EXTRAIT DE LA LETTRE TROISIÈME
Dimanche, 24 janvier 1841.
... Maintenant je suis loin d'avoir acquis de l'assurance, rien ne la justifierait. Le sentiment de
mon insuffisance personnelle s'accroîl, au contraire, avec la vue plus complète du terrain de mes études. Mais ces appréhensions raisonnables ne ressemblent plus aux terreurs paniques du commencement. J'espère pouvoir désormais réclamer la continuation de cette bienveillante sollicitude, sans mettre votre sensibilité à de trop grandes épreuves. En retour, je continuerai ces récits que votre extrême complaisance trouve intéressants, et tant que mes leçons seront pour moi des événements, vous en aurez des nouvelles. J'avais dit à madame votre mère le succès à peu près satisfaisant de la seconde; je m'étais assez à propos animé, et j'avais obtenu des marques d'approbation dont il faut bien vous faire votre part. Aussi ai-je été étonné hier, en arrivant à cette troisième séance, où je pensais que le flot des curieux commencerait à se retirer, de voir toujours serrés les rangs de l'amphithéâtre, et au fond cette file d'auditeurs debout quiforment commela couronne des cours bien fréquentés. Mais cette jouissance d'amour-propre méritait une mortification : j'étais las et brisé d'un travail trop prolongé dans la nuit. Le sujet d'ailleurs cette fois était aride, et c'était à grand'peine que j'avais pu mettre un peu d'ordre , de lumière et de chaleur dans ces recherches d'érudition. Je comptais seulement sur trois citations vraiment belles, qui devaient relever un peu la monotonie de mon discours et qui devaient faire applaudir, non pas le professeur, mais ses auteurs préférés. Voici qu'au bout d'un quart d'heure, et lorsque l'inévitable embarras des premières paroles
commençait à passer, je reconnais tout à coup que deux de mes passages, perdus dans le chaos de mes notes, sont restés au logis. Par conséquent, effet manqué, nécessité de combler les lacunes et de modifier le plan sans s'interrompre; par là même un moment de frayeur, et pour tout le reste du temps, un trouble qui ne permettait plus de verve. Je me suis retiré triste et convaincu d'un échec (peut-être de celui que M. Noirot vous conseillait d'invoquer et dont je m'arrangerais parfaitement, si dans ce cas le congé n'était pas perpétuel). Rentré chez moi le soir, je ne pouvais me décider à vous écrire sous de si fâcheux auspices. Enfin quelques amis sont venus me trouver: ils étaient de ceux qui ont le droit d'être crus. Ils m'ont tranquillisé sur l'impression publique ; on s'était un peu aperçu de ma fatigue, mais non de mon saisissement; la leçon avait paru longue et chargée, mais on l'excusait en la disant savante. En un mot, il n'y avait pas eu de chute. Dès lors j'ai repris haleine, et quoique je m'attende bien à voir samedi prochain mon auditoire dégarni par la fuite de quelques amateurs découragés, j'ai confiance qu'il en restera assez pour me permettre de prendre ma revanche, en donnant une forme plus dramatique et un mouvement plus vif à mes dissertations. J'ai pris en même temps, par le conseil de ceux qui me veulent du bien, le louable parti de travailler moins désormais. Je contractais l'habitude malentendue d'entasser des monceaux de livres, de donner l'assaut à toutes les bibliothèques, de faire la veillée des armes, jusqu'à
deux heures du matin, au milieu du camp tudesque. Il en résultait deux inconvénients : l'un, de me surcharger la mémoire d'une multitude de faits dont le maniement devenait difficile; l'autre, d'ébranler mes forces et de me faire arriver, au moment de parler, dépourvu de la moitié des ressources d'un esprit dispos. En conséquence, on me prescrit une conversion aisée : moins de temps donné aux investigations scientifiques, plus à la mise en œuvre littéraire; rendre ses droits au sommeil et rompre de temps à autre la sévérité de la clôture. A ce régime, il se pourra faire que je finisse par ressembler à la monture de Sancho. Cependant l'amitié a raison. Souvent ces efforts exagérés procèdent d'une vanité que le résultat mortifie justement, La vérité complète, la perfection du savoir n'est pas sur la terre. Vainement nous tentons d'y atteindre en élevant la Babel de notre ambitieux pédanlisme. Arrivés à moitié de l'œuvre, la tête tourne et les langues se confondent. Il vaudrait mieux être plus modeste dans ses desseins , se construire humblement son petit édifice intellectuel, assez élevé pour voir les choses d'en haut, mais non pas avec la prétention d'y toucher. Au lieu de vouloir toujours comprendre, il faudrait quelquefois ne faire qu'admirer. Il faudrait un peu d'abandon, attendre l'inspiration sans vouloir la contraindre, ne pas tant compter sur soi-même et se confier davantage à ces deux bons anges gardiens que je verrai sans. cesse autour de moi, puisque vous voulez bien me prêter le vôtre.