EXTRAIT DE LA LETTRE CINQUIÈME
Paris , samedi soir, 6 février.
... Hier, la séance a été bonne: un sujet plus beau, plus dramatique, plus important m'avait donné peut-être plus d'assurance, et cependant encore des notes trop étendues et trop de charges pour la mémoire ne me laissaient pas, à mon gré, assez de liberté et d'inspiration. On a paru satisfait; de mon côté, je puis bien témoigner que je ne vis jamais un plus honnête public. Il y avait huit degrés de froid, une neige glacée, un temps affreux; il m'en coûtait presque de sortir et j'aurais voulu
que le cours eût pu se faire sans moi. Je m'attendais donc à ce que le zèle de mes auditeurs, un peu plus refroidi que le mien, aurait décimé leurs rangs. La salle était pleine comme toujours, plein l'escalier, et les deux corridors regorgeant jusque dans la cour. Au reste, la même foule se presse autour de M. Lenormant, qui parle après moi. C'est un flot de sage et studieuse jeunesse que les deux dernières années ont jeté sur le pavé de Paris, pour remplir nos amphithéâtres naguère déserts; un changement favorable se fait remarquer dans cette génération nouvelle, et les hommes graves en espèrent vraiment du bien. H est vrai que dans le cours de la leçon, si quelques mots de sentimentalité me viennent avec un peu de chaleur, je vois dans l'auditoire quelques visages bien connus prendre une expression d'intelligence maligne et les voisins se pousser le coude. Mais ils n'en sont pas moins contents, et l'espièglerie des compliments qu'ils me font ensuite ne m'offense pas. Les observations de M. le recteur sur mon discours d'ouverture m'ont beaucoup touché : la franchise du fond, la délicatesse de la forme devaient m'être sensibles, et cette lettre sera un des titres les plus chers à ma reconnaissance. Pourquoi donc hésiter à me la faire parvenir et ne pas user désormais avec moi d'une sincérité de père? Tout ce qui me rappelle ce que je vais bientôt vous devenir ne doit-il pas me charmer? D'ailleurs, mon inexpérience est grande, mais non point encore assez présomptueuse pour ne pas accueillir, pour ne pas solUciter des avis.
Ceux-ci étaient d'une parfaite justesse. Ils me répétaient ce que la raison me dit chaque jour, ce que souvent j'entends redire autour de moi. Cependant il ne faudrait pas croire que la reproduction du Journal de l'Instruction publique fût rigoureusement exacte; elle abrège, resserre et dessèche. C'est le squelette, la charpente des idées et des noms ; un programme où l'on tâche de ne rien oublier. La parole est plue libre, plus abondante, son allure plus vive et son vêtement, pour ainsi dire, plus ample et plus drapé. Ainsi il ne se passe guère de leçon où je n'aie tour à tour des considérations philosophiques, un tableau historique, quelque citation de poète naïve ou touchante, quelques détails de mœurs qui piquent la curiosité ou qui excitent l'hilarité générale. Déjà l'occasion s'est présentée cinq ou six fois de conter de ces merveilleuses légendes auxquelles la foi se refuse, mais l'imagination se complaît. J'aime à voir l'attention redoublée de l'auditoire suspendue à ces récits de paladins, de châtelaines, de fées, de démons dignes d'intéresser une académie d'enfants, s'ils ne recelaient souvent des traits admirables de poésie et de grandes révélations d'histoire. Au reste, n'accusez pas l'auteur du compte rendu : il n'est autre que moi-même. Le défaut de temps ne m'a point encore permis de rédiger la seconde partie; elle sera, je pense, achevée demain et publiée bientôt. Ailleurs, et dans une Revue qui me l'a demandé, j'insérerai, si je puis, une rédaction un peu moins aride. Mais ici j'ai cru devoir m'attacher exclusivement à l'es-
sentiel, le journal devant passer sous les yeux d'hommes spéciaux, qui dédaignent le style et ne cherchent que la science. Ceci tient à une théorie du professorat dont il faut bien vous dire deux mots, dussent-ils faire peu d'honneur à notre modestie. Nous distinguons deux sortes de succès, et leur réunion peut seule assurer notre avenir : le succès de populaiité et le succès d'estime. Le premier s'acquiert par l'éclat ou la chaleur de l'élocution, par l'habileté avec laquelle les matériaux se disposent, par le choix même d'un sujet opportun. Il est obtenu quand la multitude est compacte et les applaudissements prolongés. Il soutient le professeur dans le monde , mais seul il ne suffirait pas pour aplanir sa carrière universitaire. Au contraire, c'est souvent une tentation et un péril; l'habitude de sacrifier aux caprices publics compromet et déshonorel'enseignement. Le second exige des recherches patientes, des choses rares et peu connues, des aperçus approfondis, une érudition voisine peutêtre du pédantisme. C'est le suffrage des confrères, l'approbation des gens du métier qui ne se payent pas de phrases; c'est un certain parfum de poussière classique auquel dame Université, notre mère, se complaît et qui appelle de ce côté ses bonnes grâces et ses faveurs. On n'approuve pas en Sorbonne « les cours d'Athénée et les littératures de feuilleton » : tel est le perpétuel adage de M. Le Clerc et de M. Cousin. Ce dernier continue de me témoigner une bienveillance extrême. L'École normale envoie officiellement des élèves à mon cours. Enfin, pour
ne rien taire et vous associer par avance à toutes mes petites satisfactions d'amour- propre, j'ai lu l'article de la Gazette d'Augsbourg, qui est excessivement flatteur, et hier on prenait des notes pour une analyse à publier dans une feuille espagnole. Cette prospérité du moment ne me trompe point sur les dangers futurs, et ce n'est pas sans appréhension, par exemple, que je vois approcher le temps où il faudra parler deux fois par semaine. Il en sera ainsi, je pense, au carême. Alors il est douteux que l'intervalle suffise à ma préparation; il est plus incertain encore que l'assiduité des auditeurs reste fidèle et consente à doubler son assujettissement.