jours; mais demain dimanche, à une lieue et demie de chez vous, une foule toute composée de vos amis se trouvera réunie pour faire cortège à la procession de Nanterre. Venez les rejoindre, mon cher de la Noue, venez passer avec nous ces quelques instants de foi et d'amour; venez jeter les fleurs et l'encens de vos pensées sur le passage du Dieu Sauveur. Ensuite nous aurons le temps de converser ensemble, cette journée se passera fraternellement, elle nous sera douce, elle ne sera pas inutile même à vos travaux : vous trouverez des inspirations à ce rendez-vous de la charité.
Parmi ce groupe d'étudiants catholiques, un des plus distingués était Gustave de la Noue. Ardent au bien, il entra le neuvième dans la petite Société de Saint- Vincent-de-Paul. Ses camarades le chérissaient; ils récitaient de lui de beaux vers pleins de souffle et d'élan poétiques. Aujourd'liui les anciens amis qui survivent redisent encore ces vers qui sont liés pour eux aux plus charmants souvenirs de leur jeunesse. Ces prémices ne devaient pas arriver à la pleine floraison : ce jeune poète mourut à vingt-six ans, dans l'année 1838.
A M. LALLIER
Lyon , 5 novembre 1836.
Mon cher ami,
Mardi soir j'avais commencé à vous écrire. C'était le jour solennel de la communion des Saints. Peutêtre, et la supposition n'est point injurieuse, peutêtre est-ce pour cela que, par un singulier échange, au moment où je terminais la première page de ma lettre, il m'en arrivait une de vous. Ainsi vos pensées venaient tout à point pour s'entretenir avec les miennes, comme dans ces soirées des dimanches où nous nous rencontrions chez du Lac ou de la Perrière. Mais jamais une cloche ne répondit à une autre cloche sur un ton si différent que votre épître, la bienvenue, à la mienne inachevée. Encore tout préoccupé des nouvelles un peu tristes que la Perrière avait reçues de vous, je plaignais et je blâmais en même temps votre mélancolie; et je m'étais livré sur ce sujet à de longues considérations qui se ressentaient, je le soupçonne, du prône de M. le curé sur l'évangile du jour. Et voilà que, dans un de ces moments de gaieté où vous entrez souvent à la suite de vos périodes d'ennui, vous m'écrivez mille choses joyeuses et devisez à l'avenant, comme un homme sans soucis et sans affaires. Force m'a donc été de mettre au feu la page que
j'avais griffonnée à l'usage de vos tristesses, et de tracer d'autres lignes plus assorties à la couleur présente de votre esprit.
... Je suis complètement de votre avis, et je professe que c'est folie de consumer ses jours à accumuler ce dont on ne jouira point, folie même d'entasser pour ses enfants. Car les enfants qui voient se former derrière eux un monceau d'or sont furieusement tentés de s'y asseoir et de se croiser les bras ; et leur préparer une fortune, c'est bien souvent les convier au péché de paresse. Et puis les enfants ne sont quelquefois qu'un respectable prétexte; soulevez le voile, et vous verrez l'égoïsme, Tégoïsme qui trouve dans la propriété un moyen d'étendre et de prolonger en quelque sorte la personnalité, qui est bien aise d'avoir beaucoup autour de soi dans Je présent, et de laisser beaucoup après soi dans l'avenir. Heureusement ceci ne s'applique à personne de ceux auxquels je dois amour ou respect, bien qu'à Lyon ce vice soit commun.
J'ai envie de rendre grâces à Dieu de m'avoir fait naître dans une de ces positions sur la limite de la gêne et de l'aisance, qui habituent aux privations sans laisser absolument ignorer les jouissances, où l'on ne peut s'endormir dans l'assouvissement de tous les désirs, mais où l'on n'est pas distrait non plus par les sollicitations continuelles du besoin. Dieu sait, avec la faiblesse naturelle de mon caractère, quels dangers aurait eus pour moi la mollesse des conditions riches ou l'abjection des
classes indigentes. Je sens aussi que cet humble poste où je me trouve me met à portée de mieux servir mes semblables. Car si la question qui agite aujourd'hui le monde autour de nous n'est ni une question de personnes ni une question de formes politiques, mais une question sociale; si c'est la lutte de ceux qui n'ont rien et de ceux qui ont trop ; si c'est le choc violent de l'opulence et de la pauvreté qui fait trembler le sol sous nos pas , notre devoir à nous, chrétiens, est de nous interposer entre ces ennemis irréconciliables, et de faire que les uns se dépouillent comme pour l'accomphssement d'une loi, et que les autres reçoivent comme un bienfait; que les uns cessent d'exiger, et les autres de refuser; que l'égalité s'opère autant qu'elle est possible parmi les hommes ; que la communauté volontaire remplace l'impôt et l'emprunt forcés; que la charité fasse ce que la justice seule ne saurait faire. Il est heureux alors d'être placé par la Providence sur un terrain neutre entre les deux partis belligérants, d'avoir dans tous deux ses voies ouvertes et ses intelligences, sans être contraint, pour se porter médiateur, ni de monter trop haut, ni de descendre trop bas.
Et cependant, en écrivant ceci, il semble que je me fasse quelque violence, et les ratures nombreuses qui se rencontrent dans ces dernières lignes rendent témoignage qu'une pensée contraire me distrait. Tout en reconnaissant dans le passé de ma vie cette conduite providentielle que je ne me lasse pas d'admirer, je ne puis m'empêcher de
jeter un regard défiant et un peu sombre sur l'avenir. Le moment de se choisir une destinée est un moment solennel, et tout ce qui est solennel est triste. Je souffre de cette absence de vocation qui me fait voir la poussière et les pierres de toutes les routes de la vie et les fleurs d'aucune. En particulier celle dont je suis le plus près maintenant, celle du barreau, m'apparaît moins séduisante. J'ai causé avec quelques gens d'affaires; j'ai vu les misères auxquelles il faudrait se résigner pour obtenir d'être employé, et les autres misères qui accompagneraient l'emploi. On a coutume de dire que les avocats sont les plus indépendants des hommes; ils sont au moins aussi esclaves que les autres , car ils ont deux sortes de tyrans également insupportables : les avoués au commencement, et la clientèle plus tard. Assez, mon cher ami, assez de mes murmures, assez de ces inquiétudes d'homme de peu de foi; et, si vous voulez que ce ne soit point une faute de vous les avoir communiquées, recevez -les comme une sorte d'aveu qui sollicite des conseils, des exhortations amicales, des reproches au besoin.
Ne croyez point toutefois que ces fâcheuses préoccupations remplissent toutes mes heures; les heures se sont écoulées pour moi douces et variées depuis quelque temps. J'ai fait, avec mon frère aîné, deux charmants petits voyages : l'un à Saint- Etienne, où j'ai vu des miracles d'industrie; l'autre en Maçonnais et en Beaujolais, où j'ai trouvé l'hospitalité de M. de Maubout, la société de M. de La-
marline, une belle nature d'automne, des populations étonnantes par leur fidélité à la foi et aux pratiques religieuses. J'ai travaillé un peu à l'organisation de notre petite conférence de Saint- Vincentde-Paul. J'ai ramené ma mère de la campagne; mais en revanche j'ai vu partir mon frère aîné pour ses missions, mon petit frère pour sa pension.
Il se peut qu'à Joigny vous ayez encore à apprendre de moi deux événements littéraires, qui sans doute sont déjà vieux à Paris, mais qui laissent chez moi une durable amertume; je veux parler de la mise à l'index de Jocelyn^ et de l'apparition du nouvel ouvrage de M. de la Mennais. Rome fait preuve de courage en frappant le premier, et elle ne craint guère le second ; elle n'a pas peur du génie, parce qu'elle a pour elle plus que le génie, l'Esprit-Saint qui l'inspire toujours. Mais il est douloureux de voir le génie déserter solennellement et passer transfuge dans le camp opposé ; transfuge inutile, car en abdiquant la foi il abdique son passé, et par conséquent sa gloire et sa force, double sujet de deuil pour ceux qui l'aimaient. Et maintenant, qui remplira la place que ceux-ci laissent vide? Où sont les Ambroise, les Jérôme, les Augustin, qui viendront s'asseoir sur le siège désert de Tertullien? Qui osera ramasser la lyre tombée dans la poudre, et achever l'hymne commencé? Je sais que Dieu, que l'Église, n'ont pas besoin de poètes ni de docteurs; mais ceux qui en ont besoin, ce sont les faibles croyants que les défections scandalisent; ce sont ceux qui ne croient pas, et qui méprisent
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notre pauvreté d'esprit; c'est nous-mêmes, qui avions besoin parfois de voir devant nous des hommes plus grands et meilleurs, dont le pied frayât notre sentier, dont l'exemple encourageât et enorgueillît notre faiblesse. Nous ne pouvons pas, jeunes gens chrétiens, penser à remplacer ces hommes; mais ne pourrions-nous pas en faire la monnaie, et combler par le nombre et le travail la lacune qu'ils ont laissée dans nos rangs?
Cette question, à laquelle mon amour- propre trouve bien un peu son compte, est pourtant posée surtout dans votre intérêt. Souvent j'ai admiré en vous un humble sentiment de vous-même, un mépris des choses terrestres dont je déplorais ensuite les conséquences excessives. Dante fait dire quelque part au diable qu'il est un habile logicien; et c'est vrai. Des plus louables principes il sait déduire les plus funestes résultats, et c'est par là qu'il trouve prise sur les âmes sérieuses et justes. De l'humilité il fait l'abattement; de l'abnégation il forme le dégoût de la vie. A la méditation il fait produire la rêverie, et à la rêverie l'ennui, le marasme et l'inaction.
Oui, nous sommes des serviteurs inutiles; mais nous sommes des serviteurs, et le salaire n'est donné qu'à la condition du travail que nous ferons dans la vigne du Seigneur en l'endroit qui nous sera assigné. Oui, la vie est méprisable, si nous la considérons dans l'usage que nous en faisons, mais non si nous voyons l'usage que nous en pouvons faire, si nous la considérons comme l'œuvre la plus
parfaite du Créateur, comme le vêtement sacré dont le Sauveur a voulu se couvrir : la vie alors est digne de respect et d'amour. Prions l'un pour l'autre, mon bien cher ami, défions-nous de nos ennuis, de nos tristesses, de nos défiances. Allons simplement où la miséricordieuse Providence nous conduit, contents de voir la pierre où nous devons poser le pied, sans vouloir découvrir toute la suite et toutes les sinuosités du chemin.
Vous savez s'il me sera dur d'être privé de vous cette année; franchissons souvent la distance par la pensée, écrivons- nous, conseillons -nous, soutenons-nous. Je crois que vous devez en avoir besoin, puisque vous êtes homme; mais j'en ai plus besoin encore.
Soyez mon interprète auprès de tous nos anciens amis. Veuillez donner à ceux qui les demanderont mes thèses dont vous avez le dépôt. Ne négligez pas, si vous pouvez, de voir un peu N..., vous lui serez utile. Faites-moi savoir quelque chose de nos petits apprentis.
Tous vos amis d'ici se recommandent à votre souvenir. Mon père et ma mère vous rendent en affection ce que vous me chargez de leur offrir en respects.
Adieu, mon cher Lallier, puisse- je bientôt vous revoir !
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A M. JANMOT
Lyon , 13 novembre 1836.
Voici tantôt deux mois que j'ai reçu ta bonne lettre, et tu m'adresses peut-être de vifs reproches pour mon retard. Je trouve pourtant mon excuse dans tes lointains pèlerinages, qui me laissaient complètement ignorer où je pourrais te prendre. Ta mère elle-même, pendant un mois, s'est trouvée sans nouvelles. Enfin il y a peu de jours on a appris ton retour à Rome, et aussitôt je me suis mis en mesure de t'y rendre visite. Pauvres visites que celles qui se font ainsi à la hâte et à tâtons; sottes conversations où l'on parle tout seu^, où l'on répond à des paroles déjà oubliées de l'autre interlocuteur, où Ton moralise avec celui qu'il faudrait faire rire, où l'on rit quand on le devrait consoler! L'amitié est pourtant obligée de se tenir contente de cette dernière ressource qui lui reste; c'est à elle de deviner les impressions de l'heure présente et de mettre les cœurs en rapport et les discours en harmonie.
Je pense donc qu'au moment où te parviendront ces lignes tu seras encore sous l'influence durable du beau voyage que lu viens de faire à travers l'Ombrie. C'est bien, si je ne me trompe, une des
plus admirables contrées de l'admirable Italie. La majesté des grandes montagnes couronnant de douces et riantes vallées. Les climats contraires, disposés comme en amphithéâtre pour donner place à toutes les richesses de la végétation, depuis le pin et le chêne jusqu'à l'oranger et l'aloès. Les cités, assises ou suspendues çà et là dans des attitudes superbes; et chaque cité, chaque colline, chaque ruisseau, chaque pierre où le pied se pose, remplis de souvenirs. Spolète, dont les humbles portes se fermèrent devant Annibal, tandis que celles de Capoue s'ouvraient au seul bruit de ses pas, et le lac Trasimène, où deux peuples géants se portèrent des coups si terribles, que durant le combat un tremblement de terre renversa des villes et ne fut pas senti; Orvieto et ses antiquités étrusques, héritage d'une civilisation morte sans avoir laissé d'histoire; le lac désolé de Bolsena et l'île où une reine mourut de faim. Et puis les traditions chrétiennes, qui ont purifié et embaumé tous ces lieux. Ici, le miracle de Bolsena éternisé par Raphaël ; ailleurs, la merveilleuse légende de sainte Marguerite de Gortone; mais par- dessus tout doit planer la grande mémoire de saint François. Je ne me rappelle pas bien si c'est à Foligno qu'on montre le rosier sur les épines duquel il se coucha pendant une nuit entière, et qui depuis est resté chargé de fleurs toujours renouvelées. C'est au mont d'Alvernia que les glorieux stigmates s'imprimèrent sur ses mains et ses pieds. C'est dans ces chemins par lesquels tu as passé, qu'il allait conviant les petits oiseaux du ciel à
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chanter les gloires du Seigneur, et rachetant du prix de son manteau l'agneau que les bouchers menaient à la tuerie. Mais c'est Assise surtout qui doit être pleine de lui; Assise et son cloître, qui renferma jadis six mille moines, et ses deux églises, symbole des deux vies du saint, l'une terrestre et mystérieuse, l'autre immortelle et resplendissante; ses deux églises, où la bonne et pieuse peinture du moyen âge s'est développée depuis son berceau jusqu'à sa maturité, depuis Gimabuë et Giotto jusqu'au temps de Pérugin et de son disciple. Car il semble que la nature et l'histoire n'eussent pas encore assez fait pour cette contrée bénie, et que l'art y ait voulu briller pour l'environner d'une troisième et non moins brillante auréole. L'école ombrienne avec celle qui peignit le Campo-Santo me ^paraît bien, comme à toi et sauf les méprises où mon ignorance peut m'entraîner, avoir marché dans la véritable voie, qui fut délaissée depuis à l'époque de la Renaissance.
Tu n'auras point franchi le seuil des sanctuaires d'Assise sans lire la magnifique histoire de saint François au Xh chant du Paradis de Dante :
Fertile costa d'alto monte pende... Di quella costa là dov' ella frange
Più sua rattezza, nacque al mondo un sole.
Corne fà questo tal volta di Gange.
Perô chi d'esso loco la parole
Non dica Ascesi , che direbbe corto ,
Ma oriente, se proprio dir vuole *.
^ « Là s'élève une montagne aux coteaux fertiles...
« De ces coteaux, et du lieu où la pente s'adoucit, naquit un
Danle doit être là le commentateur nécessaire de Giotto, son contemporain et son ami. Quels hommes, quels pinceaux, et quelles voix pour célébrer le nom d'un pauvre, d'un mendiant, qui fut tenu pour fou ! C'est que, selon la parole de Lacordaire, il était, celui-là, il était fou d'amour. Son immense charité embrassait Dieu, l'humanité, la nature; et considérant que Dieu s'était fait pauvre pour habiter la terre, que le plus grand nombre dans l'humanité est pauvre, et que la nature ellemême au milieu de ses magnificences est pauvre, puisqu'elle est sujette à la mort, il avait voulu être pauvre lui aussi. Le propre de l'amour est de s'assimiler autant qu'il est en soi aux choses aimées.
Et nous, mon cher ami, ne ferons-nous rien pour ressembler à ces saints que nous aimons, et nous contenterons-nous de gémir sur la stérilité de la saison présente, tandis que chacun de nous porte dans le cœur un germe de sainteté que le simple vouloir suffirait à faire éclore? Si nous ne savons pas aimer Dieu comme ceux-là l'aimaient, sans doute ce nous doit être un sujet de reproche; mais encore notre faiblesse peut y trouver quelque ombre d'excuse; car il semble qu'il faille voir pour aimer.
soleil pour éclairer le monde, comme l'autre soleil semble naître quelquefois des bouches du Gange.
« Si quelqu'un donc veut parler de ce lieu, qu'il ne l'appelle point Assise, ce serait trop peu dire; qu'il l'appelle Orient, s'il veut user du terme propre. »
{Paradis, chant XI, versets 15, 17, 18.)
et nous ne voyons Dieu que des yeux de la foi, et notre foi est si faible! Mais les hommes, mais les pauvres, nous les voyons des yeux de la chair; ils sont là, et nous pouvons mettre le doigt et la main dans leurs plaies, et les traces de la couronne d'épines sont visibles sur leur front : ici l'incrédulité n'a plus de place possible, et nous devrions tomber à leurs pieds et leur dire avec l'Apôtre : Tu es Dominus et Deiis meus : « Vous êtes nos maîtres, et nous serons vos serviteurs; vous êtes pour nous les images sacrées de ce Dieu que nous ne voyons pas, et, ne sachant pas l'aimer autrement, nous l'aimons en vos personnes. »
Hélas ! si au moyen âge la société malade ne put être guérie que par l'immense effusion d'amour qui se fit surtout par saint François d'Assise; si plus tard de nouvelles douleurs appelèrent les mains secourables de saint Philippe de Néri, de saint Jean de Dieu et de saint Vincent de Paul, combien ne faudrait-il pas à présent de charité, de dévouement, de patience, pour guérir les souffrances de ces pauvres peuples, plus indigents encore que jamais, parce qu'ils ont refusé la nourriture de Tâme en même temps que le pain du corps venait à leur manquer! La question qui divise les hommes de nos jours n'est plus une question de formes politiques, c'est une question sociale, c'est de savoir qui l'emportera de l'esprit d'égoïsme ou de l'esprit de sacrifice; si la société ne sera qu'une grande exploitation au profit des plus forts, ou une consécration de chacun pour le bien de tous et surtout
pour la protection des faibles. Il y a beaucoup d'hommes qui ont trop et qui veulent avoir encore; il y en a beaucoup plus d'autres qui n'ont pas assez, qui n'ont rien, et qui veulent prendre si on ne leur donne pas. Entre ces deux classes d'hommes une lutte se prépare, et cette lutte menace d'être terrible : d'un côté, la puissance de l'or; de l'autre, la puissance du désespoir. Entre ces armées ennemies, il faudrait nous précipiter, sinon pour empêcher, cm moins pour amortir le choc. Et notre âge de jeunes gens, notre condition médiocre, nous rendent plus facile ce rôle de médiateurs que notre titre de chrétien nous rend obligatoire.
Yoilà Futilité possible de notre Société de Saint- Vincent-de-Paul. Mais pourquoi me perdre en vaines paroles, lorsque toutes ces choses-là, vous avez dû les penser au pied du tombeau des saints Apôtres; lorsque vous dormez sur le cœur de l'Eglise mère des Églises et que vous en ressentez la chaleur de plus près et que vous respirez ses inspirations? Vous avez déjà fait une œuvre excellente en établissant là-bas une conférence , et vous avez été servis par un admirable instinct, quand vous lui avez donné pour objet la visite des pauvres Français dans les hôpitaux de Rome^ : Dieu vous donnera la bénédiction qu'il donna lui-même à ses premiers ouvrages : « Croissez et multipliez. » C'est peu pour-
1 C'est à Rome qu'a été fondée la première conférence à l'étranger, pendant le séjour de M. Janmot, élève de Ingres, qui avait été témoin des premiers temps de la Société de Saint- Vincent-de-Paul avec quelques artistes lyonnais, ils voulurent l'implanter dans le domaine de l'Église.
tant de croître, il faut en même temps s'unir; à mesure que la circonférence s'étend , il faut que chacun de ses points communique avec le centre par des rayons non interrompus.
Une conférence, tu le sais, existe à Nîmes; une autre vient de se former à Lyon, nous sommes quinze, presque tous de tes amis; nous avons beaucoup de bien à faire, et nous en avons peu fait. 11 y a cinq conférences à Paris. Il faudrait maintenant une correspondance qui nous ralliât tous. Je ne sais si vous avez le règlement de Paris ; si vous le demandez, je vous le ferai parvenir. En outre, à Paris, il y a des fêtes communes et des assemblées générales : on pourrait s'y associer en assistant à la messe ces jours de fête, et en envoyant un petit compte rendu des opérations faites jusque-là. Nous nous proposons de faire ainsi pour la prochaine fête de l'Immaculée Conception , 8 décembre. Ne pourriez-vous pas en faire autant, et envoyer pour ce jour-là à M. Bailly, rue des Fossés -Saint- Jacques, 11, un court exposé de la formation et de l'état de votre œuvre? Nos confrères de Paris s'en trouveraient bien heureux.
Je suis bien honteux, mon cher ami, de tenir un langage si pressant, lorsque moi-même je suis si froid et si lâche. Tu me demandes ce que je deviens, et j'ai peine à le savoir moi-même. J'ai terminé ma cinquième année de droit, et je suis reçu docteur; maintenant me voici fixé à Lyon, où je suis content. Mais je ne trouve ici d'autre carrière que celle du barreau, et la croyant trop pénible pour moi, j'essaye
de m'en préparer une autre à laquelle je me sens mieux disposé : je veux parler de renseignement. Il pourrait bien se faire qu'on établît ici des chaires de droit ou de lettres. Je tâcherai de m'y tenir prêt, et dans ce moment je m'occupe de mes thèses pour le doctorat es lettres, que je n'ai pu passer cette année, faute de temps, et pour lesquelles je retournerai quelques semaines à Paris.
Je pense t'avoir déjà dit que l'une de mes thèses est sur la philosophie de Dante. Ceci m'a conduit à une longue étude de ce poète, que j'admire de plus en plus. J'étudie aussi son époque, et, m'efîorçant de creuser un peu dans quelques-unes des questions obscures qui s'y rencontrent, je ne puis me lasser d'admirer l'action des papes au moyen âge. Je n'admire pas moins ceux des temps modernes, et j'ai lu un très bon livre de M. Artaud sur la vie et le pontificat de Pie VII, où j'ai trouvé des choses héroïques que le monde connaît peu.
Heureux ceux dont la vie peut se consacrer à la recherche du vrai, du bien et du beau, et que n'importune jamais la vulgaire pensée de l'utilité pécuniaire! Et cependant, même dans cette recherche, on est quelquefois saisi d'un scepticisme qui paralyse l'inteUigence ; ainsi m'arrive-t-il quand je considère l'instabilité et la dissemblance des jugements humains en matière de Beau. Fénelon comparait les églises gothiques à de mauvais sermons ; tu fais de Saint-Pierre un grand colosse qui n'a pas le sens commun. Profane, que croirai-je, quand les grands prêtres se disputent?
Toutefois jusqu'à nouvel ordre, et sans craindre ni répilhète d'éclectique, ni le reproche d'incliner aux divisions tripartiques, j'admets trois formes légitimes d'architecture chrétienne : la forme romane des belles églises de l'ancienne Rome, et dont pour mes souvenirs le type est Saint- Clément. La forme gothique des cathédrales de Milan , de Lyon et de Paris. La forme moderne des coupoles, forme symbolique qui réalise à sa manière une image du ciel, et qui, essayée pour la première fois à Sainte- Sophie de Constantinople, répétée à Pise et à Venise, s'est élancée plus hardiment à Florence, et s'est posée enfin majestueuse comme une couronne au front de la Ville éternelle. Car de tout Saint-Pierre, c'est bien la coupole seule que j'ai trouvée irréprochable. C'est même, avec celle des Invalides, la seule dont la courbe m'ait paru parfaitement harmonieuse. Quant à la médiocrité apparente du vaisseau de la basilique, ce n'est point là ce que j'admire, mais l'effet qui en résulte et en vertu duquel la grandeur de l'église paraît toujours croissante à mesure qu'on en visite les détails , et Ton finit par se trouver écrasé de son immensité.
Assez sur ce point. Je ne veux pas non plus te chercher dispute au sujet des Italiens. Je pourrais répondre au trait que tu m'as raconté par un autre plus affreux dont Chaurand, la Perrière et moi nous avons été témoins à Paris. Mais à quoi sert de se donner ainsi une mauvaise opinion de l'humanité? Ne faisons pas comme Cham ; couvrons au contraire sa nudité douloureuse, et quittons-nous
SOUS de meilleurs auspices, puisque me voici à la fm de cette lettre.
Les amis d'ici t'embrassent, rends-le à nos amis de là-bas. Souviens-toi aussi un peu de moi.
Ton ami.
Une grande partie de cette lettre a eu l'honneur d'être citée par Mgr Dupanloup dans son éloquente et courageuse défense de la Société de Saint- Vincent-de-Paul , outrageusement persécutée, en 1861, par M. de Persigny, ministre de l'intérieur.
« Je ne résiste pas au bonheur de laisser raconter la formation toute naturelle d'une si belle œuvre, dit l'illustre prélat, par un de ceux que Dieu y a employés, qui n'a pas écrit, — puisqu'il n'est plus, hélas ! — pour le besoin d'une cause, que sa mémoire, à défaut de sa parole, protège et recommande. On ne me reprochera pas, j'en suis sûr, la longueur de cette lettre admirable de cœur et de charité chrétienne ; elle dit d'ailleurs avec un accent de vérité irrécusable, et dans toute la sincérité d'un familier épanchement, ce qu'est au vrai cette Société de Saint- Vincent-de-Paul si méconnue, si calomniée en ce moment, et ce qu'est ce conseil général brisé par la circulaire ^ »
Cette lettre a encore été citée dans la chaire de Notre-Dame par le R. P. Monsabré au jubilé de la Société, en 1883.
Louis Janmot, peintre d'histoire, ancien élève d'Ingres, a laissé, surtout à Lyon, la réputation d'un grand artiste chrétien. Il était un des rares maîtres pratiquant encore la vieille peinture à fresque. Ses fresques de Saint -Polycarpe, de Saint- François et de l'Antiquaille, à Lyon, sont des œuvres de premier ordre. Citons encore un délicieux triptyque à la cathédrale de Saint -Jean. Un de ses tableaux d'une gracieuse et poétique inspiration , Fleur des champs, a été acquis par le musée de Lyon. Il est mort dans cette ville le Ici- juin 1892.
^ Les Sociétés clmritahles el les Francs-Maçons, et la circulaire du 16 octobre 1861 , par M'J' Dupanloup.
XLÏII
A M. AMPÈRE
Lyon , 17 février 1837.
Monsieur,
Dans l'humble et douce vie de famille que je mène depuis six mois, je laisse souvent retourner mes pensées au temps où, quittant Lyon pour la première fois, j'arrivais, jeune homme de dix-huit ans, au milieu de la bruyante et dangereuse solitude de la capitale. Alors je me rappelle la maison tutélaire qui s'ouvrit pour abriter mon inexpérience, la famille qui voulut bien m'admettre au nombre de ses enfants, et celui qui, au milieu de ses occupations infinies et de ses honneurs, trouva le temps et ne dédaigna point de me servir de père. Ces souvenirs me laissent toujours dans une sorte d'étonnement, et, tout ému des bontés de la Providence, je me demande avec inquiétude ce qu'elle a pu vouloir de moi en plaçant ma jeunesse sous de si rares auspices.
L'affection que vous-même m'avez plus d'une fois témoignée, et particulièrement vers la fm de mon séjour à Paris, me fait croire à la prolongation pour l'avenir de cette influence que j'ai éprouvée si heureuse par le passé. Il peut se rencontrer dans les desseins providentiels une action continue de certains hommes sur les destinées d'au-
trui, et cette action peut être héréditaire. Entre tant de choses meilleures dont vous avez hérité, permettez-moi de compter ce patronage dont m'honorait votre père.
Dans un entretien que j'eus avec vous l'année dernière, je vous fis part des hésitations qui m'étaient communes avec tous les jeunes gens qui passent de la vie studieuse à la vie active; de mes répugnances pour l'agitation des affaires, de mes goûts paisibles, de mes rêves d'étude, et de la nécessité morale où j'étais toutefois de me rapprocher de mes parents, et de me faire à Lyon une existence laborieuse. Je vous confiai en même temps l'idée qu'on m'avait suggérée, et qui semblait concilier les penchants de mon esprit et les exigences de ma position. Il s'agissait d'obtenir du gouvernement l'établissement d'une chaire de droit commercial à Lyon, et ma nomination à cette chaire. Cette pensée, qui eût été téméraire si elle m'avait été personnelle, avait été conçue et adoptée par plusieurs personnes recommandables de notre ville.
Aujourd'hui les choses semblent approcher de leur accomplissement. La chambre de commerce de Lyon a formé auprès du ministre du commerce une demande qui doit être communiquée au ministre de l'instruction publique.
En vous demandant la favorable intervention que j'aurais demandée à monsieur votre père un an plus tôt, je n'ai cru devoir rien changer à la simple expression de mes désirs, comme rien n'est changé dans celui à qui ils s'adressent. Fieprésenlant de
son beau génie, vous Têtes aussi pour moi de sa bonté : et cette occasion ne sera pas la première où je vous devrai de la gratitude.
Je suis, monsieur, en attendant d'avoir mérité le titre d'ami que vous m'avez donné quelquefois, Votre serviteur tendrement dévoué.
A M. CURNIER
Lyon , 9 mars 1837.
Cher ami,
Je ne suis point trop content de moi, et cependant je trouve en moi une chose, une seule chose qui ne me déplaît pas: c'est le besoin d'aimer; d'avoir, de conserver des frères qui m'aiment. Surtout lorsque l'amitié s'est formée pour ainsi dire d'elle-même, par un concours de circonstances imprévues, par la volonté de Dieu, qui s'est servie de ces circonstances pour rapprocher deux hommes, alors cette amitié me semble plus précieuse encore et en quelque sorte sacrée. Telle est celle qui s'est formée entre nous il y a six ans, et que le temps et la distance n'ont pas diminuée, n'est-ce pas ?
Il faut cependant convenir que l'amitié, étant une harmonie entre les âmes, ne saurait subsister dans un éloignement prolongé , si elles ne se don-
naient d'intervalle en intervalle quelques signes de bon accord; et ces signes peuvent être de deux sortes : les paroles et les actions. Les paroles portées par le papier fidèle vont apprendre à celui qui oublie qu'il n'est point oublié ; elles dissipent les inquiétudes, mettent en commun les chagrins et les tristesses ; c'est vraiment un commerce épistolaire où l'on gagne toujours et ne perd jamais. Toutefois il est des liens plus forts encore que les paroles, ce sont les actions. Je ne sais si vous l'avez observé, rien ne familiarise deux hommes entre eux comme de manger ensemble, de voyager ensemble, de travailler ensemble; or, si des actes purement matériels ont cette puissance, des actes moraux en auront bien davantage, et si deux ou plusieurs s'entendent pour faire ensemble le bien, leur union sera parfaite. Ainsi du moins l'assurait Celui qui dit dans l'Évangile : « En vérité, quand vous serez assemblés en mon nom, je serai au milieu de vous. ^
C'est pour cette raison qu'à Paris nous avions voulu fonder notre petite Société de Saint-Vincentde-Paul, et c'est aussi pour cette raison peut-être que le ciel a bien voulu la bénir. Vous verrez, dans la circulaire ci -jointe, que sous les auspices de notre humble et illustre patron sont déjà réunis dans la capitale deux cent vingt jeunes gens , et que l'œuvre a envoyé bien loin des colonies, à Rome, à Nantes, à Rennes, à Lyon. Ici, en particulier, nos intentions prospèrent et se réalisent; nous sommes plus de trente, l'argent ne nous
manque pas, et la bienveillance des autorités ecclésiastiques, après quelques légers nuages, s'est montrée à nous dans toute sa plénitude. Vous verrez qu'à Paris on désirerait resserrer cette confédération d'hommes de bonne volonté, en établissant entre eux des relations régulières, afin qu'ils se connaissent, s'encouragent, se soutiennent mutuellement par la force de l'exemple et par la force de la prière. La société de Nîmes;, la première née de celles des provinces, ne se refusera pas à cette fraternelle invitation ; ses sœurs seront heureuses et fières d'entrer en communication avec elle.
Ne trouvez-vous pas qu'il est merveilleusement doux de sentir son cœur battre à l'unisson avec les cœurs de deux cents autres jeunes gens épars sur le sol de notre France? Ne trouvez- vous pas qu'en jetant la bonne œuvre qu'on vient de faire, comme un humble denier dans le trésor commun, on aime à le voir se perdre dans un millier de bonnes œuvres qui viennent d'y être déposées en même temps, et toutes se confondre pour n'être qu'une seule offrande à Celui de qui tout bien procède? Et, indépendamment de la jouissance présente qui résulte de cette communauté de charité, n'y a-t-il pas de grandes espérances pour l'avenir même temporel de la société où cette génération nouvelle va prendre place, et pour l'avenir éternel de chacun de nous, auquel il sera tenu compte de ce que tous auront fait ?
Hélas ! nous voyons chaque jour la scission commencée dans la société se faire plus profonde; ce
ne sont plus les opinions politiques qui divisent les hommes : c'est moins que les opinions, ce sont les intérêts; ici le camp des riches, là le camp des pauvres. Dans l'un, Tégoïsme qui veut tout retenir; dans l'autre , l'égoïsme qui ^voudrait s'emparer de tout : entre deux une haine irréconciliable, les menaces d'une guerre prochaine qui sera une guerre d'extermination. Un seul moyen de salut reste, c'est que, au nom de la charité, les chrétiens s'interposent entre les deux camps, qu'ils aillent, transfuges bienfaisants, de l'un à l'autre; qu'ils obtiennent des riches beaucoup d'aumônes, des pauvres beaucoup de résignation; qu'ils portent aux pauvres des présents, aux riches des paroles de reconnaissance : qu'ils les accoutument à se regarder de nouveau comme frères, qu'ils leur communiquent un peu de mutuelle charité, et, cette charité paralysant, étouffant l'égoïsme des deux partis, diminuant chaque jour les antipathies, les deux camps se lèveront, ils détruiront leurs barrières de préjugés, ils jetteront leurs armes de colère, et ils marcheront à la rencontre l'un de l'autre, non pour se combattre, mais pour se confondre, s'embrasser et ne plus faire qu'une seule bergerie sous un seul pasteur : Unum ovile, iinus pastor.
Adieu, parlez-moi longuement de vos amis, de vous, de votre ville, de votre Reboul, et de tant d'autres choses auxquelles votre amitié saura deviner combien je prendrai d'intérêt.