‹ Lettres de Frédéric Ozanam, 1831-1853. --Chapitre 21 sur 44 · A M. PAUL DE LA PERRIÈRE · texte numérisé non relu

A M. PAUL DE LA PERRIÈRE

Lyon, 10 mars 1837.

Mon cher ami,

J'ai des remerciements à vous faire, soit pour les services que vous m'avez déjà rendus, soit pour ceux que vous m'offrez encore. Tout autre que vous m'embarrasserait fort par de telles complaisances ; mais votre amitié est si désintéressée, qu'elle me tient quitte même de toute formule de gratitude; j'espère du moins qu'elle compte sur le souvenir du cœur, et en ceci elle ne se trompe pas. Souvent je réfléchis à l'inexactitude de ce qu'on dit des affections d'enfance, lorsque je considère les étroites sympathies qui m'ont si fort attaché à vous et à Lallier, qu'avant mon séjour de Paris je n'avais jamais connus. Dieu, qui rapproche les nuages pour en faire jaillir la foudre, est aussi celui qui rapproche les âmes, quand il lui plaît, pour en faire jaillir l'amour.

Vous intéresserai -je en vous disant deux mots de la vie que je mène ici ? C'est toujours cette vie bizarre entre des études inconstantes et des occupations importunes. Je compte irrévérencieusement parmi ces dernières les rares plaidoiries qui me conduisent au Palais. La fameuse affaire d'in-

terdiction pendante à l'époque de votre départ a été plaidée deux fois depuis, et se jugera peut-être demain. En deux autres occasions, j'ai dû porter la parole à la barre du tribunal civil et de la police correctionnelle, pour de minimes intérêts. Cette semaine, les assises m'ont donné beaucoup de besogne. Lundi, un pauvre homme, défendu par moi, a été condamné à cinq ans de travaux forcés, non pas tant pour un crime qui n'a pas été prouvé, que pour des antécédents détestables qui étaient trop certains. Avant- hier la scène avait changé; et si, présent en notre bonne cité, votre mauvais génie vous eût conduit à la grande salle de l'hôtel de ville, vous eussiez vu le plus humble de vos serviteurs aux côtés de Pitrat, le directeur de la Gazette du Lyonnais, citée pour attaque au gouvernement du roi ; vous auriez entendu une longue harangue du ministère public, requérant contre le chétif journal toute la sévérité de la loi , et le jeune défenseur s'efPorçant, selon sa louable coutume, d'occuper une place neutre entre l'accusateur et l'accusé, et de justifier le second sans irriter le premier. Vous auriez ouï un homme d'État de vingt-quatre ans se prononçant avec une imperturbable audace sur les plus hautes questions du droit constitutionnel, et sur les causes des plus illustres faits contemporains. Je ne sais si, comme la presque totalité de l'auditoire, vous eussiez, après les débats, compté sur un verdict d'acquittement ; mais je sais fort bien que, n'étant pas sourd, vous auriez entendu prononcer une condamnation qui ,

pour n'être point trop sévère, n'en a pas moins désappointé le défenseur et le défendu. On m'a vraiment complimenté sur mon discours; mais, vous le savez, mes pauvres paroles ont ce bonheur d'obtenir des félicitations quelquefois, des convictions presque jamais. Voilà, mon cher ami, la plus mémorable scène de cette vie du barreau, laquelle j'ai l'avantage de mener depuis quatre mois. Jugez du reste.

Je pensais écrire aujourd'hui à N...; mais voici qu'aujourd'hui finit, puisque minuit sonne. N'ayant pas le temps de lui écrire demain, qui n'est plus demain, je vous prie de lui communiquer ce qui pourra l'intéresser dans cette lettre, et de faire ensemble avec lui. En particulier je le prie de ne point trop prendre cette habitude d'écrire sans penser, qu'il trouve si douce et qui est commune maintenant à beaucoup de gens qui ne sont pas clercs. Je ne le presse pas pour mon article; mais je lui en fais conscience dans l'intérêt de son propre génie, qui a besoin d'un peu d'exercice, s'il ne veut pas s'endormir dans la vapeur des requêtes et des jugements. Ne voilà-t-il pas qu'il se croit un grand homme pour faire le palais ! Heureusement l'année s'avance, et j'espère que notre ami ne tombera pas en récidive; faites vos efforts pour le sauver de sa paresseuse humihté.

Présentez mes respects, je vous prie, à M. Bailly.

Si vous voyez M. de Kerguelen, chargez-le de dire deux mots d'amitié pour moi aux petits apprentis Marins et Blondeau. Ici tous vos amis

VOUS demeurent très tendrement attachés; mettez au premier rang

Votre dévoué.

A M. GURNIER

Lyon, 1er juin 1837.

Mon cher ami,

Parmi toutes les voix consolatrices qui sont venues de loin pour témoigner sympathie à mon malheur, la vôtre a été la première et n'a pas été la moins douce. Vous savez, vous aussi, quelle solitude fait dans une famille la perte d'un de ses chefs; si la mort d'une mère est plus déchirante pour ses fils, celle d'un père est plus accablante : elle fait peut-être verser moins de larmes, mais elle laisse après elle une sorte de terreur. Gomme un jeune enfant, habitué à vivre à l'ombre d'autrui, si on le laisse pendant une heure seul dans une maison, pénétré du sentiment de sa propre faiblesse, s'effraye et se met à pleurer; de même lorsqu'on vivait si paisible à l'ombre de cette autorité paternelle, de cette providence visible en qui l'on se reposait de toutes choses, en la voyant disparaître tout à coup, en se trouvant seul chargé d'une responsabilité inaccoutumée au milieu de ce monde mauvais, on éprouve un des plus douloureux sen-

timents qui aient été préparés depuis le commencement du monde pour châtier l'homme déchu. Il est vrai que ma mère est encore là pour m'encourager de sa présence et me bénir de ses mains, mais abattue, souffrante, me désolant par les inquiétudes que sa santé me donne. Il est vrai que j*ai d'excellents frères ; mais, quelque bons que soient ceux dont on est entouré, ils ne peuvent suppléer à l'absence de ceux dont on était protégé; moi surtout, d'un caractère irrésolu et craintif, j'ai besoin non seulement d'avoir beaucoup d'hommes meilleurs que moi autour de moi, mais d'en avoir au-dessus de moi; j'ai besoin d'intermédiaires entre ma petitesse et l'immensité de Dieu ; et maintenant je suis pareil à celui qui, demeurant dans une région orageuse, sous l'abri d'un large toit, en lequel il aurait mis sa confiance, le verrait brusquement s'écrouler et resterait perdu sous la voûte infinie des cieux.

Je ne sais si je vous fais comprendre mon genre principal d'affliction; joignez-y le spectacle de l'affliction de ma famille, la rapidité du coup qui nous a frappés, les affaires d'une succession importunément mêlées aux tristesses d'un deuil, et tant de choses trop longues à dire.

Du reste, nous éprouvons un grand soulagement à penser que la piété de mon père, retrempée depuis ces derniers temps par un usage plus multiplié des sacrements, les vertus, les travaux, les chagrins, les périls de sa vie, lui ont rendu facile l'accès du séjour céleste, et que bientôt, si nous

sommes bons, nous le retrouverons au rendez-vous éternel, où ne sera pas la mort. Plus se multiplie dans ce monde invisible le nombre des âmes qui nous furent chères et qui nous ont quittés, plus puissante se fait sentir l'attraction qui nous y entraîne. Nous tenons bien moins à la terre quand les racines par lesquelles nous y étions attachés sont brisées par le temps.

A quoi me servirait, mon cher ami, de vous entretenir de mes douleurs, si je ne devais que vous attrister de mes récits , et quel plaisir cruel y aurait-il à faire de l'amitié une communauté de chagrins? Mais, quand on verse ses chagrins dans un cœur aimant et religieux à la fois, on en fait jaillir la prière, et cette prière monte agréable vers le ciel, qui l'exauce toujours. C'est donc devant Dieu que je désire que vous vous souveniez de mes maux et des besoins de ma famille entière. Vous avez d'ailleurs d'autres préoccupations plus douces et qui ont plus de droits sur votre esprit. Vous êtes père , et si cette joie est mesurée à la tristesse qu'on éprouve à cesser d'être fils, elle doit être bien grande. Jouissez du bonheur que Dieu vous fait pour vos mérites, d'autant plus excellents que vous semblez les moins comprendre. Vous croyez devoir quelque chose à la connaissance que nous fîmes ensemble il y a six années ; et moi je suis sûr d'y trouver beaucoup. Je ne sais si ma compagnie dans une grande ville pouvait vous être de quelque profit; je sais que la vôtre me révélait la possibilité de certaines vertus dont je ne croyais

pas que la jeunesse fût capable ; aussi j'ai accueilli avec une vive reconnaissance l'hôte aimable^ que vous m'avez envoyé pour être, disiez-vous, l'interprète de votre gratitude. Deux choses surtout m'étonnent dans cet homme : une énergie qui n'est pas de son siècle , et un choix de style, une érudition habituelle, une abondance d'allusions savantes qui accusent les lectures multipliées au delà des rares loisirs d'une profession manuelle.

Je voudrais converser avec vous davantage, mais le temps me manque, et le courage même des longs entretiens me manque aussi depuis mon malheur; je vous prierai donc d'être patient. Dites à du Lac de prier pour mon père, pour ma mère et pour moi; je lui écrirai bientôt.

A Dieu, mon cher ami, à lui seul qui rapproche les distances, console de l'absence, et sait réunir tôt ou tard ceux qu'il a fait s'aimer.

Ce fut pendant une absence qu'Ozanam eut le malheur de perdre son père. Il était parti à Pâques, pour Paris, afin d'y préparer ses thèses de doctorat ; mais il fut rappelé par la plus terrible nouvelle : son père avait fait une chute qui devait être mortelle. Il arriva trop tard et ne le revit pas. Il en eut une profonde douleur et conserva religieusement le souvenir de tout ce qu'il devait à ce père excellent que nous voudrions faire connaître au lecteur.

Jean-Antoine- François Ozanam, né à Ghalamont, le 9 juillet 1773, était lils de Benoît Ozanam, l'un des douze châtelains des Bombes, et d'Elisabeth Baudin, descendante de la famille de la Gondamine et de l'ancienne maison de Saillans,

1 Reboul.

dont le dernier périt, en 1792, à la tête de vingt mille hommes, dans le mouvement royaliste du camp de Jalès.

Il était petit- neveu de Jacques Ozanam , le célèbre mathématicien, membre de l'Académie des sciences et auteur d'un grand nombre d'ouvrages scientifiques. On a retenu de lui ce mot que lui avaient inspiré les querelles théologiques de son temps : « Il appartient aux docteurs de Sorbonne de « disputer, au Pape de prononcer et aux mathématiciens « d'aller en paradis par la perpendiculaire. » Fontenelle a fait son Éloge.

Jean -Antoine fit de fortes études classiques au collège des Oratoriens de Lyon, et il en conserva le goût des lettres qu'il sut plus tard inspirer à ses fils. En 1793, il entra comme soldat dans le régiment des hussards de Berchiny. Après avoir assité aux batailles de Millesino, Mondovi, Pavie, Lodi, Gastiglione, Arcole, Rivoli, il arriva en cinq ans au grade de capitaine. Doué d'un rare courage, il reçut cinq blessures, fut envoyé comme parlementaire près du général Souwarow, dont il obtint tout ce qu'il était chargé de demander, et se fit distinguer par la prise de la personne du général napolitain, le prince de la Gattolica, qu'il emmena prisonnier à Bologne, et par la prise de l'étendard des uhlans de Krazinsky , qu'il présenta à Bonaparte.

On raconte de lui ce trait d'une incroyable intrépidité : campé dans le Dauphiné pendant les plus tristes jours de la Terreur, il apprend que son père est arrêté et conduit dans les prisons de Bourg. A l'instant il monte à cheval et, sans que rien puisse l'arrêter, il entre, deux pistolets aux poings, dans la salle où délibéraient les membres du Comité révolutionnaire, les menace de leur casser la tête et les force à signer un ordre d'élargissement qu'il emporte, courant bride abattue vers Bourg. Par malheur, Chalamont était sur la route, il passe devant la maison de sa mère : comment ne pas lui dire que son père est sauvé ! Mais il perd un moment. Le Comité, revenu de sa frayeur, le fait poursuivre, et l'ordre de l'arrêter lui-même le devance. Il ne peut plus que s'enfuir ventre à terre jusqu'à son régiment, où, dans ces temps de désordre, on ne s'était pas aperçu de son absence.

Jeune, riche, fort agréable de sa personne, aimable, spirituel, aimant le monde et d'une intarissable gaieté, Jean- Antoine quitta le service à l'avènement de l'empire, et se

maria à Lyon en 1800 à Marie Nantas, fille d'un riche et honorable négociant. Il vint s'établir à Paris. Là, ayant par bonté et par imprudence donné sa signature pour un parent, il perdit toute sa fortune.

L'empereur, qui ne l'avait pas oublié et qui formait à ce moment un régiment de gardes du corps, lui envoya avec de vives instances un brevet de capitaine ; mais Jean -Antoine refusa cette offre. La fermeté de son caractère ne se laissa ]jas abattre par la pauvreté ; il partit pour Milan avec sa jeune famille, et, tout en donnant des leçons, il étudia la médecine, et s'en allait à pied à Pavie passer ses examens. Il lui suffît de deux ans pour devenir médecin, et médecin distingué. Il écrivit en italien, contre la doctrine de Rasori, un livre qui eut deux éditions et qui n'est point oublié, et entretint une correspondance scientifique avec le savant comte Moscati, avec Locatelli et Scarpa. Lorsqu'en 1813 le typhus fit des ravages etfroyables à Milan, Jean- Antoine Ozanam alla s'établir dans l'hôpital militaire, dont les deux médecins venaient de succomber, et, seul, y soigna trois cents malades jusqu'à la fin du danger. L'empereur lui envoya à cette occasion la décoration de la Couronne de fer. Ce fut le 23 avril de cette même année que naquit son fils Frédéric.

Le docteur Ozanam revint à Lyon en 1815, ne voulant ni vivre ni élever ses fils sous la domination autrichienne. Sa réputation d'homme de bien l'y suivit. Peu après il était nommé, au concours, médecin de l'Hôtel-Dieu, aimé, estimé et connu par de nombreux mémoires, par des découvertes curieuses et par un grand ouvrage sur les Épidémies. Ces études constantes et une clientèle considérable ne l'empêchèrent jamais de veiller avec une infatigable activité à l'éducation de ses fils et de donner toujours le cinquième de ses soins aux pauvres. Sa dernière visite fut pour eux. C'est en descendant l'escalier d'un indigent qu'il tomba et mourut quelques heures après, le 12 mai 1837.

A M AMPÈRE

Lyon, 2 juin 1837.

Monsieur et ami,

L'année dernière, à cette époque, vous aviez perdu un excellent père, la France une de ses gloires, et moi un patronage qui honorait et encourageait ma jeunesse. Mon deuil se confondait avec le deuil général qui devait être une des consolations du vôtre. Toutefois vous voulûtes bien m'admettre d'une manière plus intime à partager vos douleurs. Je me souviens d'un jour où vous vîntes me visiter dans ma petite chambre : tous deux nous avions les larmes aux yeux ; je vous disais combien je me sentais pressé de retourner dans ma famille, de profiter de toutes les heures que le ciel accorderait à mes vieux parents. L'exemple de votre malheur me faisait penser en frémissant à la possibilité d'un malheur semblable.

Aujourd'hui, vous le savez, ces tristes pressentiments se sont réalisés, et les sévérités de la Providence se sont aussi appesanties sur moi. Moi aussi, pendant une courte absence, j'ai reçu une alarmante nouvelle : je suis arrivé, il était trop tard; je suis arrivé pour embrasser ma mère et mes frères seulement : mon père les avait quittés; il n'était plus là; il n'y devait plus être; je ne lui

avais dit qu'un adieu de trois mois, et je m'en trouvais séparé de tout l'intervalle de la vie. Ceux qui ne l'ont pas éprouvé ne peuvent dire quel vide fait la privation d'un seul homme, quand tant de respect et d'amour l'entourait, quand on avait coutume de faire tant de choses à cause de lui, et de se reposer sur lui de tant de choses; quand il était vraiment parmi les siens la présence visible de la Divinité. Mon père n'avait point obtenu dans la science une illustration de premier ordre, son nom n'était point célèbre dans de lointaines contrées ; mais ses travaux et ses vertus l'avaient fait aimer et estimer de ses collègues, de ses concitoyens et surtout des pauvres au service desquels il est mort. Les regrets publics ne lui ont point manqué. Il ne vous était point connu; mais vous me connaissiez, moi, son fils; et, si jamais votre bienveillance a trouvé en moi quelque chose qui ne vous déplût point, c'était de lui, de ses conseils, de ses exemples, qu'elle me venait. Ainsi l'affection que vous m'avez toujours témoignée m'assure d'avance que cette année aussi il y aura eu entre nous communauté d'afflictions : on se trouve presque heureux de ne pas souffrir seul.

Désormais les devoirs de famille me fixent à Lyon plus impérieusement encore que par le passé. Cependant j'espère dans quelques mois passagèrement revoir Paris et y terminer enfin les épreuves auxquelles je me préparais et qui, pour la seconde fois, se trouvent interrompues. Quant à l'affaire dont je poursuivais la décision, les circonstances

OÙ je me trouve m'obligent d'en désirer plus vivement que jamais la réussite. Auprès de ma mère et de mes frères, la chaire de droit commercial qu'on a demandée me donnerait une position sûre, honorable, paisible.

XLYIII A M. HENRI PESSONNEAUX

Lyon, 19 juin 1837.

Mon cher ami,

Pardonne si je suis demeuré si longtemps sans répondre à vos bonnes lettres, et particulièrement à celle de ton père.

Vous m'avez fait cependant un nouveau devoir de vous aimer par l'intérêt que vous avez pris à mon malheur. Les témoignages de sympathie sont d'autant plus précieux que la douleur est plus grande, et, à mesure que Dieu nous retire nos parents les plus proches, nous sentons le besoin de nous rapprocher davantage des parents plus éloignés. Ma bonne mère est toujours bien souffrante : la tristesse lui dévore le cœur, et un mal intérieur n'abandonne jamais sa tête. Cependant son intelligence est parfaitement saine, et sa vertu, pieusement résignée, fait l'admiration de tous ceux qui l'environnent.

Heureux l'homme à qui Dieu donne une sainte

ANNÉE 1837 22:i

mère! Mais pourquoi faut-il qu'à mesure que Tauréole de sainteté entoure plus brillante cette tête chérie, l'ombre de la mort semble s'en approcher? Pourquoi dans les langues des hommes la perfection est-elle synonyme de la fin? Pourquoi Dieu ne donne-t-il rien ici-bas et ne fait-il seulement que prêter? Mon cher ami, prie avec moi pour que ma mère me soit conservée, qu'elle soit conservée à mes frères , qui ont aussi tant besoin d'elle ; pour que cette maison que tu as connue heureuse et pleine d'amour ne soit pas désolée, rempUe de deuil, vide de toute jouissance, donnée en spectacle comme un exemple des vicissitudes humaines, devenue un scandale pour les impies, qui, en voyant si durement traitées les familles chrétiennes, se demandent insolemment où est le Dieu en qui elles avaient espéré : Ubi est Deus eoriim ?

Pour moi, c'est toujours en lui que j'espère, et jusqu'à présent je suis résolu de suivre les indications qu'il me donne dans les circonstances inégales de la vie.

Je continue par lettres les démarches qu'à Paris je faisais par moi-même. En attendant, je n'abandonne point les travaux littéraires, qui sont pour moi une des plus salutaires consolations terrestres.

Je m'occupe toujours un peu de Dante.

Adieu. Je t'embrasse tendrement.

A M. LETAILLANDIER

Lyon, 21 août 1837.

Mon chex' ami,

Vous avez dû vous étonner de mon silence. Croyez pourtant que des affaires impérieuses et continuelles ont seules pu m'empêcher de vous répondre. Quelque douloureuses que puissent être mes préoccupations ordinaires, et quelque heureux que soit l'événement dont vous m'avez fait part, ce contraste n'aurait point dû empêcher l'échange de nos pensées, parce que, pour nous chrétiens, les événements les plus contraires de la vie se voient à la même lumière, se rapportent au même principe, qui est Dieu. Devant lui, il n'y a point de douleurs inconsolables, il n'y a point non plus de joies sans mélanges : il n'y a point de cœurs souffrants ni d'âmes satisfaites qui ne puissent s'entretenir dans cet admirable langage que la religion nous a fait. Gomme vous avez partagé mon deuil au miHeu de vos riants projets, moi aussi, au milieu de mes tristesses, j'ai souri à votre prochain bonheur; car votre bonheur à vous n'est pas celui que rêvent les hommes vulgaires : il doit être sérieux, cherché dans un ordre de jouissances où se rencontrent beaucoup de sacrifices ; il doit s'attacher à des vertus nouvelles que vous allez pratiquer. La bénédic-

tion du ciel sera sur votre tête, mais des soucis inconnus jusqu'à ce jour pèseront sur votre front. La paternité est aussi une sorte de royauté, une espèce de sacerdoce. Votre vocation est difficile, mais elle est belle; elle est grave, mais elle est certaine. Vous êtes fortuné de toucher ainsi au terme de ces agitations qui tourmentent un si grand nombre d'entre nous, inquiets, mal assurés de la destinée qu'en ce monde la Providence leur prépare : Vivitis felices qiiibus est fortuna per~ acta.

Hélas ! mon cher ami, il n'y a que deux ans nous habitions ensemble comme des frères; et le souvenir de ce temps m'est doux, nos deux vies se confondaient; et, à un si petit intervalle, voyez comme il s'est déjà fait une effrayante divergence. Vous allez avoir deux familles, toutes deux prospères, toutes deux pleines d'espérance. Et moi, je vois se dissoudre la seule que j'avais, le vide se fait autour de moi, ma pauvre mère est malade, mes deux frères me manquent durant la plus grande partie de l'année. Vous abordez un avenir que tout vous promet brillant; et moi, la perte de celui qui soutenait mes pas m'arrête au seuil de la carrière, et me laisse hésitant, chancelant, livré à mes propres conseils. Pourtant je ne suis point jaloux. Que Dieu soit béni d'avoir semé des roses sur votre chemin ! et, s'il a mis des épines dans le mien, qu'il soit encore béni, pourvu que de part et d'autre son œil veille sur nous, que sa charité nous accompagne, pourvu qu'il nous fasse nous ressouvenir souvent

Tun de Fautre, ici-bas, qu'il nous fasse nous retrouver ailleurs un jour !

Vous avez ici beaucoup d'amis qui se réjouissent de votre heureuse alliance, mais qui murmurent en même temps de se voir enlever Tespoir qu'ils nourrissaient de vous attirer auprès d'eux. Je parle spécialement de Ghpurand, delà Perrière, d'Arthaud; car si je voulais nommer tous ceux qui vous sont attachés, il faudrait dire toute la conférence de Saint-Vincent-de-Paul; car la conférence de Lyon est bien étroitement liée avec la Société de Paris; cette union fait notre force, et cette force s'augmente chaque fois qu'une nouvelle conférence se forme quelque part, comme dans ces derniers temps à Dijon et à Toulouse. Ne ferez-vous rien au Mans? ne nous donnerez -vous pas des frères, vous qui fûtes un de nos pères, vous qui fûtes, je m'en souviens, le premier auteur de notre Société? Voyez, ne faites pas comme d'autres à qui la famille fait oublier tout le reste. Vous avez dans le cœur assez d'amour pour le répandre au dehors même de votre foyer domestique : vous aurez besoin de beaucoup plus de grâces que par le passé ; ce ne serait pas le cas de faire moins de bonnes œuvres. Puisse chacun de nous, en vieillissant en âge, vieillir aussi en amitié, en piété, en zèle pour le bien î Puisse notre vie entière se passer sous le patronage de ceux à qui nous avons consacré notre jeunesse : Vincent de Paul, la Vierge Marie, et Jésus -Christ notre Sauveur !

Adieu. Je vous aimerai toujours tendrement.

Dans une circulaire du 11 juin 1844 écrite au nom du conseil général à l'occasion de la retraite de M. Bailly, Ozanam reporte sur ce dernier l'honneur d'avoir fondé la Société de Saint- Vincent -de -Paul, honneur qu'il avait attribué déjà à M. Letaillandier et qu'il lui rendra de nouveau dans la lettre du 6 décembre 1852.

Le lecteur ne verra pas sans un intérêt mêlé de quelque édification qu'au jugement d'Ozanam chacun avait fondé la Société de Saint-Vincent-de-Paul, excepté lui.

A M. LALLIER

Pierre-Bénite, près Lyon, 5 octobre 1837.

Mon cher ami,

Puisque vous le voulez, je vais vous tenir au courant de mon existence depuis l'époque où je vous ai quitté.

Vous n'ignorez pas ce qu'il y a de durable dans certaines douleurs. Quand viennent à se replier les ailes sous lesquelles nous avons vécu si longtemps, que l'ombre à laquelle s'abritait notre tête nous manque tout à coup, et que seuls nous portons le poids de la chaleur, est-il étonnant que le chagrin soit désormais de tous les jours? Ce vide immense que fait dans l'âme de tous les hommes l'absence de Dieu, s'agrandit pour nous de l'absence d'un père ou d'une mère; et je ne doute pas, mon cher ami,

que ce ne soit là l'une des causes de ce deuil intérieur que nous portons tous deux.

La santé de ma mère, qui est menacée de perdre lentement la vue, est aussi pour moi une grande affliction. J'ai eu d'autres tribulations de famille, qu'il serait trop long de vous énumérer. Toute l'administration de notre petite fortune pèse désormais sur moi, et mon inexpérience m'appesantit encore le fardeau. Excepté des querelles entre frères, nous avons eu tous les ennuis d'une succession où il y a un mineur. Indépendamment de ces soucis communs à toute la famille, j'ai ceux de ma profession. J'ai plaidé cette année environ douze fois : trois fois seulement au civil, où j'ai gagné toujours, et notamment dans une question d'opposition à mariage et d'interdiction qui avait été agitée avec beaucoup d'opiniâtreté de part et d'autre. Les émotions de la plaidoirie ne sont point pour moi sans charme; mais les émoluments ne rentrent qu'avec difficulté, et les rapports avec les gens d'affaires sont si pénibles, si humiliants, si injustes, que je ne puis m'y plier. La justice est le dernier asile moral, le dernier sanctuaire de la société présente; la voir entourée d'immondices, c'est pour moi une cause d'indignation à chaque instant renouvelée. Ce genre de vie m'irrite trop, je reviens presque toujours du tribunal profondément ulcéré; je ne puis pas plus me résigner à voir le mal qu'à le souffrir.

Cependant je suis loin de vouloir abandonner une profession dont les circonstances actuelles me

font plus que jamais une nécessité; après les vacances, je ferai une leçon de droit à trois jeunes gens dont j'espère voir les écus et qui se trouvent trop grands seigneurg pour s'aller asseoir sur les bancs de l'école.

Là ne se borne point l'horizon de mon avenir; mais, s'il est plus large, il est passablement orageux. Le conseil royal de l'instruction publique ayant renvoyé la demande* au ministre du commerce, ce dernier est disposé à encourager pécuniairement l'institution de la chaire, si la chambre de commerce et le conseil municipal en veulent faire les principaux frais, et maintenant se discutent les quotités pour lesquelles la chambre, le conseil et le ministère contribueront. L'institution et la dotation une fois décidées, il s'agira de la nomination. Alors je me présenterai avec l'entourage de ceux qui me veulent du bien, et il faudrait une chance singulièrement malheureuse pour me faire échouer. Quand ces négociations n'auraient pas d'autres effets, elles auraient toujours celui de m'avoir prouvé l'affection de tous mes amis; car les vœux des uns ne m'ont pas plus manqué que les efforts des autres.

Au reste, en tout ceci, je me tiens passif. J'éprouve une sorte de respect religieux, peut-être superstitieux, pour l'incertitude actuelle de ma destinée. Je m'en suis remis aux soins de la Providence, je crains d'y mettre la main. Il me semble

1 Demande faite par k ville de Lyon pour la fondation d'une chaire de droit commercial.

que le succès heureux ou malheureux de cette affaire décidera si je demeurerai dans le monde ou si j'en sortirai quand les événements me rendront libre. Vous apercevez là quelle est la témérité de mes rêveries, et sur quel terrain sacré elles osent se porter. Mais, en vérité, j'envie le sort de ceux qui se dévouent entièrement à Dieu et à l'humanité. Et d'un autre côté, cette question de mariage se représente souvent à mon esprit; jamais elle n'en sort sans y laisser d'incroyables répugnances. Je suis plus faible que beaucoup d'autres, et les égarements de mon imagination auraient pu entraîner bien loin mon cœur. Et toutefois je sens qu'il y a aussi une virginité virile qui n'est pas sans honneur et sans charmes, et dans l'union conjugale il me semble qu'il y a une sorte d'abdication. Il peut se faire qu'il y ait là dedans quelque injuste mépris pour les femmes. Cependant la sainte Vierge et ma mère et quelques autres me font pardonner bien des choses à ces filles d'Eve; mais je déclare qu'en général je ne les comprends pas. Leur sensibilité est quelquefois admirable, mais leur intelligence est d'une légèreté et d'une inconséquence désespérantes. Avez-vous jamais vu conversation plus capricieusement interrompue, moins suivie que la leur? Et puis s'engager à une société sans réserve, sans lin, avec une créature humaine, mortelle, infirme, misérable, si parfaite qu'elle soit! C'est surtout celte perpétuité de l'engagement qui est pour moi une chose pleine de terreur, et c'est pourquoi je ne puis m'empêcher de verser des larmes quand

j'assiste à un mariage, comme lorsque je me trouve à une ordination ou à une prise d'habit. Je ne conçois pas la gaieté que l'on a coutume de rencontrer dans les noces.

Vous voyez que la vie ne m'apparaît pas semée de roses, et, si votre ciel est sombre, le mien ne l'est guère moins. Je vous dirai, pour ne vous rien taire, que des images encore plus noires s'y montrent quelquefois. Il y a un peu plus d'une semaine que la méditation prolongée de mes misères intérieures et extérieures m'avait si fort bouleversé l'esprit, que j'étais arrivé à une impossibilité absolue de penser et d'agir. J'avais la télé en feu, tournée en tous sens par des idées désolantes, et la plus désolante de toutes était peut-être l'idée même de mon état actuel. L'excès du mal me fit recourir au médecin, au médecin, veux-je dire, qui a le secret des infirmités morales et qui a le dépôt du baume de la grâce divine. Or, après que j'eus exposé, avec une énergie qui en ces occasions m'est peu commune, mes tristesses et les sujets de mes tristesses à l'homme charitable que j'appelle mon père, que pensez-vous qu'il me répondit? Il me répondit par ces mots de l'Apôtre : Gaiidete in Domino semper. N'est-ce pas là pourtant une étrange parole? Voilà un pauvre homme qui vient d'avoir le plus grand des malheurs dans l'ordre des choses spirituelles, celui d'offenser Dieu; le plus grand des malheurs dans l'ordre des choses de la nature , celui de devenir orphelin ; il a une mère âgée et malade dont il épie tous les mouvements,

tous les regacds, tous les traits chaque jour, pour savoir combien de temps encore il la conservera; il se voit détaché par l'absence ou par la mort de plusieurs amis auxquels il était tendrement attaché; et d'autres séparations encore plus douloureuses le menacent. Il est de plus dans, toutes les angoisses d'une destinée indécise, accablé de sollicitudes et d'affaires dont les plus heureuses ne laissent pas de le froisser; s'il se replie sur luimême pour fuir les spectacles affligeants du dehors, il se trouve rempli de faiblesses, d'imperfections, de défauts; et les humiliations et les souffrances secrètes qu'il se cause à lui-même ne sont pas les moins pénibles de toutes. Et l'on vient lui dire, non point de se résigner, non de se consoler, mais de se réjouir : Gaudete semper ! Il faut bien toute l'audace, toute la pieuse insolence du christianisme, pour parler de la sorte. Et cependant le christianisme a raison.

La tristesse a ses dangers : elle se confond souvent avec la paresse, et même elle occupe la place de cette dernière dans les anciennes énumérations des péchés capitaux. J'ai sous les yeux un passage de saint Grégoire le Grand qui s'en exprime en des termes bons à connaître et à retenir : Initium omnis peccati superhia. PrhiidB autem ejus soboles , septem nimirum principalia vitia, ex hâc virii-lentà radice proferuntur : scilicet, inanis gloria, invidia, ira, tristitia, avaritia, ventris ingluvieSy luxuria... De tristitiâ, rancor, malitia, pusillanimitas y desperatio y torpor circa prœcepta, vagatio

mentis circa illicita nascitur^. d Ne sont -ce pas bien là les effets, et la cause n'est -elle pas aussi heureusement indiquée? Il y a, selon moi, deux sortes d'orgueil : l'un plus grossier et auquel on échappe aisément, c'est le contentement de soimême; l'autre, plus subtil, plus facile à se glisser inaperçu, plus raisonnable, se cache dans le déplaisir qu'on a de ses propres misères, déplaisir qui, s'il ne se tourne pas en contrition, se tourne en dépit; nous sommes désolés de ne point pouvoir nous reposer en nous-mêmes, notre conscience est un témoin à charge que nous entendons malgré nous, nous enrageons d'être si peu de chose, parce que nous avons hérité du premier sentiment coupable du premier père, et que nous voudrions être des dieux. Dans cet état, nous nous reprochons surtout les imperfections qui dépendent le moins de notre volonté; nous aimons mieux nous désespérer que de nous condamner. Nous nous en prendrions volontiers au Créateur de ne nous avoir pas plus avantageusement doués ; nous sommes presque jaloux des facultés et des vertus d'autrui. Ainsi l'amour s'affaiblit, et l'égoïsme se cache sous cette trompeuse austérité de nos regrets : nous ne nous déplaisons si fort que parce que nous nous aimons

1 « L'orgueil est le commencement de tout péché. De cette source empoisonnée sortent les sept vices capitaux, ces premiersnés de l'orgueil, à savoir : la vaine gloire, l'envie, la colère, la tristesse, l'avarice, la gourmandise, la luxure... De la tristesse naissent l'aigreur, la malice, la pusillanimité, le désespoir, la négligence dans l'accomplissement des préceptes , les complaisances de l'imagination autour des choses illicites. >)

trop. Et, en effet, remarquez combien on se complaît dans la mélancolie : premièrement, parce que c'est une manière de s'occuper de soi; secondement, parce qu'à défaut de mérites que l'on voudrait trouver en soi pour les admirer, on est heureux d'y montrer du moins le chagrin de ne les pas avoir. C'est un sentiment d'apparence honorable, c'est une sorte de justice, c'est presque une vertu. Et puis il est plus commode de rêver que d'agir : les larmes nous coûtent moins que la sueur; et ce sont nos sueurs que la sentence inexorable nous demande. Ce peut donc être le commencement de la sagesse de faire rentrer l'homme en lui-même, et en effet la sagesse antique et païenne avait connu ce précepte; mais, si l'on ne veut pas que l'homme ainsi rentré en soi y meure de honte et de découragement, il faut faire descendre dans la prison un rayon d'en haut. Il faut quelque chose qui ne soit pas humain, qui vienne cependant visiter l'homme dans la solitude de son cœur, et qui l'en fasse sortir pour entrer en action : ce quelque chose, c'est la charité ; c'est elle seule qui change le remords en pénitence , qui féconde la douleur et lui fait germer de généreuses résolutions : c'est elle qui fait la confiance, et par la confiance, le courage ; car elle fait disparaître cette vue de nous-même qui nous confond devant la vue de Dieu, dont elle nous investit, dans lequel elle nous fait sentir, être et mouvoir : In ipso movemur et sumus ; qui nous éclaire de sa lumière et nous fortifie de sa force. Dans ces hautes régions, tout change d'aspect, et, contemplés dans

réconomie des volontés divines, les plus funestes événements s'expliquent, se justifient, et laissent voir en eux un signe consolateur. Ainsi ces maux du dedans et du dehors dont nous souffrions naguère n'affectent plus désormais que notre sensibilité, le bas étage de notre âme; sa partie la plus haute s'élève au-dessus ; des préoccupations meilleures y résident; une joie sérieuse, mais véritable, l'environne; et le prodige est accompli, et le précepte de l'Apôtre s'est réalisé : Gaudete semper, parce que c'est Dieu même qui est la cause de cette joie inconnue à la nature : Gaudete in Domino.

Peut-être, mon cher ami, cela tient-il beaucoup du sermon. Et cependant quel emploi plus digne de l'amitié que celui de chercher ensemble le remède à des maladies qu'on pense avoir communes? Je crois donc qu'il y a trois sortes de genres de vie entre lesquels il faut opter : la vie externe, qui se perd dans les jouissances matérielles, et qui est celle des païens et de la classe infime de l'humanité : Epiciiri de grege porci ; la vie interne et réfléchie, qui se concentre dans la méditation des infirmités et des besoins de l'âme, mais qui est stérile et nulle si l'on s'y arrête comme les philosophes de l'antiquité et plusieurs esprits débiles de nos jours ; la vie supérieure et chrétienne, qui nous tire de nous-mêmes pour nous conduire à Dieu, où nous trouvons désormais le point de vue de toutes nos pensées et le point d'appui de toutes nos œuvres.

Maintenant, s'il fallait vous en croire, on devrait

VOUS ranger avec moi dans la seconde catégorie, dont il est facile de déchoir dans la première, si Ton ne s'élève pas à la troisième. Aidons-nous donc, mon cher ami, de conseils et d'exemples; tâchons que la confiance en la grâce égale notre défiance de la nature, et cela non seulement dans l'ordre des vertus religieuses, mais même dans nos occupations temporelles. Faisons-nous forts, car la maladie de ce siècle est la faiblesse. Songeons que nous avons déjà vécu plus du tiers de notre existence probable, que nous avons vécu par le bienfait des autres, et qu'il faut vivre le reste pour le bien des autres. Faisons ce bien tel qu'il s'offre, sans reculer jamais par une fausse humilité.

Et vous particulièrement, mon cher ami, ne trompez pas nos espérances. Vous savez combien nous sommes à qui vous en avez donné. Votre main a été faite heureuse à traduire les pensées de votre esprit, facile à s'ouvrir pour les misères que comprend votre cœur. Sans abandonner votre profession, vous ferez de bons écrits et de bonnes œuvres. Vous cultiverez cette science d'économie pour laquelle il vous a été donné une aptitude spéciale : plus tard peut-être vous serez appelé à en réaliser les théories régénérées, votre bienfaisance particulière sera chargée de représenter et de diriger la bienfaisance publique. Préparez -vous à l'une ou l'autre de ces missions.

Notre petite Société de Saint-Vincent-de-Paul est devenue assez considérable pour être regardée comme un fait providentiel, et ce n'est pas sans

quelque raison que vous y occupez une place qui a de l'importance. Ne vous y trompez pas, secrétaire général, vous êtes, après M. Bailly, l'âme de la Société. C'est de vous que dépend l'union des diverses conférences, et de l'union la vigueur et la durée. Voyez donc que de grands devoirs vous sont imposés, et l'activité est le premier de tous.

Soyez souvent présent aux assemblées particulières; voyez de temps à autre les présidents; tenez la main aux réunions du conseil de direction; stimulez quelquefois le calme trop grand du président général; ne négligez pas la correspondance avec les conférences de province. Si vous m'en croyez, lorsqu'une conférence a manqué d'écrire à l'époque fixée, vous lui écrirez vous-même un peu avant l'époque suivante pour l'engager à être plus fidèle au rendez-vous. Ne laissez pas non plus attendre trop longtemps les circulaires. Celle que vous m'adressâtes il y a deux mois était fort bien et répondait à un besoin urgent; la visite des familles n'est point si facile qu'on se l'imagine ; les instructions à ce sujet sont d'une extrême utilité, il serait bon d'y revenir. Vous aurez lu dans VUiiiversité catholique quelques lignes de ce pauvre M. de la Morvonnais, qui me semble opposer avec beaucoup d'avantage le système des secours à domicile à celui des dépôts de mendicité. Peut-être en conviendra -t- on un jour, et une meilleure organisation des bureaux de bienfaisance résoudra la question si agitée des formes que doit prendre la charité publique. Méditez ces points, mais ne me

demandez pas de lumières; car, pour mon compte, j'aperçois bien les inconvénients, mais fort peu les ressources. Entre la prudence dans les matières religieuses et la pusillanimité, entre la réserve extrême et l'extrême familiarité, il y a un milieu difficile à tenir.

Nous avons ici des conférences qui ont admirablement réussi à obtenir dans leurs familles un empire salutaire; d'autres qui ont été victimes de leur excessive bonté. Quelques exhortations de votre part leur seront profitables ; ce qui vient de Paris jouit d'une grande autorité : Major a longinqiio reverentia. Je n'approuve pas moins votre intention de nous entretenir dans une prochaine lettre, non point précisément du sermon de charité, qui est une question toute parisienne, mais de l'esprit extérieur de la société, de l'absence du secret, et de la nécessité de rester obscur. Il serait bon de poser d'abord ce principe : que l'humilité est obligatoire pour les associations comme pour les individus, et l'appuyer par l'exemple de saint Vincent de Paul, qui réprimanda sévèrement un prêtre de la Mission pour avoir nommé la Compagnie : notre sainte Compagnie, Servi inutiles sumus, tel est le témoignage que doivent se rendre ceux qui s'unissent pour servir Dieu et les hommes. Il faudrait ensuite insister sur les caractères de l'humilité et montrer comme elle doit exclure cet orgueil collectif qui se cache souvent sous le nom d'amour de corps, et ces manifestations imprudentes à l'égard des étrangers sous prétexte d'édification et

de prosélytisme. D'une autre part, on remarquerait que le secret n'est point la forme nécessaire de l'humilité véritable, que souvent même il lui est contraire, car on ne tait guère que ce que Ton croit important, et l'on se dédommage entre soi de l'admiration que Ton ne peut pas rechercher au dehors.

Ainsi : ne point se faire voir, mais se laisser voir y telle pourrait être notre formule, et c'est à peu près celle qu'on rencontre parmi les maximes d'un grand apôtre de la charité, saint François de Sales. Nous avons eu lieu ici surtout d'appliquer et d'apprécier cette doctrine, entourés que nous étions de deux sortes d'écueils : d'une part, la rivalité de quelques autres sociétés pieuses, et, de l'autre, le zèle un peu expansif de quelques associés qui allaient répandre partout les louanges de notre œuvre naissante. L'exagération de leurs rapports nous rendait suspects aux uns et ridicules aux yeux des autres. On nous prophétisait que )a publicité serait notre mort; mais, grâce à Dieu, les prophètes de malheur ont menti, nous nous sommes faits petits, nous avons fait pitié, on nous a laissés vivre : notre nombre a grandi, et aussi nos aumônes; un peu de bien moral s'est fait par notre entremise et nous a distingués des associations purement philanthropiques.

Je vous parlerai, dans une lettre que j'adresserai à M. Bailly pour le conseil de direction, d'une œuvre que nous avons entreprise sans préjudice de la visite des familles, et qu'il serait désirable de voir s'établir partout où existent des conférences. Il s'agit

de la propagation de Tinstruction chrétienne parmi les soldats des garnisons. Nous avons monté ici une bibliothèque et une école de lecture, d'écriture et de calcul pour les militaires, et déjà les résultats sont consolants. Nous avons plusieurs jeunes amis à vous envoyer après les vacances passées.

Je ne finirais pas si je voulais nommer tous ceux qui vous aiment. Mon frère aîné veut être inscrit des premiers, et Charles veut aussi une place sur la liste. Pour ma mère, elle me charge de vous dire qu'elle compte sur votre retour à Lyon, et qu'elle veut vous trouver femme. Et moi, leur interprète à tous, veuillez me croire, quand je vous parle pour mon compte et que je me nomme, en vous embrassant, votre ami tendrement dévoué.

A M. LALLIER

Lyon, 7 février 1838.

Janmot ne partira pas sans vous porter quelques lignes de moi, non dans son intérêt, vous savez trop combien nous l'aimons tous pour qu'il ait besoin d'être rappelé à votre mémoire, mais dans le but de m'acquitter de la dette que je contractai naguère avec vous en vous écrivant une si courte et si brusque lettre.

L'affaire dont je vous parlais marche à sa conclusion. Le conseil municipal n'attend que l'approbation du budget de la ville par le ministre de l'intérieur pour procéder à la nomination des candidats. J'ai fait plus de soixante visites, j'ai vu trentequatre conseillers municipaux, et, grâce aux bontés de bien des gens, j'ai acquis la certitude presque entière d'être présenté. Je ne sais pourquoi, je me sens pressé à vous mêler dans cette affaire, ou plutôt vous savez déjà de quelle espérance je me flatte. Si je parviens à ce poste où tout le monde m'annonce la formation d'une clientèle que je ne veux pas exploiter, il ne tiendra qu'à vous de venir partager avec moi l'avantage de cette position. Dans une ville où les réputations percent plus promptement, où vous avez déjà tant d'affections et tant d'estimes acquises, vous vous trouveriez peut-ôjre mieux qu'à Paris.

Cette proposition est sérieuse et consciencieuse de ma part, si intéressée qu'elle puisse paraître. En présence des ruines qui se font dans la famille que la nature m'avait donnée, j'ai besoin que celle que me crée l'amitié ne m'abandonne point. J'assiste tous les jours au plus douloureux des spectacles, la décadence des forces de ma pauvre mère; en même temps que se perd sa vue, s'affaiblit son énergie morale; sa sensibilité semble s'augmenter en proportion avec toutes les inquiétudes, toutes les tristesses qui se peuvent concevoir dans une âme comme la sienne. Au lieu donc de trouver en elle l'appui nécessaire à mon âge et à mes premiers

pas dans le monde, il faut que je la soutienne, de la parole comme du bras. Les missions continuelles de mon frère aîné m'ôtent la ressource de ses bons conseils, et peut-être les desseins de Dieu sur lui l'entraîneront-ils encore plus loin de moi. Mais c'est surtout la communication des sentiments et des idées, c'est la sympathie, l'encouragement intellectuel, l'assistance morale, ce sont les offices intimes de l'amitié qui me manquent, et dont la rareté me fait beaucoup souffrir.

Je les rencontre pourtant, mais moins fréquents qu'il ne faudrait, dans notre Société de Saint -Yincent-de-Paul. Ces soirées hebdomadaires sont une des plus grandes consolations que la Providence m'ait laissées. Et particulièrement mes rapports, trop peu multipliés à mon gré, avec Ghaurand, Ai^haud, la Perrière, me rappellent les meilleurs jours de Paris. Nos œuvres se soutiennent; mais, si elles s'accroissent, c'est comme l'alluvion : Incrementum latens. La division en deux conférences n'a pas eu de fâcheux effets, sans que ses résultats nous aient donné jusqu'ici une bien vive satisfaction. Quatre réunions d'un genre moins sérieux auront lieu cet hiver pour remettre en présence les membres ainsi séparés, pour multiplier les liaisons réciproques, et placer un peu de notre côté cet allié puissant qui se met souvent au service de nos ennemis, le plaisir. Votre lettre a ranimé pour l'œuvre des militaires l'ardeur qui commençait à languir : vous ne sauriez croire quelle magie il y a dans les paroles venues de loin , et dans le suffrage

d'un si grand nombre d'amis. Les liens qui nous rattachent à la Société de Paris sont comme ceux qui unissaient ces jumeaux célèbres dont la séparation fît la mort : le sang et la vie y circulent intérieurement.

Courage donc, chers amis; nos aînés dans la pratique du bien, soyez toujours nos modèles. Il me semble quelquefois que la Société de Saint-Vincent-de-Paul, ainsi placée aux portes des écoles, c'est-à-dire aux sources de la génération nouvelle, de cette génération destinée à occuper un jour des positions sociales d'où s'exercent toutes les influences, pourrait donner quelque impulsion heureuse à notre pauvre société française, et, par la France, au monde entier. Il me semble que Lacordaire est le Pierre l'Ermite de la croisade dont il vient si bien de marquer les camps et les bannières. Voyez comme des villes d'Irlande à celles du Rhin les signes de ralliement se répètent; c'est à nos cités de les répéter à leur tour à l'Espagne, à l'Ita- He défaillantes. J'aurais voulu une manifestation de la jeunesse parisienne au sujet de l'affaire de Cologne ^ Vous rappelez-vous le jour où Lacordaire

1 Dans le courant de l'année 1837, un conflit éclata entre le gouvernement du roi de Prusse, Frédéric -Guillaume III, et Mfe''' Clément de Droste-Wischering, archevêque de Cologne. Ce conflit avait pour cause la prétention du gouvernement prussien d'astreindre le clergé catholique à suivre les prescriptions Je la loi prussienne en ce qui touche la bénédiction des mariages mixtes entre catholiques et protestants. Quelques prélats avaient cru pouvoir céder à la pression gouvernementale et ne plus exiger des conjoints la promesse d'élever les enfants dans la foi catholique. Mst" de Droste donna le premier l'exemple d'une ré-

demandait à Dieu des saints? On vous donne des Thomas de Cantorbéry, et vous ne les saluez pas d'un cri d'admJration ? Il me paraît pourtant qu'à ce coup les Sarrasins du rationalisme nous avaient fait une belle position pour le combat, et que c'était l'occasion de crier : Dieu le veut 1

Il vous appartisnt, par votre ancienneté et votre charge dans la Société de Saint -Vincent- de- Paul, de la ranimer de temps à autre par des inspirations nouvelles, qui, sans nuire à son esprit ancien, préviennent les dangers d'une trop monotone uniformité. Prenons garde de ne point nous renfermer dans des habitudes trop restreintes, dans certaines limites infranchissables de nombre et de durée. Pourquoi les conférences de Saint- Etienne et de Saint- Sulpice ne peuvent -elles dépasser cinquante membres assidus? Songeons- y.

Adieu, mon cher Lallier, je me laisse entraîner à une impétuosité qui vous paraîtra peut-être bien juvénile dans un homme que cette année écoulée devrait avoir beaucoup vieilli. Adieu, il faut finir; mais je ne fmis pas, je vous assure, de songer à

sistance basée sur les lois canoniques et les obligations de sa charge pastorale, conformément aux règles tracées par le bref du pape Pie VIII, du 25 mars 1830. Pour l'en punir, le gouvernement fit arrêter l'archevêque de nuit dans son palais, et le fit emprisonner dans la forteresse de Minden, d'où il fut ensuite transporté à celle de Golberg, en Poméranie.

A la nouvelle de cet acte , le pape Grégoire XVI assembla les cardinaux en consistoire, le 10 décembre 1837, et prononça une allocution où il racontait les différentes phases de la négociation relative aux mariages mixtes, et donnait un témoignage public d'admiration et de sympathie à l'archevêque captif. {M. le comte de Montale7nbert .)

VOUS, et de prier pour votre bonheur Celui en qui je suis pour toujours

Votre ami.

LU

A M. LALLIER

Lyon, 9 avril 1838.

Mon cher ami,

j'avais espéré vous porter moi-même la réponse à votre dernière lettre; mais les retards se multipliant encore et ne me permettant pas de déterminer d'une façon précise l'époque de mon voyage, il faut bien que j'écrive pour ne pas laisser de lacune dans une correspondance qui nous est si chère.

Et d'abord, recevez mes remerciements bien vifs pour les bons offices que vous m'avez rendus. Le conseil municipal ne peut faire sa présentation de candidats qu'après que le budget de la ville, approuvé à Paris, sera revenu apportant implicitement l'approbation du gouvernement pour l'établissement de la chaire du droit commercial. J'espère beaucoup, voyant en ceci quelque chose de providentiel : le plus difficile est fait, et je ne puis assez m'étonner qu'un pauvre garçon comme moi en soit venu à faire créer une chaire. Il reste à

prendre garde de n'ajouter point un cinquième vers aux Sic vos non vobis de Virgile. Si pourtant il en arrivait ainsi, après que tous les moyens humains qui se pouvaient imaginer ont été employés en ma faveur, j'y reconnaîtrais encore une volonté de Dieu, et je m'en consolerais aisément. Toute cette affaire est pour moi une question de vocation : j'en attends la solution avec respect, et j'espère la recevoir avec calme, quelle qu'elle soit.

Il est pourtant vrai qu'un intérêt temporel considérable s'y trouve engagé; car j'éprouve comme vous les inquiétudes de la Res angiista domi, et, ce qui est pire, celte inquiétude ne se borne pas à moi seul, elle s'étend à mon petit frère et à ma mère, dont les besoins augmentent à mesure que sa santé s'affaiblit. Et moi, qui, après tant de sacrifices faits par mon père pour mon éducation, devrais pouvoir le remplacer aujourd'hui et devenir le soutien de ma famille, je ne suis au contraire qu'une charge de plus. Une leçon de droit que je donne tousles jours est le plus positif de mes revenus. La clientèle me laisse de larges loisirs. A l'exception de deux affaires d'assises qui m'ont servi à faire un peu de bruit et point d'argent, deux procès que j'ai conciliés, un que j'ai plaidé au tribunal de commerce la semaine dernière, un mémoire assez considérable que j'ai rédigé dans une contestation entre commerçants, un certain nombre enfin de consultations gratuites, voilà toutes les occupations que m'a données depuis cinq mois cette digne profession d'avocat, l'une de celles où l'on fait le mieux

fortune à la fin, si l'on n'est pas mort de faim au commencement. Et cependant, je vous avouerai que ces préoccupations si rares me pèsent encore : je ne m'acclimate point dans l'atmosphère de la chicane ; les discussions d'intérêt pécuniaire me sont pénibles. Il n'est pas de si bonne cause où il n'y ait des torts réciproques ; il n'est pas de plaidoyer si loyal où il ne faille dissimuler quelques points faibles. Il existe des habitudes d'hyperbole et de réticence dont les plus respectables membres du barreau donnent l'exemple et auxquelles il faut s'assujettir; toutes les figures de rhétorique sont réduites en action devant les tribunaux, qui n'entendent plus que ce langage. Il est convenu qu'on doit demander deux cents francs de dommagesintérêts quand on en veut cinquante; que le client ne saurait manquer d'avoir raison en toutes ses allégations, et que l'adversaire est un drôle. Exprimezvous en termes plus raisonnables, vous passez pour avoir fait des concessions, vous vous êtes avoué vaincu ; les confrères vous en font des reproches ; le client se prétend trahi ; et si vous rencontrez dans le monde un des juges qui ont siégé dans l'affaire, il vous aborde en vous disant: <r Mon cher, vous êtes trop timide ! j)

Mais il me semble que je retourne à un chapitre que vous avez toujours dû trouver long dans mes lettres, celui de mes chagrins. J'en aurais beaucoup à vous dire : toujours les mêmes tristesses autour de moi et ma mère presque aveugle, toujours les mêmes tristesses en moi et les mécontentements

que me donne mon naturel incorrigible. En ce moment je souffre d'un mal qui vous paraîtra singulier dans une ville où j'ai des parents et des amis si nombreux, je veux dire l'isolement. Car d'un côté je ne puis épancher auprès de ma mère , dont l'extrême sensibilité rend les émotions très dangereuses, tout ce que j'ai de soucis et de pensées affligeantes; je ne puis les décharger dans le cœur de mon frère, qui est presque toujours absent, et que je ne vois presque jamais seul; si j'en parlais à d'autres parents, ce serait leur demander des conseils qui de leur part seraient des ordres. Mes amis, plus heureux que moi, n'ont plus besoin de sortir de leur famille, ils y demeurent habituellement renfermés ; il n'existe plus entre nous cette nécessité d'un rapprochement mutuel qu'on éprouvait à Paris.

Rien ne m'est douloureux comme ces longues soirées du dimanche que ma mère passe chez sa sœur, où je vois des groupes joyeux attirés par le retour du printemps remplir les promenades, tandis que je demeure seul, et, ne connaissant pas de plus maussade compagnie que moi-même, je me renferme avec un journal ou avec un livre. J'apprécie maintenant par la privation tout ce que vaut le commerce de la parole vivante, combien il féconde plus la pensée que la lettre morte des plus grands écrivains. J'ai besoin d'entendre parler, et je ne rencontre guère, soit au palais, soit à l'église, soit dans les sociétés, qu'un langage trivial et mesquin. Je me sens trop jeune encore pour me passer

ANiNÉE 1838 251

de modèles et de maîtres, et je rencontre rarement des modèles et des maîtres que je voulusse accepter. Mais je m'en passerais encore si j'avais quelque dédommagement dans les entretiens et les sympathies des jeunes gens de mon âge. Qu'il est fâcheux pour moi, mon excellent ami, que vous ne soyez pas Lyonnais !

Une distraction me reste dans les travaux littéraires auxquels je puis encore me livrer, mais avec des interruptions si nombreuses et une telle difficulté d'exécution, que je crains souvent d'être attaché par l'amour-propre seul à cette plume ingrate qu'il vaudrait peut-être mieux briser. J'ai cependant un service à vous demander. Dans trois semaines environ, j'aurai terminé de copier ma thèse sur Dante qui est devenue un volume. Me permettrez -vous de vous l'adresser, et de vous prier, après l'avoir lue, de la porter chez M. Le Clerc, doyen de la Faculté des lettres, à l'examen duquel elle doit être soumise? Ainsi je diminuerai d'autant les délais que j'aurai à subir en arrivant à Paris.

La Société de Saint-Vincent-de-Paul vous doit aussi des actions de grâces pour la promptitude avec laquelle vous lui avez fait parvenir le dernier compte rendu. Cette pauvre Société a bien aussi ses tribulations. Elle en a de la part de ses membres dont l'inexactitude la fait souvent languir ; elle en a surtout du côté du dehors, d'où ne cessent de se renouveler des agressions dont il est difficile de reconnaître les auteurs. 11 me faudrait autrement

2;i2 LETTRES DE FRÉDÉRIC OZANAM

d'énergie et de liberté d'esprit que mon tempérament et mes affaires ne m'en laissent, pour faire tête à tout; et néanmoins il est des circonstances qui m'empêchent de me démettre d'une présidence si mal remplie. Toutefois nous avons eu des consolations de plus d'un genre. Quatre réunions joyeuses ont réuni cet hiver des membres de la Société autour d'une table fraternelle, où les liens de la charité se sont resserrés, tandis que se relâchaient ceux des bourses.

Notre force morale nous vient surtout des autres conférences de Paris et de la province. Cette solidarité fait notre crédit aux yeux du monde, en même temps qu'elle fait notre confiance. La conférence de Dijon nous a écrit naguère pour des renseignements que nous lui avons immédiatement communiqués sur l'œuvre des militaires. Par contre, une lettre de M... m'a appris que la conférence de X... n'avait pas d'espérance de se rétablir. Voyez si vous ne pourriez pas ranimer la mèche qui fume et relever le roseau brisé. L'existence de trois nouvelles réunions à Paris nous a causé beaucoup de joie. Que l'association, mon ami, est une merveilleuse chose, et comme seule elle rassure et console cet isolement dont je me plaignais tout à l'heure ! qu'il importe de ne pas en laisser disperser les éléments, ni se ralentir l'attraction qui les rapproche !

C'était pour entretenir la chaleur parmi la jeunesse catholique que je vous proposais une manifestation dans le genre de la souscription ouverte par V Univers religieux pour l'archevêque de Go-

logne. Je sais bien que ni lui, ni l'Église, ni Dieu, n'ont besoin de nos suffrages. Le plus beau suffrage qu'il eût pu désirer, le glorieux prélat, c'est la rétractation de ses collègues, c'est l'arrestation de l'archevêque de Posen. Voici une heure bien solennelle pour cette catholicité d'Allemagne, dont on annonçait tout haut la perte prochaine. Voici l'Irlande qui donne la main à la Pologne à travers la Belgique et les provinces rhénanes. Je lisais, il y a quelques jours, une énergique protestation de l'archevêque de Tuam contre le système de pervertissement que le protestantisme anglican exerce sur la jeunesse irlandaise. Avant-hier, j'avais entre les mains la lettre de l'archevêque de Posen, et hier je voyais la bulle du Pape à l'archevêque de Matines chargé de la transmettre au clergé prussien. N'estil pas admirable de sentir s'ébranler tout le Nord, d'entendre le craquement des glaces que le protestantisme y avait amoncelées ! La débâcle est proche. Alors on verra entraînées, broyées, ces superbes et paresseuses existences que s'étaient faites les faux pasteurs, ces autorités usurpées des rois ; on verra ces couronnes qui ont voulu devenir des tiares, ces crosses qui ont voulu devenir des épées, flotter en débris sur l'abîme avec les innombrables richesses dont la Réforme s'était engraissée , avec ces millions de livres menteurs ou défigurés dont elle leurrait les peuples. N'est-ce pas aussi un remarquable événement que cette lutte nécessaire, désespérée, entre le souverain pontificat et la monarchie absolue, au moment où des amis insensés ou d'habiles ennemis

s'appliquaient à confondre leurs causes? Dans lequel des deux camps est la liberté? Dans celui où se réunissent sous les drapeaux de Frédéric-Guillaume toutes les traditions de Joseph II, de Louis XIV, d'Henri VIII, avec le rationalisme de Kant, de Hegel, de Goethe? ou dans celui où, derrière Grégoire XVI, reparaissent les grandes figures de Pie VII, d'Innocent XI, d'Innocent IV, de Grégoire VII, avec la foi de saint Ambroise, de saint Jean Ghrysostome, de saint Thomas? Pour nous, Français, esclaves des mots, une grande chose est faite : la séparation de deux grands mots qui semblaient inséparables, le trône et l'autel. Le vieux royalisme, que pense-t-il de ses prophéties, et que ne donnerait pas M. de la Mennais pour retirer les siennes ? Oh ! que Dieu se rit de notre sagesse et qu'il confond notre impatience !

Mais, mon cher ami, tout serviteurs inutiles que nous sommes, il ne nous est pas permis d'être des serviteurs oisifs. A toutes les grandes œuvres qui se peuvent faire sans nous, malheur à nous si nous ne coopérons pas ! Prenons garde que l'humilité ne soit pas, chez les gens de bien, le prétexte commode de l'indolence. Quand le Sauveur mourut sur le Calvaire, il pouvait avoir à ses ordres plus de douze légions d'anges, et il n'en voulut pas; il voulut bien cependant que Simon le Gyrénéen, un homme obscur, portât sa croix et contribuât ainsi à la grande merveille de la rédemption universelle.

Ne vous découragez donc point, mon cher ami.

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et ne vous laissez pas aller à vos abattements ordinaires. N'enfouissez pas le talent du père de famille. Vous vous devez aux jeunes hommes de votre génération qui ont reçu les promesses de vos premiers succès. Vous vous devez à vos amis, qui comptent beaucoup sur vous pour les aider à se conserver croyants et bons dans un siècle dangereux.

Quant à moi, je ne communie jamais sans prier spécialement pour vous.

Adieu, nous nous trouverons, je pense, dimanche prochain, au rendez-vous de la sainte Eucharistie.

A cette lettre, Lallier répondait le 10 mai :

Mon cher Ozanam,

« J'ai lu à l'assemblée générale votre dernière lettre à moi sur les réunions joyeuses, sur l'utilité de l'associacion, sur la nécessité de ne pas rester serviteurs oisifs, quoique inutiles. Cette dernière réflexion ainsi que celle sur Vhumilité, qui ne doit pas être le prétexte commode de l'indolence , étaient venues admirablement à mon adresse, comme c'était votre intention.

« Je me suis permis de donner cela comme une réflexion générale sur les œuvres de charité, laquelle réflexion suivie de la comparaison avec Simon le Cyrénéen a produit un merveilleux effet. Notre humilité a déridé jusqu'au front de l'abbé Dupanloup, qui était nuageux pendant le cours de la séance, et il a manifesté extérieurement son approbation. L'abbé James, dans son allocution, nous a répété qu'il avait entendu avec plaisir que nous ne nous considérions pas comme grand'chose. Du reste, M. James était plus embarrassé que moi. Il me paraît évident que, malgré le compte rendu et le règlement envoyés depuis longtemps à Monsei-

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gneur par le Père Bailly, et qui, par parenthèse, avaient été gardés par le vicaire général qui n'en avait dit qu'un mot , ces messieurs ne s'attendaient pas à trouver une société toute formée. Ils s'imaginaient avoir affaire à une trentaine de farceurs réunis pour faire des discours.

(( Notre nombre et notre existence déjà passablement affermie les ont surpris : ils l'ont témoigné ensuite.

« Mgr l'Évèque de Goutances était venu avec son grand vicaire, incognito, conduit, je crois, par Gaslonde que vous avez connu.

(( Nous devions avoir à l'assemblée générale M. Lacordaire, qui m'avait promis de venir. Mais je pense que la présence de MM. les vicaires généraux l'aura effrayé. 11 paraît qu'il se trouve dans l'impossibilité d'obtenir ici le libre exercice du ministère de la parole. »

Les œuvres si multipliées de nos jours étaient à cette époque une nouveauté, et particulièrement celle des soldats. Elles excitaient la curiosité, quelquefois la défiance, comme on vient de le voir dans cette lettre.

Quand Ozanam revint à Lyon, il y trouva la Société de Saint-Vincent-de-Paul déjà établie par ses amis lyonnais qui avaient fait partie à Paris de la première conférence; ils l'attendaient pour lui donner la présidence.

Entouré d'amis si ardents au bien et si capables de bien faire, son activité, son zèle ne se refroidirent pas; au contraire, son esprit d'initiative semble avoir pris un essor tout nouveau. Il écrit aux camarades qui se dispersaient en province ou à l'étranger. Le 24 janvier 1836, M, de la Gorse, avocat à Tulle, lui répond : « Mon cher ami, les expressions me manquent pour vous dire tout ce que m'a apporté de joie votre lettre du 4 de ce mois. Je me croyais tout à fait perdu,

isolé Je n'avais pas oublié votre projet d'envelopper la

France dans un réseau de charité. J'ai même fait des ouvertures à cet égard, mais la chose paraît difficile... cependant je ne ne désespère pas... »

De Lyon il écrit cette suite de lettres à M. Lallier, secrétaire général, sur la mission sociale des conférences, sur le but de la Société qui est de réchauffer et répandre dans la jeunesse l'esprit du catholicisme; elle est laïque, elle doit le rester. Il relate les résolutions prises par le conseil de Lyon,

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bientôt approuvées et adoptées par celui de Paris. Ainsi se forment peu à peu les Constitutions de la Société. Il envoie un rapport chaque année qui est lu, comme ses lettres, aux assemblées générales; on les lui réclame à l'avance, il est toujours présent au milieu de ses amis.

Voici un fragment d'un rapport des conférences de Lyon à l'assemblée générale des conférences à Paris :

(11 avril 1839.) Après avoir exposé en détail toutes les œuvres et le bien que les conférences lyonnaises ont fait, Ozanam ajoute : « Nous ne parlons pas des avis qui ont pu raffermir la piété chancelante, arrêter le blasphème sur les lèvres atTamées, calmer les dissentiments des époux, diriger l'éducation des enfants. La Charité a aussi sa pudeur ; et si elle doit l'aveu de ses œuvres à l'édification mutuelle, elle croit en pouvoir réserver quelque chose pour l'ombre du cœur et pour l'œil de Dieu. Comme ces artistes d'un temps meilleur, qui, après avoir déployé sur la façade des basiliques toutes les splendides magnificences de l'art, aimaient à sculpter, avec plus de soin et de délicatesse encore, quelque gracieuse image au sommet d'une aiguille inaccessible, où jamais le regard de la foule ne devait atteindre, où elle ne serait visitée que par les oiseaux et les anges du ciel, mais où elle serait aperçue par Celui qui voit dans le secret et qui donne la récompense.

« Mais le secret, l'ombre et le silence surtout ne sont point le fait de notre Œuvre des militaires, qui, au contraire, fait sonner littéralement la trompette. Tous les jeudis en effet, vers six heures du soir, le promeneur qui hante la colline des Chartreux peut entendre s'élever d'une petite chapelle un concert de voix un peu rudes, soutenues par deux ophicléides et un clairon : c'est le cantique répété par cinquante soldats au moins qui, au sortir de notre bibliothèque et de nos leçons d'écriture, se rendent avec empressement autour de l'autel; une instruction leur est faite ensuite par un jeune prêtre qui est devenu leur ami et le nôtre. La bénédiction et la prière terminent la réunion. Us se retirent heureux d'avoir entendu la parole religieuse qui leur manque depuis qu'ils quittèrent leur mère et leur bon curé ; et ce qu'ils ne trouveraient pas dans les églises même quand le respect humain leur en laisserait franchir le seuil , une parole pour eux, condescendante à leur simplicité

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naturelle, flatteuse pour la fierté de leur profession, intelligente des besoins spéciaux de leur âme , beaucoup l'ont reçue avec fruit ; quinze au moins ont été admis aux saints Mystères ; un même nombre s'y prépare, et plus encore auraient suivi cet exemple si le départ du 41e de ligne n'avait eu lieu précisément le lundi de Pâques. Un soldat juif a manifesté le désir de connaître la foi chrétienne et reçoit des leçons assidues qui se termineront probablement par son baptême. Vous pensez bien, messieurs, qu'il s'appellera : Vincent de Paul. Mais ce que vous ne sauriez croire, c'est la gratitude avec laquelle nos soins sont reçus par ces bonnes gens. Nous leur avions naguère distribué une douzaine de grammaires, de traités d'arithmétique, de géographie, d'histoire de France, et quelques livres d'église. Nous leur donnions des modèles et du papier pour écrire, et douze d'entre eux, réunis autour d'une table, s'exerçaient sous notre direction à la calligraphie, que nous entendons fort médiocrement nous-mêmes. A la fin de la séance, l'un prit la parole pour tous : « Messieurs, nous dit-il, vous prenez pour nous bien des peines. Nous voudrions nous montrer reconnaissants. Mais que peuvent faire de pauvres soldats comme nous? Cependant, si quelqu'un des vôtres avait un jardin, voici le temps des fleurs, nous irions volontiers y donner un coup de bêche ! » Les traits de ce genre se sont plusieurs fois renouvelés...

« Ainsi, messieurs, vos frères de Lyon continuent à étudier cette science de faire le bien qu'ils ont reçue de vous. Puissiez-vous former de la sorte un grand nombre de fidèles disciples ! »

Ces œuvres inusitées semblaient avoir besoin d'approbation. M. Bailly écrivait à Ozanam : ... « J'ai remisa l'archevêque votre lettre sur l'œuvre des soldats ; elle a touché beaucoup. C'est là une belle mission. Tâchez de nous écrire avant le 10 décembre, où nous nous réunirons. »

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