‹ Lettres de Frédéric Ozanam, 1831-1853. --Chapitre 35 sur 44 · EXTRAIT DE LA LETTRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

EXTRAIT DE LA LETTRE SIXIÈME

Paris, 14 février 1841.

Dans la semaine qui finit, quelques affaires, dont une ou deux impérieuses, devaient m'occuper encore hier au soir et m'avaient déjà retardé jusqu'à jeudi. Alors il me restait quarante -huit heures pour rassembler et disposer les matériaux d'une difficile leçon. Il a fallu passer la moitié des deux dernières nuits. En prenant place au fauteuil, ma lassitude était si grande, que je craignais vraiment de ne pouvoir aller jusqu'au bout. Mais alors cette bienfaisante influence que je connais s'est fait sentir. Pour la première fois j'ai pris un peu de liberté ,

je me suis laissé inspirer par l'impression du moment, par les sympathies de l'auditoire et surtout par le souffle secourable qui vient de Lyon. On a été content. C'est le sixième et dernier bulletin de mes batailles oratoires, car elles rentrent désormais dans le cercle des choses quotidiennes, et, tout en comptant pour elles sur la persévérance de mes pieux auxiliaires, je ne leur répéterai plus le monotone récit des résultats. Mes petits succès ne sont pas des triomphes; on ne dételle point mes chevaux pour s'atteler à ma voiture, croyez-le; on ne m'enlève pas dans les bras pour me faire passer par-dessus les têtes, ce qui doit être une incommode façon de voyager. Toute ma gloire est de sortir par la fenêtre, à cause de l'encombrement des portes. Mais cette foule qui bientôt peut-être me désertera, ces témoignages passagers d'une approbation souvent inconstante, ne valent pas pour moi un mot, un seul mot, dont une bouche aimée m'accueillerait au retour.

« Ceux qui n'ont pas entendu professer Ozanam, dit M. Ampère, ne connaissent pas ce qu'il y avait de plus personnel dans son talent. Préparations laborieuses, recherches opiniâtres dans les textes, science accumulée avec de grands efforts, et puis improvisation brillante, parole entraînante et colorée, tel était l'enseignement d'Ozanam. Il est rare de réunir au même degré les deux mérites du professeur, le fond et la forme, le savoir et l'éloquence. Il péparait ses leçons comme un bénédictin, et les prononçait comme un orateur ; double travail dans lequel s'est usée une constitution ardente, et qui a fini par la briser. »

Nous joignons à ce jugement celui du Père Lacordaire sur les leçons d'Ozanam : « Ceux-là seuls qui ont dit leur âme devant un auditoire savent les tourments de la parole publique, tourments qui arrachaient à Gicéron ce cri plaintif : a Quel est l'orateur qui, au moment de parler, n'a senti « ses cheveux se roidir et ses extrémités se glacer? » Ozanam, plus qu'un autre, était sujet au mal de l'éloquence... Défiant de lui-même, il se préparait à chacune de ses leçons avec une fatigue religieuse, amassant des matériaux sans nombre autour de sa pensée, les fécondant par ce regard prolongé de l'intelligence qui les met en ordre , et enfin leur donnant la vie dans ce colloque mystérieux de l'orateur qui se dit à lui-même ce qu'il dira demain, ce soir, tout à l'heure, à l'auditoire qui l'attend. Ainsi armé, tout pâle cependant et défait, Ozanam montait à sa chaire. Il n'y avait rien de bien ferme, de bien accentué dans son début : sa phrase était laborieuse, son geste embarrassé, son regard mal sûr et craignant d'en rencontrer un autre ; mais peu à peu, par l'entraînement que la parole se communique à ellemême, par cette victoire d'une conviction forte sur l'esprit qui s'en fait l'organe, on voyait de moment en moment la victoire grandir, et lorsque l'auditoire lui-même était une fois sorti de ce premier et morne silence si accablant pour l'homme qui doit le soulever, alors l'abîme rompait ses digues et l'éloquence tombait à flots sur une terre émue et féconde. Des applaudissements sincères répondaient à l'orateur, et, tout palpitant d'un bonheur acheté par huit jours de travail et par une heure de verve , il retournait chez lui retrouver la peine qui est la condition de tout service et l'instrument de toute gloire.

« li n'est pas ordinaire qu'un homme érudit soit un homme éloquent. La patience nécessaire à l'investigation des livres et des antiquités s'allie mal au feu qui jaillit d'une pensée créatrice... Ozanam, par un don singulier, possédait à la fois l'éloquence et l'érudition. L'une lui était aussi naturelle que l'autre. Il pouvait toute une nuit veiller dans les régions abstruses d'une langue ensevelie ou d'une œuvre inconnue, et le lendemain écrire des vers, préparer un discours, s'échauffer solitairement dans la contemplation directe du vrai et du beau. Non seulement l'une et l'autre faculté lui appartenaient de naissance, mais l'une et l'autre étaient

éminentes chez lui. Il était grand dans la poudre avec la pioche du mineur, et grand dans la lumière avec le simple regard de l'esprit. Gela lui donnait sa physionomie, mélange de solidité et d'enthousiasme jeune et ardent. »

A M. LALLIER

Château du Vernay, près Lyon, 28 juin 1841.

Mon cher ami,

Les grandes choses auxquelles s'intéressait votre affection se sont accomphes. Mercredi dernier 23 juin, à dix heures du matin, dans l'église de Saint- Nizier, votre ami était à genoux. A l'autel était son frère aîné élevant ses mains sacerdotales, et au pied son jeune frère répondant aux prières liturgiques. A ses côtés vous auriez vu une jeune fille, blanche et voilée, pieuse comme un ange, et déjà, elle me permet de le dire , attendrie et affectueuse comme une amie. Plus heureuse que moi, ses parents l'entouraient, et cependant tout ce que le ciel m'a laissé de famille ici s'y était donné rendez-vous; et mes anciens camarades, mes frères de Saint- Vincent de Paul, de nombreuses connaissances,

remplissaient le chœur et peuplaient la nef. C'était beau, et des étrangers que le hasard amenait s'en sont trouvés profondément émus. Quant à moi, je ne sais plus où j'étais. Je retenais à peine de grosses mais délicieuses larmes, et je sentais descendre sur moi la bénédiction divine avec les paroles consacrées.

Ah! mon cher Lallier, vous, le compagnon des temps laborieux, vous, le consolateur des mauvais jours, que n'étiez-vous là! Je vous aurais prié, vous aussi, comme le bon Pessonneaux, de donner votre signature à l'acte commémoratif de cette grande fête. Vous aussi, je vous aurais présenté à la charmante épouse qui m'était donnée; vous aussi, elle vous aurait salué de ce gracieux sourire qui enchantait tout le monde. Et depuis, depuis cinq jours que nous sommes ensemble, quel calme, quelle sérénité dans cette âme que vous connaissiez si inquiète et si ingénieuse à se faire souffrir !

Je me laisse être heureux. Je ne compte plus les moments ni les heures. Le cours du temps n'est plus pour moi... Que m'importe l'avenir? Le bonheur dans le présent, c'est l'éternité... Je comprends le ciel.

Aidez-moi à être bon et reconnaissant. Chaque jour, en me découvrant de nouveaux mérites dans celle que je possède, augmente ma dette envers la Providence... Quelle différence d'avec ces jours où vous me vîtes si triste à Paris !

On m'a pardonné à demi de vous avoir montré alors une certaine lettre; on me pardonnera tout

à fait quand on aura le plaisir de vous connaître. Vous êtes invité pour pendre la crémaillère au mois de novembre.

Adieu. Mes respects à M^e Lallier; à vous un embrassement fraternel.

A M. AMPÈRE

Château du Vernay, près Lyon, 29 juin 1841.

Monsieur et cher ami,

Permettez-moi de vous donner ce titre d'affectueuse familiarité, que vous prîtes tant de fois en partageant mes joies et mes peines. Longtemps une sorte de retenue respectueuse me faisait hésiter encore; mais aujourd'hui il faut que je prenne toutes les libertés qu'aime le cœur, et dans mon doux orgueil de nouvel époux je me sens plus hardi. C'est donc avec une simplicité toute fraternelle que je viens vous faire part de mon bonheur. 11 est bien grand, il dépasse toutes les espérances et tous les rêves, et depuis mercredi dernier, jour auquel la bénédiction de Dieu est descendue sur ma tête, je suis dans un enchantement calme, serein, délicieux, dont rien ne m'avait donné l'idée. L'ange qui est venu à moi avec tant de grâces et de verlus est comme une révélation nouvelle de la

Providence dans mon obscure et laborieuse destinée. Je suis tout illuminé de plaisir intérieur...

Mais cette lumière qui me remplit l'âme n'y saurait laisser dans l'ombre les souvenirs du passé, et surtout ceux qu'accompagne la reconnaissance. Votre pensée a eu sa place au milieu des amis présents dont la foule se pressait au pied de l'autel. Et ensuite dans ces charmantes conversations où ma nouvelle famille se plaît à me faire parler des années écoulées, à chaque instant votre nom, et celui de votre père vénéré, revient pour être accueilli par la gratitude la plus sincère. Incapable de la témoigner jamais comme j'aurais voulu, je me sens, souffrez que je le dise, presque quitte envers vous quand j'entends votre éloge sur ces lèvres si chères, dont un seul mot me fait tressaillir.

On me charge de vous dire qu'on sera bien heureuse de vous connaître à Paris; et que dans ce moment même, où la présence des tiers est ordinairement une importunité, on aimerait que le pèlerinage de la Grèce eût une station auprès de nous.

Adieu, Monsieur et cher ami, laissez -moi vous embrasser avec toute l'effusion du jour de mon départ, et croyez au dévouement de toute ma vie; elle sera en partie votre ouvrage, et si ma position actuelle est une espérance de plus dans ce bel avenir, vous savez quelle part vous y avez prise.

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