A M. LE COMTE DE MONTALEMBERT
Lyon , 9 mai 1840.
Monsieur le Comte,
Mon départ précipité de Paris m'a laissé le regret de ne pouvoir, selon mon désir, vous revoir encore et vous exprimer combien m'a profondément touché votre accueil. Il n'est donné qu'à notre divine cause de rapprocher ainsi les plus inégales destinées, et d'effacer entre elles toutes les distances pour ne former qu'une seule famille où la foi et la charité tiennent lieu de rang. C'est surtout lorsque le doux entourage que la nature nous avait donné vient à tomber, brèche par brèche, sous les coups de la mort, c'est alors qu'on se sent heureux de pouvoir se réfugier dans cette seconde enceinte que prépare pour nous l'amitié chrétienne. Aussi n'en avais-je jamais plus vivement apprécié les consolations que durant ce passage trop court au milieu des nôtres : j'en sors délassé, retrempé, ranimé, comprenant mieux qu'autrefois cette parole du Sauveur qui s'accomplit quelquefois par le ministère de ses vrais disciples : Ego reficiam vos. Selon l'énergie de cette expression vulgaire, je me crois vraiment refait, et pour longtemps affranchi
des hésitations de mon caractère et des influences décourageantes de la vie provinciale...
... Je suivrai des yeux le mouvement scientifique dont le terme déjà proche doit être la restauration complète du catholicisme dans les convictions, tandis que des tendances morales, chaque jour plus puissantes, ramèneront son influence dans les mœurs. Ainsi, quand une plume, qui nous est connue, fera revivre saint Bernard ; quand une voix aimée rappellera, parmi nous, les jours de saint Dominique, je serai des premiers pour entendre et pour bénir Dieu d'avoir réservé à notre âge si souvent décrié tant d'honneur et tant de joie. Au reste, la réconciliation du passé et de l'avenir, la séparation du principe religieux d'avec les idées politiques au milieu desquelles il était engagé, l'œuvre enfin à laquelle vous avez consacré de si généreux efforts commence à s'accomplir jusque dans notre ville, où elle rencontrait plus que nulle part ailleurs une opiniâtre résistance...
Je suis heureux d'avoir cette occasion de vous exprimer mon attachement profond pour votre personne, et les espérances que mes jeunes amis catholiques mettent, comme moi, dans l'élévation d'un caractère couronné de si rares talents.
A M. LALLIER
Lyon, dimanclie 21 juin 1840.
Mon cher ami,
Les bonnes fêtes, en même temps qu'elles nous font songer plus sérieusement à Dieu, nous font aussi souvenir plus efficacement des hommes. En approchant du saint autel, il est naturel de mettre à: profit cette heure privilégiée pour soi et ceux qu'on aime. A l'ami dont on a fait mémoire dans ses prières du matin d'une façon spéciale, on ne se tient pas de lui écrire le soir. Aussi, encore qu'il soit fort tard , n'irai-je pas me coucher sans avoir tracé quelques lignes qui iront vous dire qu'on ne vous oublie pas , et vous en demander autant en retour. Car cette bienheureuse entrevue de Sens et de Paris est déjà pour moi comme un rêve : votre charmante hospitalité de vingt-quatre heures, dont j'aurais bien voulu faire vingt- quatre jours à votre préjudice, votre aimable visite venue si à propos avant mon départ, tout cela n'est plus qu'une histoire déjà vieille à mon gré. Le temps me dure infiniment de savoir ce qu'il est advenu de votre personne depuis ces deux mois d'où date notre dernière séparation. Puisque malheureusement la Providence ne nous permet pas de marcher dans le même chemin, au moins, à la distance
OÙ nous sommes, suivons-nous de l'œil et mettons-nous au pas.
Pour moi, je manquerais à ce devoir, si je ne vous communiquais un heureux événement qui ne sera pas sans influence sur ma position sociale, ni par conséquent sans intérêt pour votre amitié. — Un moment! ne croyez pas qu'il s'agisse de noces. A cetégard, je jouis encore de la plus entière liberté, liberté quelquefois incommode, en ce sens qu'on est exposé aux spéculations matrimoniales d'autrui, et qu'on se trouve compromis sans le savoir par les plus embarrassantes avances. Telle n'est donc pas la question : toutefois on peut dire qu'il s'agit d'un point qui n'y est pas étranger, et un point subsidiaire ; car c'est affaire de subsides. La Chambre de commerce de Lyon, sur la demande de M. le recteur, vient en effet de me voter un supplément d'honoraires : je reçois quatre mille francs en tout, traitement de professeur de Faculté. Cette décision, intéressante au point de vue du pot-au-feu, ne laisse pas d'avoir son prix au point de vue de la considération publique, dans une ville où le mérite des fonctions et des hommes se mesure surtout au profit pécuniaire. Le cours de droit commercial y trouve une sorte de sanction solennelle, non sans besoin au milieu d'une désertion assez considérable d'auditeurs qui m'afflige depuis quelques semaines, et que j'ai la modestie d'attribuer aux chaleurs extrêmes, aux campagnes, aux voyages, etc. — Au reste, voulant assurer double planche sous mes pieds, et d'ailleurs pour me conformer aux nou-
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velles instances de M. Cousin, dont j'ai reçu une lettre ici, je continue de me préparer pour le concours de littérature, avec la perspective de cumuler (le mot ne vous scandalise-t-il déjà point?), de cumuler, dis-je, deux chaires, si la poitrine et la tête y peuvent tenir. De graves personnages m'y poussent, et je dévore une quantité notable de grec et de latin, sans préjudicier aux rations habituelles du Code de commerce et de commentateurs. C'est assez vous dire combien mes heures sont disputées, et combien je cours risque de perdre le sens commun, si Dieu ne vient à mon aide. En même temps il n'a pas fallu négliger la Propagation de la Foi, et dans le numéro de juillet prochain des Annales vous trouverez un long travail, souvent détestable par la forme, mais important au fond, que j'ai dû faire pour établir autant qu'il était possible, d'après des renseignements sûrs, une Statistique générale des Missions. Je vous le signale comme document. Et puisque nous voici revenus aux matières religieuses, vous saurez que Lyon est tout en odeur de sainteté ces jours- ci. Nous venons de faire nos processions, qui ont été magnifiques et surtout très bien accueillies du peuple. Nous recommencerons à huitaine. Dans l'intervalle, il arrivera notre nouvel archevêque, M. de Donald. Il est temps, car on ne saurait dire avec quelle impatience il est attendu. On espère beaucoup de lui pour les institutions nouvelles, et nous en particulier pour la Société de Saint-Vincent- de-Paul. Jusque-là nous continuons obscurément nos œuvres à travers bien
des obstacles. La propagation des bons livres parmi les militaires et le patronage préventif des jeunes apprentis prospèrent tout à fait.
Du reste, à l'exception de Rieussec et de Frenet que Dieu a appelés à lui, le noyau de la Société se compose de ceux qui vous sont connus : vous n'avez pas cessé de leur être cher. J'ai eu peine à suffire aux questions de La Perrière, d'Arthaud, de Chaurand ; tous eussent bien voulu être du voyage. On s'amuse beaucoup de votre fils, on se le représente déjà tout revêtu de la gravité paternelle, on vous en fait compliment par mon organe.
Veuillez joindre mes vœux de bonheur à tous ceux dont je suis chargé pour vous, et, en excusant la brusquerie de la finale que presse l'heure déjà avancée de la nuit, présenter mes respects à Mme Lallier, et recevoir, une fois de plus, l'assurance d'une amitié dont vous ne doutez pas.
LXXÏ
A M. VELAY
Lyon , 12 juillet 1840.
Voici une pauvre lettre qui vient, timide et honteuse, te demander encore une fois excuse pour son paresseux auteur. Si tu l'écoutés jusqu'au bout.
peut-être trouveras-tu réponse à quelques-uns de tes justes reproches : elle t'apprendra du moins plusieurs choses dont le résultat a été de ruiner singulièrement mes loisirs pour le présent, et mes projets pour l'avenir.
La bienheureuse arrivée des vacances de Pâques avait interrompu mon cours et rendu à mes facultés locomotrices leur entière liberté, lorsque le besoin de régler quelques affaires de librairie, peut-être aussi de respirer l'atmosphère intellectuelle de Paris, me fit essayer un petit voyage incognito de ce côté; affaire de trois semaines, distractions dont la santé devait se bien trouver, dépense bien placée, puisqu'il s'agissait surtout de terminer la vente de mon livre. Tout en effet s'est réalisé comme j'avais voulu, et de plus la jouissance inespérée de rencontrer, chemin faisant, le plus grand nombre de mes anciens amis : Lallier à Sens, où nous avons passé ensemble vingt- quatre heures; à Paris, M. Bailly, Gazalès et toute la Revue Européenne, Saint -Ghéron et VUmve7\s, Bonnetty et Y Université catholique , Montalembert enfin. Tout ce monde content et dispos, beaucoup d'activité dans la presse religieuse, de nouveaux écrivains comme Veuillot, enlevés à l'ennemi et recrutés à la bonne cause, partout et en grand nombre les convertis de M. le curé Desgenettes; la chaire sacrée occupée par M. Cœur, qui règne aujourd'hui, M. Bautain, le Père de Ravignan, et un abbé Marcelin bien capable , à en juger par le début , de leur tenir tête à tous un jour.
Ainsi, la foi reste seule entière, au milieu du fractionnement des partis et des écoles. On comptait déjà plus de trois nuances différentes dans l'opinion légitimiste, plus de six catégories distinctes parmi les dynastiques. Voilà que se trahissent maintenant les divisions haineuses de l'opposition républicaine. D'un autre côté, les jours sont bien loin où le Globe ralliait au rationalisme l'élite de la jeune presse, où le triumvirat Cousin, Guizot et Villemain remplissait à la Sorbonne une tribune non moins puissante que celle du Palais- Bourbon. Maintenant nul recueil, nul cours public assez hardi pour formuler une doctrine; plus de milieu pour la littérature hétérodoxe entre une critique stérile et un dévergondage impudique. En cet état, le terrain serait à nous, si nous avions assez d'hommes, si ces hommes s'unissaient pour distribuer leurs forces, s'ils étaient soutenus par les sympathies du dehors. Mais précisément tel est, si je ne me trompe, ce qui se prépare pour un temps déjà prochain. Les humbles efforts des petits et des plus obscurs auront peut-être contribué à frayer la route aux grandes choses et aux grands hommes. Il est évident que le mouvement qui se produisit sous des formes diverses, tour à tour faible ou violent, pusillanime ou indiscret, philosophique ou littéraire, le mouvement qui a amené le Correspondant, \di Revue Européenne y V Avenir ^ V Université, les Annales de philosophie chrétienne, V Univers, les Conférences de Notre-Dame, les Bénédictins de Solesmes, les Dominicains de l'abbé Lacordaire, et jusqu'à la petite Société de Saint-Vincent-
de-Paul, faits assurément très inégaux d'importance et de mérite : il est évident, dis-je, que ce mouvement corrigé, modifié par les circonstances, commence à entraîner les destinées du siècle. Justifié d'abord par le prosélytisme qu'il a exercé sur les incroyants, par l'affermissement de la foi dans beaucoup d'âmes, qui sans lui peut-être l'auraient perdue, fortifié par l'adhésion successive des membres les plus distingués du sacerdoce, le voici encouragé par le patronage du nouvel épiscopat; et la triple nomination de Mq^"* Affre, Gousset et de Donald, sur les trois premiers sièges de France, lève nécessairement pour le clergé la longue quarantaine que nos idées, un peu suspectes, avaient dû subir.
D'un autre côté, la Propagande orthodoxe d'Angleterre et d'Amérique, la résistance catholique en Irlande, en Espagne et en Allemagne, s'accordent avec nous par leurs tendances, par leur polémique, par leurs manifestations, et l'union la plus cordiale règne sur tous les points, entre tous ceux dont l'influence conduit les événements ou dirige les opinions. Le Cattolico de Madrid, là Revue de Dublin^ le Journal des sciences religieuses de Rome, le Catholie Miscellany de Gharleston, le Courrier de Franconie^ nous tendent la main. Et les derniers actes publics du Saint-Siège : les allocutions contre la Prusse et la Russie, les bulles pour la suppression de la traite, les encouragements donnés à toutes les nouvelles fondations dans l'Église, à toutes les réformes dans l'art religieux; cela, dis-je, achève
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d'eclairer la position et de signaler, au moment où nous sommes, une transition Remarquable.
L'époque qui fmit, c'est celle de la Renaissance, celle du Protestantisme pour le dogme, de l'Absolutisme pour la politique, du Paganisme pour les lettres et les sciences. Chez nous, c'est l'école de Louis XIV, celle du xyiif siècle, celle de la Gironde, celle de l'Empiie et de la Restauration, qui, assurément diverses et incompatibles dans leurs intentions et leurs moyens, eurent cependant ce vice originel commun, de prétendre remonter brusquement à l'antiquité et de renier le moyen âge.
Nous entrons dans une période dont nul ne peut prévoir les vicissitudes, mais dont il est impossible de méconnaître l'avènement. Néanmoins il est d'heureux augure pour elle, qu'elle ait commencé par une justice rendue au passé. La piété filiale porte bonheur. En se rattachant par le lien traditionnel aux éternelles vérités de la religion, aux laborieuses conquêtes de l'expérience humaine, on suivra désormais avec moins de péril l'instinct progressif qui doit enrichir et non pas répudier ce glorieux héritage. Les sciences marcheront d'un pas plus rapide, quand on ne leur contestera pas le terrain des premiers principes, et le talent ne se dissipera plus à remettre en question, au xixe siècle de notre ère, les problèmes dont le christianisme avait donné la solution définitive, après qu'ils I avaient épuisé vainement toutes les forces du génie, pendant quatre mille ans d'ignorance et de doute.
J'ai parlé de V Univers , et je tromperais proba-
blement ton attente, si je ne te disais pas ce que des rapports plus intimes m'ont donné à penser de la valeur et de la destinée de ce journal. Tous les rédacteurs m'en sont connus, et ils m'ont initié, pendant mon voyage, à la situation et aux ressources de leur œuvre, œuvre et non pas entreprise ; car longtemps le journal ne s'est soutenu que par les sacrifices de quelques hommes généreux, qui y voyaient le seul organe acceptable de nos doctrines. Sans contredit, il y a encore beaucoup à désirer, et un peu à regretter dans le fond et dans la forme de cette feuille ; mais, du moins, elle me paraît offrir l'ensemble général le plus satisfaisant possible, pour l'état actuel des esprits.
La Société de Saint-Vincent-de-Paul n'a pas été non plus un des moindres sujets de joie et d'espérance que j'ai trouvés dans mon dernier séjour à Paris. L'époque de l'une de ses solennités, le deuxième dimanche de Pâques, m'a permis de la voir réunie, et dans toute l'étendue de son rapide accroissement. J'ai vu , réunis dans l'amphithéâtre de ses séances , plus de six cents membres qui ne forment pas la totalité de son personnel à Paris. La masse composée de pauvres étudiants, mais relevée en quelque sorte par l'accession des plus hautes positions sociales. J'y ai coudoyé un pair de France, un député, un conseiller d'État, plusieurs généraux, des écrivains distingués. J'y ai compté vingtcinq élèves de l'École normale (sur soixante-quinze qu'elle contient), dix de l'École Polytechnique, un ou deux de l'École d'Élat-Major. Le matin, près de
cent cinquante associés s'étaient approchés ensemble de la sainte Table, au pied de la châsse du saint patron. On avait reçu des lettres de plus de quinze villes de France qui ont déjà des conférences florissantes; un nombre à peu près égal s'est organisé cette année. Nous voici près de deux mille jeunes gens engagés dans cette paisible croisade de la charité catholique.
Il faut espérer que la force d'association, si malheureusement puissante pour ruiner les croyances de nos pères, saura faire quelque chose pour les relever parmi nous et nos enfants. Et puis, dans cet âge orageux où nous sommes, il est heureux de voir se former, en dehors de tous les systèmes politiques et philosophiques, un groupe compact d'hommes déterminés à user de tous leurs droits de citoyens, de toute leur influence de gens instruits, de toutes leurs éludes professionnelles, pour honorer le catholicisme en temps de paix et le défendre en cas de lutte.
Enfin, lorsque le paupérisme envahissant se trouve furieux et désespéré en face d'une aristocratie financière dont les entrailles sont endurcies, il est bon qu'il y ait des médiateurs qui puissent prévenir une collision dont on ne saurait imaginer les horribles désastres, qui se fassent écouter dans les deux camps, qui aillent porter, dans l'un des paroles de résignation, dans l'autre des conseils de miséricorde, partout le mot d'ordre : réconciliation et amour.
Voilà ce que nous devrions faire, si nous en
étions dignes. Mais que nous sommes loin d'une si belle vocation ! que de lâches habitudes à vaincre ! quelles idées mesquines à abdiquer î quelle élévation et quelle pureté de caractère à acquérir pour mériter de devenir les instruments de la Providence, dans l'exécution de ses plus admirables desseins !
Mais j'oubliais la nouvelle annoncée au début de ma lettre, celle qui devait pourtant me servir d'excuse auprès de toi. Arrivé dans la capitale, — style de provincial, — je ne pouvais manquer de rendre mes devoirs à mon très honoré patron, M. le ministre de l'Instruction Publique. Je reçus de lui le plus affable et le plus cordial accueil. Après m'avoir fait déjeuner à sa table ministérielle, il voulut bien s'informer de ma position et de mes vues, et il m'exprima l'intention de me faire suppléer Quinet l'an prochain. Mais il a mis cette faveur à un prix dont il était naturellement le maître. Il a demandé que je vinsse concourir à Paris au mois de septembre pour l'agrégation de littérature, institution nouvelle au succès de laquelle il tient avec une affection d'auteur. Il m'a fait répéter son invitation par plusieurs amis, puis par le recteur, puis enfin par une lettre formelle, en sorte qu'il est impossible de m'y soustraire. Et cependant la difficulté du programme, hérissé des plus épineux textes grecs, a déjà failli plusieurs fois me désespérer, et avec les occupations que me donne mon cours, j'ai des peines infinies à trouver le temps rigoureusement indispensable pour la plus superficielle préparation.
De là, désarroi complet dans mes correspondances, mes relations et jusque dans mes affaires; de là encore , plus d'espérance de pouvoir réaliser ce joli voyage projeté pour cet automne, et dont l'un des plus agréables épisodes devait être ta rencontre au bord du lac de Genève. Au lieu de partir joyeusement le bâton à la main , le sac sur le dos , le pied léger, la tête au vent, de courir par ces jolis chemins de Suisse, à travers les beaux vallons verts, que couronnent à des hauteurs prodigieuses les sommets des glaciers; au lieu d'aller saluer Fribourg, Berne, Thun, Schwitz, Einsiedeln, Constance, d'aller visiter ces merveilles de Fart catholique renaissant, qui font l'honneur de Munich, et de redescendre ensuite par les pittoresques passages du Tyrol, à Venise, à Padoue, à Yérone, à Milan, de réaliser enfm le féerique pèlerinage rêvé depuis six mois, il faut faire une excursion d'une autre nature à travers les aspérités de la httérature grecque, parmi les innombrables créations des lettres latines, françaises et étrangères, voyage intellectuel qui ne serait pas sans charme, s'il se pouvait faire à loisir, stationnant aux plus beaux points de vue, s'arrêtant aux buissons fleuris de la route, assez pour détacher le frais bouton sans se déchirer aux épines. Mais point : il faut passer en courant par toutes ces admirables choses, il faut cueillir d'une main hâtive, au risque de les flétrir et de les déshonorer, tant de beautés poétiques; il faut en faire, au lieu d'une couronne, un lourd paquet, et puis les soumettre aux profanes élabo-
rations de la chimie littéraire, les infuser, les analyser, les pulvériser au gré d'une critique pédantesque, s'ingurgiter comme un breuvage la plus grande quantité possible de réminiscences, et arriver tout saturé de grec, de latin, d'allemand, devant la docte Université, à l'eiTet d'y faire preuve d'un savoir quasi universel.
Si à ces études urgentes et précipitées tu joins les préparations de mes leçons de droit commercial, si tu y ajoutes les petites mais nombreuses exigences des affaires et de la vie sociale, à laquelle néanmoins je suis contraint de me soustraire autant qu'il est possible, tu comprendras à peu près, mon cher ami, la gêne et, si je puis le dire, la détresse de temps où je me trouve.
Il ne faut rien moins que cela pour appeler ton indulgence non seulement sur le long délai, mais aussi sur l'incroyable désordre de cette lettre écrite en partie au temps ordinaire du sommeil Je vois que j'omettais de te dire que mon frère est revenu de Rome, m'apportant, avec une foule de nouvelles intéressantes, une lettre de l'abbé Lacordaire. Après avoir terminé son noviciat, il le fait faire à huit jeunes gens, tous d'une grande distinction, qui lui sont venus de France. Mais surtout je m'aperçois que je touche à la dernière page sans t'avoir rien dit de mes amis de Lyon, sans t'avoir parlé de toimême. Rien de remarquable n'est survenu dans le petit cercle de nos anciens camarades, et l'exemple matrimonial de Ghaurand reste encore sans imitateurs. Tu sais probablement que le grand tableau de Janmot
a réussi et lui a valu une assez flatteuse commande du gouvernement. Il est chargé d'un essai de peinture sur lave pour décoration extérieure des façades d'église, et ses premières tentatives lui font espérer un succès satisfaisant.
Ce que tu me dis des mœurs franc-comtoises ne m'étonne point. Les habitants de cette province furent toujours recommandés par leur moralité et leur religion. Quant à l'instruction, il serait difficile qu'il ne s'en trouvât pas autant qu'ici.
Si la pensée des amis absents qui te gardent fidélité, si l'union du cœur avec ceux qui, rapprochés par l'âge, le passé, les sentiments, les croyances, ne sont éloignés de toi que par la seule distance des lieux : si ces douces images d'une fraternelle et chrétienne affection peuvent animer et distraire quelquefois ton isolement, livre -toi sans hésiter à ces bonnes pensées, elles ne seront point des illusions, car il est bien vrai que dans nos souvenirs, dans nos entretiens, nous sommes souvent avec toi, nous te demandons la même place dans ta mémoire et aussi dans tes prières.
Ozanam allait bientôt quitter Lyon ; depuis trois ans il y menait cette double vie de bonnes œuvres et de travail incessant qui fut toujours la sienne. Il avait eu de très réels succès au barreau, dont il ne parla pas; il s'occupait activement de la Propagation de la Foi, il en publiait les annales et le compte rendu annuel. Il publiait aussi de longues études sur : les origines du droit français; les biens de l'Eglise; le protestantisme et la liberté; il passait ses thèses de doctorat et écrivait son livre sur Dante. En même temps il
donna à l'établissement de la Société de Saint -Vincent- de - Paul à Lyon, dont il était président, un temps considérable. Croirait-on qu'il en trouvait encore pour aller, le soir, donner des leçons d'écriture à des soldats?
Enfin, « après avoir professé le droit commercial à Lyon pendant une année, dit le Père Lacordaire, avec la solidité d'un vieux docteur et la verve d'un jeune érudit, Ozanam se sentit défié par un concours qui s'ouvrait à Paris pour le titre d'agrégé à la Faculté des lettres. Pour la première fois, il se trouvait en présence de rivaux , dans une scène animée par le talent d'autrui. Il y déploya pendant quinze jours un talent et une promptitude de ressources qui firent de ce concours un spectacle émouvant... Le premier rang lui fut donné par le suffrage unanime de ses juges, et aux acclamations du public.
« Néanmoins il doutait encore. Ce fut M. Ampère qui eut l'honneur de persuader Ozanam et de l'enchaîner à son triomphe ; au moment décisif, il lui marqua sa place avec la sagacité d'un augure et l'autorité d'un maître.
« On était à la fin de 1840, Ozanam avait vingt-sept ans.
(( C'est un beau jour que celui où, parvenu à mi-chemin de la vie, tout voile levé, toutes incertitudes dissipées, le front serein et le cœur à l'aise, l'homme a le secret de Dieu sur lui et asseoit la tente où il achèvera de vivre. Jusque-là les plus beaux rêves sont troublés, le découragement succède à l'exaltation , et plus on a reçu de Dieu , plus ses dons , en nous ouvrant des perspectives, ajoutent au mélancolique tourment de l'avenir. Ozanam en avait soufTert ; sa nature était inquiète et un peu fébrile. Aussi dut- il éprouver une grande dilatation lorsque enfin il connut la volonté de Dieu et y eut acquiescé.
« Venu à Paris simple étudiant, il avait, en neuf années d'efforts, conquis un rang distingué dans une double carrière, la jurisprudence et les lettres, occupé une chaire de droit et mérité la suppléance d'un cours célèbre à la Sorbonne. M. Ampère * lui avait donné l'hospitalité, M. de Monta) embert le recevait amicalement ; tout ce qu'il y avait parmi les chrétiens d'hommes éminents ou en voie de le devenir pressentait en lui un successeur ou un compagnon d'armes. La pos-
1 André-Marie.
session prématurée d'une si belle vie n'enfla point son cœur. Il demeura vrai, ouvert, cordial et laborieux, noble effet d'un naturel que la raison éclairait de toute sa lumière et que la foi avait purifié du levain de l'orgueil. »
A M. LALLIER
Paris , samedi matin , 3 octobre 1840.
Mon cher ami,
Je ne veux pas vous laisser apprendre par le journal le bon succès qui vient de m'arriver. Après les longues épreuves auxquelles votre amitié s'est intéressée pour moi, j'ai été nommé le premier de l'agrégation. En conséquence, on m'offre entrée immédiate à la Sorbonne avec suppléance de M. Fauriel.
Ces événements, qui dépassent toutes mes espérances, ne laissent pas de m'embarrasser un peu, car je suis dans l'alternative ou de manquer un avenir providentiellement ouvert, ou de briser avec des habitudes et des affections bien profondes. Je prie Dieu qu'il m'éclaire; joignez-vous à moi, et soyez sûr que, de mon côté, en communiant demain, je n'oublierai pas dans mes faibles prières de remplir vos amicales intentions.
J'use assez à votre égard du sans -façon amical pour vous annoncer que, le mardi de l'autre se-
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maine, j'irai profiter encore vingt-quatre heures de votre hospitalité, pour causer cœur à cœur comme j'en ai besoin. Alors, mieux qu'à présent, je pourrai vous dire combien me touchent les sollicitudes que vous me témoignez ; et en pensant à nos amis , à nos communes espérances et à nos devoirs, nous reprendrons un peu de courage pour les choses sévères que la situation présente de la patrie et de l'Eglise impose aux plus faibles de leurs enfants...
n sera intéressant pour le lecteur de trouver ici un extrait du rapport adressé au ministre de l'Instruction publique par M. Victor Le Clerc, doyen de la Faculté des lettres et président du concours d'agrégatfon ;
3 octobre 1840.
« Monsieur le Ministre,
Trois concurrents ont paru prendre dès l'abord, dans ces diverses épreuves, une supériorité qui leur a été quelquefois disputée vivement, mais qu'ils ont cependant presque toujours conservée.
« M. Ozanam, déjà connu, comme ses deux rivaux dont les noms suivent, par les plus honorables épreuves devant notre Faculté, a semblé aux juges mériter le premier rang, moins par ses connaissances classiques, fort étendues sans doute, mais égales peut-être chez d'autres, que par sa manière large et ferme de concevoir un auteur ou un sujet, par la grandeur de ses commentaires et de ses plans, par ses vues hardies et justes, et par un langage qui, alliant l'originalité à la raison, et l'imagination à la gravité, paraît éminemment convenir au professorat public. Seul des candidats, il a fait preuve d'une étude grammaticale et littéraire des quatre langues étrangères indiquées au programme, l'italien, l'espagnol , l'allemand et l'anglais.
« M. Egger, qu'un prix remporté à l'Académie des inscnp-
lions et belles-lettres, et des services distingués dans les collèges de Paris, avaient signalé de plus près à notre attention, est, avant tout, un philologue très savant et très habile; mais la rapidité de sa pensée, la vivacité de sa parole, et l'immense avantage qu'il a obtenu dans la composition française, qui a fait partie de ce concours, prouvent qu'il est appelé à joindre au mérite de savoir beaucoup le talent d'être écouté.
« M. Berger, esprit plus calme et plus froid, aussi incapable de commettre une faute de goût que de se tromper dans l'interprétation d'un texte difficile, porte à un degré singulier la netteté et la précision du langage ; on ne peut appliquer aux lettres avec plus d'art et d'élégance la rigueur des études philosophiques.
« C'est ainsi que le concours qui vient de commencer sous vos auspices une ère nouvelle pour les Facultés, ne sera peut-être pas surpassé de longtemps. »
A M. LALLIER
Paris , 10 octobre 1840.
Je suis obligé de me refuser un plaisir qui devait être aussi doux que désiré, celui de vous voir au passage. Chargé de suppléer M. Fauriel et de faire un cours de littérature allemande au moyen âge, à commencer par les Nibelungen et le Livre des Héros, j'ai cru nécessaire, pour mes besoins d'imagination et pour la satisfaction de ma conscience, de voir, au moins en courant, les bords du Rhin, théâtre de
toute cette poésie barbare, germanique, franque, à l'étude de laquelle je vais me livrer.
Je rentrerai à Lyon par Strasbourg; et, après cinq semaines d'affaires et de travail, je reviendrai à Paris pour m'y fixer et devenir votre voisin. Dans les premiers jours de décembre, je m'arrêterai chez vous en passant : alors je pourrai vous dire, mieux qu'en ce moment de hâte, combien votre petite lettre m'a été bonne et utile, combien votre suffrage d'ami a raffermi mes résolutions, que l'avis de ma famille est venu ratifier ensuite.
Voici une circonstance bien grave et bien solennelle pour moi : l'entrée dans une nouvelle et périlleuse carrière; une vie à recommencer, une vocation enfin !
Quoique je n'aie pas à faire de sacrifice de la nature de celui que vous sembliez soupçonner, il y en a d'autres pourtant : il y a des séparations douloureuses, et jusqu'à des difficultés d'affaires et d'intérêt. Il y a des dangers de toute sorte qui m'attendent au lendemain de mon installation ; en un mot , il y en a plus qu'il n'en faut pour effrayer un esprit de médiocre énergie. Heureux si ce sentiment de faiblesse fait lever les yeux vers Celui qui donne la force ! Jusqu'ici je lui ai demandé la lumière pour connaître sa volonté , maintenant qu'il semble me l'avoir manifestée par des signes raisonnablement reconnaissables, il reste à m'accorder le courage de l'accomplir...
A M. LALLIER
Mayence , mardi 14 octobre 1840.
Mon cher ami,
Le voyage que j'accomplis n'est pas une partie de plaisir, pas même une affaire de santé : c'est un cas de conscience littéraire. Mais après avoir fait Teffort qu'exigeait le devoir, de m'être jeté en voiture pour Bruxelles , la nature a repris le dessus , et pendant plus de vingt- quatre heures je me suis laissé aller à un accès de tristesse noire en pensant aux deux grandes jouissances que je sacrifiais, celle de voir mes frères une semaine plus tôt, et celle de passer une journée avec vous. Le cœur y était sans doute pour beaucoup; mais peut-être aussi y entrait-il un peu de cet instinct loquace dont je suis doué, et que, dans mes moments de charité envers moi-même, j'appelle « besoin d'épanchement )>. Quoi qu'il en soit, je me promis alors de remplacer ma course à Sens par une longue lettre, et de remplir ainsi quelqu'une de ces grandes soirées que la saison déjà trop avancée fait subir aux voyageurs. L'outrecuidance a été jusqu'à penser que vous ne m'en voudriez pas de mon indiscrétion, que vous recevriez volontiers la primeur des sensations d'un touriste novice aux bords du Rhin ,
et que peut-être aussi votre amitié était un peu impatiente d'avoir des nouvelles de ce concours dont le résultat me semble encore un rêve.
Le sixième jour à peine s'achève depuis mon départ, et me voici déjà plus qu'à moitié chemin. Ce genre d'excursion à vol d'oiseau a ses inconvénients, sans doute, mais peut-être aussi ses avantages. Si l'on n'aperçoit aucun détail, on est plus frappé des masses; si l'on voit de moins près, on voit de plus haut; l'instruction est moins réelle, l'impression plus forte. Et pourvu qu'on n'aille pas ensuite faire de ses impressions un livre comme vous savez qu'il s'en fait; pourvu qu'après avoir passé le pont de Kehl , on ne rentre pas avec deux volumes superbement intitulés : An delà du Rhin, la chose a son prix, et l'on obtient à un degré quelconque ce rajeunissement de l'imagination et de la mémoire, ce rafraîchissement de l'esprit, cette fécondation de l'âme que produit toujours la première vue d'un monde nouveau.
Ainsi, rien ne m'a semblé plus curieux, plus intéressant, que ce petit royaume de Belgique, rencontré le premier sur ma route. En quatre jours, on le traverse en tous sens, avec le temps nécessaire pour visiter raisonnablement Bruxelles, Anvers, Ostende, Gand et Liège. On se croirait transporté dans l'empire de Lilliput. Et puis cette miniature de nation n'est elle-même que le portrait réduit de trois autres nations; une triple contrefaçon de la France, de l'Angleterre et de l'Allemagne. Contrefaçon partout, dans les mœurs, dans le costume.
dans rarchitecture, jusque dans la langue. Le peuple parle wallon et flamand, c'est-à-dire un patois d'origine romane et un autre d'origine germanique, mais tous deux détestables. Le français officiel du gouvernement et des journaux ne vaut guère davantage. Les productions littéraires du cru se distinguent par un goût de terroir; en toutes choses règne une certaine gaucherie qui accompagne toujours l'imitation, quand elle n'est pas sûre d'elle-même. On tremble à chaque instant que ce pauvre Lion belge ne montre le bout de l'oreille. Cependant, après un premier mouvement de bonne humeur, bien pardonnable en présence de tant de prétentions et de contrastes risibles, il faut faire place à des réflexions sérieuses. Et d'abord, prenez garde que cette brièveté des distances, ce rapprochement des frontières, dont nous plaisantions tout à l'heure, n'était qu'une admirable illusion, un miracle du travail. Si le royaume se traverse en une demi-journée, c'est qu'en une demi -journée le char que la vapeur emporte mesure cinquante lieues. Le fer et le feu tracent sur ce sol fécond un sillon perpétuel. Le commerce y atteint par la rapidité des transports une prospérité dont nous n'avons pas même l'idée, nous, admirateurs naïfs du chemin de fer de Paris à Versailles. Vendredi, en trois quarts d'heure, je me trouvais transporté de Bruxelles à Louvain. Là, dans une longue conversation avec M. Mœlher, professeur à TUniversité catholique, après une visite détaillée de ce bel établissement, j'ai commencé à comprendre ce
qu'il y a d'excellent dans les institutions et le caractère belges.
Déjà, au milieu des églises de la capitale, à Sainte -Gudule, à Saint- Jacques de Caudemberg, à Saint- Nicolas, la prodigalité du luxe religieux, le nombre et la piété des fidèles m'avaient appris que je foulais un sol plein de foi. Malines et ses hautes tours archiépiscopales apparaissant à travers un nuage de vapeur, ses ateliers de charité, ses écoles chrétiennes de commerce fondées par le cardinal actuel, me témoignaient de la parfaite alliance qui unit ici l'industrie et la religion. Mais Louvain, la Sorbonne des Pays-Bas, où deux fois, sous Joseph 11 et sous Guillaume, une tentative schismatique de la part du pouvoir a suffi pour soulever le peuple; Louvain, remis par les évêques nationaux en possession de son antique gloire, doté de quarante chaires, d'une bibliothèque de cent trente mille volumes, de trois collèges, où les étudiants trouvent un asile pour leurs moeurs en même temps que d'inappréciables secours pour leur instruction; Louvain m'a fait voir comment l'Église, quand elle est maîtresse d'elle-même, sait s'emparer du patriotisme et de la science pour s'en faire d'honorables appuis. Nulle part je n'ai vu aimer si franchement ces trois choses : l'orthodoxie, la liberté et les lumières.
Si donc cette contrée, qui pourtant compte quatre millions d'habitants, n'est pas appelée à de grandes destinées dans l'ordre matériel des alYaires d'ici-bas, ne pourrait-elle pas y occuper encore une
belle position morale? Placée entre la France, l'Allemagne et l'Angleterre, si elle semble par un triple plagiat leur emprunter leurs éléments politiques, scientifiques, industriels, elle sait les rapprocher et les vivifier par une inspiration plus sainte. Elle donne aux étrangers qui la parcourent un spectacle capable de déconcerter bien des systèmes, d'éclairer bien des préveniions. Elle est là comme une leçon, comme un exemple; c'est bien aussi le moyen d'être une puissance.
Après un rapide trajet et une station trop courte à |Aix-la-Ghapelle, au tombeau de Gharlemagne, grande pierre noire avec ces seuls mots d'une simplicité sublime : Carolo Magno, je suis arrivé samedi soir à Cologne, où j'ai passé le dimanche. J'étais donc sur cette terre classique du catholicisme allemand, terre de merveilleuses légendes, dont l'exubérance même prouve l'insatiable ferveur du peuple, qui les acceptait et souvent se les faisait ; terre d'illustres souvenirs et de vertus héroïques, entre lesquelles il s'en est encore trouvé une pour honorer la misérable histoire de nos jours ! . . .
J'ai vu le trône archiépiscopal vide, mais l'église était remplie ; c'était une multitude serrée, pressée en quelques endroits au point de ne pouvoir trouver place où se mettre à genoux : des hommes surtout, des jeunes gens, des militaires. Figurez-vous l'auditoire de Notre-Dame, mais supposez-le croyant et priant. Toutefois, il faut convenir que cette piété germanique nous étonnerait un peu par le calme de ses attitudes : toujours debout, de grands yeux
bleus levés vers la voûte, ou errants vers les vitraux, l'oreille évidemment tendue vers Torgue, les mains pendantes , ou froissant un livre dont les feuillets ne se tournent pas ; de temps à autre un signe de croix long et régulier, puis la génuflexion finale, et Vite Missa est pris au pied de la lettre. Il y a pire ; et les magasins presque universellement ouverts le dimanche, la foule sortant du salut pour se porter aux fêtes baladoires, attestent une inconséquence de caractère, ou une insuffisance d'instruction , qui fait déplorer plus vivement l'absence du pasteur. On annonce pourtant sa délivrance et son retour, et la seule cause du délai paraît être l'énergique insistance de M^"" de Droste de Wischering à réclamer la restitution de sommes considérables, affectées par différents princes et de riches particuliers à l'édification de la cathédrale de Cologne, et retenues jusqu'ici dans les coffres de Sa Majesté Très Prussienne.
Le chœur, la moitié d'une tour et le tiers en hauteur des murs et piliers, sont les seules parties existantes de ce plan dont l'exécution donnerait à la chrétienté un édifice sans rival. Les travaux sont pourtant continués, et si leur activité présente se soutient, dans sept ou huit cents ans on en pourra finir. Hélas! la pauvre cathédrale est déjà bien vieille pour se promettre un si heureux sort ! Elle a passé l'âge de l'espérance, n'a pas même la consolation du souvenir. Il lui manque le prestige d'avoir été. L'avenir et le passé lui font défaut à la fois ; ce n'est plus une pierre d'attente , ce n'est
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point une ruine. Mais cette chose sans nom est si belle, que je l'admets sans peine pour le chef d'œuvre du genre gothique : les voûtes sont d'une ouverture si majestueuse et si élégante, les galeries et les pinacles si élancés, les sculptures si fines et si riches ! En la voyant avec ses roses et ses trèfles , avec ses ogives toutes radieuses au milieu des décombres, elle me semblait, cette église veuve, comme Andromaque d'Homère, souriante à travers ses larmes. Et la comparaison n'a rien de trop heurté et de trop bizarre en présence de tant de grâce et de tristesse.
Alors je me suis demandé quel secret dessein de Dieu, quel démérite des hommes, quel péché peutêtre du génie , a fait que cette Babel sainte attendît en vain son achèvement. Ou bien encore, reprenant le plan primitif qu'on a fidèlement conservé, je comparais l'idéal avec la réalité. Je voyais les trésors des rois, le labeur des siècles, les procédés d'une civilisation avancée, tenus en échec par la pensée d'un seul homme, incapables de traduire ridée qu'un pauvre tailleur de pierres avait conçue, et de reproduire cette révélation du beau qui s'était faite un jour dans son intelligence. Dans cette toutepuissance de l'art quand il conçoit, c'est-à-dire quand il reçoit, et dans son impuissance à produire, c'est-à-dire à agir par lui-même, je retrouvais l'opposition de la grâce et de la nature, le double caractère de grandeur et de bassesse imprimé au fond de l'humanité déchue. La foi seule, par un de ces miracles de logique qui lui sont familiers,
m'expliquait l'impossibilité du monument commencé par elle.
Au reste, si la mémoire pouvait oublier l'image douloureuse de la basilique inachevée, il n'y aurait pas lieu d'éprouver un regret, on ne s'apercevrait pas de l'absence d'une cathédrale; on serait plutôt embarrassé de choisir pour ce titre entre les magnifiques églises dont les tours et les clochers couronnent la ville. Des trois cent soixante -cinq sanctuaires que Cologne possédait au temps de l'Electorat, quand elle était surnommée la Rome du Rhin, il ne lui en reste qu'une quarantaine, vingt- trois paroisses et plusieurs couvents. Mes souvenirs d'Italie sont encore récents, et ma partialité bien sincère pour ce cher et malheureux pays; néanmoins, nulle part, Rome exceptée, je ne trouve rien de comparable à la variété, à la multiplicité, à l'antiquité des édifices religieux parmi lesquels j'ai erré avec tant de bonheur pendant tout un jour. Presque tous sont d'architecture romane, mais déjà relevée par un commencement de style ogival, et réunissant une légèreté toute gothique à la richesse quelquefois un peu pesante de l'ornementation byzantine.
Il y a Sainte-Marie du Gapitole, fondée par la mère de Charles Martel et demeurée dans un remarquable état de conservation, malgré quelques appendices récents : cloître intérieur, forme elliptique des bras de la croix, colonnes tout autour, coupole polygone, puis des chapelles privées, des tribunes réservées avec des balustres tleuronnés en marbre, des escaUers d'une construction char-
mante, des bas- reliefs de marbre, de bronze, de bois; des statues peintes, de vieux tableaux à fond d'or; enfin des choses belles et curieuses à ne plus finir, tant la dévotion de ces anciens âges était expansive, tant elle ne pouvait se détacher de ces murs sacrés à Tombre desquels elle s'était complu. Elle devenait peut-être bien quelquefois indiscrète, et , prolongeant son séjour au saint heu , elle y prenait des aises et des libertés; elle y faisait entrerses caprices d'imagination, ses jeux grotesques d'autrefois, ses préoccupations profanes, ses passions politiques, ses rancunes civiles ; mais si la dignité était compromise , la foi était sauvée ; le temple était profané trop souvent, mais au moins il n'était jamais désert.
Il y a aussi Saint-Géréon, la plus belle église de Cologne jusqu'à présent : deux admirables tours romanes couronnant une abside dont la courbe harmonieuse repose parfaitement la vue; puis, sur le devant, un dôme immense à dix faces et à plusieurs étages; au dedans, tout est lumière, peintures et or.
Il y a Sainte -Ursule, où l'on n'a plus envie de rire des onze mille vierges à la vue des ossements sacrés qui remplissent autour de la nef un immense rehquaire; les compte qui en aura le courage!... Pour moi, je vois le fait historique de la vierge martyre, je m'agenouille à son tombeau; puis je m'inquiète peu du nombre de ses compagnes ; je sais seulement qu'elle en a certainement plus trouvé au ciel qu'elle n'en avait sur la terre ; j'aime cepen-
dant à suivre dans les fresques tracées sur les murs par un vieux et naïf pinceau la tradition populaire, qui certainement figurerait au premier rang dans tous les recueils scientifiques , si au lieu d'une sainte il s'agissait d'une Walkyrie, et de Yelléda au lieu de sainte Ursule.
Il y a enfin Saint-Gunibert, les Saints-Apôtres, Saint-Martin, Saint-Séverin, et d'autres encore que je ne voudrais pas n'avoir pas vus, mais que surtout je voudrais revoir. Car, et vous vous en apercevez à ces interminables descriptions, moi aussi, elles m'ont captivé, retenu, et, venant à bout de la froideur qui trop souvent me gagne au pied des autels, elles m'ont charmé tout le jour. En sorte que je pouvais dire alors comme David, quoique en un sens moins parfait : Quant dilecta tahernacula tua, Domine virtutum !
Non, mon ami, ce n'est pas sans raison que nos pères l'avaient voulu : la maison de Dieu devait être aimée des hommes; le lieu qui devait être saint, il fallait aussi qu'il fût beau. L'admiration est un sentiment éminemment moral ; il élève, épure et prépare. Le vandalisme et le jansénisme nous ont fait un culte pauvre et nu, une piété morose. Ils ont effacé, comme des scandales, les images où s'arrêtaient les regards de l'enfance, étouffé la musique puissante qui enlevait l'esprit des jeunes gens, détruit ce demi-jour qui était doux à la paupière des vieillards. Sous prétexte d'insalubrité publique, ils ont banni les morts de l'enceinte sacrée; par manière d'ordre, ils ont placé aux portes des mer-
cenaires qui rudoient les pauvres, ils ont anéanti ces solennités populaires, ces représentations pieuses, ces processions triomphales où la foule accourait joyeuse. En prétendant chasser les vendeurs du temple, on en a expulsé les petits qui criaient: Hosanna! Et au milieu de ces murs blanchis et dépouillés, ils ont installé une divinité nouvelle, puissante pour produire autour d'elle le silence et le vide : elle se nomme VEnnui.
A Dieu ne plaise que ce nom soit une raison pour déserter nous-mêmes et fermer les portes! Mais c'en est une pour estimer et seconder tous les efforts tendant à la restauration de l'art chrétien. Que le besoin s'en fait cruellement sentir î Là même, et dans cette ville dont je viens de vous dire les merveilles architecturales, que d'inintelligentes réparations ! que d'injurieux embellissements ! quel badigeon et quelles ignobles couleurs jetés depuis vingt- cinq ans sur ces beaux édifices par la truelle officielle des ingénieurs! Et pourtant les hommes qui avaient construit tout cela étaient des Germains du huitième au onzième siècle , arrière-petitsfils des Francs de Glovis. Deux cent cinquante ans de christianisme avaient suffi pour les initier aux plus délicats comme aux plus sublimes mystères de la véritable beauté !
Sous ce point de vue, mon pèlerinage n'est pas inutile à mes études futures. Le génie allemand, son passage de la barbarie à la civilisation, ne pouvait laisser de plus glorieuses traces. Quand j'aurai vu Mayence, où j'arrive ce soir, Francfort et Worms,
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l'Allemagne du moyen âge aura passé sous mes yeux. Car c'était là, c'était à Cologne et à Aix-la- Chapelle que se couronnaient et se déposaient les empereurs, que se tenaient les Diètes, que s'organisaient les Croisades. Les noms des Charlemagne, des Othon, des Henri, des Frédéric, reparaissent partout où s'élève une pierre historique, et il n'y a pas une pierre, pas un rocher qui n'ait son histoire, sa tradition ou sa fable.
Aujourd'hui s'achevait pour moi ce qu'on appelle le tour des bords du Rhin; car les sites pittoresques ou mémorables sont à peu près tous enfermés dans l'espace que j'ai parcouru en deux jours, et jamais plus de grandes images ne furent renfermées dans un cadre plus riche. Ma pensée, qui souvent s'était portée de ce côté-là, n'avait rien conçu qui approchât du vrai. Une nature toute différente de la France, de la Suisse et de ritaUe. Un ciel où les nuages d'octobre laissaient encore se jouer les rayons du soleil et produire à chaque instant de nouveaux effets de lumière. Le fleuve large, profond, limpide, et cependant d'un beau vert de mer. Sur les bords, des montagnes qui ne forment point un mur continu, mais qui semblent presque toutes venir de l'intérieur, et former comme les efflorescences d'autant d'innombrables petites chaînes; tour à tour en saillie ou en retrait, et quelquefois laissant entre elles de magnifiques échappées de vue sur les contrées voisines. Partout des stratifications bizarres, des colonnades de basalte, des traces continuelles de convulsions volcaniques. Cette char-
pente osseuse couverte d'un manteau de verdure où se confondaient toutes les nuances, depuis le gazon frais jusqu'aux feuilles mortes que balaye déjà l'automne. Des bois de chênes à tous moments. Une teinte plus souvent sombre, mais gaie aussi parfois. Des perspectives trompeuses, des eaux chatoyantes, quelque chose de fascinant, qui vous plaît et qui vous trouble, et semble se jouer de vous.
Alors on n'est plus étonné des récits et des dénominations attachées à ces rives. Voici le rocher du Dragon, où une vierge germaine, Andromède chrétienne, un crucifix à la main, confondit le serpent infernal auquel ses idolâtres compatriotes l'avaient exposée; en face s'élève la pierre angulaire de Roland : le héros y vint pleurer sa fiancée et mourir. Xanten, que nous avons laissée bien au-dessous de Cologne, était la patrie de Siegfried; Ghriemhild grandissait à Worms à l'ombre de ses frères. Les Nibelungeriy l'épopée Garlovingienne et le cycle du Saint-Graal sont là face à face. Des mythes plus anciens ont peuplé d'Elfes et de Nains la colline de Lurley et les cavernes de Kedrich. Mais au-dessus du mythe et de la tradition populaire dominent les graves réalités de l'histoire. Ici s'élevait le Kœnigs-Stuhl, sur les confins des trois grands Électorats ecclésiastiques et du Palatinat, rendezvous des Électeurs de l'Empire, aux jours de calamité plus menaçante ou de délibération solennelle. Le château de Rheinstein, le plus redoutable asile de ces barons spoliateurs qui infestaient le Rhin et
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rançonnaient ses marchands, devenu plus tard le point commun vers lequel se dirigèrent les attaques des communes rhénanes coalisées, origine de la hgue hanséatique. Les ruines du monastère où sainte Hildegarde écrivit ses visions, les chapelles fondées par sainte Hélène, le pont de Drusus, le sol où pour la première fois fut plantée l'aigle romaine, et ceux aussi où, durant quinze ans, régna la nôtre, le champ de bataille de nos exploits d'hier et de demain peut-être ; et la Germanie de Tacite et de César. Dans tout cet espace, le fleuve coule sous un ciel catholique : les saints patrons des navigateurs, saint Pierre, saint Nicolas, la bienheureuse Marie, ont leurs images sur ses bords; trois fois le jour, la cloche de l'Angélus rappelle au voyageur qu'il n'est pas seul; la croix couronne les plus hautes crêtes des monts voisins; et rien ne rappellerait les ravages du rationalisme moderne, sans les couvents sécularisés qu'on rencontre, et sur le frontispice desquels l'ignoble enseigne d'une auberge a remplacé le signe sacré du salut. Il est surtout un espace d'environ six lieues où les sinuosités des eaux semblent former plusieurs lacs successifs, au milieu des rochers arrondis en bassin. Là, le moyen âge se retrouve tout entier et tout debout dans une série de châteaux, de chapelles et de petites villes admirablement conservées comme autant de Pompéias féodales, Rheinfels, Saint -Goar, Oberwesel, Bacharach {Bacchi ara)^ l'enceinte de murs crénelés, les tours et les portes sur la rivière , le donjon sur le tertre voisin , la grande église collégiale
OU paroissiale, tantôt romane, tantôt gothique; les couvents des religieux; les calvaires, saints sépulcres, statues miraculeuses aux environs : tout s'y retrouve, hormis les populations; car la plupart de ces ruines n'ont d'habitants qu'un petit nombre de vignerons, de tisserands et de pêcheurs.
Notre course rapide nous permettait à peine de saluer ces intéressantes apparitions du passé; pourtant je leur ai promis de ne les oubher point. Ces souvenirs iront en joindre d'autres qui ne m'étaient pas moins précieux et qui déjà commencent à s'en aller : voilà pour moi un des chagrins du voyage. 11 n'est pas un coin sur ma route de Florence à Fribourg, et de Bruxelles ici, où mes affections ne se soient un moment accrochées; pas un adieu qui ne m'ait coûté. J'aurais voulu du moins emporter par la pensée ce que les regards abandonnaient, mais ma mémoire ne retient pas la figure des lieux; l'ombre qui lui en reste y flotte encore quelque temps, et finit souvent par disparaître. Au moins, pour ces spectacles du monde matériel, reste-t-il le pouvoir et par conséquent l'espérance d'en renouveler l'image en les allant chercher là où nous les savons. Pourquoi faut- il qu'il n'en soit pas de même pour d'autres souvenirs autrement chers, qu'il ne soit plus possible de revenir sur ses pas dans les routes de la vie, et de retrouver ceux que nous y avons laissés?
Telles sont, mon cher ami, les méditations de cette promenade solitaire et, par conséquent, pensive. C'est la première fois que je sors de France
sans mon frère, n'ayant d'ailleurs aucun compagnon de route, entouré de conversations étrangères, en anglais ou en dialectes allemands plus ou moins corrompus, par conséquent placé dans les plus favorables circonstances pour atteindre mon but, c'est-à-dire pour recueillir, en une semaine, le plus de sensations possible. 11 n'y a pas de mal à cette extrême urgence qui me presse; l'activité forcée est une bonne hygiène pour les esprits paresseux : il y a de l'inspiration dans la contrainte. Puisse-t-il en être ainsi!...
Mais à d'autres moments mon excursion me semble une foliC; une témérité de feuilletoniste qui s'en va découvrir l'Allemagne, ou plutôt une satisfaction mesquine donnée à mes scrupules, une manière d'escobarderie, pour dire à mes auditeurs cet hiver : « Messieurs, j'ai vu! d Absolument comme quand j'étais petit, je trempais le bout des doigts dans l'eau afin de pouvoir répondre à maman sans mentir : « Je me suis lavé. » Enfin, et pour en revenir aux grandes comparaisons, il me semble que je fais un peu comme Galigula, qui alla jusqu'au Rhin, ramassa des cailloux, et revint à Rome recevoir, avec les honneurs du triomphe, le nom de Germanique!
A propos de triomphe, il faut bien vous conter quelque chose de celui que j'ai, dit-on, obtenu, il y a tantôt trois semaines , et qui me semble encore un rêve. — J'arrivais sincèrement très effrayé, convaincu que ma candidature, en me faisant perdre le peu de considération dont je pouvais jouir dans l'esprit des professeurs, me jouerait un mauvais
tour. En effet, le jour vient : on nous réunit sept dans une salle de la Sorbonne, et là, sous clef, nous avons devant nous huit heures pour une dissertation latine sur les causes qui arrêtèrent le développement de la tragédie chez les Romains. Je me trouvais savoir la question; mais, nullement habitué à composer vite, j'étais aux abois quand sonna l'heure fatale, et je du» donner un fragment de brouillon indignement rédigé. Même aventure le surlendemain pour la dissertation française : De la valeur historique des oraisons funèbres de Bossuet. Les auspices n'étaient pas favorables, et sans quelques encourageantes indiscrétions d'un des juges qui me donnait à entendre que mes compositions avaient réussi, je me retirais du concours.
Venaient ensuite trois argumentations distinctes à des jours différents, et de trois heures chacune environ, sur des textes grecs, latins et français, donnés vingt -quatre heures d'avance. En grec, j'ai dû expliquer un chœur de V Hélène d'Euripide et un fragment de la Rhétoinque d'Halicarnasse : peu de philologie, comme vous pensez, et beaucoup de phrases. Hélène envisagée comme caractère poétique et comme mythe religieux; histoire de l'art oratoire à Athènes et à Rome. En latin, un fragment de Lucain et un chapitre théologique de Pline : discussion sur le rôle de César et sur les révolutions des doctrines religieuses chez les Romains. En français, Philémon et BaiiciSy de La Fontaine, et le Dialogue de Sylla et d'Eucrate par Montesquieu; ici quelques conjectures un peu har-
dies sur les causes de l'abdication de Sylla, et une comparaison plus téméraire encore de Montesquieu, comme publiciste, avec saint Thomas d'Aquin. Cette saillie assez vive de catholicisme, aussi bien que deux ou trois autres que je me suis permises dans l'occasion , n'ont déplu ni à Tauditoire ni au jury; et quelques réminiscences de droit romain, venues à propos pour interpréter deux ou trois passages difficilement intelligibles sans elles, ont été non moins favorablement accueillies. A la suite de cette épreuve est venue l'interrogation sur les quatre littératures étrangères. Là, j'ai bronché pour Dante, dont je me croyais sûr; l'espagnol, dont j'avais pris dix leçons, a réussi à merveille; on s'est tiré de Shakespeare ; et comme on avait eu le bonheur de tomber sur un des plus beaux et des plus pieux passages de Klopstock, l'émotion avec laquelle on l'a traduit a fait un excellent effet.
Restaient deux leçons sur des sujets différents pour chaque concurrent et désignés par le sort: l'un, vingt- quatre heures; l'autre, une heure d'avance. Le sujet de Httérature ancienne fut pour moi : Vhistoire des Scoliastes grecs et latins. Ceci semblait une méchanceté du sort , et l'on savait si bien que je n'étais nullement au courant de cette spécialité philologique, que la lecture du billet fut accueiUie par un rire général de malice, et peut-être un peu de vengeance par les nombreux universitaires qui composaient le public. Je me croyais perdu, et bien qu'un de mes rivaux, M. Egger, avec beaucoup de générosité, m'eût fait passer d'excellents
livres, cependant, après une nuit de veille et une journée d'angoisse, j'arrivai, plus mort que vif, au moment de prendre la parole. Le désespoir de moimême me fit faire un acte d'espérance en Dieu, tel que jamais je n'en formai de plus vif, et jamais non plus je ne m'en trouvai mieux. Bref, votre ami parla sur les Scoliastes pendant sept quarts d'heure avec une assurance, une liberté dont il s'étonnait lui-même ; il parvint à intéresser, à émouvoir même, à captiver, non pas seulement les juges, mais l'auditoire, et se retira avec tous les honneurs de la guerre, ayant mis les rieurs de son côté.
Enfin, la dernière séance était plus facile : j'eus à parler de la critique littéraire au siècle de Louis XIV; je pris encore mes aises, me donnai carrière au sujet de l'influence funeste exercée par l'école janséniste sur la poésie française, et trouvai moyen de signaler les services rendus à la langue par saint François de Sales. Je craignais d'avoir brisé les vitres, mais tout fut pris au mieux : le scrutin définitif, fait d'après la moyenne des rangs obtenus dans les diverses épreuves, me fit sortir le premJer; et à mon extrême étonnement, dans ce résultat, il ne fut pas nécessaire de tenir compte des Httératures étrangères. C'est-à-dire que le résultat était un mensonge des plus bizarres, en me plaçant, pour les lettres classiques, au-dessus des cinq ou six jeunes professeurs qui se présentaient avec moi, et dont plusieurs réunissaient, à des études profondes, une improvisation coulante, vive et gracieuse.
Si donc tout cela n'est pas un rêve ou un jeu impertinent du hasard, on ne peut le justifier que d'une seule façon. Dieu m'avait fait la grâce d'apporter dans cette lutte une foi, qui, même quand elle ne cherche pas à se produire au dehors, anime la pensée, maintient l'harmonie dans l'intelligence, la chaleur et la vie dans le discours. Ainsi puis-je dire : « In hoc vici, d et cette idée, qui peut au premier abord sembler orgueilleuse, est pourtant celle qui m'humihe et en même temps me rassure.
Un succès si merveilleusement providentiel me confond; j'y crois voir ce que vous-même y avez vu : une indication d'un dessein de Dieu sur moi; une vocation véritable, ce que mes prières soUicitaient depuis tant d'années. Mon frère aîné est de cet avis, et je vais marcher, d'un pas encore bien tremblant, mais pourtant plus calme, dans la carrière nouvelle, ouverte devant moi par ce singulier événement.
Il y a un terme à tout, même à votre patience. Je finis donc en signalant à votre gratitude amicale la bonté constante que m'ont témoignée mes juges, et surtout MM. Le Clerc, Fauriel et Ampère : vous comprenez combien m'a dû servir la présence de ce dernier.
Je ne mettrai ceci à la poste qu'à Strasbourg. Répondez -moi si vous n'êtes pas fâché de mon indiscrétion, et permettez que je vous embrasse comme votre ami dévoué.
A M. LALLIER
Lyon, 6 décembre 1840.
Mon cher ami,
Après six semaines de vacances passées au milieu de grands événements, il faut retourner à Paris, pour y débuter sur cette périlleuse scène de la Sorbonne. Mais on ne saurait se décider à entrer dans cette phase nouvelle et imprévue de ses destinées sans s'épancher, s'éclairer et se fortifier dans les entretiens du meilleur ami qu'on ait en ce monde. Aussi se propose-t-on, en partant lundi 44, de s'arrêter à Sens le mercredi matin 16, et d'y passer la journée auprès de vous, si vous le permettez : ce serait un heureux dédommagement pour la privation subie au mois d'octobre.
Que de choses à vous dire, et comme cette cruelle question de vocation, si longtemps incertaine, s'est tout à coup dessinée ! En même temps que la Providence me rappelle sur ce terrain glissant de la capitale, elle semble vouloir m'y donner un ange gardien pour consoler ma solitude ; je pars en laissant conclue une alliance qui se terminera à mon retour.
J'aurais eu recours à vos conseils si les événements ne se fussent précipités avec une impérieuse rapidité. Je recours maintenant à vos prières. Que
Dieu me conserve, pendant cet exil de six mois, celle qu'il semble m'avoir choisie, et dont le souvenir est le premier rayon de bonheur qui ait lui sur ma vie depuis la perte de mon pauvre père!
Vous me trouverez bien tendrement épris; mais je ne m'en cache pas, encore que je ne puisse m'empêcher quelquefois d'en rire. Je me croyais le cœur plus bronzé...
Vous me verrez heureux : ce sera pour compenser le partage que vous fîtes si souvent de mes douleurs...
Adieu, mon excellent ami. Je sens bien que les affections nouvelles ne délogeront aucune de celles qui étaient déjà dans le cœur, et qu'il s'élargira pour ne rien perdre...
Pendant les sept mois qui séparent le projet dont parle Ozanam de son mariage avec MH® Soulacroix, fille du recteur de l'Académie de Lyon, il échangea un grand nombre de lettres avec sa fiancée. Nous ne soulèverons pas le voile qu'il convient de laisser sur cette partie intime de sa correspondance. Lui-même, d'ailleurs, n'a-t-il pas écrit, le 14 mars 1841 :
« ... Et maintenant que l'étroite prison de velours et de soie où j'enfermais les pages chéries est devenue trop étroite, je songe à leur trouver un autre asile que vous semblez avoir deviné en numérotant les dernières. On fera faire par le relieur un beau livre dont on se plaira à combiner les ornements et les couleurs. Un chiffre y sera tracé, et même deux peut-être; l'intérieur sera garni de feuillets blancs, comme pour un album. Mais entre ces feuillets on en placera d'autres dont l'écriture connue dira assez pourquoi on leur fit cet honneur ; et ce joli nom qui les signe et ce titre charmant qui l'accompagne, seront là doucement voilés à l'ombre
du velin discret, pour nous réserver une de ces jouissances du souvenir d'autant plus goûtées qu'elles sont plus mystérieuses. Ce sera un petit trésor dans les archives de la famille,... et les enfants n'y toucheront pas. »
Nous ne détacherons donc de ces lettres que les quelques passages où Ozanam, avec une modestie excessive, rendait compte à sa fiancée des débuts, à la Sorbonne, du cours qu'il devait professer avec tant d'éclat.
A MHe SOULAGROIX EXTRAIT DE LA LETTRE DEUXIÈME
Paris, dimanche 10 janvier 1841.
... Si peu convenable qu'il puisse être en des circonstances ordinaires de parler longuement de soi, l'événement était cette fois trop solennel, l'impression trop vive, le résultat trop important pour que je ne vous en doive pas compte. Et puis d'ailleurs j'ai hâte de commencer ainsi cette vie à deux, où toutes les préoccupations sont mises en commun, et il ne serait pas sincère de dissimuler combien me préoccupait l'affaire de mon début. Seulement, ma franchise me donne droit de me faire croire, jamais cette affaire ne m'a pu faire oublier un instant Lyon, ainsi que M. le recteur osait bien me le conseiller.
Il faut commencer par une confession. Les huit
jours précédents ont été mauvais. Après m'être inconsidérément laissé charger d'un sujet difficile, sans avoir eu du moins le temps d'une préparation générale et d'un discours écrit, je me suis trouvé tout à coup au milieu des obscurités, des obstacles et de l'immense étendue des matières. Mes seuls guides étaient des auteurs allemands dont la langue m'est encore peu familière, et dont le pédantisme a la prétention de rendre inaccessibles au vulgaire les avenues de la science. Alors j'ai éprouvé quelque chose de semblable à ce sentiment d'invincible tristesse qui me prit, l'automne dernier, au sortir de la frontière française en entendant parler flamand autour de moi. Et comme, ce jour-là, l'isolem ent sous un ciel étranger m'avait affecté au point de me tenter de reprendre la route de Paris; de même, cette fois, la conscience de ma solitude intellectuelle au milieu de cette sauvage érudition germanique, ce mal du pays qui me gagnait m'avait livré pendant quarante-huit heures à un marasme dont je n'éprouvai jamais l'égal. L'idée m'éait venue de retarder à tout prix une épreuve devenue à mes yeux impossible, et déjà j'avais pris le pénible parti d'aller confier à M. le doyen de la Faculté mon découragement et mes fâcheux désirs. Heureusement, au plus fort de la tentation, la parole d'un ami a été envoyée à mon aide; on m'a raisonné, encouragé, grondé. M. Ampère a mis à mon service un dévouement presque fraternel et les ressources de son vaste savoir. Nous avons discuté ensemble le fond et la forme de mon cours, et vendredi encore,
malgré un violent mal de gorge, il a bien voulu m'accorder deux heures d'entretien. Enfin des nouvelles me sont arrivées, qui me renouvelaient la promesse de votre pieuse assistance au moment décisif. Dès lors , et en voyant de loin cette touchante figure, toute radieuse de grâce et d'innocence, agenouillée pour moi, j'ai été si ému qu'il m'a semblé que Dieu ne pouvait pas n'en pas être fléchi, et qu'il m'épargnerait une douleur à laquelle de si miséricordieuses sympathies se seraient associées.
Ainsi les journées laborieuses et les nuits sans sommeil m'ont amené à ce redoutable samedi. J'étais mieux et je commençais à m'aguerrir. 11 fallait quelques frais de toilette, et vous saurez pour votre satisfaction qu'on m'en a complimenté; les profanes se demandaient comment j'avais su faire de si rapides progrès dans l'art de la tenue. Un peu pâle et tremblant, autant qu'il le fallait pour intéresser, je franchis le seuil, j'entre par la petite porte, et je prends place au fauteuil universitaire. Mes yeux se lèvent vers l'auditoire ; et alors cet amphithéâtre couvert de plus de trois cents personnes, mal disposé d'ailleurs, étreignant la chaire dans les douze cercles de ses gradins qui la dominent et paraissent la menacer, cette vue inopinée m'eflraye, je me sens tout à coup brisé de corps comme par une terreur panique, mes lèvres se paralysent, et ma mémoire se refuse à me suggérer quelques phrases écrites et apprises précisément pour subvenir au premier embarras. Il y a eu alors
une minute d'hésitation et d'angoisse qui ne s'effacera jamais de ma mémoire : il s'agissait de tout l'avenir suspendu à une parole. Un violent effort m'arrache enfin à cette fascination, je poursuivis en balbutiant un peu (comme dans une autre circonstance que vous savez) mon compliment officiel ; les derniers mots étaient un appel à l'amitié, elle y répondit par des applaudissements : ce fut un peu de repos et de courage, et je me tins pour sauvé.
En effet, je repris avec assez de fermeté le plan et les premières pensées de la leçon , et ma voix moins troublée remplissait la salle, lorsque bientôt une sorte d'épuisement revint me trahir. Les forces physiques me manquaient; les idées s'effaçaient aussi , distraites par la multitude des visages connus que j'apercevais dans la salle. Au bout d'une demiheure et au terme de ma première partie, j'étais sur le point de ne pouvoir continuer; une seconde explosion de claquements semblables me permit une pause et me rendit du cœur. Pourtant la difficulté d'élocution ne disparaissait pas, il fallait me servir de notes qui donnaient l'air d'une lecture à cette lente et raboteuse improvisation. Je souffrais des termes incorrects, des propositions décousues, des redites, des périodes tour à tour interminables ou interminées dans lesquelles ma pensée se perdait; je ne pouvais comprendre la clémence du public, et je m'irritais d'en abuser. Enfin, durant les vingt dernières minutes je me ranimai pourtant, et j'achevai avec une sorte de verve qui parut entraîner l'ap-
probation générale. Accablé de fatigue, ébranlé dans tout mon système nerveux jusqu'au rire et jusqu'aux larmes, je me suis trouvé dans les bras de nombreux condisciples et collègues. — C'était l'histoire du premier coup de feu. — Mais en revenant à moi-même, croyez-le, ma première satisfaction a été pour vous.
\ous ne sauriez croire, en effet, tout ce que la charité a fait en ma faveur. Mes amis, au nombre de plus de cent, se trouvaient sur tous les points de la salle et me soutenaient de leur intérêt, de leur attention silencieuse, de leurs bruyantes adhésions. Plusieurs professeurs et agrégés de la Sorbonne avaient voulu m'honorer de leur patronage. Les élèves de l'École Normale y étaient en masse. La disposition des esprits eût préparé un accueil consolant même à ma complète impuissance et m'aurait adouci le chagrin d'un échec. Cependant, il faut bien le dire, le succès qu'ils m'ont fait eût été impossible, les applaudissements concertés d'avance n'auraient pas trouvé leur place, si je n'avais rencontré un court rayon d'inspiration. Ce rayon est venu lorsque, arrivant à la poésie sentimentale des troubadours allemands, j'ai dû parler de l'amour chrétien, de son action sur la société moderne et de ses admirables révélations dans les œuvres littéraires du moyen âge. Alors ^! vraiment la parole plus vive et plus élégante venait éclore sur ma bouche, l'imagination était complaisante, le cœur s'échauffait, une sympathique émotion se répandait dans l'assemblée, et, depuis, ce
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passage m'a valu des suffrages unanimes, les seuls que je crois justes.
Ainsi, vous le voyez, c'est bien vous qui avez été là, présente non seulement par le souvenir, mais par la chaleur du sentiment. Cette douce mais efficace influence que je me promettais de vous, déjà vous l'avez exercée à l'heure du péril. Je ne vous trompais point, je savais d'avance que la force dont vous disposez en moi est grande, et qu'il y a une chose qui seule et toujours a fait les miracles, ceux de la toute-puissance divine comme ceux de la volonté humaine : c'est d'aimer.
N'exagérons pas néanmoins le résultat et ne pensez pas qu'il y ait eu littéralement merveille. J'ai même éprouvé d'abord un sincère mécontentement de moi-même, et ce mécontentement procède de deux causes où la modestie n'entre pour rien. L'une, c'est peut-être une certaine habitude de l'art, une réminiscence des beaux modèles, qui me rend humiliante la comparaison de mon œuvre grossière. L'Idéal ne s'aperçoit que par un éclair; il se montre sublime, il éprend d'un ardent désir de l'embrasser et de le reproduire. Mais la réalité reproduite est si incomplète, si défigurée, qu'elle ne semble plus qu'une profanation. On ne saurait dire les dégoûts, les regrets, presque les remords, survenant en présence du travail achevé, dont on sait les vices réels et dont on conçoit la supériorité possible. — Le second est le plus véritable motif: c'est l'orgueil, une sorte d'orgueil raffiné et perfide qui se loge au plus profond de l'esprit, qui n'est pas
assez sot pour se satisfaire de ses misérables ouvrages, mais qui, prenant pour point de départ une mensongère idée de son mérite , s'irrite de ses continuels désappointements. Au lieu d'accepter avec une humble reconnaissance l'effet obtenu, il se rejette dans l'amère pensée qu'il aurait pu mieux faire.
... A présent les échos du lendemain me permettent d'apprécier justement ; sans beaucoup d'éclat, sans triomphe, sans qu'il y ait lieu d'emboucher la trompette, l'impression générale a été favorable; ma timidité a paru excessive, mon langage mal assuré, on a été content du fond et quelquefois aussi du style. Ne pas en convenir serait ingratitude envers la Providence, envers ceux qui m'ont entouré de leur appui, et surtout envers celle qui a droit à une part de mes consolations après en avoir pris une à mes inquiétudes. Oh ! si mes labeurs de plusieurs années, si cette semaine de tourments intellectuels, si les épreuves de toute nature par lesquelles mon pauvre cœur a passé, si toutes ces choses ont pu fmir par faire un peu de joie dans le vôtre, croyez-le, je suis payé pour toujours.