‹ Lettres de Frédéric Ozanam, 1831-1853. --Chapitre 22 sur 44 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

A M. LALLIER

Lyon , 17 mai 1838.

Mon cher ami,

Votre excellente lettre du jour de Pâques solli- €itait depuis longtemps une réponse. Le compte rendu et les quelques lignes que je viens de recevoir de vous ne laisseraient pas d'excuse à mon silence. Ou plutôt le besoin que j'éprouve toujours de vous entretenir se réveillant plus vif à mesure que les sujets d'entretien se multiplient, il faut bien que les occupations les plus importunes cèdent et fassent une place de quelques heures aux devoirs de l'amitié.

Car je vous l'assure, Lamache l'a bien dit, et vous l'en remercierez pour moi, ces amitiés formées sous les auspices de la foi et de la charité, dans une double confraternité de disputes religieuses et d'œuvres bienfaisantes, loin de s'attiédir par l'effet d'une absence prolongée, se recueillent et se condensent en quelque sorte; elles se nourrissent de souvenirs, et vous savez que le souvenir embellit toutes choses, idéalise les réalités, épure les images, et conserve plus volontiers les impressions douces que les émotions pénibles. Aussi toutes ces humbles scènes de notre vie d'étudiants, quand elles me reviennent au demi -jour du passé, ont-

elles pour moi un charme inexprimable : les réunions du soir aux conférences de M. Gerbet, qui avaient un peu le prestige du mystère, et dans lesquelles se firent nos premiers rapprochements; ces luttes historiques, philosophiques, où nous portions une ardeur de si bon aloi, où les succès se mettaient en commun de si grand cœur; les petites assemblées de la rue du Petit- Bourbon -Saint - SulpiceS dont la première eut lieu au mois de mai, quoi qu'en dise Lamache, et j'y tiens, dussiezvous me réputer superstitieux ; et cette fameuse soirée où nous assistâmes aux adieux de l'Académie de Saint-Hyacinthe et revînmes sans désemparer rédiger la pétition à Mg^' de Quélen ; et cette visite improvisée où nous nous rendîmes en tremblant, où nous soutînmes un si rude assaut, d'où nous sortîmes si émus; et les premiers débuts de Lacordaire à Stanislas, et ses triomphes de Notre- Dame, que nous faisions un peu les nôtres, et la rédaction de la Revue Européenne dans le salon de M. Bailly, et les vicissitudes de la Société de Saint- Vincent-de-Paul, cette fameuse séance du dernier décembre 1834 où l'on discuta la division, où Letaillandier pleurait, où la Perrière et moi nous nous traitâmes d'une dure façon, où l'on fmit par un embrassement plus amical que jamais, en se souhaitant la bonne année du lendemain. Avec cela les réveillons de Noël, les processions de la Fête-Dieu, les églantines qui fleurissaient si jolies

1 Société de Saint-Vincent-de-Paul.

sur le chemin de Nanterre, les reliques de saint Vincent de Paul portées sur nos épaules à Glichy, et puis tant de bons offices échangés, tant de fois le trop plein du cœur épanché en des conversations que la complaisance de l'un permettait à Tautre de rendre longues; les conseils, les exemples, les pleurs secrets versés au pied des autels, quand on s'y trouvait ensemble; enfin jusqu'aux promenades autour des Hlas du Luxembourg, ou sur la place de Saint-Étienne-du-Mont, quand le clair de la lune en dessinait si bien les trois grands édifices.

Tout cela, mon cher ami, devient pour moi comme le fond du tableau de mes idées; tout cela jette une lumière douce et un peu triste sur mon existence présente, qui perd beaucoup à la comparaison. Je crois vraiment comprendre comment l'histoire devient pour l'esprit humain poésie, et pourquoi les peuples gardent avec un attachement si filial leurs traditions. J'ai ainsi mon âge d'or, mes temps fabuleux, ma mythologie, si vous le permettez; car la fable s'en mêle nécessairement, ne fût-ce qu'en effaçant toutes les choses triviales au milieu desquelles se troiïvaient confondues celles dont j'ai gardé mémoire. Ce qui est véritable, ce qui est plus sérieux, ce qui a jeté des racines plus profondes non seulement dans l'imagination , mais jusqu'au fond du cœur, ce sont les affections formées durant cette période de la vie. J'en ai surpris la preuve en moi lors de deux pertes récentes, celle de Serre et celle de la Noue, qui m'ont fait verser plus de larmes que d'autres, plus capables, selon

l'ordre général, de m'en arracher. J'en acquiers tous les jours une assurance nouvelle, lorsque m'arrive quelque lettre de vous, quelque article de Lamache dans un journal, quelque nouvelle de Letaillandier, de Pessonneaux ou d'autres pareils; cela me fait oublier toutes les inquiétudes du temps actuel , et, s'il n'était ridicule d'user de cette expression à vingt-cinq ans, je dirais : Cela me rajeunit.

Je me sens, en effet, un peu vieilli de toute manière depuis le jour de notre dernière séparation : c'était le 15 mai, mon cher ami; il y a un an. Vous me conduisiez, connaissant le malheur que j'ignorais, à cette voiture qui m'emmenait fils désolé, et devait me ramener ici orphelin. Depuis lors ai -je vécu, ou plutôt n'ai -je fait qu'un long rêve? Je ne veux pas vous en redire toutes les angoisses, vous les avez sues; mais elles ne sont point à leur terme. L'époque de Pâques, celle aussi du changement de saison, a été une épreuve terrible pour la santé de ma mère; je l'ai vue pendant quinze jours sous la menace d'une attaque d'apoplexie. Elle est en ce moment dans une situation beaucoup moins» alarmante ; mais nous sommes avertis de tout redouter pour l'automne; l'avenir, qui est le lieu commun des espérances, est pour nous le point où se réunissent toutes les craintes. Elle répète souvent que le succès de mes démarches pour le professorat prolongerait ses jours, et je ne sais si ce dernier moyen de la rattacher à la vie me sera donné.

Je vous remercie de tous vos bons services, et

particulièrement de l'hospitalité que vous voudrez bien donner à ce pauvre Dante. Il est constant qu'en son vivant, et vers l'an de grâce 1290, il alla passer quelque temps à Paris; il assistait même aux leçons d'un nommé Sigier, — le Cousin d'alors, — dans la rue du Fouarre. Mais il m'est avis que la capitale a changé un peu depuis ce temps-là, que d'ailleurs le poète est devenu fort vieux et verrait malaisément à s'y conduire; ajoutez que la Sorbonne d'à présent ressemble peu à celle de saint Louis, et que Dante courrait risque de se présenter mal, s'il était seul, à la porte de M. X..., qui n'est pas un saint Thomas d'Aquin.

Si prolongé qu'il ait été par l'embarras des circonstances, ce travail n'aurait pas manqué d'agrément pour moi, si les secours que j'avais à Paris ne m'eussent ici complètement fait défaut. Notre bibliothèque est assez riche; mais notre littérature vivante est singulièrement pauvre, et le petit nombre d'hommes instruits que nous possédons, environnés d'une espèce de défaveur dans la société, obligés de se replier sur eux-mêmes, en contractent des habitudes de sauvagerie qui les rendent inaccessibles. Je n'ai donc pu trouver qu'auprès de M. Noirot, notre ancien professeur de philosophie, les conseils dont j'avais besoin. Du reste, plus rien de cet entraînement, plus de trace de cette chaleur générale, de cette vie extérieure qui à Paris me soutenait et me portait. Je crois que, si l'on était plus fort de constitution intellectuelle, mieux fourni d'études antérieures, ce labeur solitaire aurait son avantage :

il conserverait une originalité qui se perd dans Tespèce de contagion de style où l'on est exposé à Paris; il s*y trouverait un peu plus de cette austérité de pensées, de ces convictions consciencieuses, qui s'ébrèchent, ou tout au moins s'arrondissent, s'atténuent par le frottement. L'esprit se polit mieux parmi vous, mais c'est à la condition de s'user. Quant à moi, je ne suis point encore de trempe à travailler seul; je suis de mauvaise compagnie, à ce qu'il semble, car je ne m'ennuie jamais tant qu'avec moi-même. Et encore que les livres se mettent en tiers, au bout de quelques heures, cette parole morte me fatigue. J'ai besoin d'entendre des voix animées; à elles seules il est possible de remuer profondément les âmes. Ce prestige va si loin pour moi, qu'à mérite égal les écrits d'un auteur vivant me frappent infiniment plus que ceux d'une illustration défunte.

Je vous ai des obligations aussi pour l'intérêt que vous avez accordé à mes articles. Ils forment la moitié d'un petit ouvrage que j'avais entrepris sur l'histoire politique du Protestantisme^, auquel j'avais pris beaucoup de plaisir et dont les résultats me séduisaient par un semblant paradoxal. En vérité, on ne saurait trop admirer combien est ignorée l'histoire et particulièrement celle des trois derniers siècles, et par quels miracles d'outrecuidance d'une part et de crédulité de l'autre, les plus impudentes menteries sont devenues choses jugées.

^ Du Protestantisme dans ses rapports avec la liberté. Œuvres complètes d'Ozanam, t. VII.

Voilà une lettre qui m'a l'air de devenir mortellement ennuyeuse : non pour moi qui me laisse aller au courant de la plume, mais pour vous qui ne trouverez en tout ceci que des répétitions de choses vingt fois dites entre nous. Aussi ne seraitce pas la peine de coûter quatorze sous à votre bourse, et une heure de lecture à vos yeux, si je n'avais à vous parler longuement de la Société de Saint-Vincent-de-Paul.

Il n'est pas possible de se faire illusion, la Société a rencontré des défiances partout. Si à Lyon elle n'a jamais encouru le blâme de l'autorité ecclésiastique, si même quelques prêtres vénérables l'ont encouragée, elle n'a pas cessé d'être l'objet des vexations de beaucoup de laïques : gros bonnets de l'orthodoxie ; pères de concile en frac et en pantalon à sous-pieds ; docteurs qui prononcent entre la lecture du journal et les discussions du comptoir, entre la poire et le fromage; gens pour qui les nouveaux venus sont toujours les mal venus, pour qui tout ce qui arrive de Paris est présumé pervers, qui font de leur opinion politique un treizième article du Symbole, qui s'approprient les œuvres de charité comme leur chose, et disent, en se mettant modestement à la place de Notre-Seigneur : « Quiconque n'est pas avec nous est contre nous. 3) Vous ne sauriez croire les mesquineries, les vilenies, les arguties, les minuties, les avanies dont ces gens-là, avec la meilleure foi du monde, ont usé contre nous. Les plus estimables ont été entraînés par la foule, et nous avons dû souffrir

beaucoup de ceux même qui nous aimaient. Au reste, nous n'avons pas à nous plaindre quand nous avons affaire à un monde où M. Lacordaire est anathématisé, M. de Ravignan déclaré inintelligible et l'abbé Cœur suspect.

Chaurand et moi, comme principaux fondateurs et directeurs de l'œuvre, nous avons été constamment sur la brèche, et ce rôle nous fatigue beaucoup; il en reste toujours un peu d'aigreur dans l'esprit, et la charité souffre dans les conversations qu'on est obligé d'avoir à ce sujet. D'un autre côté, il y a une responsabilité attachée à nos charges, si modestes qu'elles soient : les fautes que l'on commet sont doublement graves lorsqu'elles peuvent retomber sur les œuvres qu'on dirige. Les chefs des associations pieuses devraient être des saints pour attirer sur elles les grâces de Dieu. Souvent je me demande comment j'ose bien, moi si faible et si mauvais, demeurer le représentant d'un si grand nombre de bons jeunes gens. C'est pourquoi j'aspire à l'époque où il me sera possible de me décharger de la présidence. Si Letaillandier vient ici, nous le porterons à l'unanimité; car il y a, et c'est peut-être le seul bien positif que nous ayons fait, un attachement extrême des membres lyonnais à leurs amis, même inconnus, de Paris.

Nous hsons maintenant dans nos réunions, au lieu de V Imitation de Jésus-Chi^ist, la Vie de saint Vincent de Paul, pour mieux nous pénétrer de ses exemples et de ses traditions. Un saint patron n'est pas, en effet, une enseigne banale pour une Société

comme un saint Denis ou un saint Nicolas pour un cabaret. Ce n'est même pas un nom honorable sous lequel on puisse faire bonne contenance dans le monde religieux : c'est un type qu'il faut s'efforcer de réaliser, comme lui-même a réalisé le type divin qui est Jésus-Christ. C'est une vie qu'il faut continuer, un cœur auquel il faut réchauffer son cœur, une intelligence où l'on doit chercher des lumières; c'est un modèle sur la terre et un protecteur au ciel; un double culte lui est dû, d'imitation et d'invocation. C'est d'ailleurs à ces seules conditions, de s'approprier les pensées et les vertus du saint, que la Société peut échapper aux imperfections personnelles de ses membres, qu'elle peut se rendre utile dans l'Eglise et se donner une raison d'existence.

Saint Vincent de Paul, l'un des plus récents d'entre les canonisés, a un avantage immense par la proximité du temps où il vécut, par la variété infmie des bienfaits qu'il répandit, par l'universalité de l'admiration qu'il inspira. Les grandes âmes qui approchent Dieu de plus près y prennent quelque chose de prophétique. Ne doutons pas que saint Vincent de Paul n'ait eu une vision anticipée des maux et des besoins de notre époque. Il n'était pas homme à fonder sur le sable, ni à bâtir pour deux jours. La bénédiction du quatrième commandement est sur la tête des saints; ils honorèrent ici-bas leur Père céleste, ils vivront longuement. Une immortalité terrestre leur est décernée dans leurs œuvres. C'est pourquoi les Augustin, les Be-

noît, les Bruno, les François, qui dorment depuis quinze, douze, huit, six siècles dans la poussière, ne cessent pas d'avoir leur postérité spirituelle, leurs représentants debout au milieu des ruines du passé. L'astre de saint Vincent de Paul, monté plus tard sur l'horizon, n'est pas destiné sans doute à fournir une moins longue carrière. Marchons à sa lueur : honorons aussi notre père en la personne de ce Patron si digne d'amour, et nous vivrons longtemps. Nous verrons peut-être un jour les enfants de notre vieillesse trouver un large abri sous cette institution dont nous avons vu les frêles commencements. Nous surtout, habitants des provinces, nous tressaillirons de joie de pouvoir assurer à nos fils cette hospitalité parisienne qui rassura nos mères. Autour de nous montera, toujours croissant, le flot de la génération catholique, et nous apercevrons le moment où il se débordera pour inonder et renouveler la face de notre pauvre patrie. Le besoin en est grand. La mauvaise herbe de l'égoïsme ne semble-t-elle pas se multiplier sans cesse? L'avarice ne prend -elle pas, sous le nom à^ économie , un masque philanthropique? En vérité, je me réjouis de voir, au nom de la philanthropie, fermer les tours et resserrer les portes des hôpitaux. L'usurpatrice se trahit elle-même, elle se dénonce au bon sens public quelque temps abusé; il faudra bien, tôt au tard, qu'elle cède la place à sa sœur légitime, la sainte Charité.

Mais pour aider à ces changements n'avons-nous rien à faire, rien à changer en nous, rien à rendre

meilleur? — Je ne sais comment ma lettre ne vous est parvenue que le lendemain de rassemblée. Vous avez pu voir qu'elle était écrite spécialement pour le cas présumé de la présence de Monseigneur. 11 avait donc fallu se borner à des généralités, et je n'avais pu y placer un certain nombre d'observations que le conseil de direction m'avait chargé de vous transmettre. Je m'en acquitte maintenant :

io Le sermon de charité, dont vous m'avez si plaisamment raconté l'histoire, a rencontré parmi nous une répulsion générale. Nous avons pensé que des Parisiens comme vous devaient bien s'apercevoir de la banalité dans laquelle le sermon de charité tombait depuis quelque temps. Chose peu productive parce qu'elle est trop fréquente, peu édifiante à cause des amours-propres d'œuvres, de quêteuses, de prédicateurs même qu'elle met en mouvement, peu convenable surtout pour une Société amie de l'obscurité, de la simplicité- humble par devoir et par nécessité de position. Si donc un sermon est prêché pour les pauvres d'une paroisse et que M. le curé confie à la Conférence la distribution des deniers, rien de mieux. Mais faire retentir notre pauvre nom du haut de la chaire chrétienne, c'est à quoi nous ne voulons pas entendre : et le nom, l'histoire, les mérites de la Société étant des biens communs à tous ses membres, nous ne pensons pas qu'une conférence particulière les puisse exploiter, en dépit de l'opposition des autres.

2o Le règlement, rédigé avant que nous eussions éprouvé le malheur de perdre quelques-uns de nos

amis, n'a aucune disposition en ce qui touche les décès. Cette juvénile imprévoyance de la mort a reçu de tristes démentis. N'y aurait-il pas quelque mesure générale à prendre à ce sujet? Pour nous, considérant que les trois autres assemblées solennelles sont accompagnées d'un service religieux, et qu'en effet il convient de se réunir au sanctuaire en même temps qu'on se réunit autour d'un bureau, nous avons établi qu'une messe de Requiem serait célébrée toutes les années, le premier lundi de carême, lendemain de l'assemblée, et que tous les associés y assisteraient. Nous ne savons si vous avez le même usage; et, comme il nous paraît convenable, franchement nous vous le proposons.

30 Je suis chargé de vous dire qu'on regrette l'interruption d'une habitude, introduite l'an dernier, en vertu de laquelle au compte rendu était jointe une circulaire contenant des instructions sur les points les plus capables d'intéresser la Société. Ces sortes d'épîtres étaient lues avec respect et portaient souvent des fruits dans la pratique : elles tendaient à répandre une heureuse uniformité dans les mœurs des diverses conférences; elles ne sauraient être suffisamment remplacées par les observations des présidents, recueillies dans le compte rendu, mais nécessairement très abrégées par la rédaction. En conséquence, on vous demande instamment la reprise de cette correspondance qui avait quelque chose des temps apostoliques, et que vous avez peut-être suspendue par suite de cette modestie trop grande à laquelle je fais impitoyablement la guerre.

4^ Les conférences de Lyon, en perdant deux de leurs membres qui sont allés habiter des villes voisines, sont revenues à une pensée qui les avait déjà plusieurs fois préoccupées : c'est de chercher à rattacher au centre d'association les associés isolés par la fatalité des circonstances. L'utilité de ces liens est incontestable; ils empêcheraient de tomber ceux qui ont besoin d'être soutenus : ils prépareraient de loin des éléments pour former plus tard des conférences nouvelles. Deux jeunes gens de Paris vont se fixer à Lille ou à Montpellier : seuls, ils n'y continuent plus l'œuvre de Saint-Yincentde-Paul. L'année suivante, deux vont les joindre, et deux autres l'année d'après : ils seraient assez pour s'associer et travailler ensemble si les deux premiers ne s'étaient pas refroidis et relâchés, si quelques relations avec leurs anciens confrères les eussent retenus, s'ils avaient continué à se considérer comme unis d'intention, de prières, de mérites avec les autres. Voyez donc, vous qui êtes à la source, comment on pourrait en multiplier les canaux. Le besoin est signalé, vous avez à le remplir. Pour nous, il nous a semblé qu'il serait possible aux membres isolés : 1^ de continuer à faire quelque bien dans le lieu de leur séjour; ^o de s'unir par la pensée et par la prière, en récitant une fois la semaine l'oraison de saint Yincent de Paul; 3» d'écrire une ou plusieurs fois l'an à la Société de Paris, pour rendre compte de ce qu'ils ont fait.

D'un autre côté, le secrétaire de la Société ferait

le dépouillement de ces lettres, et, dans un court rapport qui compléterait la lecture des correspondances de province, il rendrait compte des œuvres particulières les plus intéressantes. Toutes les années, à répoque du 19 juillet, on rédigerait à Paris un sommaire de la situation de la Société, soit dans la capitale, soit au dehors; on le ferait imprimer à un petit nombre d'exemplaires, et on l'enverrait aux conférences d'abord, puis aux membres isolés qui auraient écrit et donné de leurs nouvelles. Ainsi il y aurait échange d'idées, de sentiments, de consolations sur tous les points de la France où des fils de Saint-Vincent de Paul se rencontreraient; on doublerait de force par le nombre, et de mérite par la persévérance ; la Société de Paris ne serait plus un passage d'où l'on sortirait quelque temps après y être entré; vous n'auriez pas à compter plus de deux cents anciens associés maintenant perdus; vous seriez le sommet d'une pyramide à large base qui toucherait aux quatre extrémités du pays; et la jeunesse française du dix-neuvième siècle aurait élevé un monument agréable aux yeux de Dieu sur ce sol que la jeunesse du siècle dernier avait si outrageusement profané.

Enfin, et ici je parle en mon nom personnel, je viens de voir annoncée une pétition qui se signe chez M. de Lamartine contre la suppression des tours. Cette pétition, écrite par M. Guiraud, est catholique. Elle a pour but le rétablissement de l'un des plus miséricordieux ouvrages de saint Vincent de Paul. Ne serait-il pas convenable que tous

les jeunes avocats qui font partie de la Société, les jeunes médecins aussi, compétents les uns et les autres en cette matière, se présentassent pour signer la pétition? N'est-ce pas là un hommage à rendre à la mémoire de notre saint patron, en même temps qu'une bonne action à faire?

Adieu, en voilà bien assez; vous devez me reconnaître à ma prolixité, à mon avidité de choses nouvelles, à mille autres défauts que je sais bien, et que j'ai même l'orgueil d'avouer, de peur de paraître trop sot si je les ignorais. Mon cher ami, qui me délivrera de moi-même, si ce n'est Celui à qui nous demandons de nous délivrer du mal? Demandons ensemble, et nous recevrons. Demandez pour moi à ces fêtes prochaines, pour ma mère aussi, et pour tous les miens, et pour mon pauvre père dont nous venons de célébrer l'anniversaire douloureux. Comptez sur une juste réciprocité. Il en est beaucoup ici qui vous aiment.

A M. LALLIER

Lyon , 11 août 1838.

Mon cher ami,

C'est d'abord comme président de la Société de Saint-Vincent-de-Paul à Lyon que je dois écrire à M. le secrétaire général pour lui rendre compte des

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opérations du conseil de direction. Interprète de plusieurs opinions que je n'ai pas toujours partagées, je dois être court pour rester impartial.

A la suite de notre dernière assemblée générale du d9 juillet, des inquiétudes de plus d'un genre s'étant manifestées dans le sein de la Société, je crus qu'il y avait lieu de convoquer le conseil. Quelques membres se plaignaient de l'inexactitude d'un grand nombre aux réunions religieuses; ils pensaient qu'il serait bien de stimuler la piété et l'esprit de fraternité chrétienne par des moyens qui préservassent nos conférences de dégénérer en bureaux de bienfaisance. D'autres, au contraire, s'alarmaient de quelques actes de protection ecclésiastique, qui leur semblaient autant d'empiétements, et qui pouvaient assimiler la Société à certaines congrégations religieuses, louables sans doute à tous égards, mais absolument différentes dans leur but. Enfin il s'en trouvait qui témoignaient à la fois ces deux sortes d'appréhensions, et réclamaient un ensemble de mesures capables de donner à notre œuvre un caractère en même temps profondément chrétien et absolument laïque.

Quatre réunions du conseil se sont succédé dans un espace de trois semaines, et je puis attester qu'il ne s'en est jamais tenu de plus graves, soit par le choix des membres qui les composaient, soit par la double préparation de la réflexion et de la prière, soit par la franchise des discussions, soit enfin par la vive charité qui n'a cessé d'y régner. Sans entrer dans le détail des allégations présentées de part et

d'autre, j^ vais seulement rapporter les décisions qui en sont résultées :

4° A dater de la prochaine assemblée générale, la présidence effective de la séance devra être exercée, non par M. le curé, mais par le président de la Société. Le procès-verbal s'exprimera en ces termes : € M. le curé honore la réunion de sa présence. » Un local sera cherché, si faire se peut, pour éviter l'inconvénient de siéger dans une sacristie.

2'' Les présidents des conférences sont invités à rappeler fréquemment, aux assemblées qu'ils président, que le but de la Société est surtout de réchauffer et de répandre dans la jeunesse l'esprit du catholicisme ; qu'à cette fin l'assiduité aux séances, l'union d'intentions et de prières, sont indispensables, et que la visite des pauvres doit être le moyen et non le but de notre association.

8° Gomme les conférences de Paris jouissent pendant les deux octaves de saint Vincent de Paul d'indulgences dont les conférences de province sont privées, le conseil de direction de Paris est prié de faire solliciter à Rome, dans le plus bref délai, des indulgences applicables à la Société tout entière.

4;'' Enfin on adjure le conseil de Paris de se donner à lui-même une existence soutenue et plus énergique, de se réunir plus souvent et d'entretenir une correspondance plus active avec les conférences de province, afin de prévenir l'isolement et l'extrême individualité de quelques-unes, de

réchauffer le zèle languissant des autres. En ce qui les concerne, les conférences de Lyon protestent que jamais elles ne se permettraient un acte important comme la réimpression du règlement, un sermon de charité, une manifestation tendant à compromettre l'obscurité de la Société de Saint-Vincentde-Paul sans s'être assuré Tassentiment du conseil de Paris; elles comprennent que toute leur force est dans l'union, et que toute la spécialité de leur œuvre est précisément dans son universalité.

Maintenant, mon cher ami, je voudrais pour tout au monde m'entretenir de vive voix pendant deux heures avec vous et vous communiquer mille de ces choses qui se disent et qui ne s'écrivent pas. Les dangers réels que nous pouvons courir à Lyon, et ceux imaginaires qui nous ont peut-être préoccupés davantage ; les défiances et les rancunes Lamennaisiennes des uns, l'ardeur un peu cléricale des autres ; mon système mitoyen déplaisant à tous et me suscitant tous les jours des récriminations contraires, sans néanmoins qu'on me permette de donner ma démission : mes craintes par conséquent, et pourtant mes espérances. Car il me semble qu'avec une organisation forte que vous pourriez nous donner aisément, l'œuvre de la régénération de la jeunesse étudiante commencerait à s'accomplir par nos mains. Voyez donc à quel point nous serons responsables du mal que nous ne préviendrons pas, du bien que nous aurons omis de faire î Dieu sait combien d'idées traversent mon esprit, et comme elles feraient mieux.

pour obtenir leur exécution, de se loger dans le vôtre !

Vous comprenez sans doute à mes regrets, cher ami, que notre entrevue projetée pour le 15 août est renvoyée. Je vous assure que depuis deux ans je fais un dur apprentissage d'une vertu qui ne m'était pas familière : l'abandon de moi-même à la volonté divine. Mes plans se renversent successivement, sans toutefois être assez complètement détruits pour m'empècher de les rétablir et de m'y attacher encore. Cette fois, par exemple, après avoir voté le traitement de son professeur, le conseil municipal n'avait plus qu'à former la liste de ses candidats ; et voilà qu'il y surseoit sans fixer de terme. Ce délai, combiné avec l'avis que vous me transmettez de la part de M. Le Clerc, et surtout avec l'état peu brillant de ma santé , me décide à relarder encore mon départ jusqu'aux premiers jours d'octobre. Veuillez donc, en continuant de bons offices dont je ne sais comment vous témoigner ma reconnaissance, suspendre l'impression, reporter mon manuscrit chez M. Le Clerc en le priant de vouloir bien le lire, pour m'en donner plus tard son avis.

Vous achèveriez d'avoir des droits à mes remerciements sans fin, si, considérant la peine que j'ai à faire mon voyage, vous me veniez chercher vousmême. Si à votre retour de Rouen, après avoir passé un mois dans votre famille où vous avez à régler des affaires, vous vous laissiez descendre le long de cette belle Saône jusqu'à l'Ile Barbe que je

VOUS ai montrée, là, dans une petite maison que nous louons, il y aurait assez de place pour vous bien recevoir, comme il y a dans toute ma famille assez d'amitié pour se réjouir longtemps de votre venue. Vous savez qu'un peu plus loin, là où cette même rivière va perdre sa couleur et son nom, une autre hospitalité non moins ancienne vous attendrait. Ainsi balancé au doux courant des eaux, entre nos demeures et nos affections, salué par tant d'autres qui vous aiment ici, accueilli dans nos conférences par ceux mêmes qui ne vous connaissent pas, vous passeriez parmi nous quelques jours; et je vous reconduirais ensuite, heureux de prolonger notre rapprochement, jusque dans cette capitale qui vous a fasciné et vous retient en dépit de nos désirs.

LY

A M. HENRI PESSONNEAUX

Lyon, 21 août 1838.

Mon cher ami.

Sois remercié mille fois, puisque cette contagion de l'oubli, si commune à Paris, où plus que partout ailleurs les pauvres absents ont toujours tort, n'a pas gagné ton âme, puisque, parmi tant de sollicitudes laborieuses et tant de douleurs domestiques, tu as conservé un souvenir et une larme à

Tami de ton enfance. Sois assuré que je te payais d'une juste réciprocité, et qu'entre les consolations qui devaient rendre mon départ de Lyon moins pénible, je mettais d'abord le plaisir de te revoir.

Mais, d'un côté, les nouvelles lenteurs que mon affaire a subies, et, de l'autre, les conseils de M. Le Clerc m'ont décidé à renvoyer encore au commencement d'octobre ce fabuleux voyage. Je me berce, comme d'un songe aimable, de l'idée de faire route en ta compagnie, te reconduisant ainsi jusque chez toi, selon notre vieille habitude parisienne. Qui sait si cette idée ne s'évanouira pas comme tant d'autres ? J'ai durement appris depuis dix -huit mois, ou plutôt j'ai été mis à même d'apprendre cette science de l'abnégation qui m'a toujours paru si difficile. Moi qui autrefois n'aurais pu fermer l'œil, le soir, sans avoir dessiné pour le lendemain le plan détaillé de ma journée ; moi qui me plaisais à construire, en dehors des étroites limites du présent, le capricieux édifice de mon avenir, maintenant l'incertitude, pareille à nos brouillards d'hiver, me ferme l'horizon à quatre pas. Mes projets se renversent comme les bizarres figures que forment les nuages dans le lointain : je commence à savoir ce que vaut la volonté de l'homme, quand elle n'a pas les circonstances à son service. Plût à Dieu que je susse aussi bien me confier en lui que me défier de moi !

Du reste, hormis mes calculs, en moi et autour de moi peu de choses sont changées. Si, en relisant une de mes anciennes lettres, tu compatissais

à mes peines d'alors, peut-être était-ce quelqu'une de ces affinités merveilleuses qui lient les cœurs à distance, qui t'intéressait à ton insu à mes afflictions actuelles. Ma mère toujours également souffrante, avec cette chance de plus que des souffrances déjà longues donnent à une terrible catastrophe ; mes frères presque toujours loin de moi ; la gêne d'une fortune insuffisante; quelques amis, mais bien peu avec lesquels il y ait complète association de goûts et analogie d'habitudes; les devoirs de famille et de profession, qui divisent et isolent, ont pris la place des relations d'études qui nous unissaient. Par conséquent, mes travaux littéraires dénués d'encouragements et de conseils, et cependant trop peu d'affaires au barreau pour me distraire et me détacher des préoccupations qui ont jusqu'ici dominé ma jeunesse : avec une santé mal affermie; des sollicitations fatigantes pour obtenir une nomination qu'on me promet certaine et qu'on me fait attendre indéfiniment ; les contrariétés auxquelles la conférence de Saint- Vincent-de- Paul n'a cessé d'être en butte, et qui toutes retombent sur moi, comme président. Enfin mes infirmités morales, et le perpétuel mécontement de ma personne. Tu le vois, mon cher ami, c'est une ancienne et monotone histoire : ce sont des chagrins qui n'ont pas même la banale consolation de pouvoir se plaindre, parce qu'ils l'ont déjà trop fait.

Je serais pourtant injuste de ne pas dire les tempéraments que la divine Providence y a bien voulu apporter; et, pour être bref, je t'en citerai deux :

d'abord le plaisir d'avoir terminé ma thèse ou plutôt mon ouvrage sur la philosophie de Dante; ensuite le séjour que je fais depuis quelques jours dans une délicieuse petite maison de campagne que nous avons louée à l'île Barbe pour les vacances. Toutefois je m'y plairais moins, si je n'étais persuadé que ton infatigable agilité te fera regarder cette distance comme peu considérable et te permettra de venir me visiter souvent.

Je t'ai assez entretenu de moi; je suis empressé d'apprendre à mon tour bien des choses; et tes pages amicales sont encore loin de me mettre, comme je voudrais, au courant de ta situation et de tes idées. Nous causerons de cette histoire de saint Louis; c'est, ce me semble, un des plus beaux sujets qui se puissent traiter ; mais six mois te suffiront-ils? Crois- moi, le moyen âge est un peu comme les îles enchantées dont parlent les poètes ; on y aborde en passant et seulement pour quelques heures; mais on y cueille des fruits, on s'y désaltère à des fleuves qui font oublier la patrie, c'est-àdire le temps présent; ou, pour s'exprimer d'une façon plus simple, on y est vraiment captivé par le charme des faits, des mœurs, des traditions; on est retenu par la multitude des documents.

Pour moi, je sais que mes études sur Dante m'ont fait éprouver quelque chose de pareil à mon voyage de Rome ; cette servitude douce et volontaire , qui enchaîne l'âme parmi les ruines, la fait se complaire aussi au milieu des souvenirs. Et que sont les souvenirs, sinon d'autres ruines plus tristes et en

même temps plus attachantes que celles que le lierre et la mousse recouvrent? Et n'est-il pas aussi pieux de s'arrêter aux légendes et aux traditions de nos pères que de s'asseoir sur les débris des aqueducs et des temples, dont l'antiquité a semé notre sol?

Mais à quoi bon répandre sur le papier, en phrases où l'élaboration se trahit toujours, les idées qui s'échapperont bien plus vives et plus spontanées dans nos conversations prochaines? A quoi bon prolonger ma veillée solitaire, quand bientôt peut-être nous pourrons en passer tête à tête de bien plus douces et mieux remplies? Le flambeau qui m'éclaire m'avertit, en baissant, d'aller prendre un repos dont mes malaises me font sentir plus fortement le besoin.

Adieu, mon cher ami; reçois de moi la promesse si souvent renouvelée d'être, toute ma vie, Ton fidèle ami et cousin.

Henri Pessonneaux et Ozanam étaient cousins, et, de plus, ils étaient unis par une vive amitié , qui avait commencé au berceau et dura sans altération jusqu'à la mort. Cette amitié prit bientôt, pour l'un, le caractère d'une sollicitude et d'une protection constantes; pour l'autre, ce fut un culte passionné. Jamais, quand ils étaient dans la même ville, les deux cousins ne passèrent un seul jour sans se voir. Cependant l'un demeura longtemps près de l'Arc de l'Étoile, et l'autre près du Panthéon.

Doué d'un caractère chevaleresque, d'une nature essentiellement vertueuse, Henri ne vit et ne comprit jamais le mal. 11 était instruit, faisait des vers avec facilité, souvent avec bonheur ; son imagination poétique le laissait vivre dans un

monde idéal peut-être un peu chimérique, qui le rendait peu propre à se tirer des difficultés de la vie, et à faire ce qu'on appelle son chemin dans ce monde. Mais il pratiquait admirablement les plus belles vertus, et il donna des preuves de dévouement, de générosité et d'une abnégation sans exemple. Il fut un des premiers de la Société de Saint-Vincent-de- Paul. Chrétien fervent, les mains pleines de bonnes œuvres, il rendit à Dieu, avec sérénité, son âme noble et pure, le 19 janvier 1869.

LYI A M. DUFIEUX

Paris , 18 novembre 1838.

Mon cher ami

C'est une visite bien inattendue , mais aussi bien douce, que la vôtre, sous ce ciel de Paris où l'on vous a vu si rarement. Vous êtes le bienvenu alors même que vous venez , le reproche sur les lèvres. J'ajoute que vous n'avez pas tous les torts de vous présenter ainsi, car mon seul adieu pour vous en quittant Lyon a été un embarras que je vous laissais. Mon silence depuis n'a guère pu manquer de vous sembler répréhensible, et pourtant, s'il vous était possible, mon cher ami, de vous transporter brusquement au milieu de mes occupations et de mes sollicitudes, je suis sûr qu'à la petite rancune que vous croyez me devoir succéderait un sentiment de généreuse pitié. Mes affaires, assez heureusement engagées d'abord, ont subi de nouvelles

complications. Le vote du conseil municipal, qui fixait le traitement du professeur futur de droit commercial, a été approuvé par le ministre de l'intérieur. Ainsi, on ne peut point se plaindre des délais, et je vous remercie de vos offres amicales à cet égard. Bien qu'une partie des honnêtes gens qui veulent bien m'appuyer ne se trouvent pas en ce moment à Paris, cependant je demeure assuré de leurs favorables dispositions. Mais l'événement qui m'inquiète est la prochaine et probable retraite du ministre de l'instruction publique. En même temps, je suis disputé par les soins qu'exigent l'impression de mon ouvrage et la préparation de mes thèses : la lenteur désespérante des ouvriers me cause un retard fâcheux, et, pour en éviter la prolongation, il faut que je les harcèle sans relâche. Enfin l'amitié même, qui m'a conservé à Paris un assez grand nombre de personnes capables de me voir avec plaisir, s'est réservé par là même le droit de prélever un tribut fréquent sur mes heures, et souvent une demi -journée se passe à recevoir et à rendre d'indispensables visites. Je trouve ainsi épreuve et contrariété jusque dans les circonstances qui devraient faire ma consolation et mon bonheur.

Pour vous, mon cher ami, en m'annonçant votre prochain voyage, vous avez singulièrement attristé pour moi la perspective de l'hiver de 1839; vous m'auriez causé de graves inquiétudes s'il ne s'agissait, non de réparer un mal , mais de continuer un bien commencé. Vous allez donc voir ma pauvre

Italie ! Vous foulerez cette glorieuse terre dont les souvenirs peuplent encore aujourd'hui mon imagination. Vous mesurerez de Tœil ces monuments où si souvent se réfugie ma pensée. Nous aurons donc plus tard la joie d'en parler ensemble : un point de contact de plus entre nos cœurs!...

Vous désirez Tindicalion d'un livre pour éclairer vos pas : c'est dans votre cœur surtout qu'il faudra lire, mon ami. Votre mémoire a sans doute assez retenu les principaux récits de l'histoire ancienne et moderne pour que les lieux vous apparaissent entourés des grandes choses qui s'y sont accomplies ; l'itinéraire le plus vulgaire vous indiquera les édifices et les collections à visiter, et vous donnera les renseignements nécessaires pour les comprendre. Du reste, vous verrez, vous jugerez, vous admirerez par vous-même; vous ne vous référerez pas aux arrêts des ciceroni et des touristes ; vous étudierez surtout avec indépendance ces institutions, ces populations si calomniées, si méconnues.

Si je retournais en Italie, pour charmer les ennuis et féconder les plaisirs de la route, je relirais surtout Tive-Live, Virgile, les Vies de quelques saints, comme saint Charles Borromée, saint François d'Assise, saint Grégoire VII, saint Grégoire le Grand, et les Actes des Martyrs. Ainsi je prendrais cette bienheureuse contrée par les deux côtés qui sollicitent et se disputent notre , respect et notre amour.

L'ouvrage de M. Rio, malgré quelques défauts, est d'une importance extrême pour faire connaître

toute la partie jusqu'ici négligée, et précisément la partie catholique de l'histoire des arts. Je ne sais trop si vous pourrez, sans son secours, retrouver et apprécier, dans les musées et les églises, les œuvres touchantes et pures des peintres qui précédèrent Raphaël, et que leur disciple, ingrat sans le savoir, a fait oublier. Quoi qu'il en soit , demandez toujours qu'on vous montre dans les monuments et les galeries ce qu'on a de plus ancien, et que malheureusement on cache pour mettre en saillie et en lumière les créations artistiques de la Renaissance, seules honorées des louanges banales des voyageurs.

Mais vous me demandiez des renseignements, et je crois me surprendre à vous donner des conseils ! Excusez ma présomption par mon attachement à cette chère Italie , que je crains surtout de voir mal comprise par les gens de bien.

En terminant cette lettre, permettez -moi une plainte dont mon amitié se sent depuis longtemps redevable envers vous. Pourquoi envelopper de tant de précautions vos demandes de services? Si votre délicatesse s'y prend ainsi pour me faire oublier ceux que vous m'avez rendus, elle y réussit mal. Vous m'humiliez profondément avec vos protestations et vos excuses. Ce n'est qu'à titre de fraternité chrétienne que j'ai osé vous déranger si souvent pour moi. Agissez au même titre et avec la même liberté. Ne voyez -vous pas combien de bons offices je vous dois depuis mon dernier départ seulement? Je compte dans ce nombre les deux visites que vous avez bien voulu faire à ma

AiNNÉE 1838 287

mère, et dont elle m'a témoigné sa vive reconnaissance ; enfin et surtout la place que vous me garderez dans votre cœur et dans vos prières.

La correspondance d'Ozanam ne parle pas de la manière dont il subit les épreuves de son doctorat es lettres, qu'il retardait depuis longtemps à cause de la santé de sa mère.

Il profita d'une légère amélioration pour venir à Paris, à la fin de cette année 1838, hâter l'impression de ses thèses, si souvent et si tristement interrompues.

La thèse latine , dédiée à la mémoire de son père , traitait Du fréquent usage des poètes anciens de faire descendre leurs héros aux enfers K II avait dédié sa thèse française, Essai sur la philosophie de Dante, à M. de Lamartine, à M. Ampère et à l'abbé Noirot.

La soutenance en Sorbonne eut lieu le 7 janvier 1839 : elle fut brillante. La Faculté s'y trouvait au complet : le doyen M. Le Clerc, MM. Saint- Marc Girardin, Jouifroy, Damiron, Guigniaut, Patin, Lacretelle et Fauriel. M. Cousin et M. Villemain, qui depuis 1830 ne faisaient plus de cours, vinrent prendre place parmi les juges, tous renommés ou illustres. C'était un tribunal redoutable, bien capable de faire trembler le jeune candidat qui devait soutenir un si rude assaut. Ozanam était d'une extrême modestie, très défiant de lui-même , le lecteur a pu s'en convaincre ; mais il n'était pas timide ni craintif Les difficultés d'une interpellation ou d'un examen, les émotions de la parole publique, qu'il ressentait avec une excessive vivacité, ne lui faisaient perdre ni sa présence d'esprit, ni aucune de ses facultés ; bien au contraire, elles les doutaient. Par exemple, dans la discussion personne n'avait la réplique plus vive et plus heureuse; il faisait reculer son adversaire, sans jamais le blesser.

Cette fois, il s'en tira à merveille et trouva, je ne sais comment, l'occasion de glorifier ses convictions catholiques en plaçant saint François de Sales un des premiers parmi les maîtres de la langue française au xvi^ siècle. La nou-

1 De frequenii apud veteres poetas heroum ad inféras descensu. 1839.

veauté de cette assertion souleva une vive discussion, mais il l'apaisa par la beauté des citations qu'il fit admirer. Sur Dante, il argumenta avec tant de bonheur et d'élévation, que M. Cousin , interrompant le débat , s'écria : « Ah ! monsieur Ozanam, on n'est pas plus éloquent que cela! » A ces paroles, la salle comble répondit par d'unanimes applaudissements. « C'était plus qu'un succès, c'était une révélation, dit le Père Lacordaire ^ ; la sombre figure de Dante, qu'il avait évoquée du xiii° siècle, avec sa triple auréole de poète, de docteur et de proscrit, avait elle-même éveillé son génie, et, au témoignage d'un maître dans l'art d'écrire et de parler, au témoignage plus sûr encore de l'applaudissement public, il avait pu se dire : Ce n'est pas un songe, l'éloquence m'a visité ! »

Ozanam ne s'attarda pas à recevoir les félicitations de ses amis : il revint bientôt près de sa mère, la consoler par le récit de son succès ; il reprit aussi ses occupations d'avocat , qui ne lui plaisaient guère, et donna à sa thèse sa forme définitive, en la complétant ; il en fit le livre de Dante et la Philosophie catholique au xiiie siècle. « Ma thèse sur Dante, écrivait-il à un ami, est devenue un volume, et, si je ne m'arrête, je craindrais qu'elle n'en devînt deux. Vous reconnaissez là votre homme. » Quand ce livre parut, il eut bientôt une traduction anglaise , une allemande et quatre traductions italiennes à la fois.

« L'ouvrage d'Ozanam est le véritable piédestal de cette figure extraordinaire, qui, grâce à lui, n'apparaît plus comme un fantôme bizarre au milieu des ténèbres, mais, ainsi que lui-même nous la montre, d'après Raphaël, tour à tour sur le Parnasse et dans un concile, parmi les muses et parmi les docteurs^. »

1 Notice sur Ozanam.

2 Ampère, Notice sur Ozanam.

A M. LALLIER

Lyon, 21 février 1839.

Mon cher ami,

Le conseil municipal, à une majorité de vingtquatre voix sur trente-six, m'a nommé professeur de droit commercial. Mais cette nomination doit être confirmée par M. le ministre de l'Instruction publique. En conséquence, j'ai écrit à M. Cousin qu'en le remerciant de la chaire de philosophie d'Orléans, je me trouvais néanmoins obligé par mes devoirs de famille d'opter pour la chaire de droit de Lyon.

Dites-moi ce que vous pensez de mon choix et ce qu'en pensent mes amis les Parisiens. Ici j'en ai presque été blâmé. On s'accordait à croire que mes véritables intérêts étaient sur les bords de la Loire. Pour moi, j'avoue que j'étais flatté de la perspective d'une carrière exclusivement intellectuelle, d'une existence désormais départagée, et par conséquent plus paisible, du voisinage de Paris; mais j'y opposais la dépendance, l'isolement dans une ville inconnue, et, par-dessus tout, la nécessité d'abandonner ma mère dix mois de l'année, au péril de recevoir un jour une lettre comme celle du 12 mai 1837, et de voir se renouveler pour moi un de ces tristes voyages dont voire amitié consolatrice a fait trois fois l'expérience.

D'ailleurs, il y a bien quelque douceur à ne point briser avec ses habitudes et son passé tout entier; il y a place aussi dans ma nouvelle situation pour les illusions de Tavenir. On parle de la fondation d'une école de droit dans ce pays-ci, et vous comprenez que le professeur municipal serait à peu près sûr d'y trouver une chaire, c'est-à-dire inamovibilité, position honorable et liberté d'agrandir à son gré la sphère de son enseignement. Si Dieu me prête vie et courage, et qu'il me fixe par une vocation définitive dans ces fonctions tranquilles, je croirai bien faire en mettant mes travaux personnels en harmonie avec mes devoirs publics, et en m'occupant d'une Philosophie et d'une Histoire du droit qui, traitées au point de vue chrétien, me sembleraient remplir une lacune bien vaste de la science, et suffiraient à utiliser les années que je puis avoir à passer sur la terre. Le temps me dure de sortir des considérations générales, et d'entrer, comme on dit, dans une spécialité. Or, celle que je vous signale me paraît la plus apte à combiner les ressources de mes études littéraires et jurisprudentielles, et à ne rien laisser perdre de mon acquis. Je tiens à tout conserver, parce que je sens que c'est peu. Qu'en pensez- vous? J'ai d'autant plus besoin de vos idées, que le souvenir récent de vos entretiens m'en fait plus vivement ressentir la privation.

Pour le moment, renfermé dans de plus modestes sollicitudes, je tâche de mettre la dernière main à mon travail sur Dante. Quelques cartons sur les

ANJSÉE 1839 291

passages qui, à ma thèse, ont subi des critiques raisonnables; la traduction de plusieurs fragments de saint Bonaventure et de saint Thomas, qui contribueront, j'espère, à détruire le préjugé de l'obscurantisme et du servilisme catholiques; une demidouzaine de chapitres des œuvres philosophiques de Dante, pour la première fois reproduites en français; enfin des notes, des éclaircissements et une dissertation sur les antécédents poétiques de la Divine Comédie^ : c'est bien de quoi nous occuper tous deux. Pardonnez cette association forcée que je vous impose. Mais vous m'avez permis d'espérer que vous surveilleriez l'impression de mes dernières feuilles, et mon amour-propre d'auteur y est trop intéressé pour que je vous en tienne quitte. Si vous avez entendu quelques observations judicieuses sur mon travail, si vous pouvez savoir ce qu'en a pensé Gazalès, je serai fort heureux que vous me le fassiez connaître pour que j'y fasse droit. Ci-incluse est une lettre pour M. Ballanche, où je lui demande ses avis. Veuillez la remettre, si vous êtes curieux de causer avec cet homme éminent.

Mon cher ami, en vous parlant de mes intérêts, je n'oublie pas les vôtres, et je me rappelle la gravité des soucis qu'accusait votre dernière lettre. Je suis singulièrement touché des épreuves auxquelles vous êtes soumis. En effet, ce sont à mon gré des épreuves bien sévères que ces incertitudes sur une question d'où la vie entière doit dépendre,

1 Dante et la Philosophie catholique au xiiie siècle. Œuvres complètes, t. VI.

et, dans de semblables circonstances, Tacceptation illimitée des volontés divines doit être singulièrement méritoire. Vous êtes trop pénétré de ces bons sentiments pour que le parti que vous prendrez ne tourne pas à votre bonheur et à votre salut.

Cependant je ^arde l'espérance qui m'est douce, de vous voir conserver quelque temps encore votre liberté, votre activité; de vous voir tarder un peu avant de vous engager à de nouveaux devoirs qui vous captiveraient aujourd'hui tout entier et ne vous laisseraient le loisir ni d'apprendre ni de faire. Sans doute elle est triste et vide, cette existence solitaire que vous menez; mais le travail peut la remplir, et la religion la consoler. Dieu et la science, la charité et l'étude, n'est-ce donc point assez pour enchanter votre jeunesse? Et puis, pour vous dire toute ma pensée, la virginité n'est-elle une vertu que pour les filles d'Eve? N'est-ce pas elle, au contraire, qui fait une des principales gloires du Sauveur? N'est-ce pas elle qu'il chérit surtout dans son disciple bien-aimé? N'est-ce pas la plus belle fleur qui soit cultivée dans le jardin de l'Église? N'éprouvez -vous pas de la peine à la laisser flétrir avant l'heure du midi? Et ne seriez vous pas heureux de l'emporter au ciel avec vous, si vous y étiez appelé, pendant ces années encore dangereuses qui précèdent la maturité parfaite? Avez-vous jamais vu, sans éprouver comme un serrement de cœur, le lendemain d'une noce? Soyez sûr que l'homme abdique beaucoup de sa

dignité le jour où il s'enchaîne au bras de la femme. Relisez saint Paul.

Cependant, veux-je donc prêcher le célibat éternel, universel? A Dieu ne plaise! Mais je voudrais qu'on attendît, pour l'union conjugale, l'époque où elle devient nécessaire, et où elle a cessé de pouvoir être funeste ; l'époque où l'esprit a atteint son développement, où la volonté a acquis toute son énergie, où l'on est compromis par ses travaux, par ses relations, par ses antécédents de toute espèce, de manière à ne pouvoir plus se dégager; où l'on s'est fait quelque droit aux jouissances de la famille par les labeurs de la solitude; où l'on peut offrir quelque chose, et non point tout recevoir; l'époque enfin où l'on est sûr d'être maître chez soi et libre au dehors.

Vous me parlerez des douceurs de la vie domestique; mais, mon cher ami, ce bien-être matériel ou sentimental, cet égoïsme à deux, est-Il bien de saison? La société est- elle si heureuse, la religion si honorée, la jeunesse chrétienne si nombreuse et si active, ceux qui peuvent travailler au bien général si désœuvrés, que vous soyez en droit, avec le talent que Dieu vous a donné, avec les connaissances et les encouragements dont vous êtes entouré, avec cette voix qui sûrement du fond du cœur vous appelle à l'œuvre , de vous retirer déjà , comme un ouvrier fatigué qui a porté le poids du jour et de la chaleur? N'avez -vous donc jamais pris au sérieux tout ce que vous avez dit, écrit ou fait, tout ce que vos amis ont répété ou tenté avec vous?

Désespérez- VOUS de la régénération du pays, de l'amendement des idées? Ou bien désespérez- vous de vous-même, c'est-à-dire de Dieu, qui vous a créé, racheté, sanctifié? Vous avez de la peine à trouver votre place ici -bas! Et qui n'en peut dire autant? Est-ce une raison pour justifier le suicide? Et n'estce pas un suicide, quand on est ce que vous êtes, d'aller à Sens planter des choux?

Je vous en prie, allez voir Montalembert, ou plutôt faites -lui demander quand il est visible. J'ai lieu de penser qu'il. vous entretiendra de projets capables de préoccuper votre pensée, et de tempérer un peu le désœuvrement intellectuel où vous êtes. Avez-vous complètement abandonné votre idée d'une Histoire du droit canon? J'en serais fâché.

Excusez les sermons d'un homm.e qui n'en fait que parce qu'il en a besoin lui-même. Envoyez-moi le plus tôt possible le dernier procès -verbal de la Société de Saint-Vincent-de-Paul. N'oubliez pas les améliorations auxquelles vous aviez songé pour cette pauvre et chère Société. Ne vous fâchez pas de la brièveté et du désordre de cette lettre. Elle est écrite en mauvaise compagnie, je veux parler du mal de tête qui n'a cessé de m'assiéger ce soir. Portez- vous bien; je puis apprécier le mérite de ce conseil et vous le garantir. Croyez -moi pour la vie

Votre ami dévoué.

Nous arrivons à l'époquo la plus agitée de la vie d'Ozanam. Les avances les plus flatteuses, les plus décisives, lui venaient de tous côtés , et cependant des doutes sérieux sur sa voca-

tion troublaient son âme des plus nobles inquiétudes. La ville de Lyon venait de se l'attacher par la création d'une chaire de droit ; M. Cousin faisait de sérieuses instances pour le faire entrer, comme il disait, « dans son régiment ; » d'un autre côté , M. de Montalembert le pressait de prendre une part active à la rédaction du Correspondant, qu'il réorganisait à nouveau. « Je vous en supplie, lui écrivait-il, don- « nez-nous donc quelques fragments de vos travaux, quelques « éclats du monument que vous sculptez ; je vous demande « ce service comme à un ami et à un frère d'armes , sur la « sympathie duquel je compte, comme vous devez compter « sur moi. Adieu. Je laisse cette pensée à votre conscience « et à votre cœur. »

Enfin l'abbé Lacordaire le prévenait, le 19 février 1839, de sa détermination d'entrer dans l'ordre de Saint -Dominique, et de son départ pour Rome, en le chargeant d'arrêter les places pour lui et ses deux compagnons. « C'est le jeudi « 7 mars, fête de saint Thomas d'Aquin, que nous quit- « terons Paris, et par conséquent nous serons à Lyon le « dimanche 10 ; ce serait donc mardi 12 que nous nous « embarquerions pour Milan par les diligences Bonafous, au « nombre de trois*, pas davantage. Je serai ravi de vous « revoir, vous et tous nos amis, et j'espère que vous nous « aiderez à faire les pèlerinages que tout fervent catholique « ne doit pas omettre à Lyon. »

Arrivé à Rome, l'abbé Lacordaire racontait son voyage à Ozanam et ne lui cachait pas les joies de la vie religieuse. Plus tard, il ne cachait pas non plus avoir vivement désiré l'appeler un jour « mon frère et mon père ».

Si le lecteur rapproche les lettres qui précèdent et celles qui suivent, il sera en quelque sorte témoin des combats qui décidèrent de la destinée d'Ozanam. Il s'était voué dès sa jeunesse à la science et à la religion: il sut les servir toutes deux, au milieu du monde, sans jamais les séparer.

* MM. Piel et Requédat.

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